Ève (page 9)
Alors nous soulevons nos exécrations.
Aussi vous le savez, nos expiations
Ne lavent pas l’ordure aux portes de la mort.
Et nos tours de finesse et le plus heureux sort
Ne lavent pas le quart de nos exactions.
Seule vous le savez, nos imprécations
Ne se lèvent jamais que quand il est trop tard.
Quand le crime est passé le long du boulevard,
Alors nous soulevons nos proclamations.
Seule vous le savez, nos révolutions
Ne se mettent debout que quand le crime est fait.
Quand le meurtre est acquis et quand il est parfait,
Alors nous soulevons nos déclamations.
Tant que le crime est là, tant que le meurtre est maître,
Nous couchons à ses pieds nos résignations.
Tant que Satan est dieu, tant que Satan est prêtre,
Nous plions à ses pieds nos génuflexions.
Aussi vous le savez, nos réprobations
Ne se lèvent jamais que quand il est trop tard.
Quand le char est passé qui voiturait César,
Alors nous soulevons nos conspirations.
Seule vous le savez, nos résignations
Ne se couchent jamais qu’aux autels des faux dieux.
Nous n’apportons jamais sur les derniers hauts lieux
Que des cœurs délavés de consolations.
Seule vous le savez, nos imprécations
N’assaillent que le pauvre et le plus malheureux.
Nous n’apportons jamais à des cœurs douloureux
Que des cœurs contractés de tribulations.
Seule vous le savez, nos supplications
Ne se courbent jamais qu’aux autels des faux dieux.
Nous n’apportons jamais sur les derniers hauts lieux
Que des cœurs écrasés de consternations.
Seule vous le savez, que nos fondations
Ne fondent jamais rien que la cité d’injure.
Nous n’apportons jamais sur un autel parjure
Que des vœux perforés de dubitations.
Seule vous le savez, nos déprécations
Ne détournent jamais un sort inexorable.
Nous n’apportons jamais sur un autel d’érable
Que des vœux pleins de doute et d’hésitations.
Seule vous le savez, nos consolations
Laissent un goût de pleur au fond de la mémoire.
Nous n’apportons jamais aux rayons de l’armoire
Que des vœux tout moisis de végétations.
Seule vous le savez, que nos délations
Ne dénonce jamais que le pauvre et le nu.
Nous n’apportons jamais sur un autel connu
Que des cœurs couturés de lacérations.
Seule vous le savez, nos consolations
Laisse un goût de fiel au fond de la mémoire.
Nous n’apportons jamais au rayon de l’armoire
Que des cœurs délavés de profanations.
Seule vous le savez, nos tribulations
Sont petites de mode et petite de jeu.
Nous n’apportons jamais sur un autel de feu
Que des cœurs pleins de cendre et de confusions.
Seule vous le savez, nos réparations
Laissent un goût de mort au fond de la mémoire.
Nous n’apportons jamais aux rayons de l’armoire
Que des cœurs pleins de trouble et de dérisions.
Seule vous le savez, nos désolations,
Assises parmi nous ne sont pas même grandes.
Nous n’apportons jamais sur la table d’offrandes
Que des cœurs pleins de boue et de corruptions.
Seule vous le savez, seule vous le comptez :
Nos tribulations ne sont pas même grandes.
Nous n’apportons jamais sur la table d’offrandes
Que les restes des cœurs que nous avons prêtés.
Nous n’apportons jamais au temple de mémoire
Que des cœurs pleins de mort et d’ostentations.
Nous n’apportons jamais aux portes de l’armoire
Que des cœurs pleins de fange et pleins d’alluvions.
Seule vous le savez, pourquoi nous sommes nés.
Nos tribulations ne sont pas même grandes.
Nous n’apportons jamais sur la table d’offrandes
Que les restes des cœurs que nous avons donnés.
Nous n’apportons jamais à nos temples de gloires
Que des cœurs pleins de creux et pleins d’intrusions.
Nous ne mettons jamais dans nos conservatoires
Que des cœurs pleins de vide et de précisions.
Seule vous le savez, nos adulations
Ne se courbent jamais que sur des pieds d’argile.
Nous n’apportons jamais sur un autel fragile
Que des cœurs dévorés de malversations.
Et vous savez quel air nos modulations
Conduisent sur la corde et sur de maigres flûtes,
Et que nous n’apportons dans nos plus âcres luttes
Que des cœurs détendus par les vexations.
Et vous savez quel air nos ondulations
Font flotter sous le plectre et sur de vagues lyres.
Et que nous ne mettons dans nos pauvres délires
Que des cœurs affolés de palpitations.
Seule vous le savez, nos émulations
Ne rivalisent pas pour le juste et le beau.
Nous n’apportons jamais aux portes du tombeau
Que des cœurs dévorés de contestations.
Seule vous le savez, nos contemplations
Sont troubles du dedans, ô mon âme, ô ma mère.
Nous n’apportons jamais dans un temple éphémère
Que des cœurs et des vœux et des dévotions.
Seule vous le savez, nos contemplations
Ne contemplent jamais qu’un ciel dépossédé.
Nous n’apportons jamais dans nos libations
Qu’une lèvre contrainte et un cœur obsédé.
Seule vous le savez, nos contemplations
Sont lourdes du dedans, ô mon âme, ô ma mère.
Nous n’apportons jamais sur un autel sommaire
Que des vœux pleins d’ordure et d’explications.
Seule vous le savez, nos acclamations
Ne s’élèvent jamais devers le roi du ciel.
Nous n’apportons jamais au roi des nations
Que des cœurs pleins d’écume et des cœurs pleins de fiel.
Seule vous le savez, nos acclamations
Ne s’élèvent jamais que vers le temporel.
Nous n’apportons jamais qu’au temple corporel
Notre cœur et nos vœux et nos donations.
Seule vous le savez, nos acclamations
Ne s’élèvent jamais que vers les rois charnels.
Nous n’apportons jamais aux temples éternels
Notre cœur et nos vœux et nos vocations.
Seule vous le savez, nos déclamations
Et nos tours de rhéteur sont la honte du verbe.
Et la haute éloquence et toute sa superbe
Ne sont pleins que de creux et de vibrations.
Seule vous le savez, nos réclamations
Ne réclament jamais que des biens temporels.
Nous ne réclamons pas ces biens surnaturels,
De pauvreté, de peine et de privations.
Seule vous le savez, nos réclamations
Ne réclament jamais pour le pauvre et le juste.
Nous n’apportons jamais sur une table auguste
Que des cœurs et des vœux creusés d’ambitions.
Seule vous le savez, nos réclamations
Ne réclament jamais que pour des biens charnels.
Nous ne réclamons pas ces objets éternels,
D’humilité, d’amour et de contritions.
Seule vous le savez, nos réclamations
Ne réclament jamais que des biens périssables.
Nous n’apportons jamais dans des temples de sables
Que des cœurs et de vœux pleins de déceptions.
Seule vous le savez, nos proclamations
Ne proclament élus que les rois de la chair.
Nous ne portons que là notre bien le plus cher,
Nos cœurs pourris d’orgueil et de prétentions.
Seule vous le savez, nos acclamations
Ne s’élèvent jamais vers le chef de l’armée.
Nous n’apportons jamais au roi des nations
Que les morceaux restants d’une amour entamée.
Seule vous le savez, nos exclamations
Ne soulignent jamais que des feux d’artifice.
Nous n’apportons jamais aux barres de justice
Que le faux témoignage et les inventions.
Seule vous le savez, nos acclamations
Ne déferlent jamais vers le chef de l’armée.
Nous n’apportons jamais au roi des nations
Que le dernier morceau d’une amour entamée.
Seule vous le savez, nos exclamations
Ne soulignent jamais que des tours d’acrobate.
Nous n’apportons jamais au roi des nations
Que les retournements d’une âme renégate.
Seule vous le savez, nos acclamations
Ne déferlent jamais aux pieds du roi des rois.
Nous n’apportons jamais au roi des nations
Que des cœurs de faïence et des sabres de bois.
Seule vous le savez, que nos sommations
Ne s’adressent jamais qu’à des places rendues.
Nous n’emportons d’assaut que des villes vendues.
Voilà notre courage et nos profusions.
Seule vous le savez, les consommations
Des siècles passeront plus brèves qu’un matin.
Et les jours quitteront leur manteau de satin
Pour l’appareil de deuil et de contritions.
La face de la terre était alors si blonde
Que les blés déroulés faisaient de longs cheveux.
Et la beauté de l’âme et la beauté du monde
Fût descendue ainsi jusque chez nos neveux.
La face de la terre était alors si lourde
Que les blés déroulés s’écroulaient en torsades.
Et la bonté de l’âme était alors si sourde
Que tous les animaux partaient en ambassades
Vers l’homme prêtre et roi par les mains du seul roi.
Et les blés déroulés faisaient des écheveaux.
Et les ânes parmi les superbes chevaux
Menaient le même train parmi le même arroi.
Seule vous le savez, nos affirmations
Sont creuses par le pied, ô mère des docteurs.
Nous n’apportons jamais qu’à des contradicteurs
Sur des tables de bois des propositions.
Seule vous le savez, nos infirmations
Ne démentent jamais que le pur et le juste.
Nous n’apportons jamais sur un autel auguste
Que des cœurs taraudés de contradictions.
Seule vous le savez, nos confirmations
Ne confirment jamais que la fausse nouvelle.
Nous n’emplissons jamais notre pauvre cervelle
Que d’un fatras de texte et de discussions.
Seule vous le savez, que nos formations
Sont creuses du dedans, ô mère des soldats.
Nous n’apportons jamais aux terrestres combats
Que des carrés crevés de fluctuations.
Seule vous le savez, nos déformations
Ne déforment jamais que vers les formes laides.
Nous n’apportons jamais que de grossiers remèdes
Aux manques de décence et de prescriptions.
Seule vous le savez, nos réformations
Sont pires que le mal qu’on prétend réformer.
Et nos règles de mœurs et nos collusions
Sont pires que l’abcès qu’on prétend refermer.
Seule vous le savez, nos informations
Ne remontent jamais vers les formes premières.
Nous n’apportons jamais aux célestes lumières
Que des yeux de ténèbre et de confusions.
Seule vous le savez, nos conformations
Ne remontent jamais vers les formes antiques.
Nous n’apportons jamais aux célestes cantiques
Que des âmes d’ordure et d’explications.
Seule vous le savez, nos transformations
Ne transforment jamais que vers les formes basses.
Nous n’apportons jamais dans nos créations
Que des cœurs détendus et que des âmes lasses.
Car tout ce qui s’acquiert peut toujours se reperdre.
Mais tout ce qui se perd est à jamais perdu.
Et tout ce qui se gagne on peut toujours le perdre.
Mais tout ce qui se perd est vraiment dépendu.
Et tout ce que l’on prend il faut toujours le rendre.
Mais tout ce que l’on rend est à jamais rendu.
Et tout ce que l’on monte il faut le redescendre.
Mais ce que l’on descend est vraiment descendu.
Tout ce que l’on achète il faut qu’on le revende.
Mais tout ce que l’on vend est à jamais vendu.
Et tout ce que l’on tend il faut qu’on le détende.
Mais ce que l’on détend est vraiment détendu.
Vous nous voyez debout parmi les nations.
Nous battrons-nous toujours pour la terre charnelle.
Ne déposerons-nous sur la table éternelle
Que des cœurs pleins de guerre et de séditions.
Vous nous voyez marcher parmi les nations.
Nous battrons-nous toujours pour quatre coins de terre.
Ne mettrons-nous jamais sur la table de guerre
Que des cœurs pleins de morgue et de rébellions.
― Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle.
Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu,
Parmi tout l’appareil des grandes funérailles.
Heureux ceux qui sont morts pour des cités charnelles.
Car elles sont le corps de la cité de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu,
Et les pauvres honneurs des maisons paternelles.
Car elles sont l’image et le commencement
Et le corps et l’essai de la maison de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet embrassement,
Dans l’étreinte d’honneur et le terrestre aveu.
Car cet aveu d’honneur est le commencement
Et le premier essai d’un éternel aveu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet écrasement,
Dans l’accomplissement de ce terrestre vœu.
Car ce vœu de la terre est le commencement
Et le premier essai d’une fidélité.
Heureux ceux qui sont morts dans ce couronnement
Et cette obéissance et cette humilité.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première argile et la première terre.
Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre.
Heureux les épis murs et les blés moissonnés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et l’argile plastique.
Heureux ceux qui sont morts dans une guerre antique.
Heureux les vases purs, et les rois couronnés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et dans la discipline.
Ils sont redevenus la pauvre figuline.
Ils sont redevenus des vases façonnés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans leur première forme et fidèle figure.
Ils sont redevenus ces objets de nature
Que le pouce d’un Dieu lui-même a façonnés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et la première argile.
Ils se sont remoulés dans le moule fragile
D’où le pouce d’un Dieu les avait démoulés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et le premier limon.
Ils sont redescendus dans le premier sillon
D’où le pouce de Dieu les avait défournés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce même limon d’où Dieu les réveilla.
Ils se sont rendormis dans cet alléluia
Qu’ils avaient désappris devant que d’être nés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont revenus
Dans la demeure antique et la vieille maison.
Ils sont redescendus dans la jeune saison
D’où Dieu les suscita misérables et nus.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans cette grasse argile où Dieu les modela,
Et dans ce réservoir d’où Dieu les appela.
Heureux les grands vaincus, les rois découronnés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce premier terroir d’où Dieu les révoqua,
Et dans ce reposoir d’où Dieu les convoqua.
Heureux les grands vaincus, les rois dépossédés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans cette grasse terre où Dieu les façonna.
Ils se sont recouchés dedans ce hosanna
Qu’ils avaient désappris devant que d’être nés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce premier terreau nourri de leur dépouille,
Dans ce premier caveau, dans la tourbe et la houille.
Heureux les grands vaincus, les rois désabusés.
— Heureux les grands vainqueurs. Paix aux hommes de guerre.
Qu’ils soient ensevelis dans un dernier silence.
Que Dieu mette avec eux dans la juste balance
Un peu de ce terreau d’ordure et de poussière.
Que Dieu mette avec eux dans le juste plateau
Ce qu’ils ont tant aimé, quelques grammes de terre.
Un peu de cette vigne, un peu de ce coteau,
Un peu de ce ravin sauvage et solitaire.
Mère voici vos fils qui se sont tant battus.
Vous les voyez couchés parmi les nations.
Que Dieu ménage un peu ces êtres débattus,
Ces cœurs pleins de tristesse et d’hésitations.
Et voici le gibier traqué dans les battues,
Les aigles abattus et les lièvres levés.
Que Dieu ménage un peu ces cœurs tant éprouvés,
Ces torses déviés, ces nuques rebattues.
Que Dieu ménage un peu ces êtres combattus,
Qu’il rappelle sa grâce et sa miséricorde.
Qu’il considère un peu ce sac et cette corde
Et ces poignets liés et ces reins courbatus.
Mère voici vos fils qui ce sont tant battus.
Qu’ils ne soient pas pesés comme Dieu pèse un ange.
Que Dieu mette avec eux un peu de cette fange
Qu’ils étaient en principe et sont redevenus.
Mère voici vos fils qui se sont tant battus.
Qu’ils ne soient pas pesés comme on pèse un démon.
Que Dieu mette avec eux un peu de ce limon
Qu’ils étaient en principe et sont redevenus.
Mère voici vos fils qui se sont tant battus.
Qu’ils ne soient pas pesés comme on pèse un esprit.