Ève (page 8)
Et nous ne valons pas dans le sang des martyrs,
Et nous ne valons pas dans le sang des bourreaux,
Et nous ne valons pas au fond des tombereaux,
Et nous ne valons pas dans nos beaux repentirs
Ce que l’homme valait dans son recueillement.
Et nous ne valons pas dans nos processions
Et dans nos reposoirs et nos accessions
Ce que l’homme valait dans un effeuillement.
Et nous en faisons moins dans nos œuvres de jour
Que l’homme n’en faisait rien dans son reposement.
Et nous sommes perdus tout en haut de la tour
Et ne voyons venir qu’un vaste épuisement.
Et nous en faisions moins dans nos fièvres de nuit
Que l’homme n’en faisait dans un calme sommeil.
Et nous en faisons moins dans notre ardent réveil
Que l’homme n’en faisait aux messes de minuit.
Et nous en faisons moins dans nos guerres civiles
Que l’homme n’en faisait dans son apaisement.
Et nous en faisons moins dans nos travaux serviles
Que l’homme n’en faisait dans son amusement.
Et moi je vous salue ô première pauvresse.
Vous savez ce que c’est que d’avoir innové.
Les autres n’ont connu qu’un plateau de détresse.
Vous savez ce que c’est que d’avoir inventé.
Seule vous avez pu faire la différence,
Mesurer l’Océan d’avec un pauvre port.
Il fallut demander à la jeune espérance
Ce qui jusqu’à ce jour était donné d’abord.
Les autres n’ont connu que d’être malheureux.
Vous avez innové d’entrer dans le malheur.
Les autres n’ont connu que d’être douloureux.
Vous avez inventé d’entrer dans la douleur.
Les autres n’ont connu que le commun niveau.
Mais vous avez connu le dénivellement.
Les autres n’ont connu qu’un pauvre caniveau.
Mais vous avez connu le grand ruissellement.
Les autres n’ont connu qu’un périssable sort.
Vous avez innové l’autel et l’hécatombe.
Les autres n’ont connu qu’une commune mort.
Vous avez inventé d’entrer dans cette tombe.
Les autres n’ont connu que le miel dans des ruches.
Les autres n’ont connu qu’un miel hexagonal.
Et les autres n’ont vu le ciel que dans des cruches.
Et l’énorme Océan dans un pauvre canal.
Les autres n’ont connu que l’étable et la grange.
Vous avez innové la charrue et la houe.
Les autres n’ont connu que la commune fange.
Vous avez inventé d’entrer dans cette boue.
Les autres n’ont connu qu’une plane misère.
Mais vous avez connu cette descension.
Et vous avez connu cette dissension.
Vous avez vu semer les roses du rosaire.
Les autres n’ont connu que d’être malheureux.
Vous avez innové d’entrer dans ces dégoûts.
Vous avez inventé d’entrer au chemin creux.
Dans la honte et l’ordure et la ronce et le houx.
Les autres n’ont connu que d’être dispersés.
Mais vous avez connu cette dispersion.
Les autres n’ont connu que d’être déversés.
Mais vous avez connu cette déversion.
Les autres n’ont connu que d’être divisé.
Mais vous avez connu cette division.
Les autres n’ont connu que la dérision.
Mais vous avez connu d’être débaptisé.
Les autres n’ont connu que leur propre bassesse.
Mais vous avez connu le même abaissement.
Les autres n’ont connu que cette petitesse.
Mais vous avez connu le rapetissement.
Les autres n’ont connu que le manteau de peine.
Mais vous avez appris d’en être revêtue.
Les autres n’ont connu que cette immense plaine.
Mais vous avez appris d’y être descendue.
Les autres n’ont connu que la plaine d’absence.
Mais vous avez appris d’y être descendue.
Les autres n’ont connu que ce morne silence.
Mais vous avez appris d’en être revêtue.
Les autres n’ont connu que leur humilité.
Vous avez innové d’être une pauvre femme.
Vous avez inventé de gouverner votre âme
Selon la turpitude et la docilité.
Les autres n’ont connu que le manteau de haine.
Mais vous avez appris d’en être revêtue.
Les autres n’ont connu que leur immense peine.
Mais vous avez appris d’y être descendue.
Les autres n’ont connu que la fable et le conte.
Vous seule vous savez la véritable histoire.
Vous seule vous savez, ô temple de mémoire,
Comment on inventa d’entrer dans cette honte.
Et moi je vous salue ô la première née.
Les autres ont connu de manquer de naissance.
Les autres ont connu de manquer de puissance.
Mais vous avez connu d’être déracinée.
Les autres n’ont connu que de planter leur tente
Au milieu du désert d’un immense plateau.
Mais vous avez connu la descente et la pente,
Et les pampres pendus tout le long du coteau.
Et je vous aime tant, première exterminée.
Vous seule avez passé par-dessous cette porte.
Vous seule avez frôlé le long de la Mer Morte
Les ailes de la mort et de la destinée.
Les autres n’ont connu que cette platitude.
Mais vous avez connu cette déclivité.
Les autres n’ont connu qu’une longue habitude.
Les autres n’ont connu que la captivité.
Mais vous avez connu d’entrer dans cette geôle.
Première vous avez passé sous cette voûte.
Première vous avez mis le pied sur la route
Et cheminé le long des bouleaux et du saule.
Première vous avez passé sous cette porte.
Première vous avez d’un pas abandonné
Foulé d’un pas caduc et tout échelonné
Le sentier de l’exil semé de feuille morte.
Première vous avez devers la cheminée
Tendu vos pâles mains transparentes de vieille
Et devant le foyer et dans la longue veille
Réchauffé votre peau toute parcheminée.
Les autres n’ont connu que la commune honte.
Mais vous avez connu cette ruelle oblique
Qui descend sur la foire et la place publique,
Et d’où nul ne revient et que nul ne remonte.
Les autres n’ont connu que cette égalité.
Les autres n’ont connu que la place publique.
Mais vous avez connu cette venelle oblique
Qui descend dans la fosse et la docilité.
Les autres n’ont connu que de planter leur tente
Au milieu du désert d’un immense plateau.
Mais vous avez connu la suspense et l’attente,
Et le déversement tout le long du coteau.
Les autres n’ont connu que de planter leur tente
Au milieu du désert d’un immense plateau.
Mais vous avez connu cette brusque détente,
Et le renversement tout le long du coteau.
Les autres n’ont connu que de planter leur tente
Au milieu d’un désert d’un immense plateau.
Mais vous avez connu cette première entente
Et les pampres grimpant tout le long du coteau.
Les autres n’ont connu que de planter leur tente
Au milieu du désert d’un immense plateau.
Mais vous avez connu le ravin et la sente
Et l’horizon jailli du faîte du coteau.
Et moi je vous salue, aïeule insoupçonnée.
Les autres sont sans grâce et sans fleuronnement
Et sans procession et sans couronnement.
Mais vous avez connu d’être découronnée.
Les autres n’ont connu qu’un immense plateau,
Les autres n’ont connu que la plaine d’absence.
Mais vous avez connu cette auguste présence
Qui seule emplissait tout ainsi qu’un beau coteau
Emplit tout l’horizon de l’un à l’autre bord,
Et se prolonge et règne et va de part en part,
Ainsi qu’un beau sourire et qu’un pauvre regard
Emplit tout un destin de l’une à l’autre mort.
Les autres n’ont connu que le torve et le courbe.
Mais vous avez connu la première droiture.
Les autres n’ont connu que la lie et l’ordure.
Vous avez inventé d’entrer dans cette tourbe.
Les autres n’ont connu que la morne imposture.
Mais vous avez connu l’auguste vérité.
Les autres n’ont connu que la morne luxure.
Mais vous avez connu la jeune austérité.
Et je vous aime tant, première infortunée.
Les autres n’ont connu que d’être sans fortune.
Et nous voici debout sur la plus haute hune
Et nous ne voyons rien qu’une mer démontée.
Et nous avons sombré devers quelque lagune,
Dans la vase et le sable et dans les goémons.
Et nous sommes rentrés dans les premiers limons,
Dans les algues de mer et dans la loi commune.
Et nous sommes montés sur la plus haute dune.
Et nous n’avons rien vu que le travers du sort.
Et vous avez conduit, première inopportune,
Votre barque debout par le travers du port.
Et vous avez touché sur le bord d’un autre âge.
Comme un enfant qui touche au bord d’un autre temps.
Et vous avez touché dans le commun naufrage
Au bord d’une autre côte et sur des mâts flottants.
Et vous avez joué sur le bord d’un autre âge,
Comme un enfant qui joue au bord d’un autre temps.
Vous avez abordé dans le commun naufrage
Au bord d’une autre côte et sur des mâts flottants.
Comme les naufragés abordaient dans des îles,
Vous êtes abordée au bord d’un autre temps.
Vous êtes abordée à des guerres civiles
Et sur un appareil et vers des habitants.
Comme les naufragés abordaient dans des villes,
Vous êtes abordée au bord d’un autre temps.
Vous êtes abordée aux batailles serviles
Entre nos plats commis et leurs plats commettants.
Comme des naufragés qui demandaient asile,
Vous avez abordé dans cet âge nouveau.
Vous avez abordé sur un ponton fragile
Noué de quelque corde à quelque soliveau.
Comme les naufragés abordaient dans des ports,
Vous avez abordé dans de nouveaux climats.
Vous voici désormais reine parmi les morts,
Passagère échappée au long de quelques mâts.
Et vous avez touché vers un autre courage,
Comme un homme d’honneur qui tremble sous l’injure.
Et vous avez touché vers un autre rivage
Avant de retomber dans un monde parjure.
Et vous avez touché vers un ancien village
Avant de retourner dans nos pauvres hameaux.
Et vous avez baisé le premier sarcophage
Avant de revenir sur nos pauvres tombeaux.
Et vous avez touché vers un ancien barrage,
Du temps qu’il était plein des eaux tumultueuses.
C’est un vieil étang tout plein de scabieuses,
Un manteau tout drapé des fleurs du premier âge.
Et les ondes coulaient dessus le déversoir
Et par dessus l’écluse et par dessus la bonde.
Et l’océan sans terme et l’océan du monde
Passait dessus la darse et dessus le musoir.
C’était un vieil étang retiré du village
Dans une solitude et un recueillement.
Et vous avez touché vers un ancien parage
Avant les jours d’étude et de défeuillement.
Et vous avez passé par un ancien passage
Tout plein d’incertitude et de cheminement.
Et vous avez reçu le foudroyant message,
Tout plein de promptitude et d’épouvantement.
Et c’est depuis ce jour que vous avez monté
Un escalier plus dur qu’un escalier de marbre.
Et c’est depuis ce jour que vous avez chanté
Une chanson plus dure à l’ombre d’un autre arbre.
Et c’est depuis ce temps que vous avez monté
Un escalier plus dur au pied d’un autre amour.
Et c’est depuis ce jour que vous avez chanté
Une chanson plus dure au pied d’un autre jour.
Et c’est depuis ce jour que vous avez monté
Des degrés plus ardu que des degrés de marbre.
Et c’est depuis ce jour que vous avez compté
Vos comptes éternels à l’ombre d’un autre arbre.
Et c’est depuis ce jour que vous avez monté
Un escalier plus dur qu’un escalier d’exil.
Et c’est depuis ce jour que vous avez chanté
Un adieu plus poignant qu’une chanson d’avril.
Et c’est depuis ce jour que vous avez traîné
Un regret prosterné jusque sur votre seuil.
Et c’est depuis ce jour que vous avez mené
Un secret dérobé dans les plis d’un long deuil.
Les autres n’ont connu que d’être malheureux.
Mais vous avez connu d’inventer le secret.
Et vous avez connu d’inventer le regret.
Et de les enfermer dans un cœur douloureux.
Et vous avez connu première de monter
Des degrés sans grandeur et sans processions.
Et vous avez connu de ceindre et de porter
Des regrets plus amers que des possessions.
Et c’est depuis ce jour que vous avez traîné
Des secrets plus fermés que des fleuronnements.
Et c’est depuis ce jour que vous avez mené
Des regrets plus profonds que des couronnements.
Et c’est depuis ce jour que vous avez porté
Un coffret plus fermé que la galère antique.
Et c’est depuis ce jour que vous avez chanté
Un regret plus poignant que le premier cantique.
Et c’est depuis ce jour que vous avez suivi
Un progrès sans allure et sans procession.
Et c’est depuis ce jour que vous avez gravi
Un regret sans parjure et sans dépression.
Et c’est depuis ce jour que vous avez perdu
Un secret plus fermé que la cité mystique.
Et depuis cettui jour vous avez descendu
Un regret plus recreux que la vague nautique.
Et les ressouvenirs plus présents que des tombes.
Et des cyprès plus beaux que la rose d’avril.
Des avenirs pliés au fond des catacombes.
Et des regrets plus beaux que la robe d’exil.
Et c’est depuis ce jour que vous avez monté
Des degrés plus usés que des marches de pierre.
Et c’est depuis ce jour que vous avez passé
Sous le cintre de plâtre et les arches de lierre.
Et c’est depuis ce jour que vous avez couvé
Un secret fomenté dans le profond du cœur.
Et c’est depuis ce jour que vous avez trouvé
Un regret prolongé jusqu’au confins du chœur.
Et c’est depuis ce jour que vous avez porté
Un secret plus fermé que l’acropole antique.
Et c’est depuis ce jour que vous avez chanté
Un regret plus secret que le premier cantique.
Et c’est depuis ce jour que vous avez porté
Un coffret plus fermé que l’ancien tabernacle.
Et c’est depuis ce jour que vous avez jeté
Des fleurs sur le parvis du premier habitacle ;
Et que vous le savez, nos adorations
Ne se courbent jamais qu’aux autels des faux dieux.
Et que nous n’apportons sur les derniers hauts lieux
Que des genoux raidis parmi les nations.
Et que vous le savez, nos adorations
Ne se courbent jamais que devant le veau d’or.
C’est là notre appareil et là notre trésor,
Et le dernier objet de nos libations.
Seule vous le savez, que le vol des colombes
Ne retournera pas dans ses orbes premiers.
Seule vous le savez, que le vol des palombes
Ne se mêlera plus dans le vol des ramiers.
Seule vous le savez, que la création
Ne connaît plus son père, et son maître, et son Dieu.
Et nous n’apportons plus sur le dernier haut lieu
Que des cœur ulcérés de macération.
Seule vous le savez, que l’argent seul est maître
Et qu’il a mis son trône à la place de Dieu.
Et son autel d’argent sur le dernier haut lieu.
Et son prêtre d’argent à la place du prêtre.
Et son trône d’argent installé sur le Trône.
Et son ventre d’argent sur le dernier autel.
Et sa bave d’argent sur le péché mortel.
Et son verbe d’argent installé dans le prône.
Les autres n’ont connu que d’être dégradés.
Mais vous avez connu la dégradation.
Les autres n’ont connu que la prostration.
Mais vous avez connu d’être contremandés.
Les autres ont connu d’être dépossédés.
Mais vous avez connu la dépossession.
Les autres n’ont connu que l’exécration.
Mais vous avez connu d’être décommandés.
Et nos tours de morale et nos intentions
Ne valent pas le quart de cette ancienne danse.
Et nos tours de malice et nos contentions
Ne valent pas le quart de l’ancienne abondance.
Et nos tours de sagesse et nos rétentions
Ne valent pas le quart de l’antique imprudence.
Et nos tours de bâton et nos inventions
Ne valent pas le quart de l’antique évidence.
Et nos tours de rudesse et nos contorsions
Ne valent pas le quart de cette contredanse.
Et nos retournements et nos conversions
Ne valent pas le quart de l’antique impudence.
Ainsi vous le savez, nos expiations
Ne lavent pas le pus jusqu’au fond de l’abcès.
Et nos tours de fortune et nos heureux succès
Ne lavent pas le quart de nos extorsions.
Seule vous le savez, nos plus beaux sentiments
Ne durent jamais plus que l’espace d’un jour.
Et l’amour le plus ferme et le plus dur amour
Ne dure jamais plus que de quelques moments.
Et nos tours de souplesse et nos rétorsions
Ne valent pas le quart de l’ancienne cadence.
Et nos tours de détresse et nos réversions
Ne valent pas le quart de votre confidence.
Ainsi vous le savez, nos expiations
Ne lavent pas la honte aux confins de la mort.
Nos coups de réussite et le plus heureux sort
Ne lavent pas le quart de nos inactions.
Seule vous le savez, nos indignations
Ne se meuvent jamais que quand il est trop tard.
Quand le meurtre est passé tout le long du rempart,