Le Mystère des saints innocents (page 3)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Mystère des saints innocents · 3 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

173 L E M \ S r E H E

Or je vous le dis, c’est le contraire.

(C’est toujours le contraire).

Ce sont les parents, ce sont les grandes personnes qui

ne savent rien. Et ce sont les enfants qui savent Tout.

Car ils savent Tinnocence première. Qui est tout.

Le monde est toujours à l’envers, dit Dieu.

Et dans le sens contraire.

Heureux celui qui resterait comme un enfant

Et qui comme un enfant garderait

Cette innocence première.

Mon fils le leur a assez dit.

Sans aucun détour et sans aucune atténuation.

Car il parlait net et ferme.

Et clair.

Heureux non pas même, non pas seulement celui

Qui serait comme un enfant, qui resterait comme un

enfant. Mais proprement heureux celui qui est (un) enfant, qui

reste un enfant. Proprement, précisément l’enfant même qu’il a été. Puis(iue justement il a été donné à tout homme

174 DES SAINTS INNOCENTS D’être.

Puisqu’il est donné à tout homme d’avoir été Un jeune enfant laiteux.

Puisqu’il a été donné à tout homme cette bénédiction. Cette grâce unique.

Elle royaume du ciel n’est pas à un moindre prix.

A un autre prix.

Mon fils le leur a assez dit.

Et en termes assez exprès.

Le royaume du ciel ne sera que pour eux.

Et il n’y en aura que pour eux.

A cette heure- là s’approchèrent les disciples de Jésus,

disant.Qui, penses-tu, est plus grand dans le royaume

des deux ?

Et appelant Jésus unpetit enfant, le plaça au milieu d’eux,

Et dit : En vérité je vous le dis, si vous ne vous conver- tissez point, et ne vous rendez point comme ces petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux.

175 LE MYSTERE Quiconque donc se sera humilié comme ce petit enfant, voilà celui qui est plus grand dans le royaume des deux.

Et celui qui reçoit un tel enfant en mon nom., me reçoit.

Mais celui qui aura scandalisé un seul de ces tout petits qui croient en moi, il vaut mieux pour lui qu’on lui pende au cou une meule d’âne^ et qu’on le jette au profond de la mer.

On a des écoles, dit Dieu. Je pense que c’est pour désapprendre

Le peu que l’on sait.

La vie aussi est une école, disent-ils. On y apprend tous les jours.

Je la connais, cette vie qui commence au baptême et qui finit à l’extrême-onction.

C’est une usure perpétuelle, une constante, une crois- sante flétrissure. On descend tout le temps.

Heureux celui qui peut rester tel que le jour de son baptême

Et de sa première communion. La vie commence au baptême, dit Dieu.

Sera-t-il dit qu’elle finit à la première.

Et non point à la dernière communion.

176 DES SAINTS INNOCENTS

Sera-t-ildit que l’homme finit à sa première communion. Et non point au viatique, qui est sa dernière commu- nion.

Ils s’emplissent d’expérience, disent-ils ; ils gagnent de l’expérience ; ils apprennent la vie ; de jour en jour ils amassent de l’expérience. Singulier trésor, dit Dieu

Trésor de vide et de disette.

Trésor de la disette des sept années, trésor de vide et de flétrissure et de vieillissement.

Trésor de rides et d’inquiétudes.

Trésor des années maigres. Accroissez-le, ce trésor, dit Dieu. Dans des greniers vides

Vous entasserez des sacs vides

D’une Égypte vide.

Vous accroissez le trésor de vos peines et de vos misères.

Et les sacs de vos soucis et de vos petitesses.

Vous acquérez de l’expérience, dites-vous, vous accrois- sez votre expérience.

Vous allez toujours en descendant, dit Dieu, vous allez toujours en diminuant, vous allez toujours en perdant.

Vous allez toujours en pente. Vous allez toujours en vous flétrissant et en vous ridant et en vieillissant.

Et vous ne remonterez jamais cette pente.

Ce que vous nommez l’expérience, votre expérience, moi je le nomme

177 innocents. — 12 LE M Y S T È R E

La déperdition, la diminution, le décroissement, la perte de l’espérance.

Car je le nomme la déperdition prétentieuse, Ladiminution, le décroissement, la perte de l’innocence.

Et c’est une dégradation perpétuelle.

Or c’est l’innocence qui est pleine et c’est l’expérience

qui est vide. C’est l’innocence qui gagne et c’est l’expérience qui

perd.

C’est l’innocence qui est jeune et c’est l’expérience qui

est vieille. C’est l’innocence qui croît et c’est l’expérience qui

décroît.

C’est l’innocence qui naît et c’est l’expérience qui

meurt. C’est l’innocence qui sait et c’est l’expérience qui ne

sait pas.

C’est l’enfant qui est plein et c’est l’homme qui est vide.

178 DES SAINTS INNOCENTS Vide comme une courge vide et comme un tonneau vide :

Voilà, dit Dieu, ce que j’en fais, de votre expérience.

Allez, mes enfants, allez à lécole.

Et vous, hommes, allez à l’école de la vie.

Allez apprendre

A désapprendre.

Toute histoire s’est jouée deux fois, dit Dieu. Une fois

en juiverie. Et une fois en chrétiennerie. L’enfant (Jésus) s’est joué

deux fois. Une fois en Benjamin et une fois dans l’enfant Jésus. Et l’enfant perdu et la brebis perdue et la drachme

perdue s’est jouée deux fois. Et la première fois ce fut dans Joseph, je suis Joseph

voire frère. Il fallait que cela fût joué, dit Dieu. Et deux fois plutôt

qu’une.

179 LE MYSTÈRE Car il y a dans l’enfant, car il y a dans l’enfance une

grâce unique. Une enlièreté, une premièreté Totale.

Une origine, un secret, une source, un point d’origine. Un commencement pour ainsi dire absolu. Les enfants sont des créatures neuves. Eux aussi, eux surtout, eux premiers ils prennent le

ciel de force. Hapiunf, ils ravissent. Mais quelle douce violence. Et quelle agréable force et quelle tendresse de force. Comme un père endure volontiers

Comme il aime à endurer les violences de cette force, Les embrassements de cette tendresse. Pour moi, dit Dieu, je ne connais rien d’aussi beau dans

tout le monde Qu’un gamin d"enfant qui cause avec le bon Dieu Dans le fond d’un jardin.

Et qui fait les demandes et les réponses (C’est plus sûr). Un petit homme qui raconte ses peines au bon Dieu Le plus sérieusement du monde.

Et qui se fait lui-même les consolations du bon Dieu. Or je vous le dis ces consolations qu’il se fait. Elles viennent directement et proprement de moi

Je ne connais rien d’aussi beau dans toiit le monde, dit

Dieu. Qu’un petit joufflu d’enfant, hardi comme un page, Timide comme un ancre,

180 DES SAINTS INNOCENTS

Qui dit vingt fois bonjour, vingt fois bonsoir en sautant.

Et en riant et en (se) jouant.

Une fois ne lui suffît pas. Il s’en faut. Il n’y a pas de danger.

Il leur en faut, de dire bonjour et bonsoir. Ils n’en ont jamais assez.

C’est que pour eux la vingtième fois est comme la pre- mière. Ils comptent comme moi.

C’est ainsi que je compte les heures.

Et c’est pour cela que loute l’éternité et que tout le

temps Est (comme) un instant dans le creu.v de ma main.

Rien n’est beau comme un enfant qui s’endort en faisant

sa prière, dit Dieu. Je vous le dis, rien n’est aussi beau dans le monde. Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau dans le monde. Et pourtant j’en ai vu des beautés dans le monde Et je m’y connais. Ma création regorge de beautés. Ma création regorge de merveilles. Il y en a tant qu’on ne sait pas où les mettre. J’ai vu des millions et des millions d’astres rouler sous

mes pieds comme les sables de la mer.

181 I. E M V S T È H E J’ai vu des journées ardentes comme des flammes. Des jours d’été de juin, de juillet et d’août, .l’ai vu des soirs d’hiver posés comme un manteau. J’ai vu des soirs d’été calmes et doux comme une

tombée de paradis Tout constellés d’étoiles. J’ai vu ces coteaux de la Meuse et ces églises qui sont

mes propres maisons. Et Paris et Reims et Rouen et des cathédrales qui sont

mes propres palais et mes propres châteaux. Si beaux que je les g-arderai dans le ciel. J’ai vu la capitale du royaume et Rome capitale de

chrétienté. J’ai entendu chanter la messe et les triomphantes

vêpres. Et j’ai vu ces plaines et ces vallonnements de France. Qui sont plus beaux que tout. J’ai vu la profonde mer, et la forêt profonde, et le cœur

profond de l’homme. J’ai vu des cœurs dévorés d’amour Pendant des vies entières Perdus de charité. Brûlant comme des flammes. J’ai vu des martyrs si animés de foi Tenir comme un roc sur le chevalet Sous les dents de fer. (Comme un soldat qui tiendrait bon tout seul toute une

vie Par foi

Pour son général (apparemment) absent). J’ai vu des martyrs flamber comme des torches Se préparant ainsi les palmes toujours vertes.

182 Et j’ai vu perler sous les griffes de fer

Des gouttes de sang qui resplendissaient comme des diamants.

Et j’ai vu perler des larmes d’amour

Qui dureront plus longtemps que les étoiles du ciel.

Et j’ai vu des regards de prière, des regards de tendresse,

Perdus de charité

Qui brilleront éternellement dans les nuits et les nuits.

Et j’ai vu des vies tout entières de la naissance à la mort,

Du baptême au viatique,

Se dérouler comme un bel écheveau de laine.

Or je le dis, dit Dieu, je ne connais rien d’aussi beau dans tout le monde

Qu’un petit enfant qui s’endort en faisant sa prière

Sous l’aile de son ange gardien

Et qui rit aux anges en commençant de s’endormir.

Et qui déjà mêle tout ça ensemble et qui n’y comprend plus rien

Et qui fourre les paroles du Notre Père à tort et à travers pêle-mêle dans les paroles du Je vous salue Marie.

Pendant qu’un voile déjà descend sur ses paupières

Le voile de la nuit sur son regard et sur sa voix.

J’ai vu les plus grands saints, dit Dieu. Eh bien je vous le dis.

Je n’ai jamais rien vu de si drôle et par conséquent je ne connais rien de si beau dans le monde

Que cet enfant qui s’endort en faisant sa prière

(Que ce petit être qui s’endort de confiance)

Et qui mélange son Notre Père avec son Je vous salue Marie.

L K M V S T i’] R E Rien n’est aussi beau et c’est même un point Où la sainte Vierge est de mon avis. Là-dessus. Et je peux bien dire que c’est le seul point où nous

soyons du même avis. Car g-énéralement nous

sommes d’un avis contraire. Parce qu’elle est pour la miséricorde. Et moi il faut bien que je sois pour la justice.

Aussi, dit Dieu, comme je comprends mon fils. Mon fils le leur a assez dit. (Or il faut entendre toutes les paroles de mon fils au pied de la lettre. Sinite par- vulos. Laissez venir.

Sinite parvulos venire ad me. Laissez les lout petits venir à moi.-

Les petits enfants.

Alors lui furent offerts des tout petits pour quil leur imposât les mains, et priât. Or les disciples les rabrouaient.

Mais Jésus leur dit : Laissez les lout petits, et ne les empêchez point de venir à moi : talium est enim regnum cœlorum. De tels en effet est le royaume des deux. Aux tels, aux comme eux appartient le royaume des cieux.

184 DES SAINTS INNOCENTS

Et quand il leur eut imposé les mains^ il s’en alla.

Vous autres hommes, (dit Dieu), essayez donc seule- ment de faire un mot d’enfant. Vous savez bien que vous ne pouvez pas. Et non seulement vous ne pouvez pas en faire Pas même un seul, mais quand on vous en fait Vous ne pouvez pas même les retenir. Quand un mot

d’enfant éclate parnù vous Vous vous récriez, vous éclatez vous-mêmes d’une

admiration Sincère et profonde et qui vous rachèterait et à laquelle

je rends justice. Et vous dites, de partout vous dites, Vous dites des yeux, vous dites de la voi.x, Vous riez, vous dites en vous-mêmes et vous dites tout

haut à table : Il est bon, celui-là, je le retiens. Et vous vous jurez D’en faire part à vos amis, de le dix’e à tout le monde, Tant vous avez d’orgueil pour vos enfants (je ne vous

en veux pas, dit Dieu. C’est encore ce que vous avez de meilleur et c’est ce

qui vous rachèterait). Vous croyez que vous allez facilement le rapporter. Mais quand vous allez tout flambants pour le rapporter,

185 LE M ^ S T K R E Vous vous apercevez que vous ne le savez plus. Et non seulement cela, mais que vous ne pourrez plus

le retrouver.il s’est évanoui de votre mémoire. C’est une eau trop pure qui a fui de votre sale mémoire,

de votre mémoire souillée. Qui a voulu fuir, qui n’a pas voulu y rester. Vous vous rendez très bien compte qu’il était à une

certaine place, qu’il avait un certain goût, Qu’il était là, qu’il occupait cette certaine place, qu’il

était dans cette région, qu’il tenait cette place, qu’il

avait un certain volume. Mais vous avez la sensation

nette Qu’il est parti ou plutôt qu’il est reparti et qu’il ne

reviendra jamais plus. Que d’ailleurs vous étiez parfaitement indigne Qu’il demeurât et vous restez bouche bée et vous avez

parfaitement la sensation Que vous seriez parfaitement incapable de le retrouver. C’est-à-dire de le faire revenir, Parce que c’est d’une tout autre qualité d’âme.

Et vous le sentez bien, que c’est ainsi, que c’est juste, et que rien n’y reviendra, et que rien n’y fera plus. Et que c’est votre ancienne âme, ô hommes, qui a pas.sé,

186 DES SAINTS INNOCENTS

Hommes malins alors vous ne faites plus le malin.

Hommes savants alors vous ne faites plus le savant.

Hommes qui avez été à l’école alors vous ne savez plus rien

Et vous n’avez plus qu’à courber le front

(C’est d’ailleurs ce que vous faites, il faut vous rendre cette justice)

Quand un mot d’enfant passe dans le cercle de famille,

Quand un mot d’enfant

Tombe

Dans le fatras quotidien,

Dans le bruit quotidien,

(Dans le soudain silence)

Dans le recueillement soudain

De la table de famille.

hommes et femmes assis à cette table soudain cour- bant le front vous écoutez passer

Votre ancienne âme.

Quand un mot d’enfant tombe Comme une source, comme un rire, Comme une larme dans un lac.

187 LE M Y S T E R E

hommes et femmes assis à cette table soudain cour- bant le front, l’œil fixe, et les doigts immobiles et arrêtés et légèrement tremblants sur le morceau de pain,

Les doigts agités d’un léger tremblement, la respiration

arrêtée, Vous écoutez passer Votre ancienne âme.

Une voix est venue,

Hommes à table.

Comme d’une autre création même.

Une voix est montée,

Hommes à table,

Une voix est venue.

C’est d’un monde où vous étiez.

Une source a jailli,

188 DES SAINTS INNOCENTS Hommes à table,

C’est la source de votre première âme. Vous aussi vous avez ainsi parlé.

Vous étiez d’autres hommes, hommes à table. Vous étiez d’autres êtres, hommes à table. Vous étiez des enfants comme eux.

Vous faisiez des mots d’enfants, hommes à table. Allez donc à présent faire des mots d’enfants.

Un mot est passé, un mot est monté, un mot est venu,

hommes à table. Un mot est tombé dans le silence de votre table. Et soudain vous avez reconnu. Et soudain vous avez salué. Votre ancienne âme.

Un mot a jailli étourdi.

Un mot a volé étourneau.

Hastis musurs.

Et frémissants vous avez senti passer

Toute la jeunesse LE M Y S T i : R E Du vieux Dieu.

Ils sont le lait et le miel, dit Dieu, une innocence dont on n’a pas idée. (Et les hommes sont le pain et le vin).

Lavés de l’eau ils sont comme une autre chair, n’étant pas seulement d’une autre âme.

D’une autre qualité d’âme.

Lavés de l’eau ils sont une auti^e nourriture, une chair plus tendre, ils sont le lait même et le miel.

Et l’homme, Hommes à la sainte Table, Hommes à la

Table éternelle, L’Homme est le Pain et le Vin L’Homme est une nourriture plus forte, une nourriture

virile. Mais l’enfant est une blanche nourriture, une pure

nourriture, une nourriture plus tendre. Et le Pain et le Vin sont des Nourritures adultes, de

dures Nourritures d’homme. Et ce Vin venait de cette Grappe. Mais ce lait, et ce

miel venaient des ruisseaux mêmes. Et étant allés jusqu’au Torrenl-de-la-grappe de raisin,

190 DES SAINTS INNOCENTS ils coupèrent une branche de vigne avec sa grappe, que deux hommes portèrent sur un levier. Ils prirent aussi des grenades et des figues de ce lieu-là,

qui fut appelé depuis Nehel-escol, le Torrent-de-la- Grappe, parce que les enfants d’Israël emportèrent de là cette grappe de raisin.

Ils leur dirent : Nous aimns été dans le pays où vous nous avez envoyés, et où coulent véritablement des ruisseaux de lait et de miel, comme on le peut con- naître par ces fruits.

Mais elle a des habitants très forts, et de grandes villes fermées de murailles. Nous y avons vu la race d’Enac.

Sinite parvulos venire ad me.

Talium estenim regnum cœlorum c’est le mol de mou

fils. Mais ce n’est pas seulement le mot de mon fils. C’est

mon mot. Quel engagement, l’Église, ma fille l’Église me le fait

reprendre

191 I. E M V S T È R E

Et me le fait dire (or je ne démentirai jamais une

liturgie. Une prière, une oraison de ma fille l’Église). Par l’Église, par le ministère du prêtre j’ai repris

l’eng^agement, jai repris le mot de mon fils : Laissez venir à moi les tout petits. Des tels est en effet le royaume des deux. Ainsi ma liturgie romaine se noue à ma prédication

centrale et cardinale Et à ma prophétie judéenne. Et la chaîne est juive et romaine en passant par un

gond, par une articulation. Par une origine centrale. Tout est annoncé par ma prophétie juive. Tout au centre, tout au cœur est réalisé, tout est

consommé par mon fils. Tout est consommé, tout est célébré par ma liturgie

romaine.

Le prophète juif prédit. Mon fils dit. Et moi je redis.

Et on me fait redire.

Et il y a un rappel, un écho, un report et comme un

retour, qui est saint Louis, .le veux dire : Il y a un rappel, un écho, un report et

comme un retour qui sont les saints.

192 DES SAINTS INNOCENTS

y a un reflet.

Il y a une lumière avant, une lumière pendant, une lumière, un reflet après.

On a été trois fois en Ég^ypte, dit Dieu. Et une fois c’est

Joseph. Et une fois c’est Jésus. Et une fois c’est saint Louis.

On a été trois fois en Égypte et c’est une terre singu- lière.

Et une fois c’était Joseph conduisant Jacob c’est-à-dire Israël.

Et une fois ce fut le Joseph conduisant Jésus.

Et une fois ce fut saint Louis conduisant Joinville

Et le menu peuple de France et les autres barons fran- çais.

19.’î innocents. — Ki L K i\I Y S T E 1^ 1 ::

Singulière Égypte, dit Dieu, singulière destinée de cette

Égypte temporelle. Haute et triple destinée. On y fit trois voyages. Une fuite. Une fuite. Une croisade. Une entrée. Une retraite. Une croisade. Un enfant vendu. Un enfant en fuite. Un roi en croisade. Un ministre du roi. Un roi surson âne. Un roi en prison. théâtre d’Égypte, on y a joué trois fois.

Une fois avant. Une fois pendant. Une fois après.

Longue destinée temporelle, dit Dieu, patience tempo- relle, en vérité cette lerre a été fort honorée.

Les pas ont marché dans les pas, dit Dieu, le talon juste dans le talon et les pieds ont retrouvé leur propre trace.

C’est un pays de désert, dit Dieu, du moins on ledit.

Ou plutôt c’est une grasse vallée longue toute bordée, toute entourée de déserts et l’on n’y accède point autrement que par le désert et le sable.

Mais sur ce sable les traces ne se sont point effacées et les pieds ont retrouvé la trace des pieds.

Les pieds nouveaux sont retombés juste dans les pieds antiques.

194 DES SAINTS I.\ N G E X T S

O terre antique, de loin en loin par le désert, par la mer le voyageur est venu.

Des siècles passaient, o terre antique, des siècles d’in- tervalle, et tout paraissait oublié.

Mais après des siècles d’intervalle par le désert, par la mer ton roi revenait, ô terre antique, ton roi voya- geur.

Et les pieds n’hésitaient point pour se poser dans la trace des pieds.

Ton roi est venu trois fois, ô terre antique, ô terre destinée.

La première fois c’était un petit garçon vendu esclave

A des marchands

Et tu en fis le ministre de ton roi.

La deuxième fois c’était un petit garçon qu’on faisait

fuir à dos d’âne. Et un jour tu le renvoyas pour devenir le Roi des rois.

Soyez parfaits comme voire Père céleste est parfait. Et

la troisième fois c’était

le roi de France, Récemment débarqué de ses royales Galères.

Des siècles et des siècles passaient, ô terre d’Égypte,

des siècles dintervalle, Et tout paraissait oublié.

195 L E MYSTERE

Mais toujours ton roi est revenu Au rendez- vous.

Terre antique, au cœur fertile, au front couronné de

sables, Nul sable jamais n’a effacé, Terre antique nul sable n’effacera La trace de ces pas.

Terre antique entourée, terre antique cernée d’un infran- chissable

Sable, désert aux plis infranchissables tu as été franchi trois fois.

Terre antique trois fois ton roi

A trouvé le chemin de ton cœur.

Terre antique entre toutes, antique sur toutes tu t’endors dans un long- sommeil mais tu as été réveillée trois fois.

Et une fois c’était un petit juif. Et une fois c’était un petit juif. Et une fois c’était un baron français.

196 DES SAINTS INNOCENTS

Et la première fois c’était le Prophète. Et la première fois c’était le Saint. Mais la deuxième fois qui était-ce, sinon à la fois le Prophète et le Saint.

terre antique, terre d’Égypte tu parais dormir, mais tu as été honorée trois fois.

Et la première fois c’était sous l’ancienne loi, Presque au commencement de l’ancienne loi.

Et la deuxième fois ; et la troisième fois c’était sous la

loi nouvelle, Dans la floraison de la loi nouvelle.

Mais la deuxième fois qu’est-ce que c’était,

Sinon sous cet achèvement, sous ce couronnement de

l’ancienne loi Que fut cette naissance et cette enfance et ce commen- cement de la loi nouvelle.

197 LE MYSTÈRE

lerre antique, terre d’Éj^ypte tu parais dormir tu as été visitée trois fois.

Et la première fois c’était le Juste. Et la troisième fois c’était le Saint.

Mais la deuxième fois qui était-ce, sinon à la fois le Juste et le Saint.

O terre antique, terre d’Égypte, terre à la longue mémoire tu parais dormir mais tu as été foulée trois fois.

Et la première fois c’était le roi des Juifs.

Et la troisième fois c’était le roi de Chrétienté.

Mais la deuxième fois, qui était-ce, rex Judaeorum,

sinon à la fois le roi des Juifs Elle roi de Chrétienté.

Terre antique, terre d’I'^gypte tu parais endormie, mais

ton sommeil a été troublé trois fois Par les pas qui venaient. •

198 DES SAINTS INNOCENTS

Terre tu as été bénie trois fois et toi désert stérile tu as

été arrosé trois fois. /iorate,cœli, desuper. Et nuhes pluant justum. Cieux^ faites votre rosée, d’en haut. Et que les nuages

pleuvenl le Juste.

deux, faites descendre votre rosée. terre d’Égypte,

dit Dieu, sing^ulière terre, Tu as fourni une sing’ulière histoire, Tu as fourni une singulière destinée. Tu as été grandement honorée temporellement, Terre endormie trois fois réveillée, Terre ignorée trois fois visitée. Terre oubliée trois fois remémorée

Ainsi, dit Dieu, tout se joue trois fois. Le prophète

parle avant. Mon fils parle pendant. Le saint parle après.

Et moi je parle toujours.

199 L E M ^- S T È R E

Et c’est là que Ton voit que mon lils est le centre et le

cœur et la voûte et la clei" Et la nef et le croisement de l’axe, Et le point de l’articulation. Et le gond qui fait tourner la porte. Le prince des prophètes et le prince des saints.

Le prophète, le juste vientdevant. Mon fils vient pendant. Le saint vient après.

Et moi je viens toujours.

Et l’Église, qui est la communion des saints et la com- munion des fidèles vient aussi après, vient aussi toujours.

Or je ne laisserai pas manquer mon Église, dit Dieu, je ne la laisserai pas errer, je ne la laisserai pas faillir.

Terre antique d’Égypte qui dors faussement, dit Dieu, qui réellement veilles,

Je m’engage autant dans les commandements de l’Église que dansmes propres

(Commandements.

200 DES SAINTS INNOCENTS Je m’engage autant dans les enseignements de l’Église

que dans mes propres Enseignements. Je m’engage autant dans une liturgie que je me suis

engagé avec Moïse Et que mon fils avec eux s’est engagé sur la montagne. Or cela, ce que mon fils a dit une fois, sinile parvulos

venire ad me, — laissez les petits venir à moi, — je

le redis, on me le fait redire toutes les fois (quel

engagement). Et mon fils l’avait dit de quelques enfants qui jouaient,

et qui, aussitôt bénis, le quittèrent pour retourner

jouer. Mais moi je le dis, on me le fait dire à chaque enfant

qui ne retournera plus jouer, Sinon dans mon paradis.

Or cela (quel engagement) je le redis à cet office des morts, à qui tout vient aboutir.

Auquel tout s’achemine. Office des morts pour V enter- rement d’un enfant. Le Célébrant se revêt d’un sur- plis et d’une étole blanche.

Et comme le jour du baptême il est allé chercher l’enfant jusqu’au seuil de l’église.

Qui est le seuil de ma maison.

Et ainsi le seuil de la Maison de son Père,

Ainsi le jour de cet enterrement il va chercher l’enfant dans la paroisse jusqu’à la Maison de son père.

Jusqu’au seuil de la maison de son père.

201 LE MYSTÈRE El la Croix même marche portée au-devant de cet

enfant qui est mort dans la paroisse. Et quand le cortège revient vers l’ég-lise La croix marche portée devant. La croix et le prêtre et le répondant et les enfants de

chœur marchent en avant. Et par la g^rande rue du village tout le village. Toute la paroisse suit derrière. Les hommes et les femmes et les enfants. Et les femmes pleurent. Et tout est blanc. Et le célébrant chante le vieux psaume du roi David, Beali immaculati in via. Heureux les sans tache dans la voie.

Heureux les immaculés dans la voie.

Beati immaculati in via.

Sera-t-il dit, dit Dieu, que de tant de saints et de tant

de martyrs. Les seuls qui seront réellement blancs. Réellement purs.

Les seuls qui seront réellement sans tache ce seront Ces malheureux enfants que les soldats d’Hérode Massacrèrent au bras de leur mère. saints Innocents serez-vous donc les seuls. Saints Innocents serez-vous donc les purs.

•202 DES SAINTS INNOCENTS

Saints Innocents serez-vous donc les blancs et les sans

tache. Beati immacu la l i in v ia.

Bienheureux les innocents, les sans tache dans la voie. Ego suni via, veritas et vila. Je suis la voie, la vérité et la vie. saints innocents sera-t-il dit que vous serez et que

vous êtes Les seuls innocents. Et que François même mon serviteur auprès de vous

n’est point pauvre. Et que mon serviteur saint Louis des Français Au])rès de vous n’est point innocent. Sera-t-il dit qu’il y a dans la vie, et dans l’existence de

cette terre, une telle amertume, une telle lassitude. Une telle inj^^ratitude. Une telle flétrissure. Un tel voilement.

Un tel irrévocable vieillissement de l’âme et du corps. Une telle marque, de telles rides inellaçables. Un tel hébétement qui ne sera plus aig-uisé. Une telle lièvre qui ne sera plus rafraîchie. Une telle pente qui ne sera point remontée. Un tel pli de mémoire, d’impuissance d’oublier, l’n tel principe, un tel pli de blessure au coin des lèvres Que les plus g^randes saintetés du monde n’effaceront

jamais ce pli. Et que les plus grandes saintetés du monde ne vaudront

jamais Les lèvres sans pli, les âmes sans mémoire, les corps sans blessure De ces g-rands saints et de ces grands martyrs qui ne

quittèrent le sein de leur mère 203 LE M Y S T f : R E

Que pour entrer dans le royaume des cieux.

Et qui ne connurent rien de la vie et qui ne reçurent de

la vie aucune blessure Que cette blessure qui les fit entrer dans le royaume

des cieux. Les seuls des chrétiens assurément qui sur terre n’aient

jamais entendu parler d’Hérode. Et à qui le nom d’Hérode sur terre n’ait jamais rien

dit. Sera-t-il dit que les plus grandes saintetés du monde Des vies entières de sainteté

N’auront pas déplié, n’auront pas déridé les âmes. Et que le chevalet même n’aura point acquis aux martyrs Une certaine blancheur, une certaine premièreté, Une certaine entièreté De la toute première Innocente enfance. Et que ce qui est regagné, défendu pied à pied, repris,

gagné, N’est point le même que ce qui n’a jamais été perdu. El qu’un papier blanchi n’est point un papier blanc. Et qu’un tissu blanchi n’est point une blanche toile. Et qu’une âme blanchie n’est point une âme blanche. Et que les plus près de moi ce seront ces blancs enfants

laiteux Qui n’ont jamais rien su de la vie et rien fait de l’exis- tence Que de recevoir un bon coup de sabre, Je veux dire placé au bon moment.

204 DES SAINTS INNOCENTS

Ence temps-là, VAmje du Seigneur apparut en songe à Joseph, disant : Lève-toi, et prends ton enfant, etsa mère, et fuis en Égypte, et restes-y jusqu’à ce que je te le dise. Car il arrivera qu’ flérode cherchera l’enfant pour le perdre. Lequel se levant, prit l’enfant, et sa mère, de nuit, et se retira en Égypte : et il y resta jusqu’à la mortd’ Hérode : afin que fût accompli ce qui fut dit par le Seigneur parlant par son Prophète : D’Égypte j’ai appelé mon fils. Alors Hérode, voyant quil avait été trompé par les Mages entra dans une grande colère, et envoya tuer tous les enfants, qui étaient à Béthlehem, et dans toute sa contrée, depuis deux ans et au-dessous, selon le temps quil s’était informé des Mages. Alors fut accompli ce qui fut dit par le Prophète Jéréniie disant : Vox in Rama audita est, ploratus et ululafus multus : Rachel plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.

Une voix fut entendue dans Rama, un pleurement et un grand hululement : Raîchel pleurant ses fils, et elle ne voulut pas être consolée, — quia non sunl, — parce qu’ils ne sont pas.

205 L E M Y S T I- : R E

J’ai vu, dit Jean,

En ces jours-là : J’ai vu sur la montagne de Sien l’Agneau debout, et avec lui cent quarante-quatre mille qui avaient son nom, et le nom de son Père écrit sur le front. Et j’entendis une i^oix du ciel, comme une voix de beaucoup d’eaux, et comme la voix d’un grand tonnerre : et une voix, que j’entendis, comme de citharaèdes citharizant sur leurs cithares.

Et ils chantaient

quasi canticum novum,

comme un cantique nouveau devant le siège,

et devant les quatre animaux, et les vieillards :

et nemo poterat dicere canticum,

et personne ne pouvait dire ce cantique, •206 DES SAINTS INNOCENTS

nisi illacenlum quadraginta quatuor millia,

sinon ces cent quarante-quatre mille,

qui empti sunt de terra.

qui furent enlevés,

qui ont été enlevés de la terre.

Tu entends bien, mon enfant, qui empti sunt de terra, qui ont été enlevés de la terre. Tout le monde est enlevé de la terre, à son jour, à son heure.

Mais tout le monde est enlevé de la terre trop tard, quand déjà la terre a pris sur lui.

Tout le monde est enlevé de la terre quand il est déjà terreux.

Quand sa mémoire est terreuse et quand son àme est terreuse.

Quand la terre s’est collée à lui et quand elle a laissé sur lui

207 LE M Y S T E K K

Une ineffaçable marque.

Mais eux, eux seuls, empli sunl Je terra, littéralement

ils furent enlevés de la terre Avant qu’ils fussent aucunement entrés en terre. —Avant que cette terre leur eût donné, leur ail laissé La moindre marque terreuse. Empli sunl de terra. La terre ne les prit point, ne les

eut point. La terre n’eut point commandement sur

eux. Ne les nourrit point. N’imprima point sur eux cette

empreinte. Cette marque indélébile. Ils furent enlevés de la terre, c’est-à-dire de cette

ingratitude terreuse. Et de cette amertume terrienne et de ce vieillissement

terrien. Ils furent enlevés de la terre, non pas y ayant été,

comme nous, comme tout le monde. Mais ils furent enlevés de la terre, c’est-à-dire d’y être

même. D’y être et éternellement d’y avoir été. Sera-t-il dit, dit Dieu, que toutes les grandeurs de la

terre et le sang même des martyrs Ne vaudront pas de n’avoir pas été de la terre. De n’avoir pas ce goût terreux. D’avoir été enlevé au commencement, A l’origine, au point d’origine de cette vie terrestre. De n’avoir pas ce pli et ce g-oût d’une ingratitude. D’une amertume. Terreuse.

208 DES SAINTS INiNOCENTS Beati ac sancli. Heureux et saints ces saints Innocents. Ceux-ci, dit Jean,

Ceux-ci suivent l’Agneau partout où il ira.

Mi sequuntur Agmini quocumque ieril.

fïi empti sunt. Encore. Empli sunt. Furent enlevés

m empli sunt ex hominibus.

Ceux-ci furent enlevés des hommes, (D’entre les hommes, de parmi les hommes),

primitiae Deo, et Agno :

prémices à Dieu, et à l’Agneau :

et in ore eorum non est inventum mendacium :

et dans leur bouche,

et sur leur lèvre ne fut point trouvé le mensonge :

Le mensonge d’homme, le mensonge adulte, le men- songe terrestre. Le mensonge teiTien. Le mesonge terreux).

sine macula enim sunt ante thronum Dei.

sans tache ils sont en effet devant le trône de Dieu. 209 innocents — 14 L E M Y S T E R P :

Tel est, dit Dieu, ce secret de tendresse et de grâce Qui est dans l’enfance même, au point d’origine de

l’enfant. Telle est cette innocence, cette blancheur, cet incom-

mencemenl. Tel est ce secret, cette faveur de ma grâce, (Cette justice injustifiable), Qu’il y a ceux qui ont trempé dans la terre et ceux qui

n’ont pas trempé dans la terre. Ceux qui sont marqués, tachés, éclaboussés de la terre

et ceux qui ne sont pas éclaboussés de la terre. Et qu’il n’y en a que pour ceux qui n’ont pas trempé

dans la terre et qui ne sont pas éclaboussés de la

terre. Ce sont eux, dit l’Apôtre, qui sur le mont de Sion entou- rent l’Ag’neau debout. Ils sont cent quarante-quatre mille et ce sont eux qui

ont Mon nom et le nom de mon Fils écrit sur le front. Et l’apôtre entendit une voix du ciel. Comme une voix de beaucoup d’eaux. Et comme la voix d’un grand tonnerre. Et comme la voix de joueurs de cithare jouant de la

cithare sur leur cithare. Et attention ils ne chantaient pas seulement un cantique. Mais ils chantaient comme un ca.niique nouveau devant

le siège.

210 DES SAINTS INNOCENTS

Et devant les quatre animaux, et les vieillards :

C’est un cantique nouveau pour marquer

Cette éternelle nouveauté qu’il y a dans l’enfance.

Et qui est le g-rand secret de ma grâce.

Cette renaissante, cette perpétuellement renaissante, cette éternellement renaissante nouveauté.

Et ce cantique nouveau vient de cette nouveauté même. Il en sort. Il en naît.

Or tel est leur privilège. Et il n’y en a point de plus grand :

Personne, (c’est-à-dire les plus grands saints et les mar- tyrs mêmes,

Des siècles et des vies d’épreuves et de sainteté,

D’exercices, de prières,

De travail.

De sang, de larmes ;

Nerno, personne, c’est-à-dire pas même François mon serviteur et pas même saint Louis mon serviteur ;

Nenio, personne, c’est-à-dire pas même les quatre

témoins, les quatre rapporteurs ; Matthieu, et Marc, et Luc, et Jean ;

et le jeune homme, et le lion, et le taureau, et l’aigle ;

Nemo, personne, c’est-à-dire pas même Pierre le Fon- dateur ;

Et pas même ceux qui trouvèrent la mort combattant pour la délivrance du Saint-Sépulcre ;

211 LE M Y S T È R E

Nemo poterat dicere canticum, personne ne pouvait dire

ce cantique. (Tel est leur exorbitant privilège et la grande faveur

injuste De ma grâce éternellement juste).

nisi illa centiim quadraginla quatuor millia, qui empli sunl de terra.

si ce n’est ces cent quarante-quatre mille, qui furent enlevés de la terre.

Christianus sum,je suis chrétien, ce cri du témoignage.

Proféré dans les supplices les plus affreux,

Crié à la face du ciel.

Crié doucement à la face des bourreaux,

Ce cri du témoignage, de ce témoignage que nous

nommons le martyre. Proféré sur un tel théâtre et dans une telle, dans une si

dure condition, Aux plus grands martyrs n’a point ouvert ce singulier,

cet éminent privilège. Ce privilège exorbitant, cet unique privilège. Injuste. Juste. Purement gracieux. Proprement gracieux. Et voici.

Voici que ces cent quarante-quatre mille innocents. Voici que ces cent quarante-quatre mille enfants N’ont eu qu’à naître, et rien de plus. Tels sont les

mystères, tels sont les secrets.

212 DES SAINTS INNOCENTS Tels sont les jeux, telles sont les inégalités de ma grâce. Et le secret apparentement, la secrète accointance De ma grâce avec la tendresse et le lait. Tant d’autres. Tant d’autres ont témoigné sous la serre et le bec p]t sous l’onglet Sous la dent des lions et sous la lanière et sous la

tenaille ardente (Car il y en a eu de toutes sortes) Et sous les huées des nations et sous la ruée du peuple

et sous la clameur du peuple. Et sous l’interrogatoire du préteur.

Et à tous ces témoins et à tous ces martyrs. Tant d’autres.

Tant d’autres sont morts sur des routes perdues dans

des plaines perdues marchant à la délivrance du

Saint-Sépulcre. Les reins brisés, gisant par terre, crevant de fatigue. Crevant de faim, crevant de soif, crevant de sable. Les côtes rompues, couchés par terre, à dix-huit cents

lieues de leur château. Mourant de leurs blessures. Vidés de leur sang comme

des outres percées, (De leur sang qui coulait sur le sable, et que le sable

buvait, et qui se perdait dans le sable, Pour jusqu’à la résurrection des corps). Tant d’autres.

213 J. E M V S T 1- : H ! • :

Tant d’autres sont partis, tant d’autres sont morts. Crevés de bataille, crevés de misère, crevés de lèpre. l^t à tant d’autres.

(Et ils étaient partis pour la délivrance du Saint- Sépulcre. Et ils ne trouvèrent Que le royaume de Dieu et la vie éternelle).

A tant d’autres. A tous ces autres témoins, à tous ces

autres martyrs il ne fut pas donné. Éternellement il n’est pas donné de chanter ce cantique

nouveau. Tel est mon ordre, tel est le secret de ma hiérarchie. Une vie entière d’exercice et de prière. Une vie d’épreuve, une vie d’humilité n’y suffit pas. Une vie de mérite, une vie de vertu n’y sert de rien. Une vie de sanf,% une vie de larmes, une vie même de

grâce n’y est pour rien. Car ce qu’il y faut précisément c’est une vie qui ne soit

pas entière. Qui soit même exactement tout le contraire d’être

entière. Qui soit le moins vécue, qui soit à peine commencée. Qui soit le moins commencée possible. Et nemo paierai

dicere canlicum. Or ces cent quarante-quatre mille Qui seuls pouvaient chanter ce cantique nouveau,

([u’est-ce qu’ils avaient fait ?

214 DES SAINTS INNOCENTS

Admirez ici Tordre de ma grâce. Ils avaient fait ceci Qu’ils étaient venus au monde. Un point, c’est tout. Ou

si vous préférez, Ils avaient fait ceci qu’ils étaient des petits nouveau- nés, (^’étaient des espèces de petits nourrissons juifs. Des

garçons et des filles. Leurs mères disaient comme dans tous les pays du

monde : C’est le mien qui est le plus beau. Eux, ça leur était bien égal, d’être beaux. Pourvu qu’ils

dorment et qu’ils tettent. Quand ils avaient sommeil.

Quand ils avaient envie de dormir ils dormaient ; Quand ils avaient faim et soif (ensemble)

Quand ils avaient envie de téter, ils tétaient ; Quand ils avaient envie de crier ils criaient : C’étaient leurs plus grandes occupations. C’est ainsi

qu’ils trouvèrent Non seulement le royaume de Dieu et la vie éternelle. Mais seuls d’y porter écrit sur le front mon nom et le

nom de mon Fils> Et seuls d’y chanter ce cantique nouveau.

Qui empti sunt de terra. Tant d’autres sont morts au

nom de mon Fils. In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Tant d’autres sont morts pour sauver l’honneur Du Nom de mon fils. Et eux. Qui seuls portent ce nom écrit sur le front LE M ^ S T i : R E Et seuls peuvent chanter ce cantique nouveau, Ils sont les seuls aussi assurément qui sur terre Aient jamais ignoré totalement le nom de mon fils. Tel

est mon décret. Ce nom pour lequel ils sont morts, ils ne le connaissaient

pas. Ils ne l’ont jamais connu sur terre. Voilà ce que j’aime,

dit Dieu. A présent ils le connaissent peut-être. Éternellement on

peut le lire écrit Sur cent quarante-quatre mille fronts. Sur nul autre. Sur pas un de plus. Mais vivant, mais sur terre On peut dire qu’ils n’ont jamais su de quoi on parlait Ni même que l’on parlait et que l’on pouvait parler (De quelque chose). Voilà ce qui me plaît, dit Dieu. Ov ils pleuraient, et ils riaient, et ils tétaient, et ils

criaient, et ils dormaient. C’était leur grande, c’était leur plus sérieuse occupation. Et un jour vint. Que. Un jour (ils ne connaissaient pas plus le nom d’Hérode

que le nom de Jésus) (et ils ne connaissaient pas plus le nom de Jésus que le

nom d’Hérode. J’ose dire Que ces deux noms leur étaient également indiilérents.

Or ces deux hommes, Jésus, Hérode, Hérode, Jésus,

Antagonistes allaient tout simplement leur procurer La gloire de mon paradis. Le royaume des cieux et la gloire éternelle. Un jour

vint Qu’une horde de brutes soldats, qui faisaient leur

métier, ^^^ DES SAINTS INNOCENTS (Mais qui le dépassaient peut-être un peu) Une ruée de brutes passa, des espèces de {gendarmes,

des ogres comme dans les contes de fées, des Gro-

quemilaines pour les enfants. Portant des sabres qui étaient comme des grands cou- telas. Et c’étaient les soldats d’Hérode. Une ruée, un tumulte. Un fracas, des bras retroussés.

Une clameur. Des cris. Des dents. Des regards luisants. Des femmes qui fuyaient, des femmes qui mordaient Gomme elles mordent toujours quand elles ne sont pas

les plus fortes. Et il n’y eut plus dans le sang et dans le lait Qu’une grande jonchée de corps morts Un cimetière de poupons et de jeunes femmes juives. \’ous savez, dit Dieu, ce que nous en avons fait. Gesyeux qui s’étaient à peine ouverts à la lumière du

soleil charnel. Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil

charnel Gesyeux qui s’étaient à peine ouverts à la lumière du

soleil terrestre Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil

terrestre, (^es yeux qui s’étaient à peine ouverts à la lumière du

soleil temporel Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil

temporel. Ges regards qui étaient à peine montés vers le jour et

vers le soleil du temps Pour éternellement furent clos à ces passagères,

•217 L E M Y S T É R E A ces périssables lumières. Ces voix, ces lèvres qui n’avaient jamais chanté les

louanges de Dieu sur terre, Qui ne s’étaient jamais ouvertes que pour demander à

téter. (Mais il me plaît ainsi, dit Dieu). Sont ainsi les seules, sont aujourd’hui les seules, Sont aussi les seules qui puissent chanter ce cantique

nouveau. Qui empli sunl de terra. Vous voyez ce que nous en

avons fait, dit Dieu. Aux Innocents les mains pleines. C’est le cas de le dire.

Ces Innocents avaient simplement ramassé dans la

bagarre Le royaume de Dieu et la vie éternelle. Qu’importe

aujourd’hui Leurs membres blancs rompus dans tous les bourgs de

Judée. Et leurs petits bras potelés coupés comme par des

hommes qui émondent. Et leurs petits doigts crispés qui se refermaient sur la

paume de la main. Et les cris renfoncés d ; ins la gorge, les mains criminelles

les renfonçant, s’enfonçant dans la gorge comme un

bouchon. Comme un tampon. El le jeune sang jaillissant du cœur. Qu’importent les

membres coupés. Les cuisses blanches comme de la viande de chevreau

et comme des cuisses tendres de petits cochons de lait. Et leurs mères qui criaient comme des folles et qui

mordaient les soldats ; iu poignet. Comme dans une

bataille, après la bataille Les rôdeurs, les voleurs viennent dépouiller les blessés

218 DES SAINTS INNOCENTS

et les morts et les mourants et emporter et dérober

tout ce qui compte. Tout ce qui vaut quelque chose, nouveaux rôdeurs,

nouveaux voleurs ces innocents Dans cette bataille après cette bataille se sont dépouil- lés eux-mêmes Et dans le fracas des armes, dans le tumulte et dans

les cris. Dans la galopade affolée, dans la poursuite effrénée,

dans les femmes par teri-e ils ont ramassé tout ce qui

compte. Ils ont dérobé tout ce qui vaut quelque chose car ils ont

fait main basse Gomme des détrousseurs de cadavres et ils se sont

détroussés eux-mêmes et ce qu’ils ont ramassé dans

la bagarre ce n’est pas moins Que le royaume des cieux et la vie éternelle. Hi empli

sunt ex hominihus. Eux seuls. Qui seuls peut-être sur terre non seulement n’avaient

jamais chanté les louanges de Dieu, Mais n’avaient jamais prononcé même mon nom ni le

nom de mon lils, Eux seuls aussi ne portent point aux commissures des

lèvres l’ineffaçable pli, Ce pli de l’infortune et de l’ingratitude Et d’une amertume qui ne sera jamais rassasiée. Or si

nous avons fait d’eux ce que vous voyez, dit Dieu, Il yen a sept raisons que je veux bien vous dire.

•219 I. E MYSTÈRE

La première, c’est que je les aime, dit Dieu, et celle-là

suffît. Telle est la hiérarchie de ma grâce.

La deuxième, c’est qu’ils me plaisent, dit Dieu, et celle-là

suffit. Telle est la hiérarchie de ma grrâce.

La troisième, c’est qu’il me plaît ainsi, dit Dieu, et celle- là suffit.

Telle est la hiéi’archie, tel est l’ordre, telle est l’ordon- nance de ma j^^râce.

Maintenant je vais vous dire, dit Dieu, la quatrième C’est précisément qu’ils n’ont point aux commissures

des lèvres Ce pli d’ingratitude et d’amertume, cette blessure de

vieillissement.

220 DES SAINTS INNOCENTS Ce pli d’avertissement, ce pli de mémoire que nous voyons à toutes les lèvres.

La cinquième, dit Dieu, c’est que par une sorte d’équi- valence,

Par une sorte de balancement ces innocents ont payé pour mon fils.

Pendant qu’ils gisaient sur le pavé des routes, sur le pavé des villes, sur le pavé des bourgs

Dans la poussière et dans la boue, moins considérés que des agneaux et des chevreaux et des cochonneaux.

(Car les agneaux et les chevreaux et les cochonneaux

Sont très considérés par le boucher et par le consom- mateur)

Abandonnés sur les corps de leurs mères

Pendant ce temps-là mon fils fuyait. Il faut le dire.

C’est donc, c’est une sorte de quiproquo. Il faut le dire.

C’est un malentendu.

Voulu, ce qui est grave. Il faut le dire.

Ils furent pris pour lui. Ils furent massacrés pour lui. En son lieu. A sa place.

Non seulement à cause de lui, mais pour lui, comptant pour lui.

Le représentant pour ainsi dire. Étant substitués à lui. Eltant comme lui. Presque étant (d’autres) luis.

En représentation, en substitution, en remplacement de lui. Or tout cela est grave, dit Dieu, tout cela compte. Ils furent semblables à mon fils et le remplacèrent.

Exactement quand il ne s’agissait pas moins

221

Quand il n’y allait pas de moins que de le massacrer,

^Prématurément, avant qu’il fût mûr),

Quand Hérode voulait le massacrer. Tout cela se paye,

dit Dieu. Et puisqu’ils ont été trouvés semblables à mon fils

exactement à l’heure de ce massacre. A présent, c’est pour cela qu’à présent ils sont trouvés

semblables à l’Agneau dans cette gloire éternelle. Pendant ce temps conduit par un deuxième Joseph Mon fils fuyait vers l’antique Égypte. Ils acquéraient

ainsi. Ces gamins, ces moins que gamins se procuraient ainsi Une créance sur nous. Monté sur un âne avec sa mère (Comme trente ans plus tard monté sur l’ânon d’une

ânesse 11 devait entrer à Jérusalem) Trente ans plus tôt monté sur un âne avec sa mère mou

fils Refaisait le voyage de l’antique Jacob. El ces enfants

ramassaient dans la mêlée. Dans leur propre sang ces nourrissons ramassaient Une créance sur moi. Ils avaient bien raison. Heureux ceux qui ont une créance sur nous. Nous

sommes très bons débiteurs.

I^a sixième raison, dit Dieu, (je crois que c’est la sixième), (c’est une très bonne affaire que d’être pris pour mon fils et ça rapporte),

222 DES SAINTS INNOCENTS

la sixième raison, c’est qu’ils étaient contemporains de

mon fils. Du même âge et nés dans le même temps. Juste à ce point du temps.

Nous aussi nous favorisons nos camarades de promo- tion. Telle est la fortune que nous avons faite au temps. C’est une grande fortune ou une grande infortune pour

tout homme. Que de naître ou de ne pas naître à tel moment du

temps. C’est une fortune ou une infortune sur laquelle rien ne

prévaut. Sur laquelle on ne revient pas, sur laquelle rien ne

revient. Et c’est un des plus grands mystères de ma grâce que

cette part de fortune, Que cette part irrévocable, indéfaisable Que nous avons laissée aux biens de fortune devant les

biens qui ne sont pas de fortune ; Au charnel devant et dans le spirituel ; Au temporel devant et dans l’éternel, c’est-à-dire A la matière dans la création, et à la créature, et à la

création, et à la matière même de la création devant

le Créateur.

A ce point, dit Dieu, que nous-mêmes nous ne sommes pas indifférents à la date ; au temps ;

223 L E MYSTÈRE A la prise de date et que nous aimons secrètement ces

cent quarante-quatre mille parce qu’ils se sont trouvés là et nous les aimons d’un

secret amour unique parce qu’ils se sont trouvés naître là, parce qu’ils étaient, parce qu’ils se sont trouvés être Du même âge que mon fils, nés du même temps, de la

même race. A la même date.

Enfin parce qu’ils faisaient ensemble une promotion. Non plus seulement une promotion de Juifs mais une

promotion d’hommes. (Telle était la nouvelle loi) La promotion de Jésus-Christ. Et indéniablement ils étaient (le temps a toujours une certaine force, apporte toujours

une certaine preuve d’indéniable) Indéniablement ils étaient Ses camarades de promotion. (Il y a toujours dans le temps, dans la date On ne sait quoi d’irréfutable).

La septième raison, dit Dieu, pourquoi la taire. C’est

qu’ils étaient semblables à mon fils. Et lui était semblable à eux. (Une génération d’hommes, dit Dieu, une promotion c’est comme une belle longue vague qui s’avance d’un bout à l’autre sur un même front

•224 DES SAINTS INNOCENTS

et qui d’un seul coup sur un même front d’un bout à

l’autre toute ensemble déferle sur le rivaçe de la mer. ainsi une génération, une promotion est une vague

d’hommes, toute ensemble elle s’avance sur un même front, et toute ensemble sur un même front elle s’écroule

comme une muraille d’eau quand elle touche au rivage éternel). Mon fils était tendre comme eux et comme eux il était

nouveau. Il était assez inconnu. Comme eux. Cette grande adoration double, qui (sans cela) l’avait

déjà mis hors de pair. La grande adoration double des bergers et des mage

était déjà un peu oubliée. Il était redevenu assez inconnu. Et les mages s’étaient

moqués d’Hérode.

Il n’avait pas deux ans, il était comme eux. C’était un bel enfant, et sa mère le disait.

Il ne soupçonnait point encore l’ingratitude de l’homme.

Il n’avait point encore aux commissures des lèvres le pli de l’amertume et de l’ingratitude.

Il n’avait point encore aux commissures des paupières sa ride, le pli des larmes et d’en avoir trop vu.

225 innocents — 15

11 n’avait point encore aux commissures de le pli de ne pouvoir point oublier.

Il ignorait encore, comme homme il ignorait les vicis- situdes. 11 ignorait, comme homme il ignorait ce qui laissera

une éternelle trace, la couronne d’épines et le sceptre de roseau, et cette affreuse agonie du Calvaire, et cette agonie encore plus affreuse de la veille au soir au mont des Oliviers. Gomme eux il était un vase d’albâtre Que n’avait encore souillé aucune trace, Aucune lie d’aucune écume. Et c’est la sixième raison, dit Dieu, et la septième, ils

me rappellent mon fils. Comme il était s’il n’eût point changé depuis, quand il

était si beau. Si cette énorme aventure Se fût arrêtée là. Voilà pourquoi je les aime, dit Dieu,

entre tous ils sont les témoins de mon fils. Ils me montrent, ils sont comme il était, si seulement Il n’eût point changé. De toutes les imitations de

Jésus-Christ C’est la première et c’est la toute neuve ; et c’est la

seule Qui ne soit à aucun degré Qui ne soit pas même pour un atome Une imitation de quelque flétrissure et de quelque

meurtrissure et de quelque blessure de l’âme de Jésus. C’est une ignorance totale de l’avanie et de l’affront. Et de l’injure et de l’offense.

226 DES SAINTS INNOCENTS

Ils ne connaissent que le meurtre, et d’avoir été tués, ce qui ne serait rien.

Ils ne furent jamais tournés en dérision.

Voilà ce que j’aime en eux, dit Dieu. Voilà en quoi, pourquoi je les aime.

Ils sont pour moi des enfants qui ne sont jamais deve- nus des hommes.

Des agneaux qui ne sont jamais devenus des boucs.

Ni des brebis. [Et ceux-ci suivent l’agneau partout où il ira).

Des enfants Jésus qui ne vieillirent jamais. Qui ne

— grandirent point. Or le mien profitait

en sagesse^ et en âge, et en grâce

auprès de Dieu et auprès des hommes.

Je les aime innocemment, dit Dieu. Et c’est la septième

raison. (C’est ainsi qu’il faut aimer ces innocents) Comme un père de famille aime les camarades de son

fds Qui vont à l’école avec lui.

Mais eux ils n’ont point bougé depuis ce temps-là.

Ils sont les imitations éternelles 227 LE MYSTÈRE De ce que Jésus fut pendant un temps très court Car il profitait, lui. Il croissait pour cette énorme aventure.

Et la septuple raison, dit Dieu, c’est qu’ils sont ainsi

comme David les voulait. Immaculati in via. Ainsi est l’ordre, dit Dieu. Le prophète prédit. Mon fils dit. Et moi je redis.

Ou encore :

Le prophète prédit.

Mon fils dit.

Et moi je confirme et je consacre.

Et mon Église confirme et célèbre. Et consacre et commémore.

Ainsi l’Apôtre les reprend du Prophète et Jean les reprend de David. Et comme David avait voulu qu’ils fussent

Immaculés dans la voie ainsi Jean les a vus

Sur la montagne de Sion

228 DES SAINTS INNOCENTS Autour de V Agneau debout. Il n’y en a que pour eux.

Ceux-ci suivent V Agneau partout oii il ira. (Les plus grands saints ne le suivent apparemment pas

partout).

Ceux-ci ont été enlevés des hommes :

[d’entre les hommes, de parmi les hommes, d’être des

hommes) Les plus grands saints ont été des hommes, n’ont point

été enlevés d’être des hommes).

et dans leur bouche na pas été trouvé le mensonge : ils sont en effet sans tache devant le trône de Dieu.

Et l’Apôtre les nomme primitiae Deo, et Agno : prémices à Dieu, et à l’Agneau. C’est-à-dire premiers fruits de la terre que Ton offre à Dieu et à l’Agneau. Les autres saints sont les fruits ordinaires, les fruits de la saison. Mais eux ils sont les fruits

De la promesse même de la saison.

Et suivant l’Apôtre l’Église répète : Innocentes pro

Christo infantes occisi sunt,

les Innocents pour le Christ 229 LE MYSTÈRE enfants furent massacrés,

(infantes, tout jeunes enfants, tout petit enfant ne par- lant pas encore)

ah iniquo rege lactentes inierfecti siint :

par un inique Roi

laiteux ils furent assassinés :

{lactentes, pleins de lait, laiteux, à l’âge du lait, étant

encore au régime du lait, nourris de lait)

ipsuni sequuntur Agnum sine macula ils suivent l’Agneau lui-même sans tache

(et le texte est tel, mon enfant, que c’est ensemble

l’Agneau qui est sans tache et eux avec lui qui sont sans tache)

Mais l’Église va plus loin, l’Église passe outre, l’Église dépasse l’Apôtre.

L’Église ne dit plus seulement qu’ils sont des prémices

à Dieu, et à l’Agneau. L’Église les invoque et les nomme

230 fleurs des Martyrs.

Entendant littéralement par là que les autres martyrs sont les fruits mais que ceux-ci, parmi les martyrs,

sont les fleurs mêmes.

Salvete flores Martyrum,

Salut FLEURS des Martyrs.

Couchés sur le chevalet, liés au chevalet comme des fruits liés à l’espalier

Les autres martyrs, vingt siècles de martyrs

Les siècles des siècles de martyrs

Sont littéralement les fruits de saison.

De chaque saison échelonnés sur l’espalier

Et notamment des fruits d’automne

Et mon fils même fut cueilli

Dans sa trente-troisième saison. Mais eux ces simples innocents,

Ils sont avant les fruits mêmes, ils sont la promesse du fruit.

Salvete flores Martyrum, ces enfants de moins de deux ans sont les fleurs de tous les autres Martyrs.

C’est-à-dire les fleurs qui donnent les autres martyrs.

Au fin commencement d’avril ils sont la rose fleur du pêcher.

Au plein avril, au fin commencement de mai ils sont la blanche fleur du poirier.

Au plein mai ils sont la rouge fleur du pommier.

LE MYSTÈRE Blanche et rouge. Ils sont la fleur même et le bouton de la fleur et le coton

du bouton. Ils sont le bourgeon du rameau et le bourgeon de la

fleur. Ils sont l’honneur d’avril et la douce espérance. Ils sont rhonneur et des bois et des mois. Ils sont la jeune enfance. Le dimanche de Beminiscere n’est que pour eux, parce

qu’ils se rappellent. Le dimanche à’Oculi n’est que pour eux, parce qu’ils

voient. Le dimanche de Laelare n’est que pour eux, parce qu’ils

se réjouissent. Le dimanche de la Passion n’est que pour eux, parce

qu’ils furent la première Passion. Le dimanche des Rameaux n’est que pour eux, parce

qu’ils sont le rameau même quia porté tant de fruits. Et le dimanche du jour de Pâques n’est que pour eux,

parce qu’ils sont ressuscites. Ils sont la fleur de l’aubépine qui fleurit pendant la

semaine sainte Et la fleur de l’avant-courrière épine noire, qui fleurit

cinq semaines plus tôt Ils sont la fleur de toutes ces plantes et de tous ces

arbres rosacés. Promesse de tant de martyrs ils sont les boutons de

rose De cette rosée de sang. Salvete flores Martyrnm, Salut fleurs des Martyrs,

232 DES SAINTS INNOCENTS quos, lacis ipso in limine, Christi insecutor sustulit,

ceu lurbo nascenles rosas.

que, sur le seuil même de la, lumière, le persécuteur du Christ enleva, (emporta)

ceu turbo nascentes rosas.

comme la tempête de naissantes roses. (c’est-à-dire comme la tempête, comme une tempête enlève, emporte de naissantes roses).

Vos prima Christi victima, Grex immolatorum tener, Aram sub ipsam simplices Palma et coronis luditis.

Vous première victime du Christ, Troupeau tendre des immolés. Au pied de V autel même simples, Simplices, âmes simples, simples enfants, Palma et coronis luditis. Vous jouez avec la palme et les couronnes. Avec votre palme et vos couronnes.

—233 Tel est mon paradis, dit Dieu. Mon paradis est tout ce

qu’il y a de plus simple. Rien n’est aussi dépouillé que mon paradis.

Aram sub ipsam au pied de l’autel même

Ces simples enfants jouent avec leur palme et avec leurs

couronnes de martyrs. Voilà ce qui se passe dans mon paradis. A quoi peut-on

bien jouer Avec une palme et des couronnes de martyrs.

Je pense qu’ils jouent au cerceau, dit Dieu, et peut-être

aux grâces (du moins je le pense, car ne croyez point

qu’on me demande jamais la permission)

Et la palme toujours verte leur sert apparemment de

bâtonnet.

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