Le Mystère des saints innocents
le mystère
des saints Innocents
DELECTISSIMIS ININTIMOCORDE
cahier pour le dimanche des Rameaux
et pour le dimanche de Pâques de la treizième série ;
cahier préparatoire
pour le quatre cent quatre-vingt-troisième anniversaire
de la délivrance d’Orléans,
anniversaire qui tombera
le mercredi 8 mai de l’an 1912.
LEMYSTÈRE DESSAINTSINNOCENTS
Madame Gervaise
Je suis, dit Dieu, Maître des Trois Vertus.
La Foi est une épouse fidèle.
La Charité est une mère ardente.
Mais l’espérance est une toute petite fille.
Je suis, dit Dieu, le Maître des Vertus.
La Foi est celle qui tient bon dans les siècles des siècles.
La Charité est celle qui se donne dans les siècles des siècles.
Mais ma petite espérance est celle
qui se lève tous les matins.
Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.
La Foi est celle qui est tendue dans les siècles des siècles.
La Charité est celle qui se détend dans les siècles des siècles.
Mais ma petite espérance
est celle qui tous les matins
nous donne le bonjour.
Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.
La Foi est un soldat, c’est un capitaine qui défend une forteresse,
Une ville du roi,
Aux marches de Gascogne, aux marches de Lorraine.
La Charité est un médecin, c’est une petite sœur des pauvres,
Qui soigne les malades, qui soigne les blessés,
Les pauvres du roi,
Aux marches de Gascogne, aux marches de Lorraine.
Mais ma petite espérance est celle
qui dit bonjour au pauvre et à l’orphelin.
Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus
La Foi est une église, c’est une cathédrale enracinée au sol de France.
La Charité est un hôpital, un hôtel-Dieu qui ramasse toutes les misères du monde.
Mais sans l’espérance, tout ça ne serait qu’un cimetière.
Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.
La Foi est celle qui veille dans les siècles des siècles.
La Charité est celle qui veille dans les siècles des siècles.
Mais ma petite espérance est celle
qui se couche tous les soirs
et se lève tous les matins
et fait vraiment de très bonnes nuits.
Je suis, dit Dieu, le Seigneur de cette vertu-là.
Ma petite espérance est celle
qui s’endort tous les soirs,
dans son lit d’enfant,
après avoir bien fait sa prière,
et qui tous les matins se réveille et se lève
et fait sa prière avec un regard nouveau.
Je suis, dit Dieu, Seigneur des Trois Vertus.
La Foi est un grand arbre, c’est un chêne enraciné au cœur de France.
Et sous les ailes de cet arbre la Charité, ma fille la Charité abrite toutes les détresses du monde.
Et ma petite espérance n’est rien que cette petite promesse de bourgeon qui s’annonce au fin commencement d’avril.
Et quand on voit l’arbre, quand vous regardez le chêne,
Cette rude écorce du chêne treize et quatorze fois et dix-huit fois centenaire,
Et qui sera centenaire et séculaire dans les siècles des siècles,
Cette dure écorce rugueuse et ces branches qui sont comme un fouillis de bras énormes,
(Un fouillis qui est un ordre),
Et ces racines qui s’enfoncent et qui empoignent la terre comme un fouillis de jambes énormes,
(Un fouillis qui est un ordre),
Quand vous voyez tant de force et tant de rudesse le petit bourgeon tendre ne paraît plus rien du tout.
C’est lui qui a l’air de parasiter l’arbre, de manger à la table de l’arbre.
Comme un gui, comme un champignon.
C’est lui qui a l’air de se nourrir de l’arbre (et le paysan les appelle des gourmands), c’est lui qui a l’air de s’appuyer sur l’arbre, de sortir de l’arbre, de ne rien pouvoir être, de ne pas pouvoir exister sans l’arbre. Et en effet aujourd’hui il sort de l’arbre, à l’aisselle des branches, à l’aisselle des feuilles et il ne peut plus exister sans l’arbre. Il a l’air de venir de l’arbre, de dérober la nourriture de l’arbre.
Et pourtant c’est de lui que tout vient au contraire. Sans un bourgeon qui est une fois venu, l’arbre ne serait pas. Sans ces milliers de bourgeons, qui viennent une fois au fin commencement d’avril et peut-être dans les derniers jours de mars, rien ne durerait, l’arbre ne durerait pas, et ne tiendrait pas sa place d’arbre, (il faut que cette place soit tenue), sans cette sève qui monte et pleure au mois de mai, sans ces milliers de bourgeons qui pointent tendrement à l’aisselle des dures branches.
Il faut que toute place soit tenue. Toute vie vient de tendresse. Toute vie vient de ce tendre, de ce fin bourgeon d’avril, et de cette sève qui pleure en mai, et de la ouate et du coton de ce fin bourgeon blanc qui est vêtu, qui est chaudement, qui est tendrement protégé d’un flocon d’une toison d’une laine végétale, d’une laine d’arbre. En ce flocon cotonneux est le secret de toute vie. La rude écorce a l’air d’une cuirasse, en comparaison de ce tendre bourgeon. Mais la rude écorce n’est rien, que du bourgeon durci, que du bourgeon vieilli. Et c’est pour cela que le tendre bourgeon perce toujours, jaillit toujours dessous la dure écorce.
L’homme de guerre le plus dur a été un tendre enfant nourri de lait ; et le plus rude martyr, le martyr le plus dur sur le chevalet, le martyr à la plus rude écorce, à la plus rugueuse peau, le martyr le plus dur à la serre et à l’onglet a été un tendre enfant laiteux.
Sans ce bourgeon, qui n’a l’air de rien, qui ne semble rien, tout cela ne serait que du bois mort.
Et le bois mort sera jeté au feu.
Ce qui vous trompe, c’est que cette rude écorce vous écorche les mains ; et ni de l’épaule vous ne faites bouger le tronc d’un millième de millimètre, ni du pied vous ne pouvez faire bouger une de ces grosses racines d’un millième de millimètre ; ni de la main une seule de ces grosses branches ; et c’est à peine si vous ébranleriez quelques-unes de ces petites branches ; et si vous les feriez balancer ;
au lieu que le bourgeon ne résiste point sous le doigt et d’un coup d’ongle le premier venu vous fait sauter un bourgeon ;
qui développé vous ferait une branche plus grosse que la cuisse ;
Car il est plus facile, dit Dieu, de ruiner que de fonder ;
Et de faire mourir que de faire naître ;
Et de donner la mort que de donner la vie ;
Et le bourgeon ne résiste point. C’est qu’aussi il n’est point fait pour la résistance, il n’est point chargé de résister.
C’est le tronc, et la branche, et cette maîtresse racine qui sont faits pour la résistance, qui sont chargés de résister.
Et c’est la rude écorce qui est faite pour la rudesse et qui est chargée d’être rude.
Mais le tendre bourgeon n’est fait que pour la naissance et il n’est chargé que de faire naître.
(Et de faire durer).
(Et de se faire aimer).
Or je vous le dis, dit Dieu, sans ce bourgeonnement de fin avril, sans ces milliers, sans cet unique petit bourgeonnement de l’espérance, qu’évidemment tout le monde peut casser, sans ce tendre bourgeon cotonneux, que le premier venu peut faire sauter de l’ongle, toute ma création ne serait que du bois mort.
Et le bois mort sera jeté au feu.
Et toute ma création ne serait qu’un immense cimetière.
Or mon fils le leur a dit : Il faut laisser les morts ensevelir leurs morts.
Hélas mon fils, hélas mon fils, hélas mon fils ;
Mon fils qui sur la croix avait une peau sèche comme une sèche écorce ;
une peau flétrie, une peau ridée, une peau tannée ;
une peau qui se fendait sous les clous ;
mon fils avait été un tendre enfant laiteux ;
une enfance, un bourgeonnement, une promesse, un engagement ;
un essai ; une origine ; un commencement de rédempteur ;
une espérance de salut, une espérance de rédemption
Ô jour, ô soir, ô nuit de l’ensevelissement.
Tombée de cette nuit que je ne reverrai jamais.
Ô nuit si douce au cœur parce que tu accomplis.
Et tu calmes comme un baume.
Nuit sur cette montagne et dans cette vallée.
Ô nuit j’avais tant dit que je ne te verrais plus.
Ô nuit je te verrai dans mon éternité.
Que ma volonté soit faite. Ô ce fut cette fois-là que ma volonté fut faite.
Nuit je te vois encore. Trois grands gibets montaient.
Et mon fils au milieu.
Une colline, une vallée. Ils étaient partis de cette ville que j’avais donnée à mon peuple. Ils étaient montés.
Mon fils entre ces deux voleurs. Une plaie au flanc. Deux plaies aux mains. Deux plaies aux pieds. Des plaies au front.
Des femmes qui pleuraient tout debout. Et cette tête penchée qui retombait sur le haut de la poitrine.
Et cette pauvre barbe sale, toute souillée de poussière et de sang.
Cette barbe rousse à deux pointes.
Et ces cheveux souillés, en quel désordre, que j’eusse tant baisés.
Ces beaux cheveux roux, encore tout ensanglantés de la couronne d’épines.
Tout souillés, tout collés de caillots. Tout était accompli.
Il en avait trop supporté.
Cette tête qui penchait, que j’eusse appuyée sur mon sein.
Cette épaule que j’eusse appuyée à mon épaule.
Et ce cœur ne battait plus, qui avait tant battu d’amour.
Trois ou quatre femmes qui pleuraient tout debout. Des hommes je ne me rappelle pas, je crois qu’il n’y en avait plus.
Ils avaient peut-être trouvé que ça montait trop. Tout était fini. Tout était consommé. C’était fini.
Et les soldats s’en retournaient, et dans leurs épaules rondes ils emportaient la force romaine :
C’est alors, ô Nuit, que tu vins. Ô nuit la même.
La même qui viens tous les soirs et qui étais venue tant de fois depuis les ténèbres premières.
La même qui étais venue sur l’autel fumant d’Abel et sur le cadavre d’Abel, sur ce corps déchiré, sur le premier assassinat du monde ;
ô nuit la même tu vins sur le corps lacéré, sur le premier, sur le plus grand assassinat du monde. C’est alors, ô nuit, que tu vins.
La même qui étais venue sur tant de crimes depuis le commencement du monde ;
Et sur tant de souillures et sur tant d’amertumes ;
Et sur cette mer d’ingratitude, la même tu vins sur mon deuil ;
Et sur cette colline et sur cette vallée de ma désolation c’est alors, ô nuit, que tu vins.
Ô nuit faudra-t-il donc, faudra-t-il que mon paradis
Ne soit qu’une grande nuit de clarté qui tombera sur les péchés du monde.
Sera-ce alors, ô nuit, que tu viendras.
C’est alors, ô nuit, que lu vins ; et seule tu pus finir, seule tu pus accomplir ce jour entre les jours.
Comme tu accomplis ce jour, ô nuit accompliras-tu le monde.
Et mon paradis sera-t-il une grande nuit de lumière.
Et tout ce que je pourrai offrir
Dans mon offrande et moi aussi dans mon Offertoire
À tant de martyrs et à tant de bourreaux,
À tant d’âmes et à tant de corps,
À tant de purs et à tant d’impurs,
À tant de pécheurs et à tant de saints,
À tant de fidèles et à tant de pénitents.
Et à tant de peines, et à tant de deuils, et à tant de larmes et à tant de plaies,
Et à tant de sang,
Et à tant de cœurs qui auront tant battu,
D’amour, de haine,
Et à tant de cœurs qui auront tant saigné
D’amour, de haine,
Sera-t-il dit qu’il faut que ce soit
Qu’il faudra que je leur offre
Et qu’ils ne demanderont que cela,
Qu’ils ne voudront que de cela.
Qu’ils n’auront dégoût que pour cela,
Sur ces souillures et sur tant d’amertumes.
Et sur cette mer immense d’ingratitude
La longue retombée d’une nuit éternelle.
Ô nuit tu n’avais pas eu besoin d’aller demander la permission à Pilate. C’est pourquoi je l’aime et je te salue.
Et entre toutes je te glorifie et entre toutes tu me glorifies.
Et tu me fais honneur et gloire
Car tu obtiens quelquefois ce qu’il y a de plus difficile au monde,
Le désistement de l’homme.
L’abandonnement de l’homme entre mes mains.
Je connais bien l’homme. C’est moi qui l’ai fait. C’est un drôle d’être.
Car en lui joue cette liberté qui est le mystère des mystères.
On peut encore lui demander beaucoup. Il n’est pas trop mauvais. Il ne faut pas dire qu’il est mauvais.
Quand on sait le prendre, on peut encore lui demander beaucoup.
Lui faire rendre beaucoup. Et Dieu sait si ma grâce
Sait le prendre, si avec ma grâce
Je sais le prendre. Si ma grâce est insidieuse, habile comme un voleur.
Et comme un homme qui chasse le renard.
Je sais le prendre. C’est mon métier. Et cette liberté même est ma création.
On peut lui demander beaucoup de cœur, beaucoup de charité, beaucoup de sacrifice,
Il a beaucoup de foi et beaucoup de charité.
Mais ce qu’on ne peut pas lui demander, sacredié, c’est un peu d’espérance.
Un peu de confiance, quoi, un peu de détente,
Un peu de remise, un peu d’abandonnement dans mes mains,
Un peu de désistement. Il se raidit tout le temps.
Or toi, ma fille la nuit, tu réussis, quelquefois, tu obtiens quelquefois cela
De l’homme rebelle.
Qu’il consente, ce monsieur, qu’il se rende un peu à moi.
Qu’il détende un peu ses pauvres membres las sur un lit de repos.
Qu’il détende un peu sur un lit de repos son cœur endolori.
Que sa tête surtout ne marche plus. Elle ne marche que trop, sa tête. Et il croit que c’est du travail, que sa tête marche comme ça.
Et ses pensées, non, pour ce qu’il appelle ses pensées.
Que ses idées ne marchent plus et ne se battent plus dans sa tête et ne grelottent plus comme des grains de calebasse.
Comme un grelot dans une courge vide.
Quand on voit ce que c’est, que ce qu’il appelle ses idées.
Pauvre être. Je n’aime pas, dit Dieu, l’homme qui ne dort pas.
Celui qui brûle, dans son lit, d’inquiétude et de fièvre.
Je suis partisan, dit Dieu, que tous les soirs on fasse son examen de conscience.
C’est un bon exercice.
Mais enfin il ne faut pas s’en torturer au point d’en perdre le sommeil.
À cette heure-là la journée est faite, et bien faite ; il n’y a plus à la refaire.
Il n’y a plus à y revenir.
Ces péchés qui vous font tant de peine, mon garçon, eh bien c’était bien simple.
Mon ami il ne fallait pas les commettre.
À l’heure où tu pouvais encore ne pas les commettre.
À présent, c’est fait, va, dors, demain tu ne recommenceras plus.
Mais celui qui le soir en se couchant fait des plans pour le lendemain.
Celui-là je ne l’aime pas, dit Dieu.
Le sot, est-ce qu’il sait seulement comment demain sera fait.
Est-ce qu’il connaît seulement la couleur du temps.
Il ferait mieux de faire sa prière. Je n’ai jamais refusé le pain du lendemain.
Celui qui est dans ma main comme le bâton dans la main du voyageur.
Celui-là m’est agréable, dit Dieu.
Celui qui est posé dans mon bras comme un nourrisson qui rit,
Et qui ne s’occupe de rien,
Et qui voit le monde dans les yeux de sa mère, et de sa nourrice,
Et qui ne le voit et ne le regarde que là,
Celui-là m’est agréable, dit Dieu.
Mais celui qui fait des combinaisons, celui qui en lui-même pour demain dans sa tête
Travaille comme un mercenaire.
Travaille affreusement comme un esclave qui tourne une roue éternelle.
(Et entre nous comme un imbécile).
Eh bien celui-là ne m’est pas agréable du tout, dit Dieu.
Celui qui s’abandonne, je l’aime. Celui qui ne s’abandonne pas, je ne l’aime pas, c’est pourtant simple.
Celui qui s’abandonne ne s’abandonne pas et il est le seul qui ne s’abandonne pas.
Celui qui ne s’abandonne pas s’abandonne et il est le seul qui s’abandonne.
Or toi, ma fille la nuit, ma fille au grand manteau, ma fille au manteau d’argent.
Tu es la seule qui vaincs quelquefois ce rebelle et qui fais plier cette nuque dure.
C’est alors, ô Nuit que tu viens.
Et ce que tu as fait une fois,
Tu le fais toutes les fois.
Ce que tu as fait un jour,
Tu le fais tous les jours.
Comme tu es tombée un soir,
Ainsi tu tombes tous les soirs.
Ce que tu as fait pour mon fils fait homme,
Ô grande Charitable tu le fais pour tous les hommes ses frères
Tu les ensevelis dans le silence et l’ombre
Et dans le salutaire oubli
De la mortelle inquiétude
Du jour.
Ce que tu as fait une fois pour mon fils fait homme,
Ce que tu as fait un soir entre les soirs.
Ô nuit tu le refais tous les soirs pour le dernier des hommes
(C’est alors, ô nuit, que tu viens)
Tant il est vrai, tant il est réel qu’il était devenu l’un d’eux
Et qu’il s’était lié à leur sort mortel
Et qu’il était devenu l’un d’eux, pour ainsi dire au hasard,
Et qu’il s’était fait l’un d’eux
Sans aucune limitation ni mesure.
Car avant cette perpétuelle, cette imparfaite,
Cette perpétuellement imparfaite imitation de Jésus-Christ,
Dont ils parlent toujours,
Il y a eu cette très parfaite imitation de l’homme par Jésus-Christ,
Cette inexorable imitation, par Jésus-Christ,
De la misère mortelle et de la condition de l’homme.
Je comprends très bien, dit Dieu, qu’on fasse son examen de conscience.
C’est un excellent exercice. Il ne faut pas en abuser.
C’est même recommandé. C’est très bien.
Tout ce qui est recommandé est très bien.
Et même ce n’est pas seulement recommandé. C’est prescrit.
Par conséquent c’est très bien.
Mais enfin vous êtes dans votre lit. Qu’est-ce que vous nommez votre examen de conscience, faire votre examen de conscience.
Si c’est penser à toutes les bêtises que vous avez faites dans la journée, si c’est vous rappeler toutes les bêtises que vous avez faites dans la journée
Avec un sentiment de repentance et je ne dirai peut-être pas de contrition,
Mais enfin avec un sentiment de pénitence que vous m’offrez, eh bien, c’est bien.
Votre pénitence je l’accepte. Vous êtes des braves gens, des bons garçons.
Mais si c’est que vous voulez ressasser et ruminer la nuit toutes les ingratitudes du jour,
Toutes les fièvres et toutes les amertumes du jour,
Et si c’est que vous voulez remâcher la nuit tous vos aigres péchés du jour,
Vos fièvres aigres et vos regrets et vos repentirs et vos remords plus aigres encore,
Et si c’est que vous voulez tenir un registre parfait de vos péchés.
De toutes ces bêtises et de toutes ces sottises,
Non, laissez-moi tenir moi-même le Livre du Jugement.
Vous y gagnerez peut-être encore.
Et si c’est que vous voulez compter, calculer, supputer comme un notaire et comme un usurier et comme un publicain,
C’est-à-dire comme un collecteur d’impôts,
C’est-à-dire comme celui qui ramasse les impôts,
Laissez-moi donc faire mon métier et ne faites pas
Des métiers qui n’ont pas à être faits.
Vos péchés sont-ils si précieux qu’il faille les cataloguer et les classer
Et les enregistrer et les aligner sur des tables de pierre
Et les graver et les compter et les calculer et les compulser
Et les compiler et les revoir et les repasser
Et les supputer et vous les imputer éternellement
Et les commémorer avec on ne sait quelle sorte de piété.
Comme nous dans le ciel nous lions les gerbes éternelles,
Et les sacs de prière et les sacs de mérite
Et les sacs de vertus et les sacs de grâce dans nos impérissables greniers
Pauvres imitateurs, allez-vous à présent vous mêler, —
Et imitateurs contraires, imitateurs à l’envers, —
Allez-vous vous mettre à lier tous les soirs
Les misérables gerbes de vos affreux péchés de chaque jour.
Quand ce ne serait que pour les brûler, c’est encore trop. Ils n’en valent même pas la peine.
Pas même de cela même.
Vous n’y pensez que trop, à vos péchés.
Vous feriez mieux d’y penser pour ne point les commettre.
Pendant qu’il en est encore temps, mon garçon, pendant qu’ils ne sont point encore commis. Vous feriez mieux d’y penser un peu plus alors.
Mais le soir ne liez point ces gerbes vaines. Depuis quand le laboureur
Fait-il des gerbes d’ivraie et de chiendent. On fait des gerbes de blé, mon ami.
Ne dressez point ces comptes et ces nomenclatures. C’est beaucoup d’orgueil.
C’est aussi beaucoup de traînasserie. Et de paperasserie. Quand le pèlerin, quand l’hôte, quand le voyageur
A longtemps traîné dans la boue des chemins,
Avant de passer le seuil de l’église il s’essuie soigneusement les pieds,
Avant d’entrer,
Parce qu’il est très propre.
Et il ne faut pas que la boue des chemins souille les dalles de l’église.
Mais une fois que c’est fait, une fois qu’il s’est essuyé les pieds avant d’entrer.
Une fois qu’il est entré il ne pense plus toujours à ses pieds.
Il ne regarde plus toujours si ses pieds sont bien essuyés.
Il n’a plus de cœur, il n’a plus de regard, il n’a plus de voix
Que pour cet autel où le corps de Jésus
Et le souvenir et l’attente du corps de Jésus
Brille éternellement.
Il suffit que la boue des chemins n’ait point passé le seuil du temple.
Il suffit qu’ils se soient bien essuyé les pieds une fois avant de passer le seuil du temple.
Bien soigneusement, bien proprement et n’en parlons plus.
On ne parle pas toujours de la boue. Ce n’est pas propre.
Transporter dans le temple la mémoire même et le souci de la boue
Et la préoccupation et la pensée de la boue
C’est encore transporter de la boue dans le temple.
Or il ne faut point que la boue passe le seuil de la porte.
Quand l’hôte arrive chez l’hôte qu’il s’essuie simplement les pieds avant d’entrer
Qu’il entre propre et les pieds propres et qu’ensuite
Il ne pense pas toujours à ses pieds et à la boue de ses pieds.
Or vous êtes mes hôtes, dit Dieu, et je vaux bien ce Dieu qui était le Dieu des hôtes.
Vous êtes mes hôtes et mes enfants qui venez dans mon temple.
Vous êtes mes hôtes et mes enfants qui venez dans ma nuit.
Au seuil de mon temple, au seuil de ma nuit, essuyez-vous les pieds et qu’on n’en parle plus.
Faites votre examen de conscience, mais que ce soit de vous essuyer les pieds.
Et nullement au contraire que ce ne soit pas
De transporter dans le temple les boues et le souvenir des boues du chemin
Et que ce ne soit pas de faire traîner sur le seuil auguste de ma nuit
Les traces, les marques des boues
De vos sales chemins de la journée.
Débarbouillez-vous le soir. C’est ça, faire votre examen de conscience. On ne se débarbouille pas tout le temps.
Soyez comme ce pèlerin qui prend de l’eau bénite en entrant dans l’église
Et qui fait le signe de la croix. Ensuite il entre dans l’église.
Et il ne prend pas tout le temps de l’eau bénite.
Et l’église n’est pas composée uniquement de bénitiers.
Il y a ce qui est avant le seuil. Il y a ce qui est au seuil. Et il y a ce qui est dans la maison.
Il faut entrer une fois, et ne pas sortir et entrer tout le temps.
Soyez comme ce pèlerin qui ne regarde plus que le sanctuaire.
Et qui n’entend plus.
Et qui ne voit plus que cet autel où mon fils a été sacrifié tant de fois.
Imitez ce pèlerin qui ne voit plus que l’éclat
Du resplendissement de mon fils
Entrez dans ma nuit comme chez moi. Car c’est là que je me suis réservé
D’être le maître.
Et si vous tenez absolument à m’offrir quelque chose
Le soir en vous couchant
Que ce soit d’abord une action de grâces
Pour tous les services que je vous rends
Pour les innombrables bienfaits dont je vous comble chaque jour
Dont je vous ai comblés ce jour-là même.
Remerciez-moi d’abord, c’est le plus pressé
Et c’est aussi le plus juste.
Ensuite que votre examen de conscience
Soit un débarbouillement une fois fait
Et non point au contraire un traînassement de marques et de souillures.
La journée d’hier est faite, mon garçon, pense à celle de demain.
Et à ton salut qui est au bout de la journée de demain.
Pour hier il est trop tard. Mais pour demain il n’est pas trop tard
Et pour ton salut qui est au bout de la journée de demain.
Ton salut n’est plus hier. Mais il peut être demain.
Hier est fait. Mais demain n’est pas fait, demain est à faire
Et ton salut qui est au bout de la journée de demain.
Ton salut n’est pas dans le sens d’hier, il est dans le sens de demain.
Porte-toi sur demain, ne te reporte pas sur hier.
Pensez donc un peu moins à vos péchés quand vous les avez commis
Et pensez-y un peu plus au moment de les commettre.
Avant de les commettre.
Ce sera plus utile, dit Dieu.
Quand ils sont commis, quand ils sont faits il est trop tard.
Il n’est pas trop tard pour la pénitence.
Mais il est trop tard pour ne pas les commettre
Et ne pas les avoir commis.
Quand vous avez passé par dessus vos péchés, vous les faites gros comme des montagnes, dit Dieu.
C’est au moment de les passer qu’il faut voir que ce sont en effet des montagnes et qu’elles sont affreuses.
Vous êtes vertueux après. Soyez donc vertueux avant
Et pendant.
L’heure qui sonne est sonnée. Le jour qui passe est passé. Demain seul reste, et les après demains
Et ils ne resteront pas longtemps.
Que vos examens de conscience et que vos pénitences
Ne soient donc point des raidissements et des cabrements en arrière,
Peuple à la nuque dure,
Mais qu’ils soient des assouplissements et que vos examens de conscience et que vos pénitences et que vos contritions même les plus amères
Soient des pénitences de détente, malheureux enfants, et des contritions de rémission
Et de remise en mes mains et de démission.
(De démission de vous).
Mais je vous connais, vous êtes toujours les mêmes.
Vous voulez bien me faire de grands sacrifices, pourvu que vous les choisissiez.
Vous aimez mieux me faire de grands sacrifices, pourvu que ce ne soit pas ceux que je vous demande
Que de m’en faire de petits que je vous demanderais.
Vous êtes ainsi, je vous connais.
Vous ferez tout pour moi, excepté ce peu d’abandonnement
Qui est tout pour moi.
Soyez donc enfin, soyez comme un homme
Qui est dans un bateau sur la rivière
Et qui ne rame pas tout le temps
Et qui quelquefois se laisse aller au fil de l’eau.
Ainsi vous et votre canot
Laissez-vous aller quelquefois au fil du temps
Et laissez-vous entrer bravement
Sous l’arche du pont de la nuit.
On parle toujours, dit Dieu, de l’imitation de Jésus-Christ
Qui est l’imitation,
La fidèle imitation de mon fils par les hommes.
Et j’en ai connu et j’en connaîtrai des imitations si fidèles, dit Dieu,
Et si approchées,
Que moi-même j’en demeure saisi d’admiration et de respect.
Mais enfin il ne faut pas oublier
Que mon fils avait commencé par cette singulière imitation de l’homme.
Singulièrement fidèle.
Qui elle fut poussée jusqu’à l’identité parfaite.
Quand si fidèlement si parfaitement il revêtit le sort mortel.
Quand si fidèlement si parfaitement il imita de naître.
Et de souffrir.
Et de vivre.
Et de mourir.
Mais quand je vous dis : Pensez plutôt à demain je ne vous dis pas : Calculez ce demain.
Pensez-y comme à un jour qui viendra ; et que c’est tout ce que vous en savez.
Ne soyez point ce malheureux qui se retourne et se consume dans son lit
Pour saisir la journée de demain.
Ne portez point votre main
Sur le fruit qui n’est pas mûr.
Sachez seulement que ce demain
Dont on parle toujours
Est le jour qui va venir,
Et qu’il sera de mon gouvernement
Comme les autres.
Et qu’il sera sous mon commandement
Comme les autres.
C’est tout ce qu’il vous faut. Pour le reste, attendez.
J’attends bien, moi, Dieu. Vous me faites assez attendre.
Vous me faites assez attendre la pénitence après la faute.
Et la contrition après le péché.
Et depuis le commencement des temps j’attends
Le jugement jusqu’au jour du jugement.
Je n’aime pas, dit Dieu, l’homme qui spécule sur demain.
Je n’aime pas celui qui sait mieux que moi ce que je vais faire.
Je n’aime pas celui qui sait ce que je ferai demain.
Je n’aime pas celui qui fait le malin. L’homme fort ce n’est pas mon fort.
Penser au lendemain, quelle vanité. Gardez pour demain les larmes de demain.
Il y en aura toujours assez.
Et ces sanglots qui vous remontent et qui vous étranglent.
Penser à demain, savez-vous seulement comment je ferai demain.
Quel demain je vous ferai.
Savez-vous si moi-même je l’ai arrêté encore.
Je n’aime pas, dit Dieu, celui qui se méfie de moi.
Croyez-vous que je vais m’amuser à vous faire des attrapes, comme un roi barbare.
Croyez-vous que je passe ma vie à vous tendre des pièges et à prendre plaisir à vous voir tomber dedans.
Je suis honnête homme, dit Dieu, et j’agis toujours droitement.
Je suis l’honneur même, et la droiture, et l’honnêteté.
Je suis bon Français, dit Dieu, droit comme un Français.
Loyal comme un Français.
Je suis le roi de France, droit comme le roi de France.
Ce que le dernier des pauvres n’eût pas craint de saint Louis, allez-vous le craindre de moi ?
Enfin je vaux peut-être saint Louis.
Croyez-vous que je vais m’amuser à vous faire des feintes comme un bretteur.
Toute la malice que j’ai, c’est la malice de ma grâce, et la feinte et la ruse de ma grâce, qui si souvent joue avec le pécheur pour son salut, pour l’empêcher de pécher.
Qui séduit le pécheur ; pour le sauver. Mais croyez-vous. Croyez-vous que moi Dieu que je vais m’amuser à leur faire des misères et ce que ne ferait pas un honnête homme. Je suis bon chrétien, dit Dieu. Croyezvous que je vais m’amuser à les surprendre comme un assassin de nuit.
Jeannette
Il viendra comme un larron et comme un voleur de nuit.
Madame Gervaise
Et il prendra comme au filet. Le royaume des cieux est encore semblable à une senne jetée dans la mer, et rassemblant de tout genre de poissons.
Jeannette
Laquelle, quand elle fut emplie, tirant de l’eau, et assis sur le bord du rivage, ils choisirent les bons pour leurs vaisseaux, mais jetèrent les mauvais dehors.
Madame Gervaise
Il en sera ainsi dans la consommation du siècle : les anges sortiront et sépareront les mauvais du milieu des justes.
Jeannette
Et répondant Jésus leur dit : Voyez que personne ne vous séduise.
Madame Gervaise
Mais de ce jour-là et de l’heure personne ne le sait, ni les anges des cieux, sinon le père seul.
Mais comme dans les jours de Noé, ainsi sera aussi l’avènement du Fils de l’homme.
(Le ciel et la terre passeront ; mais mes paroles ne passeront pas).
Ainsi en effet qu’il y avait dans les jours avant le déluge des gens qui mangeaient et buvaient, se mariaient et donnaient en mariage, jusqu’à ce jour où Noé entra dans l’arche.
Et ils ne connurent pas jusqu’à ce que vint le déluge, et les emporta tous :
Jeannette
Ainsi sera aussi l’avènement du Fils de l’homme.
Madame Gervaise
Je suis leur père, dit Dieu. Notre Père, qui êtes aux Cieux. Mon fils le leur a assez dit, que je suis leur père.
Je suis leur juge. Mon fils le leur a dit. Je suis aussi leur père.
Je suis surtout leur père.
Enfin je suis leur père. Celui qui est père est surtout père. Notre Père qui êtes aux Cieux. Celui qui a été une fois père ne peut plus être que père.
Ils sont les frères de mon fils ; ils sont mes enfants ; je suis leur père.
Notre Père qui êtes aux Cieux, mon fils leur a enseigné cette prière. Sic ergo vos orabitis. Vous prierez donc ainsi.
Notre Père qui êtes aux cieux, il a bien su ce qu’il faisait ce jour-là, mon fils qui les aimait tant.
Qui a vécu parmi eux, qui était un comme eux.
Qui allait comme eux, qui parlait comme eux, qui vivait comme eux.
Qui souffrait.
Qui souffrit comme eux, qui mourut comme eux.
Et qui les aime tant les ayant connus.
Qui a rapporté dans le ciel un certain goût de l’homme un certain goût de la terre.
Mon fils qui les a tant aimés, qui les aime éternellement dans le ciel.
Il a bien su ce qu’il faisait ce jour-là, mon fils qui les aime tant.
Quand il a mis cette barrière entre eux et moi, Notre Père qui êtes aux cieux, ces trois ou quatre mots.
Cette barrière que ma colère et peut-être ma justice ne franchira jamais.
Heureux celui qui s’endort sous la protection de l’avancée de ces trois ou quatre mots.
Ces mots qui marchent devant toute prière comme les mains du suppliant marchent devant sa face.
Comme les deux mains jointes du suppliant s’avancent devant sa face et les larmes de sa face.
Ces trois ou quatre mots qui me vainquent, moi l’invincible.
Et qu’ils font marcher devant leur détresse comme deux mains jointes invincibles.
Ces trois ou quatre mots qui s’avancent comme un bel éperon devant un pauvre navire.
Et qui fendent le flot de ma colère.
Et quand l’éperon est passé, le navire passe, et toute la flotte derrière.
Actuellement, dit Dieu, c’est ainsi que je les vois ;
Et pour mon éternité, éternellement, dit Dieu,
Par cette invention de mon Fils éternellement c’est ainsi qu’il faut que je les voie.
(Et qu’il faut que je les juge. Comment voulez-vous, à présent, que je les juge.
Après cela).
Notre Père qui êtes aux cieux, mon fils a très bien su s’y prendre.
Pour lier les bras de ma justice et pour délier les bras de ma miséricorde.
(Je ne parle pas de ma colère, qui n’a jamais été que ma justice.
Et quelquefois ma charité).
Et à présent il faut que je les juge comme un père. Pour ce que ça peut juger, un père. Un homme avait deux fils.
Pour ce que c’est capable de juger. Un homme avait deux fils. On sait assez comment un père juge. Il y en a un exemple connu.
On sait assez comment le père a jugé le fils qui était parti et qui est revenu.
C’est encore le père qui pleurait le plus.
Voilà ce que mon fils leur a conté. Mon fils leur a livré
le secret du jugement même.
Et à présent voici comme ils me paraissent ; voici comme je les vois ;
Voici comme je suis forcé de les voir.
De même que le sillage d’un beau vaisseau va en s’élargissant jusqu’à disparaître et se perdre,
Mais commence par une pointe, qui est la pointe même du vaisseau.
Ainsi le sillage immense des pécheurs s’élargit jusqu’à disparaître et se perdre
Mais il commence par une pointe, et c’est cette pointe qui vient vers moi,
Qui est tournée vers moi.
Il commence par une pointe, qui est la pointe même du vaisseau.
Et le vaisseau est mon propre fils, chargé de tous les péchés du monde.
Et la pointe du vaisseau ce sont les deux mains jointes de mon fils.
Et devant le regard de ma colère et devant le regard de ma justice
Ils se sont tous dérobés derrière lui.
Et tout cet immense cortège des prières, tout ce sillage immense s’élargit jusqu’à disparaître et se perdre.
Mais il commence par une pointe et c’est cette pointe qui est tournée vers moi.
Qui s’avance vers moi.
Et cette pointe ce sont ces trois ou quatre mots : Notre Père qui êtes aux cieux ; mon fils en vérité savait ce qu’il faisait.
Et toute prière monte vers moi dérobée derrière ces trois ou quatre mots.
Et il y a une pointe de la pointe. C’est cette prière même non plus seulement dans son texte.
Mais dans son invention même. Cette première fois que réellement dans le temps elle fut prononcée.
Cette première fois que mon fils la prononça.
Non plus seulement dans son texte comme elle est devenue un texte.
Mais dans son invention même et dans son sourcement et dans son forcement.
Quand elle-même fut une naissance de prière, une incarnation et une naissance de prière. Une espérance.
Une naissance d’espérance.
Une parole naissante.
Un rameau et un germe et un bourgeon et une feuille et une fleur et un fruit de parole.
Une semence, un naissement de prière.
Un verbe entre les verbes.
Cette première fois qu’elle sortit charnellement, temporellement des lèvres d’homme de mon fils.
Et dans la pointe de la pointe, dans cette pointe même il y avait une pointe.
Et c’étaient ces trois ou quatre mots, Notre Père qui êtes aux cieux, non plus seulement comme un texte, non plus seulement dans leur texte.
Mais dans leur source même.
Dans leur invention et dans leur bourgeonnement.
La première fois que mon fils les prononça sur cette montagne.
Les prononça, les fit sortir de ses lèvres d’homme.
La première fois qu’elles sortirent réellement, temporellement, charnellement,
De ces lèvres de tendresse.
Et il était debout sur cette montagne qui sera célèbre dans les siècles des siècles.
Sur cette montagne de la terre des hommes au-dessus de cette vallée qui allait en descendant.
Notre Père qui êtes aux cieux, il inventa cela.
Il était avec eux, il était comme eux, il était un d’eux.
Notre Père. Comme un homme qui jette un grand manteau sur ses épaules,
Tourné vers moi il s’était revêtu,
II avait jeté sur ses épaules
Le manteau des péchés du monde.
Notre Père qui êtes aux Cieux. Et à présent derrière lui le pécheur se dérobe à ma face. Et voici comme je vois, voici comme je suis forcé de les voir. Voici comment je me représente ce cortège.
Tout part d’un point, qui est tourné vers moi, de l’extrême pointe d’une pointe.
Et ce point de pointe ce sont ces trois ou quatre mots comme ils furent inventés, comme ils furent introduits dans la création du monde.
Comme ils furent prononcés pour la première fois par mon propre fils. Notre Père qui êtes aux cieux.
Et derrière ce point s’avance la pointe elle-même, c’est-à-dire la prière tout entière.
Comme elle fut prononcée cette première fois-là.
Et derrière s’élargit jusqu’à disparaître et se perdre
Le sillage des prières innombrables
Comme elles sont prononcées dans leur texte dans les jours innombrables
Par les hommes innombrables,
(Par les simples hommes, ses frères).
Prières du matin, prières du soir ;
(Prières prononcées toutes les autres fois) ;
Tant d’autres fois dans les innombrables jours ;
Prières du midi et de toute la journée ;
Prières des moines pour toutes les heures du jour,
Et pour les heures de la nuit ;
Prières des laïcs et prières des clercs
Comme elles furent prononcées d’innombrables fois
Dans les innombrables jours.
(Il parlait comme eux, il parlait avec eux, il parlait l’un d’eux).
Toute cette immense flotte de prières chargée des péchés du monde.
Toute cette immense flotte de prières et de pénitences m’attaque
Ayant l’éperon que vous savez,
S’avance vers moi ayant l’éperon que vous savez.
C’est une flotte de charge, classis oneraria.
Et c’est une flotte de ligne,
Une flotte de combat.
Comme une belle flotte antique, comme une flotte de trirèmes
Qui s’avancerait à l’attaque du roi.
Et moi que voulez-vous que je fasse : je suis attaqué.
Et dans cette flotte, dans cette innombrable flotte
Chaque Pater est comme un vaisseau de haut bord
Qui a lui-même son propre éperon, Notre Père qui êtes aux cieux
Tourné vers moi, et qui s’avance derrière ce propre éperon.
Notre Père qui êtes aux cieux, ce n’est pas malin. Évidemment quand un homme a dit ça, il peut se cacher derrière.
Quand il a prononcé ces trois ou quatre mots.
Et derrière ces beaux vaisseaux de haut bord les Ave Maria
S’avancent comme des galères innocentes, comme de virginales birèmes.
Comme des vaisseaux plats, qui ne blessent point l’humilité de la mer.
Qui ne blessent point la règle, qui suivent, humbles et fidèles et soumis au ras de l’eau.
Notre Père qui êtes aux cieux. Évidemment quand un homme a commencé comme ça.
Quand il m’a dit ces trois ou quatre mots.
Quand il a commencé par faire marcher devant lui ces trois ou quatre mots.
Après il peut continuer, il peut me dire ce qu’il voudra.
Vous comprenez, moi, je suis désarmé.
Et mon fils le savait bien.
Qui a tant aimé ces hommes.
Qui avait pris goût à eux, et à la terre, et à tout ce qui s’ensuit.
Et dans cette flotte innombrable je distingue nettement trois grandes flottes innombrables.
(Je suis Dieu, je vois clair).
Et voici ce que je vois dans cet immense sillage qui commence par cette pointe et qui de proche en proche peu à peu se perd à l’horizon de mon regard.
Ils sont tous l’un derrière l’autre, même ceux qui débordent le sillage
Vers ma main gauche et vers ma main droite.
En tête marche la flotte innombrable des Pater
Fendant et bravant le flot de ma colère.
Puissamment assis sur leurs trois rangs de rames.
(Voilà comme je suis attaqué. Je vous le demande. Est-ce juste ?)
(Non, ce n’est point juste, car tout ceci est du règne de ma Miséricorde)
Et tous ces pécheurs et tous ces saints ensemble marchent derrière mon fils
Et derrière les mains jointes de mon fils.
Et eux-mêmes ont les mains jointes comme s’ils fussent mon fils.
Enfin mes fils. Enfin chacun un fils comme mon fils.
En tête marche la lourde flotte des Pater et c’est une flotte innombrable.
C’est dans cette formation qu’ils m’attaquent. Je pense que vous m’avez compris.
Le royaume du ciel souffre la force, et les hommes de force le prendront de force. Ils le savent bien. Mon fils leur a tout dit. Regnum cœli, le royaume du ciel. Ou Regnum cœlorum, le royaume des cieux.
Regnum cœli vim patitur. Et violenti rapient illud. Ou rapiunt. Le royaume du ciel souffre la violence. Et les violents le violent. Ou le violeront.
Comment voulez-vous que je me défende. Mon fils leur a tout dit. Et non seulement cela. Mais dans le temps il s’est mis à leur tête. Et ils sont comme une grande flotte antique, comme une flotte innombrable qui s’attaquerait au grand roi. Derrière le point, derrière l’extrême point de cette extrême pointe cette extrême pointe s’avance et derrière et se tenant serrée comme un faisceau que je ne puis rompre cette pointe elle-même et aussitôt derrière s’avancent effrontément ces lourdes trirèmes antiques et elles fendent, plus serrées que la phalange macédonienne, impudemment elles fendent le flot de ma colère, et de la colère de ma justice.
(Et de la justice de ma colère).
Liées comme un faisceau d’hommes à la guerre elles s’avancent lourdement portées sur leurs trois rangs de rames.
Et cette flotte est plus innombrable que la flotte des Achéens.
Et reculant je reconnais les trois ponts superposés, les trois invincibles, les trois insubmersibles ponts.
Plus forts que l’océan de ma colère.
Et je reconnais les trois rangs de rames.
Et ce sont des rames juives et ce sont des rames grecques.
Et ce sont des rames latines et ce sont des rames françaises.
Et le premier rang de rames est :
(S’il n’y a que la justice, qui sera sauvé.
Mais s’il y a la miséricorde, qui sera perdu.
S’il y a la miséricorde, qui peut se vanter de se perdre.
Se sauver est impossible à l’homme ; mais rien n’est impossible à Dieu.
Du haut de mon promontoire,
Du promontoire de ma justice,
Et du siège de ma colère.
Et de la chaire de ma jurisprudence,
In cathedra jurisprudentiae,
Du trône de mon éternelle grandeur
Je vois monter vers moi, du fond de l’horizon je vois venir
Cette flotte qui m’assaille,
La triangulaire flotte,
Me présentant cette pointe que vous savez.
Comme les grues volent en triangle dans le ciel,
Et ainsi vont où elles veulent,
Fendant l’air et refoulant la force du vent même,
Et la plus forte est devant faisant la pointe du triangle,
Ainsi cette grande flotte triangulaire
Vole et navigue et vogue
Et pour ainsi dire vole
Pour traverser l’océan de ma colère.
Et le plus fort est devant faisant la pointe du triangle.
Et ils se sont mis derrière lui de proche en proche
Et de proche en [)roche ils disparaissent tous au regard de ma colère.
Ils sont massés comme des peureux : et qui leur en ferait un reproche.
Comme des passereaux timides ils sont massés derrière celui qui est fort.
Et ils me présentent cette pointe.
Et ils fendent ainsi le vent de ma colère et ils refoulent la force même des tempêtes de ma justice.
Et le souffle de ma colère n"a plus aucune prise sur cette masse angulaire,
Aux fuyantes ailes.
Car ils me présentent cet angle et je ne puis les prendre que sous cet angle.
Que sont ici les flottes grecques et les flottes persiques ;
Et les flottes puniques et les flottes romaines ;
Et les flottes anglaises et les flottes françaises
Qu’une lame de fond roule éternellement.
Ici s’avance une flotte que nulle lame de fond de ma colère ne roulera jamais.
Et dérobés les uns derrière les autres je découvre une flotte innombrable.
Et les derniers se perdent comme dans une brume à l’horizon de mon regard.
Et dans cette flotte innombrable je découvre trois flottes également innombrables.
Et la première est devant, pour m’attaquer plus durement. C’est la flotte de haut bord,
Les navires à la puissante carène,
Cuirassés comme des hoplites.
C’est-à-dire comme des soldats pesamment armés
DES SAINTS INNOCENTS Et ils se meuvent invinciblement portés sur leurs trois rangs de rames.
Et le premier rang de rames est : Que votre nom soit sanctifié, Le vôtre ;
Et le deuxième rang de rames est : Que votre règne arrive, Le vôtre ;
Et le troisième rang de rames est la parole entre toutes
insurmontable : Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, La vôtre.
Sanctificetur nonien Tuum.
Adveniat regnum Tuum.
Fiat voluntas
Tua
Sicut in cœlo et in terra.
Et telle est la flotte des Pater, solide et plus innom- brable que les étoiles du ciel. Et derrière je vois la deuxième flotte, et c’est une flotte innombrable, car c’est la flotte aux blanches voiles, l’innombrable flotte des Ave Maria.
51 L E M Y S T K R ! • : Et c’est une flotte de birèmes. Et le premier rang de
rames est : Ave Maria, grafia plena ;
Et le deuxième rang de rames est : Sancta Maria, mater Dei.
Et tous ces Ave Maria, et toutes ces pi-ières de la Vierge et le noble Salve Regina sont de blanches caravelles, humblement couchées sous leurs voiles au ras de Teau ; comme de blanches colombes que Ton prendrait dans la main.
Or ces douces colombes sous leurs ailes,
Ces blanches colombes familières, ces colombes dans la main,
Ces humbles colombes couchées au ras de la main,
Ces colombes accoutumées à la main,
Ces caravelles vêtues de voilures
De tous les vaisseaux ce sont les plus opportunes,
C’est-à-dire celles qui se présentent le plus directement devant le port.
Telle est la deuxième flotte, ce sont les prières de la Vierge. Et la troisième flotte ce sont les autres innom- brables prières.
Toutes. Celles qui se disent à la messe et aux vêpres. Et au salut.
52 DES SAINTS INNOCENTS Et les prières des moines qui marquent toutes les
heures du jour. Et les heures de la nuit. Et le Benedicite qui se dit pour se mettre à table. Devant une bonne soupière fumante. Toutes, enfin toutes. Et il n’en reste plus.
Or je vois la quatrième flotte. Je vois la flotte invisible. Et ce sont toutes les prières qui ne sont pas même dites, les paroles qui ne sont pas prononcées.
Mais moi je les entends. Ces obscurs mouvements du cœur, les obscurs bons mouvements, les secrets bons mouvements.
Qui jaillissent inconsciemment et qui naissent et incon- sciemment montent vers moi.
Celui qui en est le sièg^e ne les aperçoit même pas. Il n’en sait rien, et il n’en est vraiment que le siège.
Mais moi je les recueille, dit Dieu, et je les compte et je les pèse.
Parce que je suis le juge secret.
Telles sont, dit Dieu, ces trois flottes innombrables. Et
la quatrième. Ces trois flottes visibles et cette quatrième invisible. Ces prières secrètes dont un cœur est le siège, ces
prières secrètes du cœur. Ces mouvements secrets. Et assailli aussi efl’rontément, assailli de prières et de
larmes, Directement assailli, assailli en pleine face
53 L i : M V S T È R II
Après cela on veut que je les condamne. Gomme c’est commode.
On veut que je les juge. On sait assez comment finissent tous ces jugements-là et toutes ces condamnations.
Un homme avait deux fih. Ça finit toujours par des embrassements.
(Et c’est encore le père qui pleure le plus).
Et par cette tendresse qui est, que je mettrais au-dessus des Vertus même.
Parce qu’avec sa S(ïur la Pureté elle procède directe- ment de la Vierjre.
D’autres galères, dit Dieu, en d’autres temps D’autres galères ont vogué vers les sanctuaires des îles Et vers les temples qui étaient sur les promontoires. Mais cette fois-ci voici la flotte Qui assaille le saint des saints.
Le royaume des deux souffre la violence. El les violents le ravissent.
Et voici l’ordre de ce rapt et de ce ravissement.
En tête c’est comme un coin ces trois ou quatre paroles, Notre Père qui êtes aux deux, celles qui turent pro- noncées réellement pour la première fois par mon fils.
Derrière c’est toute la prière, celle qui fut prononcée réellement pour la première fois par mon fils.
Derrière, achevant, constituant la première flotte ce sont tous les autres Notre Père
Mais chacun précédé de sa propre pointe
54 DES SAINTS INNOCENTS Qui est ces trois ou quatre mots.
Et derrière seulement viennent les trois autres flottes. Et toutes ces quatre flottes sont sur voiles. Et ces Pater, qui sont des hommes, ont de fortes voiles
brunes Pleines et rugueuses, au tissu serré. En toile bise, en toile écrue. Mais les Ave Maria Courent sous de souples et courbes voiles blanches. Et
toutes ces quatre flottes S’avancent incurvées. Ainsi le coin fend le bois par la pointe. Ainsi quand des soldats veulent monter à Tassant, Quand ils vont monter au moment même ils font une
pointe, un avancement Un toit de leurs boucliers et quelquefois de leurs corps. Ainsi le front du bélier enfonce la plus lourde porte. Et ces caravelles de la deuxième flotte Sont comme des colombes blotties dans la main.
Ce Notre Père, dit Dieu est le père des prières. C’est
comme celui qui marche en tête. C’est un homme robuste, et la prière du Je vous salue
Marie est comme une humble femme. Et les autres prières sont derrière eux comme des
enfants. Et le Notre Père et le Je vous salue Marie sont comme
l’homme et la femme. Qui vont l’un derrière l’autre et qui fendent la foule qui
est venue pour la procession. L’homme va devant et fend le flot de la foule,
55 L K INI \ S T È R E La foule de ma colère, Et la femme suit derrière dans le sillage. Et Thomme a pris sur ses épaules à califourchon Cette curieuse enfant Espérance. Et le Ivoire Père est le roi et le Je vous salue Marie est
la reine et l’espérance est la dauphine. Et c’est un jeu de cartes et le Notre Père est le roi et
le Je vous salue Marie est la reine et tous les autres
sont les fidèles valets.
J’ai souvent joué avec l’homme, dit Dieu. Mais quel
jeu, c’est un jeu dont je tremble encore. J’ai souvent joué avec l’homme, mais Dieu c’était pour
le sauver et j’ai assez tremblé de ne pas pouvoir le
sauver, De ne pas réussir à le sauver. Je veux dire j’ai assez
tremblé redoutant de ne pouvoir le sauver, Me demandant si je réussirais à le sauver.
J’ai souvent joué avec l’homme, et je sais que ma grâce est insidieuse, et combien et comment elle se tourne et elle joue. Elle est plus rusée qu’une femme.
Mais elle joue avec l’homme et le tourne et tourne l’événement et c’est pour sauver l’homme et l’em- pêcher de pécher.
Je joue souvent contre l’homme, dit Dieu, mais c’est 56 DES SAINTS INNOCENTS lui qui veut perdre, l’imbécile, et c’est moi qui veux qu’il gagne.
Et je réussis quelquefois
A ce qu’il gagne.
C’est le cas de le dire, nous jouons à qui perd gagne. Du moins lui, car moi si je perdais, je perds. Mais lui quand il perd, alors seulement il gagne. Singulier jeu, je suis son partenaire et son adversaire Et il veut gagner, contre moi, c’est-à-dire perdre. Et moi son adversaire je veux le faire gagner.
Et le royaume du Notre Père est le royaume mcme de l’espérance : Donnez-nous aujouriVhui notre pain de chaque jour.
(Et le royaume du Je vous salue Marie est un royaume plus secret).
Celui qui a dit le soir son Notre Père peut dormir
tranquille. Croyez-vous que je vais m’amuser à faire des misères à
ces pauvres enfants. Suis-je pas leur père. Et que je vais m’amuser à leur faire des surprises comme
on en fait à la guerre. Est-ce que je leur fais la guerre ? Oui je leur fais la guerre, mais sait bien pourquoi.
57 LE MYSTÈRE C’est pour les empêcher de perdre la bataille. Je suis un honnête homme, dit Dieu. Croyez-vous que je vais m’amuser à les prendre dans
leur sommeil Comme un homme de guerre qui pi’end son ennemi. Croyez-vous que j’aie quelque goût à les prendre en
défaut. Et que ça m’amuse, de condamner. Pauvres gens. Je vous le demande. Suis-je donc un bourreau d’Orient ? Sans doute il est arrivé quelquefois, — Rarement, —
Que j’ai saisi un criminel tout endormi Dans la nuit qui précédait l’accomplissement, La perpétration de son crime, Et que je l’ai pris par la peau du cou. Et que je l’ai traîné tout pantelant devant mon Tribunal. Comme un chien crevé.
Mais cela même je l’ai fait pour bien peu. Pour trop peu. Je ne l’ai pas fait assez souvent. J’aurais dû le faire
plus souvent. J’ai laissé Caïphe, et Pilate, et Judas Dormir tout le sommeil jusqu’au matin De la nuit qui précédait l’accomplissement, La perpétration de leur forfait. Et ce que je n’ai pas fait pour ces trois là, et pour tant
d’autres. Ce que j’ai fait à peine pour les rois d’Orient. Marie, Thecel, Phares vous voudriez que je le fasse. Pour un bon chrétien, pour un bon paysan de mes
paroisses françaises. Qui a labouré tout le jour, qui a lrav ; iillé, comme c’est
58 DES SAINTS INNOCENTS
la loi, pour nourrir sa femme et ses trois enfants. Qui le soir a mangé une bonne assiettée de soupe et bu
un malheureux verre de vin. El qui s’est couché dans son lit recru de fatigue, Rompu. Ce que je n’ai pas fait pour les rois d’Égypte et pour
les rois de Babylonie. Vous voudriez que je le fasse pour ce malheureux. Qui a femme et enfants.
Croyez-vous que je vais le prendre en traître ? Et qui serais-je, moi leur père. Non, non, rassurez- vous. Suis-je donc un mercenaire qui ramasserait Et qui volerait du bois pour son feu. Quand un de ces malheureux meurt dans son sommeil, Ayant fait sa prière du soir, Son Noire Père et son Je vous salue Marie, C’est bon signe ; son affaire est bonne. C’est signe qu’il était mûr pour paraître devant mon
tribunal. Mûr dans le bon sens. Voilà les surprises que je fais. Je le jugerai comme un
père. Un homme avait deux fils. Et l’on sait comment les
pères jugent. Celui qui a fait sa prière peut lever l’ancre Pour la traversée de la nuit. nuit, dit Dieu, ma fille au grand manteau, ma fille au
manteau d’argent. Par loi j’obtiens quelquefois le désistement de l’homme. Et le renoncement de l’homme. Et le déraidissement de l’homme.
59 LE M Y S ï È U E
Et qu’il se taise, surtout, qu’il se taise, il n’en finit pas de parler.
Pour ce qu’il tlit. Pour ce que ça vaut ce qu’il dit.
Et qu’il cesse de penser. Pour ce que ça vaut.
Créature à la nuque raide. Créature aux tempes barrées. Je n’aime pas, dit Dieu,
Celui qui a la tête comme un morceau de bois. Les idoles aussi étaient en bois.
Celui qui dans un perpétuel raidissement roule une perpétuelle migraine.
Je n’aime pas, dit Dieu, celui qui pense
Et qui se tourmente et qui se soucie
Et qui roule une mig^raine perpétuelle
Dans la barre du front et un mal de tète
Dans le creux de la nuque dans le derrière de la tête.
Au point d’inquiétude.
Et qui a les sourcils froncés perpétuellement
Comme un secrètement malheureux.
Et les tempes battantes et qui est brûlé de fièvre.
Et aussi qui a les bords des paupières fripés
A force de regarder le jour du lendemain.
Ne suffît-il pas que moi je le regarde, le jour du lende- main.
nuit tu obtiens quelquefois le désistement de ce mal- heureux.
Et qu’il se détende. C’est tout ce que je leur demande.
Qu’il ne roule point un flot perpétuel dans sa tête,
L’n océan d’inquiétude.
Qu’est-ce que je leur demande. Qu’ils ferment un peu les yeux.
Qu’ayant fait leur prière ils se couchent dans leur lit en long. DES SAINTS INNOCENTS
Les jambes au bout des pieds et le corps au bout des
jambes et la tête au bout du corps. Quïls désarment enfin, ces pauvres enfants, qu’ils ne
prennent plus des gardes contre moi. Qu’ils dorment comme des bêtes, comme un bon cheval
de labour sur de la bonne paille, sans penser, Sans prévoir, sans calculer.
Voilà ce que je demande, ce n’est pourtant pas difficile. Voilà ce que je ne peux pas obtenir. Ils veulent toujours faire mon métier, qui est de peser
le lendemain. Ils ne veulent jamais faire le leur, qui est de le subir. Voilà ce que je ne peux jamais obtenir. Ils se tourmentent, ils se tendent, ils se travaillent. Et toi seule ô nuit quelquefois tu l’obtiens, Qu’ils tombent dans un lit perdus de lassitude. nuit sera-t-il dit que tout ce que je pourrai leur offrir
et tout ce que je pourrai inventer. Et que mon Paradis sera cela. Et que tout ce qu’ils voudront ce sera cela. Et qu’ils seront si fatigués de la vie, et qu’ils seront si
ridés, Et qu’ils auront été si fripés par une telle existence, Par la vie de cette terre Qu’ils ne voudront entendre que cela. Sera-t-il dit qu’il y aura des fronts si courbés qu’ils ne
se relèveront jamais. Et des reins si rompus qu’ils ne se redresseront jamais. Et des épaules si voûtées que jamais elles ne se redres- seront. Et des fronts si ridés que jamais ils ne se dérideront. Et des yeux si voilés qu’ils ne se dévoileront jamais.
61 L E M Y S T È R E Et des peaux si flétries que jamais elles ne redevien- dront fraîches. Et des peaux si fanées que jamais elles ne redevien- dront jeunes.
Et des peaux si tannées que jamais elles ne redevien- dront neuves.
Et des peaux si meurtries que jamais elles ne redevien- dront saines.
Et des âmes si ilélries que jamais elles ne redeviendront pures.
Et des mémoires si pleines que jamais elles ne redevien- dront vides.
Et des boi-ds de paupière si ourlés que jamais ils ne redeviendront purs.
Et des paupières si usées de travail que jamais elles ne redeviendront lisses.
Et des voix si voilées que jamais elles ne redeviendront pures. Que jamais elles ne redeviendront jeunes.
Et des regards si voilés que jamais ils ne redeviendront profonds.
Et des voix si noyées de sanglots.
Et des yeux si noyés de travail, et des yeux si noyés de larmes.
Des yeux perdus, des voix perdues.
Et des mémoires si perdues de peines que jamais elles ne redeviendront neuves.
Et des âmes si perdues de détresse que jamais elles ne redeviendront jeunes.
Que jamais elles ne redeviendront enfants.
Et que les cheveux blancs jamais ne redeviendront
Des cheveux bouclés de jeunesse.
Et que ces pauvres créatures auront passé par de telles détresses.
62 DES SAINTS I N N G I^] N T S Par de telles épreuves. Et qu’elles auront dans leurs mémoires des histoires
telles. Qu’elles ne pourront les oublier jamais. Sera-t-il dit qu’il y a des plis qu’on ne pourra pas
défaire. Avec un fer à repasser. Des traces que l’on ne pourra pas effacer. Laver au battoir à la rivière. Laver au lavoir. Et que les épreuves uniques et que les uniques détresses
de cette terre Les auront marqués pour éternellement. Et qu’ils ne voudront rien savoir Et qu’ils ne voudront entendre à rien (Je joue toujours contre moi, dit Dieu. Sans doute il est arrivé quelquefois, Trop rarement,
(Et je regrette bien de ne pas l’avoir fait plus souvent. Au moins quelquefois plus souvent) Que j’ai saisi un criminel tout chaud dans la nuit de son
crime. Et que je lai pris par la peau du cou. Et que je l’ai traîné tout pantelant devant mon Tribunal. Gomme un chien crevé. Mais c’est qu’ils préparaient de telles horreurs et de
telles monstruosités. Que moi Dieu j’en ai été épouvanté. Et que dans ma propre nuit j’en ai été saisi d’horreur. Et que je n’ai pas pu attendre au soir du jour qu’ils
préparaient. Et que je n’ai pas même pu supporter l’idée. Que cela se ferait, que cela se passerait, que cela aurait
lieu,
63 L E M Y S T È R E Qu’ils préparaient.
Et que j’ai perdu patience. Et pourtant je suis patient. Farce que je suis éternel.
I- ! t je les ai saisis dans la préparation de l’accomplisse- ment. Mais je nai pas pu me retenir. C’était plus fort que moi.
J’ai aussi ma face de colère. Mais ces bourreaux et ces criminels. Que j’ai pris par la peau de l’échiné et que j’ai traînés
tout vivants. Combien étaient-ils et combien de fois cela est-il arrivé. Or ce que je n’ai pas fait pour Gyrus et pour Gambyse. Et pour les festins de Sardanapale. Et pour les rois de Ninive et de Babylone. Et pour les peuples de Babel.
Et pour Nabuchodonosor et pour Téglath-Phalazar. Croyez-vous que je vais le faire à présent contre un
pauvre laboureur. Pour qui me prenez-vous. Qui me faites-vous. Croyez-vous que je vais mobiliser la foudre et les éclairs. Et déranger le tonnerre de Dieu. Et tout le tremblement contre mes vieilles paroisses
françaises. Non, non, bonnes gens, mangez votre soupe et dormez. Faites une bonne journée, (si vous pouvez), mangez votre soupe, une bonne platée de soupe, une pleine soupière si vous pouvez, s’il y en a, une bonne sou- pière bien fumante pleine de pommes de terre ; faites votre prière ; et dormez. Celui qui fait sa prière. Notre Père qui êtes aux deux,
pose entre lui et moi Une barrière infranchissable à ma colère.
64 DES SAINTS INNOCENTS
Et peut s’abandonner au sommeil de la nuit.
(O nuit, je t’ai créée la première). Que votre volonté soii faite.
Or ce que je n"ai pas fait contre les races perdues.
Vous voudriez que je le fasse contre mes paroisses françaises.
Un événement s’est passé dans l’intervalle, un événe- ment est intervenu, un événement a fait barrière.
C’est que mon fils est venu.
Et moi qu’est-ce que je serais sans mes vieilles paroisses françaises.
Qu’est-ce que je deviendrais. C’est là que mon nom monte éternellement.
Depuis quand le général décime-t-il ses meilleurs sol- dats. Ce sont mes meilleures troupes.
Croyez-vous que je vais aller surprendre dans sou sommeil mon propre camp.
Ils sont mes propres hommes. Vais-je me mettre
A décimer mes propres hommes.
Je ferais une belle bataille, après.
Oh je sais bien qu’ils ne sont pas parfaits.
Ils sont comme ils sont. Ce sont mes meilleures troupes.
Il faut aimer ces créatures comme elles sont.
Quand on aime un être, on l’aime comme il est.
Il n’y a que moi qui est parfait.
C’est même pour cela peut-être
Que je sais ce que c’est que la perfection
Et que je demande moins de perfection à ces pauvres gens.
Je sais, moi, combien c’est difficile.
Et combien de fois quand ils peinent tant dans leurs épreuves
65 innocents. — 5 L E M Y S T È U E J’ai envie, je suis tenté de leur metlre la main sous le
ventre Poui- les soutenir dans ma larg^e main Comme un père qui apprend à nager à son fils Dans le courant de la rivière Et qui est partagé entre deux sentiments. Car d’une part s’il le soutient toujours et s’il le soutient
trop L’enfant s’y fiera et il n’appre’ndra jamais à nager. Mais aussi s’il ne le soutient pas juste au bon moment Cet enfant boira un mauvais coup. Ainsi moi quand je leur apprends à nager dans leurs
épreuves Moi aussi je suis partagé entre ces deux sentiments. Car si je les soutiens toujours et je les soutiens trop Ils ne sauront jamais nager eux-mêmes. Mais si je ne les soutiens pas juste au bon moment Ces pauvres enfants boiraient peut-être un mauvais
coup. Telle est la difficulté, elle est grande. Et telle la duplicité même, la double face du problème. D’une part il faut qu’ils fassent leur salut eux-mêmes.
C’est la règle. Et elle est formelle. Autrement ce ne serait pas inté- ressant. Ils ne seraient pas des hommes, (^r je veux qu’ils soient virils, qu’ils soient des hommes
et qu’ils gagnent eux-mêmes Leurs éperons de chevaliers. D’autre part il ne faut pas qu’ils boivent un mauvais
coup .Ayant fait un plongeon dans l’ingratitude du péché. Tel est le mystère de la liberté de l’homme, dit Dieu,
66 DES SAINTS INNOCENTS
Et de mon gouvernement envers lui et envers sa liberté.
Si je le soutiens trop, il n’est plus libre
Et si je ne le soutiens pas assez, il tombe.
Si je le soutiens trop, j’expose sa liberté
Si je ne le soutiens pas assez, j’expose son salut :
Deux biens en un sens presque également précieux.
Car ce salut a un prix infini.
Mais qu’est-ce qu’un salut qui ne serait pas libre.
Comment serait-il qualifié.
Nous voulons que ce salut soit acquis par lui-même.
Par lui-même l’homme. Soit procuré par lui-même.
Vienne en un sens de lui-même. Tel est le secret,
Tel est le mystère de la liberté de l’homme.
Tel est le prix (jue nous mettons à la liberté de l’homme.
Parce que moi-même je suis libre, dit Dieu, et que j’ai créé l’homme à mon image et à ma ressemblance.
Tel est le mystère, tel est le secret, tel est le prix
De toute liberté.
Cette liberté de cette créature est le plus beau rellet qu’il y ait dans le monde
De la Liberté du Créateur. C’est pour cela que nous v attachons.
Que nous y mettons un prix propre.
Un salut qui ne serait pas libre, qui ne serait pas, qui ne viendrait pas d’un homme libre ne nous dirait plus rien. Qu’est-ce que ce serait.
Qu’est-ce que ça voudrait dire.
Quel intérêt un tel salut présenterait-il.
Une béatitude d’esclaves, un salut d’esclaves, une béatitude serve, en quoi voulez-vous que ça m’inté- resse. Aime-t-on à être aimé par des esclaves.
67 S’il ne s’agit que de faire la preuve de ma puissance, ma puissance n’a pas besoin de ces esclaves, ma puissance est assez connue, on sait assez que je suis le Tout-Puissant.
Ma puissance éclate assez dans toute matière et dans tout événement.
Ma puissance éclate assez dans les sables de la mer et dans les étoiles du ciel.
Elle n’est point contestée, elle est connue, elle éclate assez dans la création inanimée.
Elle éclate assez dans le gouvernement,
Dans l’événement même de l’homme.
Mais dans ma création animée, dit Dieu, j’ai voulu mieux, j’ai voulu plus.
Infiniment mieux. Infiniment plus. Car j’ai voulu cette liberté.
J’ai créé cette liberté même. Il y a plusieurs degrés de mon trône.
Quand une fois on a connu d’être aimé librement, les soumissions n’ont plus aucun goût.
Quand on a connu d’être aimé par des hommes libres, les prosternements d’esclaves ne vous disent plus rien.
Quand on a vu saint Louis à genoux, on n’a plus envie de voir
Ces esclaves d’Orient couchés par terre
Tout de leur long à plat ventre par terre. Être aimé librement,
Rien ne pèse ce poids, rien ne pèse ce prix.
C’est certainement ma plus grande invention.
Quand on a une fois goûté
D’être aimé librement
DES SAINTS INNOCENTS Tout le reste n’est plus que soumissions. C’est pour cela, dit Dieu, que nous aimons tant ces Français, Et que nous les aimons entre tous uniquement Et qu’ils seront toujours mes fils aînés. Ils ont la liberté dans le sang. Tout ce qu’ils font, ils le
font librement. Ils sont moins esclaves et plus libres dans le péché même Que les autres ne le sont dans leurs exercices. Par eux
nous avons goûté. Par eux nous avons inventé. Par eux nous avons créé D’être aimés par des hommes libres. Quand saint Louis
m’aime, dit Dieu, Je sais qu’il m’aime. Au moins je sais qu’il m’aime, celui-là, parce que c’est
un baron français. Par eux nous avons connu D’être aimés par des hommes libres. Tous les proster-
nements du monde Ne valent pas le bel agenouillement droit d’un homme
libre. Toutes les soumissions, tous les accablements
du monde Ne valent pas une belle prière, bien droite agenouillée,
de ces hommes libres-là. Toutes les soumissions du
monde Ne valent pas le point d’élancement Le bel élancement droit d’une seule invocation D’un libre amour. Quand saint Louis m’aime, dit Dieu,
je suis sûr, Je sais de quoi on parle. C’est un homme libre, c’est un
libre baron de l’Ile de France. Quand saint Louis
m’aime Je sais, je connais ce que c’est que d’être aimé.
69 L K M ^ S T 1-] Il E (Or c’est tout’ ; . Sans doute il craint Dieu. Mais c’est d’une noble crainte, toute emplie, toute
gonflée. Toute pleine d’amour, comme un fruit gonflé de jus. Nullement quelque lâche, quelque bassecrainte, quelque
sale peur Qui prend dans le ventre. Mais une grande, mais une
haute, mais une noble crainte, La peur de me déplaire, parce qu’il m’aime, et de me
désobéir, parce qu’il m’aime, Et, parce qu’il m’aime, la peur De ne pas être trouvé agréable l’]t aimant et aimé sous mon regard. Nulle infiltration,
dans cette noble crainte, D’une mauvaise peur et d’une pernicieuse et vile
lâcheté. Et quand il m’aime, c’est vrai. Et quand il dit qu’il
m’aime, c’est vrai. Et quand il dit qu’il aimerait
mieux Être lépreux que de tomber en péché mortel (tant il
m’aime), c’est vrai. Lui je sais que c’est vrai. Ce n’est pas vrai seulement qu’il le dit. C’est vrai que
c’est vrai. Il ne dit pas ça pour que ça fasse bien. 11 ne dit pas ça parce qu’il a vu ça dans les livres ni
parce qu’on lui a dit de le dire. Il dit ça parce que ça
est. Il m’aime à ce point. Il m’aime ainsi. Librement. La
preuve que j’en ai dans la même race C’est que le sire de Joinville (que j’aime tant tout de
même) qui est un autre baron français, Qui aimerait mieux au contraire avoir commis trente
péchés mortels que de devenir lépreux, 70 DES SAINTS INNOCENTS
(Trente, le malheureux, comme il ne sait pas ce qu’il
dit) Ne se gêne pas non plus pour dire ce qu’il pense C’est-à-dire pour dire le contraire En présence même d’un si g^rand roi Et d’un si grand saint Que pourtant il connaissait pour tel, C’est-à-dire pour contrarier un si grand roi et un si
grand saint. La liberté de parole De celui qui ne veut pas risquer le coup D’être lépreux plutôt que de tomber en péché mortel Me garantit la liberté de parole de celui qui aime mieux
être lépreux Que de tomber en péché mortel.
Si l’un ditce qu’il pense, l’autre aussi ditce qu’il pense. L’un prouve l’autre. Ils n’ont pas peur de contrarier même le roi, même le
saint. Mais aussi quand ils parlent, on sait qu’ils parlent
comme ils sont. Et qu’ils pensent ce qu’ils disent. Et qu’ils disent ce
qu’ils pensent. C’est tout un. Que ne ferait-on pas pour être aimé par de tels hommes. La servitude est un air que l’on respire dans une
prison Et dans une chambre de malade. Mais la liberté Est ce grand air que l’on respire dans une belle vallée Et encore plus à flanc de coteau et encore plus sur un
large plateau bien aéré. Or il y a un certain goût de l’air pur et du grand air Qui fait les hommes forts, un certain goût de santé, D’une pleine santé, virile, qui fait paraître tout autre
air
71 LE MYSTÈRE
Enfermé, malade, confiné.
Celui-là seul qui vit au grand air
A la peau assez cuite et l'œil assez profond et le sang de sa race.
Ainsi celui-là seul qui vit à la grande liberté
A la peau assez cuite et l’âme assez profonde et le sang de ma grâce.
Que ne ferait-on pas pour être aimé par de tels hommes.
Comme ils sont francs entre eux, ainsi ils sont francs avec moi.
Comme ils se disent la vérité entre eux, ainsi ils me disent la vérité à moi.
Et comme le baron n’a point peur de contrarier le roi et le saint même,
(Qu’il aime tant, qu’il estime à son prix, pour qui il se ferait tuer),
Ainsi je l’avoue ils n’ont quelquefois pas peur de me contrarier.
Moi le roi, moi le saint. Mais quand ils m’aiment, ils m’aiment.
Ils m’estiment mon prix. Ils se feraient tuer pour moi.
J’en ai pour garant même leur âpre liberté.
Leur liberté de parole, leur liberté d’acte. Ces hommes libres
Savent donner à l’amour un certain goût âpre, un certain goût propre et cette liberté
Est le plus beau reflet qu’il y ait dans le monde car elle
me rappelle, car elle me renvoie
Car c’est un reflet de ma propre Liberté
Qui est le secret même et le mystère
Et le centre et le cœur et le germe de ma Création,
72 DES SAINTS INNOCENTS
Comme j’ai créé Thomme à mon image et à ma ressem- blance, Ainsi j’ai créé la liberté de rhomme à l’image et à la
ressemblance De ma propre, de mon originelle liberté. Aussi quand
saint Louis tombe à genoux Sur les dalles de là Sainte-Chapelle, sur les dalles de
Notre-Dame C’est un homme qui tombe à genoux, ce n’est pas une
chiffe, ce n’est pas une loque Un tremblant esclave d’Orient C’est un homme et c’est un Français et quand saint
Louis m’aime C’est un homme qui m’aime el quand saint Louis se
donne ( -’est un homme qui se donne. Et quand saint Louis me
donne son cœur Il me donne un cœur d’homme et un cœur de Français.
Et quand il m’estime mon prix C’est-à-dire quand il m’estime Dieu, C’est une têle d’homme qui m’estime, une saine tête de
Français. (Et Joinville même, Joinville qu’il ne faut point
oublier. Quand il m’aime (car il m’aime aussi). Quand il m’estime (car il m’estime aussi), Quand il se donne (car il se donne aussi) et quand il
me donne son cœur, Il sait ce qu’il est, qui il est, 1 ! sait ce qu’il vaut, il sait ce qu’il pèse, il sait ce qu’il
donne, il sait ce qu’il apporte Et je le sais aussi.
73 L K M Y S T K R E Quand Joinville même, et je ne dis pas seulement saint
Louis, Quand Joinville tombe à g^enoux sur la dalle Dans la cathédrale de Reims
Ou dans la simple chapelle de son château de Joinville, Ce n’est pas un esclave d’Orient qui s’écroule, Dans la peur et dans quelque lâche et dans quelque
sale tremblement Aux genoux et aux pieds de quelque potentat D’Orient. C’est un homme libre et un baron français, Joinville sire de Joinville,
Qui donne, qui apporte et qui fait tombera genoux Librement et pour ainsi dire et en un certain sens gra- tuitement Et un homme libre et un baron français, Joinville sire de Joinville de la comté de Champagne, Jean, sire de Joinville, sénéchal de Champagne.
11 ne faut pas oublier non plus Joinville, dit Dieu. 11 osait reprendre même le roi. 11 me reprenait bien un peu moi-même Avec son histoire de la lèpre et des péchés mortels. Mais je leur en passe tant, je leur passe tout ce qu’ils veulent.
Il ne faut pas oublier Joinville, dit Dieu. C’étaient de nobles hommes. «
74 DES SAINTS INNOCENTS
Si l’on oubliait les pécheurs, il n’en resterait pas beau- coup.
Peu de saints, beaucoup de pécheurs, comme partout.
Mais il faut ce grand cortège de pécheurs
Pour accompagner ces quelques saints. Il faut penser aussi au sire de Joinville.
Quelques saints marchent en tète. Et le grand cortège des pécheurs suit derrière. Ainsi est faite ma chré- tienté.
C’est ainsi qu’on obtient les grandes processions.
Quelques pasteurs marchent devant. Et le grand trou- peau suit derrière. Ainsi est fait le cortège de ma chrétienté.
Comme leur liberté a été créée à l’image et à la ressem- blance de ma liberté, dit Dieu,
Comme leur liberté est le rellet de ma liberté.
Ainsi j’aime à trouver en eux comme une certaine gra- tuité
Qui soit comme un lellet de la gratuité de ma grâce,
Qui soit comme créée à l’image et à la ressemblance de la gratuité de ma grâce.
J’aime qu’en un sens ils prient non seulement librement mais comme gratuitement.
J’aime qu’ils tombent à genoux non seulement libre- ment mais comme gratuitement.
75 L E M Y S T È R E
.l’aime qu’ils se donnent et qu’ils donnent leur cteur et qu’ils se remettent et qu’ils s’apportent et qu’ils estiment non seulement librement mais comme gra- tuitement.
J’aime qu’ils aiment enfin, dit Dieu, non seulement librement mais comme gratuitement.
Or pour cela, dit Dieu, avec mes Français je suis bien sei’vi.
C’est un peuple qui est venu au monde la main ouverte et le C(i>ur libéral.
Il donne, il sait donner. Il est naturellement gratuit.
Quand il donne, il ne vend pas, celui-là, et il ne prête pas à la petite semaine.
Il donne pour rien. .Autrement est-ce donner.
Il aime pour rien. Autrement est-ce aimer.
Il ne me propose point toujours des marchés générale- ment honteux.
Peuple libre, peuple gratuit, et non plus seulement peuple jai’dinier.
Peuple gratuit, peuple gracieux.
Peuple de barons français, peuple qui lève la tête, peuple qui sais parler aux grands
El par conséquent à moi le Très-Grand. Ceux qui baissent toujours la tête
On ne voit pas qu’ils baissent aussi la tête
A l’Offertoire et à l’Elévation du Corps de mon Fils.
Mais ces Français qui lèvent toujours la tête,
Qui ont toujours la tête droite
Et haute.
Quand dans une église cent cinquante ou deux cents rangées de Français à genoux
r>aissent la tête ensemble en même temps trois fois aux trois coups de la sonnette DES SAINTS INNOCENTS
Pour l'offrande et l'offertoire
Et pour la consécration et pour l'élévation du corps de mon fils,
Ça se voit, qu’ils baissent la tête et tout le monde comprend
Que ça en vaut la peine,
Que c’est un instant solennel et le plus grand mystère
et le plus grand instant qu’il y ait dans le monde.
C’est un peuple, dit Dieu, qui a la gratuité dans le sang. Il donne et ne retient pas.
11 donne et ne reprend pas.
Sa main gauche ne retient pas ce que donne sa main droite.
Sa main gauche ne reprend pas ce que donne sa main droite.
Sa main gauche ignore littéralement ce que fait sa main droite.
Et ainsi c’est le peuple qui se conforme le plus littéralement
Aux paroles de mon fils. Et qui le plus littéralement réalise
Les paroles de mon fils.
Peuple naturellement libéral, dit Dieu, peuple aux mains libérales
Il ne sait pas marchander. 11 ne marchande pas sur
une prière.
11 ne marchande pas sur un vœu. Quand il donne, il
donne. Quand il demande, il demande. Il ne fait pas traîner ce qu’il donne dans ce qu’il
demande et ce qu’il demande dans ce qu’il donne. Il n’embarbouillepas tout ça l’un dans l’autre. Il n’emmêle pas. Il ne demande pas pour donner, il ne
donne pas pour demander, il ne donne pas pour rece- voir, lisait très bien Que tout ce qu’on m’apporte n’est rien auprès, En comparaison, au prix de ce que je donne. Aussi ces Français ne me proposent-ils jamais un
échange, un marché. Ils savent très bien Que ma grâce est gratuite, qu’il n’est que de me plaire,
que je fais ce que je veux Et ils y répondent par une sorte de prière gratuite et
même Par des sortes de vœux gratuits. Ils savent très bien Qu’ils ne m’apportent aucuns mérites et que ce que je
fais, Je le fais pour les mérites et par les mérites de mon
fils et des saints.
A une gratuité de ma grâce ils répondent par une cer- taine gratuité de la prière. Et par une certaine gratuité du vœu même.
Ils me répondent comme je demande. Or s’il en est ainsi du menu peuple et d’un baron français
78 DES SAINTS INNOCENTS
Que sera-ce d’un saint Louis, baron lui-même et roi des barons.
Dans leur histoire de la lèpre et du péché mortel voici comme je calcule, dit Dieu.
Quand Joinville aime mieux avoir commis trente péchés mortels que d’être lépreux
Et quand saint Louis aime mieux être lépreux que de tomber en un seul péché mortel,
Je n’en i^etiens pas, dit Dieu, que saint Louis m’aime ordinairement
Et que Joinville m’aime trente fois moins qu’ordinaire- ment.
Que saint Louis m’aime suivant la mesure, à la mesure,
Et que Joinville m’aime trente fois moins que la mesure.
Je compte au contraire, dit Dieu. Voici comme je cal- cule. Voici ce que je retiens.
J’en retiens au contraire que Joinville m’aime ordinai- rement
Honnêtement, comme un pauvre homme peut m’aimer.
Doit m’aimer.
Et que saint Louis au contraire m’aime trente fois plus qu’ordinairement.
Trente fois plus qu’honnêtement.
Que Joinville m’aime à la mesure.
Et que saint Louis m’aime trente fois plus qu’à la mesure.
Et si je l’ai mis dans mon ciel, celui-là, au moins je sais pourquoi).
Voilà comme je compte, dit Dieu. Et alors mon compte est bon. Car cette lèpre dont il s’agissait, 79 Cette lèpre dont ils parlaient et d’être lépreux
Ce n’était pas une lèpre d’imagination et une lèpre d’invention et une lèpre d’exercice.
Ce n’était pas une lèpre qu’ils avaient vue dans les livres ou dont ils avaient entendu parler
Plus ou moins vaguement
Ce n’était pas une lèpre pour en parler ni une lèpre pour faire peur en conversation et en figures,
Mais c’était la réelle lèpre et ils parlaient de l’avoir, eux-mêmes, réellement,
Qu’ils connaissaient bien, qu’ils avaient vue vingt fois
En France et en Terre-Sainte,
Cette dégoûtante maladie farineuse, cette sale gale, cette mauvaise teigne,
Cette répugnante maladie de croûtes qui fait d’un homme
L’horreur et la honte de l’homme.
Cet ulcère, cette pourriture sèche, enfin cette définitive lèpre
Qui ronge la peau et la face et le bras et la main,
Et la cuisse et la jambe et le pied
Et le ventre et la peau et les os et les nerfs et les veines.
Cette sèche moisissure blanche qui gagne de proche en proche
Et qui mord comme avec des dents de souris.
Et qui fait d’un homme le rebut et la fuite de l’homme,
Et qui détruit un corps comme une granuleuse moisissure
Et qui pousse sur le corps ces affreuses blanches lèvres,
Ces affreuses lèvres sèches de plaies
Et qui avance toujours et jamais ne recule
Et qui gagne toujours et qui jamais ne perd DES SAINTS INNOCENTS
Et qui va jusqu’au bout,
Et qui fait d’un homme un cadavre qui marche, C’est de cette lèpre-là qu’ils parlaient, de nulle autre. C’est de cette lèpre-là qu’ils pensaient, de nulle autre. D’une lèpre réelle, nullement d’une lèpre d’exercice, (j’est cette lèpre-là qu’il aimait mieux avoir, nulle autre. Eh bien moi je trouve que c’est trente fois saisissant Et que c’est m’aimer trente fois et que c’est trente fois de l’amour.
Ah sans doute si Joinville avec les yeux de l’âme avait vu
Ce que c’est que cette lèpre de l’âme
Que nous ne nommons pas en vain le péché mortel,
Si avec les yeux de l’âme il avait vu
Cette pourriture sèche de l’âme infiniment plus mau- vaise,
Infiniment plus laide, infiniment plus pernicieuse,
Infiniment plus malig’ne, infiniment plus odieuse
Lui-même il eût tout de suite compris combien son pro- pos était absurde.
Et que la question ne se pose même pas. Mais tous ne voient pas avec les yeux de l’âme.
Je comprends cela, dit Dieu, tous ne sont pas des saints, ainsi est ma chrétienté.
Il y a aussi les pécheurs, il en faut, c’est ainsi.
C’était un bon chrétien, tout de même, ensemble, c’était un pécheur, il en faut dans la chrétienté.
C’était un bon français, Jean, sire de Joinville, un baron de saint Louis. Au moins il disait ce qu’il pense.
81 innocents. — 6 LE M ^’ S T È H 1^ :
Ces gens-là font le gros de Tarmée. Il faut aussi des
troupes. II ne suffît pas d’avoir des chefs qui marchent
en tête. Ces gens-là partent fort honnêtement en croisade, au
moins une fois sur les deux, et font très honnêtement
la croisade. Ils se battent très bien et se font tuer très proprement
et gagnent le royaume du ciel Tout comme un autre. (Je veux dire comme un autre gagnerait le royaume du
ciel. Ou je veux dire comme eux-mêmes ils gagneraient un
autre royaume, Un royaume de la terre.) C’est ce qu’il y a de plus
remarquable en eux. Ils s’en vont les uns comme les autres, en troupe, les
uns derrière les autres. Sans se presser, sans s’étonner, sans faire des grands
gestes, Très honnêtement, fort ordinairement. Sans faire un éclat et ils finissent tout de même Par conquérir le royaume du ciel. Ou encore ils gagnent le royaume du ciel comme on
gagne un royaume de la terre, Ils attaquent le royaume du ciel comme on attaque un
royaume de la terre, A main foi^te et cela ne réussit déjà pas si mal. Violenli
rapiunt. Us vous font d’ailleurs tout cela fort honnêtement,
très communément, comme allant de soi. Gomme si ce fût la chose la plus naturelle du monde. Seulement ces malheureux ne veulent pas avoir la
82 DES SAINTS INNOCENTS
lèpre. Ils trouvent sans doute que ce n’est pas
propre. Ils aimeraient mieux autre chose. Les malheureux, les sots, s’ils voyaient la lèpre de
Tâme Et s’ils voyaient la saleté ou la propreté de Tâme. Mais voilà, ils se disent : Je n"ai qu’un corps (les sots,
ils oublient le principal, Ils oublient non pas seulement l’âme, mais le corps de
leur éternité. Le corps de la résurrection des corps), Je n’ai qu’un corps, pensent-ils (ne pensant qu’à leur
corps terrestre) Si cette sale lèpre me prend, je suis perdu (Ils veulent dire que leur corps temporel est temporel-
lement perdu). C’est une maladie qui prend toujours et qui ne rend
jamais. C’est une pourriture sèche qui fait avancer toujours et
toujours Les bords des lèvres de ses affreuses plaies. Si je suis pris, je suis perdu.
Ça commence par un point, ça finit par tout le corps. Ça ne pardonne pas, quand c’est commencé c’est fini. C’est une maladie impossible à défaire. Elle défait tout, ce qui est parti ne revient jamais plus.
Elle rompt tout. Ce corps que j’ai (et qu’ils aiment tant) tomberait en
poussière et en lambeaux Et en cette sale farine granuleuse et ne me reviendrait
jamais plus. C’est une gangrène irrévocable et qui ne retourne
jamais en arrière.
83 L E M Y S T È R 1- :
Or ils y tiennent à leur corps. On dirait qu’ils croient
qu’ils n’ont que ça. Ils savent pourtant bien qu’ils ont une âme. La vie est
l’union de l’âme et du corps, La mort est leur séparation. Mais leur corps leur paraîl Solide et bon vivant. Ils ont l’impression que la lèpre anéantira tout leur
corps et qu’elle les tiendra jusqu’au bout (ils ne con- sidèrent point qu’au bout de ce bout Commence le véritable commencement) Et alors ils aimeraient mieux avoir autre chose que hi
lèpre. Je pense qu’ils aimeraient mieux attraper Lue maladie qui leur plairait. C’est toujours le même
système. Ils veulent bien affronter les plus terribles épreuves Et m’ofîrir les plus redoutables exercices, Pourvu que ce soient eux qui les aient préalablement Choisis. Là-dessus les Pharisiens s’écrient et font des
éclats Et poussent des cris et font des mines et ces exécrables
Pharisiens Surtout prient disant : Seigneur nous vous rendons
grâces De ce que vous ne nous avez point fait semblables à
cet homme Qui a peur d’attraper la lèpre. Or moi je dis au con- traire, dit Dieu, C’est moi qui dis : Ce n’est pas rien que d’attraper la
lèpre. Je sais ce que c’est que la lèpre. C’est moi qui l’ai faite. Je la connais. Je dis : Ce n’est pas rieh que d’attraper
la lèpre.
84 DES SAINTS ! N N O G E N T S Et je n’ai jamais dilque les épreuves et les exercices de
leur vie, l’]t les maladies et les misères de leur vie, l’^t les détresses de leur vie ce n’était rien. J’ai toujours dit au contraire et j’ai toujours pensé Et j’ai toujours pesé que ce n’était pas rien. Et il faut bien croire qu’en effet ce n’était pas rien Puisque mon fils a fait tant de miracles sur les malades Et puisque jai donné au roi de P’rance T)e toucher les écrouelles.
Les Pharisiens poussent des cris sur celui qui ne veut
pas attraper la lèpre. Et ils sont scandalisés, ces vertueux. iMais moi qui ne suis pas vertueux, Dit Dieu, Je ne pousse pas des cris et je ne suis pas scandalisé.
Je ne compte pas, je n’en retiens pas que ce Joinville
est trente fois au dessous de l’ordinaire. Mais j’en retiens, mais je compte au contraire Que c’est ce saint Louis qui est peu ordinaire, trente fois peu ordinaire, trente fois extraordinaire, trente fois au dessus de l’ordinaire.
Je ne compte pas, je n’en retiens pas Que Joinville est trente fois lâche.
85 L E M ^’ S T K W E Mais au contraire j’en retiens et je compte Que c’est ce saint Louis qui est trente fois brave, ’l'rente fois brave au dessus de Tordinaire et plus que la mesure.
.le ne compte pas, je n"en retiens pas Que Joinville est trente fois plus bas. Mais au contraire j’en retiens et je compte Que c’est ce saint Louis qui est trente fois haut, Trente fois haut au dessus de l’ordinaire et plus que la mesure.
.le ne compte pas, je n’en retiens pas
Que Joinville est trente fois petit.
Mais je sais seulement qu’il est homme.
Et au contraire j’en retiens et je compte,
Voici comme je compte,
Et c’est ainsi.
.l’en retiens et je compte que c’est ce saint Louis, roi de France,
Qui est trente fois yrand, trente fois au dessus de l’ordi- naire et plus que la mesure
Et qui est trente fois près de mon cœur et trente fois le frère de mon fds.
Les Pharisiens crient le haro sur celui qui ne veut pas attraper la lèpre.
86 DES SAINTS INNOCENTS Mais le saint ne crie pas le haro et il n’est pas scandalisé. Il connaît trop la nature de l’homme et l’infirmité de
l’homme et il est seulement profondément peiné.
Les Pharisiens crient le haro sur cet homme qui ne
veut pas attraper la lèpre. Voyez au contraire comme le Saint lui parle doucement. Fermement mais doucement. Et cette fermeté est d’autant plus sûre et me donne
d’autant plus de certitude et plus d’assurance et plus
de garantie qu’elle est plus douce. Les cœurs des pécheurs ne se prennent point par
effraction.
Ils ne sont pas assez purs. Le seul royaume du ciel se prend par effraction.
Les Pharisiens courent sus à l’homme qui ne veut pas attraper la lèpre.
Voyez comme au contraire le Saint le reprend dou- cement.
Le Saint est envahi d’une peine affreuse à cette parole du pécheur.
Mais il absorbe, il dévore sa peine et la souffre lui- même pour lui-même en lui-même.
Et voyez comme il reprend doucement le pécheur.
87 L E M ^’ S T 1- : R E
Or moi, dit Dieu, je suis du côté des saints et aullemenl
du côté des Pharisiens. Aussi j’absorbe et je dévore ma peine et je la souffre
moi-même en moi-même pour moi-même, Et voyez comme je parle doucement au pécheur Et comme je reprends doucement le pécheur.
Fa quand les frères s’en furent partis,
1 II attend que les deux frères qu’il avait appelés,
Qu’il avait fait venir s’en soient partis. Il attend qu’ils
soient seuls. 11 ne veut pas Faire un semblant d’affront à un baron français), // m’appela tout seul, et me fit seoir à ses pieds et me
dit : « Comment me dites-vous hier ce ? » Et je lui disque encore lui disais-je.
Et je, qui onques ne lui mentis ;
Et je lui dis que encore lui disais-je ; en vérité, dit Dieu,
Cette franchise de Joinville, qui ose répétercela au roi,
Est précisément ce qui me g^arantit la franchise de saint Louis.
Cette franchise de péché de Joinville et de cette cer- taine impiété
Est justement ce qui me couvre, ce qui me garantit,
88 DES SAINTS INNOCENTS
Ce qui pour ainsi dire me contrebalance
La franchise de sainteté de saint Louis. Et ce qui me la vérifie.
Entendez-moi, dit Dieu, c’est la liberté de Joinville
Qui me couvre, qui me garantit la liberté de saint Louis.
C’est la g-raluité de Joinville
Qui me couvre, qui me garantit la g-ratuité, la grâce de saint Louis.
Entendez-moi c’est le péché de Joinville, ce bon chré- tien,
Qui me couvre, qui me garanti l la sainteté même de saint Louis.
Je, qui onques ne lui inenlis, c’est parce que Joinville ne mentit jamais à saint Louis,
Même au risque de lui déplaire, même au risque de le contrarier et de lui faire une grande peine.
Que je suis sûr aussi et que je suis garanti
Que saint Louis ne me ment jamais.
Que son amour, que sa sainteté ne me ment pas,
Que ce n’est point un amour, une sainteté de conven- tion,
De complaisance, imaginaire,
Mais que c’est un amour, une sainteté réelle,
l’^’anche, terrienne,
Teri’euse, une sainteté de race et de belle race,
Libre, gratuite. L E M Y S T K R E
Et il me dit : « Vous dîtes comme vif étourdi ;
(Rien de plus, comme vif étourdi, comme vif élourneau) ;
car vous devez savoir que nulle si laide lèpre nest comme d’être en péché mortel, pour ce que Vâme qui est en péché mortel est semblable au diable ; par quoi nulle si laide lèpre ne peut être.
« Et bien est vrai que quand l’homme meurt, il est guéri de la lèpre du corps ; mais quand Vhomme qui a fait le péché mortel meurt, il ne sait pas ni nest certain que Hait eu en sa vie telle repentance que Dieu lui ait pardonné : par quoi grand peur doit avoir que cette lèpre lui dure tant comme Dieu sera en paradis. Si vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez votre cœur à ce, pour Vamour de Dieu et de moi, que vous aimassiez mieux que tout méchef avint au corps, de lèpre et de toute maladie, que ce que le péché mortel vînt à Vàme de vous.
Quelle douceur, mon enfant, quelle fermeté dans la douceur, quelle douceur dans la fermeté.
L’une et l’autre ensemble liées indissolubles, l’une poussant l’autre, lune faisant valoir l’autre, lune soutenant l’autre, l’une nourrissant l’autre.
La douceur toute armée de fermeté, la fermeté toute armée de douceur.
L’une enfermée dans l’autre, l’autre enfermée dans l’une, comme un double noyau dans un double fruit
90 DES SAINTS I xN N G E N T S
De fermeté.
Une douceur d’autant mieux garantie par la fermeté, une fermeté d’autant mieux garantie par la douceur.
L’une portant l’autre.
Car il n’est point de véritable douceur que fondée sur la fermeté,
Vêtue de fermeté.
Et il n’est point de véritable fermeté que vêtue de dou- ceur.
Quelle douceur, quelle tendresse. Celui qui aime
Entre en la sujétion de celui qui est aimé.
Voilà comme il parle, lui le roi de France.
Il est vrai que c’est à un baron français.
Quel soin de ne point offenser.
De ne meurtrir aucunement, de ne point léser.
De ne point blesser.
De ne laisser aucune trace,
Aucun souvenir de blessure et de meurtrissure.
Quelle attention, quelle dilection.
Quel soin de ne pas donner même une apparence de
tort. Quel soin de ne pas commettre la moindre offense. Lui le roi, parlant pour Dieu et pour lui-même Pour Dieu et pour le roi de France il parle humblement. Il parle comme un tremblant solliciteur. C’est qu’il tremble en effet et c’est qu’il sollicite. Il tremble que son fidèle Joinville ne fasse pas son
salut.
91 L E M Y S T È R i : Va il demande à Joinville, il sollicite que le fidèle « Toi
ville Fasse son salut. Veuille bien faire son salut. Quelle
sollicitation. Il a soin de le prendre à part. Il attend
que les deux frères soient partis. Quelle douceur, quel père parlerait plus doucement à
son fils. Comment me dites-vous hier ce ’/ Et je lui dis que encore lui disais-je. Et il me dit : Vous dites comme hastis musars ;
(comme hâtif musard, comme hâtif étourdi,
comme hâtif étourneau^ ; il feint presque de plaisanter, de commencer sur un Ion
assez plaisant, justement comme un qui a peur, l’récisément comme celui qui va entrer dans le piopos
le plus grave, Qui va causer, qui va traiter de l’intérêt le plus grave) ; (ainsi commencent les joutes les plus redoutables) ; Et le sérieux profond arrive tout aussitôt après. Entre incontinent dans le corps même et dans le texte
de cette plaisante, De cette redoutable entrée. Vous dites comme hktis
musars ; car vous devez savoir que nulle si laide lèpre nt’st comme d’être en péché mortel, pour ce que l’âme qui est en péché mortel est semblable
au diable : par quoi nulle si laide lèpre ne peut être.
92 Et les paroles qui suivent ne sont point indignes, mon
enfant, des plus belles paroles des Évangiles, Des plus grandes paroles de Jésus dans les Évangiles.
Car en imitation de Jésus Il a été donné à des saints de pi’ononcer des paroles
non indignes De Jésus, des paroles de Jésus, Comme en imitation et en l’honneur de Jésus Il a été donné à des martyrs de subir une mort Non indigne de la mort de Jésus. Ainsi ces paroles qui
viennent Ne sont point indignes de la prédication de Jésus même. El bien est vrai que quand Vhomme meurt,
il est quéri de la lèpre du corps ; (comme c’est la même voix que dans les Évangiles,
mon enfant, la même profondeur, La même résonance de la même voix dans la même
profondeur) (c’est qu’aussi c’est la même sainteté. Jésus et les autres
saints. La même commune éternelle sainteté, La même communion des saints) ;
mais quand l'homme qui a fait le péché mortel meurt, il ne sait pas ni n est certain que il ait eu en sa vie telle
repentance que Dieu lui ait pardonné :
par quoi grand peur doit avoir que cette lèpre lui dure tant comme Dieu sera en paradis. Mais les paroles qui
viennent, mon enfant. Ne sont pas indignes du cœur des Évangiles, Des trois paraboles de l’Espérance. Elles sont le reflet, elles sont le report, elles sont le rappel Dans la même résonance et dans la même ligne
93 L E M Y S T 1> R E Des trois paraboles de l’Espérance. Ihi homme avait
deux fils. Un roi avait un baron. Un roi avait un fidèle. Un roi avait un fils. Un roi avait
un féal. Et comme les trois paraboles de l’espérance Sont le cœur peut-être et sans doute et le couronnement
des Evangiles, Ainsi ces paroles de saint Louis qui viennent sont le
cœur peut-être et sans doute et le couronnement Non seulement de saint Louis et de la sainteté de saint
Louis. Mais de toute sainteté peut-être après les Evangiles, De toute sainteté issue des Évangiles. Car elle est le
reflet, et le report, et le rappel De cette unique parabole de l’enfant qui était perdu.
Comme il s’abaisse, le roi de France. Quelle chrétienne humiliation, quelle humiliation de
saint. Celui qui aime Entre dans la dépendance de celui qui est aimé. Quelle
noble humilité. Il ne commande pas, il demande. Il attend, il espère, il reprend doucement. Il prie. Quelle
humilité toute vêtue de noblesse. Si vous prie, fit-il., tant comme je puis, que vous mettiez
i^otre cœur à ce, pour l’amour de Dieu et de moi, que vous aimassiez mieux que tout méchef avînt au
corps, de lèpre et de toute maladie, que ce que le péché mortel vint à lame de vous.
94 DES SAINTS INNOCENTS
Quelle instance, quelle humble instance, quelle noble instance, quelle tendre instance.
Voilà comme le saint parle au pécheur
Pour son salut. Jésus même
N’a jamais été plus tendre au pécheur. C’est que le saint par lui-même sait
Ce que c’est que d’être homme et ce qu’est la faiblesse humaine
Et l’infirmité de l’homme
Et ce que c’est pour l’homme que la tentation
De sa propre faiblesse. CarVesprit est prompt, mais la, chair est faible.
Et moi, dit Dieu, qui suis du côté des saints et nulle- ment du côté des Pharisiens,
Moi qui suis tout au bout du côté des saints
Moi aussi je sais quelle est la faiblesse et l’infirmité de l’homme (c’est moi qui l’ai fait),
Et je parle à Joinville comme saint Louis.
Comment serais-je moins tendre que saint Louis. Comme
lui je tremble Pour leur salut. Comme lui je sollicite, hélas. Pour leur salut. Les Pharisiens veulent que les autres
soient parfaits. Et ils exigent et ils réclament. Et ils ne parlent que de
cela. Mais moi je ne suis pas si exigeant. Parce que je sais ce que c’est que la perfection, je ne
leur en demande pas tant. Parce que je suis parfait et il n’y a que moi qui est
parfait.
95 LE MYSTÈRE Je suis le Toul-Parfait. Aussi je suis moins difficile. Moins exigeant. Je suis le Saint des saints. Je sais ce que c’est. Je sais ce qu’il en coûte. Je sais ce que ça coûte, je sais ce que ça vaut. Les
Pharisiens veulent toujours de la perfection Pour les autres. Chez les autres.
Mais le saint qui veut de la perfection pour lui-même En lui-même Et qui cherche et qui peine dans le labeur et dans les
larmes Et qui obtient quelquefois quelque perfection. Le saint est moins difficile pour les autres. 11 est moins exigeant pour les autres. Il sait ce que c’est. Il est exigeant pour soi, difticile pour soi. C’est plus
difficile.
Les Pharisiens trouvent toujours les autres indignes et
tout le monde indigne. Mais moi qui ne vaux peut-être pas ces hommes de
bien, dit Dieu, Je suis moins difficile, je trouve Que ce Joinville est homme et que c’est saint Louis qui
a trente fois vaincu, Trente fois surmonté, trente fois remonté, trente fois
surpassé la nature dé l’homme. Je trouve que ce Joinville est commun, que c’est un bon
chrétien, un bon pécheur de l’espèce commune, Et que c’est ce saint Louis au contraire qui est trente
fois hors du commun, trente fois saint, trente fois
hors de l’espèce ordinaire.
96 DES SAINTS INNOCENTS Je trouve que ce Joinville n’est pas indigne et même
qu’il est digne, Et que c’est ce saint Louis qui est trente fois digne D’être mon fils dans mon cœur et d’appuyer son épaule Contre mon épaule.
D’ailleurs ce qu’il avait en en Égypte, dit Dieu,
Et ce qu’il attrapa en Tunisie,
Ce grand épuisement de tout son corps
Et cet incoercible
Flux de ventre dont il mourut
Ne valaient pas mieux que cette lèpre qu’il consentait
d’avoir. Il n’y a point de maladie de bonne, dit Dieu. Je lésais,
c’est moi qui les ai faites. C’est pour cela qu’il se fait tant de saints, et des plus
beaux, dans la maladie, Et des plus grands.
Et que tant de saints sortent de la maladie Naturellement comme du ventre de leur mère et que
tant de saintetés Sortent naturellement de la maladie les plus éclatantes,
les plus tendres, les plus chères, les plus lleurissantes
de toutes. Et qu’il y a manière de tourner la maladie et la mort
par la maladie en martyre même.
Pour moi, dit Dieu, quand je vois,
97 innocents. — 7 LE MYSTÈRE
Quand je considère cette maladie qu’est réellement la lèpre,
Cette inexpiable maladie farineuse aux croûtes blanches,
Qui les défait morceau par morceau,
(Qui défait leur corps charnel),
Qu’un homme qui en a vu, réellement.
Qui a vu de la lèpre et des vrais lépreux
Dise tranquillement qu’il aimerait mieux attraper la lèpre que de tomber en péché mortel,
C’est-à-dire dise réellement qu’il aimerait mieux attra- per cette maladie-là que de me déplaire,
J’en suis saisi moi-même, dit Dieu, et je tremble d’admiration
Devant tant d’amour et je suis honteux
D’être tant aimé.
Mon fils qui les aimait tant, comme il avait raison de
les aimer. Qu’un homme, que ce roi qui n’a que ce
corps après tout (enfin ce corps sur terre et qui n’en aura jamais d’autre
sur terre) (et quand il en est dépouillé, — de quel
dépouillement, — c’est une fois pour toutes) Dise tranquillement qu’il aimerait mieux attraper la
lèpre que de tomber en péché mortel. C’est-à-dire dise tranquillement qu’il aimerait mieux
attraper cette maladie-là que de me déplaire, Moi-même je n’en reviens pas, dit Dieu, qu’il y ait un
homme comme ce saint Louis, (et tant d’au très saints et tant d’autres martyrs) Kl je suis confondu d’être tant aimé.
98 DES SAINTS INNOCENTS
Et il faut que ma grâce soit tellement grande.
Et éternellement je serai en reste avec eux Car dans mon paradis même ils m’aimeront éternelle- ment autant.
Je demeure tremblant, dit Dieu, je demeure confondu
de cette preuve d’amour. De tant de preuve d’amour et il n’y a que mon fils Qui n’est point en reste avec eux, car pour eux comme
eux il a souffert Un martyre d’homme. Et il est mort pour eux comme ils sont morts pour lui.
Et qu’il y ait un homme qui ait dit cela non point
comme un propos. Non point comme une lèpre de propos, De discours,
Mais réellement d’une lèpre réelle, De la lèpre non point d’une lèpre de parole, d’une lèpre
de récit, Mais d’une lèpre toute prête, toute proposée.
^9 LE MYSTÈRE Et qu’il n’ait pas dit cela, cette sorte d’énormité, Avec un grand geste, avec éclat, Mais qu’il ait dit cela simplement, Gomme allant de soi, comme une chose ordinaire, Dans le texte même de son propos, dans le tissu ordi- naire de sa vie, Cela c’est la fleur, dit Dieu, cette aisance, Et à cela je reconnais le Français, La race à qui tout est simple et commun et ordinaire, Cette race de toute gentillesse.
Et je reconnais ici la résonance et le i^ang du Français
Et je salue
Leur ordre propre.
Peuple à qui les plus grandes grandeurs
Sont ordinaires.
Je salue ici ta liberté, ta grâce,
Ta courtoisie.
Ta gracieuseté. Ta gratitude. Ta gratuité.
Demandez à ce père si le meilleur moment N’est pas quand ses fils commencent à l’aimer comme des hommes,
100 DES SAINTS INNOCENTS Lui-même comme un homme, librement, Gratuitement, j)eman(iez à ce père dont les enfants grandissent.
Demandez à ce père s’il n’y a point une heure secrète.
Un moment secret,
Et si ce n’est pas
Quand ses fils commencent à devenir des hommes,
Libres,
Et lui-même le traitent comme un homme,
Libre,
L’aiment comme un homme,
Libre,
Demandez à ce père dont les enfants grandissent.
Demandez à ce père s’il n’y a point une élection entre
toutes Et si ce n’est pas Quand la soumission précisément cesse et quand ses
fils devenus hommes L’aiment, (le traitent), pour ainsi dire en connaisseurs, D’homme à homme. Librement,
Gratuitement. L’estiment ainsi.
Demandez à ce père s’il ne sait pas que rien ne vaut Un regard d’homme qui se croise avec un regard
d’homme.
101 L E M ^ S T È R E
Or je suis leur père, dit Dieu, et je connais la condition
de l’homme. C’est moi qui l’ai faite. Je ne leur en demande pas trop. Je ne demande que
leur cœur. Quand j’ai le cœur, je trouve que c’est bien. Je ne suis
pas difficile.
Toutes les soumissions d’esclaves du monde ne valent
pas un beau regard d’homme libre. Ou plutôt toutes les soumissions d’esclaves du monde
me répugnent et je donnerais tout Pour un beau regard d’homme libre. Pour une belle obéissance et tendresse et dévotion
d’homme libre, Pour un regard de saint Louis, Et même pour un regard de Joinville, Car Joinville est moins saint mais il n’est pas moins
libre,
(Et il n’est pas moins chrétien). Et il n’est pas moins gratuit. 102 DES SAINTS INNOCENTS Et mon fils est mort aussi pour Joinville. A cette liberté, à cette gratuité j’ai tout sacrifié, dit
Dieu, Ace goût que j’ai d’être aimé par des hommes libres, Librement, Gratuitement,
Par de vrais hommes, virils, adultes, fermes. Nobles, tendres, mais d’une tendresse ferme. Pour obtenir cette liberté, cette gratuité j’ai tout sacrifié, Pour créer cette liberté, cette gratuité, Pour faire jouer cette liberté, cette gratuité.
Pour lui apprendre la liberté.
Or je n’ai pas trop de toute ma Sagesse
Pour lui apprendre la liberté.
Je n’ai pas trop de toute la Sagesse de ma Providence.
Et de la duplicité même de ma Sagesse pour ce double enseignement.
Quelle mesureil faut quejegarde,etcomment la calculer.
Quel autre pourrait la calculer. Et comme il faut que je sois double
Et comme il faut que je compose prudemment ce dou- blement,
(\’oilà qui va encore scandaliser nos Pharisiens),
Comme il faut que je calcule prudemment cette duplicité même.
Quelle ne faut-il pas que soit ma prudence. Il faut créer, il faut enseigner cette liberté
103 LE MYSTÈRE
Sans exposeï’ leur salut. Car si je les soutiens trop Ils n’apprennent jamais à nag-er. Mais si je ne les soutiens pas juste au bon moment, Ils piquent du nez, ils boivent un mauvais bouillon, ils
plongent Et il ne faut pas qu’ils sombrent IJans cet océan de turpitudes.
.le suis leur père, dit Dieu, je suis roi. ma situation est
exactement la même, .le suis exactement comme ce roi, qui était je pense un
roi d’Ang-leterre, Qui ne voulut point envoyer de secours, aucune aide A son fils engagé dans une mauvaise bataille, Parce qu’il voulait que l’enfant Gagnât lui-même ses éperons de chevalier. Il faut qu’ils gagnent le ciel eux-mêmes et qu’ils fassent
eux-mêmes leur salut. Tel est l’ordre, tel est le secret, tel est le mystère. Or
dans cet ordre, et dans ce secret, et dans ce mystère Nos Français sont avancés entre tous. Ils sont mes
témoins. Préférés.
Ce sont eux qui marchent le plus tout seuls. Ce sont eux qui marchent le plus eux-mêmes. Entre tous ils sont libres et entre tous ils sont gratuits. Ils n’ont pas besoin qu’on leur explique vingt fois la
même chose. Avant qu’on ait fini de parler, ils sont partis. Peuple intelligent. Avant qu’on ait fini de parler, ils ont compris.
104 DES SAINTS INNOCENTS
Peuple laborieux,
Avant qu’on ait fini de parler, l’œuvre est faite.
Peuple militaire,
Avant qu’on ait fini de parler, la bataille est donnée.
Peuple soldat, dit Dieu, rien ne vaut le Français dans la bataille.
(Et ainsi rien ne vaut le Français dans la croisade).
Ils ne demandent pas toujours des ordres et ils ne demandent pas toujours des explications sur ce qu’il faut faire et sur ce qui va se passer.
ils trouvent tout d’eux-mêmes, ils inventent tout d’eux- mêmes, à mesure qu’il faut.
ils savent tout tout seuls. On n’a pas besoin de leur envoyer des ordres à chaque instant.
Ils se débrouillent tout seuls. Ils comprennent tout seuls. En pleine bataille. Ils suivent l’événement.
Ils se modifient suivant l’événement. Ils se plient à l’événement. Ils se moulent sur l’événement. Ils guet- tent, ils devancent l’événement.
Ils se retournent, ils savent toujours ce qu’il faut faire sans aller demander au général.
Sans déranger le général. Or il y a toujours la bataille, dit Dieu,
105 LE MYSTERE
C’est embêtant, dit Dieu. Quand il n’y aura plus ces
Français, Il y a des choses que je fais, il n’y aura plus personne
pour les comprendre.
Peuple, les peuples de la terre te disent léger
Parce que tu es un peuple prompt.
Les peuples pharisiens te disent léger
Parce que tu es un peuple vite.
Tu es arrivé avant que les autres soient partis.
Mais moi je t’ai pesé, dit Dieu, et je ne t’ai point trouvé
léger. peuple inventeur de la cathédrale, je ne t’ai point
trouvé léger en foi. peuple inventeur de la croisade je ne t’ai point trouvé
léger en charité. Quant à l’espérance, il vaut mieux ne pas en parler, il
n’y en a que pour eux.
Tels sont nos Français, dit Dieu. Ils ne sont pas sans
défauts. Il s’en faut. Ils ont même beaucoup de
défauts. Ils ont plus de défauts que les autres. Mais avec tous leurs défauts je les aime encore mieux
que tous les autres avec censément moins de défauts. Je les aime comme ils sont. Il n’y a que moi, dit Dieu,
qui suis sans défauts. (Mon fils et moi. Un Dieu avait
un fils.
106 DES SAINT^^ INNOCENTS
Et comme créatures il n’y en a que trois qui aient été sans défauts.
Sans compter les anges.
Et c’est Adam et Eve avant le péché.
Et c’est la Vierge temporellement et éternellement.
Dans sa double éternité.
Et deux femmes seulement ont été pures étant char- nelles.
ICt ont été charnelles étant pures.
Et c’est Eve et Marie.
Eve jusqu’au péché.
Marie éternellement.
Nos Français sont comme tout le monde, dit Dieu. Peu
de saints, beaucoup de pécheurs. Un saint, trois pécheurs. Kt trente pécheurs. Et trois
cents pécheurs. Et plus. Mais j’aime mieux un saint qui a des défauts qu’un
pécheur qui n’en a pas. Non, je veux dire : J’aime mieux un saint qui a des défauts qu’un neutre
qui n’en a pas. rJe suis ainsi. Un homme avait deux fils.) Or ces Français, comme ils sont, ce sont mes meilleurs
serviteurs. Ils ont été, ils seront toujours mes meilleurs soldats
dans la croisade. Or il y aui’a toujours la croisade. Enfin ils me plaisent. C’est tout dire. Ils ont du bon et
du mauvais. Ils ont du pour et du contre. Je connais l’homme.
107 LE MYSTÈRE
.le sais trop ce qu’il faut demander à rhomme.
Et surtout ce qu’il ne faut pas lui demander. (Si quelqu’un le sait, c’est moi.
Depuis que l’ayant créé à mon image et à ma ressem- blance.
Par le mystère de cette liberté ma créature
Je lui abandonnai dans mon royaume
Une part de mon g’ouvernement même.
Une part de mon invention.