Le Porche du mystère de la deuxième vertu (page 4)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Porche du mystère de la deuxième vertu · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

(Soit dit sans les offenser).

Il y a un grand danger et il faut monter plus haut.

Il vaut mieux avoir affaire au bon Dieu qu’à ses saints.

(Et elle, qui les avait pris, elle était

Si touchante et si pure.

Mater Dei, mère de Dieu,

Mère de Jésus et de tous les hommes ses frères.

Les frères de Jésus.)

Il faut monter directement jusqu’au bon Dieu et à la sainte Vierge.

(Et elle, qui les avait pris, elle avait

Tant d’enfants sur les bras.

Tous les enfants des hommes.

Depuis ce petit premier qu’elle avait porté dans ses bras.

Ce petit homme qui riait comme un bijou.

Et qui depuis lui avait causé tant de tourment.

Parce qu’il était mort pour le salut du monde.)

Et elle, qui les avait pris, elle était

Si ardente et si pure. Il y a des jours où on sent bien que l’on ne peut plus se contenter des saints ordinaires.

Que les saints ordinaires ne suffisent plus. Et elle, qui les avait pris, elle était

Si jeune et si puissante.

Si puissante auprès de Dieu.

Si puissante auprès du Tout-Puissant.

Et elle, qui les avait pris, elle était

Si chargée de douleurs.

Et elle en avait tant vu depuis ce petit bonhomme.

Qui riait en tétant.

Car il y a longtemps qu’elle n’est plus la mère des Sept Douleurs.

Les sept douleurs c’était pour commencer.

Et il y a longtemps qu’elle est et que nous l’avons faite

La mère des septante et des septante fois septante douleurs.

Pendant que lui, qui les avait remis, il s’en allait la tête libre et les yeux clairs.

Comme un homme qui a fait un bon marché.

Insoucieux, les sourcils défroncés, le front desserré.

Le front débandé.

Comme un homme qui vient d’échapper à un grand danger.

Et vraiment il venait d’échapper au plus grand de tous les dangers.

Et elle, qui les avait pris, elle était

Si éternellement soucieuse.

Et elle les avait pris en tutelle et en charge.

(Après tant d’autres, avec tant d’autres).

Et en commende pour l’éternité.

Et ainsi elle qui n’est point seulement

Toute foi et toute charité.

Mais aussi qui est toute espérance.

Et cela est sept fois plus difficile.

Comme c’est aussi sept fois plus gracieux.

Ainsi elle elle a pris en charge et en tutelle.

Et en commende pour l’éternité.

La jeune vertu Espérance.

Il faut dire la vérité. C’est pourtant un bien grand saint que saint Marcel.

Et un bien grand patron.

(Bien qu’on ne sache pas au juste ce qu’il a fait. Mais il ne faut pas le dire.

Et il y en a peut-être même eu plusieurs.

Mais enfin il a été un grand saint, mettons même un saint, c’est déjà beaucoup).

Mais il y a des jours où il faut aller plus haut.

Il ne faut pas avoir peur de dire la vérité. C’est pourtant une bien grande sainte que sainte Germaine.

Et une bien grande patronne. Et qui doit être bien puissante.

(Bien qu’on ne sache pas au juste ce qu’elle a fait. Mais il ne faut pas le dire.)

Mais qu’est-ce que ça fait, elle a fait au moins qu’elle a été une sainte et une grande sainte. Et c’est déjà beaucoup.

C’est déjà tout.

Être seulement une sainte, c’est déjà tout.

Et il y a son compère saint Germain, qui peut servir, né à Auxerre, évêque d’Auxerre, qui aura cette gloire éternelle

D’avoir consacré à Dieu notre grande sainte et notre grande patronne et notre grande amie.

Sainte Geneviève

qui était une simple bergère.

Saint Germain, dit l’Auxerrois, né à Auxerre, évêque d’Auxerre,

Évêque et saint du temps des armées barbares,

Et du refoulement des armées barbares,

Évêque et saint de France,

Et qui peut servir de patron.

D’un très grand patron.

Et cette sainte Geneviève, née à Nanterre.

Parisienne, patronne de Paris.

Patronne et sainte de France voilà de grands patrons et de grands saints.

Saint Marcel, saint Germain, sainte Geneviève.

Pourtant il y a des jours où les plus grandes amitiés ne suffisent pas.

Ni Marcel ni Geneviève,

Geneviève notre grande amie.

Ni les plus grands patronages ni les plus grandes saintetés.

Il y a des jours où les patrons et les saints ne suffisent pas.

Les plus grands patrons et les plus grands saints.

Les patrons ordinaires, les saints ordinaires.

Et où il faut monter, monter encore, monter toujours ; toujours plus haut, aller encore.

Jusqu’à la dernière sainteté, la dernière pureté, la dernière beauté, le patronage dernier.

Il faut avoir le courage de dire la vérité. Saint Pierre est un grand saint et un grand patron entre tous les patrons.

(On sait très bien ce qu’il a fait, celui-là, mais il vaut peut-être mieux ne pas trop en parler).

Mais c’est bien certes un très grand patron.

Car il fut la pierre de l’angle.

Et les Portes de l’Enfer ne prévaudront point contre elle.

Tu es Petrus, et super hanc petram.

Et éternellement il est Pierre et sur cette pierre.

Et pour celui qui veut entrer au Paradis c’est bien le plus grand patron que l’on puisse inventer.

Car il est à la porte et il a la porte et il est le « portier et il a les clefs.

Il est le Portier éternel et le Porte-clefs éternel.

Il porte à la ceinture le gros trousseau de clefs.

Et pourtant je te jure que ce n’est pas un gardien de prison.

Car il est le gardien de l’éternelle Liberté.

Et dans une prison, d’une prison les prisonniers voudraient bien se sauver.

Mais au paradis au contraire ceux qui sont dans le paradis ne sont pas près de s’en aller.

Il n’y a pas de danger qu’ils demandent à s’en aller.

Il faudrait les payer cher pour qu’ils s’en aillent.

Ils ne voudraient pas donner leur place à d’autres.

Par conséquent on ne pourrait pas trouver un meilleur patron que saint Pierre.

Mais il vient un jour, il vient une heure.

Il vient un moment où saint Marcel et sainte Germaine.

Et saint Germain lui-même et notre grande amie cette grande sainte Geneviève.

Et ce grand saint Pierre lui-même ne suffit plus.

Et où il faut résolument faire ce qu’il faut faire.

Alors il faut prendre son courage à deux mains.

Et s’adresser directement à celle qui est au-dessus de tout.

Être hardi. Une fois. S’adresser hardiment à celle qui est infiniment belle.

Parce qu’aussi elle est infiniment bonne.

À celle qui intercède.

La seule qui puisse parler avec l’autorité d’une mère.

S’adresser hardiment à celle qui est infiniment pure.

Parce qu’aussi elle est infiniment douce.

À celle qui est infiniment noble.

Parce qu’aussi elle est infiniment courtoise.

Infiniment accueillante.

Accueillante comme le prêtre qui au seuil de l’église va au devant du nouveau-né jusqu’au seuil.

Au jour de son baptême.

Pour l’introduire dans la maison de Dieu.

À celle qui est infiniment riche.

Parce qu’aussi elle est infiniment pauvre.

À celle qui est infiniment haute.

Parce qu’aussi elle est infiniment descendante.

À celle qui est infiniment grande.

Parce qu’aussi elle est infiniment petite.

Infiniment humble.

Une jeune mère.

À celle qui est infiniment jeune.

Parce qu’aussi elle est infiniment mère.

À celle qui est infiniment droite.

Parce qu’aussi elle est infiniment penchée.

À celle qui est infiniment joyeuse.

Parce qu’aussi elle est infiniment douloureuse.

Septante et sept fois septante fois douloureuse.

À celle qui est infiniment touchante.

Parce qu’aussi elle est infiniment touchée.

À celle qui est toute Grandeur et toute Foi.

Parce qu’aussi elle est toute Charité.

À celle qui est toute Foi et toute Charité.

Parce qu’aussi elle est toute Espérance.

Heureusement que les saints ne sont point jaloux les uns des autres.

Il ne faudrait plus que ça.

Ça serait un peu fort.

Et ensemble heureusement qu’ils ne sont point jaloux de la sainte Vierge.

C’est même ce que l’on nomme la communion des saints.

Ils savent bien quelle elle est et qu’autant l’enfant l’emporte sur l’homme en pureté.

Autant et septante fois autant elle l’emporte sur eux en pureté.

Autant l’enfant l’emporte sur l’homme en jeunesse.

Autant et septante fois autant elle l’emporte sur les saints, (sur les plus grands saints même), en jeunesse et en enfance.

Autant l’enfant l’emporte sur l’homme en espérance.

Autant et septante fois autant elle l’emporte sur les saints, (sur les plus grands saints mêmes), en foi, en charité, en espérance.

L’homme n’est rien auprès de l’enfant en pureté, en jeunesse, en espérance.

En enfance.

En innocence.

En ignorance.

En impuissance.

En nouveauté.

Ainsi, autant et septante fois autant les saintes et les saints, les plus grandes saintes et les plus grands saints

Ne sont rien auprès d’elle en enfance et en pureté.

En innocence et en jeunesse.

En ignorance, en impuissance, en nouveauté.

En foi, en charité, en espérance.

Geneviève, mon enfant, était une simple bergère.

Jésus aussi était un simple berger.

Mais quel berger mon enfant.

Berger de quel troupeau. Pasteur de quelles brebis.

En quel pays du monde.

Pasteur des cent brebis qui sont demeurées dans le bercail, pasteur de la brebis égarée, pasteur de la brebis qui revient,

Et qui pour l’aider à revenir, car ses jambes ne peuvent plus la porter,

Ses jambes fourbues,

La prend doucement et la rapporte lui-même sur ses épaules,

Sur ses deux épaules,

Doucement ployée en demie couronne autour de sa nuque,

La tête de la brebis doucement appuyée ainsi sur son épaule droite,

Qui est le bon côté,

Sur l’épaule droite de Jésus,

Qui est le côté des bons,

Et le corps demi roulé tout autour autour du col et autour de la nuque,

Autour du cou en demi-couronne,

Comme un foulard en laine qui tient chaud.

Ainsi la brebis même tient chaud à son propre pasteur,

La brebis en laine.

Les deux pieds de devant bien et dûment tenus dans la main droite,

Qui est le bon côté,

Tenus et serrés,

Doucement mais ferme,

Les deux pieds de derrière bien et dûment tenus dans la main gauche,

Doucement mais ferme,

Comme on tient un enfant quand on joue à le porter à califourchon

Sur les deux épaules,

La jambe droite dans la main droite, la jambe gauche dans la main gauche.

Ainsi le Sauveur, ainsi le bon pasteur, ce qui veut dire le bon berger

Rapporte à califourchon cette brebis qui s’était perdue,

qui allait se perdre

Pour que les pierres du chemin ne meurtrissent plus ses pieds meurtris.

Parce qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour ce pécheur qui s’en revient,

Que pour cent justes qui ne seront point partis.

Car les cent justes qui ne seront point partis ils seront restés.

Ils ne seront restés que en foi et en charité.

Mais ce pécheur qui est parti et qui a failli se perdre

Par son départ même et parce qu’il allait manquer à l’appel du soir

Il a fait naître la crainte et ainsi il a fait jaillir l’espérance même

Au cœur de Dieu même,

Au cœur de Jésus

Le tremblement de la crainte et le frisson,

Le frémissement de l’espérance.

Par cette brebis égarée Jésus a connu la crainte dans l’amour.

Et ce que la divine espérance met de tremblement dans la charité même.

Et Dieu a eu peur d’avoir à la condamner.

Par cette brebis et parce qu’elle ne rentrait point au bercail et parce qu’elle allait manquer à l’appel du soir,

Jésus comme un homme a connu l’inquiétude humaine,

Jésus fait homme,

Il a connu ce que c’est que l’inquiétude au cœur même de la charité,

L’inquiétude rongeante au cœur d’une charité ainsi véreuse,

Mais ainsi aussi il a connu ce que c’est que la toute première pointe de la poussée de l’espérance.

Quand la jeune vertu espérance commence à pousser au cœur de l’homme,

Sous la rude écorce,

Comme un premier bourgeon d’avril.

Ainsi Geneviève était bergère mais Marie

Est la mère du berger même

Et tant qu’il y aura un bercail,

C’est-à-dire une bergerie,

Elle est la mère du berger éternel.

Adonc il faut quelque jour une fois remonter

À celle qui intercède.

Après Marcel et Germaine et Germain,

Geneviève et saint Pierre.

Après les patrons, les patronnes, les saints,

Après la patronne éternelle de Paris.

Et même après le patron éternel de Rome

Il faut monter

À celle qui est la plus imposante.

Parce qu’aussi elle est la plus maternelle.

À celle qui est infiniment blanche.

Parce qu’aussi elle est la mère du Bon Pasteur,

de l’Homme qui a espéré.

(Et il avait bien raison d’espérer, puisqu’il a réussi à rapporter la brebis).

À celle qui est infiniment céleste.

Parce qu’aussi elle est infiniment terrestre.

À celle qui est infiniment éternelle.

Parce qu’aussi elle est infiniment temporelle.

À celle qui est infiniment au-dessus de nous.

Parce qu’aussi elle est infiniment parmi nous.

À celle qui est la mère et la reine des anges.

Parce qu’aussi elle est la mère et la reine des hommes.

Reine des deux, régente terrienne.

(Empérière des infernaux palus).

À celle qui est Marie.

Parce qu’elle est pleine de grâce.

À celle qui est pleine de grâce

Parce qu’elle est avec nous.

À celle qui est avec nous.

Parce que le Seigneur est avec elle.

À celle qui intercède.

Parce qu’elle est bénie entre toutes les femmes.

Et que Jésus, le fruit de son ventre, est béni.

À celle qui est pleine de grâce.

Parce qu’elle est pleine de grâce.

Celle qui est infiniment reine

Parce qu’elle est la plus humble des créatures.

Parce qu’elle était une pauvre femme, une misérable femme, une pauvre juive de Judée.

À celle qui est infiniment loin

Parce qu’elle est infiniment près.

À celle qui est la plus haute princesse

Parce qu’elle est la plus humble femme.

À celle qui est la plus près de Dieu

Parce qu’elle est la plus près des hommes.

À celle qui est infiniment sauve

Parce qu’à son tour elle sauve infiniment.

À celle qui est la plus agréable à Dieu.

À celle qui est pleine de grâce

Parce qu’aussi elle est pleine d’efficace

Maintenant.

Et parce qu’elle est pleine de grâce et pleine d’efficace

Et à l’heure de notre mort ainsi soit-il.

D’avoir conçu et d’avoir enfanté,

D’avoir nourri et d’avoir porté

L’Homme qui a craint,

L’Homme qui a espéré.

(Et il avait bien raison d’espérer, puisqu’il a réussi à sauver tant de saintes et tant de saints. Au moins pour commencer. En somme enfin il a réussi tout de même).

À celle qui est la seule Reine

Parce qu’elle est la plus humble sujette.

À celle qui est la première après Dieu

Parce qu’elle est la première avant l’homme.

La première avant les hommes et les femmes.

La première avant les pécheurs.

La première avant les saintes et les saints.

La première avant l’homme charnel.

Et aussi bien la première avant les anges mêmes.

Écoute, mon enfant, je vais t’expliquer, écoute-moi bien,

je vais t’expliquer pourquoi,

comment, en quoi

la sainte Vierge est une créature unique, rare,

D’une rareté infinie,

Entre toutes précellente,

Unique entre toutes les créatures.

Suis-moi bien. Je ne sais si tu me comprendras bien.

Toute la création était pure. Suis-moi bien.

(En somme Jésus a réussi, il ne faut pas être trop difficile.

Il ne faut pas être trop exigeant.

Avec la vie.

Puisqu’il a tout de même pu rapporter, rassembler cette gerbe de saints.

Que montant il a jetée aux pieds de son père.

Et les âmes des justes qu’il avait parfumées de ses vertus).

Donc toute la création était pure.

Comme elle était sortie, comme elle avait jailli pure et jeune et neuve des mains de son Créateur.

Mais le péché de Satan séduisit, corrompit la moitié des anges.

Et le péché d’Adam séduisit, corrompit dans le sang la totalité des hommes.

De sorte qu’il n’y avait plus de pur que la moitié des anges.

Et rien des hommes,

Personne des hommes,

Dans toute la création,

De la pureté native, de la jeune pureté, de la pureté première, de la pureté créée, de la pureté enfant, de la pureté de la création même.

Quand fut créée cette créature unique.

Bénie entre toutes les femmes,

Infiniment unique, infiniment rare,

Maintenant.

Infiniment agréable à Dieu.

Et à l’heure de notre mort ainsi soit-il,

Précellente entre toutes.

Quand enfin, quand un jour des temps fut créée pour l’éternité,

Pour le salut du monde cette créature unique.

Pour être la Mère de Dieu.

Pour être femme et pourtant pour être pure.

Écoute-moi bien, mon enfant, suis-moi bien, c’est difficile à t’expliquer.

En quoi elle est à ce point une créature unique. Mais suis-moi bien.

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