Le Porche du mystère de la deuxième vertu (page 5)
À toutes les créatures il manque quelque chose.
Non seulement qu’elles ne sont point le Créateur,
Dieu leur créateur.
(Ceci c’est dans l’ordre.
C’est l’ordre même).
Qu’elles ne sont point leur propre Créateur.
Mais en outre il leur manque toujours quelque chose.
À celles qui sont charnelles il manque précisément d’être pures.
Nous le savons.
Mais à celles qui sont pures il manque précisément d’être charnelles.
Il faut le savoir.
Et à elle au contraire il ne manque rien.
Sinon vraiment d’être Dieu même.
D’être son Créateur.
Mais ceci c’est l’ordre).
Car étant charnelle elle est pure.
Mais, étant pure, aussi elle est charnelle.
Et c’est ainsi qu’elle n’est pas seulement une femme unique entre toutes les femmes.
Mais qu’elle est une créature unique entre toutes les créatures.
Littéralement la première après Dieu. Après le Créateur.
Aussitôt après.
Celle que l’on trouve en descendant, aussitôt que l’on descend de Dieu
Dans la céleste hiérarchie.
Dans ce désastre. Dans ce défaut. Dans ce manque.
Dans ce désastre de la moitié des anges et de la totalité des hommes il n’y avait plus rien de charnel qui fût pur,
De la pureté de naissance.
Quand un jour cette femme naquit de la tribu de Juda
Pour le salut du monde
Parce qu’elle était pleine de grâce.
Et en outre Joseph était de la maison de David
Qui était la maison de Jacob.
Quand elle naquit toute pleine de son innocence première.
Aussi pure que Ève avant le premier péché.
Voyez à ne pas mépriser un de ces petits : en effet je vous le dis, que leurs anges dans les deux voient toujours la face de mon Père, qui est aux cieux.
En effet le Fils de l’homme est venu sauver ce qui avait péri.
Que vous semble ? Si quelqu’un avait cent brebis, et que l’une d’elles se soit perdue en route ;
(Trompée de chemin) ;
est-ce qu’il ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf dans les montagnes, et ne va pas chercher celle qui s’est perdue ?
Et s’il a eu le bonheur de la trouver : En vérité je vous le dis, qu’il se réjouit sur elle plus que sur les quatre-vingt-dix-neuf, qui ne se sont pas perdues.
Ainsi n’est pas la volonté devant votre Père, qui est aux deux, que périsse un seul de ces petits.
Le Bon Pasteur c’est-à-dire le bon berger.
Par elle il a connu l’inquiétude.
Par celle-ci qui n’est point restée avec les quatre-vingt-dix-neuf autres.
La mortelle inquiétude.
(La dévorante inquiétude au cœur de Jésus).
L’inquiétude de ne pas la retrouver. De ne pas savoir.
De ne la retrouver jamais. L’humaine inquiétude.
La mortelle inquiétude d’avoir à la condamner.
Mais enfin il est sauvé.
Lui-même le sauveur il est sauvé.
Il est sauvé d’avoir à la condamner.
Comme il respire.
Ça en fait toujours une de sauvée.
Il n’aura point à condamner cette âme.
Par cette petite brebis qui s’était seulement trompée de chemin,
(Ça peut arriver à tout le monde),
et erraverit una ex eis,
et c’est arrivé aux plus grands saints
De prendre le chemin du péché
Par cette petite brebis d’âme homme, fait homme, il a connu l’inquiétude d’homme.
Mais par cette sotte de petite brebis d’âme (qui lui a fait une si grande peur) homme, fait homme, il a connu l’espérance d’homme.
Par cette petite brebis de rien du tout qui s’était égarée, par cette créature brebis
Homme, fait homme, il a connu la bourgeonnante espérance,
Le bourgeonnement de l’espérance qui pointe au cœur plus douce que le fin bourgeon d’avril.
À toutes les créatures il manque quelque chose, et non point seulement de n’être pas Créateur.
À celles qui sont charnelles, nous le savons, il manque d’être pures.
Mais à celles qui sont pures, il faut le savoir, il manque d’être charnelles.
Une seule est pure étant charnelle.
Une seule est charnelle ensemble étant pure.
C’est pour cela que la sainte Vierge n’est pas seulement la plus grande bénédiction qui soit tombée sur la terre.
Mais la plus grande bénédiction même qui soit descendue dans toute la création.
Elle n’est pas seulement la première entre toutes les femmes,
Bénie entre toutes les femmes,
Elle n’est pas seulement la première entre toutes les créatures,
Elle est une créature unique, infiniment unique, infiniment rare.
Une seule et nulle autre ensemble charnelle et pure. Car du côté des anges
Les anges seraient bien purs, mais ils sont de purs esprits, ils ne sont point charnels.
Ils ne savent point ce que c’est que d’avoir un corps, que d’être un corps.
Ils ne savent point ce que c’est que d’être cette pauvre créature.
Charnelle.
Un corps pétri du limon de cette terre.
Charnelle.
Ils ne connaissent point cette liaison mystérieuse, cette liaison créée,
Infiniment mystérieuse,
De l’âme et du corps.
Car Dieu n’a pas créé seulement l’âme et le corps.
L’âme immortelle et le corps mortel mais qui ressuscitera.
Mais il a créé aussi, d’une tierce création il a créé
Ce lien mystérieux, ce lien créé,
Cet attachement, cette liaison du corps et de l’âme,
D’un esprit et d’une matière,
De l’immortel et du mortel mais qui ressuscitera
Et l’âme est liée à la boue et à la cendre.
À la boue quand il pleut et à la cendre quand il fait sec.
Et pourtant liée ainsi il faut que l’âme fasse son salut.
Comme un bon cheval de labour, comme une bête loyale et vigoureuse, comme une grosse bête lorraine qui tire la charrue.
De sa vigueur et de sa force il ne faut pas seulement qu’elle se meuve elle-même, qu’elle se tire, qu’elle se traîne elle-même.
Qu’elle se porte sur ses quatre pieds.
Mais de cette même vigueur et force il faut aussi qu’elle meuve et qu’elle tire et qu’elle traîne l’inerte charrue.
Inerte sans elle, qui ne peut pas se mouvoir toute seule, se tirer, se traîner toute seule,
Se mouvoir, se traîner, se tirer sans elle.
Inerte sans elle mais laborieuse avec elle, travailleuse par elle, agissante par elle.
Cette charrue qui derrière elle laboure la terre lorraine.
(Mais qui la laboure à une condition, c’est qu’on la tire).
Comme le cheval de labour, la bonne bête doit non seulement se porter et se mouvoir elle-même,
Sur ses quatre jambes, sur ses quatre pieds,
Mais ensemble traîner cette charrue qui, ainsi animée, derrière elle laboure la terre,
Ainsi l’âme, cette bête de labour, et d’un labour terrestre,
D’un labour charnel,
Non seulement l’âme doit se mouvoir et se porter sur les quatre vertus,
Se tirer et se traîner elle-même.
Mais il faut qu’elle meuve et qu’elle porte,
Encore il faut qu’elle tire et qu’elle traîne
Ce corps enfoncé dans la terre qui laboure derrière elle la glèbe de la terre.
Ce corps inerte, sans elle inanimé.
Inerte sans elle, laborieux par elle,
Qui animé par elle travailleur peut labourer cette terre,
Réussit à la labourer.
Il ne faut pas seulement qu’elle fasse son salut, elle pour elle, elle pour soi.
Il faut aussi qu’elle fasse son salut pour lui, son salut à elle l’âme pour lui le corps.
Et il faut qu’elle fasse ensemble son salut à lui qui ressuscitera.
Leur commun salut, ensemble leur double salut pour qu’après le jugement dernier,
Aussitôt après,
Ensemble ils participent à la commune félicité éternelle,
Elle l’immortelle, et lui le mortel et le mort mais le ressuscité,
Lui étant seulement devenu un corps glorieux.
Comme les deux mains sont jointes dans la prière,
Et l’une n’est pas plus injuste que l’autre,
Ainsi le corps et l’âme sont comme deux mains jointes.
Et l’un et l’autre ensemble ils entreront ensemble dans la vie éternelle.
Et ils seront deux mains jointes, ensemble, pour ce qui est infiniment plus que la prière.
Et infiniment plus que le sacrement.
Ou tous les deux ensemble ils retomberont comme deux poignets liés
Pour une captivité éternelle.
Comme un bon laboureur pour labourer cette lourde terre,
Qui poisse au soc de la charrue,
Attelle au cheval vigoureux la charrue (elle-même vigoureuse,
Mais en elle-même inerte),
(Et il ne met pas la charrue devant les bœufs),
Ainsi le Seigneur Dieu pour labourer cette charnelle terre,
Cette grasse terre qui poisse au corps et au cœur de l’homme,
Cette lourde terre,
Cette terrestre terre,
Et terrienne,
(Reine des cieux, régente terrienne),
Ainsi le Seigneur Dieu a attelé le corps à l’âme.
Et comme il faut que le cheval de labour tire pour lui-même et pour la charrue,
Ainsi il faut que l’âme tire aussi pour elle-même et pour le corps,
Qu’elle fasse son salut, leur salut, pour elle-même et pour le corps.
Car nul des deux, ni l’un ni l’autre ne sera sauvé sans l’autre.
Nous n’avons pas le choix. Il faut être deux mains jointes ou deux poignets liés.
Deux mains jointes qui montent jointes pour la félicité.
Deux poignets liés qui retombent liés pour la captivité.
Ni les mains ne seront disjointes ni les poignets ne seront déliés.
Car Dieu a lui-même attaché l’immortel au mortel.
Et au mort mais qui ressuscitera.
Voilà ce que les anges, mon enfant, ne connaissent pas.
Je veux dire voilà ce qu’ils n’ont pas éprouvé.
Ce que c’est que d’avoir ce corps ; d’avoir cette liaison avec ce corps ; d’être ce corps.
D’avoir cette liaison avec la terre, avec cette terre, d’être cette terre, le limon et la poussière, la cendre et la boue de la terre,
Le corps même de Jésus.
Ainsi il faut que l’âme ne fasse pas seulement pour elle, il faut qu’elle fasse non pas seulement pour soi.
Mais il faut qu’elle fasse aussi pour son serviteur le corps.
Comme un homme riche qui vient à vouloir passer sur un pont.
Il paye au péager qui a une petite guérite à l’entrée du pont.
Il paye un sou pour lui et ensemble un sou aussi pour son serviteur qui le suit.
Ainsi il faut que l’âme paye pour l’âme et le corps, il faut que l’âme fasse pour l’âme et le corps.
Car c’est toujours elle, l’âme, qui est un homme riche,
Et lui le pauvre corps il a beau faire, il a beau dire, avec tout son orgueil il ne sera jamais qu’une pauvre créature
Et c’est toujours lui qui a tort.
(Même quand il a raison).
Surtout quand il a raison.
Voilà, mon enfant, ce que les anges ne connaissent point, je veux dire ce qu’ils n’ont point éprouvé.
Les péchés de la chair et les uniques rémissions de la chair.
Les péchés qui sont de la chair et qui ne sont que de la chair.
Et que toute créature ignore qui n’est point charnelle.
Les péchés de la chair et de la terrestre terre que les anges ne connaissent que pour en avoir entendu parler.
Comme une histoire d’un autre monde.
Et presque pour ainsi dire d’une autre création.
Les péchés charnels que les anges ne connaissent point.
Je veux dire qu’ils n’ont point éprouvés.
Les péchés du corps et du cœur terrestre.
(Rachetés par le corps et par le cœur).
Les péchés de la chair et du sang.
(Rachetés par la chair et par le Sang).
Les péchés terrestres.
Les péchés terriens.
Les péchés terreux.
Les péchés de la glèbe.
Et de la terrestre terre.
Le premier péché charnel, quand dans un coup brusque le sang vous monte et vous bat aux tempes, dans un coup de colère.
Dans un mouvement de colère.
Le péché de colère.
Le deuxième péché charnel, mon enfant, le plus grand péché qui soit jamais tombé dans le monde.
Quand le sang s’affaisse dans le cœur, le péché de désespoir.
Et sur le chemin du désespoir, mon enfant, la plus grande tentation qui ait jamais passé dans le monde.
Quand le sang tremble et s’affole dans le cœur.
La plus grande tentation charnelle.
Mais est-ce bien une tentation.
La tentation de la mortelle inquiétude.
Quand le Pasteur même eut peur et trembla dans son cœur
D’avoir à la condamner, à la perdre, je veux dire à la laisser perdue.
La peur mortelle, la mortelle inquiétude d’avoir à condamner à mort.
Exactement je veux dire d’avoir à laisser condamnée à mort.
In montibus, dans les montagnes, quand il eut peur de ne jamais la retrouver.
D’être forcé
De la laisser perdue dans la nuit d’une mort
Éternelle.
Les péchés de la chair, mais les rémissions de la chair,
Ils ne connaissent pas non plus les rémissions charnelles.
Cette rémission infinie, éternelle et d’un seul coup.
Et ensemble inséparablement temporelle et charnelle.
Quand tout le péché du monde ensemble et d’un seul coup
Fut racheté par la mise en croix d’un corps d’homme.
Quand les épines de la couronne d’épines firent dégoutter du front sur la face des gouttes d’un sang d’homme.
Quand les quatre clous des membres firent dégoutter par terre et sur le bois de la croix un sang d’homme.
Quand la lance romaine, perçant un flanc d’homme, fit couler sur le flanc un sang d’homme.
Et précédant cette rémission totale même
Et globale
Comme le dauphin dans le cortège du roi précède le globe de l’empire et de la terre,
Et comme une enfant dans une procession précède le Corps même et le Saint-Sacrement,
Précédant toute rémission ils ne connaissent point ce qui est presque plus doux que la rémission même.
Pour ainsi dire.
Quand le sang s’annonce et commence à remonter lentement au cœur,
La jeune espérance,
Le mouvement de l’espérance.
Quand un jeune sang commence à refluer vers le cœur.
Comme la jeune sève d’avril commence à goutter, à pointer dessous la dure écorce.
Quel commandement, quelle autorité, quelle brutalité, quel écrasement d’espérance.
Voyez à ne pas mépriser un seul de ces petits :
Un seul :
en effet je vous le dis,
que leurs anges dans les cieux
voient toujours la face de mon Père, qui est aux cieux.
Comme on voit, comme on sent la sève au mois de mai
Poindre sous la dure écorce,
Ainsi on sent, ainsi on voit au mois de Pâques
Un sang nouveau monter et poindre
Sous la dure écorce du cœur,
Sous l’écorce de la colère, sous l’écorce du désespoir,
Sous la dure écorce du péché.
Voilà ce qu’ils ne connaissent point, ni le plus grand péché charnel.
Quand le sang monte et se gonfle et se tuméfie dans le cœur et dans la tête.
Quand dans un soudain mouvement, dans un énorme mouvement le sang monte et se gonfle et bout.
Dans un mouvement d’orgueil.
Quand le sang, comme une bête, saute, dans un coup.
Comme un rapace, comme une bête de proie
Dans un coup d’orgueil.
L’orgueil, le plus grand péché qui soit jamais tombé sur la terre
Et dans toute la création.
L’orgueil du corps, l’orgueil du sang, l’orgueil de la chair.
Qui gonfle et qui bourdonne dans tout le corps comme une tempête de bourdonnement.
Et qui bat aux tempes comme un roulement de tambour.
L’antique orgueil, vieux comme la race, vieux comme la chair,
et comme la sève du bouleau.
Comme la sève et le sang de l’orgueil, comme la sève et le sang du chêne
L’orgueil charnel voilà ce qu’ils ne connaissent pas,
Ce qu’ils n’ont aucunement éprouvé.
Ils ont bien eu leur orgueil aussi, j’entends ceux qui se sont perdus
Par l’orgueil, Lucifer, Satan. Leur orgueil de perdition.
Mais c’était un pâle orgueil, un orgueil exsangue,
Un orgueil d’esprit, un orgueil de tête,
Nullement un orgueil de cœur et de sang,
Nullement un orgueil de corps,
Nullement un orgueil de cette terrestre
Terre.
C’était un orgueil de pensée, un pauvre orgueil d’idée.
Un pâle orgueil, un vain orgueil tout monté en tête.
Une fumée.
Nullement un gros et gras orgueil nourri de graisse et de sang.
Tout crevant de santé.
La peau luisante.
Et qui aussi n’a pu être racheté que par la chair et le sang.
Un orgueil tout bouffi de sang
Qui bourdonne dans les oreilles
Par le bourdonnement du sang,
Un orgueil qui injecte les yeux de sang,
Et qui bat le tambour dans les tempes,
Voilà ce qu’ils ne connaissent point.
Ils ne connaissent donc point qu’il y a un Pâques
Un jour de Pâques, un dimanche de Pâques
Une semaine de Pâques
Un mois de Pâques
Pour la montée, pour la remontée de l’espérance charnelle
Comme il y a pour la sève du chêne et du bouleau
Un mois d’avril, un mois de mai.
Ils ne connaissent point tout cet orgueil charnel, ce plein orgueil charnel, ce chaud orgueil charnel,
D’un sang bouillant.
Ils ne connaissent donc point la rémission charnelle
Du sang versé.
Ils ne connaissent point le gros orgueil d’homme,
Tout plein de soi.
Tout gras.
Tout gonflé, tout nourri de soi.
Ils ne connaissent point tant de graisse, tant de mangeaille
Qui n’a pu être compensée
Que par l’effrayante, que par l’affreuse maigreur,
Que par le décharnement