Le Porche du mystère de la deuxième vertu (page 6)
De Jésus sur sa croix.
Ils ne connaissent point le vieil orgueil royal, ils ne connaissent point l’antique orgueil,
L’orgueil sanguin, crevant de soi, l’orgueil qui crève dans sa peau, ils ne connaissent donc point
Que la jeune, que la charnelle, que la timide espérance
Marche en tête du cortège,
Innocente s’avance
Parce qu’elle est dauphin de France.
Quelle brutalité, mon enfant, quelle imposition, quelle violence de Dieu.
Quel écrasement, quel commandement d’espérance.
Voyez à ne pas mépriser un seul de ces petits :
En effet je vous le dis,
Que leurs anges dans les deux voient toujours la face de mon Père,
Qui est aux cieux.
Jésus-Christ, mon enfant, n’est pas venu pour nous dire des fariboles.
Tu comprends, il n’a pas fait le voyage de venir sur la terre,
Un grand voyage, entre nous,
(Et il était si bien où il était).
(Avant de venir.
Il n’avait pas tous nos soucis).
Il n’a pas fait le voyage de descendre sur terre
Pour venir nous conter des amusettes
Et des blagues.
On n’a pas le temps de s’amuser.
Il n’a pas mis, il n’a pas employé, il n’a pas dépensé
Les trente-trois ans de sa vie terrestre,
De sa vie charnelle,
Les trente ans de sa vie privée,
Les trois ans de sa vie publique,
Les trois jours de sa passion et de sa mort,
(Et dans les limbes les trois jours de son sépulcre),
Il n’a pas mis, il n’a pas employé, il n’a pas dépensé tout ça,
Ses trente ans de travail et ses trois ans de prédication et ses trois jours de passion et de mort.
Ses trente-trois ans de prière,
Son incarnation, qui est proprement son encharnement,
Sa mise en chair et en charnel, sa mise en homme et sa mise en croix et sa mise au tombeau,
Son encharnellement et son supplice,
Sa vie d’homme et sa vie d’ouvrier et sa vie de prêtre et sa vie de saint et sa vie de martyr,
Sa vie de fidèle,
Sa vie de Jésus,
Pour venir ensuite (en même temps) nous débiter des sornettes.
Il n’a pas mis, il n’a pas employé, il n’a pas dépensé tout ça,
Il n’a pas fait toute cette dépense
Considérable
Pour venir nous donner, pour nous donner ensuite
Des devinettes
À deviner
Comme un sorcier.
En faisant le malin.
Non, non, mon enfant, et Jésus non plus ne nous a point donné des paroles mortes
Que nous ayons à renfermer dans des petites boîtes
(Ou dans des grandes),
Et que nous ayons à conserver dans (de) l’huile rance
Comme les momies d’Égypte.
Jésus-Christ, mon enfant, ne nous a point donné des conserves de paroles
À garder,
Mais il nous a donné des paroles vivantes
À nourrir.
Ego sum via, veritas et vita,
Je suis la voie, la vérité et la vie.
Les paroles de (la) vie, les paroles vivantes ne peuvent se conserver que vivantes,
Nourries vivantes,
Nourries, portées, chauffées, chaudes dans un cœur vivant.
Nullement conservées moisies dans des petites boîtes en bois ou en carton.
Comme Jésus a pris, a été forcé de prendre corps, de revêtir la chair
Pour prononcer ces paroles (charnelles) et pour les faire entendre,
Pour pouvoir les prononcer,
Ainsi nous, pareillement nous, à l’imitation de Jésus,
Ainsi nous, qui sommes chair, nous devons en profiter,
Profiter de ce que nous sommes charnels pour les conserver, pour les réchauffer, pour les nourrir en nous vivantes et charnelles,
(Voilà ce que les anges mêmes ne connaissent pas, mon enfant, voilà ce qu’ils n’ont point éprouvé).
Comme une mère charnelle nourrit, et fomente sur son cœur son dernier-né,
Son nourrisson charnel, sur son sein,
Bien posé dans le pli de son bras,
Ainsi, profitant de ce que nous sommes charnels,
Nous devons nourrir, nous avons à nourrir dans notre cœur,
De notre chair et de notre sang,
De notre cœur,
Les Paroles charnelles,
Les Paroles éternelles, temporellement, charnellement prononcées.
Miracle des miracles, mon enfant, mystère des mystères.
Parce que Jésus-Christ est devenu notre frère charnel
Parce qu’il a prononcé temporellement et charnellement les paroles éternelles,
In monte, sur la montagne,
C’est à nous, infirmes, qu’il a été donné,
C’est de nous qu’il dépend, infirmes et charnels,
De faire vivre et de nourrir et de garder vivantes dans le temps
Ces paroles prononcées vivantes dans le temps.
Mystère des mystères, ce privilège nous a été donné,
Ce privilège incroyable, exorbitant,
De conserver vivantes les paroles de vie,
De nourrir de notre sang, de notre chair, de notre cœur
Des paroles qui sans nous retomberaient décharnées.
D’assurer, (c’est incroyable), d’assurer aux paroles éternelles
En outre comme une deuxième éternité,
Une éternité temporelle et charnelle, une éternité de chair et de sang,
Une nourriture, une éternité de corps,
Une éternité terrienne.
Ainsi les paroles de Jésus, les paroles éternelles sont les nourrissonnes, les vivantes nourrissonnes de notre sang et de notre cœur
De nous qui vivons dans le temps.
Comme la dernière des paysannes, si la reine dans son palais ne peut pas nourrir le dauphin
Parce qu’elle manque de lait,
Alors la dernière paysanne de la dernière paroisse peut être appelée au palais,
Pourvu qu’elle soit une bonne nourrice,
Et elle peut être appelée à nourrir un fils de France,
Ainsi nous toutes enfants de toutes les paroisses
Nous sommes appelées à nourrir la parole du fils de Dieu.
Ô misère, ô malheur, c’est à nous qu’il revient,
C’est à nous qu’il appartient, c’est de nous qu’il dépend
De la faire entendre dans les siècles des siècles,
De la faire retentir.
Ô misère, ô bonheur, c’est de nous qu’il dépend,
Tremblement de bonheur,
Nous qui ne sommes rien, nous qui passons sur terre quelques années de rien,
Quelques pauvres années misérables,
(Nous âmes immortelles),
Ô danger, péril de mort, c’est nous qui sommes chargées,
Nous qui ne pouvons rien, qui ne sommes rien, qui ne sommes pas assurées du lendemain,
Ni du jour même, qui naissons et mourons comme des créatures d’un jour,
Qui passons comme des mercenaires,
C’est encore nous qui sommes chargées,
Nous qui le matin ne sommes pas sûres du soir,
Ni même du midi,
Et qui le soir ne sommes pas sûres du matin,
Du lendemain matin,
C’est insensé, c’est encore nous qui sommes chargées, c’est uniquement de nous qu’il dépend
D’assurer aux Paroles une deuxième éternité
Éternelle.
Une perpétuité singulière.
C’est à nous qu’il appartient, c’est de nous qu’il dépend d’assurer aux paroles
Une perpétuité éternelle, une perpétuité charnelle,
Une perpétuité nourrie de viande, de graisse et de sang.
Nous qui ne sommes rien, qui ne durons pas,
Qui ne durons autant dire rien
(Sur terre)
C’est insensé, c’est encore nous qui sommes chargées de conserver et de nourrir éternelles
Sur terre
Les paroles dites, la parole de Dieu.
Mystère, danger, bonheur, malheur, grâce de Dieu,
choix unique,
responsabilité effrayante, misère, grandeur de notre vie,
nous créatures éphémères c’est-à-dire qui ne passons qu’un jour,
qui ne durons qu’un jour,
pauvres femmes viagères qui travaillons comme des mercenaires,
qui ne s’arrêtent dans un pays que pour faire la moisson seulement ou la vendange,
qui s’embauchent pour une paye pour quinze jours trois semaines seulement,
et qui aussitôt après repartent par la route,
sur le chemin,
tournent au coin des peupliers,
nous simples voyageurs, pauvres voyageurs, fragiles voyageurs,
voyageurs précaires,
chemineaux éternels,
qui entrons dans la vie et aussitôt qui sortons,
comme des chemineaux entrent dans une ferme pour un repas seulement,
pour une miche de pain et pour un verre de vin,
nous débiles, nous fragiles, nous précaires, nous indignes, nous infirmes,
nous autres bergères, nous légères, nous passagères, nous viagères,
(mais non pas, nullement étrangères),
grâce unique, (risque de quelle disgrâce ?),
Fragiles c’est de nous qu’il dépend que la parole éternelle
Retentisse ou ne retentisse pas.
Dans des cœurs charnels, voilà, mon enfant, ce que les anges ne connaissent pas.
Autrement que par ouï-dire,
Mais eux-mêmes ils ne l’ont pas éprouvé,
Dans des cœurs charnels, dans des cœurs précaires, dans des cœurs viagers,
Dans des cœurs qui se brisent
Une parole est conservée, est nourrie
Qui ne se brisera éternellement pas,
Dans des cœurs fragiles une parole qui se retrouvera toujours.
C’est pour cela, mon enfant, pour cela même,
(Tu t’y reconnais, tu t’y retrouves),
C’est pour cela qu’il faut que France, que chrétienté continue ;
Pour que la parole éternelle ne retombe pas morte dans un silence,
Dans un vide charnel.
C’est donc pour cela même,
(Nous y revenons, mon enfant, tu reconnais le chemin),
C’est précisément pour cela,
C’est pour cela même, c’est juste pour cela,
Que rien de tout cela,
Et même rien de tout,
(Ainsi, en cela, par cela, par le jeu de cela),
Que absolument rien de tout
Ne tient que par la jeune
Espérance,
Par celle qui recommence toujours et qui promet toujours,
Qui garantit tout.
Qui garantit demain à aujourd’hui et ce soir et ce midi à ce matin,
Et la vie à la vie et l’éternité même au temps.
Par celle qui garantit, par celle qui promet au matin la journée
Tout entière,
Au printemps l’année
Tout entière,
À l’enfance la vie
Tout entière,
Au temps l’éternité
Tout entière,
À la création Dieu même
Tout entier.
À la moisson le blé
Tout entier,
À la vigne le vin
Tout entier.
Au royaume le roi et au roi le royaume et ainsi le monde entier, et l’éternel et le temporel, et le spirituel et le charnel,
Et la création et Dieu
Tient (aisément) dans ses petites mains.
Pour assurer cette perpétuité charnelle il faut que Dieu
(Miracle, c’est le vase qui se brise,
Qui se brise même perpétuellement,
Et il ne se perd pas une goutte de la liqueur),
Pour que la parole ne retombe pas inerte
Comme un oiseau mort il faut que Dieu
L’une après l’autre crée ces créatures périssables,
Ces hommes et ces femmes,
(Qui deviendront des pécheurs et des saints),
L’une après l’autre les paroisses et dans les paroisses
(Miracle des miracles l’impérissable n’est sauvé de périr que par le périssable)
(Et l’éternel n’est maintenu, n’est nourri éternel que par le temporel)
Et dans les paroisses une fois fondées, une fois créées,
(Il faut que Lorraine, il faut que Toul, il faut que Vaucouleurs, il faut que Domremy continue),
Dans les paroisses l’une après l’autre ces créatures périssables,
L’une après l’autre ces âmes (immortelles) périssables,
Et ces corps périssables et ces cœurs
Pour nourrir vivante la parole impérissable.
Il faut que Dieu les crée, l’une après l’autre il faut que Dieu en crée. Il faut qu’il en naisse.
Ça c’est son affaire, c’est son office, on est sûr que c’est bien fait.
Il y pourvoit, il y pourvoira éternellement.
Mais ce qui est notre affaire, hélas, et notre office,
Nous périssables créées, périssables créatures,
Une fois créées, une fois nées, une fois baptisées,
Une fois femmes et chrétiennes,
Ce qui malheureusement dépend de nous, heureusement,
L’une après l’autre c’est de nourrir la parole vivante,
C’est de nourrir un temps la parole éternelle.
Après tant d’autres, avant tant d’autres.
Depuis qu’elle fut dite.
Jusqu’au seuil du Jugement.
In saecula saeculorum.
Dans les siècles des siècles.
De génération en génération.
Depuis le commencement des siècles.
Jusqu’à la consommation des siècles
De la terre.
Comme au seuil de l’église le dimanche et les jours de fête,
Quand on va à la messe,
Ou dans les enterrements,
On se passe, on se donne l’eau bénite de la main à la main,
De proche en proche, l’une après l’autre.
Directement de la main à la main ou un morceau de buis bénit trempé dans l’eau bénite.
Pour faire le signe de la croix soit sur soi-même vivant, sur nous-mêmes soit sur le cercueil de celui qui est mort,
De sorte que le même signe de la croix est comme porté de proche en proche par la même eau,
Par le ministère, par l’administration de la même eau,
L’une après l’autre sur les mêmes poitrines et sur les mêmes cœurs,
Et sur les mêmes fronts,
Et jusque sur les cercueils des mêmes corps défunts,
Ainsi de mains en mains, de doigts en doigts,
Du bout du doigt au bout du doigt les générations éternelles,
Qui éternellement vont à la messe,
Dans les mêmes poitrines, dans les mêmes cœurs jusqu’à l’enterrement du monde,
Se relayant,
Dans la même espérance se passent la parole de Dieu.
Par le ministère, par l’administration de la même espérance.
Par celle qui garantit, par celle qui promet, par celle qui contient d’avance.
Par celle qui promet à l’éternité
Un temps.
À l’esprit
Une chair.
À Jésus
Une Église.
À Dieu même
Une création, (sa création, la création),
Renversement, singulier renversement, renversement
insensé,
Par celle qui promet à l’éternel
Un temporel.
Au spirituel
Un charnel.
À la Nourriture
Une nourriture.
À la Vie
Une vie.
Renversement c’est comme si
elle promettait
à la vie l’enfance,
à l’année le printemps,
à la journée le matin.
Comme les fidèles se passent de main en main l’eau bénite,
Ainsi nous fidèles nous devons nous passer de cœur en cœur la parole de Dieu.
De main en main, de cœur en cœur nous devons nous passer la divine
Espérance.
Il ne suffit pas que nous ayons été créées, que nous soyons nées, que nous ayons été faites fidèles.
Il faut, il dépend de nous que femmes et fidèles,
Il dépend de nous chrétiennes
Que l’éternel ne manque point de temporel,
(Singulier renversement),
Que le spirituel ne manque point du charnel,
Il faut tout dire, c’est incroyable : que l’éternité ne manque point d’un temps,
Du temps, d’un certain temps.
Que l’esprit ne manque point de chair.
Que l’âme pour ainsi dire ne manque point de corps.
Que Jésus ne manque point d’Église,
De son Église.
Il faut aller jusqu’au bout : Que Dieu ne manque point de sa création.
C’est-à-dire il dépend de nous
Que l’espérance ne mente pas dans le monde.
C’est-à-dire, il faut le dire, il dépend de nous
Que le plus ne manque pas du moins,
Que l’infiniment plus ne manque pas de l’infiniment moins,
Que l’infiniment tout ne manque pas de l’infiniment rien.
Il dépend de nous que l’infini ne manque pas du fini.
Que le parfait ne manque pas de l’imparfait.
C’est une gageure, il manque de nous, il dépend de nous
Que le grand ne manque pas du petit,
Que le tout ne manque pas d’une partie,
Que l’infiniment grand ne manque pas de l’infiniment petit.
Que l’éternel ne manque pas du périssable.
Il manque de nous, (c’est une dérision), il manque de nous que le Créateur
Ne manque pas de sa créature.
Et comme le dernier jour il y aura un grand signe de croix sur le cercueil du monde.
Parce que ce sera le dernier enterrement.
Ainsi le dernier jour il y aura un grand signe de croix de bénédiction.
Parce que ce sera l’accomplissement,
Le couronnement de l’espérance.
Grâce unique, un infirme, une créature infirme porte Dieu.
Et Dieu peut manquer de cette créature.
Elle peut manquer dans son compte et dans son recensement,
Quand il compte ses brebis, manquer à son amour et à son être même,
Faire mentir son espérance.
Car il y a le couronnement d’épines mais il y a
Le couronnement de l’espérance
Qui est le couronnement des rameaux d’un arbre sans épines.
Jésus-Christ, mon enfant, n’est pas venu pour nous conter des fariboles,
Pendant le peu de temps qu’il avait.
Qu’est-ce que trois ans dans la vie d’un monde.
Dans l’éternité de ce monde.
Il n’avait pas de temps à perdre, il n’a pas perdu son temps à nous conter des fariboles et à nous donner des charades à deviner.
Des charades très spirituelles.
Très ingénieuses.
Des devinettes de sorcier.
Avec des mots à double entente et des malices et de misérables finesses de finasseries.
Non, il n’a pas perdu son temps et sa peine,
Il n’avait pas le temps,
Ses peines, sa grande, sa très grande peine.
Il n’a pas perdu, il n’a pas dépensé tout cela, tout son être, tout.
Il ne s’est pas dépensé, tout, lui-même, il n’a pas fait cette énorme, cette effroyable dépense
De soi, de son être, (de) tout,
Pour venir après ça, avec ça, moyennant ça, à ce prix,