Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (page 10)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 19 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Là est la marque, là est la distinction, là est la différence. Elle est infinie.

Autrement, s’ils servaient, ils seraient comme nous. Ils seraient aussi heureux que nous. Ils seraient comme Jésus en croix. Mais nous seuls avons le droit d’être comme Jésus en croix. Nous seuls avons le droit d’être à l’image et à la ressemblance, à l’imitation de Jésus, de souffrir à l’image et à la ressemblance ; à l’imitation de Jésus. Eux autres, les malheureux, ils n’ont pas même le droit d’être en croix.

Il y a sur terre, et c’est tout. Après ce n’est plus sur terre.

Autrement ils ne seraient pas morts, ils ne seraient pas perdus, ils ne seraient pas damnés, ils ne seraient pas jugés.

Ils seraient des hommes comme nous ; ils seraient vivants, terrestres ; ils seraient des vivants ; ils seraient avant le jugement. Ils ne seraient pas après.

Ma fille, ma fille, il y a beaucoup d’Églises ; dans l’Église. Mais il n’y en a qu’une. Il n’y a qu’une Église. Il y a plusieurs Églises. Il y a la militante, où nous sommes. Il y a la souffrante, où nous éviterons d’être ; s’il plaît à Dieu. Il y a la triomphante, où nous devons demander d’être. S’il plaît à Dieu. Mais il n’y a pas une Église infernale.

C’est insensé. C’est une imagination absurde. C’est inconcevable.

Toutes trois sont des Églises vivantes ; il n’y a pas, il ne peut pas y avoir une Église morte.

L’Église est essentiellement, substantiellement vivante. Elle reçoit de Dieu perpétuellement une vie, Jésus lui a promis une vie éternelle. Elle est naturellement, surnaturellement vivante. Il n’y a pas, il ne peut y avoir une Église morte.

Si leur souffrance pouvait servir, servait, ils seraient une Église, ils seraient dans l’Église.

Militante, souffrante, triomphante, toutes trois vivantes, il n’y a pas, il ne peut pas y avoir une Église morte.

Il y a l’Église militante ; nous en sommes ; c’est l’Église des soldats d’une certaine guerre ; nous en sommes ; tout le monde y passe, tout le monde y a passé ; nous savons ce que nous avons à y faire.

Nous y passons. Tout le monde y fait un service, un certain temps de service.

Il y a l’Église souffrante. Nous devons tâcher, nous devons demander de ne pas en être. C’est la loi ; c’est la règle. Pour eux, pour eux utilement nous pouvons, nous devons multiplier notre travail, nos prières, nos souffrances. Nos mérites, s’il est permis de dérober ce mot à Jésus-Christ. Aux seuls mérites. Aux mérites de Jésus-Christ. Là peuvent être nos pères et les pères de nos pères. Dieu ait leur âme. Travailler pour eux, prier pour eux, souffrir pour eux. Mériter pour eux. C’est la loi ; c’est la règle. Et on n’a pas besoin de nous le demander ; on n’a pas besoin de nous le commander. Ni de nous y forcer ni même de nous y engager. C’est notre mouvement, c’est notre mouvement propre ; c’est notre amour même ; c’est la communion même.

C’est le mouvement propre, le mouvement naturel de notre amour.

De notre amour humain, de notre amour familial, de notre amour filial.

Il y a l’Église triomphante. Nous devons tâcher d’en être. Il n’y a pas à s’en cacher. Il n’y a pas à faire le modeste. Nous devons tâcher, nous devons demander d’en être. C’est la loi ; c’est la règle. Commune. Nous devons les prier, et en attendant nous devons les prier pour les autres et pour nous, on n’a pas besoin de s’en cacher, les prier, pour les autres de la souffrante et pour les autres de la militante, pour les autres de la terre et pour nous et pour les autres d’ailleurs, leur demander leur intercession, leur demander d’intercéder pour les autres et pour nous, pour tous ceux de la souffrante et pour tous ceux de la militante. Pour être avec eux plus tard. Parmi eux. Pour être avec eux comme eux. Ce n’est pas seulement la loi et la règle. C’est aussi notre mouvement même. C’est aussi notre amour même. C’est aussi la communion même. C’est notre mouvement propre.

C’est le mouvement propre, le mouvement naturel de notre amour. Le mouvement de notre charité.

De notre amour humain, de notre amour familial, de notre amour filial. De notre charité.

Et il y a encore cette différence. Et elle est capitale. Et elle est tout. Que ceux de la souffrante sont sûrs d’y aller. Et que nous ne sommes sûrs de rien. Puisque nous sommes avant.

Telle est la communion, telle est la vie des trois Églises vivantes. Mais il n’y a point d’Église morte, il n’y a pas une Église qui ne communierait pas.

Qui ne serait pas une Église, qui donc ne serait pas une Église. Il n’y a pas une Église morte.

Mon enfant, ma petite fille, le bon Dieu a fait des cadres. Il faut travailler, il faut prier, il faut souffrir dans les cadres que le bon Dieu nous a faits. Il veut bien accepter nos souffrances d’ici-bas pour sauver les âmes en danger. Mais il n’a pas voulu que la souffrance infernale servît à sauver les âmes ; il n’accepterait pas, pour sauver les âmes en danger, nos souffrances de là-bas. Il n’y a pas une Église morte.

— Dans la création il y a tant de souffrance de créée de perdue.

— Il ne s’agit pas de souffrir. S’il ne s’agissait que de souffrir, qui ne souffrirait pas. Qui ne souffre.

Il y a une souffrance utile, et une souffrance inutile. Il y a une souffrance féconde, et une souffrance inféconde.

— Notre maître de maîtrise, de toute maîtrise, de l’une et l’autre maîtrise ; notre maître de seigneurie et notre maître d’enseignement ; notre maître de domination et notre maître d’apprentissage.

— Il devait savoir, lui. C’était son métier. De sauver. C’était son office. Il devait savoir. Il est notre maître à sauver. C’est pour cela que notre maître à tous, le fils de l’homme savant à donner sa souffrance, a bien voulu donner pour sauver nos âmes toute souffrance, valable, et jusqu’à la valable souffrance de la tentation, mais qu’il n’est jamais allé jusqu’à donner la vaine souffrance même du péché. Le Sauveur a bien voulu donner toute la souffrance humaine ; c’était dans le contrat, c’était dans le pacte. Il s’était fait homme. Sa souffrance aussi s’était faite humaine, toute humaine. Mais il n’a pas voulu se damner ; et c’est insensé, c’est inconcevable, c’est absurde ; ce serait un blasphème, commettre un blasphème infini que d’avoir même cette imagination ; ce serait commettre un sacrilège inouï ; car il savait que sa souffrance infernale, même à lui, qu’une souffrance infernale de lui ne pourrait pas servir à nous sauver.

D’avoir même cette pensée. De se la voir passer seulement dans la pensée.

C’est une grande impiété. C’est une grande tentation. C’est plus qu’une impiété.

Tous les livres