Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (page 9)
À ton tour, après des milliers et des milliers et des centaines de milliers d’autres, après des centaines et des milliers de milliers de chrétiennes ; à ton tour, chrétienne et paroissienne, comme tant et tant de chrétiennes, comme tant et tant de paroissiennes, comme tant de saintes mêmes, à ton tour tu as reçu le corps de Notre-Seigneur-Jésus-Christ, le même corps de Notre-Seigneur-Jésus-Christ.
Après quatorze siècles à ton tour de recevoir. À ton tour d’approcher.
À ton tour tu reçus pour la première fois le corps de Notre-Seigneur-Jésus-Christ.
Jour attendu. Jour d’un deuil infini, car la communication du corps de Notre-Seigneur guérit tous les maux ; et tu te retrouvas le soir ; et tu étais seule ; et tu avais reçu le même corps, le même que les saints et que les saintes ont reçu ; et la communication du corps de Notre-Seigneur guérit tous les maux ; et Dieu était venu ; et le soir tu te retrouvas seule dans la même situation ; mais elle n’était pas la même, elle était infiniment pire ; tu te retrouvas dans la même souffrance ; elle n’était pas la même, elle était infiniment pire, elle était devenue infinie ; tu te retrouvas dans la même détresse ; la même, la même, hélas ; mais elle n’était pas la même ; elle était devenue infiniment pire, elle était devenue infinie ; elle était devenue autre ; car le plus grand médecin du monde était passé, et il n’y avait rien fait.
La même solitude. Dans la même solitude. Et elle n’était plus la même.
Ce n’était plus avant. C’était après. Au soir de ta journée. Avant c’était une grande détresse. Mais ce n’était qu’une grande détresse qui attendait le remède. Après c’était une grande détresse qui n’attendait plus le remède. C’était une grande détresse où le remède avait passé. En vain. La même détresse : une détresse autre, infiniment autre, infiniment pire ; infiniment éprouvée, infiniment vérifiée ; devenue infinie ; puisque le seul remède du monde était passé dessus ; et qu’il n’y avait rien fait.
De la même, partant de la même, restant la même, devenue autre, infiniment autre. Avant, après.
Car l’heure du soir est infiniment autre que la même heure du matin.
C’est presque pire que si on manquait le jour de son jugement et le jour de sa mort.
Il est vrai que mon âme est douloureuse à mort ; je suis dans une détresse ; je n’aurais jamais cru que la mort de mon âme fût si douloureuse.
— Tous ceux que j’aime sont absents de moi : c’est ce qui m’a tuée sans remède …
— Le seul remède qu’il y ait au monde est venu, et le seul médecin ; et le remède ne t’a rien fait ; le médecin ne t’a rien fait ; et le soir de ce jour tu t’es trouvée comme le matin …
— Ta vie est un mensonge perpétuel. Et pourtant tu avais béni ce matin-là ce jour qui se levait ; tu avais béni ce soleil qui se levait sur les côtes (les montrant en face) sur les côtes lorraines, sur les côtes de la Meuse.
— Tous ceux que j’aime sont absents de moi : c’est ce qui m’a tuée sans remède ; et je sens pour bientôt venir ma mort humaine.
Je n’irai pas loin. Je ne peux plus aller. Ma vie est toute creuse en dedans de moi.
— Malheur au cœur que le corps de Jésus n’a point empli ; malheur au cœur que le corps de Jésus n’a point rassasié.
Ô mon Dieu j’ai pitié de notre vie humaine où ceux que nous aimons sont à jamais absents.
— Enfant ! ayez pitié de la perdition ; enfant ayez pitié de la vie infernale où les damnés maudits, où les damnés perdus ont la pire souffrance : que Dieu même est absent de leur éternité.
Mon corps, mon pauvre corps, à cette flamme qui ne s’éteindra jamais.
— Taisez-vous, ma sœur : vous avez blasphémé : Dieu, dans sa miséricorde infinie, a bien voulu que la souffrance humaine servît à sauver les âmes ; je dis la souffrance humaine ; la souffrance terrestre ; la souffrance militante ; non pas sans doute la souffrance souffrante ; certainement non pas, nullement assurément la souffrance infernale.
Alors ils ne seraient pas perdus, si leur souffrance n’était pas perdue. Alors ils auraient la même souffrance que nous, ce serait la même souffrance, que nous. Alors ils seraient comme nous.
Or ils ne sont pas comme nous. Il y a une différence. Elle est infinie. Il y a, il y a eu le jugement.
Autrement alors ils seraient comme nous. Il n’y a, il ne peut y avoir que deux sortes, il ne peut y avoir que deux races de souffrance : la souffrance qui n’est pas perdue, et la souffrance qui est perdue. De la souffrance qui n’est pas perdue nous sommes, ensemble avec Jésus-Christ ; notre souffrance est de la même sorte, elle est de la même race que la souffrance de Jésus-Christ ; notre souffrance n’est jamais perdue, quand nous le voulons.
De la souffrance qui n’est pas perdue nous sommes tous, quand nous le voulons de Jésus au dernier des chrétiens, quand nous le voulons.
Il y a, ailleurs il y a une souffrance qui est perdue ; qui est toute perdue ; qui est toujours perdue ; quand même on ne voudrait pas ; quoi qu’on veuille ; quoi qu’ils veuillent ; quoi qu’ils veuillent éternellement.
C’est ça l’enfer. Autrement il n’y aurait pas d’enfer. Ça serait la même chose que nous ; ça serait la même chose partout.
Si leur souffrance pouvait servir, mon enfant, ma pauvre enfant, ils seraient comme nous ; ils seraient nous ; il n’y aurait pas, il n’y aurait jamais eu de jugement. Si leur souffrance pouvait servir, sitôt qu’une souffrance peut servir, elle s’appareille, elle s’apparente, elle se lie à la souffrance de Jésus-Christ. Elle devient de la même race. Elle devient, aussitôt elle devient de la même sorte, de la même race, de la même famille que la souffrance de Jésus-Christ.
Si leur souffrance servait, mon enfant, si elle pouvait servir, mais alors ils seraient dans la communion.
Toute souffrance qui peut servir, toute souffrance qui sert est sœur de la souffrance de Jésus-Christ ; elle est fille de la souffrance de Dieu ; elle est la même que la souffrance de Jésus-Christ.
Il y a, ailleurs il y a une souffrance qui ne sert pas, qui ne sert éternellement pas. Qui est toujours vaine, vide, qui est toujours creuse, toujours inutile, toujours stérile, toujours non appelée, toujours donc non élue, toute, toujours, éternellement toute, éternellement toujours, quoi qu’ils veuillent.