Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (page 12)
Et toutes les quatre ensemble ou peut-être un peu plus ou moins.
Ce qu’il y a de curieux c’est que tout le monde la respectait.
Elle suivait, elle pleurait, elle ne comprenait pas très bien.
Ce qui était curieux c’est que la dérision était toute sur lui.
Ils ne s’y connaissaient pas. Elle avait vieilli de plus de dix ans.
Elle savait, elle sentait bien qu’elle avait vieilli de plus de dix ans.
Et pour tout dire il serait enterré dans le sépulcre d’un riche.
Oh oh voilà qui prouvait que son fils n’était pas si abandonné.
Jusqu’au jour, jusqu’au jour où il avait commencé sa mission.
C’étaient les mêmes bergers, les mêmes paysans de la campagne.
Et il y avait aussi cette vieille bonne femme dans le temple.
Il enseignait, à douze ans il enseignait au milieu des docteurs.
Il était vraiment trop brillant, il brillait trop, il rayonnait
Et de lui avoir fait sa soupe et bordé son lit jusqu’à trente ans.
Et maintenant elle venait de le voir traiter comme il n’est pas agréable à une mère de voir traiter son garçon. Des traitements. Des traitements. Des coups. Des injures sans nom. Des outrages. Des traitements. qu’il vaut mieux n’en pas parler.
Ça se voyait trop qu’il était le Messie prédit par les Prophètes.
Ses amis l’aimaient-ils autant que ses ennemis le haïssaient.
Puisqu’il y fallait la consommation de ce martyre et de cette mort.
Puisqu’il y fallait, puisqu’il y avait fallu l’achèvement de ces trois jours d’agonie.
Puisqu’il y fallait l’épuisement de cette agonie suprême et de cette épouvantable angoisse.
Et la descente de croix, et l’ensevelissement ; les trois jours de sépulture, les trois jours de tombeau, les trois jours dans les limbes, jusqu’à la résurrection ; et la singulière vie post mortem, les pèlerins d’Emmaüs, l’ascension du quarantième jour.
Tout le passé lui était présent. Tout le présent lui était présent. Tout l’avenir, tout le futur lui était présent. Toute l’éternité lui était présente.
Pourquoi vouloir, ma sœur, sauver les morts damnés de l’enfer éternel, et vouloir sauver mieux que Jésus le Sauveur ?
— Alors, madame Gervaise, qui donc faut-il sauver ? Comment faut-il sauver ?
— Comme tu parles, mon enfant, comme tu parles. Nous sommes derrière Jésus, mon enfant, nous marchons derrière lui, nous sommes son troupeau de disciples. Nous devons recevoir ses enseignements. Nous sommes le troupeau qui marche derrière le pasteur. Nous n’avons pas à courir, nous ne devons pas marcher devant lui.
Nous sommes son troupeau d’élèves. Nous sommes le troupeau. Nous devons marcher derrière le pasteur. Nous n’avons pas à courir devant. Comme des moutons qui ont le tourniquet. Nous n’avons pas à nous empêtrer dans ses jambes. Nous n’avons pas à l’empêtrer. Dans sa marche.
— Madame Gervaise, je vous le demande : qui donc faut-il sauver ? Comment faut-il sauver ?
Le maître sauveur n’a pas même essayé de sauver les damnés, après, car il avait connu que l’enfer éternel est enclos sans espoir.
Il avait connu que ce sont des âmes forcloses, déclarées forcloses.
Le maître sauveur n’a pas semé ni voulu que l’on semât, car il savait multiplier les pains ; il ne faut pas semer, car il sait encore multiplier les pains.