Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (page 18)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 19 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Voilà ce que nous devons faire ici-bas. Car il y a des trésors. Comme il y a malheureusement pour ainsi dire comme un trésor des péchés, heureusement, heureusement il y a d’autres trésors.

Il y a dans le ciel, dans le ciel et sur la terre, dans le ciel et de là sur la terre, il y a dans le ciel un trésor de la grâce ; un trésor des grâces ; une source éternelle de la grâce ; elle coule toujours et elle est toujours aussi pleine ; elle coule éternellement et elle est éternellement pleine : voilà ce que les docteurs de la terre n’ont pas compris.

Elle est toujours pleine. Elle est toujours éternellement aussi pleine. Voilà ce que n’ont pas compris les docteurs de la terre.

Il y a un trésor des souffrances, un trésor éternel des souffrances. La passion de Jésus l’a empli d’un seul coup ; l’a tout empli : l’a empli infiniment ; l’a empli pour éternellement. Et pourtant il attend toujours que nous l’emplissions, voilà ce que n’ont pas compris les docteurs de la terre.

Il y a un trésor des prières, un trésor éternel des prières. La prière de Jésus l’a empli d’un seul coup ; l’a tout empli ; l’a empli infiniment, l’a empli pour éternellement ; cette fois qu’il inventa le Notre Père ; cette fois, cette première fois ; cette unique fois ; la première fois que le Notre Père sortit dans le monde ; la fois, l’unique fois, la première fois que le Notre Père parut sur la face du monde ; prononcé de ces lèvres divines ; éclaira la face de la terre ; sorti de quelles lèvres ; la prière qui devait être ensuite, éternellement ensuite, prononcée tant de fois ; résonner tant de fois sur des lèvres indignes ; la prière qui devait être répétée tant de fois ; résonner tant de fois sur des lèvres humaines ; ensuite éternellement tant de fois ; la prière qui tant de fois devait sonner, devait trembler aux lèvres pécheresses ; tant de fois monter aux lèvres fidèles. Tant de fois chanter ; murmurer. Tant de fois trembler aux chœurs des fidèles, au secret des cœurs.

Quand la prière sortit pour cette fois, pour la première fois, la prière dont nous ne ferons jamais que des échos.

La première fois que le Notre Père sortit sur la face de la terre, sortit dans la création, éclaira la face de la terre ; sortit de lui.

La première fois que le Notre Père monta vers Notre Père, qui êtes aux cieux.

Il y a un trésor des prières. Jésus, cette fois, d’un seul coup, cette première fois Jésus l’emplit ; l’emplit tout ; pour éternellement. Et il attend toujours que nous le remplissions, voilà ce que n’ont pas compris les docteurs de la terre.

Il y a un trésor des mérites. Il est plein, il est tout plein des mérites de Jésus-Christ. Il est infiniment plein, plein pour éternellement. Il y en a presque de trop ; pour ainsi dire ; pour notre indignité. Il en regorge. Il déborde ; il redéborde ; il en déborde. Il est infini et pourtant nous pouvons y ajouter, voilà ce que n’ont pas compris les docteurs de la terre. Il est plein et il attend que nous l’emplissions. Il est infini et il attend que nous y ajoutions.

Voilà ce que nous devons faire ici-bas. Heureuses quand le bon Dieu, dans sa miséricorde infinie, veut bien accepter nos œuvres, nos prières et nos souffrances pour en sauver une âme. Une âme, une seule âme est d’un prix infini.

— Quel sera donc le prix de tout un peuple d’âmes ; quel sera donc le prix d’une infinité d’âmes.

— Il y a un trésor des promesses. D’un seul coup, du premier coup Jésus a tenu toutes les promesses. Il est venu et il a tenu toutes les promesses. Il a tenu toutes les promesses de Dieu, toutes les promesses des prophètes. Toutes les promesses de Dieu remémorées, répercutées par les prophètes, par la lignée des prophètes. Toutes les promesses faites à son peuple, au peuple d’Israël ; et en Israël à toute humanité. Singulières promesses. Elles ont toutes été accomplies du premier coup, elles furent toutes couronnées d’un seul coup. Et éternellement c’est de nous, c’est aussi de nous, c’est finalement de nous qu’elles attendent leur accomplissement, qu’elles attendent leur couronnement. Singulières promesses. Encore singulières. Doublement singulières. C’est à nous qu’elles furent données. C’est à nous qu’elles furent promises. Et c’est de nous en définitive que dépend leur accomplissement, c’est de nous qu’elles attendent leur couronnement. C’est en nos mains, en nos faibles mains, en nos maigres mains, en nos mains indignes, en nos mains pécheresses que réside leur accomplissement même et la promesse de leur couronnement. C’est le monde renversé. Celui à qui la promesse est faite est aussi celui qui en définitive tient la promesse, se tient la promesse à lui-même. C’est le monde à l’envers. Celui qui tient est le même que celui à qui c’est promis. C’est nous qui nous tenons parole à nous-mêmes, qui avons à nous tenir parole à nous-mêmes. Voilà ce que n’ont pas compris les docteurs de la terre.

— Une âme, une seule âme est d’un prix infini. Que sera-ce le prix d’une infinité d’âmes ?

— Tu me forces. Tu me dépasses. Quand on dit sauver une âme, cela veut dire sauver cette âme, qu’on pense à cette âme ; au salut de cette âme. On dit : sauver une âme. Cela ne veut pas dire qu’on exclut les autres, qu’on pense, qu’on travaille contre les autres, en dehors des autres ; qu’on se prononce contre les autres, en dehors des autres ; qu’on prie en dehors des autres.

Quand on dit sauver une âme, on dit, on veut dire une âme, une certaine âme. On ne dit pas une, une seule comme quand on compte un, deux, trois.

— On doit penser à tous, on doit prier pour tous. Trop heureuses quand sa faveur infinie veut bien choisir cette âme parmi celles que nous avons aimées. Ah ! Jeannette, si tu savais …

On t’aura dit souvent que j’avais fui le monde et que j’avais été lâche, que j’étais lâche, que j’avais abandonné maman ; ils n’ont que ça à dire, que l’on a fui le monde, que nous fuyons le monde : si tu savais par combien de larmes, et du sang de mon corps et du sang de mon âme j’ai voulu sauver cette âme-là ! Pardonnez-moi, mon Dieu, cet orgueil à jamais, d’avoir osé choisir une âme à la sauver.

Mais quand l’âme a passé devant le Tribunal, si Dieu l’a condamnée à l’Enfer éternel, nos œuvres ne valent pas pour elle ; elle est morte : nos prières ne valent pas pour elle ; pour elle nos souffrances ne valent pas. Ne donnons pas pour elle, ne donnons pas en vain pour elle nos œuvres vivantes, nos prières vivantes, nos souffrances vivantes : il faut laisser les morts ensevelir leurs morts.

— Alors, madame Gervaise, quand vous voyez qu’une âme se damne …

avec une sourde violence extrême ; comme un cri d’en dessous :

— Hélas ! nous savons bien qu’il en est qui se damnent. Nous voyons bien. Voyons ! madame Gervaise : souvent nous croyons bien que telle âme est damnée.

— Ma sœur, quand je crois bien qu’une âme s’est damnée, je suis malheureuse et je donne à Dieu la souffrance nouvelle où mon âme est enclose à supposer damnée une âme encore ici.

On offre à Dieu ce que l’on a. On offre à Dieu ce que l’on peut.

— Et quand vous voyez, madame Gervaise, que vos prières sont vaines ?

Ou plutôt nous savons que la prière n’est jamais vaine. Il y a le trésor des prières. Depuis que Jésus a dit son Notre Père. Depuis la première fois que Jésus a dit le Notre Père.

Et quand cela serait, c’est affaire au bon Dieu : nos âmes sont à lui. Quand j’ai fait ma prière et bien fait ma souffrance, il m’exauce à sa volonté : ce n’est pas à nous, ce n’est à personne à lui en demander raison.

— Et quand nous voyons, quand vous voyez que la chrétienté même, que la chrétienté tout entière s’enfonce graduellement et délibérément, s’enfonce régulièrement dans la perdition.

— On verra, on verra, mon enfant. Qu’est-ce que tu en vois. Qu’est-ce que tu en sais. Qu’est-ce que tu sais. Qu’est-ce que nous en savons. On verra voir. Laissons courir, laissons venir la volonté de Dieu. Le monde se perd, le monde s’enfonce dans la perdition. Tu t’en aperçois, tu le vois, depuis quand ? mettons depuis huit ans. Tu l’entends dire, aux vieux, depuis quand ? mettons depuis quarante, depuis cinquante ans. Mettons de père en fils depuis cinquante et cent ans. Et puis après. Que sont quarante, que sont cinquante et cent ans auprès de ce qui est promis à l’Église. Et quand ce serait depuis les treize siècles que ça dure. Que sont des siècles de jours et des siècles d’années. Que sont des siècles de minutes ? Il y aura des siècles de siècles. Nous sommes de l’Église éternelle. Nous sommes dans la chrétienté éternelle. Nous sommes de la chrétienté éternelle. Ces temps sont venus, il y aura d’autres temps. Ces temps sont venus, il y aura, il y a l’éternité. Que pèsent des siècles de siècles du temps en face de l’éternité.

En face des promesses éternelles. De la promesse d’éternité. De la promesse faite à l’Église.

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