Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (page 17)
— Je dis seulement : Nous n’aurions pas enduré ça. Nous n’aurions pas supporté ça. Nous n’aurions pas laissé faire ça. Je dis : Hauviette. Je dis : Mengette. la regardant brusquement droit dans les yeux. Je dis : Vous, madame Gervaise, vous n’auriez pas laissé faire ça.
chancelant soudain sous cette poussée, sous cette invasion, sous cette attaque ; directe ; sous cette révélation de la pensée la plus secrète. Elle tremble. Elle rougit brusquement. Un éclair dans les yeux. Puis elle parle pour se rassurer. Elle éteint lentement, modestement tout cela.
dans un effort incroyable, dans un effort terrible d’humilité ; volontaire ; de volonté d’humilité ; comme traquée ; dans un frémissement, dans un frissonnement ; fermant les yeux ; humblement ; elle achèvera d’une voix grise.
Je ne suis pas venue au monde dans ce temps-là. Dieu nous fait venir au monde quand il veut. Il a toujours raison. Dieu fait bien ce qu’il fait.
Moi je suis sûre que je ne l’aurais pas abandonné. Dieu m’est témoin que je ne l’aurais pas abandonné.
Le vieil orgueil veille. Dieu nous fait naître quand il veut. Le vieil orgueil n’est pas mort. Le vieil orgueil ne meurt jamais.
L’abandon, l’abandon, vous n’avez que ça à dire ; l’abandonnement des disciples, la révocation des apôtres, la renégation, le reniement de Pierre, vous n’avez que ça à dire. Dans la vie de tout un saint vous prenez, vous retenez ceci : qu’il fut, qu’un jour il fut renégat. Il est facile à présent d’être chrétienne, il est facile d’être paroissienne. C’était moins facile quand ils ont commencé. Vous faites les malins, à présent, vous faites les fiers, vous faites les forts, vous faites les grands. Vous faites les saints. Il est facile à présent d’être paroissienne. C’était moins facile quand il n’y avait pas de paroisse, et que toute la terre était inlabourée. Treize siècles de chrétiens, treize siècles de saints vous ont débarbouillé la terre ; treize siècles de chrétiens, treize siècles de saints vous ont désabusé la terre ; treize siècles vous ont labouré la terre. Ingrats, peuple ingrat : Treize siècles vous ont christianisé, treize siècles de saints vous ont sanctifié la terre. Et alors, c’est tout ce que vous trouvez à dire. Treize siècles de chrétiens, treize siècles de saints vont ont bâti vos paroisses, vous ont essuyé la terre, la face de la terre, vous ont bâti vos églises. Et alors c’est tout ce que vous avez à dire. Ingrats, peuple ingrat. En venant au monde, vous avez trouvé la maison faite et la table mise. La table sainte. Et ce que vous dites, c’est qu’un jour, un jour de deuil, le jour d’un deuil éternel, c’est qu’un jour il fut un renégat.
La terre, la face de la terre était si sale, mon enfant. Toute souillée de saleté, toute souillée, toute sale de paganisme.
Renégat, renégat. C’est vite dit. Une fois il renia Jésus, — trois fois. Et nous, et nous, combien de fois l’avons-nous renié. Le reniement de Pierre, le reniement de Pierre : et le reniement de vous, le reniement de vous autres. Le reniement de nous, le reniement de moi. Le reniement de tout le monde : toujours de tout le monde ; de tout vous autres, de tout nous autres tout le monde. Des milliers et des milliers de fois nous le renions. Et c’est d’un reniement pire. Des centaines et des milliers de fois nous l’abandonnons, nous le trahissons, nous le renions, nous le renonçons. De quel reniement. D’un reniement infiniment pire. Car il y a une différence. Eux autres, ils étaient des pauvres gens qui ne savaient rien. On ne leur avait rien demandé. On ne leur avait pas demandé leur avis. Jésus était passé et les avait emportés. Un jour il était passé comme un voleur. Il avait emporté tout le monde. Il avait tout pris, tout emporté. Tous ceux qui étaient marqués. Tous ceux qui se trouvaient là. Qui se trouvaient au droit. C’étaient de pauvres pêcheurs ; du lac de Tibériade. Que l’on nommait aussi la mer de Galilée. Et ces deux qui raccommodaient leurs filets avec leur père. Et un jour, dans la stupeur de cette histoire foudroyante, dans le tremblement de cette révélation extraordinaire, un jour, les pauvres gens, eh bien oui, ils ont manqué leur affaire. Ils n’y étaient pas ce jour-là. C’est qu’ils n’étaient pas entraînés, ils n’étaient pas habitués à une aussi grande histoire. Ils n’étaient pas habitués, ils n’étaient pas faits à leur propre grandeur. Ils n’y étaient aucunement préparés. Par toute leur vie antérieure. Par leurs parents, par leur métier, par leur famille. Par leurs habitudes, par leurs amis, par leurs compagnons. Par leurs conversations, par leurs occupations de tous les jours. Ils n’étaient pas avertis. Ils ne pensaient pas, ils ne savaient pas qu’ils étaient venus au monde pour ça. Exprès pour ça, uniquement pour ça. Ils ne connaissaient pas leur grandeur, leur propre grandeur, leur vocation, la destination de leur grandeur. Ils n’avaient pas été avertis. Ils n’avaient reçu aucun avertissement. Enfin, ils furent surpris. Naturellement. Ils ne s’y attendaient pas. Ça se comprend. C’était la première fois. Mais nous.
Mon enfant, nous ne sommes pas venues au monde dans ce temps-là.
La terre était toute sale, toute boueuse, toute barbouillée de fange.
Et nous on nous a débarbouillé la terre, essuyé les plâtres, amassé, préparé les approvisionnements où nous nous ravitaillons éternellement.
— Je dis seulement : Je suis comme tout le monde ; (mais) je sais que je ne l’aurais pas abandonné.
— Ils ne soupçonnaient pas leur histoire, leur propre histoire, la grandeur de leur histoire. Comment l’eussent-ils deviné. On n’avait jamais rien vu de pareil. Mais nous. Nous, nous avons reçu treize siècles d’avertissement. Nous avons reçu treize siècles d’admonitions. Avons-nous été assez avertis. Nous avons treize siècles d’exercice. Treize siècles d’existence. Nous avons treize siècles d’habitude même. Nous savons. Nous connaissons. Nous ne devrions pas être surpris.
En avons-nous assez reçu, des avertissements. Treize siècles de chrétiens, treize siècles de saints, treize siècles de chrétienté. Nous devrions savoir. Une fois. Une fois, deux fois, trois fois. Et le coq chanta. Mais nous c’est la millième, c’est la cent millième, c’est la centième de millième fois que nous le livrons ; que nous l’abandonnons, que nous le trahissons ; que nous le renonçons, que nous le renions. Peuple ingrat, peuple ingrat, mais aussi renégat. Des milliers et des centaines de milliers de fois que nous le renions pour les égarements du péché.
Combien de fois, des milliers et des centaines de milliers de fois les coqs des fermes, de toutes les fermes ont chanté après que nous l’avions renié trois fois ; sur nos simples, sur nos doubles, sur nos triples reniements. Les coqs dans la paille. Sur le fumier des fermes.
C’est drôle on parle toujours de ce coq-là, il est célèbre, du coq qui se trouva là pour chanter, pour sonner, pour enregistrer le reniement de Pierre. C’est pour changer, c’est pour détourner la conversation. C’est pour donner le change. Il y a eu des coqs depuis. Il y a des coqs dans nos pays. Et ils ne sont pas inoccupés. Nous ne les laissons pas inoccupés. On dirait qu’il n’y a pas de coqs dans nos pays. On ne parle jamais des coqs de nos pays. Hélas hélas il n’y a pas un coq dans pas une ferme qui n’ait chanté, qui n’ait sonné, qui n’ait annoncé au soleil levant, qui n’ait enregistré, chaque jour, chaque soleil, des reniements pires. Des reniements plus que triples. Qui n’ait proclamé la turpitude de l’homme. Le coq chante au point du jour. Ce que le coq chante au point du jour, au point de tous les jours ; dressés sur le fumier de toutes les fermes ; dressés sur leurs ergots, ce qu’ils vantent, ce qu’ils célèbrent, ce qu’ils proclament, ce qu’ils annoncent c’est nos reniements sans nombre. Comment peut-on entendre le matin le chant du coq, comment peut-on entendre chanter le coq, chanter un coq, le matin, et ils recommencent tous les jours, et combien de fois chaque jour, combien de fois par jour, sans penser aussitôt au triple reniement, sans pleurer aussitôt le triple reniement, et nos reniements, qui sont plus que triples. Chaque jour.
Un coq a chanté pour Pierre ; combien de coqs chantent pour nous ; la race n’en est pas perdue.
Seulement nous ne les entendons pas, ceux-là, nous ne voulons pas les entendre.
Hélas, hélas, il doit commencera y être habitué. Nous lui en avons donné l’habitude ; une habitude à lui-même ; nous l’y avons habitué. Nous lui avons donné cette singulière habitude : d’être renié.
La même histoire arrive toujours. Par la présence réelle, par la présence de Jésus la même histoire arrive toujours.
Mais ces saints dont tu parles si légèrement ; et non pas seulement toi ; mais tout le monde, partout on en parle légèrement ; ce Pierre, notre fondateur, dont tu parles à la légère ; que tout le monde blague ; le maître des clefs. Ils furent les apôtres investis. Ils furent les premiers disciples.
Jésus pardonna, et instantanément, d’avance il avait pardonné le reniement de Pierre. Dieu veuille qu’il ait pris l’habitude ; et que pareillement aussi il nous pardonne nos reniements innombrables.
Dieu veuille que Dieu ait pris l’habitude. Dieu veuille avoir pris l’habitude. Aussi cette habitude.
Ils furent les premiers. Ils furent les disciples. Ils furent les apôtres. Ils furent les martyrs. Pierre obtint l’honneur suprême d’être crucifié. Crucifié comme Jésus ! Quelle marque. Quel honneur ; unique. Quelle marque de sa destination. Il fut seulement crucifié la tête en bas, par esprit d’humilité, parce que naturellement personne ne peut être crucifié tout à fait comme Jésus. Jésus était la tête et lui est la base. Jésus était la tête et lui les pieds. Le pied.
Et André, son frère André fut crucifié en croix de saint André.
Quand nous aurons payé comme eux, autant qu’eux, nos reniements, nos propres reniements, alors, mon enfant, nous pourrons causer. Quand nous aurons eu cet honneur, quand nous serons morts pour lui, comme eux, alors, mon enfant, nous pourrons peut-être dire un mot ; nous pourrons placer notre mot. Riant presque en dedans. Mais alors, mon enfant, c’est alors que nous ne dirons rien. Car c’est alors que nous n’aurions plus rien à dire. Car ce serait que nous serions dans le royaume. Dans le royaume où l’on ne dit plus rien, où l’on n’a plus rien à dire. Car ce serait que nous partagerions avec eux la béatitude éternelle.
Leur béatitude. La béatitude qu’ils ont gagnée. Dans le royaume où l’on ne dit plus rien, parce que l’on n’a plus rien à dire.
Jésus a prêché ; Jésus a prié ; Jésus a souffert. Nous devons l’imiter dans toute la mesure de nos forces. Oh ! nous ne pouvons pas prêcher divinement ; nous ne pouvons pas prier divinement ; et nous n’aurons jamais la souffrance infinie. Mais nous devons tâcher de toutes nos forces humaines à dire, à communiquer du mieux que nous pouvons la parole divine ; nous devons tâcher de toutes nos forces humaines à prier du mieux que nous pouvons selon la parole divine ; nous devons tâcher de toutes nos forces humaines à souffrir du mieux que nous pouvons, et jusqu’à la souffrance extrême sans nous tuer jamais, tout ce que nous pouvons de la souffrance humaine. Voilà ce que nous devons faire ici-bas, si vraiment nous ne voulons pas lâchement laisser damner les autres, si nous ne voulons pas lâchement nous laisser ainsi damner avec eux.
— Je crois bien qu’au fond je ne suis tout de même pas lâche.