Notre Jeunesse (page 4)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Notre Jeunesse · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On meurt toujours de quelque(s) atteinte(s).

Je ferai le portrait de Bernard-Lazare. Il avait, indéniablement, des parties de saint, de sainteté. Et quand je parle de saint, je ne suis pas suspect de parler par métaphore. Il avait une douceur, une bonté, une tendresse mystique, une égalité d’humeur, une expérience de l’amertume et de l’ingratitude, une digestion parfaite de l’amertume et de l’ingratitude, une sorte de bonté à qui on n’en remontrait point, une sorte de bonté parfaitement renseignée et parfaitement apprise d’une profondeur incroyable. Comme une bonté à revendre. Il vécut et mourut pour eux comme un martyr. Il fut un prophète. Il était donc juste qu’on l’ensevelît prématurément dans le silence et dans l’oubli. Dans un silence fait. Dans un oubli concerté.

Il ne faut pas lui alléguer sa mort. Car sa mort même fut pour eux. Il ne faut pas lui reprocher sa mort.

On lui en voulait surtout, les Juifs lui en voulaient surtout, le méprisaient surtout parce qu’il n’était pas riche. Je crois même qu’on disait qu’il était dépensier. Cela voulait dire qu’on n’avait plus besoin de lui, ou que l’on croyait que l’on n’avait plus besoin de lui. Peut-être en effet leur coûtait-il un peu ; leur avait-il coûté un peu plus. C’était un homme qui avait la main ouverte.

Seulement il faudrait peut-être considérer qu’il était sans prix.

Car il était mort avant d’être mort. Israël une fois de plus, Israël poursuivait ses destinées temporellement éternelles. Il est extrêmement remarquable que le seul journal où on ait jamais traité dignement notre ami, je veux dire selon sa dignité, selon sa grandeur, selon sa mesure, dans son ordre de grandeur, où on l’ait traité en ennemi sans doute, violemment, âprement, comme un ennemi, mais enfin à sa mesure, où on l’ait considéré à la mesure de sa grandeur, où on ait dit, en termes ennemis, mais enfin où on ait dit combien il aimait Israël et combien il était grand fut la Libre Parole, et que le seul homme qui l’ait dit fut M. Édouard Drumont. C’est une honte pour nous que le nom de Bernard-Lazare, depuis cinq ans, sept ans qu’il est mort, n’ait jamais figuré que dans un journal ennemi. Je ne parle pas des cahiers, dont il demeure l’ami intérieur, l’inspirateur secret, je dirai très volontiers, et très exactement, le patron. En dehors de nous, je dis très limitativement, comme on dit dans le droit, en dehors de nous des cahiers, il n’y a que M. Édouard Drumont qui ait su parler de Bernard-Lazare, qui ait voulu en parler, qui lui ait fait sa mesure.

Les autres, les nôtres se taisaient dès avant sa mort, se sont tus depuis avec un soin, honteux, avec une perfection, avec une patience, avec une réussite extraordinaire.

Et il était mort avant d’être mort.

Ils avaient comme honte de lui. Mais en réalité c’étaient eux qui avaient honte d’eux devant lui.

C’étaient les politiciens, c’était la politique même qui avait honte de soi devant la mystique.

Combien de fois n’ai-je pas monté cette rue de Florence. Il y a pour tous les quartiers de Paris non seulement une personnalité constituée, mais cette personnalité a une histoire comme nous. Il n’y a pas bien longtemps et pourtant tout date. Déjà. Le propre de l’histoire, c’est ce changement même, cette génération et corruption, cette abolition constante, cette révolution perpétuelle. Cette mort. Il n’y a que quelques années, huit ans, dix ans, et quelle méconnaissance déjà, quelle méconnaissance immobilière. — Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville

Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) ;

On demeurait alors dans ce haut de Paris où personne aujourd’hui ne demeure plus. On bâtit tant de maisons partout, boulevard Raspail. M. Salomon Reinach devait demeurer encore 36 ou 38 rue de Lisbonne. Ou un autre numéro. Mais enfin Bernard-Lazare y passait, y pouvait passer comme en voisin, en passant. Le quartier Saint-Lazare. La rue de Rome et la rue de Constantinople. Tout le quartier de l’Europe. Toute l’Europe. Des résonances de noms qui secrètement flattaient leur besoin de voyager, leur aisance à voyager, leur résidence européenne. Un quartier de gare qui flattait leur besoin de chemin de fer, leur goût du chemin de fer, leur aisance en chemin de fer. Tout le monde a déménagé. Quelques-uns dans la mort. Et même beaucoup. Zola demeurait rue de Bruxelles, 81 ou 81 bis ou 83 rue de Bruxelles. Première audience. — Audience du 7 février. — Vous vous appelez Émile Zola ? — Oui, monsieur. — Quelle est votre profession ? — Homme de lettres. — Quel est votre âge ? — Cinquante-huit ans. — Quel est votre domicile ? — 21 bis, rue de Bruxelles. M. Ludovic Halévy ne demeurait-il pas rue de Douai, qui doit être dans le même quartier. 22, rue de Douai, et encore aujourd’hui 62, rue de Rome, 155, boulevard Haussmann, c’étaient des adresses de ce temps-là. Dreyfus même était de ce quartier. Labori seul demeure encore 41 ou 45 rue Condorcet. On me dit qu’il vient seulement d’émigrer 12, rue Pigalle, Paris IXème. Toute une population, tout un peuple demeurait ainsi sur les hauteurs de Paris, dans le flanc des hauteurs de Paris, dans ce haut Paris serré, tout un peuple, amis, ennemis, qui se connaissaient, ne se connaissaient pas, mais se sentaient, se savaient voisins de campagne dans cet immense Paris.

Combien de fois n’ai-je point monté, dans les jours douloureux, jusqu’à cette rue de Florence. Jours douloureux pour lui et pour moi, ensemble, également, car nous sentions ensemble, également, que tout était perdu, que la politique, notre politique, (je veux dire la politique des nôtres), commençait à dévorer notre mystique. Lui le sentait si je puis dire avec plus de renseignement, je le sentais avec plus d’innocence. Mais il avait encore une innocence désarmante. Et j’avais déjà beaucoup de renseignement.

Je puis dire, pour qu’il n’y ait aucun malentendu, je dois dire que pendant ces dernières années, pendant cette dernière période de sa vie je fus son seul ami. Son dernier et son seul ami. Son dernier et son seul confident. À moi seul il disait alors ce qu’il pensait, ce qu’il sentait, ce qu’il savait enfin. Je le rapporterai quelque jour.

Je suis forcé d’y insister, je fus son seul ami et son seul confident. J’y insiste parce que quelques amis de contrebande qu’il avait, ou plutôt qu’il avait eus, des amis littéraires enfin, entreprenaient de se faire croire, et de faire croire au monde, qu’ils étaient restés ses amis, même après qu’ils avaient saboté, dénaturé, méconnu, inconnu, impolitiqué sa mystique.

Des amis de Quartier enfin, d’anciens amis d’étudiants, peut-être de Sorbonne. Des amis qui tutoient.

Et lui il était si bon que par cette incurable, par cette inépuisable bonté il le leur laissait croire aussi, et il le laissait croire au monde. Mais il m’en parlait tout autrement, parce que j’étais son seul confident, parce qu’il me confiait tous les secrets, tout le secret de sa pensée.

Il avait de l’amitié non pas une idée mystique seulement, mais un sentiment mystique, mais une expérience d’une incroyable profondeur, une épreuve, une expérience, une connaissance mystique. Il avait cet attachement mystique à la fidélité qui est au cœur de l’amitié. Il faisait un exercice mystique de cette fidélité qui est au cœur de l’amitié. Ainsi naquit entre lui et nous cette amitié, cette fidélité éternelle, cette amitié que nulle mort ne devait rompre, cette amitié parfaitement échangée, parfaitement mutuelle, parfaitement parfaite, nourrie de la désillusion de toutes les autres, du désabusement de toutes les infidélités.

Cette amitié que nulle mort ne rompra.

Il avait au plus haut degré, au plus profond, cette morale de bande, qui est peut-être la seule morale.

Or pour sa mystique même il avait cette fidélité mystique, cette amitié mystique.

Cette amitié, cette morale de bande.

Il avait cette fidélité à soi-même qui est tout de même l’essentiel. Beaucoup peuvent vous trahir. Mais c’est beaucoup, c’est déjà beaucoup que de ne pas se trahir soi-même. Beaucoup de politiques peuvent trahir, peuvent dévorer, peuvent absorber beaucoup de mystiques. C’est beaucoup que les mystiques ne se trahissent point elles-mêmes.

Beaucoup de maréchaux ont pu trahir Napoléon. Mais au moins Napoléon ne s’est pas trahi lui-même Le maréchal Napoléon n’a pas trahi Napoléon empereur.

On peut dire que ses dernières joies, tant qu’il marchait, tant qu’il allait encore, furent de venir comme se réchauffer parmi nous aux jeudis des cahiers, ou, pour parler plus exactement, le jeudi aux cahiers. Il aimait beaucoup deviser avec M. Sorel. Je dois dire que leurs propos étaient généralement empreints d’un grand désabusement.

Il avait un goût secret, très marqué, très profond, et presque très violent, pour M. Sorel. Un goût commun de désabusement ; de gens à qui on n’en contait point. Quand ils riaient ensemble, quand ils éclataient, au même moment, car tous les deux avaient le rire jailli, c’était avec une profondeur d’accord, une complicité incroyable. Cet accord saisissant de l’esprit, du rire, qui n’attend pas, qui ne calcule pas, qui d’un coup atteint au plus profond, au dernier point, éclate et révèle. Qui d’un mot atteint au dernier mot. Tout ce que disait M. Sorel le frappait tellement qu’il m’en parlait encore tous les autres matins de la semaine. Ils étaient comme deux grands complices. Deux grands enfants terribles. Deux grands enfants complices qui eussent très bien connu les hommes.

L’amitié qu’il avait pour ces cahiers naissants, pour moi, avait quelque chose de désarmant. C’était toute la sollicitude, toute la tendresse, tout le renseignement, tout l’avertissement d’un grand frère aîné qui en a beaucoup vu.

Qui a été très éprouvé par la vie. Par l’existence.

Dès lors il était suspect. Dès lors il était isolé. L’honneur d’avoir fait l’affaire Dreyfus lui collait aux épaules comme une chape inexpiable. Suspect surtout, solitaire surtout dans son propre parti. Pas un journal, pas une revue n’acceptait, ne tolérait sa signature. On eût pris peut-être à la rigueur un peu de sa copie, en la maquillant, en l’avachissant, en la sucrant. Surtout en enlevant, en effaçant cette diablesse de signature. Il revenait naturellement vers nous. Il n’y avait plus qu’aux cahiers qu’il pût parler, écrire, publier, — causer même. Quand on faisait des pourparlers pour créer un grand quotidien (dans ce temps-là on pourparlait toujours pour créer un grand nouveau quotidien) et qu’on demandait de l’argent aux Juifs (ils en donnaient alors, ils s’en laissaient arracher beaucoup trop, M. Jaurès en sait quelque chose) les capitalistes, les commanditaires juifs n’y mettaient guère qu’une condition : c’était que Bernard-Lazare n’y écrivît pas.

On s’organisait fort proprement de toutes parts pour qu’il mourût tout tranquillement de faim.

Il revenait vers nous comme par sa pente naturelle. Il était comme sacré, c’est-à-dire qu’on le comptait pour son compte, on le mesurait à sa mesure, on le prisait à sa valeur et en même temps et surtout on ne voulait plus entendre parler de lui. Tout le monde le taisait. Ceux qu’il avait sauvés le taisaient plus obstinément, plus silencieusement que tous, l’enfonçaient dans un silence plus sourd, plus obstiné. Quelques-uns, dans la criminelle pénombre de l’arrière-pensée, commençaient à laisser se penser en eux qu’il était peut-être bien heureux, qu’il mourrait peut-être juste à temps pour sa gloire. Quelques-uns le pensaient peut-être, quelques-uns le pensaient sans doute. Le fait est, il faut lui rendre cette justice, qu’il mourait opportunément, commodément pour beaucoup. Presque pour tout le monde. Quelques personnes qu’il avait fait abonner aux cahiers pendant la crise de l’affaire Dreyfus attendaient impatiemment qu’il mourût pour nous envoyer leur désabonnement, se débarrasser de cet énorme tribut de vingt francs par an qu’il leur avait imposé pendant l’affaire Dreyfus, comme on disait déjà. Nous reçûmes le désabonnement de M. Louis Louis-Dreyfus dans la quinzaine ou dans le mois, peut-être dans la semaine qui suivit la mort de Bernard-Lazare.

Ceux qu’il avait sauvés étaient les plus pressés. Lui-même le savait très bien. On a beau savoir aussi que c’est la règle. À chaque fois c’est toujours nouveau. Et c’est toujours dur à avaler.

Lui-même il ne se faisait aucune illusion sur les hommes qu’il avait défendus. Il voyait partout les politiques, les hommes politiques arriver, dévorer tout, dévorer, déshonorer son œuvre. Je dirai tout ce qu’il m’a dit. Il atteignait, il obtenait une profondeur de sentiment(s), une profondeur de regret incroyable, il parvenait à ces profondeurs de bonté douce incroyables qui ne peuvent être qu’à base de désabusement.

Une petite minorité, un petit groupe, une immense majorité de juifs pauvres (il y en a, beaucoup), de misérables (il y en a, beaucoup), lui demeuraient fidèles, lui étaient attachés d’un attachement, d’un amour fanatique, qu’exaspéraient de jour en jour les approches de la mort. Ceux-là l’aimaient. Nous l’aimions. Les riches ne l’aimaient déjà plus.

Je dirai donc quel fut son enterrement.

Je dirai quelle fut toute sa fin.

Je dirai combien il souffrit.

Je dirai, dans ces confessions, combien il se tut.

Je vois encore sur moi son regard de myope, si intelligent et ensemble si bon, d’une si invincible, si intelligente, si éclairée, si éclairante, si lumineuse douceur, d’une si inlassable, si renseignée, si éclairée, si désabusée, si incurable bonté. Parce qu’un homme porte un binocle bien planté sur un nez gras barrant, vitrant deux bons gros yeux de myope, le moderne ne sait pas reconnaître, il ne sait pas voir le regard, le feu allumé il y a cinquante siècles. Mais moi je l’ai approché. Seul j’ai vécu dans son intimité et dans sa confidence. Il fallait écouter, il fallait voir cet homme qui naturellement se croyait un moderne. Il fallait regarder ce regard, il fallait entendre cette voix. Naturellement il était très sincèrement athée. Ce n’était pas alors la métaphysique dominante seulement, c’était la métaphysique ambiante, celle que l’on respirait, une sorte de métaphysique climatérique, atmosphérique ; qui allait de soi, comme d’être bien élevé ; et en outre il était entendu, positivement, scientifiquement, victorieusement, que ce n’était pas, qu’elle n’était pas une métaphysique ; il était positiviste, scientificiste, intellectuel, moderne, enfin tout ce qu’il faut ; surtout il ne voulait pas entendre parler de métaphysique(s). Un de ses arguments favoris, celui qu’il me servait toujours, était qu’Israël étant de tous les peuples celui qui croyait le moins en Dieu, c’était évidemment celui qu’il serait le plus facile de débarrasser des anciennes superstitions ; et ainsi ce serait celui qui montrerait la route aux autres. L’excellence des Juifs était selon lui, venait de ce qu’ils étaient comme d’avance les plus libres penseurs. Même avec un trait d’union. Et là dessous, et là dedans un cœur qui battait à tous les échos du monde, un homme qui sautait sur un journal et qui sur les quatre pages, sur les six, huit, sur les douze pages d’un seul regard comme la foudre saisissait une ligne et dans cette ligne il y avait le mot Juif, un être qui rougissait, palissait, un vieux journaliste, un routier du journal(isme) qui blêmissait sur un écho, qu’il trouvait dans ce journal, sur un morceau d’article, sur un filet, sur une dépêche, et dans cet écho, dans ce journal, dans ce morceau d’article, dans ce filet, dans cette dépêche il y avait le mot Juif ; un cœur qui saignait dans tous les ghettos du monde, et peut-être encore plus dans les ghettos rompus, dans les ghettos diffus, comme Paris, que dans les ghettos conclus, dans les ghettos forclus ; un cœur qui saignait en Roumanie et en Turquie, en Russie et en Algérie, en Amérique et en Hongrie, partout où le Juif est persécuté, c’est-à-dire, en un certain sens, partout ; un cœur qui saignait en Orient et en Occident, dans l’Islam et en Chrétienté ; un cœur qui saignait en Judée même, et un homme en même temps qui plaisantait les Sionistes ; ainsi est le juif ; un tremblement de colère, et c’était pour quelque injure subie dans la vallée du Dnièpr. Aussi ce que nos Puissances ne voulaient pas voir, qu’il fût le prophète, le juif, le chef, — le dernier colporteur juif le savait, le voyait, le plus misérable juif de Roumanie. Un tremblement, une vibration perpétuelle. Tout ce qu’il faut pour mourir à quarante ans. Pas un muscle, pas un nerf qui ne fût tendu pour une mission secrète, perpétuellement vibré pour la mission. Jamais homme ne se tint à ce point chef de sa race et de son peuple, responsable pour sa race et pour son peuple. Un être perpétuellement tendu. Une arrière-tension, une sous-tension inexpiable. Pas un sentiment, pas une pensée, pas l’ombre d’une passion qui ne fût tendue, qui ne fût commandée par un commandement vieux de cinquante siècles, par le commandement tombé il y a cinquante siècles ; toute une race, tout un monde sur les épaules, une race, un monde de cinquante siècles sur les épaules voûtées ; sur les épaules rondes, sur les épaules lourdes ; un cœur dévoré de feu, du feu de sa race, consumé du feu de son peuple ; le feu au cœur, une tête ardente, et le charbon ardent sur la lèvre prophète.

Quand je viens en relation avec quelqu’un de nos anciens adversaires (c’est un phénomène de plus en plus fréquent, inévitable, désirable même, car il faut bien qu’un peuple se refasse, et se refasse de toutes ses forces), je commence par lui dire : Vous ne nous connaissez pas. Vous avez le droit de ne pas nous connaître. Nos politiciens ont fait une telle Foire sur la Place que vous ne pouviez pas voir ce qui se passait dans la maison. Nos politiciens n’ont pas dévoré seulement, absorbé notre mystique. Ils la masquaient complètement, au moins au public, à ce qu’on nomme le grand public. Vous n’étiez pas abonné aux cahiers. C’est tout naturel. Vous aviez autre chose à faire. Vous ne lisiez pas les cahiers. Mais cette mystique dont nous parlons, nous ne l’inventons pas aujourd’hui pour les besoins de la cause, nous ne l’improvisons pas aujourd’hui. Elle fut pendant dix et quinze ans la mystique même de ces cahiers en toutes ces matières et nous l’avons assez souvent manifestée. La seule différence qu’il y avait, c’est que masqués par les politiciens nos cahiers ne parvenaient point alors auprès du grand public et qu’aujourd’hui, dans le désarroi des politiciens, et sans doute pour une autre cause, et au moins même pour deux, ils y parviennent.

La seule différence qu’il y a, c’est qu’on ne nous lisait point ; et que l’on commence à nous lire.

Et d’autre part il est certain que nous sommes les seuls, qu’il n’y a que nous qui depuis quinze ans ayons tenu rigoureusement, impeccablement, infailliblement cette mystique. Là était notre force. Et aujourd’hui, obscure avec nous, ignorée avec nous, conservée avec nous, par nos soins, aujourd’hui par nos soins, avec nous cette mystique naturellement apparaît.

Elle était notre force, à nous autres faibles, à nous autres pauvres. La mystique est la force invincible des faibles.

Mais toute la différence qu’il y a, c’est qu’elle était inconnue ; et qu’aujourd’hui, avec nous, en nous elle est connue.

C’est pour cela que je veux bien qu’il y ait une apologie pour notre passé, et que je la trouve très bien faite, pourvu qu’il soit bien entendu seulement qu’il ne s’agit pas de notre passé, à nous, mais du passé des autres. Mon passé n’a besoin d’aucune apologie. Autrement il y aurait, il se produirait un effet, une illusion d’optique, extrêmement injurieuse pour nous ; et injuste ; et sotte. Un certain nombre, un petit nombre de dreyfusards, le dessus, ont fait, ont subi des démagogies, toute une démagogie, toute une politique dreyfusiste. Un certain nombre, un très grand nombre d’autres, nous, les dessous, les profondeurs, les sots, nous avons tout fait, tout exposé pour demeurer fidèles à notre mystique, pour nous opposer à l’établissement de la domination de cette politique. C’est nous qui comptons. C’est nous qui représentons. C’est nous qui témoignons. C’est nous qui sommes la preuve. Nous voulons bien que les autres fassent des défenses et des apologies, des remords, des regrets et des soucis, qu’ils fassent des repentirs et des pénitences, laïques, qu’ils demandent et qu’ils obtiennent des absolutions, laïques, civiques, civiles et obligatoires. Nous leur en donnerons même les formules. Mais nous demandons qu’ils ne les demandent pas et ne les obtiennent pas pour nous ; qu’ils ne les exercent pas pour nous ; et deuxièmement qu’ils ne les demandent pas et ne les obtiennent pas et ne les exercent pas pour l’affaire Dreyfus elle-même et pour le dreyfusisme. Je ne veux point d’une apologie pour Péguy, ni pour le passé de Péguy, ni d’une apologie pour les cahiers ni pour le passé des cahiers. Je ne veux pas qu’on me défende. Je n’ai pas besoin d’être défendu. Je ne suis accusé de rien.

Je ne redoute rien tant que ceci : qu’on me défende.

Voilà tout le désaveu que j’ai le courage de m’infliger.

Je ne suis pas accusé. Nous ne sommes pas accusés. Notre affaire Dreyfus n’est pas accusée. Sous ce nom commun d’affaire Dreyfus, comme il arrive si souvent en histoire, sous ce nom presque générique il y a eu au moins, dans la réalité, deux affaires parfaitement distinctes, extrêmement différentes. Deux affaires ont couru, ont poussé leur carrière, ont suivi leur fortune. Ont poussé leur chemin. La nôtre n’a rien à se reprocher. Il y a eu des dreyfusistes purs et des dreyfusistes impurs. C’est le niveau de l’humanité. Il y a eu une affaire Dreyfus pure et une affaire Dreyfus impure. C’est le niveau de l’événement. Nous ne souffrirons pas que la première fasse des excuses, donne des pénitences pour la deuxième. Ou si l’on préfère, que la deuxième en fasse et en donne pour la première. Avec la première. Ensemble. Nous n’avons rien à nous faire pardonner. Nous ne souffrirons pas que ceux qui ont à demander pardon, ou qui ont le goût de demander pardon, demandent pardon aussi ensemble pour nous.

Nous ne voulons pas du tout qu’on nous pardonne.

Nous qui avons tout sacrifié pour nous opposer notamment à la démagogie combiste, issue de notre dreyfusisme, politique issue de notre mystique, nous ne sommes point dans le dreyfusisme une quantité négligeable, qu’il faille ni que l’on puisse négliger dans les comptes, éliminer et mépriser dans et pour les opérations de l’histoire. C’est nous au contraire qui sommes le centre et le cœur du dreyfusisme, qui le sommes restés, c’est nous qui sommes l’âme. L’axe passe par nous. C’est à notre montre qu’il faudra lire l’heure.

Il y a eu, il y a un honneur dreyfusiste. Ceux qui n’ont pas été fidèles à cet honneur, ceux qui n’ont pas suivi cet honneur n’ont point à demander pardon pour ceux qui l’ont suivi, qui le suivent.

Quand de loin en loin je viens en relations avec quelqu’un de ces anciens adversaires, je lui dis : Vous ne nous connaissez pas. Vous ne nous soupçonnez peut-être pas. Vous en avez le droit. Tant des nôtres ne nous connaissent pas. Nos politiciens ont tout fait pour nous dérober à vous, pour nous masquer à vous, pour nous désavouer, pour nous renier, pour nous trahir, notre mystique et nous. Il est tout naturel que placés en face d’eux dans la bataille vous n’ayez vu que le dessus, la politique, qui se manifestait, et que vous ne nous ayez pas vus, que vous n’ayez pas vu le dessous, les profondeurs, qui nourrissaient. Vous avez vu les manifestations et pendant que nous suivions les règles de notre honneur vous n’avez pas vu les forces. C’est la loi même du combat. Aujourd’hui vous ne pouvez pas tout lire. En arrière, en remontant. Vous ne pouvez pas tout nous connaître. On ne se rattrape pas, on ne se refait pas, on ne se remet pas de dix, douze ou quinze ans. Prenez seulement ceci. Et alors je leur donne ou je leur envoie un exemplaire du III-21, Jean Deck, pour la Finlande, non point seulement pour qu’ils lisent ce gros et beau travail de notre collaborateur, au moment même où la Finlande, qui avait tout de même un peu résisté à l’autocratie pure, à la bureaucratie autocratique, ne peut plus résister à l’autocratie parlementaire, ne peut plus se défendre contre la bureaucratie autocratique déguisée, masquée d’un vague appareil parlementaire, mais parce qu’à la fin de ce cahier, dans ce désastreux mois d’août de 1902, nous avions, dans le désastre et dans le désarroi de notre zèle, dans le deuil de notre désastre, groupé hâtivement à la fin de ce cahier tout ce que nous avions pu grouper hâtivement de dreyfusiste, tout ce que nous avions pu ramasser contre la politique, contre la démagogie de la loi des congrégations. Lisez seulement, leur dis-je, à la fin du cahier, ce dossier de trente ou quarante pages pour et contre les congrégations. Lisez même seulement, à la fin de ce dossier, cette consultation de Bernard-Lazare datée du 6 août 1902, intitulée la loi et les congrégations. Vingt-cinq pages. Les dernières vraiment qu’il ait données. Un an après il était mort ou mourait.

Il faut leur faire cette justice qu’ils sortent de cette lecture généralement stupéfaits. Ils ne soupçonnaient point qui nous étions. Et surtout ils ne soupçonnaient point que nous l’étions dès le principe. Que nous l’avions été depuis si longtemps, depuis le principe. Ils ne soupçonnaient point cette longue, cette initiale, cette impeccable fidélité. Cette fidélité de toute une vie. Notamment, éminemment ils ne soupçonnaient point ce que c’était qu’un homme comme Bernard-Lazare.

Il faut penser que dans ce dossier, dans cette consultation, qu’il faut lire, qui n’est pas seulement un admirable monument mais un monument inoubliable, Bernard-Lazare s’opposait de tout ce qu’il avait encore de force à la dégénération, à la déviation du dreyfusisme en politique, en démagogie combiste. Que ceux qui ont succombé, qui ont cédé, si peu que ce fut, à la pire de toutes les démagogies, à la démagogie combiste, fassent des apologies, ou qu’on en fasse pour eux. Mais pour ceux qui ont été inébranlables, pour ceux qui n’ont pas cédé d’une ligne, de grâce, que l’on n’en fasse point. Quand on relit cet admirable mémoire de Bernard-Lazare, on est comme choqué, il vient une rougeur à cette idée seulement que l’idée viendrait qu’un tel homme fût englobé, pût être englobé inconsidérément par des tiers, par le public, par les ignorants, dans les graciés, dans les bénéficiaires d’une apologie.

Opérant, travaillant la même matière, évoluant dans la même matière il y a eu au moins deux affaires Dreyfus, élaborant la matière de la même histoire. Celle de Bernard-Lazare, la nôtre, était innocente et n’a pas besoin d’être défendue. Et en un autre sens encore il y avait très notamment deux affaires Dreyfus, celle qui était sortie de Bernard-Lazare, et celle qui était sortie du colonel Picquart. Celle qui était sortie du colonel Picquart était très bien. Celle qui était sortie de Bernard-Lazare était infinie.

Il faut penser que, notamment dans cette consultation, qui fut littéralement son testament mystique, il ne s’opposait pas seulement au combisme, qui fut l’abus, la démagogie du système. Il s’était opposé, non moins vigoureusement, au waldeckisme, qui en était censément l’usage et la norme. Il n’était point allé seulement à l’abus, mais il était remonté à la racine même de l’usage. Il était allé, il était remonté à la racine, jusqu’à la racine. Naturellement, d’un mouvement, d’une requête, d’une réquisition naturelle, comme tout homme de pensée profonde. Il avait discerné l’effet dans la cause, l’abus dans l’usage. Il faut penser donc qu’il s’était opposé, de toutes ses forces, de tout ce qui lui restait de forces, non point au développement seulement, et aux promesses de développement, mais à l’origine même, au principe de la politique dreyfusiste. Il faut relire ce dossier, cette consultation, cette adjuration éloquente à Jaurès, presque cette mise en demeure, certainement déjà cette menace.

Il faut penser que c’était un homme, j’ai dit très précisément un prophète, pour qui tout l’appareil des puissances, la raison d’État, les puissances temporelles, les puissances politiques, les autorités de tout ordre, politiques, intellectuelles, mentales même ne pesaient pas une once devant une révolte, devant un mouvement de la conscience propre. On ne peut même en avoir aucune idée. Nous autres nous ne pouvons en avoir aucune idée. Quand nous nous révoltons contre une autorité, quand nous marchons contre les autorités, au moins nous les soulevons. Enfin nous en sentons le poids. Au moins en nous. Il faut au moins que nous les soulevions. Nous savons, nous sentons que nous marchons contre elles et que nous les soulevons. Pour lui elles n’existaient pas. Moins que je ne vous dis. Je ne sais même pas comment représenter à quel point il méprisait les autorités, temporelles, comment il méprisait les puissances, comment en donner une idée. Il ne les méprisait même pas. Il les ignorait, et même plus. Il ne les voyait pas, il ne les considérait pas. Il était myope. Elles n’existaient pas pour lui. Elles n’étaient pas de son grade, de son ordre de grandeur, de sa grandeur. Elles lui étaient totalement étrangères. Elles étaient pour lui moins que rien, égales à zéro. Elles étaient comme des dames qui n’étaient point reçues dans son salon. Il avait pour l’autorité, pour le commandement, pour le gouvernement, pour la force, temporelle, pour l’État, pour la raison d’État, pour les messieurs habillés d’autorité, vêtus de raison d’État une telle haine, une telle aversion, un ressentiment constant tel que cette haine les annulait, qu’ils n’entraient point, qu’ils n’avaient point l’honneur d’entrer dans son entendement. Dans cette affaire des congrégations, de cette loi des congrégations, ou plutôt de ces lois successives et de l’application de cette loi, où il était si évident que le gouvernement de la République, sous le nom de gouvernement Combes, manquait à tous les engagements que sous le nom de gouvernement Waldeck il avait pris, dans cette affaire, cette autre affaire, cette nouvelle affaire où il était si évident que le gouvernement faussait la parole d’un gouvernement et par conséquent du gouvernement, faussait enfin la parole de l’État, s’il est permis de mettre ces deux mots ensemble, Bernard-Lazare avait jugé naturellement qu’il fallait acquitter la parole de la République. Il avait jugé qu’il fallait que la République tînt sa parole. Il avait jugé qu’il fallait appliquer, interpréter la loi comme le gouvernement, les deux Chambres, l’État enfin avaient promis de la faire appliquer, s’étaient engagés à l’appliquer, à l’interpréter eux-mêmes. Avaient promis qu’on l’appliquerait. Cela était pour lui l’évidence même. La Cour de Cassation, naturellement aussi, n’hésita point à se ranger à l’avis (de ces messieurs) du gouvernement. Je veux dire du deuxième gouvernement. Un ami (comme on dit) vint lui dire, triomphant : Vous voyez, mon cher ami, la Cour de Cassation a jugé contre vous. Les dreyfusards devenus combistes crevaient déjà d’orgueil, et de faire les malins, et de la pourriture politicienne. Il faut avoir vu alors son œil pétillant de malice, mais douce, et de renseignement. Qui n’a pas vu son œil noir n’a rien vu, son œil de myope ; et le pli de sa lèvre. Un peu grasse. — Mon cher ami, répondit-il doucement, vous vous trompez. C’est moi qui ai jugé autrement que la Cour de Cassation. L’idée qu’on pouvait un instant lui comparer, à lui Bernard-Lazare, la Cour de Cassation, toutes chambres éployées, lui paraissait bouffonne. Comme l’autre était tout de même un peu suffoqué. — Mais, mon garçon, lui dit-il très doucement, la Cour de Cassation, c’est des hommes. Il avait l’air souverain de parler très doucement, très délicatement comme à un petit imbécile d’élève. Qui n’aurait pas compris. Pensez que c’était le temps où tout dreyfusard politicien cousinait avec la Cour de Cassation, disait la Cour de Cassation en gonflant les joues, crevait d’orgueil d’avoir été historiquement, juridiquement authentiqué, justifié par la Cour de Cassation, roulait des yeux, s’assurait au fond de soi sur la Cour de Cassation que Dreyfus était bien innocent. Il était resté gamin, d’une gaminerie invincible, de cette gaminerie qui est la marque même de la grandeur, de cette gaminerie noble, de cette gaminerie aisée qui est la marque de l’aisance dans la grandeur. Et surtout de cette gaminerie homme qui est rigoureusement réservée aux cœurs purs. Non jamais je n’ai vu une aisance telle, aussi souveraine. Jamais je n’ai vu un spirituel mépriser aussi souverainement, aussi sainement, aussi aisément, aussi également une compagnie temporelle. Jamais je n’ai vu un spirituel annuler ainsi un corps temporel. On sentait très bien que pour lui la Cour de Cassation ça ne lui en imposait pas du tout, que pour lui c’étaient des vieux, des vieux bonshommes, que l’idée de les opposer à lui Bernard-Lazare comme autorité judiciaire était purement baroque, burlesque, que lui Bernard-Lazare était une tout autre autorité judiciaire, et politique, et tout. Qu’il avait un tout autre ressort, une tout autre juridiction, qu’il disait un tout autre droit. Qu’il les voyait parfaitement et constamment dévêtus de leur magistrature, dépouillés de tout leur appareil et de ces robes mêmes, qui empêchent de voir l’homme. Qu’il ne pouvait pas les voir autrement. Même en y mettant de la bonne volonté, toute sa bonne volonté. Parce qu’il était bon. Même en s’y efforçant. Qu’il ne concevait même pas qu’on pût les voir autrement. Que lui-même il ne pouvait les voir qu’en vieux singes tout nus. Nullement, comme on pourrait le croire, d’abord, comme un premier examen, superficiel, hâtif, pourrait d’abord le laisser supposer, en vieux singes revêtus de la simarre et de l’hermine. On sentait si bien qu’il savait que lui Bernard-Lazare il avait fait marcher ces gens-là, qu’on les ferait marcher encore, et que lui Bernard-Lazare on ne le ferait jamais marcher, que ces gens-là surtout ne le feraient jamais marcher. Qu’il avait temporellement fait marcher tout le monde ; et que tout le monde ne le ferait jamais spirituellement marcher. Pour lui ce n’était pas, ce ne serait jamais la plus haute autorité du royaume, la plus haute autorité judiciaire, la plus haute juridiction du royaume, le plus haut magistrat de la République. C’étaient des vieux juges. Et il savait bien ce que c’était qu’un vieux juge. On sentait si bien qu’il savait qu’il avait fait marcher ces gens-là, et qu’ils ne le feraient jamais marcher. Quand l’autre fut parti : Vous l’avez vu, me dit-il en riant. Il était rigolo avec sa Cour de Cassation. Notez qu’il était, et très délibérément, contre les lois Waldeck même. Contre la loi Waldeck. Mais enfin, puisqu’il y avait une loi Waldeck, il voulait, il fallait qu’on s’y tînt juridiquement. Et même loyalement. Qu’on l’appliquât, qu’on l’interprétât comme elle était. Il n’aimait pas l’État. Mais enfin puisqu’il y avait un État, et qu’on ne pouvait pas faire autrement, il voulait au moins que le même État qui fît une loi fût le même aussi qui l’appliquât. Que l’État ne se dérobât point et ne changeât point de nom et de statut entre les deux, qu’il ne fît point ceci sous un nom et qu’il ne le défît point sous un autre, sous un deuxième nom. Il voulait au moins que l’État fût, au moins quelques années, constant avec lui-même. L’autre voulait dire évidemment qu’il était d’un très grand prix, d’un prix suprême, d’un prix de cour suprême que la Cour de Cassation eût innocenté Dreyfus. Pour lui ce n’était d’aucun prix. Il considérait cette sorte de consécration juridique comme une consécration purement judiciaire, et uniquement comme une victoire temporelle, surtout sans doute comme une victoire de lui Bernard-Lazare sur la Cour de Cassation. Il ne lui venait point à la pensée qu’une Cour de Cassation pût faire ou ne pas faire, fît ou ne fît pas l’innocence de Dreyfus. Mais il sentait, il savait parfaitement que c’était lui Bernard-Lazare qui faisait l’autorité d’une Cour de Cassation, qui faisait ou ne faisait pas une Cour de Cassation même, parce qu’il en faisait la nourriture et la matière, et qu’ainsi et en outre il en faisait la forme même. Qu’en un sens, qu’en ce sens il en faisait la magistrature. Ce n’était pas la Cour de Cassation qui lui faisait bien de l’honneur. C’était lui qui faisait bien de l’honneur à la Cour de Cassation. Jamais je n’ai vu un homme croire, savoir à ce point que les plus grandes puissances temporelles, que les plus grands corps de l’État ne tiennent, ne sont que par des puissances spirituelles intérieures. On sait assez qu’il était tout à fait opposé à faire jouer l’article 445 comme on l’a fait jouer (Clemenceau aussi y était opposé), et tous les embarras que nous avons eus du jeu de cet article, les embarras insurmontables qui se sont produits, qui sont résultés du jeu de cet article, ou plutôt de ce jeu de cet article étaient évités si on lui avait laissé le gouvernement de l’affaire. Il ne fait aucun doute qu’il considérait ce jeu comme une forfaiture, comme un abus, comme un coup de force judiciaire, comme une illégalité. En outre, avec son clair bon sens, bien français, ce juif, bien parisien, avec son clair regard juridique il prévoyait les difficultés inextricables où elle nous jetterait, qu’elle rouvrirait éternellement l’affaire ou plutôt qu’elle empêcherait éternellement l’affaire de se clore. Il me disait : Dreyfus passera devant cinquante conseils de guerre, s’il faut, ou encore : Dreyfus passera devant des conseils de guerre toute sa vie. Mais il faut qu’il soit acquitté comme tout le monde. Le fond de sa pensée était d’ailleurs que Dreyfus était bien sot de se donner tant de mal pour faire consacrer son innocence par les autorités constituées ; que ces gens-là ne font rien à l’affaire ; que puisqu’on l’avait arraché à une persécution inique le principal était fait, tout était fait ; que les revêtements d’autorité, les consécrations judiciaires sont bien superflues, n’existent pas, venant de corps négligeables ; que c’est faire beaucoup d’honneur à ces messieurs ; qu’on est bien bon, quand on est innocent, en plus de le faire constater. Qu’on apporte ainsi, à ces autorités, une autorité dont elles ont grand besoin. Mais alors, au deuxième degré, si on y avait recours, il fallait y avoir recours droitement, il ne fallait point biaiser, il ne fallait point tricher, surtout sans doute parce que c’était se donner les apparences, et peut-être la réalité, de s’incliner devant elles, de les redouter. Puisqu’on y allait, puisqu’on s’en servait, il fallait s’en servir, et y aller droitement. C’était encore un moyen de leur commander. Si c’était de la politique, il fallait au moins qu’elle fût droite. Il avait un goût incroyable de la droiture, surtout dans ce qu’il n’aimait pas, dans la politique et dans le judiciaire. Il se rattrapait pour ainsi dire ainsi d’y aller malgré lui en y étant droit malgré eux. Je n’ai jamais vu quelqu’un savoir aussi bien garder ses distances, être aussi distant, aussi doucement, aussi savamment, aussi horizontalement pour ainsi dire. Je n’ai jamais vu une puissance spirituelle, quelqu’un qui se sent, qui se sait une puissance spirituelle garder aussi intérieurement pour ainsi dire des distances horizontales aussi méprisantes envers les puissances temporelles. Et donc il avait une affection secrète, une amitié, une affinité profonde avec les autres puissances spirituelles, même avec les catholiques, qu’il combattait délibérément. Mais il ne voulait les combattre que par des armes spirituelles dans des batailles spirituelles. Sa profonde opposition intérieure et manifestée au waldeckisme même venait ainsi de deux origines. Premièrement, par une sorte d’équilibre, de balancement, d’équité, d’égalité, de justice, de santé politiques, de répartition équitable il ne voulait pas qu’on fît aux autres ce que les autres vous avaient fait, mais qu’on ne voulait pas qu’ils vous fissent. Les cléricaux nous ont embêtés pendant des années, disait-il, et plus énergiquement encore, il ne s’agit pas à présent d’embêter les catholiques. On n’a jamais vu un Juif aussi peu partisan, aussi peu pensant, aussi peu concevant du talion. Il ne voulait pas rendre précisément le bien pour le mal, mais très certainement le juste pour l’injuste. Il avait aussi cette idée que vraiment ça n’était pas malin, qu’il ne fallait guère se sentir fort pour avoir recours à de telles forces. Or il se sentait fort. Qu’il ne fallait guère avoir confiance en soi. Or il avait confiance en soi. Comme tous les véritables forts. Comme tous les véritables forts il n’aimait point employer des armes faciles, avoir des succès faciles, des succès diminués, dégradés, des succès qui ne fussent point du même ordre de grandeur que les combats qu’il voulait soutenir.

Deuxièmement il avait certainement une sympathie secrète, une entente intérieure avec les autres puissances spirituelles. Sa haine de l’État, du temporel se retrouvait là tout entière. On ne peut pas poursuivre, disait-il, par des lois, des gens qui s’assemblent pour faire leur prière. Quand même ils s’assembleraient cinq cent mille. Si on trouve qu’ils sont dangereux, qu’ils ont trop d’argent, qu’on les poursuive, qu’on les atteigne par des mesures générales, comme tout le monde, (ce même mot, cette même expression, comme tout le monde, dont il se servait toujours, dont il se servait précisément pour Dreyfus), par des lois, économiques générales, qui poursuivent, qui atteignent tous ceux qui sont aussi dangereux qu’eux, qui ont de l’argent comme eux. Il n’aimait pas que les partis politiques, que l’État, que les Chambres, que le gouvernement lui enlevât la gloire du combat qu’il voulait soutenir, lui déshonorât d’avance son combat.

D’une manière générale il n’aimait pas, il ne pouvait pas supporter que le temporel se mêlât du spirituel. Tous ces appareils temporels, tous ces organes, tous ces appareils de levage lui paraissaient infiniment trop grossiers pour avoir le droit de mettre leur patte grossière non seulement dans les droits mais même dans les intérêts spirituels. Que des organes aussi grossiers que le gouvernement, la Chambre, l’État, le Sénat, aussi étrangers à tout ce qui est spirituel, missent les doigts de la main dans le spirituel c’était pour lui non pas seulement une profanation grossière, mais plus encore, un exercice de mauvais goût, un abus, l’exercice, l’abus d’une singulière incompétence. Il se sentait au contraire une secrète, une singulière complicité de compétence spirituelle au besoin avec le pape.

Jamais je n’ai vu un homme je ne dis pas croire, je dis savoir à ce point je ne dis pas seulement qu’une conscience est au-dessus de toutes les juridictions mais qu’elle est, qu’elle exerce elle-même dans la réalité une juridiction, qu’elle est la suprême juridiction, la seule.

Si on l’avait suivi, si on avait au moins suivi son enseignement et son exemple, si on avait continué dans son sens, si on avait seulement suivi le respect que l’on devait à sa mémoire, aujourd’hui la révision même du procès Dreyfus ne serait pas en danger, comme elle l’est. Elle ne serait pas exposée, comme elle l’est.

Aussi nous avons vu son enterrement. Je dirai quel fut son enterrement. Qui nous étions, combien peu dans ce cortège, dans ce convoi, dans cet accompagnement fidèle gris descendant et passant dans Paris. En pleines vacances. Dans ce mois d’août ou plutôt dans ce commencement de mois de septembre. Quelques-uns, les mêmes forcenés, les mêmes fanatiques, Juifs et chrétiens, quelques Juifs riches, très rares, quelques chrétiens riches, très rares, des Juifs et des chrétiens pauvres et misérables, eux-mêmes en assez petit nombre. Une petite troupe en somme, une très petite troupe. Comme une espèce de compagnie réduite qui traversait Paris. De misérables Juifs étrangers, je veux dire étrangers à la nationalité française, car il n’était pas un Juif roumain, je veux dire un Juif de Roumanie, qui ne le sût prophète, qui ne le tînt pour un véritable prophète. Il était pour tous ces misérables, pour tous ces persécutés, un éclair encore, un rallumage du flambeau qui éternellement ne s’éteindra point. Temporellement éternellement. Et comme toutes ces marques mêmes sont de famille, comme tout ce qui est d’Israël est de race, comme ces choses-là restent dans les familles, comment ne pas se rappeler, comment ne point voir cet ancien enterrement quand on voyait si peu de monde, il y a quelques semaines encore, à l’enterrement de sa mère. Relativement peu de monde. Et pourtant ils connaissaient beaucoup de monde. Je dirai sa mort, et sa longue et sa cruelle maladie, et tout le lent et si prompt acheminement de sa mort. Cette sorte de maladie féroce. Comme acharnée. Comme fanatique. Comme elle-même forcenée. Comme lui. Comme nous. Je ne sais rien de si poignant, de si saisissant, je ne connais rien d’aussi tragique que cet homme qui se roidissant de tout ce qui lui restait de force, se mettait en travers de son parti victorieux. Qui dans un effort désespéré, où il se brisait lui-même, essayait, entreprenait de remonter cet élan, cette vague, ce terrible élan, l’insurmontable élan de la victoire et des abus, de l’abus de la victoire. Le seul élan qu’on ne remontera jamais. L’insurmontable élan de la victoire acquise. De la victoire faite. De l’entraînement de la victoire. L’insurmontable, le mécanique, l’automatique élan du jeu même de la victoire. Je le revois encore dans son lit. Cet athée, ce professionnellement athée, cet officiellement athée en qui retentissait, avec une force, avec une douceur incroyable, la parole éternelle ; avec une force éternelle ; avec une douceur éternelle ; que je n’ai jamais retrouvée égale nulle part ailleurs. J’ai encore sur moi, dans mes yeux, l’éternelle bonté de ce regard infiniment doux, cette bonté non pas lancée, mais posée, renseignée. Infiniment désabusée ; infiniment renseignée ; infiniment insurmontable elle-même. Je le vois encore dans son lit, cet athée ruisselant de la parole de Dieu. Dans la mort même tout le poids de son peuple lui pesait aux épaules. Il ne fallait point lui dire qu’il n’en était point responsable. Je n’ai jamais vu un homme ainsi chargé, aussi chargé d’une charge, d’une responsabilité éternelle. Comme nous sommes, comme nous nous sentons chargés de nos enfants, de nos propres enfants dans notre propre famille, tout autant, exactement autant, exactement ainsi il se sentait chargé de son peuple. Dans les souffrances les plus atroces il n’avait qu’un souci : que ses Juifs de Roumanie ne fussent point omis artificieusement, pour faire réussir le mouvement, dans ce mouvement de réprobation que quelques publicistes européens entreprenaient alors contre les excès des persécutions orientales. Je le vois dans son lit. On montait jusqu’à cette rue de Florence ; si rive droite, pour nous, si loin du quartier. Les autobus ne marchaient pas encore. On montait par la rue de Rome, ou par la rue d’Amsterdam, cour de Rome ou cour d’Amsterdam, je ne sais plus laquelle des deux se nomme laquelle, jusqu’à ce carrefour montant que je vois encore. Cette maison riche, pour le temps, où il vivait pauvre. Il s’excusait de son loyer, disant : J’ai un bail énorme sur le dos. Je ne sais pas si je pourrai sous-louer comme je le voudrais. Quand j’ai pris cet appartement-là, je croyais que je ferais un grand journal et qu’on travaillerait ici. J’avais des plans. Il en était loin, de faire un grand journal. Les journaux des autres se faisaient, des autres mêmes, à condition qu’il n’y fût pas. Je revois encore cette grande chambre, rue de Florence, 5, (ou 7) rue de Florence, la chambre du lit, la chambre de souffrance, la chambre de couchée, la chambre d’héroïsme, (la chambre de sainteté), la chambre mortuaire. La chambre du lit d’où il ne se releva point. L’ai-je donc tant oublié moi-même que ce 5, (ou ce 7), ne réponde plus mécaniquement à l’appel de ma mémoire, que ce 5 et ce 7 se battent comme des chiffonniers dans le magasin de ma mémoire, que chacun s’essaye et fasse valoir ses titres. Et pourtant j’y suis allé. Et nous disions familièrement entre nous : Est-ce que tu es allé rue de Florence. Dans la grande chambre rectangulaire, je vois le grand lit rectangulaire. Une, ou deux, ou trois grandes fenêtres rectangulaires donnaient de grand jours de gauche obliques rectangulaires ; tombant, descendant lentement ; lentement penchés. Le lit venait du fond, non pas du fond opposé aux fenêtres où étaient les portes, et, je pense, les corridors, mais du fond qu’on avait devant soi quand on avait les fenêtres à gauche. De ce fond le lit venait bien au milieu, bien carrément, la tête au fond, jointe le fond, les pieds vers le milieu de la chambre. Lui-même juste au milieu de son lit, sur le dos, symétrique, comme l’axe de son lit, comme un axe d’équité. Les deux bras bien à gauche et à droite. C’étaient dans les derniers temps. La maladie approchait de sa consommation. Une profonde, une vigilante affection fraternelle, la diligence d’une affection fraternelle pensait déjà à lui faire, à lui préparer une mort qui ne fût point la consommation de cette cruauté, qui fût plus douce, un peu adoucie, qui n’eût point toute la cruauté, toute la barbarie de cette maladie forcenée. Qui ne fût point le couronnement de cette cruauté. On lui avait conté des histoires sur sa maladie, des histoires et des histoires. Qu’en croyait-il ? Il faisait, comme tout le monde, semblant de les croire. Qu’en croyait-il, c’est le secret des morts. Morientium ac mortuorum. Dans cette incurable lâcheté du monde moderne, où nous osons tout dire à l’homme, excepté ce qui l’intéresse, où nous n’osons pas dire à l’homme la plus grande nouvelle, la nouvelle de la seule grande échéance nous avons menti nous-mêmes tant de fois, nous avons tant menti à tant de mourants et à tant de morts qu’il faut bien espérer que quand c’est notre tour nous ne croyons pas nous-mêmes tout à fait aux mensonges que l’on nous fait. Il faisait donc semblant d’y croire. Mais dans ses beaux yeux doux, dans ses grands et gros yeux clairs il était impossible de lire. Ils étaient trop bons. Ils étaient trop doux. Ils étaient trop beaux. Ils étaient trop clairs. Il était impossible de savoir si c’était par un miracle d’espérance (temporelle) (et peut-être plus) qu’il espérait encore ou si c’était par un miracle de charité, pour nous, qu’il faisait semblant d’espérer. Son œil même, son œil clair, d’une limpidité d’enfant, était comme un binocle, comme un deuxième verre, comme une deuxième vitre, comme un deuxième binocle de douceur et de bonté, de lumière, de clarté. Impénétrable. Parce qu’on y lisait comme on voulait. C’étaient les derniers temps. Peu de gens pouvaient encore le voir, des parents mêmes. Mais il m’aimait tant qu’il me maintenait sur les dernières listes. J’étais assis au long de son lit à gauche au pied. À sa droite par conséquent. Il parlait de tout comme s’il dût vivre cent ans. Il me demanda comment je venais. Il me dit, avec beaucoup d’orgueil, enfantin, que le métro Amsterdam était ouvert. Ou quelque autre. Il se passionnait ingénument pour tout ce qui était voies et moyens de communications. Tout ce qui était allées et venues, géographiques, topographiques, télégraphiques, téléphoniques, aller et retour, circulations, déplacements, replacements, voyages, exodes et deutéronomes lui causait un amoncellement de joie enfantine inépuisable. Le métro particulièrement lui était une victoire personnelle. Tout ce qui était rapidité, accélération, fièvre de communication, déplacement, circulation rapide l’emplissait d’une joie enfantine, de la vieille joie, d’une joie de cinquante siècles. C’était son affaire, propre. Être ailleurs, le grand vice de cette race, la grande vertu secrète ; la grande vocation de ce peuple. Une renommée de cinquante siècles ne le mettait point en chemin de fer que ce ne fût quelque caravane de cinquante siècles. Toute traversée pour eux est la traversée du désert. Les maisons les plus confortables, les mieux assises, avec des pierres de taille grosses comme les colonnes du temple, les maisons les plus immobilières, les plus immeubles, les immeubles les plus écrasants ne sont jamais pour eux que la tente dans le désert. Le granit remplaça la tente aux murs de toile. Qu’importe ces pierres de taille plus grosses que les colonnes du temple. Ils sont toujours sur le dos des chameaux. Peuple singulier. Combien de fois n’y ai-je point pensé. Pour qui les plus immobilières maisons ne seront jamais que des tentes. Et nous au contraire, qui avons réellement couché sous la tente, sous des vraies tentes, combien de fois n’ai-je point pensé à vous, Lévy, qui n’avez jamais couché sous une tente, autrement que dans la Bible, au bout de quelques heures ces tentes du camp de Cercottes étaient déjà nos maisons. Que vos pavillons sont beaux, ô Jacob ; que vos tentes sont belles, ô Israël. Combien de fois n’y ai-je point pensé, combien de fois n’ai-je point pensé à vous, combien de fois ces mots ne me remontaient-ils pas sourdement comme une remontée d’une gloire de cinquante siècles, comme une grande joie secrète de gloire, dont j’éclatais sourdement par un ressouvenir sacré quand nous rentrions au camp, mon cher Claude, par ces dures nuits de mai. Peuple pour qui la pierre des maisons sera toujours la toile des tentes. Et pour nous au contraire c’est la toile des tentes qui était déjà, qui sera toujours la pierre de nos maisons. Non seulement il n’avait donc pas eu pour le métropolitain cette aversion, cette distance qu’au fond nous lui gardons toujours, même quand il nous rend les plus grands services, parce qu’il nous transporte trop vite, et au fond qu’il nous rend trop de services, mais au contraire il avait pour lui une affection propre toute orgueilleuse, comme un orgueil d’auteur. On le perçait alors, la ligne numéro 1 seulement je crois, était en exploitation. Il avait un orgueil local, un orgueil de quartier, qu’il eût abouti, déjà, jusqu’à lui, un des premiers, qu’il eût percé jusqu’à lui, qu’il eût commencé à monter vers ces hauteurs. Il me l’avait dit, quelques mois auparavant, quand on avait essayé de l’envoyer, comme tout le monde, vers les réparations du Midi. Il était allé d’hôtel en hôtel. Il était heureux comme un enfant. Jusqu’à ce qu’il trouva une espèce de petite maison de paysan ; qu’il me présenta dans une lettre comme le paradis réalisé. Et d’où naturellement il revint rapidement, il rentra à Paris. Il me l’avait dit alors, dans un de ces mots qui éclairent un homme, un peuple, une race. Voyez-vous, Péguy, me disait-il, je ne commence à me sentir chez moi que quand j’arrive dans un hôtel. Il le disait en riant, mais c’était vrai tout de même.

En somme, dans l’action, dans la politique, puisqu’il en faut une, puisqu’il fallait y descendre, il était partisan du droit commun. Droit commun dans l’affaire Dreyfus, droit commun dans l’affaire Congrégations. Droit commun pour Dreyfus, droit commun contre les congrégations. Cela n’a l’air de rien, cela peut mener loin. Cela le mena jusqu’à l’isolement dans la mort.

Il était essentiellement pour la justice, pour l’équité, pour l’égalité (non point naturellement au sens démocratique, mais au sens d’équilibre parfait, d’horizontalité parfaite dans la justice). Il était contre l’exception, contre la loi d’exception, contre la mesure d’exception, qu’elle fût pour ou contre, persécution ou grâce. Il était pour le niveau de la justice.

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