Notre Jeunesse (page 5)
Je le regardais donc ce matin-là, 7, rue de Florence. Et je l’écoutais. J’étais assis au pied de son lit à gauche comme un disciple fidèle. Tant de douceur, tant de mansuétude dans une si cruelle situation me désarmait, me dépassait. Tant de douceur pour ainsi dire inexpiable. J’écoutais dans une piété, dans un demi-silence respectueux, affectueux, ne lui fournissant que le propos pour se soutenir. Le Beethoven de Romain Rolland venait de paraître. Nos abonnés se rappellent encore quelle soudaine révélation fut ce cahier, quel émoi il souleva d’un bout à l’autre, comme il se répandit soudainement, comme une vague, comme en dessous, pour ainsi dire instantanément, comme il fut soudainement, instantanément, dans une révélation, aux yeux de tous, dans une entente soudaine, dans une commune entente, non point seulement le commencement de la fortune littéraire de Romain Rolland, et de la fortune littéraire des cahiers, mais infiniment plus qu’un commencement de fortune littéraire, une révélation morale, soudaine, un pressentiment dévoilé, révélé, la révélation, l’éclatement, la soudaine communication d’une grande fortune morale. Mais tout ce mouvement se gonflait, n’avait pas encore eu le temps de se manifester. Le cahier, je le répète, venait tout juste de paraître. Bernard-Lazare me dit : Ah j’ai lu votre cahier de Romain Rolland. C’est vraiment très beau. Il faut avouer que l’âme juive et l’âme hellénique ont été deux grands morceaux de l’âme universelle. Je ne manifestai rien, parce que j’ai dit que quand on va voir un malade on est résolu à ne rien manifester. On est donc gardé par une cuirasse, invincible, par un masque impénétrable. Mais je fus saisi, je me sentis poursuivi jusque dans les vertèbres. Car j’étais venu pour voir, je m’étais attendu à voir les avancées de la mort. Et c’est déjà beaucoup. Et je voyais brusquement les avancées des au-delà de la mort. Pour mesurer la profondeur, la nouveauté d’un tel mot, l’âme éternelle, et même l’âme juive, et l’âme hellénique, il faut savoir à quel point, avec quel scrupule religieux ces hommes, les hommes de cette génération évitaient d’employer le moindre mot du jargon mystique. On parlait alors de recommencer l’affaire Dreyfus, de reprendre l’affaire Dreyfus. Il faut se rappeler qu’entre l’affaire Dreyfus elle-même et la deuxième affaire Dreyfus il y eut un long temps de calme plat, de silence, d’une solitude totale. On ne savait pas alors, du tout, pendant tout ce temps, si l’affaire recommencerait ; jamais. Mieux eût valu qu’elle ne recommençât point. Nous n’eussions point été acquittés par la Cour de Cassation. Mais nous demeurions ce que nous étions, nous demeurions purs devant le pays et devant l’histoire. Mais tout pantelants de cette grande Affaire, de cette première grande histoire, tout suants et tout bouillants de la bataille, tout déconcertés du repos, du calme, du plat, de la paix fourrée, du repos louche, du traité louche, de l’inaction, de la paix des dupes, tout anxieux de n’avoir point obtenu, atteint tous les résultats temporels que nous espérions, que nous attendions, que nous escomptions, de n’avoir point réalisé le royaume de la justice sur la terre et le royaume de la vérité, tout anxieux surtout de voir notre mystique nous échapper, nous ne pensions dans le secret de nos cœurs qu’à une reprise de l’affaire, à ce que nous nommions entre nous, comme des conjurés, la reprise. Nous ne prévoyions pas, hélas, que cette reprise n’en serait que la plus basse dégradation, un détournement total, un détournement grossier de la mystique en politique. Nous en parlions. Lui, dans son lit, m’en parlait doucement. Je vis rapidement qu’il m’en parlait comme d’une conjuration, mais comme d’une conjuration étrangère, à laquelle il demeurait étranger. De gré, de force ? Je lui dis : Mais enfin qu’est-ce qu’ils vont faire. Ils ne vous ont donc pas demandé conseil ? Il me répondit doucement : Ils ont préféré s’adresser à Jaurès. Ils sont si contents de faire quelque chose sans moi.
Ils, c’était tout, c’étaient tous les autres, c’était Dreyfus qu’il aimait comme un jeune frère.
Il ne fait aucun doute que pour nous la mystique dreyfusiste fut non pas seulement un cas particulier de la mystique chrétienne, mais qu’elle en fut un cas, éminent, une accélération, une crise, temporelle, une sorte d’exemple et de passage que je dirai nécessaire. Comment le nier, à présent que nous sommes à douze et quinze ans de notre jeunesse et qu’enfin nous voyons clair dans notre cœur. Notre dreyfusisme était une religion, je prends le mot dans son sens le plus littéralement exact, une poussée religieuse, une crise religieuse, et je conseillerais même vivement à quiconque voudrait étudier, considérer, connaître un mouvement religieux dans les temps modernes, bien caractérisé, bien délimité, bien taillé, de saisir cet exemple unique. J’ajoute que pour nous, chez nous, en nous ce mouvement religieux était d’essence chrétienne, d’origine chrétienne, qu’il poussait de souche chrétienne, qu’il coulait de l’antique source. Nous pouvons aujourd’hui nous rendre ce témoignage. La Justice et la Vérité que nous avons tant aimées, à qui nous avons donné tout, notre jeunesse, tout, à qui nous nous sommes donnés tout entiers pendant tout le temps de notre jeunesse n’étaient point des vérités et des justices de concept, elles n’étaient point des justices et des vérités mortes, elles n’étaient point des justices et des vérités de livres et de bibliothèques, elles n’étaient point des justices et des vérités conceptuelles, intellectuelles, des justices et des vérités de parti intellectuel, mais elles étaient organiques, elles étaient chrétiennes, elles n’étaient nullement modernes, elles étaient éternelles et non point temporelles seulement, elles étaient des Justices et des Vérités, une Justice et une Vérité vivantes. Et de tous les sentiments qui ensemble nous poussèrent, dans un tremblement, dans cette crise unique, aujourd’hui nous pouvons avouer que de toutes les passions qui nous poussèrent dans cette ardeur et dans ce bouillonnement, dans ce gonflement et dans ce tumulte, une vertu était au cœur, et que c’était la vertu de charité. Et je ne veux pas rouvrir un ancien débat, aujourd’hui, désormais historique, mais dans nos ennemis, chez nos ennemis, chez nos adversaires d’alors, historiques comme nous, devenus historiques, je vois beaucoup d’intelligence, beaucoup de lucidité même, beaucoup d’acuité : ce qui me frappe le plus, c’est certainement un certain manque de charité. Je ne veux pas anticiper sur ce qui est le propre des confessions. Mais il est incontestable que dans tout notre socialisme même il y avait infiniment plus de christianisme que dans toute la Madeleine ensemble avec Saint-Pierre de Chaillot, et Saint-Philippe du Roule, et Saint-Honoré d’Eylau. Il était essentiellement une religion de la pauvreté temporelle. C’est donc, c’est assurément la religion qui sera jamais la moins célébrée dans les temps modernes. Infiniment, d’infiniment la moins chômée. Nous en avons été marqués si durement, si ineffaçablement, nous en avons reçu une empreinte, une si dure marque, si indélébile que nous en resterons marqués pour toute notre vie temporelle, et pour l’autre. Notre socialisme n’a jamais été ni un socialisme parlementaire ni un socialisme de paroisse riche. Notre christianisme ne sera jamais ni un christianisme parlementaire ni un christianisme de paroisse riche. Nous avions reçu dès lors une telle vocation de la pauvreté, de la misère même, si profonde, si intérieure, et en même temps si historique, si éventuelle, si événementaire que depuis nous n’avons jamais pu nous en tirer, que je commence à croire que nous ne pourrons nous en tirer jamais.
C’est une sorte de vocation.
Une destination.
Ce qui a pu donner le change, c’est que toutes les forces politiques de l’Église étaient contre le dreyfusisme. Mais les forces politiques de l’Église ont toujours été contre la mystique. Notamment contre la mystique chrétienne. C’est l’application la plus éminente qu’il y ait jamais eu de cette règle générale que nous posions plus haut.
On pourrait même dire que l’affaire Dreyfus fut un beau cas de religion, de mouvement religieux, de commencement, d’origine de religion, un cas rare, peut-être un cas unique.
La mystique dreyfusiste enfin fut pour nous essentiellement une crise de (la) mystique française. Cette affaire fut pour nous et par nous très exactement dans la ligne française. Comme elle avait été très exactement pour nous et par nous dans la ligne chrétienne. Nous-mêmes nous y fûmes très exactement dans la ligne française comme nous y avions été très exactement dans la ligne chrétienne. Nous y fûmes de qualité française comme nous y avions été de qualité chrétienne.
Nous y déployâmes proprement les vertus, les qualités françaises, les vertus de la race : la vaillance claire, la rapidité, la bonne humeur, la constance, la fermeté, un courage opiniâtre, mais de bon ton, de belle tenue, de bonne tenue, fanatique à la fois et mesuré, forcené ensemble et pleinement sensé ; une tristesse gaie, qui est le propre du Français ; un propos délibéré ; une résolution chaude et froide ; une aisance, un renseignement constant ; une docilité et ensemble une révolte constante à l’événement ; une impossibilité organique à consentir à l’injustice, à prendre son parti de rien. Un délié, une finesse de lame. Une acuité de pointe. Il faut dire simplement que nous fûmes des héros. Et plus précisément des héros à la française. (La preuve, c’est que nous ne nous en sommes pas relevés, que nous ne nous en sommes pas retirés). (Toute notre vie peut-être nous serons des demi-soldes). Il faut bien voir en effet comment la question se posait. La question ne se posait nullement alors, pour nous, de savoir si Dreyfus était innocent ou coupable. Mais de savoir si on aurait ou si on n’aurait pas le courage de le déclarer, de le savoir innocent.
Quand nous écrirons cette histoire de l’affaire Dreyfus qui sera proprement les mémoires d’un dreyfusiste il y aura lieu d’examiner, d’étudier de très près et nous établirons très attentivement, dans le plus grand détail, ce que je nommerai la courbe de la croyance publique à l’innocence de Dreyfus. Cette courbe a subi naturellement les variations les plus extraordinaires. Naturellement aussi les antidreyfusistes ont tout fait pour la faire monter et il faut rendre cette justice aux dreyfusistes qu’ils ont généralement tout fait pour la faire descendre. Partie des environs de zéro en 1894 (la famille et quelques très rares personnes exceptées), on peut dire qu’elle monta, qu’à travers des soubresauts de toute sorte, des fluctuations politiques et historiques comme il ne manque jamais de s’en produire pour ces sortes de courbes elle monta constamment jusqu’au jour où le bateau qui ramenait Dreyfus en France introduisit parmi nous le corps même du débat. Dès lors, malgré les apparences, malgré un palier apparent, malgré une apparence d’horizontalité, en réalité elle commença de baisser lentement, régulièrement. Malgré des fortunes diverses, malgré des apparences de fortunes en réalité elle commença de tomber. Cette descente, cette chute, cette baisse est arrêtée aujourd’hui, on peut croire qu’elle est arrêtée pour toujours, parce qu’elle ne peut guère aller plus avant, tomber plus bas, parce que beaucoup de monde aujourd’hui s’en moquent totalement, et surtout parce que nous sommes retombés à un certain équilibre, dans un certain équilibre très tentant, très solide, très commun, le même où nous nous étions arrêtés si longtemps à la montée : la France, le monde, l’histoire coupés en deux, en deux partis bien distincts, bien coupés, bien arrêtés, croyant professionnellement, officiellement, l’un à la culpabilité et l’autre à l’innocence, faisant profession de croire l’un à la culpabilité et l’autre à l’innocence. C’est la situation, c’est la position commune, usuelle, familière, pour ainsi dire classique, c’est la situation connue, le monde coupé en deux sur une question. C’est la situation commode, car c’est la situation de guerre, la situation de haine, mutuelle. C’est la situation à laquelle tout le monde est habitué. C’est donc celle qui durera, qui déjà faillit durer pendant la montée de notre courbe, qui s’est retrouvée, qui s’est reçue, qui s’est recueillie elle-même au même niveau dans la descente, qui ne se reperdra plus, qui sera définitive. Avec les amortissements successifs naturellement par la successive arrivée des nouvelles générations ; avec les amortissements croissants et l’extinction finale, l’extinction historique. Ce qu’il y a de remarquable, c’est combien cette situation, ce palier intermédiaire est commode, du pays coupé en deux, combien nous nous y sommes arrêtés complaisamment, commodément, à la montée, comment, combien nous nous y sommes retrouvés aisément, rapidement à la descente. Commodément. Combien nous nous y mouvions aisément, naturellement à la montée, en pleine bataille, combien nous y bataillions aisément, naturellement, comme chez nous, et combien nous nous y sommes même attardés. Et combien au retour, à la descente nous l’avons retrouvé aisément, combien rapidement nous nous y sommes retrouvés chez nous. Mais ce qui est incontestable c’est que cette courbe, dans ces soubresauts, à l’issue de cette montée atteignit plusieurs fois un maximum qui était même un universum. Je veux dire que dans ces fluctuations, dans ces agitations, dans cette crise, dans ces sautes, dans ces coups de force et dans ces coups de théâtre il y eut au moins deux ou trois fois quarante-huit heures où tout le pays (nos adversaires mêmes et je dis même leurs chefs) crut à l’innocence de Dreyfus. Par exemple, notamment dans ce coup de foudre, instantanément après ce coup de théâtre du colonel Henry au Mont-Valérien (mort ou simulation de mort, assassinat, meurtre, suicide ou simulation de suicide). (Enfin disparition). Comment nous sommes retombés, redescendus de ce summum, qui ce jour, qui dans cet éclair paraissait définitivement acquis, comment on nous en a fait redescendre, comment on a ainsi, autant réussi à faire redescendre cette courbe, c’est le secret des politiciens. C’est le secret des politiques. C’est le secret de la politique même. C’est le secret de Dreyfus même, dans la mesure, et elle est totale, où nous quittant il s’est remis tout entier aux mains des politiques. Comment on a réussi à tenir cette gageure, à nous faire tomber de ce maximum total, c’est la grande habileté, c’est le secret des politiciens. Comment on perd une bataille qui était gagnée, demandez-le à Jaurès. Aujourd’hui nous sommes condamnés à la contestation, perpétuelle, jusqu’à cet émoussement, cette hébétude, cette oblitération, inévitable, qui vient du temps, des générations suivantes, qu’on nomme proprement l’histoire, la position, l’acquisition de l’histoire. Quand nos ennemis, quand nos adversaires nous reprochaient d’être le parti de l’étranger, ils avaient totalement tort, absolument tort sur nous et contre nous (sur notre mystique et contre notre mystique ; ils avaient partiellement raison sur et contre notre État-Major, qui précisément nous masquait à eux, qui faisait même tout ce qu’il pouvait pour nous masquer, devant le monde, et qui y a si parfaitement, si complètement réussi ; ils avaient partiellement raison, (peut-être pour un tiers, en quotité), sur et contre nos chefs, sur et contre notre politique, sur et contre nos politiciens, l’adhésion à Hervé et à l’hervéisme, la flatterie pour Hervé et pour l’hervéisme, la lâcheté, le tremblement de Jaurès, la platitude, l’aplatissement devant Hervé et devant le hervéisme, plus que cela l’empressement, la sollicitude empressée pour Hervé et l’hervéisme l’ont bien prouvé) ; mais enfin ils avaient le droit de ne pas nous connaître, dans le fatras de la bataille ils pouvaient à la rigueur, historiquement, à la rigueur historique ils pouvaient ne pas nous connaître ; la Foire sur la Place pouvait leur masquer l’intérieur de la maison ; ils pouvaient ne voir que la parade politique ; mais enfin au pis aller, à l’extrême, à la limite, à l’extrême rigueur quand nos ennemis, quand nos adversaires nous accusaient d’être le parti de l’étranger, ils ne pouvaient jamais que nous faire un tort temporel ; un tort extrême temporel, un tort capital temporel, mais en fin un tort temporel. Ils ne pouvaient pas nous déshonorer. Ils pouvaient nous faire perdre nos biens, ils pouvaient nous faire perdre la liberté, ils pouvaient nous faire perdre la vie, ils pouvaient nous faire perdre la terre même de la patrie. Ils ne pouvaient pas nous faire perdre l’honneur. Au contraire quand Jaurès, par une suspecte, par une lâche complaisance à tout le hervéisme, et à Hervé lui-même, à Hervé personnellement, d’une part, pour la patrie, laissait dire et laissait faire qu’il fallait renier, trahir et détruire la France ; créant ainsi cette illusion, politique, que le mouvement dreyfusiste était un mouvement antifrançais ; et quand d’autre part, pour la foi, quand mû par les plus bas intérêts électoraux, poussé par la plus lâche, par la plus basse complaisance aux démagogies, aux agitations radicales il disait, il faisait que l’affaire Dreyfus et le dreyfusisme entrassent, comme une partie intégrante, dans la démagogie, dans l’agitation radicale anticléricale, anticatholique, antichrétienne, dans la séparation des Églises et de l’État, dans la loi des Congrégations, waldeckiste, dans la singulière application, dans l’application combiste de cette loi ; créant ainsi cette illusion, politique, que le mouvement dreyfusiste était un mouvement antichrétien ; il ne nous trahissait pas seulement, il ne nous faisait pas seulement dévier, il nous déshonorait. Il ne faut jamais oublier que le combisme, le système combiste, la tyrannie combiste, d’où sont venus tous ces maux, a été une invention de Jaurès, que c’est Jaurès qui par sa détestable force politique, par sa force oratoire, par sa force parlementaire a imposé cette invention, cette tyrannie au pays, cette domination, que lui seul l’a maintenue et a pu la maintenir ; que pendant trois et même quatre ans il a été, sous le nom de M. Combes, le véritable maître de la République. « Quand Jaurès, disait déjà Bernard-Lazare dans cet admirable dossier, dans cet admirable mémoire, dans cette admirable consultation, datée de Paris, 6 août 1902, quand on voulait que la loi Waldeck eût un effet global, et qu’elle eût un effet rétroactif, Quand Jaurès se présente devant nous pour soutenir une œuvre qu’il approuve, à laquelle il veut collaborer, il doit, parce qu’il est Jaurès, parce qu’il a été notre compagnon dans une bataille qui n’est pas finie, (ce qu’il y avait d’admirable en effet, même au point de vue politique, au seul point de vue politique, et Bernard-Lazare, avec sa grande lucidité politique, l’avait aperçu instantanément, c’était qu’on n’avait même pas attendu la fin de l’affaire Dreyfus, la conclusion pour opérer la contamination, la dégénération, le déshonneur, la déviation, la dégradation de mystique en politique, mais c’était entre les deux affaires Dreyfus même que l’on se préparait à la commettre, à l’accomplir, avant même d’avoir liquidé l’affaire, au moment même où on se préparait à la rouvrir, à la reprendre), c’est-à-dire qu’on avait commencé d’opérer la dégénération de mystique en politique au moment même où l’on se préparait à faire appel de nouveau à toutes les forces, aux forces incalculables de la mystique.
C’est pour cela que nos politiciens, que nos politiques furent les derniers des criminels, qu’ils furent des criminels au deuxième degré. S’ils n’avaient fait que leur politique, pour ainsi dire professionnellement, s’ils n’avaient fait qu’exercer leur métier de politiciens, ils pouvaient n’être coupables qu’au premier degré, criminels qu’au premier degré. Mais ils voulaient en même temps conserver tous les avantages de la mystique. Et c’est cela très précisément qui constitue le deuxième degré. Ils voulaient bien en même temps trahir la mystique et en même temps non pas seulement s’en réclamer, non pas seulement s’en revêtir et s’en servir et apparaître avec mais continuer à l’exciter. Ils voulaient, ils entendaient jouer le double jeu, ils voulaient jouer ensemble les deux jeux contraires, et le mystique, et le politique, qui exclut le mystique, ils se préparaient à jouer le double jeu, ils entendaient jouer ensemble de leur politique et de notre mystique, cumuler les avantages de leur politique et de notre mystique, s’avantager ensemble de leur politique et de notre mystique, jouer toujours ensemble le temporel et l’éternel.
Jouer le temporel avec les puissants de ce monde et en même temps faire appel à la mystique et à l’argent des pauvres gens, puiser toujours dans le cœur et dans la bourse des pauvres gens.
C’est ce qui fait que la responsabilité de Jaurès dans ce crime, dans ce double crime, dans ce crime au deuxième degré est culminante. Lui entre tous, lui au chef de l’opération il était un politicien comme les autres, pire que les autres, un retors entre les retors, un fourbe entre les fourbes ; mais lui il faisait semblant de n’être pas un politicien. De là sa nocivité culminante. De là sa responsabilité culminante. Quand les nationalistes, professionnels, disaient que nous étions le parti de l’étranger, ils ne pouvaient que nous calomnier, ils ne pouvaient que nous faire un tort temporel, à la limite un tort temporel limite, à l’extrême un tort temporel extrême. Quand Jaurès au contraire parlait pour nous, s’avouait pour nous, quand à ce titre, à notre titre, il intercalait le dreyfusisme et l’affaire Dreyfus d’une part dans l’antipatriotisme, politique, dans l’antipatriotisme hervéiste, dans la politique antipatriotique, hervéiste, dans l’agitation, dans la démagogie antipatriotique, hervéiste, quand il l’intercalait d’autre part dans cette autre démagogie politique, dans la démagogie antichrétienne, il atteignait, il touchait, il blessait au cœur le dreyfusisme même.
Ce qui fait à Jaurès dans ce double crime, dans ce crime au deuxième degré, une responsabilité culminante, c’est que lui entre tous il était un politique, un politicien comme les autres et que lui il disait qu’il était un mystique. Il me chicanerait naturellement sur ce mot, car c’est un homme de marchandage, et le plus maquignon que je connaisse. Mais il sait très bien ce que nous voulons dire.
Par son passé universitaire, intellectuel, par son commencement de carrière universitaire, intellectuelle, par ses relations, par tout son ton, par le grand nombre, par le faisceau d’amitiés ardentes qui montaient vers lui et qu’il encourageait, complaisamment, qu’il excitait constamment à monter vers lui, amitié de pauvres, de petites gens, de professeurs, de nous, et qu’il récapitulait pour ainsi dire en lui, qu’il ramassait comme un foyer ramasse un faisceau de lumière et de chaleur, Jaurès faisait figure d’une sorte de professeur délégué dans la politique, mais qui n’était pas politique, d’un intellectuel, d’un philosophe (dans ce temps-là tous les agrégés de philosophie étaient philosophes, comme aujourd’hui ils sont tous sociologues). D’un homme qui travaillait, qui savait ce que c’est que de travailler. Qui avait un métier. Il faisait essentiellement figure d’un impolitique, d’un homme qui était comme chargé de nous représenter, de nous transmettre dans la politique. Au contraire c’était un politicien qui avait fait semblant d’être un professeur, qui avait fait semblant d’être un intellectuel, qui avait fait semblant de travailler et de savoir travailler, d’avoir un métier, qui avait fait semblant d’être des nôtres, qui avait fait semblant de tout. Quand les politiciens, quand ceux qui font métier et profession de la politique font leur métier, exercent leur profession, quand ils jouent, quand ils fonctionnent professionnellement, officiellement, sous leur nom, ceux qui sont connus comme tels, il n’y a rien à dire. Mais quand ceux qui font métier et profession d’être impolitiques font, sous ce nom, de la politique, il y a le double crime de ce détournement perpétuel. Faire de la politique et la nommer politique, c’est bien. Faire de la politique et la nommer mystique, prendre de la mystique et en faire de la politique, c’est un détournement inexpiable. Voler les pauvres, c’est voler deux fois. Tromper les simples, c’est tromper deux fois. Voler ce qu’il y a de plus cher, la croyance. La confidence. La confiance. Et Dieu sait si nous étions des âmes simples, des pauvres gens, des petites gens. C’est bien ce qui les fait rire aujourd’hui. Quels sont, dit-il, quels sont ces imbéciles qui croyaient ce que je disais ? Qu’il se rassure, qu’il attende. Les vies sont longues, les mouvements contraires, qu’il ne nous tombe jamais dans les mains. Il ne rirait peut-être pas toujours.
Quoi de plus poignant que ce témoignage, que cette adjuration de Bernard-Lazare condamné, de Bernard-Lazare destiné, quoi de plus redoutable que ce témoignage, redoutable par sa mesure même. Quand Jaurès, écrivait Bernard-Lazare, se présente devant nous pour soutenir une œuvre qu’il approuve, à laquelle il veut collaborer, il doit, parce qu’il est Jaurès, parce qu’il a été notre compagnon dans une bataille qui n’est pas finie, nous donner d’autres raisons que des raisons théologiques. (Il voyait très nettement combien il y avait de théologie grossière dans Jaurès, dans toute cette mentalité moderne, dans ce radicalisme politique et parlementaire, dans cette pseudométaphysique, dans cette pseudophilosophie, dans cette sociologie.) Or c’est une raison théologique que de nous dire : « (Ici je préviens que c’est du Jaurès, cité par Bernard-Lazare) : « Il y a des crimes politiques et sociaux qui se payent, et le grand crime collectif commis par l’Église contre la vérité, contre l’humanité, contre le droit et contre la République, va enfin recevoir son juste salaire. Ce n’est pas en vain qu’elle a révolté les consciences par sa complicité avec le faux, le parjure et la trahison. » (Fin du Jaurès, de la citation de Jaurès.) Bernard-Lazare disait plus simplement : On ne peut pas embêter des hommes parce qu’ils font leur prière. Il les avait, celui-là, les mœurs de la liberté. Il avait la liberté dans la peau ; dans la moelle et dans le sang ; dans les vertèbres. Non point, non plus, une liberté intellectuelle et conceptuelle, une liberté livresque, une liberté toute faite, une liberté de bibliothèque. Une liberté d’enregistrement. Mais une liberté, aussi, de source, une liberté toute organique et vivante. Je n’ai jamais vu un homme croire, à ce point, avoir à ce point la certitude, avoir conscience à ce point qu’une conscience d’homme était un absolu, un invincible, un éternel, un libre, qu’elle s’opposait victorieuse, éternellement triomphante, à toutes les grandeurs de la terre. Il ne faut pas recevoir des justifications semblables, écrivait encore Bernard-Lazare, même et surtout quand elles sont données par Jaurès, car, au-dessous, d’autres sont prêts à les interpréter dans un sens pire, à en tirer des conséquences redoutables pour la liberté. Il énumérait, sur quelques exemples éclatants, dans un style éclatant, coupant, bref, quelques-unes de ces antinomies, les capitales, quelques-uns de ces antagonismes. Il te prévoyait, Bernus, et la résistance du peuple polonais aux exactions de la germanisation prussienne. Dès lors il écrivait en effet, et ces paroles sont claires, elles sont capitales, elles sont actuelles comme au premier jour : Si nous n’y prenons garde, demain on nous mettra en demeure d’applaudir le gendarme français qui prendra l’enfant par le bras pour l’obliger à entrer dans l’école laïque, tandis que nous devrons réprouver le gendarme prussien contraignant l’écolier polonais de Wreschen. Voilà l’homme, voilà l’ami que nous avons perdu. Il écrivait encore, et ces paroles sont à considérer, elles sont à méditer aujourd’hui comme hier, aujourd’hui comme alors, elles seront à méditer toujours, car elles sont d’une hauteur de vues, d’une portée incalculable : « Que demain on nous propose les moyens de résoudre la question de l’enseignement et nous les discuterons. Dès aujourd’hui on peut dire que le monopole universitaire n’en est pas la solution. Nous nous refuserons aussi bien à accepter les dogmes formulés par l’État enseignant, que les dogmes formulés par l’Église. Nous n’avons pas plus confiance en l’Université qu’en la Congrégation. » Mais il faut que je m’arrête de citer. Je ne peux pourtant pas citer toute cette admirable consultation, citer tout un cahier dans un cahier, refaire les cahiers dans les cahiers, mettre tout le III-21 dans le XI-12.
Voilà l’homme, voilà l’ami que nous avons perdu. Pour un tel homme nous ne ferons jamais une apologie, nous ne souffrirons jamais qu’on en fasse une.
Ce sont de tels hommes qui comptent, et qui comptent seuls. C’est nous qui comptons, seuls. Non seulement les autres n’ont point à parler pour nous. Mais c’est nous qui avons à parler, pour tout.
Il fut un héros et en outre il eut de grandes parties de sainteté. Et avec lui nous fûmes, obscurément, des héros.
Comment ne pas noter dans les quelques mots que nous avons cités, dans ces quelques phrases seulement que nous avons rapportées, je ne me retiens pas de noter non pas seulement ce sens de la liberté, et cette aisance dans la liberté, dans le maniement de la liberté, mais ce sens beaucoup plus curieux, beaucoup plus imprévu, apparemment plus imprévu, de la théologie, cet avertissement de la théologie. Instantanément il la voyait poindre partout où en effet elle point, elle-même ou quelque imitation, quelque contrefaçon, elle-même ou contrefaite.
Comment ne pas noter aussi son exact, son parfait, son réel internationalisme, Israël excepté, l’exactitude, l’aisance, l’allant de soi de son internationalisme, qui était beaucoup trop simple, beaucoup trop naturel, nullement appris, nullement forcé, nullement livresque, beaucoup trop aisé, beaucoup trop allant de soi pour jamais être un antinationalisme. Quand il parlait des Polonais pour les Bretons, ce n’était point un amusement, un rapprochement piquant. Ce n’était point un jeu d’esprit et pour jouer un bon tour. C’était naturellement qu’il voyait sur le même plan les Bretons et les Polonais. Il voyait vraiment la Chrétienté comme l’Islam, ce que nul de nous, même ceux qui le voudraient le plus, ne peut obtenir. Parce qu’il était bien réellement également en dehors des deux. Vue, angle de regard que nul de nous ne peut obtenir. Au moment où on faisait, même et peut-être surtout autour de lui, tout ce que l’on pouvait humainement pour évincer ses Juifs de Roumanie, par politique pour ne pas compromettre, pour ne pas charger le mouvement arménien, et qu’il y voyait très clair, dans cet assourdissement, un vieil ami de Quartier venait de le quitter. Il me dit doucement, haussant doucement les épaules, comme il faisait, me le montrant pour ainsi dire des épaules, par-dessus le haut de ses épaules : Il veut encore me rouler avec ses Arméniens. C’est toujours la même chose. Ils en… treprennent le Grand Turc parce qu’il est Turc et ils ne veulent pas qu’on dise un mot du roi de Roumanie parce qu’il est chrétien. C’est toujours la collusion de la chrétienté.
Comment ne pas noter enfin comme c’est bien écrit, posé, mesuré, clair, noble, français. Il ne faut pas recevoir des justifications semblables. Une certaine proposition, un certain propos. Une certaine délibération. Un certain ton, une certaine résonance cartésienne même.
Apologie pour Bernard-Lazare. — Nourris, abreuvés de notre mystique, la déformant, la dégradant aussitôt, la détournant instantanément en politique nos politiciens, Jaurès en tête, Jaurès le premier, créèrent cette double illusion, politique, premièrement que le dreyfusisme était antichrétien, deuxièmement qu’il était antifrançais. Il faut s’arrêter quelques instants à la deuxième.
Notre socialisme même, notre socialisme antécédent, à peine ai-je besoin de le dire, n’était nullement antifrançais, nullement antipatriote, nullement antinational. Il était essentiellement et rigoureusement, exactement international. Théoriquement il n’était nullement antinationaliste. Il était exactement internationaliste. Loin d’atténuer, loin d’effacer le peuple, au contraire il l’exaltait, il l’assainissait. Loin d’affaiblir, ou d’atténuer, loin d’effacer la nation, au contraire il l’exaltait, il l’assainissait. Notre thèse était au contraire, et elle est encore, que c’est au contraire la bourgeoisie, le bourgeoisisme, le capitalisme bourgeois, le sabotage capitaliste et bourgeois qui oblitère la nation et le peuple. Il faut bien penser qu’il n’y avait rien de commun entre le socialisme d’alors, notre socialisme, et ce que nous connaissons aujourd’hui sous ce nom. Ici encore la politique a fait son œuvre, et nulle part autant qu’ici la politique n’a défait, dénaturé la mystique. La politique, je dis la politique des politiques, professionnels, des politiciens, des politiques parlementaires. Mais plus encore, sans aucun doute, par l’invention, par l’intervention, par l’intercalation du sabotage, qui est une invention politique, au même titre que le vote, plus encore que le vote, pire, je veux dire plus politique, plus profondément politique, plus encore sans aucun doute les antipolitiques professionnels, les antipoliticiens, les syndicalistes, les antipolitiques antiparlementaires. Nous pensions alors, nous pensons toujours, mais il y a quinze ans tout le monde pensait comme nous, pensait avec nous, ou affectait de penser avec nous, il n’y avait sur ce point, sur ce principe même pas l’ombre d’une hésitation, pas l’ombre d’un débat. Il est de toute évidence que ce sont les bourgeois et les capitalistes qui ont commencé. Je veux dire que les bourgeois et les capitalistes ont cessé de faire leur office, social, avant les ouvriers le leur, et longtemps avant. Il ne fait aucun doute que le sabotage d’en haut est de beaucoup antérieur au sabotage d’en bas, que le sabotage bourgeois et capitaliste est antérieur, et de beaucoup, au sabotage ouvrier ; que les bourgeois et les capitalistes ont cessé d’aimer le travail bourgeois et capitaliste longtemps avant que les ouvriers eussent cessé d’aimer le travail ouvrier. C’est exactement dans cet ordre, en commençant par les bourgeois et les capitalistes, que s’est produite cette désaffection générale du travail qui est la tare la plus profonde, la tare centrale du monde moderne. Telle étant la situation générale du monde moderne, il ne s’agissait point, comme nos politiciens syndicalistes l’ont inventé, d’inventer, d’ajouter un désordre ouvrier au désordre bourgeois, un sabotage ouvrier au sabotage bourgeois et capitaliste. Il s’agissait au contraire, notre socialisme était essentiellement et en outre officiellement une théorie, générale, une doctrine, une méthode générale, une philosophie de l’organisation et de la réorganisation du travail, de la restauration du travail. Notre socialisme était essentiellement et en outre officiellement une restauration, et même une restauration générale, une restauration universelle. Nul alors ne le contestait. Mais depuis quinze ans les politiciens ont marché. Les doubles politiciens, les politiciens propres et les antipoliticiens. Les politiciens ont passé. Il s’agissait au contraire d’une restauration générale, d’une restauration totale, d’une restauration universelle en commençant par le monde ouvrier. Il s’agissait d’une restauration totale fondée sur une restauration préalable du monde ouvrier ; sur une restauration totale préalable du monde ouvrier. Il s’agissait très exactement, et nul alors ne le contestait, tous au contraire l’enseignaient, tous le déclaraient, il s’agissait au contraire d’effectuer un assainissement général du monde ouvrier, une réfection, un assainissement moléculaire, organique, et commençant par cet assainissement de proche en proche un assainissement de toute la cité. C’était déjà cette morale, cette méthode générale, cette philosophie des producteurs qui devait trouver en M. Sorel, moraliste et philosophe, son expression la plus haute, son expression définitive J’ajoute même que ce ne pouvait être que cela.
Et qu’il ne pouvait nullement, aucunement être question que ce fût rien d’autre. Disons-le ; pour le philosophe, pour tout homme philosophant notre socialisme était et n’était pas moins qu’une religion du salut temporel. Et aujourd’hui encore il n’est pas moins que cela. Nous ne cherchions pas moins que le salut temporel de l’humanité par l’assainissement du monde ouvrier, par l’assainissement du travail et du monde du travail, par la restauration du travail et la dignité du travail, par un assainissement, par une réfection organique, moléculaire du monde du travail, et par lui de tout le monde économique, industriel. C’est ce que nous nommons le monde industriel, opposé au monde intellectuel et au monde politique, au monde scolaire et au monde parlementaire ; c’est ce que nous nommons l’économie ; la morale des producteurs ; la morale industrielle ; le monde des producteurs ; le monde économique ; le monde ouvrier ; la structure (organique, moléculaire) économique, industrielle ; c’est ce que nous nommons l’industrie, le régime industriel ; c’est ce que nous nommons le régime de la production industrielle. Le monde intellectuel et le monde politique au contraire, le monde scolaire et le monde parlementaire vont ensemble. Par la restauration des mœurs industrielles, par l’assainissement de l’atelier industriel nous n’espérions pas moins, nous ne cherchions pas moins que le salut temporel de l’humanité. Ceux-là seuls s’en moqueront qui ne veulent pas voir que le christianisme même, qui est la religion du salut éternel, est embourbé dans cette boue, dans la boue des mauvaises mœurs économiques, industrielles ; que lui-même il n’en sortira point, qu’il ne s’en tirera point à moins d’une révolution économique, industrielle ; qu’enfin il n’y a point de lieu de perdition mieux fait, mieux aménagé, mieux outillé pour ainsi dire, qu’il n’y a point d’outil de perdition mieux adapté que l’atelier moderne.
Et que toutes les difficultés de l’Église viennent de là, toutes ses difficultés réelles, profondes, populaires : de ce que, malgré quelques prétendues œuvres ouvrières, sous le masque de quelques prétendues œuvres ouvrières et de quelques prétendus ouvriers catholiques, de ce que l’atelier lui est fermé, et de ce qu’elle est fermée à l’atelier ; de ce qu’elle est devenue dans le monde moderne, subissant, elle aussi, une modernisation, presque uniquement la religion des riches et ainsi qu’elle n’est plus socialement si je puis dire la communion des fidèles. Toute la faiblesse, et peut-être faut-il dire la faiblesse croissante de l’Église dans le monde moderne vient non pas comme on le croit de ce que la Science aurait monté contre la Religion des systèmes soi-disant invincibles, non pas de ce que la Science aurait découvert, aurait trouvé contre la Religion des arguments, des raisonnements censément victorieux, mais de ce que ce qui reste du monde chrétien socialement manque aujourd’hui profondément de charité. Ce n’est point du tout le raisonnement qui manque. C’est la charité. Tous ces raisonnements, tous ces systèmes, tous ces arguments pseudoscientifiques ne seraient rien, ne pèseraient pas lourd s’il y avait une once de charité. Tous ces airs de tête ne porteraient pas loin si la chrétienté était restée ce qu’elle était, une communion, si le christianisme était resté ce qu’il était, une religion du cœur. C’est une des raisons pour lesquelles les modernes n’entendent rien au christianisme, au vrai, au réel, à l’histoire vraie, réelle du christianisme, et à ce que c’était réellement que la chrétienté. (Et combien de chrétiens y entendent encore. Combien de chrétiens, sur ce point même, sur ce point aussi, ne sont-ils pas modernes.) Ils croient, quand ils sont sincères, il y en a, ils croient que le christianisme fut toujours moderne, c’est-à-dire, exactement, qu’il fut toujours comme ils voient qu’il est dans le monde moderne, où il n’y a plus de chrétienté, au sens où il y en avait une. Ainsi dans le monde moderne tout est moderne, quoi qu’on en ait, et c’est sans doute le plus beau coup du modernisme et du monde moderne que d’avoir en beaucoup de sens, presque en tous les sens, rendu moderne le christianisme même, l’Église et ce qu’il y avait encore de chrétienté. C’est ainsi que quand il y a une éclipse, tout le monde est à l’ombre. Tout ce qui passe dans un âge de l’humanité, par une époque, dans une période, dans une zone, tout ce qui est dans un monde, tout ce qui a été placé dans une place, dans un temps, dans un monde, tout ce qui est situé dans une certaine situation, temporelle, dans un monde, temporel, en reçoit la teinte, en porte l’ombre. On fait beaucoup de bruit d’un certain modernisme intellectuel qui n’est pas même une hérésie, qui est une sorte de pauvreté intellectuelle moderne, un résidu, une lie, un fond de cuve, un bas de cuvée, un fond de tonneau, un appauvrissement intellectuel moderne à l’usage des modernes des anciennes grandes hérésies. Cette pauvreté n’eût exercé aucuns ravages, elle eût été purement risible si les voies ne lui avaient point été préparées, s’il n’y avait point ce grand modernisme du cœur, ce grave, cet infiniment grave modernisme de la charité. Si les voies ne lui avaient point été préparées par ce modernisme du cœur et de la charité. C’est par lui que l’Église dans le monde moderne, que dans le monde moderne la chrétienté n’est plus peuple, ce qu’elle était, qu’elle ne l’est plus aucunement ; qu’ainsi elle n’est plus socialement un peuple, un immense peuple, une race, immense ; que le christianisme n’est plus socialement la religion des profondeurs, une religion peuple, la religion de tout un peuple, temporel, éternel, une religion enracinée aux plus grandes profondeurs temporelles mêmes, la religion d’une race, de toute une race temporelle, de toute une race éternelle, mais qu’il n’est plus socialement qu’une religion de bourgeois, une religion de riches, une espèce de religion supérieure pour classes supérieures de la société, de la nation, une misérable sorte de religion distinguée pour gens censément distingués ; par conséquent tout ce qu’il y a de plus superficiel, de plus officiel en un certain sens, de moins profond ; de plus inexistant ; tout ce qu’il y a de plus pauvrement, de plus misérablement formel ; et d’autre part et surtout tout ce qu’il y a de plus contraire à son institution ; à la sainteté, à la pauvreté, à la forme même la plus formelle de son institution. À la vertu, à la lettre et à l’esprit de son institution. De sa propre institution. Il suffit de se reporter au moindre texte des Évangiles.
Il suffit de se reporter à tout ce que d’un seul tenant il vaut mieux nommer l’Évangile.
C’est cette pauvreté, cette misère spirituelle et cette richesse temporelle qui a tout fait, qui a fait le mal. C’est ce modernisme du cœur, ce modernisme de la charité qui a fait la défaillance, la déchéance, dans l’Église, dans le christianisme, dans la chrétienté même qui a fait la dégradation de la mystique en politique.
On mène aujourd’hui grand bruit, je vois qu’on fait un grand état de ce que depuis la séparation le catholicisme, le christianisme n’est plus la religion officielle, la religion d(e l)’État, de ce que, ainsi, l’Église est libre. Et on a raison en un certain sens. La position de l’Église est évidemment tout autre, tout à fait autre sous le nouveau régime. Sous toutes les duretés de la liberté, d’une certaine pauvreté, l’Église est autrement elle-même sous le nouveau régime. Jamais on n’obtiendra sous le nouveau régime des évêques aussi mauvais que les évêques concordataires. Mais il ne faut point exagérer non plus. Il ne faut pas se dissimuler que si l’Église a cessé de faire la religion officielle de l’État, elle n’a point cessé de faire la religion officielle de la bourgeoisie de l’État. Elle a perdu, elle a laissé politiquement, mais elle n’a guère perdu, elle n’a guère laissé socialement toutes les charges de servitude qui lui venaient de son officialité. C’est pour cela qu’il ne faut pas triompher. C’est pour cela que l’atelier lui est fermé, et qu’elle est fermée à l’atelier. Elle fait, elle est la religion officielle, la religion formelle du riche. Voilà ce que le peuple, obscurément ou formellement, très assurément sent très bien. Voilà ce qu’il voit. Elle n’est donc rien, voilà pourquoi elle n’est rien. Et surtout et elle n’est rien de ce qu’elle était, et elle est, devenue, tout ce qu’il y a de plus contraire à elle-même, tout ce qu’il y a de plus contraire à son institution. Et elle ne se rouvrira point l’atelier, et elle ne se rouvrira point le peuple à moins que de faire, elle aussi, elle comme tout le monde, à moins que de faire les frais d’une révolution économique, d’une révolution sociale, d’une révolution industrielle, pour dire le mot d’une révolution temporelle pour le salut éternel. Tel est, éternellement, temporellement, (éternellement temporellement et temporellement éternellement), le mystérieux assujettissement de l’éternel même au temporel. Telle est proprement l’inscription de l’éternel même dans le temporel. Il faut faire les frais économiques, les frais sociaux, les frais industriels, les frais temporels. Nul ne s’y peut soustraire, non pas même l’éternel, non pas même le spirituel, non pas même la vie intérieure. C’est pour cela que notre socialisme n’était pas si bête, et qu’il était profondément chrétien.
C’est pour cela que lorsqu’on leur met sous les yeux la vieille chrétienté, quand on les met en face de ce que c’était dans la réalité qu’une paroisse chrétienne, une paroisse française au commencement du quinzième siècle, du temps qu’il y avait des paroisses françaises, quand on leur montre, quand on leur fait voir ce que c’était dans la réalité que la chrétienté, du temps qu’il y avait une chrétienté, ce que c’était qu’une grande sainte, la plus grande peut-être de toutes, du temps qu’il y avait une sainteté, du temps qu’il y avait une charité, du temps qu’il y avait des saintes et des saints, tout un peuple chrétien, tout un monde chrétien, tout un peuple, tout un monde de saints et de pécheurs, aussitôt quelques-uns de nos catholiques modernes, modernes à leur insu, mais profondément modernes, jusque dans les moelles, intellectuels à leur insu et qui se vantent de ne pas l’être, intellectuels tout de même, profondément intellectuels, intellectuels jusqu’aux moelles, bourgeois et fils de bourgeois, rentiers et fils de rentiers, pensionnés du gouvernement, pensionnés de l’État, fonctionnaires, pensionnés des autres, des autres citoyens, des autres électeurs, des autres contribuables, et qui fort ingénieusement ont préalablement fait inscrire sur le Grand Livre de la Dette Publique les assurances d’ailleurs modestes de leur pain quotidien, ainsi armés quelques-uns de ces contemporains catholiques, devant une soudaine révélation de l’antique, de la vieille, de la chrétienté ancienne se hâtent de pousser quelques cris, comme de pudeur outragée. Dans un besoin ils renieraient Joinville, comme trop grossier, comme trop peuple. Le sire de Joinville. Ils renieraient peut-être bien saint Louis. Comme trop roi de France.
Il faut faire les frais temporels. C’est-à-dire que nul, fût-ce l’Église, fût-ce n’importe quelle puissance spirituelle, ne s’en tirera à moins d’une révolution temporelle, d’une révolution économique, d’une révolution sociale. D’une révolution industrielle. À moins de payer cela. Pour ne pas payer, pour ne pas les faire un singulier concert s’est accordé, une singulière collusion s’est instituée, s’est jouée, se joue entre l’Église et le parti intellectuel. Ce serait même amusant, ce serait risible si ce n’était aussi profondément triste. Ce concert, cette collusion consiste à décaler, à déplacer le débat, le terrain même du débat. L’objet du débat. À dissimuler dans un coin le modernisme du cœur, le modernisme de la charité pour mettre en valeur, en fausse valeur, en lumière, en fausse lumière, pour mettre en surface, en vue, dans toute la surface le modernisme intellectuel, l’appareil du modernisme intellectuel, le solennel, le glorieux appareil. Ainsi tout le monde y gagne, car ça ne coûte plus rien, ça ne coûte plus aucune révolution économique, industrielle, sociale, temporelle, et nos bourgeois de l’un et l’autre côté, nos capitalistes de l’un et l’autre bord, de l’une et l’autre confession, les cléricaux et les radicaux, les cléricaux radicaux et les radicaux cléricaux, les intellectuels et les clercs, les intellectuels clercs et les clercs intellectuels ne veulent rien tant, ne veulent que ceci : ne pas payer. Ne point faire de frais. Ne point faire les frais. Ne point lâcher les cordons de la bourse. On me pardonnera cette expression grossière. Mais il en faut une, il la faut dans cette situation grossière. Concert merveilleux, merveilleuse collusion. Tout le monde y gagne tout. Non seulement que ça ne coûte rien, mais aussi, en surplus, naturellement la gloire, qui ne vient jamais jusqu’à ceux qui la méritent. Tout le monde y trouve son compte, et même le nôtre. Une fois de plus deux partis contraires sont d’accord, se sont trouvés, se sont mis d’accord non pas seulement pour fausser le débat qui les divise ou paraît les diviser, mais pour fausser, pour transporter le terrain même du débat là où le débat leur sera le plus avantageux, leur coûtera le moins cher à l’un et à l’autre, poussés par la seule considération de leurs intérêts temporels. L’opération consiste à effacer, à tenir dans l’ombre cet effrayant modernisme du cœur et à mettre en première place, en seule place, le modernisme intellectuel, à tout attribuer, tout ce qui se passe, à la feinte toute-puissance, à l’effrayante, à la censément effrayante puissance du modernisme intellectuel. C’est un décalage, une substitution, un transfert, un transport, une transposition merveilleuse. Un déplacement perfectionné. Les intellectuels sont enchantés. Voyez, s’écrient-ils, comme nous sommes puissants. Nous en avons une tête. Nous avons trouvé des arguments, des raisonnements si extraordinaires que par ces seuls raisonnements nous avons ébranlé la foi. La preuve que c’est vrai, c’est que ce sont les curés qui le disent. Et les curés ensemble et les bons bourgeois cléricaux, censés catholiques, prétendus chrétiens, oublieux des anathèmes sur le riche, des effrayantes réprobations sur l’argent dont l’Évangile est comme saturé, moelleusement assis dans la paix du cœur, dans la paix sociale, tous nos bons bourgeois se récrient : Tout ça aussi, se récrient-ils, c’est de la faute à ces sacrés professeurs, qui ont inventé, qui ont trouvé des arguments, des raisonnements si extraordinaires. La preuve que c’est vrai, c’est que c’est nous, curés, qui le disent. Alors ça va bien, et non seulement tout le monde est en République, mais tout le monde est content. Les porte-monnaies restent dans les poches, et les argents restent dans les porte-monnaies. On ne met pas la main au porte-monnaie. C’est l’essentiel. Mais je le redis en vérité, tous ces raisonnements ne pèseraient pas lourd, s’il y avait une once de charité.
Le monde clérical bourgeois affecte de croire que ce sont les raisonnements, que c’est le modernisme cérébral qui est important uniquement pour n’avoir point à dépenser une révolution industrielle, une révolution économique.
Tel étant notre socialisme, et cela ne faisait alors aucun secret, comme cela ne faisait aucun doute, il est évident que non seulement il ne portait aucune atteinte et ne pouvait porter aucune atteinte aux droits légitimes des nations, mais qu’étant, que faisant un assainissement général, et par cela même, en dedans de cela même un assainissement du nationalisme et de la nation même, il servait, il sauvait les intérêts les plus essentiels, les droits les plus légitimes des peuples. Les droits, les intérêts les plus sacrés. Et qu’il n’y avait que lui qui le faisait. Ce n’était point violer, effacer les nations et les peuples, ce n’était point les fausser, les violenter, les oblitérer, les forcer, leur donner une entorse, mais au contraire, que de travailler à remplacer d’une substitution, d’un remplacement organique, moléculaire, un champ clos, une concurrence anarchique de peuples forcenés, frénétiques, par une forêt saine, par une forêt grandissante de peuples prospères, par tout un peuple de peuples florissants. Montants dans leur sève, dans leur essence, dans la droiture et la lignée de leur végétale race, libres de l’écrasement des servitudes économiques, libres de la corruption organique, moléculaire des mauvaises mœurs industrielles. Ce n’était point annuler les nations et les peuples. Au contraire c’était les fonder, les asseoir enfin, les faire naître, les faire et les laisser pousser. C’était les faire. Nous avions dès lors la certitude, que nous avons, que le monde souffre infiniment plus du sabotage bourgeois et capitaliste que du sabotage ouvrier. Non seulement c’est le sabotage bourgeois et capitaliste qui a commencé, mais il est devenu rapidement presque total. Et il est si je puis dire entré dans le monde bourgeois comme une seconde race. Il est fort loin au contraire d’avoir pénétré aussi profondément dans le monde ouvrier, à cette profondeur, aussi totalement. Et surtout il n’y est pas du tout le même. Il est fort loin d’y être entré comme une race. Contrairement à ce que l’on croit généralement, à ce que croient communément les écrivains, les publicistes, les sociologues, qui sont des intellectuels et des bourgeois, le sabotage dans le monde ouvrier ne vient pas des profondeurs du monde ouvrier ; il ne vient pas du monde ouvrier lui-même. Il n’est point ouvrier. Il est, essentiellement, bourgeois. Il ne vient pas du bas, par une remontée des boues, des bas-fonds ouvriers. Il vient du haut. C’est le socialisme qui seul pouvait l’éviter, éviter cette contamination. C’est le sabotage bourgeois, le même, le seul, qui par contamination de proche en proche descend par nappes horizontales dans le monde ouvrier. Ce n’est point le monde ouvrier qui exaspère des vices propres. C’est le monde ouvrier qui s’embourgeoise graduellement. Contrairement à ce que l’on croit, le sabotage n’est point inné, né dans le monde ouvrier. Il y est appris. Il y est enseigné dogmatiquement, intellectuellement, comme une invention étrangère. C’est une invention bourgeoise, une invention politique, parlementaire, essentiellement intellectuelle, qui pénètre par contamination et enseignement, intellectuel, par en haut dans le monde ouvrier. Elle y rencontre des résistances qu’elle n’avait jamais rencontrées dans le monde bourgeois. Elle n’y a point bataille gagnée. Elle n’y a point ville prise. Elle y est, somme toute, artificielle. Elle s’y heurte à des résistances imprévues, à des résistances d’une profondeur incroyable, à cet amour séculaire du travail qui enrichissait le cœur laborieux. Le monde bourgeois et capitaliste est presque tout entier, pour ainsi dire tout entier consacré au plaisir. On trouverait encore un très grand nombre d’ouvriers, et non pas seulement des vieux qui aiment le travail.
Tel étant notre socialisme, il est évident qu’il était, qu’il faisait un assainissement de la nation et du peuple, un renforcement encore inconnu, une prospérité, une floraison, une fructification. Bien loin d’en conjurer, d’en conspirer la perte. Nous avions déjà la certitude, que nous avons, que le peuple qui entrerait le premier dans cette voie, qui aurait cet honneur, qui aurait ce courage, et en un sens cette habileté, en recevrait une telle force, une telle prospérité organique et moléculaire, constitutionnelle, histologique, un tel renforcement, un tel accroissement, un tel assainissement de tous les ordres de sa force que non seulement il marcherait à la tête des peuples, mais qu’il n’aurait plus rien à redouter jamais, ni dans le présent ni dans l’avenir, ni de ses concurrents économiques, industriels, commerciaux, ni de ses concurrents militaires.
Ainsi l’embourgeoisement par le sabotage suit une marche exactement inverse de celle que nous voulions suivre. Et faire suivre. Nous voulions qu’un assainissement du monde ouvrier, remontant de proche en proche, assainît le monde bourgeois et ainsi toute la société, toute la cité même. Et il s’est produit au contraire, en fait il s’est produit qu’une démoralisation du monde bourgeois, en matière économique, en matière industrielle et en toute autre matière, dans l’ordre du travail et dans tout autre ordre, descendant de proche en proche, a démoralisé le monde ouvrier, et ainsi toute la société, la cité même. Loin d’ajouter, de vouloir ajouter un désordre à un désordre, nous voulions instaurer, restaurer un ordre, un ordre nouveau, ancien ; nouveau, antique ; nullement moderne ; un ordre laborieux, un ordre du travail, un ordre ouvrier ; un ordre économique, temporel, industriel ; et par la contamination pour ainsi dire remontante de cet ordre réordonner le désordre même. Par une contamination descendante c’est le désordre qui a désordonné l’ordre. Qui a désorganisé l’organisation de l’organisme. Mais nous avons le droit de dire que ce désordre, que ce mauvais exemple a été introduit dans le monde ouvrier par une sorte d’insertion intellectuelle, par une opération en un sens aussi artificielle qu’a pu l’être par exemple cette autre invention des Universités Populaires.
Ce serait une erreur de croire qu’il n’y a que le bien, l’effort au bien, la morale qui soit artificielle. Le mal, surtout dans une race comme la nôtre, l’effort au mal, l’effort d’avilissement, de contamination peut aussi bien être artificiel. Appris.
Autant que personne je sais combien ces efforts d’instruction et de moralisation, ces Universités Populaires et toutes autres, et tous autres, autant que personne je sais combien ces efforts bourgeois, intellectuels, distillés d’en haut sur le monde ouvrier, étaient factices, vides, vains ; creux ; combien ils ne rendaient pas et ne pouvaient pas rendre. Combien ils étaient artificiels, superficiels. Mais ce que je veux dire, c’est que au contraire, par contre les enseignements du sabotage étaient aussi des enseignements bourgeois et intellectuels ; qu’ils étaient aussi des enseignements, donnés, reçus ; versés, reçus ; enseignés, appris. Des enseignements et des apprentissages. Ils ont plus rendu, ils ont mieux porté, ils ont plus et mieux entré, ils sont entrés beaucoup plus profond parce que le mal entre toujours plus que le bien, mais ce que je veux dire et que l’on ne dit pas, ce que je tiens à dire, ce qu’il faut dire c’est qu’ils étaient bien des enseignements du même ordre, venus, descendus du même lieu, du même monde. Aussi bourgeois, aussi intellectuels, aussi artificiels. Peut-être un peu moins superficiels, parce que le mal est toujours moins superficiel que le bien. Au fond aussi étrangers au monde ouvrier.
C’étaient des enseignements de (la) même sorte. Étant donné ce qu’était le monde ouvrier, c’était une erreur de croire que le mal y était naturel et que le bien seul, par une sorte de disgrâce, y était artificiel.
Ainsi dans ce monde moderne tout entier tendu à l’argent, tout à la tension à l’argent, cette tension à l’argent contaminant le monde chrétien même lui fait sacrifier sa foi et ses mœurs au maintien de sa paix économique et sociale.
C’est là proprement ce modernisme du cœur, ce modernisme de la charité, ce modernisme des mœurs.
Il y a deux sortes de riches : les riches athées, qui riches n’entendent rien à la religion. Ils se sont donc mis à l’histoire des religions, et ils y excellent, (et d’ailleurs il faut leur faire cette justice qu’ils ont tout fait pour n’en point faire une histoire de la religion). C’est eux qui ont inventé les sciences religieuses ;
et les riches dévots, qui riches n’entendent rien au christianisme. Alors ils le professent.
Tel est, il faut bien voir, il faut bien mesurer, tel est l’effrayant modernisme du monde moderne ; l’effrayante, la misérable efficacité. Il a entamé, réussi à entamer, il a modernisé, entamé la chrétienté. Il a rendu véreux, dans la charité, dans les mœurs il a rendu véreux le christianisme même.
Ai-je besoin de dire, pour mémoire, de noter et faire noter combien ce socialisme même était dans la pure tradition française, combien il était dans la ligne, dans la lignée française. L’assainissement, l’éclaircissement du monde a toujours été la destination, la vocation française, l’office français même. L’assainissement de ce qui est malade, l’éclaircissement de ce qui est trouble, l’ordination de ce qui est désordre, l’organisation de ce qui est brut. Faut-il noter combien ce socialisme à base de générosité, combien cette générosité claire, combien cette générosité pleine et pure était dans la tradition française ; plus que dans la tradition française même, plus profondément, dans le génie français. Dans la sève et dans la race même. Dans la sève et le sang de la race. Une générosité à la fois abondante et sobre, généreuse et pourtant renseignée, pleine et pure, féconde et nette, pleine et fine, abondante sans niaiserie, renseignée sans stérilité. Un héroïsme enfin plein et sobre, gai et discret, un héroïsme à la française.
Tel étant notre socialisme, un socialisme français, quel devait être notre dreyfusisme, un dreyfusisme éminemment français. La plus grande erreur sur ce point, la plus grande illusion, sur ce chef de la patrie, est venue sans aucun doute de l’affaire Hervé. De l’hervéisme, de la démagogie hervéiste. Et surtout et sans aucun doute beaucoup plus de la complaisance suspecte à la démagogie hervéiste. Je ne parlerai qu’avec un grand respect d’un homme qui vient de rentrer en prison pour la troisième ou quatrième fois, peut-être plus. Au moins il va en prison. On n’en saurait dire autant de M. Jaurès qui s’est toujours arrangé pour ne pas aller en prison. Et pourtant ce n’est point tant Hervé qui a fait le virus de l’hervéisme, de la démagogie hervéiste. C’est sans aucun doute M. Jaurès, nul autre, ce sont les louches conversations, les intrigues, les compromissions, les négociations de groupes et de congrès, de parti et d’unification, ce sont les troubles ententes, les avances, les platitudes, les plates capitulations de Jaurès à Hervé et à tout le hervéisme. Ce qui fut dangereux dans Hervé et dans le hervéisme, mortellement dangereux, ce ne fut point tant Hervé lui-même, ce ne fut point tant le hervéisme. Ce fut Jaurès et le jauressisme, car ce fut cette incroyable capitulation perpétuelle de Jaurès devant Hervé, cet aplatissement, cette platitude infatigable. Cette capitulation en quelque sorte autorisée, officielle, revêtue d’un grand nom et du nom d’un grand parti, qui seule par conséquent pouvait lui donner quelque autorité et le lui donna, quelque vêtement, quelque consécration. Cette capitulation constante qui ne gonfla pas seulement Hervé d’orgueil, mais qui le revêtit très authentiquement d’une autorité morale, d’une autorité politique, d’une autorité sociale. Car l’homme qui l’autorisait ainsi, et de la meilleure des autorisations, en capitulant perpétuellement devant lui, et presque solennellement, en causant même avec lui, avait lui-même une haute autorité morale, celle précisément que nous lui avions conférée, il avait une grosse autorité politique, une grosse autorité sociale. Il ne faut jamais oublier que pendant toute cette période cet homme, par cette invention qu’il avait faite du combisme, et qu’il maintenait, patronnait, protégeait représentait le gouvernement même de la République. Il y eut ainsi un des plus beaux cas qu’il y eût jamais eu de détournement d’autorité morale, politique et sociale. Et ainsi de report de la responsabilité. Sans Jaurès Hervé n’était rien. Par Jaurès, avec Jaurès il devint autorisé, il devint authentique, il devint (comme) un membre, et secrètement à beaucoup près le plus redouté, du gouvernement de la République. Par Jaurès, par le jauressisme, par le combisme, c’était le gouvernement même pour ainsi dire qui recevait, qui endossait Hervé.
Cela étant, il faut serrer de plus près, d’un peu plus près, il faut serrer au plus près cette affaire Hervé. Il faut bien voir ce que cela veut dire, ce qu’il y avait dedans. Et la serrant il faut bien dire que ceux qui ont fait et endossé Hervé, fait et endossé le hervéisme sont ceux qui ont fait une atteinte mortelle, qui ont porté un coup incalculable, un coup mortel à la croyance publique à l’innocence de Dreyfus. C’est par eux, surtout par eux, par Jaurès dans la mesure où il a autorisé Hervé, par Dreyfus même dans la mesure où il a autorisé Jaurès, que nous sommes retombés sur ce palier moyen, sur ce palier sans fin, à mi-côte, dont nous avons dit que nous ne sortirions, que nous ne remonterons jamais, dont nous avons dit que l’histoire ne remonterait jamais.
Car il faut enfin, en quelques mots, démonter le mécanisme de cette dangereuse, de cette démagogie mortelle. Il me semble bien, si ma mémoire est bonne, si mes souvenirs sont justes, que pendant toute l’affaire Dreyfus nous nous efforcions de démontrer que Dreyfus n’était pas un traître. Autant que je me rappelle c’étaient nos adversaires qui s’efforçaient de démontrer ou enfin qui prétendaient qu’il était un traître. Ce n’était pas nous. Autant que je me rappelle. Nous nous prétendions qu’il n’était pas un traître. Les uns et les autres, autant qu’il me souvienne, nous avions un postulat commun, un lieu commun, c’est ce qui faisait notre dignité, commune, c’est ce qui faisait la dignité de toute cette bataille, c’est ce qui fit bientôt notre force, et cette proposition commune initiale, qui allait de soi, sur laquelle on ne discutait même pas, sur laquelle tout le monde était, tombait d’accord, dont on ne parlait même pas, tant elle allait de soi, qui était sous-entendue partout, qu’on a honte à dire, tant elle allait de soi, c’était qu’il ne fallait pas trahir, que la trahison, nommément la trahison militaire, était un crime monstrueux. Tout a changé de face, depuis que sur ces bords. Tout le mécanisme a été démonté, détourné, remonté à l’envers, depuis que Hervé est venu, de ce que Hervé est venu. Hervé est un homme qui dit au contraire.
Les antidreyfusistes et nous les dreyfusistes nous parlions le même langage. Nous parlions sur le même plan. Nous parlions exactement le même langage patriotique. Nous parlions sur le même plan patriotique. Nous avions les mêmes prémisses, le même postulat patriotique. Qu’en fait eux ou nous nous fussions les meilleurs patriotes, c’était précisément l’objet du débat, mais que ce fut l’objet du débat, c’est précisément ce qui prouve que les uns et les autres nous étions patriotes. Qu’en droit, en intention ce fut l’objet du débat. Nous autres, de ce côté-ci, nous ne l’étions pas seulement sincèrement, nous l’étions profondément d’abord, d’autant plus qu’on nous le contestait. Nous l’étions ensuite frénétiquement, peut-être avec une sorte de rage, parce qu’on nous le niait publiquement, et surtout peut-être parce que notre situation géographique dans la carte mentale et sentimentale, parce que les circonstances, les événements historiques nous avaient plusieurs fois donné les apparences de ne pas l’être.
Fondés sur le même postulat, partant du même postulat nous parlions le même langage. Les antidreyfusistes disaient : La trahison militaire est un crime et Dreyfus a trahi militaire. Nous disions : La trahison militaire est un crime et Dreyfus n’a pas trahi. Il est innocent de ce crime. Tout a changé de face depuis que Hervé est venu. La même conversation eut l’air de se poursuivre. L’affaire continue. Mais elle n’était plus la même affaire, la même conversation. Elle n’était plus la même. Elle en était une tout autre, infiniment autre, parce que le langage même était autre, infiniment autre, parce que le plan même du débat n’était plus le même. Hervé est un homme qui dit : Il faut trahir.