Notre Jeunesse (page 6)
Nommément il faut trahir militairement.
Les antidreyfusistes professionnels disaient : Il ne faut pas être un traître et Dreyfus est un traître. Nous les dreyfusistes professionnels nous disions : Il ne faut pas être un traître et Dreyfus n’est pas un traître. Hervé est un qui dit, et Jaurès laisse dire à Hervé, et Dreyfus même laisse Jaurès laisser dire à Hervé, et en un sens, et en ce sens au moins Dreyfus même laisse dire à Jaurès même : Il faut être un traître.
Nommément il faut être un traître militaire.
Par cet entraînement de proche en proche, par cette sorte de dérapage de proche en proche, par cette dérivation, par ce détournement, par ce déglinguement Jaurès est entré dans le crime de Hervé ; par cette réversion, par cette réversibilité des responsabilités ; et de la plus basse façon que l’on y pût entrer, non point même par une complicité active, qui a ses risques, qui a son efficience, qui peut avoir même pour ainsi dire sa grandeur, mais obliquement, mais bassement, par une complicité tacite, sournoise, par une complicité de laisser faire et de laisser passer, par une complicité les yeux baissés. La plus basse de toutes. Et Dreyfus, faute de marquer les temps, est entré, s’est laissé entrer dans le crime de Jaurès.
Quelle fut la répercussion de cette double dérivation, de cette double décadence, de ce double détournement, de ce détournement à deux temps sur l’efficacité de nos démonstrations dreyfusistes, il était aisé de le prévoir. Quand on s’efforce de démontrer qu’un homme n’est point un traître pensant profondément qu’il ne faut pas être un traître, on est au moins écouté. Mais quand on s’efforce de démontrer qu’un homme n’est point un traître laissant dire et disant qu’il faut être un traître, l’opération, la démonstration devient extrêmement suspecte. Car alors, dans l’hypothèse hervéiste, qu’il faut trahir, qu’il faut être un traître, s’il n’a pas trahi, il a eu les plus grands torts, ce Dreyfus. Et alors pourquoi le défendre. Par une sorte de gageure, de suprême élégance on le défendrait d’avoir commis un crime que précisément il faudrait commettre, on le défendrait d’avoir fait ce que précisément il fallait faire : c’est bien de l’honneur, c’est bien de la politesse. C’est trop poli pour être honnête. S’il faut être un traître militaire, Dreyfus a eu les plus grands torts de ne le point être. Et on le défendrait précisément d’avoir fait ce qu’il faut faire. On dirait : Il n’a pas trahi. Il a eu tort, car il faut trahir. Aussi nous le défendons. Ce serait, ce ferait un retournement de politesse bien acrobatique, une galanterie bien française, un retournement diagonal, diamétral de politesse. Une opération bien suspecte. Ces gens ne nous avaient point habitués à ces gageures de politesse. Tant de politesse devient extrêmement suspecte. Dans le raisonnement hervéiste en effet, s’il est permis de le nommer ainsi, Dreyfus, tant qu’il ne trahit pas, est un bien grand coupable. Il est un grand criminel. D’autant plus criminel et d’autant plus coupable qu’il était mieux situé, militairement, qu’il avait une admirable situation pour trahir. Militairement. Hervé, lui, n’avait pas cet honneur, il n’avait pas ce bonheur d’avoir, de pouvoir avoir à sa disposition les graphiques des chemins de fer. Comment, voilà un homme, Dreyfus, qui pouvait avoir en main les graphiques des chemins de fer et il ne les aurait pas instantanément sabotés. Quel être. Il ne faut pas oublier que Hervé est un monsieur qui le premier jour de la mobilisation, plus précisément dans la première heure du premier jour, c’est-à-dire, je pense, de minuit 01 à 1 heure 00 fusillera les cinq cent trente-sept mille hommes de l’armée (française) active ; plus les treize cent cinquante-sept mille hommes de la réserve de l’armée active, qui forment avec elle le premier ban ; puis les cinq cent soixante-seize mille hommes de l’armée territoriale ; puis les sept cent cinquante et un mille hommes de la réserve de l’armée territoriale, qui forment avec elle le deuxième ban ; sans compter le premier et le deuxième ban des volontaires ; et si on ne l’arrête il fusillera aussi les troupes noires, de récente formation, la célèbre, la fameuse division noire, les Toucouleurs, Ouolofs, Sarakollés, Malinkés, et les autres populations, Djermas, Bellas, Baribas, Baoulés, Bobos, Soussous, et Nagots, et les Tourelourous et mesdames leurs épouses. Tout ça avec des revolvers américains, car il ne veut point encourager la production nationale. Je me garderai de dire que ce sont des Brownings, on leur a déjà assez fait de publicité. À cette marque. Auprès de ce grand massacre, bien connu sous le nom de massacre des deux bans, que pèse la tradition d’un graphique des chemins de fer. Hervé parle souvent de l’affaire Dreyfus, il en écrit dans son journal. S’il était conséquent, constant avec lui-même, s’il était logique, — logicien, mais les plus rigoureux, les plus cruels logiciens, pour les autres, ne sont pas toujours ceux qui sont les plus impitoyables pour soi, — s’il était logique avec lui-même il dirait : Nous avons défendu ce Dreyfus, nous avons eu tort. Pensez donc : Il était capitaine ; capitaine d’État-Major ; enfin il travaillait dans les bureaux de l’État-Major de l’armée. Il était merveilleusement outillé, merveilleusement situé pour trahir. Et malheureusement il n’a pas trahi. Cet homme insuffisant n’a pas trahi.
Voilà ce que Hervé dirait, s’il était logique et s’il était libre. Voilà ce que les événements, ce que la réalité dit pour lui. On voit assez quelle est pour nous la conséquence, quelle est sur notre situation historique la répercussion de ce changement de situation géographique. Quand je dis nous, naturellement je veux dire notre parti, nos politiciens. Car il ne s’agit pas de nous mêmes. C’est un retour en arrière, une répercussion en arrière, une répercussion remontante, reportée, en arrière, réversible, réversée, reportée sur tout ce que nous avions dit, sur tout ce que nous avions fait, sur tout ce que nous avions été. Quand nous repoussions l’accusation d’être un traître repoussant profondément l’idée même d’être un traître, on pouvait nous combattre, mais au moins nous nous faisions écouter. Quand au contraire nous repoussons l’accusation d’être un traître accueillant profondément l’idée d’être un traître, comment ne pas voir que nous devenons instantanément suspects. Que nous perdons l’audience même.
Et même l’audience que nous avions déjà, eue, obtenue. L’ancienne audience.
Une audience qui paraissait acquise.
Une audience aujourd’hui annulée.
On peut se déshonorer en arrière.
Jaurès ici intervient, au débat, et se défend. Si je reste avec Hervé, dit-il, dans le même parti, si j’y suis resté constamment, toujours, si longtemps, malgré les innombrables couleuvres que Hervé m’a fait avaler, c’est pour deux raisons également valables. Premièrement c’est précisément, c’est à cause de ces innombrables couleuvres mêmes. Il faut bien songer que ce Hervé est l’homme du monde qui m’a administré le plus de coups de pied dans le derrière. En public et en particulier. Dans les congrès et dans les meetings. Dans son journal. Publiquement et privément, comme dit Péguy. Il faut l’en louer. Et comme il me connaît bien. Il faut l’en récompenser. Il faut que tant de zèle soit récompensé. Comme il sait que je ne marche jamais qu’avec ceux qui me maltraitent. Qui me poussent. Qui me tirent. Qui me bourrent. Et que je ne marche jamais avec les imbéciles qui m’aimaient. Comme il connaît bien le fond, si je puis dire, de mon caractère. Il faut aussi, il faut bien que tant de perspicacité soit récompensée. Il me connaît si bien. Il me connaît comme moi-même. Il sait que quand quelqu’un m’aime et me sert, le sot, me prodigue les preuves les plus incontestables de l’amitié la plus dévouée, du dévouement le plus absolu, aussitôt je sens s’élever dans ce qui me sert de cœur d’abord un commencement, un mépris invincible pour cet imbécile. Faut-il qu’il soit bête en effet, d’aimer un ingrat comme moi, de s’attacher à un ingrat comme moi. Comme je le méprise, ce garçon. En outre, en deuxième, ensemble, en même temps un sentiment de jalousie, de la haine envieuse la plus basse contre un homme qui est capable de concevoir les sentiments de l’amitié. Enfin un tas d’autres beaux sentiments, fleurs de boue, plantes de vase, qui poussent dans la boue politique comme une bénédiction de défense républicaine. Hervé sait si bien tout cela que je l’admire moi-même. Comme il connaît bien ma psychologie, si vous permettez. Et qu’au contraire quand je reçois un bon coup de pied dans le derrière, je me retourne instantanément avec un sentiment de respect profond, avec un respect inné pour ce pied, pour ce coup, pour la jambe qui est au bout du pied, pour l’homme qui est au bout de la jambe ; et même pour mon derrière, qui me vaut cet honneur. Un bon coup de pied dans le Hinterland, dans mon Hinterland. Et quand je pense qu’il y a des gens qui disent que je n’ai pas de fond. Je hais mes amis. J’aime mes ennemis. On ferait une belle comédie avec mon caractère. Je hais mes amis parce qu’ils m’aiment. Je méprise mes amis parce qu’ils m’aiment. Parce qu’ils m’aiment j’ai en moi pour eux, je sens monter en moi contre eux une jalousie bassement envieuse, l’invincible sentiment d’une incurable haine. Je trahis mes amis parce qu’ils m’aiment. J’aime, je sers, je suis, j’admire mes ennemis parce qu’ils me méprisent, (ils ne me haïssent même pas), parce qu’ils me maltraitent, parce qu’ils me violentent, parce qu’ils me connaissent enfin, parce qu’ils me connaissent donc. Et ils savent si bien comment on me fait marcher. Quand un me trahit, je l’aime double, je l’admire, j’admire sa compétence. Il me ressemble tant. J’ai un goût secret pour la lâcheté, pour la trahison, pour tous les sentiments de la trahison. Je suis double. Je m’y connais. J’y suis chez moi. J’y suis à l’aise. On ferait une grande tragédie, une triste comédie avec mon caractère. Hervé ne la ferait peut-être pas mal. Il me connaît si bien. Il y a des exemples innombrables que j’aie trahi mes amis. Depuis trente ans que je fonctionne, il n’y a pas un exemple que j’aie trahi mes ennemis. C’est vous dire que j’excelle dans tous les sentiments politiques. On ferait un beau roman de l’histoire des soumissions que j’ai faites à notre camarade, au citoyen Hervé.
Ce vice, secret, ce goût secret que j’ai pour l’avanie. J’encaisse, j’encaisse. Ce goût infâme que j’ai pour l’avanie. Pour le déshonneur, de l’avanie. Je suis l’homme du monde qui reçoit, qui encaisse le plus d’avanies. À mon banc. Dans mon journal même. À mon banc Guesde n’en rate pas une. Il ne manque point, il ne manque jamais de s’adresser à la Chambre au long de mes oreilles. Aussi comme je respecte, comme j’admire, comme j’estime, comme je vénère ce grand Guesde, ce dur Guesde. De cette vénération qui est pour moi le même sentiment que l’effroi. Comme je me sens petit garçon à côté de ces hommes, à côté d’un Guesde, à côté surtout d’un Hervé.
Et ce goût de l’ingratitude, que j’ai, qui est au fond le même que le goût de l’avanie. Voyez comme aujourd’hui je traite et laisse traiter (ou fais traiter) Gérault-Richard qui pendant huit ans s’est battu pour moi.
Ainsi parle Jaurès. Deuxièmement, dit-il, si je suis resté avec Hervé, c’est précisément pour l’affaiblir, pour l’énerver, pour lui oblitérer sa virulence. C’est ma méthode. Quand je vois une doctrine, un parti, devenir pernicieux, dangereux, autant que possible je m’en mets. Mais généralement comme j’en suis j’y reste. Mais alors j’y reste complaisamment. J’adhère. Je m’y colle. Je parle. Je parle. Je suis éloquent. Je suis orateur. Je suis oratoire. Je redonde. J’inonde. Je reçois précisément ces coups de pied au quelque part que fort ingratement vous me reprochez. (Pourquoi me les reprochez-vous, vous à moi, puisque moi je ne les reproche pas à ceux qui me les donnent). Mais ces coups de pied, ça n’empêche pas de parler, au contraire. Ça lance pour parler. Enfin bref, ou plutôt long, après un certain temps de cet exercice, (et je ne parle pas seulement, j’agis en outre, j’agis en dessous), (j’excelle dans le travail des commissions, dans les (petits) complots, dans les combinaisons, dans le jeu des ordres du jour, dans les petites manigances, dans les commissions et compromissions et ententes, dans tout le travail souterrain, sous la main, sous le manteau. Dans le jeu, dans l’invention des majorités, factices ; faites, obtenues par un savant compartimentage des scrutins. Dans tout ce qui est le petit et le grand mécanisme politique et parlementaire.) Enfin, au bout d’un certain temps de cet exercice il n’y a plus de programme, il n’y a plus de principe, il n’y a plus de parti, il n’y a plus rien, il n’y a plus aucune de ces virulences. Quand je me suis bien collé à eux pendant un certain temps, supportant pour cela les avanies qu’il faut, quand je suis resté dans un parti pendant un certain temps, pendant le temps voulu, au bout de ce temps on voit, on s’aperçoit, tout le monde comprend que je les ai trahis. Comprenez-vous enfin, gros bête, me dit-il me poussant du coude.
Quand je suis, quand je me mets dans un parti, ça se connaît tout de suite, presque tout de suite, à ce que c’est un parti qui devient malade. Quand je me mets quelque part, ça se voit, ça se reconnaît à ce que ça va mal. Ça ne marche plus. Quand je me mets dans une idée, elle devient véreuse.
Je l’ai fait au dreyfusisme ; je l’avais fait et je l’ai fait au socialisme ; je l’ai fait et je le fais à l’hervéisme ; je l’ai fait et je le fais au syndicalisme. C’est encore le radicalisme que j’ai trahi le moins. Il n’y a que le combisme que je n’ai jamais pas trahi du tout.
Je crois Jaurès très capable de trahir tout le monde, et les traîtres mêmes. Mais ici encore il souffrira que nous ne l’accompagnions pas. Pour deux raisons, nous aussi. La première est assez basse et je m’en excuse d’avance. Elle est politique. C’est qu’on a beau être Jaurès, en pareille matière on ne sait jamais où l’on va, jusqu’où l’on entre, jusqu’où on réussit, ou au contraire, jusqu’où l’événement réussit contre vous, jusqu’où les autres, ceux où l’on entre, réussissent contre vous, sur vous, en vous-même. J’entends bien que c’est une espèce de contre-espionnage. Mais justement on sait assez combien les services du contre-espionnage (on l’a su notamment par l’affaire Dreyfus même, on l’a vu par tant d’autres) sont bizarrement mais naturellement embarbouillés, imbriqués dans les services contraires du droit espionnage. On ne sait jamais bien jusqu’où on trahit les traîtres. Jusqu’où on y réussit. Et jusqu’où au contraire la trahison, l’habitude, le goût de la trahison s’infiltre, pénètre dans les veines mêmes. On voit bien ce qu’on fait pour eux. On voit moins bien ce qu’on fait contre eux. Quand on va officiellement, formellement avec eux, parmi eux, on voit bien la force qu’on leur apporte. On voit beaucoup moins bien le tort qu’on leur fait.
La trahison de tous que l’on fait avec eux, à leur exemple, dans leur compagnie, on voit bien ce qu’elle rapporte, ce qu’elle leur apporte de trahison réelle. On voit bien ce qu’elle est de trahison. Au contraire la trahison d’eux que l’on est censé faire, on ne voit pas du tout toujours à quoi elle aboutit, ce qu’elle rend. Ce qu’elle est.
Quand une fois on a lâché, une fois qu’on a rendu la main, on ne sait plus jusqu’où elle se rend.
Deuxièmement, et celle-ci est une raison de bonne compagnie, tirée de la vieille morale, et je suis heureux de la dire : On n’a pas le droit de trahir les traîtres mêmes. On n’a jamais le droit de trahir, personne. Les traîtres, il faut les combattre, et non pas les trahir.
Hervé même, qui fait tant le fendant depuis que ça lui rapporte, fût-ce des mois de prison, et des années, quatre années aujourd’hui, mais c’est toujours un rapport, Hervé au contraire, qui fait profession de tout dire, lui, et de n’avoir peur de rien, Hervé était au contraire d’une sorte de prudence consommée, même cauteleuse, il ne faut pas dire bretonne pendant tout le temps de son introduction. Tout eût été si simple, si direct, s’il nous eût dit directement : Mesdames et messieurs, citoyennes et citoyens, j’arrive de Sens. Vous voyez en moi le traître. Ce que Dreyfus n’a malheureusement pas été, je le suis. Ce que Dreyfus n’a malheureusement pas fait, je le veux faire, je suis venu à Paris pour le faire. Je me suis fait venir de Sens pour être traître. Je suis celui qui enseignerai désormais la trahison militaire, techniquement parlant. On s’était trompé jusqu’ici. Il faut être un traître, et nommément un traître militaire.
Comme le disaient nos maîtres, nos communs maîtres, j’ai renouvelé la question.
S’il nous eût dit tout simplement cela.
Mais dans ce temps-là je le connaissais beaucoup. Ce pacifiste s’avançait avec une prudence extraordinaire dans le sentier.
Le hervéisme a ainsi dénaturé en retour, déformé en arrière, disqualifié en remontant le dreyfusisme par une rétroactivité, une rétroaction, une rétroversibilité, une rétrospectivité, une rétroversion, une rétrospection, une responsabilité remontante. Une rétroresponsabilité.
On peut se démentir en arrière. C’est même ce qui l’on fait le plus souvent. Dans la décomposition du dreyfusisme cette rétroaction, cette rétroversion fut au moins triple, elle fut peut-être quadruple. Par son endossement, par son invention, par son imposition du combisme Jaurès créa en arrière cette illusion que le dreyfusisme était anticatholique, antichrétien. Par son endossement de l’hervéisme il créa en arrière cette illusion que le dreyfusisme était antinationaliste, antipatriote, antifrançais. Par son endossement (dans le combisme) de la démagogie primaire et laïque il créa en arrière cette illusion que le dreyfusisme était barbare, était contre la culture. Par son endossement (dans le socialisme) du syndicalisme démagogique, je veux dire de ce qu’il y a de démagogique dans le syndicalisme, dans l’invention et dans l’enseignement du sabotage, il créa en arrière cette illusion que le dreyfusisme était un élément important, peut-être capital, du désordre, de la désorganisation industrielle, de la désorganisation nationale.
Nous fûmes des héros. Il faut le dire très simplement, car je crois bien qu’on ne le dira pas pour nous. Voici très exactement en quoi et pourquoi nous fûmes des héros. Dans tout le monde où nous circulions, dans tout le monde où nous achevions alors les années de notre apprentissage, dans tout le milieu où nous circulions, où nous opérions, où nous croissions encore et où nous achevions de nous former, la question qui se posait, pendant ces deux ou trois années de cette courbe montante, n’était nullement de savoir si en réalité Dreyfus était innocent (ou coupable). C’était de savoir si on aurait le courage de le reconnaître, de le déclarer innocent. De le manifester innocent. C’était de savoir si on aurait le double courage. Premièrement le premier courage, le courage extérieur, le grossier courage, déjà difficile, le courage social, public de le manifester innocent dans le monde, aux yeux du public, de l’avouer au public, (de le glorifier), de l’avouer publiquement, de le déclarer publiquement, de témoigner pour lui publiquement. De risquer là-dessus, de mettre sur lui tout ce que l’on avait, tout un argent misérablement gagné, tout un argent de pauvre et de misérable, tout un argent de petites gens, de misère et de pauvreté ; tout le temps, toute la vie, toute la carrière ; toute la santé, tout le corps et toute l’âme ; la ruine du corps, toutes les ruines, la rupture du cœur, la dislocation des familles, le reniement des proches, le détournement (des regards) des yeux, la réprobation muette ou forcenée, muette et forcenée, l’isolement, toutes les quarantaines ; la rupture d’amitiés de vingt ans, c’est-à-dire, pour nous, d’amitiés commencées depuis toujours. Toute la vie sociale. Toute la vie du cœur, enfin tout. Deuxièmement le deuxième courage, plus difficile, le courage intérieur, le courage secret, s’avouer à soi-même en soi-même qu’il était innocent. Renoncer pour cet homme à la paix du cœur.
Non plus seulement à la paix de la cité, à la paix du foyer. À la paix de la famille, à la paix du ménage. Mais à la paix du cœur.
Au premier des biens, au seul bien.
Le courage d’entrer pour cet homme dans le royaume d’une incurable inquiétude.
Et d’une amertume qui ne se guérira jamais.
Nos adversaires ne sauront jamais, nos ennemis ne pouvaient pas savoir ce que nous avons sacrifié à cet homme, et de quel cœur nous l’avons sacrifié. Nous lui avons sacrifié notre vie entière, puisque cette affaire nous a marqués pour la vie. Nos ennemis ne sauront jamais, nous qui avons bouleversé, retourné ce pays nos ennemis ne sauront jamais combien peu nous étions, et dans quelles conditions nous nous battions, dans quelles conditions ingrates, précaires, dans quelles conditions de misère et de précarité. Combien par conséquent pour vaincre, puisque enfin nous vainquîmes, il nous fallut déployer, manifester, retrouver en nous, dans notre race, les plus anciennes, les plus précieuses qualités de la race. La technique même de l’héroïsme, et nommément de l’héroïsme militaire. Il ne faut pas se prendre aux mots. La discipline des anarchistes, par exemple, fut notamment admirable. Il n’échappe point à tout homme avisé que c’était en nous qu’étaient les vertus militaires. En nous et non point, nullement dans l’État-Major de l’armée. Nous étions, une fois de plus nous fûmes cette poignée de Français qui sous un feu écrasant enfoncent des masses, conduisent un assaut, enlèvent une position.
Comment nos ennemis, comment nos adversaires le sauraient-ils, quand nos amis (je veux dire ceux de notre parti, de notre bord, les politiques, les historiens de notre bord) quand nos amis mêmes ne s’en aperçoivent même pas. Sur ce point particulier des anarchistes, par exemple, ne leur demandez point à eux-mêmes des renseignements sur eux-mêmes. Ils vous jureraient leurs grands dieux, si je puis dire, qu’ils n’ont jamais été aussi indisciplinés. Les gens sont tous et si profondément intellectualistes qu’ils aiment mieux trahir, se trahir eux-mêmes, trahir, abandonner, renier leur histoire et leur propre réalité, renier leur propre grandeur et tout ce qui fait leur prix, tout plutôt que de renoncer à leurs formules, à leurs tics, à leurs manies intellectuelles, à l’idée intellectuelle qu’ils veulent avoir d’eux et qu’ils veulent que l’on ait d’eux.
Les théoriciens de l’Action française veulent que l’affaire Dreyfus ait été dans son principe même, dans son origine non seulement une affaire pernicieuse, une affaire véreuse, mais une affaire intellectuelle, une invention, une construction intellectuelle ; un complot intellectuel. Je me permettrai de dire à mon tour, et en retour, que cette idée même me paraît être le résultat d’une construction intellectuelle. Si l’on engageait la conversation, je dis une conversation un peu suivie avec les hommes de ce parti, on (dé)montrerait peut-être aisément, on en viendrait, je crois, rapidement à poser qu’ils sont et surtout qu’ils se croient les grands ennemis du parti intellectuel et du monde moderne, mais qu’en réalité ils sont eux-mêmes une certaine sorte de parti intellectuel et de parti moderne. Très notamment un parti de logiciens, un parti logique. C’est ce qu’il y aurait à dire sur eux de plus probant. Sinon de plus profond. Aussi on ne le dit pas. Cela se voit notamment à la forme de leur bataille même, notamment à l’idée qu’ils ont, qu’ils se font du parti intellectuel, de leurs adversaires intellectuels du parti intellectuel. Ils s’en font une idée, une représentation toute intellectuelle. Elle-même. Ils soutiennent contre eux, on serait tenté de dire avec eux un combat, une bataille intellectuelle, sur un plan, sur le plan intellectuel, en langage intellectuel, avec des armes intellectuelles. Ainsi généralement ils se font de leurs adversaires une idée intellectuelle, parce qu’étant eux-mêmes intellectuels ils se font une idée intellectuelle de tout, et deuxièmement, par un recoupement, par un secret accord du mécanisme des mentalités, ils se font des intellectuels, du parti intellectuel, une idée comme doublement intellectuelle ; intellectuelle dans son corps et dans son mode ; dans sa matière et dans sa forme ; dans son auteur et dans son objet ; dans son point d’origine et dans son point d’application ; dans tout son transport, dans tout son trajet.
Sur cette question historique particulière de l’origine de l’affaire Dreyfus quand je lis dans l’Action française les souvenirs notamment de M. Maurice Pujo je vois qu’il croit (et naturellement qu’il croit se rappeler, mais je crois, moi, que c’est une opération purement intellectuelle, un phénomène très connu ce siècle de domination intellectuelle, une sorte de report de l’intellectuel sur la mémoire même, une introduction de l’intellectuel dans la mémoire, d’obumbration, une ombre portée, sur la mémoire, de l’idéation intellectuelle) il croit se rappeler que l’affaire Dreyfus a été préparée de toutes pièces, qu’elle a été comme montée dès l’origine, dès le principe, par le parti intellectuel.
Il obéit ainsi, il obéit ici à la plus grande illusion intellectuelle peut-être, je veux dire et à celle qui est la plus grande en nombre, en quotité, la plus nombreuse, à celle qui s’exerce le plus fréquemment, et à celle qui est la plus grande en quantité, dont l’effet est le plus grand, le plus grave ; non pas seulement à cette illusion intellectuelle pour ainsi dire générale, de substituer partout, dans tout l’événement historique, la formation intellectuelle à la formation organique ; mais très particulièrement à cette illusion d’optique historique intellectuelle qui consiste à reporter incessamment le présent sur le passé, l’ultérieur incessamment sur l’antérieur, tout l’ultérieur incessamment sur tout l’antérieur ; illusion pour ainsi dire technique ; et organique elle-même, je veux dire organique de l’intellectuel ; illusion de perspective, ou plutôt substitution totale, essai de substitution totale de la perspective à l’épaisseur, à la profondeur, essai de substitution totale du regard de perspective à la connaissance réelle, au regard en profondeur, au regard de profondeur ; essai de substitution totale du regard de perspective, à deux dimensions, à la connaissance réelle à trois dimensions d’un réel, d’une réalité à trois dimensions ; illusion d’optique, illusion de regard, illusion de recherche et de connaissance que j’essaie d’approfondir lui-même, entre toutes les illusions, (car elle est capitale, et d’une importance capitale), dans ma thèse de la situation faite à l’histoire dans la philosophie générale du monde moderne ; illusion qui consiste à substituer constamment au mouvement organique réel de l’événement de l’histoire, qui se meut perpétuellement du passé vers le futur en passant, en tombant perpétuellement par cette frange du présent, une sorte d’ombre dure angulaire portée à chaque instant du présent sur le passé, l’ombre du coin du mur et du coin de la maison, du pignon que nous croyons avoir sur la rue.
Quand on effectue ce report il semble en effet que le parti intellectuel a monté toute l’affaire Dreyfus. Mais quand on ne l’effectue pas on se rappelle qu’il n’a rien monté du tout. D’abord généralement en histoire on ne monte rien du tout. Ou enfin on ne monte pas tant que ça. Ce qu’il y a de plus imprévu, c’est toujours l’événement. Il suffit d’avoir un peu vécu soi-même hors des livres des historiens pour savoir, pour avoir éprouvé que tout ce qu’on monte est généralement ce qui arrive le moins, et que ce qu’on ne monte pas est généralement ce qui arrive. Sans doute il y a des préparations, mais il faut qu’elles soient générales, il n’y a guère de montages particuliers, de montages de détail. Et quand il y a des montages de détail, il faut qu’ils soient bien immédiats, presque instantanés, qu’ils précèdent de bien peu l’effet. Autrement la déconvenue s’intercale. Napoléon sans doute a bien monté Austerlitz. Mais il ne le montait pas le jour du 18 Brumaire. Et pourtant il était un autre préparateur, un autre monteur que le parti intellectuel. C’est la plus fréquente, la plus générale erreur intellectuelle, et elle (pro)vient précisément de ce report du présent sur le passé, que de croire que tout a été monté et que c’est ce qui a été monté qui a réussi. Si le parti intellectuel avait été si malin, (si fort), que de faire une aussi grande affaire que l’affaire Dreyfus, que de la monter, mais alors il aurait précisément les vertus que nous lui nions, et il n’y aurait plus, messieurs, qu’à lui rendre les armes. Rassurez-vous, il ne les a point. Il est venu pour profiter, comme tous les profiteurs viennent ensuite. Il est venu en parasite, en suiveur. Il n’était point venu pour combattre, il n’était point venu pour fonder. C’est précisément la commune erreur historique, la commune erreur intellectuelle en matière d’histoire, que de reporter, en toute affaire historique, sur les vertus des fondateurs l’ombre portée des abusements des profiteurs.
Les fondateurs viennent d’abord. Les profiteurs viennent ensuite.
On peut préparer toute une carrière, toute une vie, on ne peut pas la monter. On peut préparer une guerre, une révolution, (et encore), (il faut être beaucoup, et encore), on ne peut pas la monter. À l’autre extrémité de la ligne, de la série, comme toujours, dans le détail on peut monter une journée, une bataille, une émeute, batailles de rues, et encore. Mais au milieu de la ligne, de la série, comme toujours, on ne peut pas monter à distance dans le détail une affaire. On peut monter une journée, un coup d’État, une émeute, un coup de force. D’une préparation, d’un montage immédiat. On ne peut pas monter à quelque distance, au milieu, de loin, d’ensemble une aussi grosse affaire. Ou si on la montait elle n’arriverait pas.
C’est à peine déjà si on peut monter une affaire, sens industriel et commercial de ce mot.
C’est précisément ce qui est en cause. Si le parti intellectuel était assez malin, assez fort, assez pénétrant dans la réalité pour avoir monté, pour avoir su, pour avoir pu monter une aussi grosse affaire, s’il avait été de taille et d’une profondeur à soulever ainsi un gros mouvement de la réalité, un aussi gros mouvement, s’il avait été capable de malaxer ainsi, de triturer, de manier, d’élaborer, de pétrir un aussi gros morceau de la réalité, justement alors, alors précisément ils ne seraient pas ce que nous nommons le parti intellectuel, ils n’auraient point ces défauts, ces vices que nous nommons précisément du parti intellectuel, cette stérilité, cette incapacité, cette débilité ; cette sécheresse, cet artificiel, ce superficiel ; cet intellectuel. Ils seraient au contraire des gens qui auraient travaillé, connu, malaxé, pétri de la réalité. Ils seraient des gens qui auraient trempé dans la réalité même. Et pour avoir trituré un aussi gros morceau de la réalité ils seraient de singulièrement gros hommes, d’action, d’un rude calibre, d’un rude gabarit, d’un rude volume, de(s) grands réalistes, des maîtres. Enfin tout ce que précisément nous leur nions. Ils seraient des Richelieu et des Napoléon. Ils seraient peut-être, sans doute des tyrans encore. Mais ils seraient des grands tyrans, des tyrans considérables, des maîtres, des réalistes. Tout ce que précisément nous leur nions. Ils seraient des tyrans comme Richelieu et Napoléon. Ils baigneraient, ils tremperaient, ils commanderaient dans la réalité.
On nous abuse beaucoup, les historiens, sur la valeur des préparations historiques. En 1870 même, au mois d’août, si une armée française, comme elle était, avait été remise aux mains d’un Napoléon Bonaparte, tous les tiroirs et toutes les préparations, toutes les fiches et tous les registres d’un de Moltke seraient aujourd’hui la risée des historiens mêmes.
Ils commettent une erreur du même ordre, plus qu’une erreur analogue, une erreur inverse et parallèle quand ils nous nomment le parti de l’étranger. Ils reportent sur nous les abusements de Hervé. Ou plutôt ils commettent une erreur parallèle et non point de sens contraire, mais de même sens, car en un sens Hervé est lui aussi un profiteur. Il est un parasite. Il est même un parasite de nous. Sur ce point particulier c’est encore nous qui avons été des fondateurs, les fondateurs, et c’est Hervé qui en un sens a été un profiteur. Il n’eût point atteint en quelques jours, en quarante-huit heures, cette sorte non pas seulement de réputation, de célébrité, mais de gloire propre qu’il a s’il ne s’était pas fondé sur nos propres, sur nos lentes fondations, s’il n’avait pas profité, abusé de nos grandes préparations. Nos adversaires feraient bien, ils auraient le droit, et même le devoir, ils auraient raison de nommer Hervé le parti de l’étranger. Ils ne le font généralement point, pour des raisons fort honorables, comme de respecter un prisonnier, et aussi pour un fort honorable compagnonnage de prison, pour avoir été en prison ensemble, pour d’autres aussi qui le sont peut-être moins, comme par une sorte de sympathie de trouble, une secrète amitié de désordre, une secrète complaisance de démagogie. Une complaisance à l’opposition, quelle qu’elle soit, quand même elle est au fond encore plus une opposition à eux-mêmes ; une complaisance à tout ce qui trouble un régime détesté. À tout ce qui embête un gouvernement haï. Alors ils se rattrapent, de cette indulgence et de ce compagnonnage et de cette sympathie et de cette complaisance en nous nommant, nous, le parti de l’étranger. C’est une sorte de virement. C’est aussi le même report. On reporte sur nous fondateurs la trahison de Hervé profiteur. On reporte sur nous antécédents la trahison de Hervé suivant, de Hervé successeur. C’est un transfert. On reporte sur nous fondateurs la trahison de Hervé parasite. L’attention que l’on préfère ne point accorder à Hervé, on nous l’accorde à nous généreusement. Seulement, passant de Hervé à nous son contraire elle change de signe. Puisqu’elle passe au contraire gardant le même signe. Alors que, passant au contraire, elle devrait prendre le signe contraire. Il faut donc que par une opération intérieure, purement arbitraire, elle change de signe. On la fasse arbitrairement changer de signe. Le grief que l’on devrait faire à Hervé, c’est précisément celui-là que l’on nous fait à nous son contraire.
Ils commettent une erreur non pas seulement du même ordre, mais de la même tribu, de la même gens, une erreur voisine, alliée, une erreur apparentée, une erreur de la même famille quand ils attribuent, quand ils nous représentent l’affaire Dreyfus comme montée par le parti juif. Il ne faudrait pas beaucoup me pousser pour me faire déclarer ce que je pense, que l’affaire Dreyfus, dans la mesure où elle fut montée, fut montée contre le parti juif. De toutes les résistances que Bernard-Lazare eut à refouler, pour commencer, dans le principe, les premières furent naturellement les résistances juives, puisque c’étaient celles de son propre milieu. Mais elles ne furent pas seulement les premières, elles furent aussi les plus énergiques peut-être. Les plus profondes, je crois. Sans doute les plus agissantes. Et ensuite ceux qui lui pardonnèrent le moins ce furent encore les Juifs. J’entends les politiciens juifs, le parti (politique) juif. De même que du côté intellectuel, dans le camp, dans le clan intellectuel, même dans le clan universitaire cette affaire Dreyfus fut commencée, fut engagée par quelques forcenés contre la résistance, contre la réprobation du parti, contre les résistances sourdes ou avouées, contre le silence et la peur et l’activité politique du parti. Le parti (politique) intellectuel ne s’y engagea lui-même que quand il crut que l’heure des dépouilles était venue.
Il est certain qu’il y a eu une trahison au moins dans l’affaire Dreyfus, et c’est la trahison du dreyfusisme même. Mais c’est commettre une erreur totale que de s’imaginer que cette trahison a été montée, délibérément commise, délibérément exercée par des juifs sur des chrétiens. Dans l’État-Major de cette trahison il y avait Jaurès, qui n’est pas Juif, il y eut, il vint Hervé, qui n’est pas Juif. Jaurès est Toulousain. Hervé est breton. Dans le parti de l’étranger je vois Hervé ; si Hervé avait du courage (non point du courage moral si je puis dire et sentimental, je suis assuré qu’il en a, mais du courage mental et intellectuel même), de la conséquence, il dirait : Voyez, je suis en fait le parti de l’étranger ; dans le parti de l’étranger je vois Hervé ; par endossement de Hervé, nous avons vu Jaurès. Par endossement de Jaurès nous en atteindrions, j’en ai bien peur, quelque autre. Mais enfin je ne vois dans ce parti, dans cet État-Major aucun Juif qui ait la taille, le volume social de Jaurès.
Ce que nos adversaires par contre ne peuvent pas savoir, ce que sincèrement ils ne peuvent pas imaginer, ce qu’ils ne peuvent pas compter, ce qu’ils ne connaissent pas, ce qu’ils ne peuvent pas se représenter, ce qu’ils ne soupçonnent pas, ce qu’ils ne peuvent pas même supposer, c’est combien de Juifs ont été irrévocablement enveloppés dans le désastre de l’affaire Dreyfus, combien de Juifs ont été les victimes, les réelles victimes, et sont demeurés les victimes de l’affaire Dreyfus, de cette trahison, de cette livraison de l’affaire Dreyfus. Combien de carrières, combien de vies juives ont été irréparablement ruinées, brisées, cela, nous le savons, combien de misères juives, nous le savons, nous qui étions de ce côté-ci de la bataille et pour le savoir il fallait être de ce côté-ci de la bataille ; combien en sont restés marqués de misère pour leur vie entière ; sans recompter celui qui est mort, sans compter ceux qui sont morts, comme des nôtres. Car enfin c’est une prétention qui fait sourire, que cette prétention des antisémites, que tous les Juifs sont riches. Je ne sais pas où ils le prennent, comment ils font leur compte. Ou plutôt je le sais trop, quand ils sont sincères. Mettons que je le sais bien. L’explication est bien simple. C’est que dans le monde moderne, comme je l’ai indiqué si souvent dans ces cahiers mêmes, nul pouvoir n’existe, n’est, ne compte auprès du pouvoir de l’argent, nulle distinction n’existe, n’est, ne compte auprès de l’abîme qu’il y a entre les riches et les pauvres, et ces deux classes, malgré les apparences, et malgré tout le jargon politique et les grands mots de solidarité, s’ignorent comme à beaucoup près elles ne se sont jamais ignorées. Infiniment autrement, infiniment plus elles s’ignorent et se méconnaissent. Sous les apparences du jargon politique parlementaire il y a un abîme entre elles, un abîme d’ignorance et de méconnaissance, de l’une à l’autre, un abîme de non communication. Le dernier des serfs était de la même chrétienté que le roi. Aujourd’hui il n’y a plus aucune cité. Le monde riche et le monde pauvre vivent ou enfin font semblant comme deux masses, comme deux couches horizontales séparées par un vide, par un abîme d’incommunication. Les antisémites bourgeois ne connaissent donc que les juifs bourgeois, les antisémites mondains ne connaissent et haïssent que les juifs mondains, les antisémites qui font des affaires ne connaissent et ne haïssent que les juifs qui font des affaires. Nous qui sommes pauvres, comme par hasard nous connaissons un très grand nombre de juifs pauvres, et même misérables. Dans cette région des juifs pauvres l’affaire Dreyfus, la trahison politique et politicienne, la trahison parlementaire, la banqueroute frauduleuse de l’affaire Dreyfus et du dreyfusisme a causé des ravages effroyables et qui ne seront jamais réparés. Ravages d’argent, de travail, de situations, de carrières, — de santé, — mais aussi ravages de cœur, désabusement qui est venu se joindre à l’éternel désabusement de la race.
Ils sont comme nous, ils sont parmi nous, ils sont nos amis, ils ont été éprouvés, ils ont souffert, ils ont été maltraités autant que nous, plus que nous. Car ils s’en relèvent plus malaisément encore.
Comme nous ils sont des demi-soldes, ils sont et il seront toute leur vie dans cette situation ingrate de demi-soldes qui n’auraient point fait de grandes campagnes historiques.
Ce qu’il faut dire, c’est qu’un État-Major de juifs et de chrétiens a trahi des troupes excellentes de juifs et de chrétiens. Et ce qu’il faut dire aussi, c’est que c’est toujours comme ça.
Voici exactement ce que je veux dire de Bernard-Lazare. Dans le Temps du vendredi 27 mai 1910 je lis ce simple filet, dans les petits caractères de la dernière heure : Dernière heure. — L’expulsion des juifs de Kief. — Saint-Pétersbourg, 26 mai. — Les autorités de Kief ont procédé à l’expulsion de 1.300 familles israélites condamnées par une récente circulaire du ministère de l’intérieur, à quitter la ville. — La misère des expulsés est très grande. (Havas) — Ce qu’il y a de poignant dans cette dépêche, ce n’est point seulement la sécheresse et la brièveté. C’est à quel point de telles dépêches passent aujourd’hui inaperçues. Ce que je veux dire, c’est que sous Bernard-Lazare elles ne passaient point inaperçues.
Le même Temps, — du mercredi 15 juin 1910 : Les travaux de la Douma. — On a déposé sur le bureau de l’Assemblée un projet de loi tendant à abolir la séquestration des Juifs dans des quartiers spéciaux. Ce projet a l’appui de 166 députés de l’opposition et de quelques octobristes.
Dans le Matin du dimanche 12 juin 1910, car il y en a presque tous les jours : Les droits électoraux de la Pologne russe. — Saint-Pétersbourg, 11 juin. — Dépêche particulière du « Matin ». — La Douma a voté aujourd’hui une loi créant des zemstvos électifs dans six provinces du sud-ouest et assurant aux paysans un minimum du tiers des conseillers et aux propriétaires polonais un maximum qui est également fixé à un tiers. Les Polonais sont éligibles comme membres des comités exécutifs et reconnus qualifiés pour servir comme employés des zemstvos. Les juifs, par contre, (c’est moi qui souligne), les juifs par contre sont entièrement exclus, sauf comme employés.
Le projet présenté par le gouvernement privait les Polonais de la majeure partie de ces droits ; mais l’opposition, soutenue par les octobristes, a imposé ces amendements.
Dans le Matin du lundi 13 juin 1910 : Six mille israélites sont expulsés de Kieff. — Saint-Pétersbourg, 12 juin. — D’après la Rietch, près de six mille israélites ont été expulsés de Kieff. La plupart sont de pauvres gens. Beaucoup d’entre eux, sans foyer et dans la plus grande misère, errent aux environs de la ville.
Un fait à peine croyable est que leur expulsion a eu lieu en vertu de la circulaire de 1906 de M. Stolypine, circulaire qui accordait à tous les israélites alors à Kieff sans droit légal de résidence la permission d’y rester. Tous les israélites pouvant prouver qu’en 1906 ils résidaient légalement à Kieff sont laissés tranquilles ; mais ceux au contraire qui s’y trouvaient alors illégalement tombent sous le coup d’arrêtés d’expulsion. Chaque jour, de nouveaux groupes de victimes sont chassés de la ville. (Times.)