Pensées (page 2)
31 120
Toutes les fausses beautés que nous blâmons en Cicéron ont des admirateurs, et en grand nombre 121 .
*129]
32 122
Il y a un certain modèle d’agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature, faible ou forte, telle qu’elle est, et la chose qui nous plaît.
Tout ce qui est formé sur ce modèle nous agrée : soit maison, chanson, discours, vers, prose, femme, oiseaux, rivières, arbres, chambres, habits, etc. Tout ce qui n’est point fait sur ce modèle déplaît à ceux qui ont le goût bon 123 .
Et, comme il y a un rapport parfait entre une chanson et une maison qui sont faites sur ce bon modèle, parce qu’elles ressemblent à ce modèle unique quoique chacune selon son genre, il y a de même un rapport parfait entre les choses faites sur le mauvais modèle. Ce n’est pas que le mauvais modèle soit unique, car il y en a une infinité 124 ; mais chaque mauvais sonnet, par exemple, sur quelque faux modèle qu’il soit fait, ressemble parfaitement à une femme vêtue sur ce modèle.
Rien ne fait mieux entendre combien un faux sonnet est ridicule que d’en considérer la nature et le modèle, et de s’imaginer ensuite une femme ou une maison faite sur ce modèle-là 125 .
*129]
33 126
Beauté 127 poétique. — Comme on dit beauté 128 poétique, on devrait aussi dire beauté géométrique et beauté médicinale ; mais on ne le dit pas : et la raison en est qu’on sait bien quel est l’objet de la géométrie 129 , et qu’il consiste en preuves, et quel est l’objet de la médecine, et qu’il consiste en la guérison ; mais on ne sait pas 130 en quoi consiste l’agrément, qui est l’objet de la poésie. On ne sait ce que c’est que ce modèle naturel 131 qu’il faut imiter ; et, à faute de cette connaissance, on a inventé de certains termes bizarres : « siècle d’or, merveille de nos jours, fatal », etc. ; et on appelle ce jargon beauté poétique 132 .
Mais qui s’imaginera une femme sur ce modèle-là, qui consiste à dire de petites choses avec de grands mots, verra une jolie damoiselle toute pleine de miroirs et de chaînes 133 , dont il rira, parce qu’on sait mieux en quoi consiste l’agrément d’une femme que l’agrément des vers. Mais ceux qui ne s’y connaîtraient pas l’admireraient en cet équipage ; et il y a bien des villages où on la prendrait pour la reine ; et c’est pourquoi nous appelons les sonnets faits sur ce modèle-là les reines de village 134 .
129]
34 135
On ne passe point dans le monde pour se connaître en vers si l’on n’a mis l’enseigne de poète, de mathématicien, etc. 136 . Mais les gens universels ne veulent point d’enseigne, et ne mettent guère de différence entre le métier de poète et celui de brodeur.
Les gens universels ne sont appelés ni poètes, ni géomètres, etc. ; mais ils sont tout cela, et juges de tous ceux-là. On ne les devine point. Ils parleront de ce qu’on parlait quand ils sont entrés. On ne s’aperçoit point en eux d’une qualité plutôt que d’une autre, hors de la nécessité de la mettre en usage ; mais alors on s’en souvient, car il est également de ce caractère qu’on ne dise point d’eux qu’ils parlent bien, quand il n’est pas question du langage, et qu’on dise d’eux qu’ils parlent bien, quand il en est question.
C’est donc une fausse louange qu’on donne à un homme quand on dit de lui, lorsqu’il entre, qu’il est fort habile en poésie ; et c’est une mauvaise marque quand on n’a pas recours à un homme quand il s’agit de juger de quelques vers 137 .
*440]
35 138
Il faut qu’on n’en puisse [dire] 139 , ni : il est mathématicien, ni prédicateur, ni éloquent, mais il est honnête homme 140 ; cette qualité universelle me plaît seule 141 . Quand en voyant un homme on se souvient de son livre, c’est mauvais signe ; je voudrais qu’on ne s’aperçût d’aucune qualité que par la rencontre et l’occasion d’en user — Ne quid nimis — de peur qu’une qualité ne l’emporte, et ne fasse baptiser ; qu’on ne songe point qu’il parle bien, sinon quand il s’agit de bien parler ; mais qu’on y songe alors 142 .
11]
36 143
L’homme est plein de besoins : il n’aime que ceux qui peuvent les remplir tous. C’est un bon mathématicien, dira-t-on 144 . — Mais je n’ai que faire de mathématiques : il me prendrait pour une proposition. — C’est un bon guerrier. — Il me prendrait pour une place assiégée. Il faut donc un honnête homme qui puisse s’accommoder à tous mes besoins généralement.
49]
37 145
[Peu de tout 146 . — Puisqu’on ne peut être universel et savoir tout ce qui se peut savoir sur tout, il faut savoir peu de tout. Car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d’une chose ; cette universalité est la plus belle. Si on pouvait avoir les deux, encore mieux, mais s’il faut choisir, il faut choisir celle-là, et le monde le sent et le fait, car le monde est un bon juge souvent 147 .]
412]
39 150
Si le foudre 151 tombait sur les lieux bas, etc., les poètes et ceux qui ne savent raisonner que sur les choses de cette nature, manqueraient de preuves.
134]
40 152
Les exemples qu’on prend pour prouver d’autres choses, si on voulait prouver les exemples, on prendrait les autres choses pour en être les exemples ; car, comme on croit toujours que la difficulté est à ce qu’on veut prouver, on trouve les exemples plus clairs et aidant à le montrer.
Ainsi 153 , quand on veut montrer une chose générale, il faut en donner la règle particulière d’un cas ; mais si on veut montrer un cas particulier, il faudra commencer par la règle [générale] 154 . Car on trouve toujours obscure la chose qu’on veut prouver, et claire celle qu’on emploie à la preuve ; car, quand on propose une chose à prouver, d’abord on se remplit de cette imagination qu’elle est donc obscure, et, au contraire, que celle qui la doit prouver est claire, et ainsi on l’entend aisément.
163]
41 155
Épigrammes de Martial. — L’homme aime la malignité ; mais ce n’est pas contre les borgnes ou les malheureux, mais contre les heureux superbes. On se trompe autrement.
Car la concupiscence est la source de tous nos mouvements, et l’humanité, etc. 156 .
Il faut plaire à ceux qui ont les sentiments humains et tendres.
Celle des deux borgnes ne vaut rien, car elle ne les console pas, et ne fait que donner une pointe à la gloire de l’auteur 157 . Tout ce qui n’est que pour l’auteur ne vaut rien. Ambitiosa recidet ornamenta 158 .
*441]
42 159
Prince à un roi plaît, pource qu’il diminue sa qualité 160 .
Éd. Bossut, supplément 2]
43 161
Certains auteurs, parlant de leurs ouvrages, disent : Mon livre, mon commentaire, mon histoire, etc. — Ils sentent leurs bourgeois qui ont pignon sur rue, et toujours un « chez moi » à la bouche. Ils feraient mieux de dire : Notre livre, notre commentaire, notre histoire, etc. —, vu que d’ordinaire il y a plus en cela du bien d’autrui que du leur 162 .
423]
45 165
Les langues sont des chiffres, où non les lettres sont changées en lettres 166 , mais les mots en mots ; de sorte qu’une langue inconnue est déchiffrable 167 .
423]
47 170
Il y en a qui parlent bien et qui 171 n’écrivent pas bien ; c’est que le lieu, l’assistance les échauffe, et tire de leur esprit plus qu’ils n’y trouvent sans cette chaleur 172 .
109]
48 173
174 Quand dans un discours se trouvent des mots répétés, et qu’essayant de les corriger, on les trouve 175 si propres qu’on gâterait le discours, il les faut laisser, c’en est la marque 176 ; et c’est là la part de l’envie, qui est aveugle, et qui ne sait pas que cette répétition n’est pas faute en cet endroit ; car il n’y a point de règle générale.
213]
49 177
Masquer la nature et la déguiser. Plus de roi, de pape, d’évêque, mais auguste monarque ; etc. ; point de Paris, capitale du royaume. Il y a des lieux où il faut appeler Paris, Paris, et d’autres où il la faut appeler capitale du royaume 178 .
225]
50 179
Un même sens change 180 selon les paroles qui l’expriment. Les sens 181 reçoivent des paroles leur dignité, au lieu de la leur donner. Il en faut chercher des exemples…
215]
52 183
Nul ne dit cartésien que ceux qui ne le sont pas 184 ; pédant, qu’un pédant 185 ; provincial, qu’un provincial, et je gagerais 186 que c’est l’imprimeur qui l’a mis au titre des Lettres au Provincial 187 .
125]
53 188
Carrosse versé ou renversé, selon l’intention.
Répandre ou verser, selon l’intention 189 . — Plaidoyer de M. Le Maître 190 sur le cordelier par force.
*201]
56 195
Deviner 196 : La part que je prends à votre déplaisir. — M. le cardinal ne voulait point être deviné 197 .
198 J’ai l’esprit plein d’inquiétude. — Je suis plein d’inquiétude vaut mieux.
134]
57 199
Je me suis mal trouvé de ces compliments ; Je vous ai bien donné de la peine ; Je crains de vous ennuyer ; Je crains que cela soit trop long. — Ou on entraîne 200 , ou on irrite 201 .
251]
58 202
Vous avez mauvaise grâce : excusez-moi, s’il vous plaît. — Sans cette excuse, je n’eusse point aperçu qu’il y eût d’injure. Révérence parler, il n’y a rien de mauvais que leur excuse.
*441]
59 203
Éteindre le flambeau de la sédition — trop luxuriant 204 .
L’inquiétude de son génie — trop de deux mots hardis 205 .
↑ Cf. B., 321 ; C., 401 ; P. R., XXXI, 2 ; Bos., I, x, 2 ; Faug., I, 149 ; Hav., VII, 2 bis ; Mol., II, 144 ; Mich., 639.
↑ Le Discours sur les Passions de l’Amour contient une première esquisse de ce fragment : « Il y a deux sortes d’esprits, l’un géométrique, et l’autre que l’on peut appeler de finesse. Le premier a des vues lentes, dures et inflexibles ; mais le dernier a une souplesse de pensée qu’il applique en même temps aux diverses parties aimables de ce qu’il aime. Des yeux il va jusques au cœur, et par le mouvement du dehors il connaît ce qui se passe au dedans. Quand on a l’un et l’autre esprit tout ensemble, que l’amour donne de plaisir ! Car on possède à la fois la force et la flexibilité de l’esprit, qui est très nécessaire pour l’éloquence de deux personnes. »
↑ Les principes de la géométrie sont énoncés dans des définitions, et le géomètre n’a pas le droit de faire appel à une proposition ou à une propriété qui ne résulte pas d’une définition donnée, à moins qu’il ne s’agisse d’une proposition ou d’une propriété tellement évidente qu’elle est plus claire que toute définition possible. Au début même de la réflexion géométrique, tous les principes sur lesquels s’exerce cette réflexion peuvent être considérés comme distinctement énumérés ; l’omission est à peu près impossible.
↑ [Le bon.]
↑ L’intuition du géomètre est antérieure au raisonnement, et plus claire que lui, parce qu’elle porte sur les objets les plus simples : nombre, espace, lumière. Ici au contraire il s’agit de l’objet complexe et qu’on ne peut pas analyser pour le résoudre en définitions, il s’agit de l’âme humaine : le juge d’instruction et l’historien, le diplomate et le psychologue, plus simplement l’homme qui vit dans le monde, qui veut comprendre les hommes qu’il a devant lui, se faire aimer d’eux ou se faire obéir, découvre à mesure qu’il observe davantage des sentiments plus nombreux avec des nuances plus délicates qui font de chaque individu, à chaque instant de son existence, un tout original, irréductible, perceptible au seul sentiment individuel. On ne peut pas séparer, encore moins énumérer : il faut voir l’unité d’ensemble, et juger en un coup d’œil du rapport de chaque détail à cette unité totale.
↑ Ces deux premiers paragraphes sont d’une main étrangère ; le reste du fragment est écrit par Pascal.
↑ [Mais.]
↑ Inaccoutumés en surcharge.
↑ La suite à la page 406 du manuscrit, avec ce renvoi de Pascal : Tourner. — Au bas, ces mots rayés : [Pour Monsieur Pascal.]
↑ [Comprendre.] — Allusion à Méré qui aimait à discuter les questions mathématiques avec Pascal et à surprendre le géomètre en flagrant délit d’absurdité logique. L’écho de ces discussions nous est parvenu par les lettres de Méré et par quelques passages de Pascal. Il écrit dans les Réflexions sur l’Esprit géométrique : « Je n’ai jamais connu personne qui ait pensé qu’un espace ne puisse être augmenté. Mais j’en ai vu quelques-uns, très habiles d’ailleurs, qui ont assuré qu’un espace pouvait être divisé en deux parties indivisibles, quelque absurdité qu’il s’y rencontre. Je me suis attaché à rechercher en eux quelle pouvait être la cause de cette obscurité, et j’ai trouvé qu’il n’y en avait qu’une principale, qui est qu’ils ne sauraient concevoir un contenu divisible à l’infini : d’où ils concluent qu’il n’y est pas divisible. » Et ailleurs : « Trop de vérité nous étonne : j’en sais qui ne peuvent comprendre que qui de zéro ôte 4 reste zéro. » (Fr. 72.) Voir la dernière note relative à ce fragment, et en particulier le mot de Pascal sur Méré : « il n’est pas géomètre. »
↑ [Selon cela.]
↑ [Démontrer.]
↑ Au moins… degré en surcharge.
↑ Voici comment Méré parle de Pascal, lorsqu’il le rencontre pour la première fois dans le fameux voyage à Poitiers : « Cet homme, qui n’avait ni goût ni sentiment, ne laissait pas de se mêler en tout ce que nous disions, mais il nous surprenait presque toujours et nous faisait souvent rire. » Cf. Collet, Fait inédit de la vie de Pascal (Liberté de Penser, fév. 1848).
↑ [Et en un instant.] — L’art, c’est la technique, le procédé abstrait et qui s’apprend. Pascal décrit ici l’activité spontanée de l’esprit qui ne se révèle pas directement à la conscience et qui pourtant explique la plupart de nos démarches intellectuelles. Sa conception de l’esprit s’oppose à celle de Descartes qui faisait consister l’intelligence dans l’application réfléchie d’une méthode analogue à la méthode mathématique, et elle fait présager la doctrine leibnizienne de l’inconscient. (Cf. Ravaisson, Philosophie de PascalPhilosophie de Pascal, Revue des Deux Mondes, 15 mars 1887, pages 405 et 410.)
↑ [Qu’aux grands hommes.]
↑ Il est assez piquant de relever ici deux annotations manuscrites de Sainte-Beuve dans l’édition des Pensées conservée à la Bibliothèque de la Société de l’Histoire du protestantisme ; en face des géomètres, Sainte-Beuve écrit : Arnauld ; en face des esprits fins : Madame de Longueville.
↑ Nicole reprendra ces expressions dans la Préface aux Nouveaux éléments de géométrie, où il fait mention expresse de Pascal : « Plusieurs personnes s’en rebutent [des vérités difficiles] par une certaine paresse, ou plutôt par une délicatesse d’esprit qui leur donne du dégoût de tout ce qui demande quelque effort et quelque sorte de contention » (Œuvres d’Arnauld, Éd. de Lausanne, t. XLII, p. 9).
↑ Jamais en surcharge.
↑ Qui ne sont que géomètres en surcharge.
↑ [Se porter à considérer les choses spéculatives.]
↑ [Et se les rendre familiers.]
↑ Il y a dans ce fragment plus que l’analyse de deux tendances fondamentales dans l’esprit humain, ou de deux familles d’esprits ; il convient d’y voir une autobiographie intellectuelle de Pascal. Dans sa première rencontre avec Méré, il lui apparaît « un grand mathématicien et qui ne savait que cela ». Méré le forma, du moins il lui écrivait sur ce ton : « Il vous reste encore une habitude que vous avez prise en cette science à ne juger de quoi que ce soit que par vos démonstrations qui le plus souvent sont fausses. Ces longs raisonnements tirés de ligne en ligne vous empêchent d’entrer d’abord en des connaissances plus hautes qui ne trompent jamais. Je vous avertis aussi que vous perdez par là un grand avantage dans le monde ; car lorsqu’on a l’esprit vif et les yeux fins, on remarque à la mine et à l’air des personnes qu’on voit quantité de choses qui peuvent beaucoup servir, et si vous demandiez, selon votre coutume, à celui qui sait profiter de ces sortes d’observations, sur quel principe elles sont fondées, peut-être vous dirait-il qu’il n’en sait rien, et que ce ne sont des preuves que pour lui. » Et la distinction des deux sortes d’esprits se retrouve dans les œuvres de Méré : « Pour ce qui est des justesses, j’en trouve de deux sortes, qui font toujours de bons effets. L’une consiste à voir les choses comme elles sont et sans les confondre : pour peu que l’on y manque en parlant, et même en agissant, cela se connaît ; elle dépend de l’esprit et de l’intelligence. L’autre justesse paraît à juger de la bienséance, et à connaître en de certaines mesures jusqu’où l’on doit aller, et quand il se faut arrêter. Celle-ci qui vient principalement du goût, et du sentiment, me semble plus douteuse, et plus difficile. » (Méré, Discours des agréments, t. I, p. 194.)
Malheureusement, aux yeux de Pascal, Méré ignore la portée véritable de cette distinction, qu’il a peut-être suggérée à Pascal : voyant que l’esprit de finesse est supérieur dans le monde à l’esprit de géométrie, il le transporte hors du monde et jusque dans la géométrie. Il écrit, dans la suite de la lettre que nous venons de citer : « Vous demeurerez toujours dans les erreurs où les fausses démonstrations de la géométrie vous ont jeté, et je ne vous croirai point tout à fait guéri des mathématiques tant que vous soutiendrez que ces petits corps dont nous disputâmes l’autre jour se peuvent diviser jusques à l’infini. Ce que vous m’en écrivez me paraît encore plus éloigné du bon sens que tout ce que vous m’en dites dans notre dispute. Et que prétendez-vous conclure de cette ligue que vous coupez en deux également, de cette ligne chimérique dont vous coupez encore une des moitiés, et toujours de même jusqu’à l’éternité ; mais qui vous a dit que vous pouvez ainsi diviser cette ligne, si ce qui la compose est inégal comme un nombre impair ? Je vous apprends que, dès qu’il entre tant soit peu d’infini dans une question, elle devient inexplicable, parce que l’esprit se trouble et se confond. De sorte qu’on en trouve mieux la vérité par le sentiment naturel que par vos démonstrations. » À quoi Pascal répond par le jugement suivant, extrait d’une lettre à Fermat (29 juillet 1654) : « Je n’ai pas le temps de vous envoyer la démonstration d’une difficulté qui étonnait fort M. de Méré : car il a très bon esprit, mais il n’est pas géomètre ; c’est, comme vous savez, un grand défaut, et même il ne comprend pas qu’une ligne mathématique soit divisible à l’infini, et croit fort bien entendre qu’elle est composée de points en nombre fini, et jamais je n’ai pu l’en tirer ; si vous pouviez le faire, on le rendrait parfait. Il me disait donc qu’il avait trouvé fausseté dans les nombres par cette raison. » Tandis que Pascal joint l’esprit de finesse à l’esprit de géométrie, Méré demeure le type des « fins qui ne sont que fins ».
↑ Cf. B., 317 ; C., 401 ; P. R., XXXI, 2 ; Bos., I, i, 2 ; Faug., I, 152 ; Hav., VII, 2 ; Mol., II, 146 ; Mich., 452.
↑ C’est-à-dire ceux qui ont le sens droit, tournure qui n’est même pas une négligence, le fragment ayant été dicté par Pascal.
↑ [Que tous n’.]
↑ [Principes.]
↑ Cette pensée doit être soigneusement distinguée de la précédente, avec laquelle on a cherché à l’identifier : ici en effet l’esprit géométrique consiste à embrasser un grand nombre de principes tandis que tout à l’heure c’était l’esprit de finesse qui avait le privilège d’être ample et large. Peut-être ces deux pensées ne sont-elles pas de la même époque ; peut-être ne faut-il voir ici qu’une seconde division greffée sur la première distinction : l’esprit de géométrie devient le sens droit, et il y en a diverses sortes, l’une qui déduit rigoureusement les conséquences d’un seul principe, comme on fait en physique, ou encore en algèbre, et l’autre qui est avant tout un esprit de synthèse, qui construit dans l’espace des figures très compliquées, sans en confondre les lignes : à cette dernière Pascal réserverait maintenant la dénomination d’esprit de géométrie. Ajoutons que Pascal, ayant perfectionné la géométrie des indivisibles qui avait pour principe la considération des infiniment petits, avait le droit d’opposer la complexité de la géométrie à la simplicité relative de la physique. Pour lui en effet la physique est une science d’observation : ce sont les expériences qui en sont les seuls et les véritables principes, quitte à en suivre les effets jusqu’à leurs plus lointaines et plus surprenantes conséquences, telles que le paradoxe hydrostatique. Avec Newton et Leibniz, par la découverte du calcul infinitésimal et son application aux problèmes de la mécanique et de la physique, la physique redeviendra aussi subtile et aussi complexe que peut l’être la géométrie. Le commentaire de Ravaisson (Philosophie de PascalPhilosophie de Pascal, Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1887, p. 406) correspond plus à ce qu’on eût attendu de Pascal qu’à ce qu’il a dit réellement : « Dans la physique déjà on a affaire à des réalités. Les phénomènes y dépendent d’un grand nombre de principes différents, et de principes difficiles à saisir ; il faut les démêler les uns d’avec les autres, et faire exactement dans les conséquences la part de chacun. Il ne s’agit plus ici de principes qu’on puisse appeler, dit Pascal, gros ou grossiers, et de déductions rigides : il faut, au lieu de l’esprit géométrique, un esprit de finesse. »
↑ Cf. B., 393 ; C., 263 ; Bos., I, x, 33 ; Faug., I, 251 ; Hav., VII, 33 ; Mol., II, 141 ; Mich., 486.
↑ L’expression se retrouve chez Méré dans une phrase dont Pascal eût sans doute souligné la confusion : « Quand elle [l’imagination] s’accoutume à considérer ces objets tout d’une vue. » (De l’Esprit, p. 91.)
↑ Cf. B., 323 ; C., 403 ; Bos., I, x, 34 et 36 ; Faug., I, 151 ; Hav., VII, 34 ; Mol., II, 139 ; Mich., 412.
↑ Il est dans le sens du fragment que la morale sans règles soit celle du jugement et non celle de l’esprit : on est ainsi conduit à rapporter, avec Havet, qui à la morale du jugement. Mais en rapprochant ce fragment du fragment suivant, on entrevoit une autre explication, que M. Cahen a fort heureusement présentée (Société des humanistes français, no 9, séance du 8 janvier 1896) : « règle veut dire non pas prescription » (comme dans le passage de Méré qui est cité dans notre dernière note à ce fragment), « mais norme, principe régulateur, échelle, point de repère », le port qui s’oppose au dérèglement (fr. 382). La difficulté, signalée par M. Cahen lui-même, est que cette interprétation conviendrait bien mieux à règle au singulier qu’au pluriel employé ici par Pascal. À moins d’introduire dans le texte une substitution qui n’est pas autorisée par l’état du manuscrit, il convient donc de s’en tenir à l’interprétation d’Havet qui nous semble d’ailleurs convenir à l’allure générale du fragment.
↑ Cette opposition de l’esprit et du sentiment est conforme au vocabulaire de Méré : « L’esprit fait plus de réflexions que le sentiment, et d’une manière plus pure et plus distincte. » (De l’Esprit, p. 43.)
↑ Est celle en surcharge.
↑ Montaigne : « Un ancien, à qui on reprochoit qu’il faisoit profession de la philosophie, de laquelle pourtant en son iugement il ne tenoit pas grand compte, respondit que « Cela c’estoit vrayement philosopher ». (Apol.Apol.) — L’opposition de l’intuition ou jugement et de la déduction ou esprit, se poursuit ici et se précise : le jugement devient le sentiment qui est la vie et la vérité, tandis que le raisonnement reste dans l’artificiel et dans l’abstrait. Il y a dans l’éloquence autre chose que la rhétorique d’Aristote, dans la morale autre chose que les divisions et les paradoxes des Stoïciens, dans la philosophie autre chose que les syllogismes de la scolastique ou les théorèmes du cartésianisme ; et cette autre chose c’est une intuition profonde et complexe de la réalité, le sentiment, le cœur. (Voir à ce sujet les fragments de la Section IV, en particulier de 274 à 283.) Méré a exprimé dans son Discours de la Conversation une distinction toute voisine : « Il y a deux sortes d’étude, l’une qui ne cherche que l’art et les règles, l’autre qui n’y songe point du tout, et qui n’a pour but que de rencontrer par instinct et sans réflexion, ce qui doit plaire en tous les sujets particuliers. S’il fallait se déclarer pour l’une des deux, ce serait à mon sens pour la dernière, et c’est surtout par ce que l’on fait par expérience ou par sentiment qu’on se connaît à ce qui sied le mieux. Mais l’autre n’est pas à négliger, pourvu qu’on se souvienne toujours que ce qui réussit vaut mieux que les règles » (I, 33). La Rochefoucauld écrit : « Le bon goût vient plus du jugement que de l’esprit (Max. 258Max. 258). — On est quelquefois un sot avec de l’esprit, mais on ne l’est jamais avec du jugement. » (456)(456) — Mais il écrit aussi (97)(97) : « On s’est trompé lorsqu’on a cru que l’esprit et le jugement étaient deux choses différentes : le jugement n’est que la grandeur de la lumière de l’esprit. »
↑ Cf. B., 330 ; C., 281 ; P. R., XXXI, 7 ; Bos., I, x, 5 ; Faug., I, 257 ; Hav., VII, 5 ; Mol., II, 137 ; Mich., 342.
↑ Le manuscrit porte : ont une montre ; mais il est clair que les deux parties de la phrase ne se correspondent plus. Nous suivons la correction proposée par Faugère ; celle de Havet : ceux qui jugent d’un ouvrage par règle ne convient pas tout à fait à la suite du fragment. — Dans une note de la Revue d’histoire littéraire de la France, (année 1898, p. 339) MM. Delatouche et Arnould défendent le texte de Pascal en le rapprochant du fragment précédent : juger sans règles c’est juger par sentiment, et le sentiment équivaudrait à la montre. Mais cette interprétation subtile, qui est bien paradoxale en soi, n’est pas non plus très pascalienne : au fr. 274 Pascal réclame une règle pour le sentiment.
↑ Ceci est un trait particulier à Pascal ; il « portait toujours une montre attachée à son poignet gauche », et il pouvait ainsi la consulter sans que personne sans aperçût. — Cette montre symbolise ici la règle qu’il conviendrait d’appliquer aux ouvrages de l’esprit ; seulement Pascal reconnaît ailleurs que la raison est incapable de fournir une règle de ce genre, et qu’il en faut revenir au sentiment qui lui-même n’a pas de règle. En fait, du reste, la montre elle-même ne mesure qu’un temps idéal, et qui nous est indifférent ; la réalité, c’est la durée, longue avec l’ennui et courte avec le plaisir. Cf. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscienceEssai sur les données immédiates de la conscience, 1889, chap. ii.
↑ Cf. B., 421 ; C., 396 ; P. R., XXXI, 22 ; Bos., I, x, 16 ; Faug., I, 196 ; Hav., VII, 16 ; Mol., II, 150 ; Mich., 136.
↑ Montaigne avait écrit : « Mais comme nostre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoreux et réglez, il ne se peult dire combien il perd et s’abastardit par le continuel commerce et fréquen tation que nous avons avecques les esprits bas et maladifs : il n’est contagion qui s’espande comme celle là » (III, 8III, 8). — Voir au fr. 536 l’application que fait Pascal de ce principe à la solitude même du chrétien : « L’homme fait lui seul une conversation intérieure, qu’il importe de bien régler : Corrompunt mores bonos colloquia prava. »
↑ [Et il faut l’avoir déjà f.] sans doute formé.
↑ [Et il faut.]
↑ Cf. B., 317 ; P. R., XXXI, 1 ; Bos., I, x, 1 ; Faug., I, 186 ; Hav., VII, 1 ; Mol., II, 151 ; Mich., 451.
↑ [Mettent.]
↑ Pascal écrit dans le Discours sur les Passions de l’Amour :Discours sur les Passions de l’Amour : « À mesure que l’on a plus d’esprit, l’on trouve plus de beautés originales. » Pascal, on le voit, a étendu la pensée : ce fut sans doute un de ses étonnements et un de ses plaisirs, lorsqu’il s’échappa un moment de ses travaux scientifiques ou de ses méditations religieuses, de distinguer dans le monde la diversité presque infinie des visages ou des caractères, l’originalité radicale de chaque individu. Ce fut pour lui le moment de l’individualisme, de la réaction contre la doctrine scolastique des universaux et contre la généralité des lois scientifiques, où apparaissent dans toute leur lumière la force et l’intérêt de ce moi que le jansénisme rend haïssable. — Comment ne pas rappeler à ce propos que le groupe même dont Pascal faisait partie fournit la plus éclatante des illustrations de cette pensée ? Les solitaires de Port-Royal se confondent pour le vulgaire dans l’uniformité de leur vie et dans la conformité de leur croyance ; la critique psychologique et individualiste d’un Sainte-Beuve rend à chacun une physionomie morale qui lui est propre, et fait de chacun un type inoubliable : « Mon premier soin, en peignant Nicole, sera de bien marquer en quoi sa physionomie est différente de celle de nos autres personnages ; et, en particulier, différente de celle d’Arnauld, dont on la considère ordinairement comme inséparable. Particulariser Nicole est le plus grand service qu’on puisse lui rendre, aujourd’hui qu’on s’est habitué de loin à confondre les écrivains jansénistes qu’on cite encore, dans une triste uniformité de teinte. » (Sainte-Beuve, Port-Royal, liv. V, chap. viiPort-Royal, liv. V, chap. vii, 5e édit. t. IV, p. 411).
↑ Cf. B., 397 ; C., 371 ; Bos., I, x, 37 ; Faug., I, 206 ; Hav., VII, 36 ; Mol., II, 153 ; Mich., 559.
↑ Cf. fr. 866 : « Deux sortes de gens égalent les choses », etc.
↑ Cf. B., 378 ; C., 337 ; P. R., XXIX, 23 ; Bos., I, ix, 29 ; Faug., I, 212 ; Hav., VI, 26 ; Mol., I, 124 ; Mich., 633.
↑ [Voit.]
↑ Le manuscrit porte être trompé, mais une lecture attentive montre que le sens exige s’être trompé ; une lettre a été omise par Pascal et elle doit être rétablie.
↑ Pascal rappelle la doctrine classique suivant laquelle la vérité des données sensibles est évidente : si les données sensibles n’étaient pas exactes, avec quoi pourrait-on les contrôler ? Seulement les sens nous induisent en erreur, parce que nous jugeons par eux non seulement de ce que nous voyons, mais de ce que nous avons pris l’habitude d’associer à ce que nous voyons. Il y a donc dans notre erreur même un fond de vérité, et une part d’illusion ; il est donc possible à la fois et de rassurer notre amour-propre, en constatant que nous avons bien vu certaines choses, et de corriger notre erreur en attirant notre attention sur celles que nous n’avions pas vues.
↑ Cf. B., 390 ; C., 357 ; P. R., XXIX, 26 ; Bos., I, x, 10 ; Faug., I, 173 ; Hav., VII, 10 ; Mol., II, 143 ; Mich., 435.
↑ Cf. C., 369 ; Bos., II, xvii, 75 ; Faug., I, 229 ; Hav., XXIV, 64 ; Mol., II, 53 ; Mich., 956.
↑ Bossut a publié en 1779 ce fragment qu’il a trouvé dans les Copies manuscrites des papiers de Pascal. Il avait déjà été imprimé en 1678 comme étant la quatre-vingt-unième et dernière Maxime de Mme de Sablé ; mais la publication est posthume. Est-ce Mme de Sablé qui avait gardé l’original de la pensée de Pascal ? ou a-t-on pris la copie de la pensée de Mme de Sablé pour un fragment écrit sous la dictée de Pascal ? Victor Cousin, qui a publié ce texte d’après les manuscrits de Conrart (avec d’insignifiantes variantes) s’appuie sur l’autorité de Vallant pour trancher la question en faveur de Mme de Sablé (Madame de Sablé, 1845, p. 83), et il convient aussi de remarquer que les éditeurs de 1670 avaient laissé ce fragment de côté. Pourtant le doute est permis ; ne fût-ce que comme citation, le fragment a sa place parmi les Pensées de Pascal.
↑ La thèse janséniste a été reprise par Nicole, qui écrit en 1665 : « Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des fidèles, qui se doit regarder comme coupable d’une infinité d’homicides spirituels, qu’il a causés en effet ou qu’il a pu causer par ses écrits pernicieux. Plus il a eu soin de couvrir d’un voile d’honnêteté les passions criminelles qu’il y décrit, plus il les a rendues dangereuses, et capables de surprendre et de corrompre les âmes simples et innocentes. » On sait que cette phrase des Visionnaires, dirigée contre Des Maretz de Saint-Sorlin, valut à Nicole une réponse hautaine de Corneille dans la préface d’Attilapréface d’Attila, et provoqua aussi la Lettre de Racine à l’auteur des Hérésies imaginaires, où l’ancien élève de Port-Royal dut plus d’une fois rappeler à ses maîtres l’auteur des Provinciales. Plus tard lorsque Bossuet condamnera le théâtre dans sa Lettre au Père Caffaro et dans ses Maximes et Réflexions sur la comédie, il enveloppera, lui aussi, dans cette condamnation la peinture de la passion honnête « qui n’en est que plus périlleuse lorsqu’elle paraît plus épurée ». À la veille de sa mort enfin, Arnauld prenant la défense de Boileau contre Perrault cite ce passage d’un livre « imprimé il y a dix ans » et qui est « assez rare » : « Peut-on avoir un peu de zèle pour le salut des âmes qu’on ne déplore le mal que font dans l’esprit d’une infinité de personnes les romans, les comédies et les opéras ? Ce n’est pas qu’on n’ait soin présentement de n’y rien mettre qui soit grossièrement déshonnête ; mais c’est qu’on s’y étudie à faire paraître l’amour comme la chose du monde la plus charmante et la plus douce. Il n’en faut pas davantage pour donner une grande portée à cette malheureuse passion. ». (Lettre du 5 mai 1694).
↑ Conscience au sens de ce passage de Bourdaloue cité par Littré : « On se fait aisément de fausses consciences : on étouffe tous les remords du péché. »
↑ Cf. B., 342 ; C., 296 ; Faug., I, 259 ; Hav., XXV, 74; Mol., I, 47 ; Mich., 317.
↑ Le Scaramouche c’est Tiberio Fiorelli ; il vint à Paris en 1640 et y resta jusqu’au commencement de la Fronde, puis revint en 1653 au Petit-Bourbon (c’est le moment où l’on peut supposer que Pascal le vit) jusqu’en 1659 ; il jouait la comedia dell’arte dont le Docteur est un personnage traditionnel.
↑ Cf. B., 365 ; C., 321 ; Faug., I, 211 ; Hav., XXV, 68 ; Mol., I, 48 ; Mich., 756.
↑ Cléobuline, princesse, puis reine de Corinthe, figure, dit Havet, en divers endroits dans Artamène ou le Grand Cyrus, de Mlle de Scudéri. Mais on trouvera particulièrement l’histoire de sa passion au livre second de la septième partie. Elle est amoureuse d’un de ses sujets, Myrinthe, qui n’est pas même Corinthien d’origine ; mais « elle l’aimait sans penser l’aimer, et elle fut si longtemps dans cette erreur, que cette affection ne fut plus en état d’être surmontée lorsqu’elle s’en aperçut ». Il faut ajouter que Cléobuline passait pour être le portrait de la reine Christine de Suède, et il n’est pas défendu de penser que cette particularité aurait attiré sur son personnage l’attention de Pascal ; lui qui déclare dans les Provinciales n’avoir jamais lu de roman, aurait fait une exception pour celle à qui il écrivit la lettre que l’on sait. (Opuscules et pensées de Pascal, 1897, p. 111.)
↑ Cf. B., 368 ; C., 324 ; P. R., XXXI, 33 ; Bos., I, x, 26 ; Faug., I, 251 ; Hav., VII, 26 ; Mol., II, 133 ; Mich., 680.
↑ « Je gagerais, écrit M. Droz, que ce fragment fait allusion au Discours sur les Passions de l’Amour. » Étude sur le scepticisme de Pascal, p. 348.
↑ Cf. B., 343 ; C., 296 ; Faug., I, 258 ; Hav., XXV, 118 bis ; Mol., II, 132 ; Mich., 334.
↑ Le commentaire de cette pensée est fourni par le passage suivant des Réflexions sur l’Art de persuader : « Personne n’ignore qu’il y a deux entrées par où les opinions sont reçues dans l’âme, qui sont ses deux principales puissances, l’entendement et la volonté. La plus naturelle est celle de l’entendement, car on ne devrait jamais consentir qu’aux vérités démontrées ; mais la plus ordinaire, quoique contre la nature, est celle de la volonté ; car tout ce qu’il y a d’hommes sont presque toujours emportés à croire non pas par la preuve, mais par l’agrément. Cette voie est basse, indigne et étrangère : aussi tout le monde la désavoue. Chacun fait profession de ne croire et même de n’aimer que ce qu’il sait le mériter. » C’est à l’entendement qu’appartient légitimement l’empire de la persuasion, il est le roi ; la volonté l’usurpe par la douceur, et exerce la tyrannie. Cette distinction de roi et de tyran était familière à Pascal. Dans le fragment 310, il en donne une nouvelle application : par delà l’empire de « l’éloquence » et de la « douceur », il y a celui de la force, qui est comme un degré nouveau d’usurpation, et qui est comme une tyrannie vis-à-vis de cette royauté déjà usurpée : « L’empire fondé sur l’opinion et l’imagination règne quelque temps, et cet empire est doux et volontaire ; celui de la force règne toujours. Ainsi l’opinion est comme la reine du monde, mais la force en est le tyran. »
↑ La pensée 16 de notre petite édition in-16, avec laquelle nous conservons la concordance, était un fragment emprunté à l’édition Bossut (Supplément XXVII) et reproduit par les différents éditeurs (Faug., I, 247 ; Hav., XXIV, 87 ; Mol., II, 131 ; Mich., 989). L’abbé Bossut n’en avait pas indiqué l’origine ; nous l’avons retrouvée dans l’Histoire de l’abbaye de Port-Royal par le docteur Besoigne (IIe partie, livre VI ; t. IV, p. 467), Cologne, 1752. L’auteur s’exprime ainsi dans une longue notice consacrée à Pascal : « Il concevait l’éloquence comme un art de dire les choses de telle façon : 1o que ceux à qui l’on parle les puissent entendre sans peine et avec plaisir ; 2o qu’ils s’y sentent intéressés, en sorte que l’amour-propre les porte plus volontiers à y faire réflexion. C’est pourquoi il la faisait consister dans une correspondance qu’on tâche d’établir entre l’esprit et le cœur de ceux à qui l’on parle d’un côté, et de l’autre les pensées et les expressions dont on se sert : ce qui suppose qu’on aura bien étudié le cœur de l’homme pour en savoir tous les ressorts et pour trouver ensuite les justes proportions du discours qu’on veut y assortir. M. Pascal se mettait à la place de ceux qui devaient l’entendre, et il faisait essai sur son propre cœur du tour qu’il donnait à son discours, pour voir si l’un était fait pour l’autre, et s’il pouvait s’assurer que l’auditeur serait comme forcé de se rendre. Il se renfermait donc le plus qu’il pouvait dans le simple naturel ; ce qui était petit, il ne le faisait pas grand, ce qui était grand, il ne le faisait pas petit. Ce n’était pas assez pour lui qu’une chose fût belle : il fallait qu’elle fût propre au sujet, qu’il n’y eût rien de trop, ni rien de manque. Il s’était fait par ce moyen un style naïf, juste et agréable, fort, et naturel ; et ce style lui était si propre, que dès qu’on vit paraître les Provinciales, on l’en jugea auteur, quelque soin qu’il eût pris de le cacher même à ses proches. » — Or il n’y a pas de doute que Bossut n’ait « arrangé » le fragment du supplément d’après la page de Besoigne, en lui donnant une forme impersonnelle : « L’éloquence est un art… il faut se mettre à la place… » Il suffit de considérer dans le même supplément le fragment qui précède : Dans un état établi en République comme Venise et le fragment qui suit : « L’Écriture sainte n’est pas une science de l’esprit. » Tous les trois sont reproduits chez Bossut d’après la rédaction de Besoigne qui paraphrase la Vie écrite par Madame Périer. Pour ce qui concerne le passage sur l’éloquence, le docteur Besoigne avait trouvé la page suivante dans la Vie de Madame Périer. « Il avait une éloquence naturelle qui lui donnait une facilité merveilleuse à dire ce qu’il voulait ; mais il avait ajouté à cela des règles dont on ne s’était pas encore avisé, et dont il se servait si avantageusement, qu’il était maître de son style ; en sorte que non seulement il disait tout ce qu’il voulait, mais il le disait en la manière qu’il voulait, et son discours faisait l’effet qu’il s’était proposé. Et cette manière d’écrire naturelle, naïve et forte en même temps, lui était si propre et si particulière, qu’aussitôt qu’on vit paraître les Lettres au provincial, on vit bien qu’elles étaient de lui, quelque soin qu’il ait toujours pris de le cacher, même à ses proches. » Besoigne a recherché ces règles de style dans les Réflexions sur l’art de Persuader : « Il paraît de là que, quoi que ce soit qu’on veuille persuader, il faut avoir égard à la personne à qui on en veut, dont il faut connaître l’esprit et le cœur, quels principes il accorde, quelles choses il aime ; et ensuite remarquer, dans la chose dont il s’agit, quels rapports elle a avec les principes avoués, ou avec les objets délicieux par les charmes qu’on lui donne. De sorte que l’art de persuader consiste autant en celui d’agréer qu’en celui de convaincre, tant les hommes se gouvernent plus par caprice que par raison ! » Il les résume, et il ajoute un passage qui est une allusion au commentaire de Fénelon dans la Lettre à l’Académie sur le mot d’Isocrate : « Le discours a naturellement vertu de rendre les choses grandes petites et les petites grandes. »
↑ Cf. B., 382 ; C., 341 ; Bos., I, x, 38 ; Faug., I, 206 ; Hav., VII, 37 ; Mol., II, 152.
↑ Havet a retrouvé dans cette réflexion un souvenir de Rabelais. Le chapitre 26chapitre 26 du Ve livre est intitulé : « Comment nous descendîmes en l’isle d’Odes, en laquelle les chemins cheminent… Puys se guindans au chemin opportun, sans aultrement se poiner ou fatiguer, se trouuoyent au lieu destiné ; comme vous voyez aduenir à ceulx qui de Lyon ou Auignon et Arles se mettent en bateau sur le Rhosne… » Pascal a-t-il seulement noté une expression qui l’a frappé ? Cela est possible. Il est également plausible de voir dans cette ligne, avec l’auteur anonyme d’une étude sur Pascal et ses pensées (traduit dans la Revue Britannique, juin 1847), « un aphorisme d’économie politique » que l’on citait en Angleterre sans savoir à qui on l’empruntait. Pour nous il est surtout remarquable que cette image s’adapte exactement à la description qu’il nous donne de l’éloquence. C’est le règne de la « douceur » : nous nous abandonnons et nous glissons à la conclusion voulue par l’orateur, insensiblement, sans qu’il y ait conscience d’un effort pénible ou artificiel, comme si le chemin avait marché pour nous.
↑ Cf. B., 391 ; C., 359 ; P. R., XXXI, 24 ; Bos., I, x, 17 ; Faug., I, 252 ; Hav., VII, 17 et 17 bis ; Mol., II, 147.
↑ Page 444 du manuscrit.
↑ le n’est pas dans le manuscrit, probablement supprimé par le relieur.
↑ Le manuscrit porte la correction : ci-dessus, faite sans doute en vue de l’édition posthume. Pascal avait dicté de l’autre côté, c’est-à-dire sur le recto de la page qui contient au verso le second paragraphe du fragment. La pensée est double. La première réflexion se rattache à ce que Pascal dit de la misère et de l’inquiétude de l’homme. (Sect. II, fr. 127, sqq.) Elle rappelle les fameuses théories d’Épicure pour qui toute explication scientifique est bonne pourvu qu’elle écarte le mythe, avec la crainte religieuse qui en découle ; pour mieux chasser cette inquiétude, un épicurien ne s’interdira pas d’énumérer à propos d’un même fait une série de théories différentes entre elles et incompatibles, mais dont l’accumulation fortifie l’idée essentielle qu’une explication rationnelle est possible.
La seconde pensée est une remarque de Pascal sur son propre style ; au même rang qu’Épictète et Montaigne, les maîtres de Pascal dans l’art d’écrire ou plutôt (puisqu’Épictète n’a rien écrit) « de conférer », elle place Salomon de Tultie. Qui est ce Salomon de Tultie ? Havet soupçonnait, à la lecture de ce fragment, que ce pouvait être Pascal lui-même. Le pasteur Chavannes a fait voir que Salomon de Tultie était en effet l’anagramme de Louis de Montalte, pseudonyme sous lequel avaient paru les Provinciales ; c’est ce nom qui devait lui servir sans doute pour l’Apologie de la Religion chrétienne. Pascal avait, d’ailleurs, formé de la même manière Amos Dettonville dont il avait fait l’auteur des opuscules scientifiques qu’il publia vers la fin de 1658. (Éd. Lahure, t. III, p. 362 sqq.)
↑ Cf. Bos., I, x, 29 ; Faug., I, 251 ; Hav., VII, 29 ; Mol., II, 133 ; Mich., 985.
↑ Il est peu probable que cette réflexion ait été écrite par Pascal ; c’est un souvenir de conversation, qui aurait été recueilli par Port-Royal.
↑ Cf. B., 373 ; C., 330 ; P. R., alt. XXIX, 32 ; Bos., I, ix, 28 ; Faug., II, 388 ; Hav., VI, 25 ; Mol., II, 63 ; Mich., 722.
↑ Port-Royal imprime ce début : « Les philosophes se croient bien fins d’avoir renfermé leur morale sous certaines divisions. »
↑ En, surcharge.
↑ [Pourquoi.] — Charron loue « le grand philosophe Épictète » d’avoir « très bien signifié » les deux formes de la Sagesse, « prenant en deux mots toute la philosophie morale, sustine et abstine, soutiens les maux, c’est l’adversité ; abstiens-toi des biens, c’est-à-dire des voluptés et de la prospérité. » (De la Sagesse, II, vii, 4.)
↑ Montaigne avait écrit : « I’ay prins, comme i’ay dict ailleurs, bien simplement et cruement, pour mon regard, ce precepte ancien ; que « Nous ne sçaurions faillir à suyvre nature : » que le souverain precepte, c’est de « Se conformer à elle » (III, xiiIII, xii) et « Nature est un doulx guide… ie gueste partout sa piste : nous l’avons confondue de traces artificielles ; et ce souverain bien academique et peripatetique qui est « vivre selon icelle » devient à cette cause difficile à borner et à expliquer. » (III, 13III, 13.) — Dans le Second Livre de la Sagesse, Charron intitule un paragraphe (le septième du ch. iii) Faut suivre nature dont il fait la vraie et essentielle prudhomie : « Voilà pourquoi la doctrine de tous les sages porte que bien vivre, c’est vivre selon nature, que le souverain bien en ce monde c’est consentir à nature, qu’en suivant nature comme guide et maîtresse, l’on ne faudra jamais. » Et il cite Sénèque dans la Préface de la Sagesse, où il écrit : « Suivre nature, celui-ci a grande étendue, et presque seul suffirait. »
↑ Ou, surcharge.
↑ Formule empruntée à Montaigne, III, 9III, 9 : « N’y desdire Platon, qui estime la plus heureuse occupation à chascun, faire ses particuliers affaires sans injustice. » Ce qui renvoie à ce passage d’une lettre attribuée à Platon (lettre IXlettre IX à Archytas, 357, sub fine) : « que ce soit le plus agréable dans la vie, de faire ses propres affaires, surtout quand il s’agit d’entreprises comme les tiennes, c’est ce que presque tout le monde reconnaît. »
↑ [La confusion.]
↑ Montaigne avait dans un autre ordre d’application développé une pensée analogue : « Ces iugements universels, que ie veois si ordinaires, ne disent rien ; ce sont gents qui saluent tout un peuple en foule et en troupe : ceux qui en ont vraye cognoissance, le saluent et remarquent nommément et particulierement ; mais c’est une hazardeuse entreprinse : d’où i’ay veu, plus souvent que touts les iours, advenir que les esprits foiblement fondez, voulants faire les ingénieux à remarquer en la lecture de quelque ouvrage le poinct de la beauté, arrestent leur admiration, d’un si mauvais chois, qu’au lieu de nous apprendre l’excellence de l’auteur, ils nous apprennent leur propre ignorance. » (III, viiiIII, viii.)
↑ Quand, en surcharge.
↑ Addition de Port-Royal : « Ainsi toutes ces divisions et ces mots n’ont guères d’autre utilité que d’aider la mémoire et de servir d’adresse pour prouver ce qu’ils renferment. »
↑ Cf. B., 373 ; C., 337 ; Bos., I, ix, 28 ; Faug., II, 388 ; Hav., VI, 25 bis ; Mol., I, 127 ; Mich., 705.
↑ Cf. B., 377 ; C., 336 ; P. R., ult., XXIX, 19 ; Bos., I, x, 9 ; Faug., I, 254 ; Hav., VII, 9 ; Mol., I, 22 ; Mich., 715.
↑ [L’ordre est.]
↑ Pascal a lui-même donné le commentaire de ce fragment dans ses Réflexions sur l’Art de Persuader : « Je voudrais demander à des personnes équitables si ce principe : La matière est dans une incapacité naturelle invincible de penser, et celui-ci : Je pense, donc je suis, sont en effet les mêmes dans l’esprit de Descartes et dans l’esprit de saint Augustin qui a dit la même chose douze cents ans auparavant… Tel dira une chose de soi-même sans en comprendre l’excellence, où un autre comprendra une suite merveilleuse de conséquences qui nous font dire hardiment que ce n’est plus le même mot, et qu’il ne le doit non plus à celui d’où il l’a appris, qu’un arbre admirable n’appartiendra pas à celui qui en aurait jeté la semence, sans y penser et sans la connaître, dans une terre abondante qui en aurait profité de la sorte par sa propre fertilité. Les mêmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur : infertiles dans leur champ naturel, abondantes étant transplantées. » — Montaigne avait déjà dit : « Qu’on ne s’attende pas aux matières, mais à la façon que i’y donne : qu’on veoye, en ce que i’emprunte, si i’ay sceu choisir de quoy rehaulser ou secourir proprement l’invention, qui vient tousiours de moy ; car ie foys dire aux aultres, non à ma teste, mais à ma suite. » (II, 10II, 10.)
↑ [Autre.]
↑ Cf. B., 406 ; C., 382 ; Faug., I, 254 ; Hav., XXV, 128 ; Mol., I, 197 ; Mich., 472.
↑ « Ceux qui ont l’esprit de discernement savent combien il y a de différence entre deux mots semblables, selon les lieux et les circonstances qui les accompagnent. » (De l’Art de persuader). — La langue française fournit une série d’exemples familiers à l’appui de ces observations : telle la différence entre grand homme et homme grand, galant homme et homme galant, etc. D’autre part des idées comme celles d’originalité, de simplicité, de malice, donnent lieu à des interprétations toutes différentes suivant le tour de la phrase : C’est un artiste original ou ce n’est qu’un original, etc. Cf. fr. 50.