Pensées
Blaise Pascal Pensées Texte établi par Léon Brunschvicg, Hachette, 1925 (Œuvres de Blaise Pascal, vol. XII, p. 8-60).
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Différence entre l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse 2 . — En l’un, les principes sont palpables, mais éloignés de l’usage commun ; de sorte qu’on a peine à tourner la tête de ce côté-là, manque d’habitude ; mais pour peu qu’on l’y tourne, on voit les principes à plein ; et il faudrait avoir tout à fait l’esprit faux pour mal raisonner sur des principes si gros qu’il est presque impossible qu’ils échappent 3 .
Mais dans l’esprit de finesse, les principes sont dans 4 l’usage commun et devant les yeux de tout le monde ; on n’a que faire de tourner la tête, ni de se faire violence, il n’est question que d’avoir bonne vue, mais il faut l’avoir bonne 5 , car les principes sont si déliés et en si grand nombre qu’il est presque impossible qu’il n’en échappe ; or l’omission d’un principe mène à l’erreur ; ainsi il faut avoir la vue bien nette pour voir tous les principes, et ensuite l’esprit juste pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus 6 .
Tous les géomètres seraient donc fins s’ils avaient la vue bonne 7 , car ils ne raisonnent pas faux sur les principes qu’ils connaissent ; et les esprits fins seraient géomètres s’ils pouvaient plier leur vue vers les principes inaccoutumés 8 de géométrie.
Ce qui fait donc que de certains esprits fins ne sont pas géomètres 9 , c’est qu’ils ne peuvent du tout 10 se tourner vers les principes de géométrie ; mais ce qui fait que des géomètres ne sont pas fins, c’est qu’ils ne voient pas ce qui est devant eux et qu’étant accoutumés aux principes nets et grossiers de géométrie, et à ne raisonner qu’après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent dans les choses de finesse où les principes ne se laissent pas ainsi manier. On les voit à peine, on les sent plutôt qu’on ne les voit ; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d’eux-mêmes ; ce sont choses tellement délicates, et si nombreuses, qu’il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir, et juger 11 droit et juste selon ce sentiment, sans pouvoir le 12 plus souvent les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu’on n’en possède pas ainsi les principes, et que ce serait une chose infinie de l’entreprendre. Il faut tout d’un coup voir la chose d’un seul regard, et non pas par progrès de raisonnement, au moins jusqu’à un certain degré 13 . Et ainsi il est rare que les géomètres soient fins et que les fins soient géomètres, à cause que les géomètres veulent traiter géométriquement ces choses fines, et se rendent ridicules 14 , voulant commencer par les définitions et ensuite par les principes ; ce qui n’est pas la manière d’agir en cette sorte de raisonnement. Ce n’est pas que l’esprit ne le fasse ; mais il le fait tacitement, naturellement et sans art 15 , car l’expression en passe tous les hommes, et le sentiment n’en appartient 16 qu’à peu d’hommes.
Et les esprits fins, au contraire 17 , ayant ainsi accoutumé à juger d’une seule vue, sont si étonnés — quand on leur présente des propositions où ils ne comprennent rien, et où pour entrer il faut passer par des définitions et des principes si stériles, qu’ils n’ont point accoutumé de voir ainsi en détail — qu’ils s’en rebutent et s’en dégoûtent 18 .
Mais les esprits faux ne sont jamais 19 ni fins ni géomètres.
Les géomètres qui ne sont que géomètres 20 ont donc l’esprit droit, mais pourvu qu’on leur explique bien toutes choses par définitions et principes ; autrement ils sont faux et insupportables, car ils ne sont droits que sur les principes bien éclaircis.
Et les fins qui ne sont que fins ne peuvent 21 avoir la patience de descendre jusque dans les premiers principes des choses spéculatives et d’imagination 22 qu’ils n’ont jamais vues dans le monde, et tout à fait hors d’usage 23 .
*213]
2 24
Diverses sortes de sens droit ; les uns 25 dans un certain ordre de choses, et non dans les autres ordres, où ils extravaguent.
Les uns tirent bien les conséquences de peu de principes, et c’est une droiture de sens 26 .
Les autres tirent bien les conséquences des choses où il y a beaucoup de principes.
Par exemple, les uns comprennent bien les effets de l’eau, en quoi il y a peu de principes ; mais les conséquences en sont si fines qu’il n’y a qu’une extrême droiture d’esprit qui y puisse aller.
Et ceux-là ne seraient peut-être pas pour cela grands géomètres, parce que la géométrie comprend un grand nombre de principes, et qu’une nature d’esprit peut être telle qu’elle puisse bien pénétrer peu de principes jusqu’au fond, et qu’elle ne puisse pénétrer le moins du monde les choses où il y a beaucoup de principes.
Il y a donc deux sortes d’esprits : l’une, de pénétrer vivement et profondément les 27 conséquences des principes, et c’est là l’esprit de justesse ; l’autre de comprendre un grand nombre de principes sans les confondre, et c’est là l’esprit de géométrie. L’un est force et droiture d’esprit, l’autre est amplitude d’esprit. Or l’un peut bien être sans l’autre, l’esprit pouvant être fort et étroit, et pouvant être aussi ample et faible 28 .
229]
3 29
Ceux qui sont accoutumés à juger par le sentiment ne comprennent rien aux choses de raisonnement, car ils veulent d’abord pénétrer d’une vue 30 et ne sont point accoutumés à chercher les principes. Et les autres, au contraire, qui sont accoutumés à raisonner par principes, ne comprennent rien aux choses de sentiment, y cherchant des principes et ne pouvant voir d’une vue.
169]
4 31
Géométrie, finesse. — La vraie éloquence se moque de l’éloquence ; la vraie morale se moque de la morale, c’est-à-dire que la morale du jugement se moque de la morale de l’esprit — qui 32 est sans règles.
Car le jugement est celui à qui appartient le sentiment, comme les sciences appartiennent à l’esprit 33 ; la finesse est la part du jugement, la géométrie est celle 34 de l’esprit.
Se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher 35 .
137]
5 36
Ceux qui jugent d’un ouvrage sans règle sont, à l’égard des autres, comme ceux qui [n’]ont [pas de] 37 montre à l’égard des autres. L’un dit : Il y a deux heures ; l’autre dit : Il n’y a que trois quarts d’heure. Je regarde ma montre, et je dis à l’un : Vous vous ennuyez ; et à l’autre : Le temps ne vous dure guère ; car il y a une heure et demie — et je me moque de ceux qui disent que le temps me dure à moi, et que j’en juge par fantaisie : ils ne savent pas que je juge par ma montre 38 .
51]
6 39
Comme on se gâte l’esprit, on se gâte aussi le sentiment.
On se forme l’esprit et le sentiment par les conversations, on se gâte l’esprit et le sentiment par les conversations 40 . Ainsi les bonnes ou les mauvaises le forment ou le gâtent 41 . Il importe donc de tout de bien savoir choisir 42 , pour se le former et ne le point gâter ; et on ne peut faire ce choix, si on ne l’a déjà formé et point gâté. Ainsi cela fait un cercle, d’où sont bienheureux ceux qui sortent.
213]
7 43
À mesure qu’on a plus d’esprit, on trouve qu’il y a plus d’hommes originaux ; les gens du commun ne 44 trouvent pas de différence entre les hommes 45 .
*273]
8 46
Il y a beaucoup de personnes qui entendent le sermon de la même manière qu’ils entendent vêpres 47 .
401]
9 48
Quand on veut reprendre avec utilité, et montrer à un autre qu’il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. Il se contente de cela, car il voit qu’il ne se trompait pas, et qu’il manquait seulement à voir tous les côtés ; or on ne se fâche pas de ne pas tout voir, mais on ne veut pas [s’]être trompé 49 ; et peut-être que cela vient de ce que naturellement l’homme ne peut tout voir, et de ce que naturellement il ne se peut tromper dans le côté qu’il 50 envisage ; comme les appréhensions des sens sont toujours vraies 51 .
*201]
10 52
On se persuade mieux, pour l’ordinaire, par les raisons qu’on a soi-même trouvées, que par celles qui sont venues dans l’esprit des autres.
Première copie 396]
11 53
54 Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n’y en a point qui soit plus à craindre que la comédie 55 . C’est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu’elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l’amour ; principalement lorsqu’on [le] représente fort chaste et fort honnête. Car plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d’en être touchées : sa violence plaît à notre amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets, que l’on voit si bien représentés ; et l’on se fait en même temps une conscience 56 fondée sur l’honnêteté des sentiments qu’on y voit, qui ôtent la crainte des âmes pures, qui s’imaginent que ce n’est pas blesser la pureté, d’aimer d’un amour qui leur semble si sage.
Ainsi l’on s’en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l’amour, et l’âme et l’esprit si persuadés de son innocence, qu’on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l’occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu’un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l’on a vus si bien dépeints dans la comédie.
123]
12 57
Scaramouche 58 , qui ne pense qu’à une chose.
Le docteur, qui parle un quart d’heure après avoir tout dit, tant il est plein de désir de dire.
*441]
13 59
On aime à voir l’erreur, la passion de Cléobuline, parce qu’elle ne la connaît pas ; elle déplairait, si elle n’était trompée 60 .
420]
14 61
Quand un discours naturel 62 peint une passion ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu’on entend, laquelle on ne savait pas qu’elle y fût, en sorte qu’on est porté à aimer celui qui nous le fait sentir ; car il ne nous a pas fait montre de son bien, mais du nôtre ; et ainsi ce bienfait nous le rend aimable, outre que cette communauté d’intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l’aimer.
130]
15 63
Éloquence qui persuade par douceur, non par empire 64 , en tyran, non en roi 65 .
439]
17 66
Les rivières sont des chemins qui marchent et qui portent où l’on veut aller 67 .
*443]
18 68
Lorsqu’on ne sait pas la vérité d’une chose, il est bon qu’il y ait une erreur commune qui fixe l’esprit des hommes, comme, par exemple la lune, à qui on attribue le changement des saisons, le progrès des maladies, etc. ; car la maladie principale de l’homme est la curiosité inquiète des choses qu’il ne peut savoir ; et il ne lui est pas si mauvais d’être dans l’erreur, que dans cette curiosité inutile.
69 La manière d’écrire d’Épictète, de Montaigne et de Salomon de Tultie, est la plus d’usage, qui s’insinue le mieux, qui demeure 70 [le] plus dans la mémoire, et qui se fait le plus citer, parce qu’elle est toute composée de pensées nées sur les entretiens ordinaires de la vie ; comme, quand on parlera de la commune erreur qui est parmi le monde que la lune est cause de tout, on ne manquera jamais de dire que Salomon de Tultie dit que, lorsqu’on ne sait pas la vérité d’une chose, il est bon qu’il y ait une erreur commune, etc., qui est la pensée de l’autre côté 71 .
Éd. 1678, Ch. xxxi]
19 72
La dernière chose qu’on trouve en faisant un ouvrage, est de savoir celle qu’il faut mettre la première 73 .
433]
20 74
Ordre 75 . — Pourquoi prendrai-je plutôt à diviser ma morale en quatre qu’en six ? pourquoi établirai je plutôt la vertu en quatre, en deux, en un ? pourquoi 76 en abstine et sustine 77 plutôt qu’en suivre nature 78 , ou 79 faire ses affaires particulières sans injustice, comme Platon 80 , ou autre chose ? — Mais voilà, direz-vous, tout renfermé, en un mot. — Oui, mais cela est inutile, si on ne l’explique ; et quand on vient à l’expliquer 81 , dès qu’on ouvre ce précepte qui contient tous les autres, ils en sortent en la première confusion que vous vouliez éviter 82 . Ainsi, quand 83 ils sont tous renfermés en un, ils y sont cachés et inutiles, comme en un coffre, et ne paraissent jamais qu’en leur confusion naturelle. La nature les a tous établis sans renfermer l’un en l’autre 84 .
427]
21 85
La nature a mis toutes ses vérités chacune en soi-même ; notre art les renferme les unes dans les autres, mais cela n’est pas naturel ; chacune tient sa place.
431]
22 86
Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau 87 : la disposition des matières est nouvelle ; quand on joue à la paume, c’est une même balle dont joue l’un et l’autre, mais l’un la place mieux 88 .
J’aimerais autant qu’on me dît que je me suis servi des mots anciens. Et comme si les mêmes pensées ne formaient pas un autre corps de discours, par une 89 disposition différente, aussi bien que les mêmes mots forment d’autres pensées par leur différente disposition !
225]
23 90
Les mots diversement rangés font un divers sens, et les sens diversement rangés font différents effets 91 .
429]
24 92
Langage. — Il ne faut point détourner l’esprit ailleurs, sinon pour le délasser, mais dans le temps où cela est à propos, le délasser quand il le faut, et non autrement ; car qui délasse hors de propos, il lasse ; et qui lasse hors de propos délasse, car on quitte tout là ; tant la malice de la concupiscence 93 se plaît à faire tout le contraire de ce qu’on 94 veut obtenir de nous sans nous donner du plaisir qui est la monnaie pour laquelle nous donnons tout ce qu’on veut 95 .
402]
25 96
Éloquence. — Il faut de l’agréable et du réel ; mais il faut que cet agréable soit 97 lui-même pris du vrai 98 .
142]
26 99
L’éloquence est une peinture de la pensée 100 ; et ainsi, ceux qui, après avoir peint, ajoutent encore, font un tableau au lieu d’un portrait 101 .
127]
27 102
103 Miscellan. Langage. — Ceux qui font les antithèses en forçant les mots font comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie : leur règle n’est pas de parler juste, mais de faire des figures justes 104 .
125]
28 105
Symétrie, en ce qu’on voit d’une vue, fondée sur ce qu’il n’y a pas de raison de faire autrement 106 , et fondée aussi sur la figure de l’homme, d’où il arrive qu’on ne veut la symétrie qu’en largeur, non en hauteur ni profondeur 107 .
427]
29 108
109 Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi, car on s’attendait de voir un auteur, et on trouve un homme. Au lieu 110 que ceux qui ont le goût bon et qui en voyant un livre croient trouver un homme, sont tout surpris de trouver un auteur : Plus poetice quam humane locutus es 111 . Ceux-là honorent bien la nature, qui lui apprennent qu’elle peut parler de tout, et même de théologie 112 .
12]
30 113
[Qu’on voie les discours de la 2e, 4e et 5e du Janséniste ; cela est haut et sérieux 114 .
Je hais également le bouffon 115 et l’enflé] : on ne ferait son ami de l’un ni de l’autre.
On ne consulte que l’oreille 116 , parce qu’on manque de cœur 117 : la règle est l’honnêteté. Poète et non honnête homme 118 .
[Après ma 8e, je croyais avoir assez répondu 119 .]
Beauté d’omission, de jugement.
439]