Sermons (page 5)
110ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(Lettre aux Romains, 4, 23 et s.)
Le bienheureux Apôtre, aux premiers et aux derniers, i.e., aux Juifs et aux Grecs, a toujours présenté l’étendard du salut, qui est unique et tout à fait spécial. Celui qui ne méritera pas de l’avoir et de le conserver ne pourra accéder à la gloire des triomphes célestes. L’étendard est le seul à pouvoir guider les soldats vers l’armée perfide; le seul à indiquer le roi; le seul à unifier l’armée. Il terrifie l’ennemi impie par sa seule vision.
Voici comment l’Apôtre commence aujourd’hui : Ca n’a pas été écrit seulement pour Abraham que cela lui a été compté à justice, mais pour nous aussi qui croyons en celui qui a ressuscité des morts Jésus, notre Seigneur. Vous voyez, mes frères, que si les anciens ont cru dans les choses futures et nous dans les choses passées, nous parvenons tous au salut par le même chemin de foi. Eux ont professé le Christ qui allait venir, et nous, nous confessons Celui qui est déjà venu. Eux croient en Quelqu’un qu’ils s’étonnent de voir descendre jusqu’à la mort, à la façon d’un homme. Nous, nous nous glorifions de Sa mort et de Sa résurrection. A quoi bon en dire davantage, mes frères ? Tant aux anciens qu’à ceux d’aujourd’hui, la connaissance du salut par les yeux a été refusée, pour qu’il s’opère par la foi.
Parce qu’il a dit :
En celui qui a ressuscité des morts Jésus, notre Seigneur, que personne ne pense qu’Il a été ressuscité par un autre. Lui-même a fait et a ressuscité Son corps, Lui qui a dit : J’ai le pouvoir de déposer mon âme et j’ai le pouvoir de la reprendre. Car la Résurrection ne peut pas être ressuscitée par un autre, ni la Vie vivifiée par un autre. Il ne pouvait pas se refuser à Lui-même ce qu’Il était sur le point d’accorder à tous. Car la Fontaine n’as pas soif, et le Pain n’a pas faim; le Soleil n’a pas besoin d’être éclairé, et le Repos ne se fatigue pas.
Celui qui a été livré pour nos péchés, et qui est ressuscité pour notre justification. Livré à cause de nos péchés, non pour que soit anéantie la Vie qui ne pouvait pas mourir, mais, pour qu’à Elle seule, elle anéantisse les péchés qui nous avaient exilés de la vie. Et il est ressuscité pour notre justification. Tant que demeure la condamnation, le condamné ne peut pas être réhabilité. La faute du premier parent nous avait adjugés, pour que la mort nous garde sous sa dépendance, de plein droit. Mais le Christ, notre vrai père céleste, après avoir abrogé la sentence de condamnation, justifie la résurrection par sa propre mort, pour que ce ne soit pas le coupable qui périsse mais la faute. Cette punition, i.e. la mort, qui avait été imposée pour terrasser des coupables, perdra son emprise en toute justice, et se fera arracher les insignes de sa puissance. Pourquoi l’impie a-t-elle osé s’en prendre à l’Innocent ? Pourquoi la cruelle a-t-elle osé s’attaquer au Juge ?
Et c’est pourquoi il ajoute : Pour que, justifiés par la foi, nous ayons la paix en Dieu. Ce qui revient à dire :
Qu’elle cesse, qu’elle cesse la mère des dissensions, l’ennemie du repos, la conscription hostile à la paix ! Que le Juif ne s’enorgueillisse pas de la loi; que le Gentil ne tire pas vanité de la nature ! Que les philosophes cessent de se monter la tête avec leurs élucubrations et leurs divagations ! Que personne ne se glorifie de ses mérites et de ses actions ! Parce que la Paix divine nous a restitué et nous a rendu la vie, que la première prévarication nous avait dérobée, et que la lutte furieuse avait éloignée de nous. Ayons la paix en Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ. Que la terre ne se rebelle pas contre le ciel; que la chair ne s’insurge pas contre l’esprit; mais qu’elles soient admises, dans l’humilité, à la gloire perpétuelle de la paix surnaturelle. Par qui nous aurons accès. Parce qu’Il s’est fait Lui-même pour nous la Voie, par la foi dans cette grâce. Le guide de cette vie, mes frères, c’est la foi. Dans laquelle nous nous tenons, et nous nous glorifions dans l’espérance de la gloire des fils de Dieu. C’est la foi qui nous maintient debout, non le corps; et nous nous réjouissons dans l’espérance, non dans la possession de la chose elle-même.
Nous nous ne réjouissons pas seulement de cela, mais nous nous réjouissons aussi de nos tribulations, parce que la tribulation opère la patience, la patience la probation et la probation l’espérance. L’espérance ne trompe pas. Voilà par quelles étapes le juste se fortifie pour devenir un homme parfait : dans la tribulation, dans la patience, dans la probation, dans l’espérance. La tribulation vient en premier lieu, qui secoue et trouble l’enfance de l’homme juste. Mais quand elle découvre qu’il est patient, elle éduque à de plus grandes choses l’adolescent qui manifeste une riche nature. La tribulation opère la patience.
La patience, mes frères, est ce qui démontre que le jeune homme est apte aux vertus chrétiennes.
L’espérance ne nous trompe pas. C’est l’espérance qui parfait l’homme. Et, sans fatigue, elle conduit à la mesure de la plénitude du Christ. C’est le propre de la vertu parfaite de ne pas chercher à posséder par la force de l’espérance ce qui n’existe que dans la réalité . Parce que la charité est diffusée dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous est donné. Et pour montrer la qualité de la charité divine diffusée en nous, il ajoute : Comment comprendre que le Christ soit mort pour des impies, alors que nous étions encore infirmes selon le temps ? C’est à peine si quelqu’un meurt pour un juste. Car pour un homme bon, quelqu’un osera peut-être mourir. Dieu nous fait valoir la grandeur de sa charité en ceci qu’il est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs Si Dieu a aimé le genre humain au point de donner Sa mort pour les impies et les pécheurs, quoi d’autre pensons-nous qu’Il prodiguera aux justes que Sa vie, Son règne, Sa gloire. C’est de toi qu’Il a reçu la mort, qu’Il a dépensée sur la terre pour les impies. Il te réserve à toi ce qu’Il possède en Lui-même et par Lui-même depuis toujours, et qu’Il possède dans le ciel. Disons donc avec le Prophète : Que donnerai-je en retour à Dieu pour tout ce qu’il m’a accordé ? Je prendrai le calice du salut. Ce qui signifie : Je mourrai, moi aussi, pour Lui. Quelle ressemblance y a-t-il de ceci à cela ? Lui, Il est mort volontairement pour l’impie et le pécheur. Moi, c’est tout juste si je mourrais pour un homme parfait et bon. Moi, c’est à peine si j’accepterais de mourir, car ce n’est pas ma volonté qui me conduit à la mort, mais la nécessité. écoute-Le dire à Pierre : Quand tu seras vieux, un autre te ceindra et te conduira là où tu ne voudras pas. Dans les calamités, mes frères, on ne peut pas mettre sur un même plan la volonté et la nécessité.
Se résigner à un malheur, la nécessité nous l’enseigne; le vouloir est le propre de la vertu. La mort est subjuguée par celui qui la veut, parce que la mort exerce toujours son empire sur celui qui ne la veut pas. Et cependant, mes frères, parce que l’homme ne pourra jamais rien donner en retour qui soit semblable à la charité divine, qu’il donne ce qu’il peut; car le don est accepté s’il correspond à ce que l’homme a. Qu’il dépérisse en vue de la gloire, qu’il meure pour la vie, qu’il périsse pour être sauvé. Réjouissons-nous de ce nouveau renversement de notre condition, parce que la mort qui était parmi les hommes un rétablissement de la piété, est devenue par le Christ une recommandation de la charité divine.
111ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(« comme par un seul homme le péché est entré dans ce monde ») La lecture présente, mes frères, en nous disant que le monde entier a été condamné à cause d’un seul homme, ne nous invite pas à déployer notre éloquence, mais nous condamne à pleurer, en renouvelant au plus profond de notre cœur notre douleur. Car si un devin se lamente longtemps sur une catastrophe qui frappe tout un peuple, une seule ville, ou même un seul homme, quelle intelligence n’est pas plongée dans les ténèbres, quelle raison n’est pas frappée d’hébétude, quels yeux ne deviennent pas des fontaines et des fleuves de larmes, quand la chute d’un seul est la ruine de tous; quand la faute d’un seul entraîne la punition de tous; quand la conduite blâmable du parent a préparé un châtiment féroce à tout le genre humain, au dire de l’Apôtre : Comme par un seul homme le péché est entré dans ce monde, et par le péché, la mort. Malheur à moi ! Celui qui était la cause de tous les biens est devenu la porte de tous les maux. Le péché est entré dans ce monde. Dans ce monde ! Tu t’étonnes qu’il ait lésé ses descendants, qu’il ait damné le monde par son crime à lui? Et tu dis : Comment le péché est-il entré ? Par qui est-il entré ? Comment ? Par la faute. Par qui ? Par l’homme. Eh quoi ! Le péché est-il une nature ou une substance ? Il n’est ni une nature ni une substance, mais un accident. C’est cette puissance contraire qui apparaît dans les actions, qui se découvre dans la punition, qui fait la guerre à l’âme, qui blesse l’esprit, qui viole et trouble la nature. Que de dire de plus, mes frères ! Le péché est à la nature ce que la fumée est aux yeux, ce que la fièvre est au corps, ce que la salure amère est aux plus pures fontaines. De toute évidence, l’œil est clair et limpide par nature, mais il est troublé et enténébré par la fumée . De la même façon, le corps, du fait qu’il a été créé par Dieu, jouit toujours de ses sens et de ses membres. Mais là où s’immisce l’ardeur de la fièvre, là où l’ouragan prend le contrôle, il n’y a plus qu’imbécillité. Alors, la bouche écume, les yeux sont embrouillés, les pas sont chancelants, une légère brise suffoque, ceux qui nous sont chers nous importunent, les marques d’estime nous sont odieuses. Autant les fontaines sont agréables par leur fraîcheur et leur pureté, autant elles sont insupportables si leur eau a été souillée. Mais revenons à ce que nous avons commencé. Comme par un seul homme le péché est entré dans ce monde, et par le péché, la mort. Voici mes frères quelle est la porte : le péché est entré par l’homme, et le péché est entré pour procurer la mort. Péché, ô cruelle bête fauve, qui ne se contente pas d’une seule tête, mais qui veut sévir sur tout le genre humain; que nous voyons dévorer tous les rejetons si précieux de la souche originelle, avec une triple gueule. Je dis triple gueule, mes frères, parce que le péché attrape, le mort dévore et l’enfer engloutit. Et comme nous avons dit, avec quel déluge de larmes ne devrions-nous pas pleurer ce parent qui nous a légué tant de misères en héritage; qui non seulement a perdu les biens qu’il possédait, mais a laissé ses descendants redevables à des créanciers si féroces. O dure, o cruelle hérédité ! Comme nous sommes misérables, nous qui n’avons pas eu la liberté de conquérir l’héritage , mais à qui il n’a été que permis d’y renoncer. Ecoute ce qui suit : Et c’est ainsi que la mort est entrée dans tous les hommes. Mais pour que n’apparaisse pas injuste que le péché soit entré dans tous par un seul, considère que tous sont par un. Tu déplores avoir été condamné par celui par qui tu te glorifies d’avoir vu la lumière du jour. Mais tu dis : si je dois ma naissance à mon géniteur, lui dois-je aussi le crime, de façon à ce que la nature me fasse coupable ,avant que je n’aie commis de faute ? A cette question, les paroles de l’Apôtre qui suivent répondront. En qui tous ont péché. Dans l’homme aussi bien que dans la péché. Par lui et en lui tous péchèrent. Le péché ne s’est donc pas changé en nature, mais, en ingérant la mort, le péché exige une peine qui est due par nature. Dieu avait fait la nature de façon à créer les hommes pour la vie. Mais cette nature, en engendrant sans vouloir la mort, se reconnaît redevable au péché, à qui elle voue un service d’expiation pendant la vie. Car qui s’imagine, mes frères, que la nature veuille que ses enfants soient exterminés, que ses fœtus si chers soient tués ? Mais en gémissant et en se lamentant, elle déplore la perte de sa liberté et désire la retrouver. Mais par qui la récupérera-t-elle ? Jean est le premier à le montrer clairement : en voyant le Christ, il proclame tout haut et dit à pleine voix : Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Le péché du monde, c’est-à-dire, mes frères, celui que l’Apôtre atteste être entré par un seul homme. Réjouissez-vous donc, mes frères, parce que le péché qui nous plongeait dans le tartare, a été supprimé par le Christ, a été inondé dans le tartare. Et nous que la faute de notre premier parent avait asservis à la mort, la grâce de notre deuxième et divin Père nous a rappelés du châtiment à la vie. L’homme ne pouvait donc pas être sauvé sans le Christ, parce qu’avant Sa venue, tout le péché du monde demeurait tel quel. Mais tu acceptes d’avoir été justifié par le Christ, et tu refuses d’avoir été condamné par Adam. Et tu te plains d’avoir subi des dommages de la peine d’un autre, quand tu trouves normal d’avoir été sauvé par la sainteté d’Un seul. L’arbre entier n’est-il pas dans la semence ? Un vice de la semence est donc un vice de tout l’arbre. Si la nature avait pu se subvenir à elle-même, Son Auteur ne l’aurait jamais assumée pour la réparer. Tu crois qu’elle a été crée pour la vie, mais tu doutes encore qu’elle a été réparée par son Auteur ? Jusqu’à la loi, le péché était dans le monde . Quant tu entends : jusqu’à la loi, tu dois comprendre : jusqu’à la fin de la loi, c’est-à-dire, jusqu’à l’avènement de notre Seigneur Jésus-Christ. Parce que le péché n’était pas imputé quand il n’y avait pas de loi. A quel moment n’y avait-il pas de loi, puisqu’elle a commencé avec l’homme lui-même? S’il n’y avait pas eu de loi, Adam n’aurait certainement pas été un prévaricateur, comme l’Apôtre le laisse entendre quand il dit ; Mais la mort a régné depuis Adam jusqu’à Moïse. Les deux avaient reçu la loi. Mais Adam s’est empressé de prévariquer pour la recevoir; Moïse a promulgué aux prévaricateurs la loi qu’il avait reçue, au dire de l’Apôtre : La loi a été posée comme une cause de prévarications. La mort a donc régné par la loi, car il est plus grave d’être prévaricateurs que simples pécheurs. Et la cruelle a dévoré non seulement ceux qui sont tombés par le vice de leur parent, mais par leurs propres crimes. Mais la mort a régné d’Adam jusqu’à Moïse même sur ceux qui n’ont pas péché par une prévarication semblable à celle d’Adam. Car elle ne dévorait pas seulement les grands, mais aussi les petits. Et non seulement ceux qui lui étaient redevables, mais ceux qui ne lui étaient pas. Quand je dis qu’ils n’étaient pas redevables à la mort, je veux dire qu’ils ne l’étaient pas par leurs fautes propres; mais ils l’étaient par la faute du premier parent. La condition de l’enfant n’en était que plus lamentable, parce qu’il expiait la peine de son premier parent, avant même d’avoir goûté à la vie; et il pleurait le péché du monde avant d’avoir connu le monde. Reconnaissons, mes frères, que la mort a régné par un seul, à cause du péché d’un seul, si nous désirons tous être absous par Un seul, par le Christ. Car celui qui vit le doit au Christ, non à lui-même; et la mort, il la devra à Adam.
112ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(« si à cause de la faute d’un seul, la mort est entrée dans le monde par un seul »)
Si quelqu’un présente une coupe d’eau froide à un voyageur assoiffé, il refait les forces d’un homme fatigué, et se porte au secours de l’humanité, mais il n’étanche pas la soif au complet. De la même façon, à ceux qui désirent connaître le magnifique secret de la science divine, notre sermon ne suffit pas, qui ne fait que répondre à la hâte au besoin d’un moment. Si pour faire le tour de toutes les connaissances humaines, la vie d’un homme est trop courte, quel temps, pensez-vous, suffira à l’étude des choses divines ? Montrez-vous compréhensifs, mes frères, si pendant un si court laps de temps—une heure---, j’arrive à peine à clarifier des points obscurs, à dévoiler des choses cachées, à éliminer des doutes, à m’approcher des choses profondes. D’aucune façon, il ne m’est possible d’élucider un sacrement qui est demeuré ineffable pendant tant de siècles. Aux disciples et aux fils, il nous est encore possible d’en parler avec prudence, avec sécurité et confiance; mais d’en parler d’une façon continue aux incroyants, cela ne se peut pas. Le discours apostolique d’aujourd’hui se fraie un chemin sans ambages jusqu’aux oreilles de ceux qui l’écoutent; et ne comporte rien d’ambigu pour des esprits catholiques : Car si par la faute d’un seul, la mort a régné par un seul. Déposant tout souci oratoire, appuyons-nous en toute simplicité sur les paroles apostoliques, afin que notre sermon n’engendre aucune obscurité pour ceux qui désirent savoir la vérité.
Si, à cause de la faute d’un seul, la mort a régné par un seul. L’autorité évangélique peine à expliquer pourquoi le premier homme a légué la mort en héritage à ses descendants. La phrase de la Sagesse aurait suffit qui dit : Dieu n’a pas fait la mort. Je ne peux pas comprendre qu’il y a des gens qui attribuent à Dieu la création d’une chose aussi cruelle, aussi féroce, aussi barbare. Personne, sans blasphémer, ne peut penser qu’un Dieu si pieux et si bon a pu créer la mort, dont l’univers entier accuse et déteste l’auteur par une douleur continuelle, des gémissements et des larmes. Si même les hommes ont criminalisé la mort, qui ose croire qu’elle a été crée en même temps que l’homme, et qu’un Dieu innocent l’a infusée dans l’homme, pour le punir, avant la vie elle-même ?
Mais écoutons l’Apôtre : Car si à cause de la faute d’un seul la mort a régné par un seul, ceux qui reçoivent l’abondance de la grâce, du don et de la justice règneront bien davantage dans la vie par un seul Christ, notre Seigneur. Voici un seul et un seul : Adam et le Christ. Par l’un, le péché a régné dans la mort; par l’autre, la grâce a régné dans la vie. Voilà donc les deux principes de la vie et de la mort, de l’absolution et de la punition, de la liberté désirée et de la damnation exécrée.
Celui qui continue la lecture du texte l’Apôtre le découvre et le déclare : Donc, comme la faute d’un seul homme a entraîné la condamnation de tous les hommes, la justice d’un seul a procuré la justification de la vie à tous les hommes. Par un seul et un seul, ou la mort règne, ou la vie est accordée. Le sermon du commentateur qu’a-t-il à ajouter à cela ? Mais si tu accoles le silence à ces paroles, les auditeurs cesseront de réfléchir à la doctrine. Donc comme la faute d’un seul homme a entraîné la condamnation de tous les hommes, la justice d’un seul a procuré la justification de la vie à tous les hommes. Comme la rivière, de la source, et le fruit, de la semence, la postérité dépend de l’origine qui l’asservit ou l’affranchit. Ce que l’Apôtre ajoute nous le fait comprendre encore mieux. Car comme par la désobéissance d’un seul homme plusieurs ont été constitués pécheurs, ainsi, par l’obéissance d’un seul, beaucoup ont été constitués justes.
Que l’homme soit pécheur pour que Dieu soit juste, parce que la faute rebondit jusqu’au Juge, s’Il punit de peine un innocent. Et c’est pourquoi il a dit : Comme par la désobéissance d’un seul beaucoup sont devenus pécheurs. Pour qu’ils sachent qu’ils ont participé à sa faute, quand ils réalisent qu’ils sont des compagnons de bagne.
Mais de quel profit a été la loi selon l’Apôtre, qu’ils l’écoutent ceux qui sont entichés de droit civil : La loi est intervenue pour qu’abonde le péché. La loi, d’après l’Apôtre, n’a pas procuré l’immunité des fautes, mais les a fait abonder. Non par elle-même, frères, mais par celui qui ne pouvait pas, par faiblesse, supporter la loi. Ce n’est pas la grandeur de la lumière du soleil qui paralyse les yeux, puisqu’elle a été crée par Dieu pour eux; mais la faiblesse des yeux ne peut ni en soutenir ni en supporter tout l’éclat. Il en est de même pour la loi, mes frères. Par elle-même, elle est tout ce qu’il y a de juste et de saint; mais en imposant une sévère discipline à l’homme fragile, elle devient de plus en plus pesante, et fait connaître le délinquant. Et cela, pourquoi, mes frères ? Pour que par la grâce et le pardon du Créateur, il retourne à la vie celui qui par la concupiscence et l’ignorance----quand il se glorifiait, de mauvaise foi, de son innocence--- était conduit, lui aussi, au châtiment, pour payer la dette de son parent. La maladie n’apparaissait pas au grand jour : elle était cachée. Elle pénétrait dans les méandres les plus secrets des veines, des os et des parties vitales; leur apportait la destruction, et se communiquait à toutes les parties et à tout l’ensemble du corps. La loi est venue qui a fait connaître la blessure, et qui a annoncé l’arrivée d’un Médecin céleste capable de soigner la maladie atavique. La loi est venue qui par ses baumes adoucissants, a fait apparaître à la surface de la peau ce qui sévissait mortellement en profondeur. La loi est venue pour que, par le glaive des préceptes, soit percé l’abcès séculaire;
et assaini l’organisme par l’éjection salutaire du pus. Mais elle ne pouvait, par elle-même, frères, ni cicatriser ni suturer la plaie, ni apporter au malade la santé parfaite. Quand le malade prit conscience de cela, et reconnut le caractère lamentable de son état, il commença à tendre vers son Médecin.
Pour que la bonté gratuite et l’habileté d’un si grand Médecin guérisse celui que la loi avait abandonné, après avoir aggravé sa maladie.
Nous disons que la maladie a été aggravée, mes frères, parce qu’après l’incision, la putréfaction, la puanteur, l’horreur, la douleur apparaissent; et, par la cure, l’aspect de la maladie du malheureux est pire que quand on en ignorait le danger latent. Le Médecin arrive donc, et, par l’autorité d’une seule parole, Il vient à l’aide de celui qui en avait marre des cures, et plus que marre des vexations des cures. Comme le confesse le centurion, en disant : Dis une seule parole, et mon enfant sera guéri. Et pour que s’accomplisse cette prophétie : Il a envoyé son verbe, et il les a guéris.
Et c’est pour cela qu’il continue ainsi : Où a abondé le péché, la grâce a surabondé.
Comme s’il disait : Où la maladie s’est aggravée, la santé a refleuri avec plus de vigueur. Que personne donc ne soit ingrat envers la loi, parce que celui qu’elle avait trouvé malade et alité, elle l’a levé, l’a réchauffé, et, pour l’amener au salut, elle l’a conduit jusqu’au Médecin, exultant à l’avance de sa santé recouvrée.
Comme le dit l’Apôtre : Comme le péché a régné dans la mort, ainsi la grâce règne dans la vie éternelle, par Jésus-Christ notre Seigneur. La grâce règne dans la vie, le péché dans la mort.
La foi droite n’impute pas au Dieu Créateur la mort de l’homme, la destruction de l’homme. Elle ne Lui attribue que le salut de l’homme. Que la mort soit revendiquée par l’homme, par le péché, pour que l’on croie que la création et la restauration de la vie sont l’œuvre exclusive du Christ.
113ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(« Que dirons-nous donc ? Demeurerons-nous dans le péché pour que la grâce abonde ? »)
Quand l’Apôtre fait des interrogations oratoires, quand il pose une question qui ne demande pas de réponse, il semonce et gourmande ceux qui, par leur interprétation, faussent le sens des paroles divines; des gens qui vont chercher des incitations au crime, là où ils devraient puiser des exemples de vertu. Voilà pourquoi il commence ainsi aujourd’hui : Que dirons-nous donc ? Demeurerons-nous dans le péché pour que la grâce abonde ? Un peu plus haut, il avait dit : Là où avait abondé le péché la grâce a surabondé.
Voilà pourquoi il a ainsi commencé. Comme un pédagogue divin chevronné, il se met dans la peau des ignorants, pour leur répondre avec une érudition pleine de prudence céleste. Car si là où a abondé le péché, la grâce a surabondé, que devrons-nous en conclure ? Que nous demeurions dans le péché pour qu’abonde la grâce ? Si la miséricorde se penche sur les délinquants, si la grâce est généreuse envers les pécheurs, si la libéralité divine est amie des injustes, que dire du chemin pénible des vertus que nous devons parcourir; que dire du dur labeur que nous devons nous imposer pour atteindre la sainteté; que dire des souffrances que nous devons supporter, pour porter le joug de la conservation de l’innocence au milieu des méchants ? Que les crimes humains se multiplient, pour que la bonté céleste pullule ? Faisons les maux ----comme il le dit lui-même---pour que viennent les biens ? Demeurons dans le péché, pour que la grâce abonde ? Le même qui pose la question fournit la réponse : Certes non !
Car, nous qui sommes morts au péché, comment vivrions-nous encore en lui ! Quand il dit : Certes non !, il voue à l’exécration la compréhension que les insensés ont de cette phrase, et le sens qu’ils lui donnent. Le médecin ne met pas ses soins à améliorer la maladie, mais la santé; il ne se réjouit pas à cause de la putréfaction ou à cause des maladies, mais à cause de la seule santé. De la même façon, Dieu qui, à cause de la grandeur de la plaie, a utilisé la puissance et la vigueur de la médecine, n’a pas procuré Sa grâce au péché, mais à l’homme. Il n’a pas versé l’ondée de Sa pitié pour multiplier les péchés, mais pour les exterminer. Que personne, absolument personne ne rende grâce d’avoir été guéri , en voulant que demeurent les blessures ! Il est ingrat envers le Médecin, et hostile à toute cure, celui qui brûle toujours d’être soigné, mais qui ne désire jamais être guéri;
et qui implore la surabondance de la grâce de Dieu sur ses péchés, parce qu’il veut les rendre plus abondants encore. Misérable est celui qui, par un tel désir, ambitionne d’être coupable en recherchant le pardon. Il faut fuir comme la peste cette démence, mes frères, qui, même après la cure, est retenue captive par l’amour des maladies, car la rechute est souvent mortelle.
Quand il dit : Nous qui sommes morts au péché, il parle ici de la figure du temps présent, parce qu’il dit que nous sommes morts au péché; mais il ne dit pas que le péché est complètement mort en nous. Car même si, chez les saints et les fidèles, le péché en acte est mort, il continue à vivre, et il exerce encore sa fureur sur notre mort. Le péché en lui-même mourra en nous quand la corruption aura revêtue l’incorruptibilité, quand le mortel sera devenu immortel, et quand sera accomplie la parole : Mort, où est ton aiguillon ? Enfer, où est ta victoire ? L’aiguillon de la mort est le péché.
Il vit pour le péché –comme il le dit par la suite--- celui qui se rend l’esclave des concupiscences. Et il sert comme un misérable qui est traité à coup de fouets celui qui se soumet à ses vices, qui succombe aux crimes en une continuelle et malheureuse captivité. Il donne le nom de nature au péché; et se sert de la maladie, qui n’est qu’un accident, comme il le ferait d’une œuvre ou d’un bienfait du Créateur.
oEt c’est pourquoi, pour réfuter l’ignorance de ces gens-là, il ajoute ces mots : Ne savez-vous pas que nous tous qui avons été baptisés dans le Christ Jésus, nous avons été baptisés dans sa mort ? Nous sommes ensevelis avec lui par le baptême dans la mort. Que les fidèles écoutent et qu’ils comprennent! Les trois jours de présence du Seigneur dans le tombeau sont représentés, dans le baptême, par la triple immersion. Pour que les re-nés se réjouissent d’être ressuscités avec le Christ, par la nouveauté de la vie, s’ils ne le sont pas encore corporellement. Que l’homme en son entier soit le domicile des vertus, lui qui avait été autrefois un réceptacle des vices.
Comme il dit :
Pour que, comme le Christ est ressuscité des morts pour la gloire du Père, nous marchions, nous aussi, dans la nouveauté de la vie. Tout ce que le Christ possède en fait de vertus qui Lui appartiennent en propre, Il le réfère à son Père. Et l’homme, qui ne possède rien de lui-même, s’applique à ne revendiquer pour lui-même que de devoir au Christ sa propre résurrection. En disant : Marchons dans la nouveauté de la vie, ces paroles ne font que confirmer ce que nous avons déjà dit : Que tout l’être se métamorphose, dans sa vie, sinon encore dans son corps. Qu’il se comprenne lui-même, et qu’il domine les éléments celui qui, jusqu’ici, servait les éléments par ignorance. Qu’il prodigue ses biens pour la gloire celui qui, auparavant, pillait les biens d’autrui. Et celui qui exauçait les désirs illicites de la chair, qu’il méprise maintenant les licences corporelles. Et celui qui jusqu’à présent, s’efforçait de corrompre l’innocence, qu’il meure pour l’innocence, afin de conquérir une gloire plus qu’humaine . . Quel besoin y a-t-il d’ajouter autre chose ? Si, à partir du vieil homme, un nouveau est déjà apparu, qu’il change l’abime des vices en une fontaine de vertus. Jusqu’à la fin de ce passage, voici ce qu’il enseigne, voici ce qu’il démontre : Il pourra vivre avec le Christ, il pourra régner avec le Christ celui qui fait sienne l’innocence du Christ ressuscité, qui imite Sa vie, qui s’efforce de se remplir de Sa sainteté Quand il dit : Pour que soit détruit le corps de péché, on détruit les actes du corps, non la substance ; par des actes réels, non en imagination, car l’homme veut périr au péché, non à Dieu. Saint Paul dit :
Considérez que vous êtes morts au péché et que vous vivez pour Dieu. Et celui qui dit : Que le péché ne règne pas dans votre corps mortel, s’efforce, avec une grande bonté, de restituer à l’homme la liberté céleste. Il dit encore : Que le péché ne domine pas en vous ! Il n’a pas dit : Qu’il ne vienne pas à vous ! Qu’il ne vous tente pas ! Qu’il ne vous séduise pas ! Mais qu’il ne règne pas, qu’il ne domine pas! Qu’il guerroie à la gloire du triomphateur; qu’il se batte et succombe au triomphe du vainqueur. Et que se désole entre temps la domination impie du péché, qui se voit privée par ses esclaves de toute sa sécurité, et foulée aux pieds. Et que le cruel tyran gémisse d’être enchaîné aux pieds de ses captifs.
Et que l’ennemi antique déplore d’avoir été traîné au triomphe de ceux dont il avait triomphé pendant si longtemps.
114ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue Le retour à la maison est toujours doux et cher au voyageur; et le temps rend de plus en plus enchanteurs les appartements de la maison paternelle. Il en est de même pour moi. Pendant le temps libre que me laisse la préparation des sermons, le retour aux lectures des textes des Apôtres me procure un plaisir de plus en plus suave. Une contrainte religieuse nous force souvent à parler d’autres sujets que ceux qui avaient été annoncés, et nous rend incapable de suivre dans le détail un plan logiquement élaboré. Car l’ordre dans lequel il faut présenter la doctrine doit être réglé de façon à ce que l’exposé d’un point ne nuise pas à l’exposé d’un autre. écoutons donc ce que le bienheureux Apôtre dit aujourd’hui .
Que dit-il donc ?
Nous avons péché (allons-nous pécher?) parce que nous ne sommes pas sous la loi mais sous la grâce. Certes non ! Cette interrogation, mes frères, condamne l’ignorance de ceux qui, prisonniers de la pratique séculière de la loi, sont incapables de saisir les vertus dont bénéficient gratuitement les chrétiens; et ceux que la kyrielle de préceptes légaux a rendus rebelles. Ils avaient été sclérosés par l’observation de rites vidés de leur sens, qui ne se survivaient que dans la pompe extérieure des cérémonies, et dans des dons qui ne visaient qu’à ce qui est convenable ou profitable. Et quand le temps aura expulsé la loi, comment celui qui rend un culte à Dieu selon la loi se trouvera-t-il rejeté par la loi ? Juif, qu’as-tu que tu n’as pas perdu ?
Si tu l’as perdu, pourquoi te glorifies-tu comme si tu ne l’avais pas perdu ? Où est le temple, où est le prêtre, où est le sacrifice, où est l’encens ? Où sont tes purifications, où est la ferveur de tes cérémonies qu’il n’était pas permis d’omettre ? Mais tu as raison de te faire circoncire pour être Juif, parce que tu as été sectionné de tous les biens ci-haut cités. Car il est écrit : Malheur à tout homme qui n’observera pas tout ce qui est écrit dans le livre de la loi. Si celui qui n’a enfreint la loi qu’une fois est maudit, combien de fois sera-t-il maudit celui qui sera convaincu de n’avoir obéi à aucune loi ?
Nous avons péché (!) (allons-nous pécher?) parce que nous ne sommes pas sous la loi mais sous la grâce ? C’est comme s’il disait :
Frères, nous avons péché (!) parce que nous ne sommes pas demeurés sains pendant la cure. Nous avons péché (!) parce que, après avoir été guéris, nous avons abandonné le feu, le fer et les médicaments. Malheureux malade, qui, après la cure, ne veut pas guérir l’instrument de torture. Que dire de plus, mes frères ? Est-ce qu’il guérit celui qui demande et attend le jugement du malade ? Une humeur froide fait allumer le feu dans le corps, et un froid glacial, tout en faisant grelotter, provoque et engendre un plus violent incendie. Alors le malade, pour combattre la flamme qui lui brûle les veines et le fait haleter, attend avec impatience qu’on lui donne de l’eau froide, ignorant que si on la lui donnait, le chaud serait éteint par le chaud, et que l’incendie serait alimenté par le froid. La loi, donc, attend et soutient la volonté de l’homme. L’homme empêtré dans les bagages du péché, la loi ne parvenait pas à le faire obéir aux commandements. La loi ne parvient pas à affranchir du péché son dévot, mais le lie par le crime de la prévarication.
Et c’est pourquoi il ajoute : Ne savez-vous pas qu’en vous offrant à quelqu’un comme esclaves pour obéir, vous devenez les esclaves du maître à qui vous obéissez, soit du péché pour la mort, soit de l’obéissance pour la vie ? Quand nous parlons de la loi, pour quelle raison, mes frères, nous déclare-t-il que l’homme a été l’esclave du péché ? Ou du péché pour la mort, ou de l’obéissance pour la vie. Parce qu’il avait dit plus haut : Que le péché ne domine pas en vous, car vous n’êtes pas sous la loi mais sous la grâce.
Ceux, donc, qui sont sous la loi, sont rabaissés et incurvés par l’empire du péché; et ils ne pourront, les pauvres, être libérés de leur honteuse servitude que si la grâce leur est envoyée, sans mérite de leur part. Je rends donc grâce à Dieu parce que vous avez été des esclaves du péché.
Rend- il grâce à Dieu comme quelqu’un qui se réjouit que l’homme ait été esclave du péché ?
En aucune façon. Il rend grâce non parce que nous avons été les esclaves d’un maître si cruel, mais parce que nous ne sommes plus soumis à son empire. Son intention apparaît clairement plus loin : Vous vous êtes soumis du fond de votre cœur à cette forme de doctrine qui vous a été transmise. Libérés du péché, vous êtes devenus les esclaves de la justice. Nous avons obéi selon le bon plaisir de Celui qui nous a appelés, non selon le nôtre, parce que notre libre arbitre était encore tenu captif. Vous avez obéi du fond du cœur à cette forme de doctrine. A laquelle ? A celle de l’Evangile, évidemment, où un nouveau genre de liberté ne rejette pas le service mais le transforme, parce que le service divin est préférable à une liberté indisciplinée et présomptueuse.
Vous êtes devenus les esclaves de la justice. Cet esclavage, mes frères, n’enchaîne pas, mais affranchit.
Il n’avilit pas, mais comble d’honneurs. Il éponge la tache de l’esclavage, mais ne l’imprime pas au fer rouge. Comment ne pas voir quelque chose de divin là où l’esclavage est repoussé par l’esclavage, où une fondation est mise en fuite par une autre fondation, où la mort met à mort la mort, où la perdition est guérie par la perdition, et, pour tout résumer en une formule lapidaire, où toute l’adversité est terrassée par l’épée de l’adversité elle-même.
Je le dis humainement à cause de la faiblesse de votre chair. Car comme vous avez autrefois présenté vos membres comme des esclaves de l’impureté et de l’iniquité en vue de l’iniquité, offrez maintenant vos membres comme des esclaves de la justice en vue de la sanctification. Quand il dit cela, il montre la grandeur de sa piété, car il compare la doctrine évangélique à des choses si basses, pour ne pas dire ignobles. Quand il impose et ordonne à l’esclavage autant de sainteté qu’elle a eu autrefois d’impureté, autant de justice aujourd’hui que d’iniquité autrefois. Cette comparaison semble, mes frères, absurde et indécente, puisqu’elle souhaite que le degré de gloire corresponde pour l’homme au degré d’ignominie. Et plaise à Dieu que le degré soit le même ! Et comment la fragilité humaine pourrait-elle servir Dieu autant qu’elle a servi le monde, autant le ciel que la terre, autant les vertus que les vices ? L’homme misérable en son entier, est adonné à la chair, est préoccupé par les choses de la terre de façon telle qu’il ne laisse rien en lui qui vaille pour la vie éternelle, qui lui permette de se consacrer aux biens divins. La puissance de la concupiscence corporelle l’Apôtre Paul, dans un passage, l’a présentée d’une manière adaptée aux consciences humaines. Il l’a exprimée dans des termes qui convenaient, pour que les membres humains se mettent au service de la justice et de la pureté avec la même volonté, la même véhémence et avec la même démence avec lesquelles ils se sont livrés à l’abrutissement des vices. Il exige probablement peu de choses ou rien du tout celui qui désire s’en aller après la perte de sa propriété; et il enlève toute excuse celui qui commande d’être payé en retour pour ses grandes faveurs par des choses faisables et ordinaires. Donne donc, donne ô homme, à Dieu autant que tu as accordé à la chair et aux vices. Et pourquoi ne te dois-tu pas d’abord à Dieu avant de te devoir aux vices ? Et cela Dieu ne veut l’obtenir que de ton seul amour.
Il continue : Quand vous étiez esclaves du péché, vous étiez libres par rapport à la justice. Maintenant que vous avez été libérés du péché, vous êtes devenus esclaves de la justice. Autrefois, esclaves du péché, aujourd’hui, esclaves de la justice. Voici que par l’Apôtre, l’esclavage à succédé à l’esclavage.
Montre maintenant que le temps de la liberté est un temps de rébellion. Le péché donnait autrefois la fausse illusion d’être libre à celui qu’il maintenait pitoyablement captif. Maintenant, la grâce t’appelle esclave toi que, pour te libérer, elle adopte comme fils de Dieu. La parole du Christ est donc accomplie qui disait : Celui qui veut être maître, qu’il serve. Il est bienheureux cet esclavage qui engendre une domination éternelle. L’autre liberté nous avait fait récolter des souffrances et une honte insupportables. Quel fruit ces choses vous-ont-elles rapporté ? Vous en rougissez aujourd’hui. Car leur fin est la mort. Voilà la récompense avec laquelle elle honore l’esclavage diabolique. Pour que la mort termine la vie en commençant la punition. Mais ceux qui servent le Christ, mes frères, après s’être joués de la mort avec l’aumône, sont transférés à la vie perpétuelle de la sainteté. La fin du Christ ne reçoit pas de fin, parce que cette fin ne tue pas l’homme mais le parfait.
P.S. Nous lisons dans la Bible de Rome : Pécherons-nous parce que nous ne sommes plus sous la loi ? (Rom. 6,15) Pierre Chrysologue dit : Nous avons péché. Et il se sent obligé d’expliquer qu’après être passés de la loi à la grâce, les chrétiens ont effectivement péché, et il en donne les raisons.
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115ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(« Ignorez-vous, mes frères, que la loi s’impose à l’homme tout le temps qu’il vit ? »)
En touchant en cadence les cordes de la lyre davidique avec la petite verge d’ivoire de l’intelligence spirituelle, ce sont vos âmes et vos cœurs qui m’ont servi d’instrument. Nous avons présenté les vérités fondamentales de l’évangile pour mettre vos sens en éveil. Nous croyons devoir revenir à l’enseignement de l’Apôtre, pour qu’une disposition en trois parties de la doctrine ecclésiastique contienne et présente la discipline du salut. Car même une chanson repose les âmes d’un travail épuisant. De la même façon, l’autorité évangélique repose et ranime l’esprit après un dur labeur; et la vigueur apostolique ne permet pas à nos sens de s’écarter du droit chemin et de divaguer. Voici le texte de saint Paul que nous avons choisi de suivre phrase après phrase .
Ignorez-vous mes frères, ---car je parle à des gens qui connaissent la loi—que la loi s’impose à l’homme tout le temps qu’il vit ? Et il apporte une comparaison : Car la femme qui vit sous un mari est liée par la loi tant que vit son mari. On l’appelle adultère si elle va avec un autre homme. Mais quand son mari est mort, la loi la libère de son mari. Vous voyez, mes frères, le magnifique exemple du magistère céleste du bienheureux Apôtre. Avec des arguments juridiques, il déclare révolu le temps de loi, comme l’est le mariage après la mort d’un conjoint. Toute la prérogative de la loi, il l’anéantit par le merveilleux exemple du mariage. Et c’est avec raison que la loi est comparée à un mariage charnel, elle qui n’a pas contracté avec la Synagogue une union spirituelle. Car quand la Loi a reçu la Synagogue pour qu’elle observe la discipline, pour qu’elle engendre avec fécondité de saints rejetons, pour qu’elle soit la promotrice de la pudeur, la gardienne de la chasteté, pour qu’elle conserve le secret sacré et vénérable des épousailles spirituelles, pour l’unité mystique de l’hyménée céleste, elle a trouvé en elle la marre boueuse d’une prostituée. La Synagogue va à l’encontre d’un si grand homme, i.e, de la Loi, non renommée par ses mœurs, non ornée des bijoux des vertus, non recouverte du voile enflammé de la pudeur virginale, mais avec des regards lascifs, une démarche provocante, dégingandée, ne cherchant qu’à séduire, et toute confite en feintes et en tromperie. Un tel mari, après l’avoir vue, l’a méprisée de toute son indignation, l’a repoussée loin de sa présence, et l’a maudite en portant sur elle un jugement de condamnation. Mais elle ne rougit pas d’avoir été dédaignée, et ne se corrigea pas d’avoir été méprisée;
mais elle se jeta tête première dans les lupanars des idoles, et préféra subir l’infamie de la fornication et encourir le crime d’adultère, plutôt que d’avoir en horreur ses passions honteuses.
C’est donc en connaissance de cause que le bienheureux Prophète se lamente sur elle, en disant : Sion, ville fidèle, comment es-tu devenue une prostituée ? Saint ézéchiel emploie presque tout un livre pour raconter son adultère. Voilà pourquoi, mes frères, dans l’évangile, quand une femme adultère a été accusée devant le Seigneur par les scribes et les docteurs de la loi, le Seigneur a détourné Sa face et L’a penchée vers la terre, pour ne pas voir le crime qu’Il aurait du punir s’Il l’avait vu. Et Il a préféré, mes frères, écrire le pardon sur le sable plutôt que de la condamner dans la chair. C’est précisément cette Synagogue adultère que l’Apôtre s’efforce de rappeler à l’union avec le Christ; et il ne souffre pas que ses écarts de conduite passés n’apportent aucun retard. Celle qui avait été à bon droit été appelée adultère du vivant de son mari, parce qu’elle avait cohabité avec un autre homme, n’abandonnera plus la loi si elle recourt à l’Auteur de la loi. Mais elle mourra à la loi, à laquelle elle avait été légalement adjugée, pour vivre pour la grâce et ressusciter par le pardon, celle qui avait été maltraitée et mise à mort par la loi. Ensuite, quand elle déclare que la mort de son mari l’a affranchie du droit qu’il avait sue elle, elle témoigne par ce qui suit que c’est elle qui est morte plutôt que son mari, car ce n’est pas la loi qui meurt à l’homme, mais l’homme à la loi. Il ne va pas au-delà de la loi mais fait défection à loi celui que le commandement fait trébucher.
écoute ce qui vient après : C’est pourquoi, mes frères, il faut que vous aussi vous soyez morts à la loi. Et il ajoute avec raison : Par le corps du Christ. Car la loi tient étroitement attaché le coupable; elle écroue celui qui mérite une punition; elle punit et met à mort le criminel . Celui donc qui, par le corps du Christ, est exempt et délivré de tout crime, meurt avec joie à la loi, afin de vivre pour l’innocence et la grâce. Pour que vous apparteniez à un autre, celui qui est ressuscité des morts. A un autre. Il est devenu Lui-même un autre quant Il a changé notre corruption en incorruptibilité , et quand Il a transporté la mortalité dans la gloire de l’immortalité. Pour que nous fructifiions pour Dieu. Compagnons de la nature céleste par le Christ, non pour la terre mais pour Dieu; non pour la mort, mais pour la vie. Et il affirme que le fruit est référé à Dieu, non à la chair. Quand nous étions dans la chair, les passions des péchés, qui étaient par la loi, opéraient dans nom membres pour que nous fructifiions pour la mort. Quand il dit : Quand nous étions, il indique un temps révolu : pendant que, placés dans la seule chair,- -- ou plutôt pendant que nous ouvrions les portes toutes grandes à la chair, ---- nous étions forcés d’apprécier, de faire et de vouloir seulement ce qui se rapporte à la chair, selon ce mot de l’Apôtre :
Ceux qui sont dans la chair ne peuvent pas plaire à Dieu. Quand nous étions dans la chair, les passions des péchés qui étaient par la loi. Je dirai comme l’a dit le Seigneur : Si la lumière qui est en toi est ténèbres, quelle obscurité il doit y avoir!
Si par la loi, les passions des péchés dominent les membres humains, que feront par elles-mêmes les passions, qui obsèdent l’homme, dès sa naissance, pour son malheur et son châtiment ! étant engendré ainsi, les angoisses le dépriment à sa naissance, les peines l’affligent. Ce sont les passions, mes frères, qui affaiblissent l’enfance, qui trahissent le jeune âge, qui affolent l’adolescence, qui accumulent les chagrins sur la tête des adultes et des vieillards. Ce sont les passions qui sont les compagnes de toute la vie de l’homme, pour le faire chuter, comme un ennemi qui apporte le trouble.. En les prohibant, la loi nous les remet en mémoire; en les écartant, elle les amplifie; en les condamnant, elle nous les rend plus chères. Et celles que l’ignorance cachait, la science les produit au grand jour. Et comme les épines vont en s’accroissant quand elles sont fauchées, de la même façon les passions pullulent quand elles sont émondées par la loi, parce que, fixées intérieurement dans la racine de la chair, elles se fortifient. . La loi a à l’intérieur d’elle-même une culture de la foi assez juste, mais elle n’en tire pas profit; et, en excitant la chair, elle amène la racine de la chair humaine à produire un fruit de mort. Les passions des péchés qui étaient par la loi opéraient dans nos membres pour que nous fructifiions pour la mort.
L’instrument ,qui avait été donné pour nous conduire à la vie, les passions le revendiquent pour elles-mêmes en nous, pour produire un fruit de mort. Ayant été blessés à mort de cette façon, nous sommes affranchis de la loi de la mort par la grâce du Christ; et nous découvrons en nous le Combattant qu’est l’Esprit Saint, le Vainqueur des vices. Et les passions repoussées à l’extérieur frappent à la porte, séduisent et provoquent, mais concourent à la gloire de nos triomphes. En nous, c’est en nous qu’ Il désire vaincre Celui qui a daigné milité en nous pour établir Sa domination, comme Il l’a dit. Libérés de l’esclavage de la chair, servons donc dans la nouveauté de l’Esprit, parce que la vraie domination est l’esclavage de la sainteté du Seigneur. Car le vieil homme et la lettre ancienne ont corrompu et perdu toute la discipline.
116ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(« Que dirons-nous donc ? Que la loi est un péché ? ») A toutes les fois qu’un hymne inspiré résonne à l’unisson dans l’église, dans des modes différents, il pacifie et délecte l’oreille par sa douceur enchanteresse. De la même façon, est exposée la même doctrine divine et céleste, de façon différente, mais par un Seul Esprit, et dans un seul et même sens; et joyeusement et avec une grande suavité, elle découvre et révèle le sacrement de la science évangélique. Et c’est pourquoi, après la mélodie prophétique et les miracles étonnants des vertus du Christ, revenons aux épitres de l’Apôtre. Le contenu de la lecture d’aujourd’hui est le suivant : Que dirons-nous donc ? La loi est-elle un péché ? Absolument pas. Mais je n’ai connu le péché que par la loi. Car je n’aurais pas connu la concupiscence si la loi ne m’avait dit : tu ne convoiteras pas. L’occasion s’étant présentée, le péché par le commandement a opéré en moi toute la concupiscence. Vous avez entendu, mes frères, de quelle maladie l’humaine condition souffre sans le Christ. L’humaine condition que la fragilité humaine, sans la grâce, maintenait captive; que la loi armait pour perpétrer des crimes au lieu de l’en détourner; qui n’avait entendu, qui n’avait connu que ce qu’il fallait pour commettre le péché, non pour le vaincre. Je n’ai connu le péché que par la loi. Ne pas connaître les vices est une grande faveur; les connaître, un danger; mais il est réservé à la vertu de les vaincre. Un roi vaillant et fort va à l’encontre de ses ennemis à une grande distance, prévenant ainsi les attaques surprise, maintenant élevé le moral de ses soldats, et empêchant l’ennemi de venir troubler la paix de ses concitoyens. De la même façon, l’âme généreuse, par la grâce du Christ, passe au travers des misérables passages étroits de son corps, et prévient ainsi tous les crimes. Elle piétine les vices, voue les crimes à l’extermination, pour qu’ils ne puissent pas tromper le fisc par des fausses déclarations; pour qu’ils ne puissent pas corrompre les esprits par la fraude. Elle les terrasse pour qu’ils ne désunissent pas les cœurs sans intelligence et miséreux, pour qu’ils ne versent pas d’huile sur le feu, par la passion et le sang. Et pour qu’ils ne vexent pas , par toutes sortes de passions différentes, les membres faibles par nature. Ce que le feu est à un champ de céréales, les vices le sont au corps humain. On en triomphe le plus surement en les séparant; on les tue en les ignorant; et ils s’évanouissent fort heureusement en n’en tenant pas compte. Car s’ils émergeaient à l’esprit et aux sens, s’ils affleuraient jusqu’à l’âme, s’ils pénétraient à l’intérieur de tous les membres, ils engendreraient et fomenteraient un incendie inextinguible. Et à moins qu’une ondée céleste n’irrigue les cœurs, ne se répande sur les esprits, n’arrose les membres, tout ce qui en est de la force humaine est soumis, et réduit en cendre chaude. La loi est-elle un péché ? Nullement. Mais je n’ai connu le péché que par la loi. C’est comme s’il disait : L’or n’est pas de l’avarice, mais je n’ai connu l’avarice que par l’or. Le vin n’est pas l’ébriété, mais je n’ai connu l’ébriété que par le vin. La beauté du corps n’est pas la concupiscence, mais c’est la beauté de la forme qui me ravit, et me conduit au péché de concupiscence. Ces choses ne sont donc pas par elles-mêmes mauvaises, car elles ont été créées par Dieu pour l’utilité, le salut, et la joie du genre humain. Mais elles sont pour nous une occasion de péché. L’avare accuse donc l’or; l’ivrogne le vin; le débauché et l’efféminé attribuent leur ruine morale à la beauté corporelle. De la même façon, la loi qui avait été donnée aux hommes pour leur salut, -- qui est par elle-même céleste et sainte, -- a concouru, par l’homme, à la ruine et à la misère de l’homme., comme le prouve l’Apôtre par les paroles suivantes : La loi est donc sainte, et le commandement saint, juste et bon. Ce qui était bon n’a donc pas entraîné l’homme à la mort. Mais le péché, qui est la cause principale de la mort, qui avait fragilisé et abâtardi la nature humaine, et qui l’avait rendue encline au péché et aux vices. Ce qui se cachait, ce qui rôdait à la façon d’un ennemi dans le corps humain, la loi l’attrape, le produit au grand jour, en prêchant à l’homme l’innocence, la sainteté, la justice, la vertu et la foi; en dénonçant les vices, les fautes et les crimes. Mais l’homme a commencé à entendre parler des vertus, à vouloir les acquérir, mais n’a pas pu y parvenir. Il a commencé à détester les vices et à les suivre . Il a haï les péchés, mais les a commis. Il a eu lu les crimes en horreur, mais les a cultivés. Et ce n’est que très tard, qu’il a réalisé qu’il était un esclave enchaîné. Il a compris qu’il était asservi à une mauvaise racine, et il a commencé à crier : Malheureux, qui me délivrera du corps de cette mort? Et il répond : La grâce de Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur. Après avoir entendu cela, il commença à rechercher sa liberté par son Auteur, le salut par le pardon, et à espérer recevoir la vie par la seule grâce. Car il a longtemps ignoré comment il se faisait que l’innocence était difficile , que la justice était laborieuse, la sainteté harassante, les vertus ardues, la foi remplie de périls. Il ne savait pas pourquoi les délits étaient si florissants, pourquoi les crimes croissent quant on les fauche, pourquoi les vertus flétrissent quand on les cultive. La loi a expliqué, la loi a enseigné, la loi a mis en pleine lumière que les crimes prennent possession de l’esprit humain par le péché, et que les vertus siègent dans les sens humains par Dieu.; et que les délits ne peuvent être graciés tant que le péché, l’auteur des délits, n’aura pas été désamorcé. C’est le Christ qui l’efface, comme l’atteste saint Jean-Baptiste par ces paroles : Voici l’agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde. Sans la loi, le péché était mort. J’avais vécu sans la loi, mais quand le commandement est arrivé, le péché a repris vie. Et moi, je suis mort, et il s’est trouvé que ce commandement qui m’avait été donné pour la vie m’a conduit à la mort. Car le péché, par l’occasion que lui a donnée le commandement, m’a séduit et tué par lui. Le péché était mort, non parce qu’il était mort, mais parce qu’on l’ignorait. Et c’est en employant le mot au sens propre qu’il dit que le péché a revécu, car il était enseveli dans notre ignorance. Ce n’est pas le commandement qui a repris vie pour le péché, mais le péché pour le commandement, quand il fait un prévaricateur de celui qui était un pécheur, un contumace d’un coupable; quand il transforme un déserteur en rebelle. C’est donc en connaissance de cause que l’homme s’exclame être mort, quand il apprend d’où il a été mis à mort, pourquoi, et par qui . A quel point le péché est un tyran cruel, nous l’avons déjà vu. Il m’a séduit par le commandement, et m’a tué par lui. Parce qu’il a tendu un piège avec ce qui devait nous procurer le salut; parce qu’il a fait de la cure une maladie; parce qu’il a changé l’instrument de santé en une plaie fatale; parce qu’il a converti la vie elle-même en un glaive mortel. Il m’a séduit par le commandement et m’a tué par lui. Et comment, après avoir été tué, pouvait-il pourvoir à lui-même, puisqu’il était mort ? Qui pouvait venir au secours de celui qui avait été tué, si ce n’est le Christ qui avait réparé la vie, en étant tué? Qui, par sa mort, a expié, pour le mort, la peine du talion. Il a détruit la mort, et l’a fait apparaître contumace, elle qui a osé couver les commandements pour en faire éclore les châtiments pour les pécheurs; qui a osé attenter au Juge lui-même; qui a osé envahir et occuper l’Auteur lui-même de l’innocence. C’est donc en toute justice que la mort est morte; et en moi, ce n’est pas moi qui vit, mais c’est le Christ qui vit, agit, règne et commande.
117ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(les deux Adam)
Le bienheureux apôtre Paul rapporte aujourd’hui que deux hommes ont donné au genre humain un commencement : Adam et le Christ. Deux hommes semblables par le corps, mais de mérite différents. Par la disposition des membres du corps, absolument semblables, mais dissemblables par leur origine . Le premier homme, Adam, a été fait une âme vivante; le nouvel Adam a été fait comme un Esprit vivifiant. Le premier Adam a été créé par ce nouvel Adam, de qui il a reçu l’âme, afin de vivre. Le second Adam s’est façonné Lui-même, étant Lui-même son propre Créateur, Lui qui ne pouvait attendre la vie d’un autre, mais qui, à Lui seul, accorderait libéralement la vie à tous. Le premier Adam a été formé du vil limon de la terre; le Nouveau procède du précieux sein de la Vierge.
Dans le premier Adam, la terre est changée en chair; dans le Second, la chair est promue à la divinité.
Quel besoin y a-t-il d’en dire davantage ? Celui-ci est l’Adam qui a placé Son image en l’homme quand Il l’a façonné. Il est l’Adam qui a assumé le nom et la nature du premier Adam, de peur qu’Il n’éprouve la perte de celui qu’Il avait fait à Son image. Le premier Adam et le Nouvel Adam. Le premier a un commencement; le Nouveau n’a pas de fin. Parce que celui qui est arrivé en dernier est véritablement premier, selon Ses propres paroles : Je suis le premier et le dernier. Je suis le Premier, c’est-à-dire que Je suis sans commencement. Je suis le Dernier parce que Je n’ai pas de fin. Le spirituel n’est pas venu en premier, mais ce qui est animal. Ensuite seulement est venu le spirituel. La terre existe avant les fruits, mais la terre n’est pas plus précieuse que les fruits. La terre exige des gémissements et du labeur, les fruits procurent généreusement la santé et la vie. C’est avec raison que le Prophète se glorifie d’un tel fruit par ces paroles : Notre terre a donné son fruit. Quel fruit ?
Celui de qui il dit ailleurs : Du fruit de ton ventre je placerai quelqu’un sur ton trône.
Le premier homme vient de la terre et est terrestre; le second homme vient du ciel et est céleste. Où sont ceux qui veulent équiparer la conception et l’enfantement de la Vierge aux accouchements des femmes, quand l’un vient du ciel, et l’autre de la terre ? L’un vient de la puissance divine, l’autre de la faiblesse humaine. L’un est tout entier dans la tranquillité de l’Esprit divin, dans le repos du corps humain, et l’autre dans les passions du corps humain. Le sang s’est tu, la chair s’est extasiée, les membres se sont assoupis, et le palais de la Vierge s’est immobilisé dans la contemplation céleste, jusqu’à ce que l’Auteur de la chair revête un habit charnel, devienne un Homme céleste, qui ne rendrait pas seulement la terre à l’homme, mais lui donnerait aussi le ciel. La vierge conçoit, la Vierge enfante, et elle demeure vierge. Elle est donc une chair qui a fait l’expérience du pouvoir infini de Dieu, non des douleurs de l’enfantement. En ignorant les affronts portés à sa pudeur, elle a obtenu, en enfantant, une augmentation de l’intégrité de sa virginité . Elle a plutôt été un témoin ou une spectatrice de l’enfantement, celle qui n’a éprouvé aucune douleur en enfantant. Et celle qui est mère d’une façon nouvelle s’étonne de participer à des sacrements célestes, comprenant très bien que la façon dont s’est déroulée cette naissance n’a rien de commun avec les naissances habituelles. Si un mage reçoit le don de reconnaître que c’est Dieu qui naît ainsi, et s’il Le confesse en L’adorant, imaginez ce que doit penser et croire un chrétien.
Mais écoutons ce qui suit : Tel est le terrestre, tels sont les terrestres; tel le céleste, tels les célestes. Comment ceux qui ne sont pas nés comme Il est né pourront-ils devenir semblables à Lui ? En ne demeurant pas comme ils sont nés, mais en demeurant jusqu’au bout comme ils sont re-nés. Voilà comment le sein de la fontaine virginale féconde les actions secrètes de l’Esprit par l’ajout de sa lumière. Pour que les terrestres que l’origine limoneuse avait plongés dans une condition misérable , elle les enfante à la vie céleste, et les conduise à la ressemblance de leur Auteur. Donc, nous qui sommes re-nés, qui sommes déjà réformés à l’image de notre Créateur, accomplissons ce que prescrit l’apôtre. Comme nous avons porté l’image du terrestre, portons l’image du céleste. Il était fatal que, pétris de terre, nous ne puissions pas aspirer aux choses célestes; que, nés de la concupiscence, nous ne puissions pas éviter la concupiscence; que, conquis par des maîtres vicieux, nous soyons forcés de subir la honte de la luxure; que, accueillis dans l’habitacle de ce siècle, nous ayons été captifs des maux.
Mais déjà re-nés à l’exemple de notre Seigneur, comme nous l’avons dit, nous que la Vierge a conçus, que l’Esprit a vivifiés, que la pudeur a portés, que l’intégrité a enfantés, que l’innocence a nourris, que la sainteté a instruits, que la vertu a exercés, que Dieu a adoptés comme Ses fils, portons Son Image dans son intégralité, par la ressemblance absolue avec notre Auteur. Ressemblance non par la Majesté, qu’Il est seul à posséder, mais par l’innocence, la simplicité, la mansuétude, la patience, l’humilité, la miséricorde, et la concorde, par lesquelles vertus Il a daigné nous devenir semblable. Que cesse la démangeaison pestilentielle des vices; que soient vaincues les séductions mortelles des péchés; que la fureur des crimes soit exécrée;
que son origine soit étouffée; que se retire des sens toute la suie de la pompe séculaire; que soit arraché des esprits le mirage de la cupidité mondaine.
Que soit désirée la pauvreté du Christ, qui possédera dans les cieux les richesses éternelles.
Que toute la sainteté de l’âme et du corps soit conservée, pour que l’image de notre Christ soit portée et rayonne en nous non dans sa grandeur naturelle, mais par nos actes conformes aux siens. L’Apôtre affirme ce que nous venons de dire par ces mots : Je dis cela frères parce que la chair et le sang ne peuvent pas posséder le royaume des cieux.
Voilà comment est prêchée la résurrection de la chair, parce que là, la chair sera possédée par l’Esprit. Ce n’est pas la chair qui possédera l’Esprit, comme il apparaît clairement par ce qui suit : La corruption ne possédera pas non plus l’incorruptibilité.
Tu vois que ce n’est pas la chair qui dépérit, mais la corruption; non l’homme, mais la faute; non la personne, mais le crime; non Dieu, mais l’homme. Vivant en présence de Dieu, il se réjouit d’avoir obtenu la cessation des péchés.
Il faudra présenter un sermon consacré uniquement au sujet de la résurrection, mes frères, car il ne convient pas de traiter en passant, et en conclusion, de ce qui nous transporte dans les temps éternels et dans la vie perpétuelle.
118ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(la résurrection ) Tout l’espoir de la foi chrétienne repose sur la résurrection des morts. Pour que personne n’ose en douter, et parce qu’elle bénéficie de l’autorité de l’Apôtre et des exemples des êtres créés, nous vous avons fait lire à haute voix aujourd’hui, tout au long, ce qu’en dit saint Paul,--- à quoi notre sermon n’a rien pu trouver qu’il puisse ajouter. Mais , parce que votre charité exige toujours le secours de notre ministère , c’est avec une joie débordante que je ferai pénétrer en vous plus profondément cette vérité, avec l’ardeur de la résurrection elle-même. Mes frères, il est toujours agréable de traiter de la résurrection, et c’est toujours un plaisir d’en entendre parler. S’il n’est jamais agréable de mourir, la pensée de vivre éternellement nous réjouit Que la résurrection soit toujours dans notre bouche, que notre esprit en attende toujours parler, pour que s’éloigne de nos sens, avec ses lamentations, la mort qui, avec sa terreur, obsède constamment nos sens. Car le cultivateur chante les récoltes fertiles et les repas rassasiants, pour ne pas ressentir la sueur et le labeur inhumain du soc de la charrue . De la même façon, le matelot marque le rythme en pensant au port et aux bénéfices, pour ne pas redouter les écueils et les naufrages. Le soldat célèbre aussi avec la trompette son butin de guerre et ses triomphes, pour ne pas avoir peur des blessures, et ne pas redouter les glaives. Qu’avec son esprit, sa bouche, ses yeux, le chrétien regarde, contemple, chante la résurrection, pour qu’il puisse mépriser et fouler aux pieds toute la peur de la mort. La mort, mes frères, est la souveraine du désespoir, la mère de l’incrédulité, la sœur de la corruption, l’ancêtre de l’enfer, l’épouse du diable, la reine de tous les maux. Elle combat le genre humain d’une haine insatiable, envoyant devant elle le désespoir pour murmurer à l’oreille de tout un chacun, dans le but de le persuader : « Homme, pourquoi cette perte de temps ! Voici que vient ton impératrice, la mort. Elle va retourner ton âme au néant, ta chair à la pourriture. Avec les années, elle va consumer tes os, pour faire en sorte que tu n’existes plus après la mort, toi qui n’existais pas avant de naître. Rends-toi donc ce que tu te dois à toi-même avant la mort, toi qui, à n’importe quel moment, est sur le point de mourir à toi-même. Consacre l’enfance aux jeux, l’adolescence aux plaisirs, la jeunesse aux voluptés, donne-moi ta vieillesse, pour que, désespéré sans raison, tu ne te crois pas frustré de tout espoir. » Après le désespoir, la mort envoie sa fille l’incrédulité, qui menace ainsi : « Tu disposes de la vie comme si tu ne devais jamais mourir, comme si tu pouvais échapper à la mort . Homme, la foi te trompe. Tu crois en une foi qui, pour t’enlever les biens présents, t’en promet des futurs; et qui, pour t’enlever les choses qui existent avant la mort, te fait espérer je ne sais quels biens invisibles après la mort. Qui vient de là-bas ? Quel est le sage qui croit dans des promesses séculaires jamais tenues ? Oh! oui, mange et bois. Mange et bois, car tu mourras demain. » La troisième sœur de sa perversité, la corruption, elle la lance avec une telle fureur qu’elle accapare le regard de l’homme, l’attire à elle, le maintient les yeux rivés sur les tombeaux. Elle montre les bagnes, elle démontre que les siens gisent là, immobiles, enchaînés. Et pour épouvanter les sens des hommes en poussant la peur au paroxysme, elle verse la putréfaction, elle fait sortir le pus, elle répand la puanteur, et proclame que, par elle, a été donnée pour un seul corps d’homme, une quantité innombrable de vers carnivores. Qu’est-ce qui empêche les chrétiens de croire au désespoir et à l’incrédulité ? Voilà quelles sont les batailles que nous livre la mort. Avec ses chefs, avec ses conseils, avec ce genre de combat, elle captive, dévaste, tue tous ceux que la nature conduit à la vie présente. Elle guide les rois, trahit les peuples, repousse les Gentils. Elle n’a jamais pu être achetée par les richesses, fléchie par des prières, attendrie par les larmes, vaincue par aucune puissance. Ils se sont trompés, mes frères, ceux qui ont écrit sur le bien de la mort. Faut-il s’en étonner ? Les sages du monde se croient grands et illustres, eux qui ont persuadé aux simples que ce qui est le mal suprême est le bien suprême. C’est avec raison que l’Ecriture dit d’eux : Malheur à ceux qui disent que le mal est le bien et le bien le mal. Malheur à ceux qui donnent le nom de lumière aux ténèbres, et de ténèbres à la lumière ! Et en vérité, qui n’ont-ils pas pu tromper, qui n’ont-ils pas aveugler eux qui ont mis leur soin à faire croire aux imprudents que vivre est un mal et que mourir est un bien ? Mais, mes frères, la vérité déloge ces mensonges, la lumière les met en fuite, la foi les repousse, l’Apôtre les condamne, le Christ les détruit, qui, en rendant le bien à la vie, expose, condamne, exclut le mal de la mort. C’est ainsi que commence l’Apôtre : Je vous fais connaître, mes frères, l’évangile que je vous ai prêché, que vous avez reçu, dans lequel aussi vous vous tenez, par lequel vous êtes sauvé. Vous devez tenir ce que je vous ai enseigné, à moins d’avoir cru pour rien ? Je vous ai d’abord transmis en premier lieu ce que j’ai aussi reçu, que le Christ est mort pour nos péchés, qu’il a été enseveli et qu’il est ressuscité le troisième jour selon les écritures. La libéralité divine enrichit celui qui est voué à la vie, non à la mort. Quel bien pourra recevoir quelqu’un s’il n’est plus là pour le recevoir ? Dans lequel vous vous tenez. De toute évidence, c’est celui qui se tient debout qui vit, car celui qui est mort est toujours couché. Par lequel vous êtes sauvé. Si quelqu’un meurt, il périt. Est donc sauvé celui qui vit toujours. Vous devez tenir ce que je vous ai enseigné, à moins que vous n’ayez cru pour rien ? Mes frères, celui qui croit qu’il n’est né que pour mourir, non seulement croit sans cause, mais c’est sans cause qu’il a vécu. Homme, qu’est-ce qui en toi n’apparaît pas pour disparaître ? Et ce qui disparaît, ne revient-il pas ? Le jour se lève le matin, et réapparaît de nouveau le matin suivant. Il est donc enseveli dans la nuit, et resurgit de nouveau le matin. Le soleil naît à chaque jour et meurt à chaque jour. Il ressuscite à chaque jour. Les saisons s’en vont quand elles périssent; elles revivent quand elles reviennent. Donc, o homme, si tu ne crois pas, si tu ne donnes pas ton assentiment à la loi, si tu n’acceptes pas ce que tu entends, crois-en au moins tes yeux, accorde ta foi aux éléments qui te prêchent constamment la résurrection. Bien entendu, si ces choses sont de loin inférieures, celles qui sont dans tes mains, et qui revivent de ta mort par ton œuvre, que du moins elles t’enseignent que tu peux être ressuscité par l’œuvre de Dieu. Va à la semence, selon l’enseignement de l’Apôtre. Prends le froment sec, sans sensation, sans mouvement. Sillonne et creuse la terre, construis un tombeau, ensevelis-y le froment. Observe de quelle façon la mort le fait dépérir, comment l’humidité le gonfle, comment la pourriture le corrompt. Et quand il est parvenu à tout ce que vous insinuaient plus haut le désespoir, l’incrédulité, et la corruption, c’est alors que, par le bas, il revit dans le germe, il est pubère dans l’herbe, il se fait jeune dans la tige, et atteint sa maturité dans le fruit. Il resurgit dans la même genre et dans la même espèce que tu déplorais l’avoir perdu. Pour que, o homme, le blé ne t’enseigne pas tant à manger qu’à comprendre, à travailler qu’à croire. Taisons le reste. D’où est venue la mort, quand, comment et par qui, le bienheureux Apôtre l’enseigne en un exposé divin clair et limpide. Homme, reçois la foi, car elle est donnée gratuitement. Crois en la résurrection, car Celui qui la promet ne demande pas d’argent en retour.
119ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(« Ne savez-vous pas que ceux qui courent dans le stade… »)
Ce n’est pas uniquement par la doctrine de la loi, mais aussi par des exemples tirés de ce monde que l’Apôtre nous exhorte à faire tous les efforts nécessaires pour remporter la couronne de la gloire céleste. Car, voici ce qu’il dit entre autres choses, comme votre dilection l’a déjà entendu. Savez-vous que ceux qui courent dans un stade, tous courent, mais qu’un seul remporte le prix de la victoire. Et il ajoute : Courez de façon à remporter le prix. Selon un exemple terrestre, beaucoup courent dans le stade, comme le dit l’Apôtre, mais un seul remporte le prix de la victoire, c’est-à-dire, celui qui a le mieux couru. Il en est de même dans le stade de la vie présente : beaucoup courent, mais un seul remporte la couronne de la victoire. Les Juifs courent par la loi, les philosophes par leur sagesse creuse, les hérétiques par leur fausse interprétation de la révélation, et les catholiques courent par la vraie prédication de la foi. Mais, parmi tous ces gens, un seul reçoit la couronne de la victoire, le peuple catholique, qui, après avoir entrepris la course de la foi, tend vers le Christ pour parvenir à la palme et à la couronne de l’immortalité. Les Juifs, les philosophes et les hérétiques courent en vain, parce qu’ils ne cheminent pas sur la voie droite de la foi. A quoi peut bien servir aux Juifs de courir par l’observation de la loi s’ils ignorent l’Auteur de la loi ? Les philosophes courent, eux aussi, par la vaine sagesse du siècle, mais leur course est superflue et inutile, parce qu’ils ignorent la vrai sagesse du Christ. La vraie Sagesse de Dieu est le Christ, qui ne brille ni par les mots ni par la longueur des périodes, mais qui est accueillie par la foi qui vient du cœur.
Les hérétiques courent aussi par leur profession de foi empoisonnée, par leurs jeûnes et par leurs aumônes. Mais ils ne peuvent pas parvenir à la couronne de la victoire, parce qu’ils ne courent pas dans le chemin de la foi. Leur fausse foi ne mérite pas de recevoir la récompense de la vraie foi.
L’Apôtre manifeste cela ailleurs quand il dit : Même si je distribuais tous mes biens aux pauvres, même si je livre mon corps au feu pour y être brûlé, si je n’ai pas la charité, rien ne me profite. Car il n’a pas la charité du Christ celui qui ne croit pas au Christ en toute fidélité.
L’Apôtre fait donc bien d’ajouter ces paroles : Courez donc pour la remporter. Nous devons donc courir par la course de la foi, dans les commandements de Dieu, dans les œuvres de justice, pour que nous puissions parvenir à la couronne de la vie éternelle. L’Apôtre nous montre ensuite de quelle façon nous devons courir par ces mots : Le lutteur, dans les jeux publics, s’abstient de tout. Eux font cela pour une couronne corruptible, nous pour une couronne incorruptible. Voyez par quels exemples l’Apôtre nous invite à la couronne de l’immortalité promise.
Les lutteurs terrestres qui veulent vaincre s’imposent une diète sévère, boivent modérément, s’éloignent de tout ce qui est impur. Ils poussent la chasteté jusqu’à s’interdire les relations avec leurs épouses. Ils comptent ne pas pouvoir vaincre autrement qu’en conservant leurs corps chastes et pudiques. Et pour un tel travail, que reçoivent-ils d’autre qu’une toute petite couronne, qui est vile et corruptible. Si donc quelques-uns s’imposent un tel effort pour une couronne corruptible, ne devons-nous pas, à plus forte raison, être prêts à supporter les travaux les plus pénibles, nous à qui est promise une récompense céleste et la couronne de la gloire éternelle ?
La lutte que nous avons à livrer n’est pas une mince affaire . Nous avons à nous battre contre les esprits de malice, contre le diable et ses anges. Nous nous battons contre l’injustice, contre l’impiété, contre la malice, contre l’impureté et contre les diverses séductions des péchés.
Et si nous remportons la victoire dans le combat, nous recevrons autant de couronnes que nous aurons vaincu de crimes.
Elle est donc grandiose cette lutte, qui se donne en spectacle au Seigneur Lui-même. Le Seigneur nous regarde combattre, et Ses anges aussi. C’est sur la terre que nous vainquons, mais c’est dans les cieux que nous recevons la récompense de la vertu. Les saints martyrs, placés au plus fort du combat, n’ont pas vaincu seulement les vices des péchés, mais la mort elle-même; et ont remporté les trophées de l’immortalité. Le premier à sauter dans cette arène de lutte à été le Seigneur notre Sauveur. Il a combattu et a vaincu, pour nous donner un exemple de combat et de victoire. En discutant de ces choses avec vous, nous enfouissons dans vos cœurs la semence du bon combat, comme si nous avions découvert que vos cœurs ont été labourés par la charrue de la justice.
Cultivez donc la parole que nous avons semée en vous, pour que ce qui a été semé puisse germer. Que Dieu, par Sa visite, par la rosée de Sa piété, vous arrose. Et qu’Il donne la croissance à nos semences, pour que les gerbes de vos mérites, que vous ramasserez, produisent du cent pour un.
120ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(« Ne vous conformez pas à ce siècle »)
Le Christ aujourd’hui, déclare que les Apôtres sont comme du sel : Vous êtes le sel de la terre. Que personne ne s’irrite si nous frottons, de manière à les broyer, les paroles du bienheureux Paul, qui sont comme des grains du divin sel. Nous pourrons ainsi découvrir le sens de ce qui se cache à l’intérieur. Les grains de sel encore entiers pétillent lorsqu’en descendant dans les veines, ils sont fragmentés en infimes parties. Il en est ainsi des épitres de saint Paul. Elles présentent un sens simple au lecteur occasionnel. Mais elles fournissent une science profonde à ceux qui reviennent avec empressement à ce qu’ils avaient déjà lu attentivement.
L’Apôtre dit aujourd’hui : Ne vous conformez pas à ce siècle. Est-ce que tu penses qu’en parlant ainsi, l’Apôtre nous exhorte à ne pas nous conformer aux figures des éléments ? Nous invite-t-il à ne pas imiter les rois des Perses qui, se prenant pour des dieux, se représentaient les deux pieds posés sur le globe , pour qu’on pense qu’ils le foulent aux pieds ? Tantôt, le tête munie de rayons lumineux, de peur qu’on les prenne pour des êtres humains, ils empruntaient la figure du soleil. Tantôt, ils s’implantaient des cornes sur la tête, comme s’ils se désolaient d’être des mâles, et se transsexualisaient en lune. Tantôt ils revêtaient les formes variées des astres pour perdre la figure de l’homme, sans acquérir aucune lumière céleste. Ces choses proviennent de la vanité mondaine, et les sages les fuient autant qu’ils s’en moquent.
Quand l’Apôtre dit : Ne vous conformez pas à ce siècle, il sanctionne la vie du monde, dénonce les mauvaises mœurs, condamne les coutumes dépravées. Il fustige les désirs pervers, réprouve la luxure , repousse, met en fuite, répudie toute la pompe des vanités mondaines. Mais ce qu’il dénonce d’une façon toute particulière, il l’indique dans le détail au début de son Epitre. Il y représente la figure du monde dans les vices suivants : Remplis de toute iniquité, malice, fornication, avarice, méchanceté, pleins d’envie, d’homicides, de contention, de ruse, de malignité, critiqueurs, détracteurs, hostiles à Dieu, contumaces, entêtés, orgueilleux, inventeurs des maux, désobéissants à leurs parents, sans maîtrise d’eux-mêmes, sans amour, sans miséricorde ,et qui après avoir connu la justice de Dieu ne l’ont pas comprise. Ceux qui agissent ainsi sont dignes de mort. Non seulement ceux qui font ces choses, mais ceux qui approuvent ceux qui les font. Frères, vous avez entendu ce qu’est la forme du siècle, vous avez appris à quoi elle ressemblait, vous avez vu sa figure. Si on peut détecter une forme, et non plutôt un monstre informe là où la face des êtres est effacée par la confusion des crimes; là où, par l’adultère avec les péchés, toute la figure du monde est dissoute; où par les maladies des délits, l’image du Créateur est enlevée; où l’homme est enseveli dans les vices; où fourmillent les crimes du corps putréfié; où l’homme est le sépulcre de l’homme; où ce n’est pas un homme que l’on aperçoit dans l’homme, mais un cadavre. C’est donc à cette forme que l’Apôtre nous interdit de nous conformer, et à cette figure qu’il nous défend de nous configurer. Il ne permet pas que nous soyons semblables à cette similitude, mais il nous réforme d’après la forme de Dieu; il nous rappelle à la ressemblance du Christ, en disant : Mais réformez-vous dans la nouveauté de votre sens.
Ce qui veut dire que vous soyez rénovés dans vos sens par le Christ, après avoir rejeté la figure de ce monde. Et après avoir jeté loin de vous toute la difformité de la vielle image, réduisez votre forme à celle du Sauveur. Pour que la nouveauté de vos sens resplendisse dans vos actes, et que l’homme céleste chemine sur la terre avec une démarche céleste. Il expose clairement en quoi consiste la forme du nouvel homme : Comme dans un seul corps, nous avons plusieurs membres, tous les membres n’ont pas tous le même acte. Ainsi nous sommes, à nous tous, un seul corps dans le Christ, tous et chacun les membres les uns des autres. Ayant cependant des dons différents selon la grâce qui nous a été donnée. Il agit comme un corps en investissant en commun dans un acte céleste, pour la vie surnaturelle. C’est la sainteté des mœurs qui maintient l’union entre les membres, et leur harmonie. Le pied, poussé par un orgueil insensé, ne confond pas son travail avec celui de l’œil; l’œil ne convoite pas le travail du pied. Mais, pour que les membres se contentent des dons de sainteté que leur a donnés le Bienfaiteur, qu’ils croient que ce que fait un membre appartient à tous les membres. Car il ne peut pas se sentir laissé pour compte le membre qui est honoré dans tout le corps.
Voici comment l’Apôtre dépeint les actes propres aux membres, et les membres propres aux actes : Que celui qui enseigne, enseigne dans la doctrine, celui qui exhorte dans l’exhortation, celui qui distribue qu’ils le fasse dans la simplicité, celui qui préside avec sollicitude, celui qui prend pitié, dans la joie. Que la charité soit sincère. Détestant le mal, adhérant au bien, nous honorant réciproquement, bénins les uns envers les autres, actifs non paresseux, fervents spirituellement, servant Dieu, joyeux dans l’espérance, patients dans la tribulation, fidèles à la prière, participant aux mémoriaux des saints, pratiquant l’hospitalité. Bénissez, ne maudissez pas. Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent, pleurez avec ceux qui pleurent. Faisant le bien non seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes. Ne vous vengez pas vous-mêmes, mais permettez à la colère d’exister. Si ton ennemi a faim, nourris-le. S’il a soif, donne-lui à boire. Ne sois pas vaincu par le mal, mais vainc le mal par le bien.
Un peu plus haut, mes frères, l’Apôtre nous a présenté les membres des vices. Il nous révèle maintenant les membres des vertus, pour que le corps céleste, solidifié par de tels membres, fortifié par de tels nerfs, puisse facilement remporter les batilles du monde, être supérieur au démon dans les conflits. En vivant comme l’Apôtre l’a enseigné, ne terrasse-t-il pas le monde ? Ne broie-il pas la chair ? Ne triomphe-t-il pas du démon ? Ne devient-il pas l’égal des anges ? N’est-il pas plus grand que le ciel ? Il est certainement plus grand que le ciel, car le ciel ne se meut pas de lui-même; il obéit. Il ne fait rien librement, mais il sert toujours nécessairement, parce qu’il lui a été ordonné une fois pour toutes de servir. Il se garde sans tache, non par ses propres forces, mais par un travail harassant. Bien qu’il ne mérite aucune punition, il ne se qualifie pas pour la récompense. Mais l’homme, pétri de boue, en triomphant de la tache terrestre, en résistant aux tendances héréditaires, en surmontant les passions de la chair, s’élève au-dessus du ciel, et s’envole vers le siège lui-même de la Déité. Et c’est ainsi qu’il devient plus grand que le ciel, surpasse les anges par les mérites, même s’il ne les surpasse pas par la nature.
Le prouve cela l’Apôtre qui, après avoir remporté une victoire insigne, sur terre, est entré dans le premier ciel, a traversé le second, et a mérité de parvenir jusqu’au troisième. Et cela, en toute justice, car il devait monter aux cieux le premier celui qui, par la parole et par l’exemple, a enseigné aux hommes à pénétrer dans les cieux. Oui, il sera plus grand que le ciel celui qui vaincra comme l’a enseigné Paul. Il sera plus brillant que le soleil celui qui ne permettra pas à la nuit des vices de l’obscurcir. Oui, il sera plus lumineux que la lune celui qui ne tempère pas les ténèbres par une lumière ténue, mais qui repousse toute la nuit du monde par la splendeur éclatante de ses mérites. Il ne sera pas semblable à la lune qui, lorsqu’elle paraît de jour, éprouve une grande perte de sa clarté, mais grâce à la lampe continuellement allumée de ses bonnes actions, il persistera dans la clarté de la lumière surnaturelle. Il ne connaîtra pas comme la lune une obscurité mensuelle, mais demeurera dans la charité continue de Dieu. Et si elle est grande celle qui mitige la nuit, combien plus grand sera celui dont la vie n’aura rien reçu de la nuit. Je ne dis rien des étoiles, parce que les saints resplendiront dans le ciel par les vertus, comme le ciel par les étoiles, au dire de l’Apôtre : Vous êtes la lumière du monde. Brillez comme des luminaires dans le monde. Et pour tout dire en un mot, le ciel, le soleil, la lune, les étoiles passeront, selon la parole de Dieu, mais le juste demeurera dans la clarté continuelle de Dieu.
Je voudrais, mes frères, commenter et expliquer chaque parole de l’Apôtre Paul, mais parce qu’un sermon trop long engendre l’ennui et le dégoût, et parce que nous ne pouvons pas plus longtemps taire les vertus évangéliques, qu’il plaise à votre charité que je mette fin au commentaire présent en abrégeant le sermon. Que Dieu grave dans vos saints sens et ce que nous avons dit et ce que nous avons tu.
121ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(Lazare et le mauvais riche) Vous avez entendu, mes frères, comment finit la pauvreté et quel sot est réservé aux richesses. Voici les paroles du Seigneur : Un homme était riche, et se vêtait d’habits de pourpre et de lin très fin, et festoyait magnifiquement chaque jour. Et il y avait un mendiant du nom de Lazare, recouvert d’ulcères, qui gisait à sa porte, désirant assouvir sa faim des miettes qui tombaient de la table du riche. Et personne ne lui en donnait. Mais même les chiens venaient lécher ses ulcères. Il arriva que le pauvre mourut, et il fut porté par les anges dans le sein d’Abraham. Le riche mourut lui aussi, et fut enseveli dans l’enfer.
Voyez, mes frères, le déplorable renversement de fortunes ! Les anges emportent le pauvre; l’enfer engloutit le riche. Mes frères, voyez comment la mort du pauvre a vaincu toute la vie du riche; et l’élévation du pauvre, à elle seule, transcende toute la gloire et toute la pompe du riche. Pourquoi le cénotaphe jette-il de la poudre aux yeux ? Pourquoi la pompe des funérailles ment-elle ? Pour la cérémonie funèbre du riche, toute la cité se déplace, et va, comme le veut la coutume, à l’encontre du cadavre. Le pauvre, lui, avance seul. Deux misérables comme lui le portent sur leurs dos. Pas quatre porteurs, comme c’est la coutume pour un mort, mais deux pour un seul brancard, comme s’ils avaient été forcés de porter malgré eux un fardeau qu’ils auraient hâte de déposer. C’est en toute justice que les anges président aux funérailles divines de celui à qui ont été refusés, avec la plus grande cruauté, les témoignages les plus élémentaires de bienfaisance humaine. La tourbe lugubre des serviteurs et des esclaves fait cortège au cadavre du riche. La multitude des anges précède, en chantant, le grabat du pauvre. Dans un tombeau de marbre et un habit somptueux git, enfermé, le corps du riche. La chair du pauvre se repose dans ce qu’il y a de plus naturel, la terre. Et le lieu où il réside lui fait ignorer la morsure des vers. Il prévient même, en se décomposant, les exhalations pestilentielles. Mais demandons-nous, mes frères, quelle à été la faute du riche, quel crime il a commis, quelle action malfaisante l’a livré aux supplices de l’enfer avant d’avoir été jugé et condamné; et pourquoi tous les siècles, à l’instigation du Juge lui-même, ont-ils chanté les louanges du pauvre. Un homme était riche, et se vêtait d’habits de pourpre et de lin très fin, et festoyait magnifiquement chaque jour. Et il y avait un mendiant du nom de Lazare recouvert d’ulcères qui gisait à sa porte, désirant assouvir sa faim avec les miettes qui tombaient de la table du riche. Les richesses sont-elles par elles-mêmes mauvaises ? Et les vêtements sont-ils condamnables aux yeux de Dieu en eux-mêmes et par eux-mêmes ? Les banquets sont-ils blâmables par eux-mêmes, de façon à non seulement être privés de la récompense des biens, mais à mériter la punition de tous les maux ? Ou la mendicité est-elle par elle-même si approuvée par Dieu et si sainte, les ulcères sont-ils si sacrés par eux-mêmes qu’ils méritent d’être emportés par les mains des anges dans le sein d’Abraham ? N’y aurait-il pas lieu de s’étonner si Abraham, qui était riche, méprisait quelqu’un parce qu’il était riche ? Comme le dit la Genèse : Abraham était très riche. Et celui qui était son semblable dans la possession des biens de la terre, il le réprouverait et supporterait qu’il soit puni ? D’autant plus que la parabole ne dit pas un mot des vertus pratiquées par le pauvre, ni des vices supposés de ce riche. Pourquoi donc Abraham accueille-t-il le pauvre dans son sein et repousse-t-il le riche ? Ou comment les richesses ont-elles innocenté Abraham et condamné l’autre riche ? Comment ont-elles pu promouvoir Abraham jusqu’à en faire le repos de tous les bienheureux, et précipiter l’autre riche dans le gouffre de tous les maux ?
Pour que mon sermon ne vous tienne pas plus longtemps en suspens, et pour ne pas vous fatiguer en différant la solution , hâtons-nous de répondre à la question. Abraham, mes frères, n’a pas été riche pour lui, mais pour le pauvre. Et il s’appliqua non pas à posséder des richesses, mais à les conserver. Il mit tout son zèle à cacher ses richesses dans le sein du pauvre, beaucoup plus que dans ses greniers, comme le lui enseignait sa règle de vie. Lui-même voyageur en pays étranger, il a peiné constamment pour que l’étranger ne se sente pas étranger. Demeurant lui-même sous une tente, il ne souffrit pas qu’un passant demeurât sans toit. Banni de son pays, sans domicile fixe, il pratiqua toujours l’hospitalité envers les sans-patrie. Il fut le seigneur et la patrie de tous. Car il savait que sa position n’était pas celle d’un usurpateur, d’un accaparateur, mais d’un dispensateur de la largesse divine; qu’il avait à venger les opprimés et libérer les captifs. Pour délivrer ceux qui allaient être mis à mort, nouveau combattant, il s’est adjugé lui-même à la mort. La pitié a toujours été plus chère que sa vie. Quand Abraham reçoit un visiteur, il ne s’assoit pas, il sert. Il n’était pas le convive de son hôte, mais son serviteur. A la vue d’un visiteur étranger, il oubliait qu’il était un seigneur. Il apportait lui-même les plats, et, plein d’anxiété, il imposait un travail supplémentaire à sa femme déjà passablement affaiblie par l’âge. Et lui qui s’en remettait à ses serviteurs pour lui-même et ses biens, quand il s’est agi d’un étranger à recevoir, il osa à peine s’en remettre à son épouse avant de l’avoir éprouvée. Que dire de plus, mes frères ? Son hospitalité était si sainte, toujours préparée par de saintes mains, qu’elle a invité Dieu-Lui-même, qu’elle L’a forcé à devenir son Hôte.
Il est venu chez Abraham, au repos des pauvres, Il vient là où l’on reçoit les pauvres, Lui qui déclarera plus tard que c’est Lui qui est reçu dans le pauvre et l’étranger, quand Il dira : J’avais faim, et vous m’avez donné à manger. J’avais soif, et vous m’avez donné à boire. J’étais étranger, et vous m’avez reçu. Ce n’est donc pas sans raison qu’Abraham reçoit tous les saints dans le repos, et qu’il remplit le rôle de dispensateur de la béatitude céleste. Parce qu’en recevant toujours ici-bas les étrangers et les pauvres, il a mérité de recevoir Dieu avec les anges, de voir Dieu dans sa tente comme un hôte, le Dieu qui avait toujours été son Pourvoyeur. Et, en toute vérité, mes frères, il se serait trouvé peu heureux si, dans la gloire céleste, il avait été privé du pieux devoir de l’hospitalité. Et il se contenterait de jouir des seuls dons divins, lui qui se croirait cruel, s’il refusait les biens humains à quiconque ?
Abraham, mes frères, va toujours à l’encontre de ceux qui arrivent de loin; il invite courtoisement ceux qui passent tout droit; et ceux qui refusent, il les force à venir à sa table, en allant jusqu’à les supplier. Pour ses visiteurs, il prélève toujours le veau gras de son troupeau; et par ses propres mains ou les mains de son épouse, il le dépose sur la table, offre toujours les pains que la politesse ne permettait pas de présenter froids ou secs.
Mais cet autre riche, prisonnier des richesses, esclave des biens matériels, entravé par ses revenus, n’a qu’un sépulcre que la pompe mondaine rend ignoble, où ni l’œil ni l’oreille ne trouvent rien de pieux. Ce n’est pas une personne, ce n’est pas un pauvre, mais la Miséricorde qu’il a méprisée, quand il a dédaigné Lazare gisant à sa porte. Une âme cruelle nourrissait des entrailles de fer dans des banquets exquis, revêtue d’habits soyeux, de pourpre ou de lin fin. Dieu, le Scrutateur impartial du salut humain, désirant l’amollir, ne jette pas à sa porte Lazare, mais la fonderie de sa piété. Je dis fonderie à cause de ses entrailles de fer. Le mendiant Lazare est donc placé devant des yeux impies; et, pour que le riche puisse donner, il voit ses profits s’accroitre de plus en plus. Mais le riche, plus dur que le diamant, dépensait honteusement ou enterrait cruellement toute l’augmentation du profit que Dieu donnait, pour que le riche fasse l’aumône au pauvre.
Mais Dieu, ne voulant pas se taire mais interpeller et avertir le riche, lui montre que le pauvre affamé ne demande que du pain. Pour induire le riche propriétaire à une légère aumône, Il augmente la faim du pauvre. Il désirait assouvir sa faim avec les miettes qui tombaient de la table. Mais le riche, gorgé de mets délicats, les vomissait en éructant en direction du ciel, pour ne pas entendre la voix du pauvre qui gisait par terre. De plus, Dieu, constatant que la bouche d’un plaignant n’avait aucun effet sur qui se bouchait les oreilles, couvrit de plaies tout le corps du pauvre, pour ouvrir le cœur du riche; pour qu’il y ait autant de bouches que de plaies à avertir le riche. Les viscères se dissolvent, les ulcères apparaissent, les blessures s’élargissent, les abcès crèvent et le pus se répand; et toute la chair du pauvre est recomposée pour devenir un spectacle pitoyable; pour que celui que la voix de l’affamé n’a pas ému le soit par les soupirs, les douleurs, les gémissements et l’accumulation de tant de misères.
Mais l’œil superbe et le cœur insatiable du riche dédaignent regarder, entendre ces choses et y compatir. Dieu se demande ensuite comment il pourra arracher le riche à son obstination. Il a disloqué les mains du pauvre de ses épaules pour qu’il n’éloigne pas les chiens du riche, qu’il nourrissait avec ses plaies, pour la plus grande blessure du riche. Et il s’est fait mes frères, un renversement étonnant dans l’ordre de la bienveillance : c’est la mendicité qui a donné, et la cupidité s’est révélée inhumaine.
Le riche n’a pas nourri le pauvre des miettes qui tombaient de sa table; et le pauvre, qui ne possédait rien d’autre, a charitablement nourri les chiens de sa chair. Malheureux riche ! Si tu ne lui as pas donné de pain , pourquoi n’as-tu pas éloigné les chiens ? Mais tes chiens sont plus doux que toi, ou tu es plus cruel que tes chiens, car eux épargnent celui que tu châties. Ils ne s’avancent pas pour le mordre, mais pour l’aider en le léchant; non pour aviver ses plaies, mais pour les nettoyer à la matière d’une éponge. Riche, dans tes chiens, la piété a vaincu la faim; mais en toi, la satiété n’a pas éveillé la pitié. Car ce que les chiens cherchaient à faire en agissant ainsi, le démontre leur comportement que nous observons tous les jours. Car les chiens guérissent leurs plaies en les léchant. Les chiens soignent le pauvre avec un savoir-faire hérité de la nature; et l’homme néglige l’homme, subissant la condamnation de la nature. Il n’est que trop vrai, mes frères, que le riche ne peut même pas donner de miettes, tant il agit sous l’emprise de l’avarice.
Remettons le reste à plus tard, mes frères, parce que nous avons dépassé le temps alloué à la prédication, et que nous traiterons ce qui reste du récit, dans le prochain sermon.
122ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue Mon sermon devrait aujourd’hui rapporter les vertus de saint André, autant que le sujet l’exige. Mais nous nous étions engagé à revenir sur ce qui reste à dire sur le mauvais riche et Lazare, le pauvre évangélique. Que la prérogative de l’apostolat et du martyre de saint André suffise pour justifier sa gloire; et, si vous le voulez bien, accomplissons, avec le secours de Dieu, ce que nous avons promis , et ce que nous vous devons. Sachant que chez le prédicateur aussi bien que chez l’auditeur, la fatigue engendre l’ennui, nous avions remis à plus tard de terminer le commentaire de la parabole, pour que des forces neuves nous permettent d’écouter avec toute l’attention requise la parole de Dieu. Voici ce qui vient après ce que nous avons déjà vu.
Et élevant les yeux alors qu’il était dans les tourments, il vit Abraham de loin, et Lazare dans son sein.
Et élevant les yeux. C’est bien tardivement que le riche lève les yeux, lui qui les abaissait toujours vers la terre. Riche, les yeux que tu lèves, ce sont eux qui sont tes accusateurs. Les yeux que tu lèves n’apaisent pas le Juge, mais L’indigne. Ils ne t’obtiennent pas le pardon, mais la punition.
Ils exigent l’intensification des peines, non leur soulagement. Pourquoi lèves-tu les yeux ? Que réclames-tu encore, riche ? Où regardes-tu, riche ?
Là est Lazare, là est l’accusateur de ton impiété, le témoin de ton crime, l’affirmateur de ta cruauté, Et il cria : Père Abraham, aie pitié de moi !
C’est maintenant que tu le reconnais pour ton père ? Non, tu ne le connais pas pour ton père, Celui dont tu as méprisé la paternité en Lazare. Le Juste se porte maintenant à ta rencontre, Lui qui, alors, parce qu’Il avait pitié de toi, avait permis que Lazare soit accablé de souffrances. Malheureux , que l’Origine elle-même récuse , que l’Auteur lui-même de la lumière condamne. Malheureux es-tu, toi, dont la grandeur du crime ne permet, en jugeant, ni au Géniteur d’avoir pitié, ni au Père de pardonner, ni a l’Amour d’aider.
Que demandes-tu encore, riche ? Riche, tu l’es encore, mais de crimes, non de pièces d’or; mais de châtiments, non de biens. Que réclames-tu, que demandes-tu ? Ce lieu ne reçoit par les demandes, mais la controverse, puisque celui qui souffre demeure dans un autre lieu. Un agit de près, l’autre de loin. L’un murmure à partir du sein, l’autre crie depuis le tartare. L’un exhorte dans le lieu du repos, l’autre se plaint dans le lieu de la peine.
Mais que dit le riche ? Père Abraham, aie pitié de moi !
Il aurait raison de parler ainsi si Lazare, qui réside dans le sein du Juge, n’en occupait pas le cœur.
Il aurait raison de parler ainsi si le juste Lazare ne possédait pas tous les secrets du Connaisseur des cœurs. C’en vain qu’il supplie le Juge, puisque l’innocent confesseur l’accuse. Et c’est en vain qu’il pense que le Juge peut lui venir en aide, quand parle par la bouche du Juge celui qui a souffert tant de maux. Aie pitié de moi, et envoie Lazare. Tu en veux encore à Lazare, dans ta cruauté ? Envoie Lazare.
Où ? Du sein d’Abraham à l’enfer, de la sublimité du trône à la profondeur du chaos, de la sainteté du repos, du si grand silence des bienheureux à la rigueur des tourments. Et envoie Lazare.
D’après ce que je comprends, ce qui le fait souffrir ce n’est pas tant une nouvelle douleur que sa jalousie invétérée : le ciel le brûle davantage que l’enfer. C’est pour les damnés un grand mal, un incendie insupportable que de voir heureux ceux qu’ils avaient auparavant méprisés. Le riche ne dépose pas encore sa malice; la punition a déjà pris possession de lui, puisqu’il ne demande pas d’être conduit vers Lazare, mais qu’il veut que Lazare lui soit amené. Sur ton lit de tortures, riche, Lazare ne peut pas être envoyé, parce que tu ne l’as pas jugé digne d’être admis à ta table. Les sorts sont renversés.
Tu vois la gloire de celui dont du as méprisé le supplice. Il voit maintenant tes tourments, lui qui avait été ébloui par ta gloire terrestre.
Mais voyons mes frères pourquoi il supplie qu’on lui envoie Lazare. Envoie Lazare pour qu’il plonge le bout de son doigt dans de l’eau, et rafraîchisse ma langue. Tu te trompes, riche, cette flamme ne consume pas tant ta langue que ton esprit, non pas tant ton corps que ton cœur. Mais elle n’est encore que la chaleur de ta conscience, non cet incendie extrême qui t’attend et qui demeurera toujours. Car si tout le feu du Juge ultime t’enveloppait, et si la sentence de condamnation te maintenait dans un état de désespoir, tu ne lèverais pas les yeux, tu n’oserais pas parler à ton père, tu n’oserais jamais l’appeler à ta rescousse, tu n’oserais pas intervenir en faveur de tes frères. Car si tout le feu de l’enfer te possède déjà, si la flamme de la géhenne t’encercle déjà, pourquoi désires-tu être soulagé des seules brûlures de ta langue ? A moins que ce soit parce que. pendant que ton cœur palpite sous la flamme de son crime et de sa culpabilité, ta langue brûle, s’enflamme et se consume davantage parce qu’elle a insulté le pauvre en lui déniant le secours de la pitié. C’est la langue qui est jugée d’abord, c’est elle qui goûte et subit d’abord les tourments, puisqu’elle a été la première à déguster les mets exquis et délicieux, à siroter les coupes parfumées. . Elle n’a pas voulu recommander la pitié, elle n’a pas ordonné qu’on exerce la miséricorde, mais elle dérogeait à une loi établie par les autres.
C’est celui-là même qui était revêtu d’habits de pourpre et de fin lin.
Mais qu’est-ce donc qu’un riche ? Le lin fin le défend-t-il contre le feu ? La pourpre résiste-t-elle à l’enfer ? Ces choses-là sont restées sur la terre.
Elles t’ont abandonné. Et toi, maintenant, dépouillé de tout, complètement nu , tu sues et tu as chaud, toi qui insultais autrefois celui qui était vêtu d’une nudité qui l’exposait à toutes les intempéries. Et envoie Lazare pour qu’il plonge le bout de son doigt dans de l’eau. et qu’il rafraîchisse ma langue. Qu’est-ce que c’est donc qu’un riche ? Où sont les torrents de tes pressoirs ? Où sont les greniers agrandis plus par la cupidité que par l’abondance des récoltes, pour affamer le pauvre ? Où sont les bouteilles de vin conservées, pour en priver le pauvre, pendant de longues années, au point d’en perdre le souvenir ? Où sont donc les courbettes de tes serviteurs, leur empressement à te servir, et leurs escadrons ? Toutes ces choses sont disparues pour toi, non pour le crime, car si tu avais seulement donné au pauvre une goutte de ton petit doigt pour étancher sa soif, tu ne souffrirais pas de la soif. Une goutte d’eau t’a rendu sans cœur, et une miette de pain t’a rendu inhumain, choses dans lesquels consistent toute l’alimentation et la vie du pauvre. J’aimerais savoir, riche, si, dans ton châtiment, tu te pardonnes à toi-même, parce que tu ne serais pas parvenu à ces maux, si tu avais soutiré de tes immenses greniers une miette de pain, si tu avais donné une goutte d’eau à tant de souffrances. La chair a besoin de peu : ce que la nature exige, ce qui suffit à la vie. C’est l’avarice qui est cause que le riche entasse de nombreuses et bonnes choses, à son propre détriment et à celui de ses successeurs.
Mais tu dis, riche : Même si je me suis refusé le vin, je demande de l’eau, que l’Auteur lui-même des êtres et la nature ont accordé indifféremment à tout ce qui vit.
Je pense, riche, que tu es allé jusqu’à refuser de l’eau au pauvre, sur qui tu as lancé tes chiens avant qu’il ne franchisse le seuil de ta porte, ou avant qu’il ne s’approche de la margelle de ton puits. Mais qu’est-ce que tu dis, enfin ? Envoie Lazare pour qu’il plonge le bout de son petit doigt dans l’eau, sans apporter l’eau elle-même ?
L’eau est donc toute proche ? Et si l’eau est si proche, pourquoi ne prends-tu pas ce qui est à ta portée ?
Pourquoi ? Parce que c’est en toute justice que tes mains sont devenues percluses, riche, parce que tu as dédaigné de subvenir aux mains de Lazare rendues impotentes par l’épuisement. L’homme doit faire en sorte que ses membres les plus vigoureux portent assistance aux plus débiles. Job qui donnait, mais qui ne rendait pas en retour ce qu’il avait déjà reçu, a dit : J’ai été l’œil des aveugles, le pied des boiteux. J’étais le père des invalides.
Homme, si tu n’as pas d’argent, donne la main au pauvre, car il fait un plus grand acte de miséricorde celui qui conduit par la main à sa table le pauvre chancelant. Il s’est Lui-même donné au pauvre Celui qui s’est incarné pour rendre hommage au pauvre, pour se mettre au service des pauvres. De nouveau, mes frères, remettons à plus tard de compléter l’explication de cette parabole, pour que, dans un troisième sermon, nous puissions commenter la réponse qu’Abraham a donnée au riche.
123ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(3ème sermon sur le Lazare et le mauvais riche)
C’est le propre d’un débiteur qui n’est pas consciencieux de remettre à plus tard le paiement de ses dettes, ou de ne pas honorer ses promesses. Nous avons promis de rendre compte de tout ce qui reste à dire sur le riche qui, en se montrant inhumain envers Lazare, a été encore plus féroce et plus cruel envers lui-même. Ce que le riche a demandé à Abraham, l’ont déjà déclaré le saint évangéliste et notre sermon, autant qu’il l’a pu : Père Abraham, aie pitié de moi et envoie Lazare pour qu’il plonge le bout de son doigt dans l’eau et qu’il me rafraîchisse la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme. Mais Abraham lui répondit : Fils, tu as reçu des biens pendant ta vie. O étonnante piété ! Il appelle encore fils celui dont il voit la dégénérescence, causée par sa propre cruauté. O bonté singulière ! Il appelle encore fils celui qu’il considère comme un autochtone de l’enfer, comme quelqu’un né pour les châtiments, comme quelqu’un qui appartient de droit à la géhenne. Mais il l’appelle fils pour mettre en lumière son impiété filiale, tant que perdure, envers lui, la piété de la semonce paternelle . Tu m’appelles père, je t’appelle donc fils, pour que tu te lamentes encore plus d’avoir perdu ce que te donnait la naissance. Je t’appelle encore fils, pour que tu déplores plus amèrement d’avoir perdu ce que t’avaient donné la grâce et la nature. Cat la douleur de ne rien recevoir de toutes ces choses est moins grande que celle de les avoir perdues après les avoir reçues. Je t’appelle fils pour que tu comprennes que tes souffrances proviennent du jugement qui a été porté sur toi, et non d’une haine aveugle. Je t’appelle fils pour qu’en moi demeure ma patience, et en toi, ta punition.
Mais lui, mes frères, comprend qu’il n’est plus son fils; il admet que c’est de sa faute s’il a perdu le père que la nature lui avait donné. Il aurait prouvé qu’il était le fils d’un tel père s’il avait été miséricordieux, hospitalier, charitable, serviable envers les pauvres. Celui qui ne fait pas les œuvres de son père renie sa parenté, conformément à l’enseignement du Seigneur : Si vous étiez les fils d’Abraham, vous feriez les œuvres d’Abraham ! Celui qui manifeste les œuvres de son père donne la preuve irréfutable de son origine.
Mais que répond Abraham : Mon fils, tu as reçu des biens pendant ta vie. Si le seul crime de ce riche est d’avoir reçu des biens, quel n’est pas le crime de celui qui a usurpé les biens d’autrui ? S’il est si coupable celui qui enterre ses biens, qui ne donne pas libéralement aux autres ce qu’il a reçu, que sera celui qui veille jalousement sur eux, et s’empare du bien d’autrui ? Mes frères, donnons nos biens, s’ils sont vraiment nôtres. Donnons quand même ce que nous pensons nous appartenir. évitons de prendre ce qui appartient à autrui, rejetons ce qui nous est étranger. S’il nous arrivait jamais de prendre quelque chose à quelqu’un, en toute hâte, il faudrait le lui rapporter. De peur que, après avoir laissé tous nos biens ici-bas, nous soyons amenés près de ce riche, pauvres des biens de la terre, et riches de crimes. Qu’il apprenne le riche que les biens qu’il avait reçus ne lui étaient pas dus.
Vous voyez, mes frères, qu’à la parole de saint Abraham, l’âme du riche apparaît au grand jour, son sens pratique est condamné, son intelligence punie, lui qui croyait que tout ce qu’il possédait de la largesse divine, ne lui avait pas été donné mais rendu. Comprenez de quelle façon s’est conduit, de quel cœur a marché celui qui croyait que Dieu était son débiteur, et qui, par ses usures, pensait avoir rendu le Seigneur redevable envers lui. Ignorant que le Seigneur, s’Il descend pauvre sur la terre, remonte riche dans le ciel. Et Celui qui a donné à l’un cinq talents, à un autre deux, à un autre un, n’a pas gagné à la bourse ce qu’Il a donné.
C’est pourquoi il promet de retirer l’intérêt, non de le rendre quand il dit à son serviteur : Serviteur mauvais et paresseux. Si tu avais placé mon argent chez un banquier, je serais venu le reprendre avec les intérêts. Ce riche est encore plus impie parce qu’il n’a pas été miséricordieux envers autrui. Même s’il a reçu des biens, il n’a pas reçu des biens à cause de ses bonnes actions; mais il a reçu indignement des biens pendant qu’il commettait le mal.
Mais revenons à Lazare, et demandons-nous pourquoi Abraham a dit : Et Lazare semblablement a reçu des maux. Le seul fait d’avoir reçu des maux, sans avoir jamais rien fait de bien, suffirait-il à rendre sa vie méritoire, à le faire basculer dans la gloire ? Il est pleinement heureux, mes frères, celui qui croit fidèlement que c’est de Dieu qu’il a reçu les biens et les maux. Bienheureux celui qui rend toujours à Dieu ce qu’il Lui doit. Si il ne le peut pas, qu’il demande en toute humilité que ses dettes soient remises, selon l’enseignement de son Maître : Dites : remettez-nous nos dettes. Bienheureux celui qui paie ses dettes à Dieu, même quand il n’a pas conscience d’en avoir contracté, selon le profond enseignement du Prophète : J’ai restitué ce que je n’avais pas dérobé.
Bienheureux celui qui, pour être excusé, s’accuse toujours devant Dieu, selon cet avertissement de l’écriture : Au tout début de son discours, le juste s’accuse lui-même. S’il est juste, pourquoi s’accuse-t-il ? Parce qu’aucun vivant n’est justifié devant Dieu. L’homme se glorifie peut-être devant l’homme de sa justice, de son innocence, de son mérite. Mais celui qui, devant Dieu, se targue de son innocence, se glorifie de sa justice, n’est point un homme. Voilà pourquoi le pharisien est injuste et pire que le publicain en sortant du temple, car il n’y était pas allé pour prier, mais pour faire étalage de ses actes de justice, pour se les attribuer, pour s’en vanter.
Mais revenons à ce qui reste. Lui, maintenant, est consolé. Toi, tu es tourmenté. Voyez, mes frères, comprenez, mes frères, ce que nous dit l’Ecriture : les lieux étaient différents, mais une seule région, celle de l’enfer, logeait les justes et les injustes. La demeure céleste ne séparait pas encore ceux qui étaient dans le grand chaos. Et même si un abime les isolait, n’était pas encore accordée aux justes l’altitude céleste qui est celle des anges. Une lance enflammée (comme le rapporte le législateur) se déplaçait tout autour de la porte du paradis pour en interdire à l’homme l’entrée. L’entrée de l’enfer était fermée par des portes d’airain, et des montants en fer. pour ne pas permettre d’évasion aux âmes qui, du ciel, étaient tombées là. Car le document manuscrit de la dette paternelle, qui adjugeait tous et chacun à la mort, et que le poinçon pour écrire de la faute et l’encre de la culpabilité conservaient écrit, ainsi que les intérêts de la dette qui couraient depuis tant de siècles, conspiraient au préjudice de la descendance. Personne n’était apte à entrer dans le paradis, à éteindre la flamme placée par Dieu, à ouvrir les portes de l’enfer, verrouillées par le ciel. Personne n’avait ce qu’il faut pour détruire le document écrit de la main d’Adam, qu’un précepte de Dieu, pour le conserver, avait enfermé dans l’arche de la loi. Voilà pourquoi le Seigneur Lui-même S’est banni du ciel pour venir au secours du premier homme, de son serviteur contumace. Le même Seigneur qui avait interdit à l’homme le paradis, qui avait fermé l’enfer, est descendu sur la terre et dans les enfers avec toute Sa puissance, pour éteindre la flamme, pour ouvrir les portes fermées, et abolir le crime de celui qui a été façonné le premier. Voilà pourquoi Il porte le bélier de sa croix quand Il attaque l’enfer, pour fracasser et mettre en pièces les portes d’airain, bardées de fer, du tartare. De Son côté percé, Il a laissé couler de l’eau, pour tempérer la voie du paradis. pour éteindre le feu de l’enfer qui se trouvait à proximité des saints, pour déchirer tout le parchemin de la faute, pour effacer la dette atavique, et pour, en souffrant, remettre la peine qu’Il avait Lui-même imposée. Reconnaissez-le, mes frères, et réjouissez-vous-en.
Après le triomphe du Christ, la prison des saints a été dissoute, et les saints ne devaient plus rien à l’enfer. Cela s’est passé quand le Christ a pénétré dans les enfers pour y libérer les justes, non les injustes. Comprenons, mes frères, tous les bienfaits que le Christ nous a valus. A un point tel que, sans le Christ, personne n’aurait obtenu le salut, puisque, après la séparation d’avec leurs corps, les âmes étaient retenues prisonnières dans les enfers. Béni soit Lazare qui n’avait contracté de dettes qu’envers Dieu, pour ne rien devoir au crime ! Béni soit Lazare qui a ici reçu tant de maux pour posséder là-bas tous les biens !
Et Abraham ajoute ces paroles : Personne ne peut d’ici passer jusqu’à vous; et personne ne peut de là-bas traverser jusqu’à nous. Oui, mes frères, le son de cette voix nous terrifie. Elle nous démontre que ceux qui, après la mort, ont été, une fois pour toutes, envoyés aux enfers dans la prison du châtiment, ne peuvent plus être transférés dans le repos des saints, à moins que, déjà rachetés par la grâce du Christ, ils soient délivrés de cette situation désespérée par l’intercession de la sainte église. Car ce que dénie la sentence du Juge , l’Eglise le mérite, la grâce l’accorde. Mais ce riche implore encore en disant : Père Abraham. Il invoque encore Abraham, lui qui a perdu par sa faute et son père et sa patrie. Père Abraham. Dans sa misère et sa punition, il ment.
Père Abraham, envoyez-le dans la maison de mon père. Donne-t-il vraiment le titre de père à Abraham celui qui s’enquiert du domaine d’un autre père ? A moins qu’il croie n’avoir un père qu’en l’absence de l’autre, qu’il a conscience d’avoir perdu en cette vie en agissant ainsi. Et il pense que la maison de son père est conservée pour lui ;
et là où il voit que le sein du père lui être refusé, il constate que la paix lui échappe encore davantage. Père Abraham, envoie-le.
Qui ? Lazare, bien sûr. Où ? Dans la maison de mon père. C’est bien tard pour le riche de penser à inviter Lazare dans la maison de son père; et il ne l’invite pas parce qu’il a pitié du pauvre, mais pour qu’on ait pitié de lui-même. Il invite maintenant celui-là même que, au temps de son bien-être, il n’a pas reçu, quand il était perclus de douleurs auprès de sa porte. Et sous prétexte de pitié, il veut que Lazare retourne à ses gémissements d’autrefois, tout en sachant qu’il n’avait pas rappelé le miséreux de ses tourments quand il le lui avait demandé. Il avait dit auparavant : Envoi-le-moi. Maintenant il dit : Envoie-le à mes frères. Il se trouble, il s’agite le malheureux pour ne pas voir dans la joie celui qu’hier encore, il considérait malheureux. Envoie-le vers mes frères ! Où ? Dans la maison de mon père. Pourquoi ? Car j’ai là cinq frères. Pour qu’il leur soit un témoignage afin qu’ils ne viennent pas eux aussi dans ce lieu de tortures. De qui peut-il avoir pitié celui qui a été si impitoyable envers lui-même ? C’est avec impudence qu’il présume pouvoir obtenir que les autres fassent pénitence, lui qui fut assez cruel envers lui-même pour ne rien tenter qui lui procurât le pardon. Envoie Lazare dans la maison de mon père, car j’ai là cinq frères. Et tu penses qu’à tes cinq frères Lazare suffirait à lui seul, alors que, pendant si longtemps, les reproches de ses plaies et de tout son corps meurtri n’ont rien pu sur toi ?
Lazare a eu raison de lui répondre : Ils ont Moïse et les Prophètes.
Qu’ils les écoutent ! Laisse Lazare se reposer après tant de labeurs, et toi, supporte les peines qui t’ont été infligées justement. . Dieu depuis toujours voit au salut de tes frères et de tous, non sur ton avis, mais dans sa Providence. Il a donné la loi par Moïse, il a fait le don de la prophétie par Elie. Qu’ils les écoutent donc, s’ils ne veulent pas goûter à tes tourments.
Le riche lui répondit : Non, père Abraham, mais si quelqu’un ressuscite d’entre les morts, ils croiront en lui. Rien n’est plus vrai, mes frères. Celui qui n’a pas voulu croire à Celui qui parle du haut du ciel par la loi; qui n’a pas voulu croire que le Christ viendrait du ciel, ne méritera pas de croire à quelqu’un qui revient des enfers. Le Christ Lui-même, qui est Dieu et notre Seigneur, est venu du ciel vers Moïse; et sur la terre Il a parlé dans un corps terrestre, et avec un corps terrestre est revenu des enfers. Et pourtant, à Celui qui rapportait quels sont les biens du ciel et quels sont les maux des enfers, les tribus israélites, symbolisées par ce riche, ont refusé de croire avec une grande obstination. Ce qu’est le riche, ce qu’est Lazare et quels sont les cinq frères, le temps nous manque maintenant pour l’expliquer. Il ne nous permet pas de révéler le sens spirituel latent de cette histoire . Instruits par le Christ de ce qui attend les justes auprès de Lui-même, et du sort réservé aux injustes dans l’enfer, démenons-nous, courons, en usant de la parole, des œuvres et de la miséricorde, pour que nous puissions saisir les biens surnaturels, et pour que la crainte de l’enfer nous fasse éviter et fuir les maux.
124ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(4ème sermon sur Lazare et le mauvais riche)
Toutes les fois que Dieu nous présente un riche en habits somptueux, toutes les fois qu’Il approche de nous un pauvre couvert de plaies, Il nous donne l’occasion d’exercer la miséricorde, il nous ouvre le stade de la pitié, pour que ce spectacle céleste nous fasse toucher du doigt avec quelle rapidité le pauvre parvient à la palme, et le riche à la ruine.
Un homme était riche. Il était vêtu d’habits de pourpre et de fin lin, et il festoyait splendidement à chaque jour. Et il y avait un mendiant du nom de Lazare qui gisait près de sa porte, désirant assouvir sa faim avec les miettes de pain qui tombaient de la table du riche.
Le riche était vêtu de pourpre, le pauvre de taches livides; le riche de fin lin, le pauvre de haillons; le riche d’or, le pauvre de vermines. Le riche reposait sur son lit de table capitonné en forme de S, le pauvre était couché sur la dure. Le riche éructait sa nourriture, le pauvre exhalait de mauvaises odeurs. Le riche versait le vin, le pauvre ses larmes. Rassasié, le riche jetait ses pains à la poubelle; le pauvre affamé n’avait même pas de miettes de pain. Le riche nourrissait de ses mets ceux qui aboyaient contre le pauvre, le pauvre rassasiait les chiens de ses blessures. Et, pour ne rien dire de plus, nous lisons que tous les biens ont été accordés au riche, et au pauvre tous les maux.
Les adversités n’ont pourtant pas brisé le pauvre, et tout n’a pas été profitable au riche. Loin de là.
La pauvreté a conduit le pauvre à la sagesse, la douleur à la vertu, le mépris à la patience, ce qui est nécessaire à ce qui est volontaire, la faim au jeûne, la soif à la tempérance, la mort à la vie, la peine à la récompense, la terre au ciel, la privation de tout au royaume.
La pourpre a enflé la tête du riche et en a fait un orgueilleux. Le fin lin l’a conduit à la luxure, la richesse à l’inhumanité, l’abondance à l’impiété, les onguents à la lascivité, la splendeur à la cécité, la pompe à la ruine.
La prospérité n’ennoblit pas les veules, et les adversités n’abattent pas les pugnaces . Car ce ne sont ni les richesses ni la pauvreté, mais l’âme, qui conduisent à la reconnaissance ceux qui sont reconnaissants, et à la punition les ingrats. Le pauvre couvert d’ulcères est placé près de la porte du riche. Cet évènement ne s’est pas produit par hasard, mais par un décret divin, pour que le combat qui s’engageait entre le riche et le pauvre demeure un spectacle pour le ciel. Le riche se tenait debout revêtu des armes de sa richesse, et le pauvre était couché par terre revêtu de son corps comme cuirasse, qui n’était qu’une seule plaie. Le riche se régalait de la danse en rond et en chœur de ses serviteurs pendant que le pauvre, dépouillé de sa peau, ne répondait qu’aux stimuli de ses douleurs. Le riche lançait les traits de l’impiété, et le pauvre lui opposait le bouclier de la commisération. Le riche dardait sa cruauté dans la plaie du pauvre, mais le courage du pauvre frustrait l’âme criminelle du riche. Parce que, le corps du pauvre se désagrégeant, la force musculaire était passée dans l’âme, et, la chair foulée aux pieds, le combattant s’était spiritualisé, pour que la cruauté du riche ne puisse trouver où frapper. Dieu avait tout planifié pour que le pauvre soit toujours devant les yeux du riche, et le riche devant les yeux du pauvre, pour qu’ils puissent se secourir mutuellement dans leurs diverses maladies. Le pauvre était malade du corps, le riche de l’âme.
La cure qu’administrait le pauvre différait de celle du riche en ceci précisément que le riche avait à tirer un médicament de la blessure du pauvre, la componction de ses gémissements, la pénitence de ses larmes, l’exemple de sa patience, la miséricorde de sa faim, le bon sens de sa soif; et, pour le dire en un mot, un compagnonnage céleste de la compassion terrestre. Pour que le riche comblé de biens rende grâce à Dieu autant que le pauvre rend grâce à Dieu dans tous ses malheurs, au vu et au su du riche. C’est donc en toute justice qui celui qui gisait par terre a été emporté par les anges.
Celui qui pleurait a été consolé dans le sein d’Abraham. Et il vit toujours pour Dieu celui qui, sur terre, n’a pas su vivre pour lui.
Il arriva que le pauvre mourut, et il fut emporté par les anges dans le sein d’Abraham. Le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans l’enfer.
Le misérable a reçu la sépulture de l’âme avant celle du corps, et il a été livré au sépulcre de la punition avant de l’être au repos du corps, pour qu’après être mort une fois pour toutes à la vie, il vive de la punition. Et il a été enseveli dans l’enfer.
Et il vit Abraham de loin, et Lazare dans son sein.
Quel renversement de destinées ! Jusqu’où est descendu le riche ! Jusqu’où est monté le pauvre !
Il a levé ses yeux là-bas vers celui sur lequel il ne daigna pas abaisser ses regards sur la terre. Et il voit de son enfer dans le sein d’Abraham celui qu’il ne voyait pas couché par terre, du haut de son superbe lit de table en forme de S.
Père Abraham, aie pitié de moi ! Il demande sottement à son père une miséricorde qu’il avait refusée à son frère.
Aie pitié de moi ! Qu’a-t-il désormais à voir avec la miséricorde, celui pour qui tout se termine en peine ? Qu’est-ce que cette supplication peut obtenir du père, dans le sein duquel se niche l’accusateur du riche ? Lazare a pris possession du cœur du père, et pousse le saint cœur à la justice. Comme il se conduit en père envers les bons fils, qu’il se conduise en juge envers les mauvais. Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie Lazare pour qu’il plonge le bout de son doigt dans l’eau pour rafraîchir ma langue, parce que je souffre cruellement dans cette flamme. Il a soif de la goutte qu’il a répandue par terre, quand le pauvre avait soif d’une coupe de vin. Et il pense pouvoir éteindre les flammes de l’enfer avec le bout du petit doigt lui qui, avec ces mesures, n’a pas éteint les incendies de son ébriété qui faisait rage pendant tout le jour. Mais la goutte qu’il demande pour son rafraîchissement, c’est celle qu’il a refusée à la gorge altérée du pauvre. C’est cette goutte, riche, qui t’a rendu cruel. Cette goutte que tu as refusée à Lazare, c’est elle qui a asséché son gosier, car, pour le rafraîchissement du corps, la goutte et la miette suffisent. Voulant assouvir sa faim avec les miettes qui tombaient de la table du riche. Il épargnait le pain, il gaspillait le vin; et ce qui était refusé au pauvre pour l’empêcher de mourir, était enseveli en entier dans le luxe et le faste. Et envoie Lazare pour qu’il plonge le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue. La langue est pour la tête le leader du mal. C’est elle qui se détourne de l’indigent, qui insulte le pauvre, qui aboie après la pitié , qui met en pièces la miséricorde, et à qui il a été donné d’exercer le commandement.
Le commentaire de la lecture m’oblige moi, à vous dire et vous à écouter, qui est ce riche aux habits somptueux, qui est le pauvre Lazare, qui sont les cinq frères du riche, et comment, avant le jour du jugement, le riche peut sentir les tourments de la géhenne. Néanmoins, la douleur me force à vous redire : Le riche mourut, et il fut enseveli dans l’enfer. Et s’il est sous terre une prison, s’il y a une fournaise ardente, s’il y a un enfer qui tourmente sans fin les âmes, s’il existe un sinistre huissier, qui nous y écroue après les labeurs de la vie, de quoi nous étonner encore ? Qu’est-ce que la terre que nous habitons ? Quel est celui qui n’en perd pas le sommeil ? Quel est cet oubli mortel qui s’est emparé de nous ? Pourquoi notre seul souci n’est-il pas, après avoir tout méprisé, de nous évader de tels maux, de peur que, si nous vivons pour le monde et si nous courons après les biens de la terre, on ne se saisisse de nous pour nous faire subir des châtiments si cruels ? Et s’il est possible de s’élever jusqu’aux réalités surnaturelles, s’il est possible de vivre de façon céleste, si le sein d’Abraham est prêt à accorder le repos à tous les bons, si Lazare est dans le sein d’un si grand père, je dis si, mais il n’y a pas lieu de douter puisque les lieux, les personnes et les noms nous sont décrits, pourquoi ne changeons-nous pas la terre en ciel ? Pourquoi n’achetons-nous pas les choses éternelles avec les choses caduques ? Pourquoi ne nous procurons-nous pas le permanent avec le périssable. pour éviter les supplices de l’enfer, et pour que nous puissions voir, posséder et tenir les choses que nous avons désirées intensément, en en entendant parler.
125ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(L’intendant malhonnête)
De tous les aliments, le sel est le condiment le plus salubre, s’il est utilisé avec mesure. Autrement, lui-même périt, et périt également ce qu’il a salé; car l’excès rend amer ce que la modération révèle être un bon assaisonnement. Il en va ainsi pour nous. Si notre manière de voir les choses se garde des extrêmes, elle leur donne de la saveur, elle enfante quelque chose de sensé, elle génère la prudence, elle dilate le cœur, augmente la compréhension. Elle ne dit que des choses mûrement réfléchies; elle recueille les choses dignes d’être écoutées; elle se rend délectable à elle-même, et à ceux qui la dégustent elle devient toute la plénitude de la douceur. Nous débutons par ces considérations, pour que le commentaire que nous faisons des textes évangéliques ne s’éloigne ni à gauche ni à droite du sens inspiré. Qu’il ne vicie pas la nourriture vitale, la divine pâture, la saveur céleste, mais que notre prudente sobriété les garde, selon ce mot de l’Apôtre : Ne pas goûter plus qu’il ne faut, mais sobrement. Mais écoutons ce que le Seigneur a dit :
Il y avait un homme riche. Jésus parlait souvent de ce sujet aux Juifs pour qu’ils comprennent que la Déité de l’opulence résidait dans la pauvreté humaine. Il y avait un riche.
Il était riche dans sa majesté Celui qui, aux yeux des juifs, était pauvre. Et comment n’aurait-Il pas été riche Celui que les anges servaient, à Qui les vertus obéissaient, Que les éléments assistaient;
à l’appel et au commandement de Qui apparaissait et venait ce qui n’existait pas ? Un homme était riche. Et il avait un régisseur d’une propriété rurale A qui, sinon à l’homme, a été remis le monde en possession pour qu’il le cultive ? Et il fut dénoncé auprès de lui. Comme s’Il n’avait pas su à l’avance, comme s’Il n’avait pas prévu Celui à qui rien n’est caché, Celui dont les yeux aperçoivent ce qui a été soustrait à la vue. Et il fut dénoncé auprès de lui. Il a donc cru au quand-dira-t-on ?
C’est la rumeur populaire qui L’a instruit ? Certainement pas. Mais les choses qu’Il connaissait, que Sa piété voilait, Il a commencé à faire enquête sur elles, quand la terre les a dénoncées. La voix du sang de ton frère crie de la terre. La terre hurlait, le ciel criait, les anges s’attristaient, quand la voix publique du monde parlait. On l’accusa auprès de lui de dissiper ses biens. On lit que le puiné avait autrefois dissipé les biens de cet homme; on nous rapporte maintenant que c’est un régisseur qui a dissipé les biens du même. Comme c’est le même Christ qui est Dieu et Homme, c’est le même qui est père de famille et père. Il apparaît également que le fils et le régisseur sont une seule et même personne. Les situations sont diverses, les noms sont différents, mais les personnes sont les mêmes.
Il l’a appelé.
Il l’a appelé par l’évangile. Et il lui dit.
Et que ne fait-Il pas par l’évangile, par lequel Il corrige les mœurs, révèle les choses cachées, lit les pensées des cœurs, châtie les fautes, fait le dénombre des maux, menace de punir ceux qui persistent dans le péché, et promet le pardon à ceux qui y renoncent ? Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Les choses qu’Il sait Il les présente comme de simples rumeurs, parce qu’il ne veut pas précipiter la condamnation du coupable. Et Il traite comme un simple accusé celui qui avait déjà été convaincu de fraude en Sa présence, Se réjouissant de faire passer le pardon avant la condamnation. Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends compte de ton administration, car tu ne pourras plus désormais exercer ta fonction de régisseur.
Pourquoi joint-Il des paroles si sévères à des paroles si amènes ? Pourquoi le prive-t-Il de sa charge de régisseur avant d’avoir pris connaissance du bilan ? Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras plus désormais exercer ta fonction de régisseur. Il demande des comptes, non pour l’expulser, mais pour le relâcher. Il demande, pour qu’on Lui demande. Il demande ici pour ne pas te le demander. Il le demande sur la terre pour ne pas avoir à le demander lors du jugement. Il le demande tout de suite pour ne pas exclure le temps des peines, le temps de l’expiation. Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras désormais plus exercer ta fonction de régisseur. Pourquoi ? Parce que vient la fin de la vie, le temps de la mort; déjà te pressure la nécessité de comparaître en haut;
déjà t’appelle le jugement. Hâte-toi, donc, pour ne pas perdre le temps de la satisfaction, toi qui as laissé couler le temps de l’action. Rends compte de ta gestion. Ce qui signifie : Rends tes comptes. Rassemble ce qui t’appartient, de façon à ne pas te rendre ce qui m’appartient. Tu géreras pour de vrai quand tu cesseras de dissiper mes biens. Quand je t’ai embauché, j’ai assumé tes dettes antérieures. Je les ai payées pour te libérer. J’ai été répondant pour toi qui étais répondant pour moi. Juge suprême, je suis allé en jugement . J’ai été déclaré coupable par ma créature.
Des mécréants j’ai reçu les peines; des condamnés à mort je n’ai pas évité la sentence.
Meurtrier de la mort, j’ai reçu la mort; destructeur de l’enfer, j’ai pénétré dans les enfers.
Non seulement pour te soustraire à ta punition, mais pour faire de toi un compagnon de ma Dignité. Agis donc de façon à ce que la perpétuité de ma condamnation ne t’inclue pas, toi qu’exclut le temps de ta régie.
Mais continuons pour voir ce que répondra le régisseur. Il se dit en lui-même. Que ferai-je ? Que ferai-je maintenant ? L’homme désire toujours faire le bien quand la mort enlève le temps de l’action. Il se dit en lui-même. Sa tension monte, il se gendarme contre lui-même, et met tout en œuvre à l’intérieur de lui pour s’extorquer la pénitence qu’il peut s’imposer à lui-même.
Travailler de mes mains, je ne puis. Ce ne sont pas les forces qui lui manquaient pour travailler, mais le temps. Je ne peux pas travailler, j’ai honte de mendier. Il redoute la confusion qu’il ressentira devant le Juge . Alors, ce ne sera plus le temps de la pénitence, mais de la punition. Là, sa conscience le fera plus rougir que l’incendie de la géhenne. J’ai honte de mendier.
Et qui ne rougit pas de mendier les biens célestes ? L’éternité hébergera comme un mendiant celui que la vie terrestre a connu riche; et le tartare gardera nu celui que le ciel aurait pu accueillir riche. Les biens présents sont destinés à tous, non à nous seuls.
Malheur à nous si nous les usurpons et si nous les accaparons, nous qui, sur cette terre, ne devons pas nous prendre pour des seigneurs, mais pour des régisseurs. Ne nous a pas été échu un droit de possession perpétuelle, mais l’usufruit. Veillons à ce que ne nous précède pas auprès du père de famille l’accusation de détournement de fonds, selon ce mot de l’Apôtre : Les péchés de certains sont évidents. Ils sont antérieurs au jugement. D’autres sont commis après.
Il n’est pas parvenu au terme fixé de sa vie celui qui a perdu volontairement le temps de sa gestion, temps qu’il a consacré à la dissipation des crédits. Voilà la sortie prématurée, voilà la mort avant le jour fixé, voilà la vocation fielleuse , voilà l’amère reddition des comptes, semblable à la lamentation du prophète : Les hommes de sang et de ruse ne vivront pas la moitié de leur jours. Mais quand la maladie nous remémore notre convocation, quand la fièvre nous exclut brutalement de la gestion des affaires, quand l’intensité de la douleur nous résout à remettre au Seigneur notre intendance, nous imiterons ce qu’a pensé et fait le présent régisseur; nous nous convertirons à la sagesse spirituelle, à la componction du cœur, à la pénitence intérieure, au suffrage de la miséricorde, au patronage de la pitié, à la consultation de la confession. Bien entendu, nous demanderons le reçu de dettes que le Seigneur a signé de sa propre main. Et si la dette n’est pas remboursée en entier ou à moitié, nous ferons comme ce régisseur, nous déferons des nœuds . Pour que nous qui sommes appelés des régisseurs d’iniquité parce que nous avons dilapidé les biens à nous confiés, nous soyons, au dernier jour, loués par le Juge à cause de notre pieuse fraude.
Et il a loué le régisseur d’iniquité. L’histoire de l’intendant malhonnête rapportée par l’évangile ne soulève pas de petites questions, car on y lit que celui qui a été coupable en plusieurs choses a plu à son seigneur par une seule fraude. Pourquoi a-t-il plu à son seigneur en agissant ainsi, et qui est ce régisseur, nous l’exposerons plus amplement, avec l’aide de Dieu, dans le prochain sermon.
126ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(le sens spirituel de la parabole de l’intendant malhonnête)
A quel point il est avantageux, à quel point il est profitable de délier les nœuds des débiteurs, de relâcher les liens des cautions, l’ exemple du présent régisseur nous l’enseigne et nous l’inculque. En diminuant, par une ratoureuse évaluation, les dettes accumulées, il a non seulement échappé à ce que la reddition de comptes avait d’épineux et d’angoissant, mais il a obtenu du vérificateur une louange qui durera pendant les siècles. Je me sens obligé, mes frères, de vous expliquer cette leçon à cause de la promesse que je vous ai faite. Ecoutez-moi donc avec piété et patience, pour que ne pèse ni sur vous ni sur moi, une dissertation laborieuse, quand l’intelligence peut en percer le secret sans effort. Poursuivons donc ce qui suit du commentaire de la lecture. Et écoutons quel subterfuge a trouvé le régisseur.
Je sais ce que je ferai.
Il convoqua tous les débiteurs de son maître et leur dit : Combien dois-tu à mon maître ? Cent casques en peau de bête d’huile. Et il lui dit : prends ta caution. assieds-toi et écris : cinquante. Puis il dit à un autre :
Et toi, comment lui dois-tu ? Cent minots de blé. Et il lui dit : prends tes lettres et écris : quatre-vingt. Et le maître loua le régisseur d’iniquité parce qu’il avait agi avec prudence. Il est évident que dans les textes évangéliques que nous lisons à l’église, se trouve un grand nombre de questions obscures qui sont des mystères divins, et dont le sens spirituel est voilé. Et il n’est pas facile à la raison humaine de se soumettre aux secrets célestes que profère la bouche du Christ. Et le maître a loué le régisseur d’iniquité parce qu’il avait agi prudemment. Qu’est-ce que l’âme mondaine comprend dans cette louange ? Je le demande. Qu’est-ce que l’auditeur moyen saisit dans tout cela ? Là est louée l’invention de la fraude astucieuse du régisseur et des débiteurs. Là est spoliée l’honnêteté du débiteur, enlevée la pudeur, violée l’innocence, ensevelie la honte. Le régisseur, au moment de la reddition des comptes, y montre plus d’ardeur à frauder qu’il n’en a mis à rechercher le luxe.
Il dilapide plus les biens de son maître au moment de la vérification, qu’il ne l’a fait aux jours de sa gestion. Et celui qui avait auparavant vidé les trésors de son maître en les dissipant, renverse ce qui restait, en vidant la facture de son contenu. Au lieu de chercher comment il pourrait ravauder ce qui manquait, il planifie comment il pourra diminuer ce qui reste.
Il disait au débiteur : comment dois-tu à mon maître ? Il ne lui disait pas : Comment me dois-tu ? Il circonvenait la conscience du débiteur en parlant ainsi, il testait son âme.
Et pourquoi le régisseur provoquait-il le débiteur à une telle fraude, sans aucun égard pour le maître ? Combien dois-tu à mon maître ? Cent casques en peau de bête d’huile. Prends ta caution et écris cinquante. Le régisseur avait élaboré et exécuté une telle fraude pour qu’il détruise toute sa réputation en abaissant les cautions.. Combien dois-tu à mon maître ? Tous les deux savaient qu’était présent partout et toujours le Créancier céleste, qui ne pouvait pas être circonvenu par la fraude. Mais, pas même devant les yeux du Seigneur, le voleur n’a mis fin à ce qu’il avait commencé.
Admettons que ce soit dans les mœurs humaines que le débiteur cherche des compensations frauduleuses, et que le régisseur l’encourage à voler, comment expliquer que le seigneur approuve la fraude, qu’il loue les vols, fasse l’éloge de la fausseté ?
Il appelle prudence la malice, et juge pieux ce qui est considéré par le plus grand nombre le pire exemple de fausseté. Que les sens charnels jugent ainsi. Que les sens spirituels, i.e. la divine lumière, fassent briller cette parabole qui, dans le régisseur malhonnête, n’est qu’une répétition de celle de l’enfant prodigue. Le peuple des Gentils est appelé régisseur d’iniquité par Mammon l’inique. Faites-vous des amis avec le Mammon d’iniquité. Il est celui qui, après avoir quitté son Créateur, s’était livré au complet à la servitude de Mammon. Quiconque est libre de cette captivité de Mammon, et qui n’est pas affaissé par le poids cruel de l’argent, a pour lieu d’observation le ciel, et de là, regarde avec mépris celui qui, dans sa fureur tyrannique, domine le monde et les mondains. Mammon commande aux peuples. Il règne sur les rois, suscite les guerres, engendre les guerriers, vend le sang, et provoque des morts. Il trahit les patries, détruit les villes, soumet les peuples, et met le feu aux citadelles. Il vexe les citoyens, préside au forum, contourne le droit, et confond ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Et conduisant à la mort, il tend des pièges à la foi, viole la vérité, et déchire la réputation. Il fait s’évanouir l’honnêteté, empoisonne les affections, et enlève l’innocence. Il ensevelit la piété, rompt les engagements, et fait s’écrouler l’amitié. Que dire de plus ? Voilà quel est Mammon, le seigneur de l’iniquité, qui domine de façon inique sur les corps et sur les esprits.
Le régisseur de ce Mammon donc, qui est une figure du peuple des Gentils, coupable d’avoir dissipé les biens de son Seigneur, est appelé par l’Evangile pour qu’il rende compte de la gestion de la propriété rurale, i.e. des biens naturels. Quand la fin du monde est annoncée, c’est alors qu’il lui est dit : Tu ne pourras plus gérer ma propriété rurale.
Il a cru que , selon la parole de l’Apôtre, la figure de ce monde passe, que les temps de la gestion humaine touchent à leur fin. Et en lui-même, une fois revenu à lui, il s’interroge sur ce qu’il doit faire. Il dit en lui-même : que ferai-je ? Son cœur gémit, son esprit se lamente, la foi répond, la croyance lui donne un conseil salutaire : celui de retourner à son vrai Seigneur. En payant à Mammon, son cruel maître, ce qu’il lui doit, il en triomphera, et se soustraira à sa domination. Et ce qui était un instrument de perdition, deviendra une occasion de salut.
Il persiste le régisseur, i.e. le Gentil, et se rend au premier débiteur de son maître. Lequel ? le Juif . Il l’interroge pour savoir ce qu’il devait à son maître, comme s’il ne connaissait rien à l’endettement. En tant que porteur de la caution, il le savait déjà par l’évangile;
mais, en interrogeant, il cherchait par là même à susciter une confession. A la fin, il confesse et la qualité et la quantité de la dette en disant : Cent casques en peau de bête d’huile. Pourquoi ne calcule-t-il pas en argent ou en or ? Pourquoi pas cent dix ou quatre-vingt-dix, mais cent ? Pour que de la dette et du chiffre, resplendisse le sacrement céleste. Le Juif devait l’huile que la Tora avait affectée à l’onction des rois, des prophètes et des prêtres, mais qu’elle avait reçue pour figurer l’onction chrétienne. Cette huile devait remplir sa fonction jusqu’à ce qu’elle rencontre le Prince des rois, des prophètes et des prêtres, sur Qui devait être appliquée et répandue la plénitude centenaire de l’onction. Mais parce que, infidèle à sa caution, le débiteur a tué le Créancier pour ne pas avoir à le rembourser, cette caution légale elle-même est parvenue jusqu’aux Gentils, i.e. la loi. Pour que le Juif, convaincu par le Gentil d’avoir converti la dette en crime, paie l’intérêt de la pénitence.
Tu vois donc que le régisseur ne le persuade pas de frauder mais de faire pénitence; qu’il le sollicite à acquérir la miséricorde. Il ne le pousse pas à la falsification, quand il lui dit : Prends ta caution et dépêche-toi d’écrire cinquante. David nous révèle que le chiffre cinquante a un rapport avec la miséricorde, puisque le psaume cinquante chante en suppliant : Ai pitié de moi, Seigneur, selon ta grande miséricorde.
Le chiffre cinquante révèle la miséricorde, puisque en la cinquantième année, qui est celle du jubilé, la loi prescrit l’abolition de toutes les dettes et de tous les contrats. Le régisseur se comporte donc de façon à ce que, par la miséricorde du Christ, le Juif devienne idoine, lui qui, par la caution de la loi, était ligoté par des dettes insolubles. Le Juif doit l’huile, car la stérilité de son incrédulité avait desséché la matière grasse de l’olivier fertile. Par la chaleur de la foi évangélique, l’huile revient dans les branches chrétiennes, et trouve une nouvelle vie dans la grâce.
Et il disait à un autre : toi, que lui dois-tu ? Il lui répondit : cent minots de froment. Après que le grain de blé, qui est le corps du Christ, a été semé dans la terre de notre chair, et a été fécondé par la sépulture du Seigneur en une moisson céleste abondante, il est arrivé que l’homme devait à son Auteur du cent pour un. A moins que le grain de froment qui tombe en terre ne meure, il demeure seul Comprenant cela, le régisseur pourvoit suffisamment au salut du débiteur en disant : Prends ta caution, et inscris quatre-vingt. Car comme le chiffre cinquante se rapporte à la miséricorde, le chiffre quatre-vingt préfigure toute la foi et la grâce. Celui qui est un connaisseur de la loi, et qui fréquente assidument l’évangile sait pertinemment que c’est le chiffre du décalogue de la loi, joint à celui de la huitaine de la grâce.
C’est pourquoi, quand le régisseur dit : Ecris quatre-vingt, il fait en sorte qu’il puisse payer par la grâce ce qu’il ne pouvait pas rembourser par la nature. C’est donc à juste titre que ce régisseur a mérité la louange d’un maître qui ne s’est pas soucié de la falsification des factures, mais du salut des débiteurs. Quand Il dit :
Les fils du siècle sont plus prudents dans leur génération, que les fils de la lumière. il faut le comprendre ainsi : ceux qui ont été autrefois des fils du siècle, i.e. les Gentils, sont maintenant des élus de Dieu; et ceux qui étaient fils de Dieu, i.e. les Juifs, ont été laissés pour compte, comme étant des fils du siècle. Dans leur génération. Par laquelle ils sont renés, non par laquelle ils sont nés. Que ces choses soient écrites pour une autre génération. L’autre est celle de ceux qui cherchent le Seigneur. Que le Dieu de science et d’illumination éclaire vos âmes, et répande dans le plus intime de votre cœur toute la plénitude de sa science !
127ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(La décapitation de saint Jean-Baptiste) Au récit de la vertu de saint Jean, de la sauvagerie d’Hérode, nos viscères sont ébranlées, les cœurs palpitent, la vue s’assombrit, l’intelligence s’émousse, l’ouïe défaille. Que se passe-t-il dans les êtres humains quand la stature gigantesque des crimes cause la ruine de la stature gigantesque des vertus ? Hérode s’empara de Jean, le ligota et l’incarcéra. Jean est l’école des vertus, le maître de vie, le modèle de la sainteté, la norme de la justice. Il est le miroir de la virginité, le lauréat de la pudeur, l’exemple de la chasteté, la voie de la pénitence, le pardon des pécheurs et la discipline de la foi. Jean, grand par le nom, l’égal des anges, le sommet de la loi, la sanction de l’évangile, la voix des Apôtres, le silence des Prophètes, la lumière du monde, le précurseur du Juge, celui qui prépare les voies au Seigneur, le témoin de Dieu, celui qui se tient au milieu de la révélation de toute la Trinité, est donné à un homme incestueux, est livré à une adultère. Ce n’est donc pas sans raison que nos viscères s’ébranlent et que nos cœurs palpitent. Et Hérode est celui qui a profané le temple, qui a soudoyé le sacerdoce, a apporté le désordre, a usurpé le trône, a corrompu la religion. Dans tout ce qui a trait à la vie, à la loi, aux mœurs, à la fidélité, à la discipline, il a apporté la ruine et le désordre. Il était l’assassin de ses concitoyens, le voleur des nobles, le dévastateur de ses égaux, le prédateur des domestiques, et le bourreau de la plèbe. Il a mis à mort ses fils, massacré les étrangers, et tué des membres de sa famille. Il a enivré la terre de sa cruauté, et était toujours assoiffé de sang. Voilà pourquoi il a absorbé le sang pieux de Jean, avec l’énorme coupe de la cruauté. Mais laissons parler le récit lui-même. Hérode s’empara de Jean et le ligota. Celui qui déliait les liens des péchés était ligoté par un pécheur; et le pardon vaincu ne laissait pas de place au pardon. Il le ligota et l’incarcéra. Hérode, tu commets l’adultère, et c’est Jean qui va en prison ! C’est ainsi que tu juges, coupable assis au tribunal ? Dans le lieu de la juste rétribution, tu persécutes l’innocence ? Je te le demande : qu’en est-il de la décence, de ta réputation, de ta conscience, de la censure publique ? Mais où donc est Dieu, où est la nature humaine ? Où est le licite , ou est la loi ? Où sont les droits de la nature? Ils sont tous là pêle-mêle, sens dessus dessous, quand c’est toi qui agis, qui juges, et qui commandes. Il s’empara de Jean, le ligota et l’incarcéra. Le motif allégué t’incrimine, les liens te dénoncent, la prison t’accuse. L’injure faite à Jean en public te trahit. Celui qui s’enquiert de la cause de l’emprisonnement trouve en toi un crime à punir, et en Jean, des raisons de pleurer. Jean, connu de la terre entière, illustre par son renom de vertu, extrêmement célèbre par sa sainteté, fait connaître ton inceste à tous, quand il attire à lui les inquisiteurs de ton injustice. Il fait en sorte que la rumeur publique te couvre de honte, toi que n’a pas pu corriger l’admonestation secrète. Jean poursuivait Hérode de ses avertissements; il ne lui intentait pas de procès. Il recherchait son amendement, non sa destruction. Mais Hérode, brûlant des torches de la volupté, a préféré périr plutôt que rebrousser chemin , et posséder illicitement la femme de son frère. A ceux qui sont captifs des crimes, aux ennemis de l’innocence, la liberté a toujours été odieuse; la vertu a toujours été contraire aux vicieux; la sainteté insupportable aux sacrilèges; la chasteté a toujours été hostile aux impudiques. L’intégrité a toujours été pénible aux gens corrompus; la frugalité, toujours contraire aux luxurieux, la miséricorde aux cruels, la piété aux impies. La justice est toujours insupportable aux injustes. L’évangéliste nous en donne la preuve par les mots suivants : Jean lui avait dit : il ne t’est pas permis d’avoir la femme de Philippe, ton frère. Voilà comment Jean offensa Hérode, voilà l’origine de la rage d’Hérode. Celui qui dénonce les maux offense. Il encourt la haine celui qui s’élève publiquement contre les criminels. Les paroles de Jean avaient en vue la loi, la justice, le salut. Elles ne s’inspiraient pas de la haine, mais de l’amour. Voilà la récompense qu’a obtenue sa piété de la part de l’impie. Il voulait le tuer, mais il avait peur du peuple. Il s’égare facilement loin des voies de la justice celui qui, en jugeant, ne redoute pas Dieu mais le peuple. Cette crainte de pécher peut reculer l’échéance, mais elle ne peut pas en enlever le désir. De telle sorte que ceux qu’elle a pour un temps détournés du crime, elle les rend encore plus assoiffés de crime, et l’âme enflammée, elle fait tout ce qui lui passe par la tête. La crainte de Dieu est la seule à pouvoir corriger les esprits, à mettre les crimes en fuite, à conserver l’innocence. Et elle accorde de façon ininterrompue le libre usage des facultés. Mais écoutons la passion elle-même du très bienheureux Jean. Au jour anniversaire de la naissance d’Hérode, la fille d’Hérodiade dansa au milieu de la salle à manger, et plut à Hérode. Il lui promit donc par serment de lui donner tout ce qu’elle lui demanderait. Or elle, instruite d’avance par sa mère, lui dit : « Donne-moi sur un plat la tête de Jean-Baptiste ». Voilà la malice antique de la femme qui éjecta Adam des délices du paradis ! C’est elle qui, des hommes célestes, fait des hommes terrestres ! C’est elle qui a envoyé en enfer le genre humain ! C’est elle qui a enlevé la vie au monde pour le fruit d’un seul arbre ! Ce mal qui a conduit les hommes à la mort, Elie le Prophète s’en éloigne; et celui dont la langue a été la clef du ciel fuit comme un coupable loin de la torche de la femme. C’est elle qui a hérité du travail pénible et de la tribulation, qui tue maintenant Jean Baptiste, qui souille l’enfance, pervertit la jeunesse, ensorcèle et affole la vieillesse moribonde. Instruite à l’avance par sa mère, elle lui demanda : « Donne-moi sur un plat la tête de Jean-Baptiste »! C’est de la poitrine de sa mère que lance un rugissement la nouvelle bête; après avoir méprisé la proie du corps, elle s’attaque à la tête pour la détacher du tronc. Le roi fut contristé de cette demande. Mais à cause de son serment fait en présence des convives, il ordonna de la lui donner. Il envoya donc quelqu’un décapiter Jean, et sa tête fut placée sur un plat, et donnée à la jeune fille, et la jeune fille la donna à sa mère. Vous avez entendu, mes frères, quelle cruauté est née de la volupté, quelle impiété vient de la luxure ! Et sa tête fut placée sur un plat. La maison est transformée en arène, la salle à manger en cage à fauves. Les convives sont changés en spectateurs de cirque. Le banquet ouvre sur la fureur. La nourriture devient meurtre, le vin sang, l’anniversaire de naissance se meut en funérailles. Le déclin apparaît à la naissance. Le festin est changé en homicide. Les instruments de musique célèbrent lyriquement une tragédie séculaire. C’est une bête féroce qui entre, non une jeune fille. Elle vient pour décapiter, non pour danser. C’est une bête féroce qui parle, non une femme. Ce sont les poils de sa crinière qu’elle jette ici et là, non des cheveux. Elle dilate ses membres en se contorsionnant. Elle croît en augmentant le nombre de ses infamies, elle qui n’est pas grande par le cops mais par la cruauté. Et cette bête singulière frémit et grince des dents, tant qu’elle n’a pas attrapé sa proie. Elle ne reçoit pas d’arme mais la produit. Que personne ne s’imagine que nous voulons tirer de ces sujets des effets oratoires ! Nous ne voulons pas faire le rhéteur, mais vous conjurer de modérer les réjouissances des jours de fête; de garder la mesure dans la célébration de vos anniversaires de naissance. Que le Christ ait sa place dans nos banquets ! Que l’on festoie en présence du Créateur ! Que l’honnêteté du banquet honore la nature qui vous a produits ! Que la joie de votre table se propage jusqu’aux pauvres ! Que votre famille danse en gardant les règles de l’innocence ! Tenez-vous loin du luxe ! Evitez le gaspillage ! Séparez-vous de la peste des mimes, des mélodies langoureuses des musiciens, de tout ce qui attise les voluptés, de tout ce qui alourdit l’estomac ! Ne noyez pas votre esprit en participant à des banquets de type hérodien, pour que votre joie présente parvienne à l’allégresse perpétuelle. Notre sermon d’aujourd’hui, mes frères, a porté autant sur Hérodiade que sur Hérode. Parce que l’auditeur comprend mieux quelle est la félicité du martyr, quand il voit la misère du persécuteur. Il nous convient cependant de savoir que Jean est né de sa mort, et que Hérode est mort de sa naissance.
128ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(hommage à saint Apollinaire)
Le bienheureux Apollinaire, le premier dans l’épiscopat, est le seul évêque à avoir honoré cette église de Ravenne par un martyre illustre à dimension nationale. Il mérite cet honneur, car selon le commandement de son Dieu, il a perdu son âme pour la retrouver dans la vie éternelle. Bienheureux est-il d’avoir terminé sa course et d’avoir conservé la foi d’une façon telle que les croyants se souviennent de lui comme le premier martyr de Ravenne.
Que personne ne croie qu’il mérite moins le titre de confesseur que celui de martyr. Au moindre signe de Dieu, on l’a vu un grand nombre de fois, et presque à chaque jour, retourner combattre. écoute ce que dit Paul : A chaque jour je meurs. Mourir une seule fois est peu de chose pour celui qui peut souvent remporter, pour son roi, une victoire glorieuse sur les ennemis. Ce n’est pas tant la mort que la foi et la dévotion qui font le martyr. Si c’est un signe de courage à la guerre, dans la lutte corps à corps, de succomber par amour de l’Empereur, durer et se consumer dans les combats c’est porter le courage à la dernière limite. Ne pas infliger la mort immédiatement à un martyr ne signifie pas le persécuter. Parce qu’il n’a pas apostasié, le martyr est éprouvé.
L’ennemi madré a lancé tous les traits qu’il a pu lancer, et toutes les différentes armes qu’il possédait Mais il n’a pas pu ébranler l’esprit du très fort guide, ni porter atteinte à sa constance. C’est une très grande chose, mes frères, de mépriser la vie présente, si la chose est nécessaire, mais c’est aussi une chose glorieuse de fouler aux pieds le monde et sa vie, avec son Empereur.
Le Christ se hâtait vers le martyr; le martyr se hâtait vers son roi.
Nous avons raison de dire qu’il se hâtait, selon ce mot du prophète : Lève-toi à ma rencontre, et vois.
Mais pour que la sainte église conserve son défenseur, elle accourt au Christ avec véhémence, pour réserver au vainqueur la couronne de la justice, et pour s’octroyer la présence de son champion en temps de guerre. Le confesseur a répandu souvent son sang. Il prenait à témoin son Auteur par ses blessures et la fidélité de son âme.
Les yeux tournés vers le ciel, il méprisait la chair et la terre. Il a vaincu cependant, et la tendre enfance de l’église demanda que soit reportée à plus tard la réalisation du désir du martyr. Je parle de cette enfance, mes frères, qui l’emporte toujours, qui combat plus avec les larmes qu’avec des arguments. Car le visage et la sueur des forts n’ont pas autant de pouvoir que les larmes des petits, parce que, dans le premier cas, ce sont les corps qui sont blessés, et dans l’autre, les cœurs. Dans les premier cas, les raisonnements laissent indifférents, dans le second, la pitié descend elle-même à genoux.
Que dire de plus, mes frères ? La sainte mère l’église a fait en sorte de ne jamais être séparée de son chef.
Il est toujours vivant. Comme un bon pasteur, il est toujours présent dans son troupeau; et l’esprit qui a distancé le corps pour un temps n’en est jamais séparé. Je dis que l’esprit a précédé son corps par sa forme, mais qu’il continue à se reposer parmi nous dans l’habitation de son corps. Le diable a été vaincu, le persécuteur git par terre. Il règne et il vit celui qui a désiré être mis à mort pour son Empereur, qui vit et règne avec le Père en l’unité du Saint-Esprit, Dieu pendant tous les siècles des siècles.
129ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(Le martyr saint Cyprien)
Nous nous rassemblons aujourd’hui au jour de la naissance du saint martyr Cyprien. C’est en ce jour qu’il a triomphé du démon dans un combat admirable, et qu’il nous a donné un exemple de ses vertus glorieuses. Il nous convient donc de nous réjouir et de jubiler.
Quand donc vous entendez parler du jour de la naissance des saints, mes très chers, n’allez pas penser qu’il s’agit du jour où ils sont nés de la chair sur cette terre. Mais du jour où ils sont nés de la terre au ciel, du travail pénible au repos, des tentations à la quiétude, des tourments aux délices. Des délices qui ne sont pas passagers, mais permanents, stables et éternels. Ils sont nés des joies mondaines à la couronne et à la gloire. Voilà quels sont les jours de naissance des martyrs que nous célébrons. Puisqu’il s’agit de ce genre de fêtes, ne va pas t’imaginer, très cher, que les jours de la naissance des martyrs se célèbrent uniquement par des banquets et des festins où l’on verse le vin à profusion. Mais il t’est proposé d’imiter ce que tu célèbres dans la mémoire du martyr.
Observe donc, très cher, la liesse du peuple qui nous entoure. Quand saint Cyprien a été frappé sur l’ordre du tyran, c’était une troupe d’impies qui l’entourait alors, des hordes de méchants, une foule de spectateurs.
Maintenant c’est une multitude de fidèles qui afflue de toute part pour se réjouir dévotement avec lui. Autrefois, une troupe de gens féroces et cruels, aujourd’hui une assemblée de fidèles qui exulte. Autrefois des désespérés, aujourd’hui des croyants.
Les jours de la naissance des martyrs sont donc célébrés dans l’allégresse, pour que ce qui est arrivé une fois demeure pendant tous les siècles présent dans la mémoire des fidèles.
La cérémonie a lieu, très cher, pour que tu ne puisses pas plaider l’ignorance. Motivez-vous donc pour imiter ce qu’il a fait; désirez la grâce de cette grandeur d’âme. Demandez que vous soit donné ce qu’il a mérité de recevoir. Tous ceux qui désirent les biens célestes ne peuvent pas être empêtrés dans les filets des biens terrestres, parce qu’ils ont établi leur centre d’intérêt dans les biens célestes. Comme le dit l’Apôtre :
Que notre conversation soit dans le ciel. Que le désir de notre cœur soit donc dirigé vers la demeure céleste, pour que là soit votre cœur quand vous aurez distribué votre trésor aux pauvres. Le trésor de toutes les bonnes choses c’est le Christ. Qu’il daigne, avec le Père, le fils et le Saint-Esprit, vous remplir des dons célestes, maintenant et pendant toute l’éternité.