Odes (page 4)
Du fond de ses entrailles inaccessibles tourbillonnent des torrens de feu qui pendant le jour exhalent une fumée noire et brûlante : la nuit, des flammes rougeâtres s’élancent du gouffre béant et roulent à grand bruit des rocs calcinés dans le sein des mers profondes. Énorme reptile, dévoré par Vulcain, il vomit les flots d’une lave ardente, prodige affreux à voir ! affreux même à entendre raconter de ceux qui l’ont vu. La chaîne qui le tient étendu, le lie depuis les noirs sommets de l’Etna jusque dans la plaine, et sa couche rocailleuse creuse le long de ses reins des sillons ensanglantés.
Puissent, ô Jupiter ! puissent mes chants te plaire, dieu puissant qui règnes sur l’Etna, front sourcilleux d’une terre féconde ! Non loin de ce mont s’élève une cité florissante : fière du nom d’Etna que lui donna son fondateur, elle partage aujourd’hui sa gloire, puisque dans les solennités pythiques la voix du héraut a proclamé son nom avec celui d’Hiéron, vainqueur à la course des chars.
Le nautonier prêt à quitter le rivage, sent-il un vent propice enfler sa voile, il en conçoit le présage d’un heureux retour ; ainsi mes chants, en célébrant le triomphe d’Hiéron, sont pour Etna l’augure de sa gloire à venir. Habiles à dompter les coursiers, ses enfans cueilleront d’immortelles couronnes, et son nom sera chanté par les Muses au milieu de la joie des festins.
Dieu brillant qu’honore la Lydie et Délos, toi qui chéris le Parnasse et les sources de Castalie, écoute mes vœux et dépose dans ton cœur le souvenir d’un peuple généreux. C’est des dieux en effet que viennent toutes les vertus des mortels : c’est par eux que nous naissons sages, guerriers ou éloquens ; c’est aussi par leur secours que j’espère immortaliser le héros que je chante. Le trait que va lancer ma main n’ira point se perdre au-delà du but, mais il franchira un tel espace que mes ennemis étonnés s’avoueront vaincus !
Ah ! si le temps apportait à Hiéron avec les richesses et le bonheur l’oubli de ses maux, avec quel plaisir rappellerait-il à sa mémoire ces guerres et ces combats où, par le secours des dieux, son courage le couvrit d’une gloire qu’aucun des Grecs n’atteignit jamais, et qui maintenant ajoute le plus beau lustre à sa prospérité ! Naguère encore, semblable à Philoctète, ne l’avons-nous pas vu marcher au combat et contraindre un roi puissant à le traiter avec toute la bienveillance qu’on a pour un ami ? Tel on dit qu’autrefois le fils de Pœante, retiré de Lemnos par des héros semblables aux dieux, vint, armé des flèches d’Hercule, renverser la ville de Priam, et, quoique affaibli par les douleurs d’une blessure cruelle, mettre fin aux longs travaux des Grecs : telle était la volonté du Destin. Ainsi, puisse un dieu favorable désormais protéger Hiéron et veiller à l’accomplissement de ses désirs !
Muse, obéis à mon ardeur ; va porter ces chants de victoire jusque dans le palais de Dinomène ; un fils ne fut jamais insensible au triomphe de son père. Courage donc, ô ma Muse ! enfante pour le roi d’Etna un hymne qui lui soit agréable ! C’est par lui qu’Hiéron gouverne cette cité nouvelle ; c’est par lui que sous les justes lois d’Hyllus, il fait régner la liberté, noble présent des dieux. Ainsi s’accomplissent les vœux de Pamphile et des Héraclides : ces vertueux habitans des vallées du Taygète n’auraient pu renoncer à ces lois qu’Égimius leur avait apportées de la Doride. Ils y restèrent fidèles lorsque, des sommets du Pinde, ils vinrent signaler leur vertu dans Amyclée, près de ces lieux que jadis illustrèrent les exploits des fils de Tyndare aux blancs coursiers.
Grand Jupiter, abaisse tes regards sur les bords de l’Amène ; accorde aux citoyens d’Etna et à leur roi de comprendre toujours quelle est pour des mortels la véritable source de la gloire. Que, par toi, le maître de la Sicile, formant son fils au trône et honorant les peuples par ses victoires, fasse régner au milieu d’eux la concorde et la paix. Fils de Saturne, je t’en conjure, exauce ma prière ! Que le Phénicien et le Tyrrhénien, dégoûtés du tumulte des combats, demeurent en paix dans leurs foyers ! Qu’ils frémissent au souvenir du désastre déplorable de leur flotte devant Cumes lorsque, du haut de ses nefs rapides, le roi de Syracuse dompta leur orgueil et précipita dans les flots leur brillante jeunesse, arrachant ainsi la Grèce au joug de la servitude.
À Athènes, je chanterai les Athéniens, vainqueurs devant Salamine ; à Sparte, je célébrerai ce combat où le Cithéron vit tomber les Mèdes aux arcs recourbés ; sur les bords rians de l’Himère, je redirai la gloire que les fils de Dinomène ont acquise par la défaite de leurs fiers ennemis.
Parler à propos, célébrer en peu de vers une suite nombreuse de belles actions, c’est le moyen d’offrir moins de prise à la critique des hommes. L’esprit est prompt, trop de détails le fatiguent bientôt, et la louange d’autrui pèse en secret à celui qui l’écoute. Quoi qu’il en soit, Hiéron, ne te lasse pas de poursuivre tes nobles desseins ; il vaut mieux exciter l’envie que de s’exposer aux dédains de la pitié ; gouverne ton peuple avec le sceptre de la justice ; que ta langue ne profère jamais que des paroles de vérité : la moindre erreur qui s’échapperait de ta bouche, acquerrait au loin une haute importance. Souverain de tant de peuples, tu trouves en eux d’irréprochables témoins de tes paroles et de tes actions. Sois donc fidèle aux généreuses inspirations de ton cœur, et, si tu aimes à entendre la douce voix de la renommée, ne te lasse point de répandre d’abondantes largesses ; sache en pilote habile tendre les voiles aux vents, cher prince, et garde-toi de te laisser séduire par une trompeuse économie ! Les hommes meurent, leur gloire seule leur survit, et quand le héros n’est plus, les orateurs et les poètes redisent ce qu’il fut pendant sa vie. Ainsi la vertu bienfaisante de Crésus ne périra jamais, tandis que la postérité aura toujours en horreur la mémoire de Phalaris, qui brûlait inhumainement les hommes dans son taureau d’airain ; jamais son exécrable nom ne retentira dans les assemblées où la jeunesse marie sa voix aux doux sons de la lyre.
Jouir des dons de la victoire est le premier des bienfaits ; entendre célébrer ses louanges est le second : réunir ces deux avantages, c’est porter la plus belle couronne.
II.
À HIÉRON, ROI DE SYRACUSE,
Vainqueur à la course des chars.
Vaste cité de Syracuse, temple du dieu des combats, toi dont le sein fortuné nourrit tant de héros et de coursiers belliqueux, reçois ce chant de victoire qui part de la féconde Thèbes pour t’annoncer le triomphe de ton roi. Vainqueur à la course bruyante des chars, Hiéron, de l’éclat de ses couronnes, embellit Ortygie, terre consacrée à Diane-Alphéienne. Jamais, sans la déesse, son bras n’eût pu dompter ses coursiers fiers de leurs rênes brillantes. Mais à peine eut-il invoqué le redoutable dieu du trident que la vierge chasseresse et Mercure, qui préside à nos jeux, répandirent sur ces fougueux quadrupèdes un éclat éblouissant, et qu’Hiéron soudain les attela à son char, dociles au frein qui les guide.
D’autres en vers pompeux, rendent un juste hommage à la valeur et aux vertus de leurs princes ; c’est ainsi que les peuples de Cypre répètent dans leurs chants le nom de Cynirus, cher au blond Phébus et pontife suprême de Cythérée. Ces chants, ô fils de Dinomène, sont aussi bien que les miens inspirés par des bienfaits ; ils acquittent la dette de la reconnaissance.
De même si les vierges de Locres font retentir leurs paisibles demeures de tes louanges, si l’avenir ne leur offre plus que paix et sécurité, c’est à tes exploits, c’est à ta valeur qu’elles en sont redevables.
Rapidement entraîné sur la roue à laquelle l’a fixé l’ordre des dieux, Ixion ne crie-t-il pas aux mortels qu’ils aient à payer la bienfaisance d’un juste retour. Une funeste expérience l’a instruit de ce devoir. Admis par la bonté des fils de Saturne à couler auprès d’eux des jours délicieux, il ne put longtemps soutenir l’excès de son bonheur, il conçut dans son aveugle délire une furieuse passion pour Junon, que la couche du grand Jupiter est seule digne de recevoir. Mais son orgueilleuse audace le précipita dans un abîme de maux ; doublement coupable, et lorsque vivant sur la terre, il se souilla le premier du sang de son beau-père, et lorsque, dans l’enceinte du sacré palais, il osa attenter à la pudeur de Junon, l’épouse du puissant Jupiter. Un supplice inouï devint bientôt le juste châtiment de ses crimes. Mortels, apprenez ainsi à ne jamais former des vœux au-dessus de votre faible nature.
Ixion, pour assouvir sa passion sacrilège, se précipita dans l’excès du malheur, aveugle qu’il était, il n’avait embrassé qu’un nuage, et son amour trompé s’était enivré de ce doux mensonge ! La nue, brillant fantôme, pour l’entraîner à sa perte, avait pris sous la main de Jupiter la forme de la céleste fille de Saturne. Alors le maître des dieux l’attacha à cette roue… Ses membres y sont à jamais serrés par d’invincibles nœuds, et ses tortures, hélas ! trop célèbres attestent à la terre la vengeance des immortels.
Cependant la nue, mère unique de son espèce, conçut, sans l’assistance des Grâces, un fruit unique aussi dans la sienne ; sa nourrice le nomma Centaure ; monstre également étranger aux formes humaines et aux attributs de la divinité, il courut dans les vallées du Pélion perpétuer sa race en s’accouplant avec les cavales de la Thessalie. C’est de cette union qu’est née la race extraordinaire des Centaures, participant à la forme de leur père et de leur mère, hommes jusqu’à la ceinture, et chevaux dans la partie inférieure du corps.
Ainsi Dieu dispose de tout à son gré : plus rapide que l’aigle qui fend les airs, que le dauphin qui fuit au milieu des ondes, il brise l’orgueil des mortels ambitieux et comble les autres d’une gloire impérissable.
Mais évitons d’aiguiser les traits de la médisance ; j’ai vu le mordant Archiloque avant moi, souvent réduit à une extrême indigence pour avoir exhalé le venin de sa malice et de sa haine. Préférons mille fois à tous les biens d’honorables possessions heureusement unies à la sagesse. Telles sont celles qui sont en ta puissance, ô Hiéron ! Ta main libérale peut les répandre au gré de ta générosité, car tu domines sur de florissantes cités couronnées de remparts et sur des peuples nombreux. Oui, il serait égaré par la démence celui qui oserait avancer que jamais dans la Grèce quelque héros t’ait surpassé en richesses et en gloire.
Je monterai sur ta flotte ornée de fleurs, et là je célébrerai tes exploits sur les ondes : je redirai aussi cette ardeur martiale qui, dans plus d’un combat sanglant, signala tes jeunes années, et les lauriers que tu cueillis, tantôt monté sur un impétueux coursier, tantôt à pied guidant au milieu de la mêlée tes intrépides phalanges. Enfin, je chanterai la prudence et les sages conseils de ton âge mûr, qui maintenant mettent à l’abri du soupçon et mes louanges et mes chants.
Prince généreux, reçois donc mon hommage, et que cet hymne te soit aussi agréable que les dons précieux que les mers t’apportent du rivage de la Phénicie ! Je l’ai composé, selon tes désirs, sur le mode éolien ; puissent les sons mélodieux de la lyre à sept cordes lui prêter un charme qui captive ton oreille.
Marche sans cesse dans le sentier de la vertu, et ne crois pas au langage des flatteurs. Un prince est toujours grand à leurs yeux, comme un singe est toujours beau pour des enfans. Ainsi Rhadamante fut heureux, parce que son cœur, riche des fruits de la sagesse, fut insensible aux discours artificieux dont les flatteurs séduisent les faibles mortels. Semblables au renard, ces hommes vils distillent sans cesse le noir venin de leur calomnie, également funestes à ceux qu’ils déchirent et à ceux qui les écoutent.
Mais que peut contre moi leur malice ? Comme le liège du pêcheur surnage à la surface des eaux sans jamais être englouti, de même je demeure immobile au-dessus des flots de la calomnie qu’ils soulèvent contre moi. Jamais les mensonges du fourbe ne trouvèrent crédit auprès de l’homme vertueux ; c’est en vain que ce reptile se replie de mille manières pour l’enlacer dans ses pièges… Loin de moi d’aussi viles attaques ! J’aime mon ami, je hais mon ennemi, et, comme un loup infatigable, je le poursuis dans les sentiers obliques et tortueux. Quelle que soit l’autorité qui régisse un empire, que le pouvoir soit le partage d’un seul, de la multitude turbulente ou d’un petit nombre de sages, celui dont la bouche ne trahit point la vérité est toujours digne du premier rang.
Bien coupable est le mortel qui se raidit contre les décrets des dieux ; eux seuls peuvent accorder les dons de la fortune aux uns, et ceux de la gloire aux autres. Mais la prospérité même n’adoucit pas l’envieux. L’insensé ! sa passion est un poids qui l’entraîne à sa perte, un cruel ulcère lui a rongé le cœur avant qu’il ait recueilli le fruit de ses trames criminelles. Il faut donc alléger par la patience le joug qui nous est imposé, et ne nous point irriter contre l’aiguillon. Pour moi, que les dieux m’accordent de couler mes jours dans la société des gens de bien et de consacrer mes chants à leur gloire !
III.
À HIERON.
Vainqueur au célès.
S’il m’était permis d’exprimer un vœu que tous les cœurs forment avec moi, je supplierais les dieux de rappeler à la vie Chiron, le fils de Phillyre. Centaure sauvage, mais ami de l’humanité, il régnerait encore dans les vallées du Pélion, ce divin rejeton de Saturne, tel qu’autrefois lorsqu’il y élevait le père de la Santé, Esculape, habile dans l’art de guérir les maladies qui affligent les mortels.
Esculape eut pour mère la fille de Phlegyos, riche en beaux coursiers. Atteinte par les traits dorés de Diane, qui servait le courroux d’Apollon, cette jeune beauté descendit hélas ! du lit nuptial dans la sombre demeure de Pluton avant d’avoir reçu les secours de la chaste Lucine ; tant est redoutable la colère des enfans de Jupiter !
Au mépris du dieu à la blonde chevelure, à qui elle s’était unie à l’insu de son père, et entraînée par l’égarement de son cœur, la Nymphe téméraire consentit à d’autres nœuds, quoiqu’elle portât déjà dans ses flancs le germe pur et sans tache de l’immortel qui l’avait aimée. Sans attendre ni le festin nuptial, ni les chants de l’hyménée, que font entendre le soir, au milieu des plaisirs et des jeux, les vierges compagnes de la nouvelle épouse, elle se prostitua à un amour étranger, par un aveuglement hélas ! trop commun. Car telle est la folie des pauvres humains : souvent ils conçoivent un mépris insensé pour les biens dont ils peuvent jouir, et ne soupirent qu’après ceux dont ils sont éloignés, attachant à des avantages chimériques un espoir qui ne peut s’accomplir.
Ainsi la belle Coronis, en partageant sa couche avec un étranger venu de l’Arcadie, attira sur sa tête les plus affreuses calamités ; car son crime ne put échapper aux regards de celui qui éclaire le monde : du fond du sanctuaire, où fument sans cesse les entrailles des victimes, le dieu qui règne à Pytho voit l’infidélité de Coronis. Son œil pénètre jusqu’au fond des cœurs et jamais le plus ingénieux mensonge ne lui déroba les actions, ni même les pensées des hommes ou des dieux. À peine Phébus a-t-il connu l’abus qu’Ischys, fils d’Élatus, a fait des droits de l’hospitalité et la perfidie de sa jeune complice, qu’il charge sa sœur du soin de sa vengeance. Elle vole, enflammée de courroux, sur les bords du lac Bœbias, à Lacérie qu’habitait l’infidèle. Un autre dieu, maître de ses sens avait entraîné Coronis à sa perte : ses concitoyens y furent enveloppés ; ils périrent par le fléau d’une cruelle épidémie. Tel le feu parti d’une étincelle embrase et consume rapidement les forêts qui couvrent la montagne.
Déjà les parens de la Nymphe avaient élevé le bûcher ; déjà les feux ardens de Vulcain voltigeaient autour du corps gisant : « Non, s’écrie Apollon, non, je ne laisserai point périr le fruit de mon amour victime du forfait de sa coupable mère !… » Il dit, et d’un pas il arrive au bûcher. Soudain la flamme tremblante se divise ; alors le dieu retire des flancs inanimés de Coronis son fils vivant encore ; il le porte au centaure de Magnésire, pour qu’il lui enseigne l’art de guérir les maux infinis qui affligent l’humanité. Bientôt vers le célèbre disciple se pressent en foule les malades ; celui que dévorait un ulcère spontané, celui qu’avait blessé une pierre ou un coup de lance, celui qui était en proie au feu brûlant ou au froid mortel de la fièvre, venait chercher auprès de lui un remède à ses douleurs. Il guérissait les uns par l’art secret des enchantemens, les autres par des breuvages adoucissans, plusieurs par un baume salutaire répandu sur leurs plaies, d’autres enfin par les incisions douloureuses d’un acier tranchant.
Mais hélas ! que ne peut l’appât du gain sur le cœur même du sage ! Séduit par l’or qu’une main libérale lui présente, le fils de Coronis ose arracher à la mort un héros qu’elle venait d’immoler. À l’instant le fils de Saturne d’une main rapide saisissant sa foudre vengeresse, frappe au cœur les deux victimes et les précipite dans le noir séjour. Mortel, apprends par cet exemple à te connaître : que tes vœux soient d’un homme ; qu’ils soient conformes à tes destins.
Ainsi donc, ô mon génie ! n’aspire point à la vie des immortels, et n’entreprends jamais rien au-dessus de tes forces. Si le sage Chiron habitait encore son antre, si la douce harmonie de mes chants pouvait s’insinuer dans son cœur, j’obtiendrais de lui qu’il soulageât encore par son art divin les maux dont l’homme vertueux est consumé. Oui, je l’implorerais lui, ou quelque enfant d’Apollon ou de Jupiter lui-même. Alors, avec quelle célérité mon navire, fendant les ondes de la mer ionienne, me porterait vers la fontaine Aréthuse, auprès du fondateur d’Etna, de ce roi puissant de Syracuse, dont la bonté fait le bonheur de ses sujets ; qui ne porte point envie aux gens de bien, et accueille les étrangers comme un ami, comme un père. Ah ! si je l’abordais, portant un double tribut, la santé plus précieuse que l’or et cet hymne, où je chante la victoire que, non loin de Cirrha, vient de remporter Phérénicus, son coursier, dans les solennités pythiques, je lui apparaîtrais plus radieux que l’astre bienfaisant dont la douce lumière dissipe les ténèbres d’une mer orageuse.
Du moins, j’adresserai pour toi mes vœux à la mère des dieux, à la vénérable Cybèle, dont les vierges de Thèbes, pendant les ombres de la nuit, unissent le culte à celui de Pan, près de la demeure que j’habite.
Si ton esprit, ô Hiéron, sait interpréter les discours des sages, si tu as appris à expliquer les maximes des temps passés, tu comprendras que, pour un bien que les dieux dispensent aux mortels ils leur font éprouver deux maux. Jamais l’insensé ne put souffrir ce mélange, le sage seul ne montre au dehors que le bien qu’il reçoit.
Pour toi, le bonheur s’attache à la destinée, et la fortune sur le trône où elle t’a élevé te regarde d’un œil favorable, plus qu’aucun autre mortel. Mais quelle vie se soutint constamment à l’abri des orages ? Ni Pélée, le vaillant fils d’Éaque, ni le divin Cadmus n’en furent exempts. Ces deux héros cependant passent pour avoir possédé le bonheur suprême : tous deux entendirent chanter les Muses, et dans Thèbes aux sept portes, et sur le Pélion, Cadmus, lorsqu’il épousa la brillante Harmonie, Pélée, quand il unit son sort à Thétis, l’illustre fille du sage et prudent Nérée. Tous deux virent les dieux s’asseoir sur des sièges d’or au banquet de leur hyménée, et reçurent de leurs mains les présens de noces. Tous deux enfin, consolés de leurs revers par un bienfait de Jupiter, rouvrirent à la joie leurs cœurs flétris par le vent du malheur.
Mais voici venir de nouveau pour eux un temps d’épreuves et de calamités : les trois filles de Cadmus, par de tragiques aventures, éloignèrent de leur père tout espoir de bonheur, quoique Jupiter eût honoré de sa présence la couche de Thyonée aux bras éclatans de blancheur. Le fils que l’immortelle Thétis donna à Pélée dans Phthie, atteint d’une flèche meurtrière, perdit la vie dans les combats, et les Grecs en deuil pleurèrent sur son bûcher.
Que le sage, fidèle aux inspirations de la vérité, profite donc du présent et jouisse du bonheur que les dieux lui accordent. Rien de plus inconstant que le souffle impétueux des vents ; ainsi la félicité des mortels n’est jamais durable.
Pour moi, que la fortune me sourie ou qu’elle me poursuive de ses rigueurs, on me verra toujours simple avec les petits, grand avec les grands, borner ou étendre mes désirs ; et, sans murmurer, me soumettre à la condition où l’aveugle déesse m’aura placé. Mais si jamais un dieu me prodiguait d’abondantes richesses, ma gloire alors et celle de mon bienfaiteur passerait à la postérité la plus reculée. Ainsi vivent dans la mémoire des hommes et Sarpédon et Nestor que les plus sages favoris des Muses ont à jamais illustrés dans leurs chants ; ainsi la vertu devient immortelle. Mais peu d’hommes sont capables de la célébrer dignement.
IV.
À ARCÉSILAS DE CYRÈNE,
Vainqueur à la course des chars.
Muse, ce jour t’appelle près d’un mortel que tu chéris, près d’Arcésilas, roi de Cyrène aux agiles coursiers ; pars, et, au milieu des chœurs qu’il conduit, fais entendre cet hymne solennel, dont l’hommage appartient encore au fils de Latone et à Delphes. Ce fut dans le temple de cette cité célèbre, que la Pythie, assise près des aigles de Jupiter et inspirée par Apollon, ordonna à Battus de quitter l’île sacrée qui l’avait vu naître, pour aller fonder une ville fameuse par ses chars, dans la féconde Lybie, où la terre sans cesse prodigue les trésors de son sein.
Ainsi s’accomplit l’oracle que prononça jadis dans Théra la reine de Colchos, l’impitoyable Médée, sur les descendans à la dix-septième génération des demi-dieux compagnons du belliqueux Jason : « Enfans des dieux et des héros, écoutez : Un jour viendra que sur cette terre battue par les ondes, non loin des lieux consacrés à Jupiter-Ammon, la fille d’Épaphus fondera une cité chère aux mortels, d’où naîtront à leur tour d’autres cités puissantes. Au lieu des dauphins agiles, ses habitans auront de légers coursiers ; au lieu de rames, des freins et des rênes, au lieu de vaisseaux, des chars aussi rapides que la tempête. Théra deviendra la métropole des cités florissantes ; j’en ai pour garant le présage qu’autrefois reçut Euphémus, non loin des bords du marais Triton, lorsque, descendu de la proue du navire Argo, au moment où l’ancre aux dents d’airain le fixait sur le rivage, il reçut une glèbe mystérieuse, que lui offrit en signe d’hospitalité un dieu caché sous une figure humaine. Pour confirmer cet augure le fils de Saturne fit retentir sur nos têtes les éclats de son tonnerre.
» Déjà la douzième aurore avait brillé depuis qu’échappés aux flots de l’Océan nous avions porté sur la plage déserte les bois du navire Argo séparés par mes conseils, lorsque ce dieu solitaire s’offre à nous sous les traits d’un vieillard vénérable. Il nous adresse des paroles amicales, comme le font les hommes bienfaisans qui invitent d’abord les étrangers à leur table hospitalière. Mais l’impatience où nous étions de revoir notre patrie ne nous permettait pas de nous rendre à ses offres généreuses ; alors il nous dit qu’il est Euripyle, fils du dieu dont l’humide empire environne et ébranle la terre ; et, voyant notre empressement à partir, il détache du sol une glèbe et nous la présente comme le seul gage d’hospitalité qu’il puisse nous donner en ce moment. Euphémus à l’instant s’élance sur le rivage, et, joignant sa main à celle du vieillard, il en reçoit le don mystérieux.
» Depuis j’ai appris que cette glèbe est tombée dans les flots, où elle s’est dissoute, entraînée par les flots de la mer d’Hespérie. Plus d’une fois cependant j’avais ordonné aux esclaves qui nous soulageaient dans les travaux d’une pénible navigation de conserver cette glèbe sacrée ; ils ont oublié mes ordres, et l’immortelle semence, apportée de la spacieuse Libye, s’est dispersée avant le temps sur le rivage de Théra.
» Si Euphémus, ce grand roi qu’Europe, fille de Tityus donna pour fils à Neptune sur les bords du Céphise, l’eût jetée à son retour dans Ténare sa patrie, près de la bouche souterraine des enfers, ses descendans à la quatrième génération, mêlant leur sang avec celui des Grecs, se seraient emparés de cette terre vaste et féconde (car c’est à cette époque qu’on verra sortir de leur territoire de nombreuses colonies de Lacédémone, d’Argos et de Mycènes). Mais maintenant cet honneur est réservé aux fils des femmes étrangères ; ils aborderont à Théra sous la conduite des dieux, et d’eux naîtra un héros qui régnera sur cette terre fécondée par les orages. Ce héros se rendra au temple de Delphes, pour y consulter Apollon ; et dans son sanctuaire tout resplendissant d’or, le dieu lui ordonnera de traverser les mers et de conduire une colonie dans cette terre que le Nil fertilise de ses eaux, et où s’élève le temple du fils de Saturne. »