Odes (page 5)
Ainsi parla Médée ; les héros, saisis d’admiration, écoutèrent en silence le mystérieux langage. Fils heureux de Polymneste, c’est toi, Battus, que désignaient ces accens prophétiques ; c’est toi qu’appela à ces hautes destinées la voix inspirée de la prêtresse de Delphes : et, au moment où tu lui demandais comment tu pourrais, avec l’aide des dieux, délier ta langue embarrassée, la prêtresse, te saluant trois fois, te reconnut pour le roi que le Destin réservait à Cyrène.
Et maintenant le huitième rejeton de cette tige féconde en héros, Arcésilas brille, tel qu’une fleur purpurine qui s’épanouit à l’approche du printemps. Apollon et Pytho viennent de lui décerner par la voix des Amphictyons la palme de la course des chars ; je vais à mon tour, par le chant des Muses, illustrer sa gloire et celle des Argonautes Minyens, qui, par l’ordre des immortels, conquirent au delà des mers la toison d’or et se couvrirent d’une gloire impérissable.
Quelle fut la cause de cette célèbre navigation ? quelle nécessité insurmontable y entraîna tant de héros, malgré les périls dont elle était semée ? Un oracle avait prédit à Pélias qu’il périrait par les mains ou par les conseils inflexibles des fils d’Éole. Cet arrêt funeste lui fut annoncé dans les bosquets sacrés de Pytho, centre de la terre : « Évite soigneusement la rencontre du mortel qui, étranger et citoyen en même temps, descendra des montagnes n’ayant aux pieds qu’un cothurne, et qui, marchant vers l’occident, entrera dans la célèbre Iolcos. »
Au temps fixé par le Destin, il parut cet homme inconnu, sous les dehors d’un guerrier formidable. Il porte des armes dans sa main ; un double vêtement le couvre : une tunique magnésienne qui dessine les belles formes de ses membres nerveux, et par-dessus une peau de léopard qui le garantit des pluies et des frimas. Sa superbe chevelure n’était point tombée sous le tranchant du fer, elle flottait négligemment sur ses épaules. Intrépide, il s’avance d’un pas ferme et s’arrête avec une contenance assurée au milieu de la foule qui remplissait la place publique.
Il n’est connu de personne, mais tous, à sa vue, saisis de respect, se disaient : « Ne serait-ce point Apollon, ou l’amant de la belle Vénus, Mars, qui vole sur un char d’airain dans les combats ? Ce ne peut être Otus, un des enfans d’Iphimédée, ni toi, valeureux Éphialte, car on dit que vous êtes morts dans la fertile Naxos. Ce n’est pas non plus Tityus : les flèches de l’invincible Diane l’ont privé de la vie pour apprendre aux mortels à borner leur amour à des objets qu’il leur est permis d’atteindre. » Ainsi parlaient entre eux les habitans d’Iolcos.
Cependant Pélias, monté sur un char brillant traîné par des mules, se hâte d’arriver. Étonné à la vue de l’unique chaussure qui couvre le pied droit de l’étranger, il rappelle dans sa mémoire l’oracle qui lui fut prononcé ; mais dissimulant sa frayeur : « Quelle terre, dit-il, ô étranger, te glorifies-tu d’avoir pour patrie, et quels sont parmi les mortels, les illustres parens qui t’ont donné le jour ? Parle : quelle est ton origine ? que l’odieux mensonge ne souille point ta bouche. »
Alors plein de confiance, le héros lui répond : « Formé à l’école de Chiron, nourri par les chastes filles du Centaure, j’arrive de l’antre qu’habitent avec lui Philyre et Chariclo ; j’ai atteint parmi elles ma vingtième année sans que jamais une action, ni même une parole indigne m’ait déshonoré. Aujourd’hui, je viens dans mon palais réclamer le trône de mon père injustement possédé par des étrangers ; Éole le reçut de mon père, pour le transmettre avec gloire à ses descendans.
» J’apprends que Pélias, aveuglé par une folle ambition, a arraché violemment des mains de mes aïeux le sceptre qu’ils portaient au nom des lois. Redoutant la férocité de l’orgueilleux usurpateur, mes parens aussitôt ma naissance affichèrent un grand deuil et feignirent de pleurer ma mort ; les femmes firent retentir le palais de leurs gémissemens ; et, à la faveur de la nuit, seul témoin de leur fraude innocente, ils m’enveloppèrent en secret dans des langes de pourpre, et me firent porter au descendant de Saturne, au centaure Chiron, le chargeant de prendre soin de mon enfance.
» Voilà en peu de mots les principaux événemens de ma vie ; maintenant que vous les connaissez, généreux citoyens, indiquez-moi le palais de mes pères : fils d’Éson et né dans ces lieux, je suis loin d’être étranger à cette terre ; Jason est le nom que le divin Centaure m’a donné. »
Ainsi parla le héros. Il entre ensuite dans la maison de son père ; à peine le vieillard l’eut-il reconnu que d’abondantes larmes s’échappèrent de ses paupières ; son cœur palpite d’une joie inexprimable, en voyant dans son fils le plus beau des mortels. Au bruit de son arrivée, les frères d’Éson accourent, Phérès, des lieux qu’arrose la fontaine Hypéréide, Amythaon de Messène ; Admète et Mélampe, leurs fils, s’empressent aussi à féliciter leur oncle. Jason les accueille tous avec tendresse ; il les admet à sa table, leur prodigue les dons de l’hospitalité, et passe avec eux cinq jours et cinq nuits dans la joie des festins, au milieu de la plus pure allégresse.
Le sixième jour, il leur raconte ce qu’il a dit au peuple, et leur fait part de ses projets. Tous l’approuvent, puis ils sortent ensemble, et se rendent précipitamment au palais de Pélias. Instruit de leur arrivée, le fils de la belle Tyro s’avance à leur rencontre. Alors Jason lui adresse ces paroles pleines de douceur et de sagesse : « Noble rejeton de Neptune Pétréen, l’esprit des hommes est malheureusement plus prompt à applaudir aux richesses acquises par la fraude qu’à en prévenir les suites funestes. Mais une telle bassesse répugne à la droiture de nos deux cœurs : nous devons l’un et l’autre fonder sur la justice le bonheur de notre avenir. Qu’il me soit donc permis de vous rappeler des faits que vous connaissez aussi bien que moi. Une même mère donna le jour à Créthée et à l’audacieux Salmonée. Tous deux nous sommes leurs descendans à la troisième génération et jouissons ensemble de la lumière bienfaisante du jour.
» Les Parques mêmes, vous le savez, ont en horreur ceux qui ne rougissent pas de rompre les liens du sang par de honteuses inimitiés. Ce n’est donc point à notre épée ni aux débats sanglans de la guerre, mais à notre droit que nous devons en appeler pour diviser entre nous l’honorable héritage de nos ancêtres. Je vous abandonne les immenses troupeaux de bœufs et de brebis, les vastes champs que vous avez usurpés sur mes pères : jouissez de leur fécondité ; qu’ils accroissent l’opulence de votre maison, je n’en suis pas jaloux. Mais ce que je ne saurais souffrir, c’est de vous voir assis sur le trône de Créthée, posséder ce sceptre à l’ombre duquel il fit fleurir la justice. Sans allumer entre nous le feu de la discorde, sans nous exposer à de nouveaux malheurs, rendez-moi la royauté, elle m’appartient. »
Ainsi parla Jason. Pélias lui répond d’un air calme : « Je ferai ce que vous désirez ; mais déjà la triste vieillesse m’assiège : vous, au contraire, dans la fleur de l’âge, vous avez toute la force que donne la vigueur du sang. Mieux que moi vous pouvez apaiser le courroux des dieux infernaux. L’ombre de Phryxus m’ordonne de partir pour le pays où règne Aétès, de ramener ses mânes dans sa terre natale, et d’enlever la riche toison du bélier sur lequel il traversa les mers pour échapper aux traits impies d’une cruelle marâtre. Tel est l’ordre que son ombre irritée m’a donné en songe ; j’ai consulté l’oracle de Castalie pour savoir si je devais l’accomplir, et il m’a répondu qu’il fallait sur-le-champ vous équiper un vaisseau et vous exhorter à partir pour cette expédition. N’hésitez donc pas, je vous en prie, à acquitter ma dette ; je m’engage à vous rendre le trône à votre retour, et je prends à témoin de mes sermens le puissant Jupiter dont nous descendons l’un et l’autre. » Tous approuvèrent son discours, et ils se séparèrent de lui.
Cependant Jason a fait proclamer dans la Grèce, par la voix des hérauts, l’expédition qu’il médite. Bientôt accourent trois fils de Jupiter, infatigables dans les combats, le fils d’Alcmène aux noirs sourcils et les jumeaux enfans de Léda. Deux héros à la chevelure touffue, issus du dieu qui ébranle la terre, arrivent aussi, l’un de Pylos et l’autre des sommets du Ténare. Jamais elle ne périra la gloire que vous vous êtes acquise par cet exploit, Euphémus et toi, Périclymène. À tous ces héros, se joignit le fils d’Apollon, Orphée chantre divin et père de la poésie lyrique. Le dieu qui porte un caducée d’or, Mercure, associe à cette entreprise périlleuse ses deux fils, Échion et Eurytus, tous deux brillans de jeunesse ; ils arrivent des vallées que domine le Pangée. Joyeux de concourir à cette noble conquête, Zéthès et Calaïs se joignent aux héros : le roi des vents, Borée, fier du courage de ses deux fils, leur fait présent de deux ailes pourprées qui s’agitent derrière leurs blanches épaules. Enfin Junon souffle dans le cœur de tous ces demi-dieux une telle ardeur à s’embarquer sur le navire Argo qu’aucun d’eux ne songe plus à couler à l’abri des dangers des jours paisibles près d’une tendre mère, mais plutôt à conquérir avec ses rivaux une gloire éclatante, seule capable de faire vivre son nom au delà du tombeau.
Quand cette élite de la Grèce fut arrivée dans Iolcos, Jason en fait le dénombrement et la comble des éloges qu’elle mérite. Au même instant, Mopsus habile augure, interroge les destins et ordonne aux guerriers de monter promptement sur le navire. On lève l’ancre et on la suspend à la proue ; alors le chef intrépide de tant de héros, debout sur la poupe, prend en ses mains une coupe d’or ; il invoque et le père des dieux, le grand Jupiter, qui lance la foudre comme un trait, et les vents impétueux et les flots rapides ; il leur demande une heureuse navigation, des nuits et des jours sereins et un prompt retour dans leur patrie.
Soudain du haut des nues embrasées par la foudre, le tonnerre gronde en éclats propices. À ces signes non équivoques de la volonté du ciel, les héros s’arrêtent, immobiles d’étonnement ; mais le devin interprétant ce phénomène, les remplit tous d’espérance et de joie. Il les engage à se courber sans délai sur la rame. Aussitôt les flots agités fuient sous les coups redoublés de leurs bras vigoureux ; ils voguent, et, secondés par le souffle du Notus, ils arrivent aux bouches de la mer inhospitalière. Là ils dédient un bois sacré à Neptune, dieu des mers, et sur un autel que jadis des mains divines élevèrent en ces lieux, ils lui immolent un troupeau de taureaux de Thrace, qui s’offre à leurs regards sur le rivage. Souvent dans la suite, à la vue des périls dont ils sont menacés, ils adressent leurs vœux au dieu protecteur des nautoniers : ils le conjurent de les préserver du choc presque inévitable de ces roches qui se heurtent au sein des mers. Deux d’entre elles sont vivantes, et roulent plus rapides qu’un tourbillon de vents impétueux ; mais le vaisseau des demi-dieux par sa présence leur enlève pour toujours le mouvement et la vie.
Enfin ils arrivent à l’embouchure du Phase, et livrent sur ses bords, aux farouches enfans de la Colchide, un combat sanglant, non loin du palais même d’Aétès.
Mais voici que la déesse dont les traits subtils blessent les cœurs des hommes, l’aimable Cypris descend de l’Olympe, portant sur son char aux roues brillantes cet oiseau, qui le premier inspira aux mortels les fureurs d’un incurable amour.
Elle enseigne au sage fils d’Éson, par quels prestiges enchanteurs il bannira de l’esprit de Médée le respect qu’elle doit aux volontés de son père et inspirera à son cœur dompté par la persuasion, un violent désir de voir les riantes campagnes de la Grèce. Cette princesse en effet ne tarda pas à révéler au jeune étranger par quel moyen il sortira victorieux des épreuves que lui préparait son père. Elle compose avec de l’huile et des sucs précieux un liniment salutaire dont la vertu rend le corps de Jason inaccessible à la douleur. Mais déjà tous deux épris l’un de l’autre, se sont juré de s’unir par les doux liens de l’hymen.
Cependant Aétès place au milieu de la troupe des Argonautes une charrue plus dure que le diamant ; il y attelle seul deux taureaux, qui de leurs narines enflammées exhalent des torrens de feu et tour à tour creusent la terre de leurs pieds d’airain. Il les presse, et le soc soulevant en glèbes énormes le sein de la terre entr’ouverte, trace derrière eux un sillon d’une orgye de profondeur. Puis il ajoute : Que le héros qui commande ce navire, achève mon ouvrage, et je consens qu’il emporte l’immortelle toison que l’or fait briller de tout son éclat.
À peine a-t-il achevé ces mots que Jason soutenu par Vénus jette son manteau de pourpre et commence la pénible épreuve. Les flammes que sur lui soufflent les taureaux, ne l’effraient pas grâce aux magiques secrets de son amante. Il arrache la charrue pesante du sillon où elle est enfoncée, force les taureaux à courber sous le joug leur tête indocile, et pressant de l’aiguillon leurs énormes flancs, les contraint à parcourir l’espace qui est prescrit.
Aétès, quoique saisi d’une douleur secrète, ne peut s’empêcher d’admirer une force si prodigieuse ; les compagnons du héros au contraire lui tendent les mains, couronnent son front de verts feuillages et lui prodiguent les témoignages de la plus tendre amitié. Aussitôt le fils du Soleil lui indique le lieu où l’épée de Phryxus a suspendu la riche dépouille du bélier. Il se flattait qu’il ne pourrait jamais en achever la conquête, car ce trésor précieux, caché dans les sombres profondeurs d’une forêt, était confié à la garde d’un dragon dont la gueule béante était armée de dents voraces, monstre affreux qui surpassait en masse et en longueur un vaisseau à cinquante rangs de rames.
Mais, ô ma Muse ! c’est trop s’écarter du sujet ; il est temps de rentrer dans la carrière des chars : les voies abrégées ne te sont pas inconnues, et quand la sagesse te l’ordonne on t’y voit marcher la première. Il me suffira donc ô Arcésilas ! de te dire que Jason tua par ruse le dragon aux yeux azurés, à la croupe tachetée ; qu’avec la toison il emmena Médée, et que Pélias tomba sous leurs coups.
Après avoir erré sur les gouffres de l’océan et parcouru les plages de la mer Érythrée, les Argonautes abordèrent à Lemnos ; ils y célébrèrent des jeux où leur mâle courage obtint pour récompense le superbe vêtement qu’on distribuait aux vainqueurs, et s’unirent par l’hymen aux femmes dont la jalousie venait d’immoler leurs époux. Ainsi les destins avaient marqué ce jour ou la nuit mystérieuse qui le suivit, pour faire éclore dans cette terre étrangère les premiers rayons de la gloire de tes ancêtres, ô Arcécilas ! Ainsi Euphémus vit naître et s’accroître sa nombreuse postérité ; Lacédémone la reçut dans son sein, et par la suite elle alla s’établir dans l’île de Callista. De là, le fils de Latone la conduisit dans les fertiles campagnes de la Lybie, où, sous la protection des dieux, il la fit régner avec équité et sagesse sur la divine cité de la nymphe Cyrène au trône d’or.
Maintenant, nouvel Œdipe, fais usage, ô Arcésilas ! de toute la pénétration de ton esprit.
Un chêne robuste est tombé sous le tranchant de la hache ; il a vu dépouiller ses rameaux et flétrir à jamais sa beauté. Mais quoiqu’il ait cessé de porter du fruit, ne pourra-t-il désormais être d’aucune utilité, soit que dans nos foyers il chasse l’hiver et la froidure, soit que transporté loin du sol qui l’a vu naître et appuyé sur deux hautes colonnes il soutienne un poids immense ou les murs d’un palais étranger.
Comme un habile médecin, tu sais, Arcésilas guérir les maux qu’endurent tes sujets ; favori d’Apollon, tu dois appliquer le remède sur leurs plaies d’une main douce et bienfaisante. Il est aisé d’ébranler un empire, les moindres citoyens le peuvent ; mais combien n’est-il pas plus difficile de le rasseoir sur ses bases, à moins qu’un dieu puissant ne dirige les efforts des rois. Les Grâces t’ont réservé la gloire d’un tel ouvrage ; continue à veiller au bonheur de Cyrène, et ne te lasse pas de lui consacrer tes soins.
Pèse dans ta sagesse cette maxime d’Homère, et justifie-la : « L’homme de bien est toujours favorable au message dont il se charge. » Les chants des Muses ont même plus de pouvoir, quand sa bouche les fait entendre. Cyrène et l’auguste maison de Battus ont connu la justice de Démophile. Quoiqu’il soit encore au printemps de la vie, ses conseils furent constamment ceux d’un sage vieillard, et sa prudence parut toujours mûrie par cent années. Il ne prostitue point sa langue à la médisance ; il sait combien il est odieux l’homme ami de l’injure, et jamais les gens de bien ne trouvèrent en lui un contradicteur. L’occasion ne se présente aux mortels que pour un instant ; Démophile sait la connaître, et quand il le faut la saisir en maître sans jamais la suivre en esclave.
Le plus cruel des maux est, dit-on, d’avoir connu le bonheur et les joies de la patrie et de se voir contraint par la dure nécessité aux rigueurs de l’exil. Ainsi comme un autre Atlas, privé de ses biens, privé des lieux qui l’ont vu naître, Démophile plie sous le poids du ciel qui l’accable. Mais espérons : Jupiter a délivré les Titans de leurs chaînes et souvent le pilote change ses voiles alors que le vent a cessé.
Après avoir épuisé la coupe du malheur, Démophile forme le vœu ardent de revoir enfin ses foyers et de retrouver, au milieu des festins donnés près de la fontaine d’Apollon, l’allégresse faite pour son jeune cœur. Sa lyre enfanterait de nouveau les sons les plus harmonieux au sein du repos et dans la compagnie des sages. Sans colère envers ses concitoyens, il ne saurait être en butte à leurs traits. Puisse-t-il, ô Arcésilas, te raconter quelle source de chants immortels il a trouvé dans Thèbes, où naguère il goûta les douceurs de l’hospitalité !
V.
À ARCÉSILAS,
Vainqueur à la course des chars.
Quelle n’est pas la puissance des richesses quand le mortel que la fortune en a comblé, sait comme toi, heureux Arcécilas, leur associer la vertu et par elles grossir la foule des amis qui l’entourent ! Dès tes premiers pas dans la carrière de la vie, tu as vu les dieux te prodiguer leurs faveurs ; mais ta générosité en a fait un usage glorieux en les consacrant à rehausser la pompe des jeux que chérit Castor au char éclatant. En retour, ce demi-dieu, après avoir dissipé les nuages et la tempête, a fait luire sur ta maison fortunée les doux rayons du bonheur et de la paix.
Le sage soutient mieux que tout autre l’éclat de cette puissance que les dieux lui confient. Ainsi, Arcésilas, c’est parce que tu marches dans les sentiers de la justice que tu jouis vraiment du bonheur, et comme souverain de cités opulentes, et comme honoré par la victoire que tes coursiers ont remportée dans Pytho, victoire que célèbrent cet hymne et ces danses légères, délices d’Apollon.
Mais tandis que les accens de la gloire retentissent dans les jardins délicieux de Cyrène, dans ces bosquets consacrés à Vénus, n’oublie pas de rapporter à la divinité, comme à son premier auteur, la félicité dont tu jouis. Chéris aussi entre tous tes amis Carrotus, qui, sans être escorté de la timide Excuse, fille de l’imprévoyant Épiméthée, est revenu victorieux dans l’antique demeure des enfans de Battus dont les peuples chérissent la justice.
Digne des honneurs de l’hospitalité qu’on lui a accordés près de la fontaine de Castalie, Carrotus, monté sur un char magnifique, a parcouru douze fois la carrière avec une étonnante rapidité et a conquis ces couronnes qui parent aujourd’hui ton front.
Les fatigues d’une course périlleuse n’ont enlevé à son char aucun des ornemens que l’art de l’ouvrier y avait prodigués ; mais tel il était naguère lorsque Carrotus descendait de la colline de Crisa, près de la vallée consacrée à Apollon, tel on le voit maintenant suspendu sous les portiques de Cypris, non loin de cette statue faite du tronc d’un seul arbre, que les Crétois élevèrent sur le sommet du Parnasse. Il est donc juste, ô Arcésilas ! qu’une prompte reconnaissance acquitte ce bienfait.
Et toi, fils d’Alexibius, quel n’est pas ton bonheur ! Les Grâces aux beaux cheveux rendent ton nom célèbre ; et après les mémorables travaux, mes chants élèvent à ta gloire un monument éternel. Quarante combattans, du haut de leurs chars en débris, ont été renversés dans l’arène ; toi seul, intrépide écuyer, as su arracher ton char au déshonneur, et de retour de ces illustres combats, tu as revu les champs de la Libye et la ville où tu reçus le jour.
Personne entre les mortels n’est exempt des travaux de la vie ; personne ne le sera jamais. Cependant l’heureuse destinée de Battus sourit encore à ses descendans et les protège ; elle est le rempart qui défend Cyrène et la source de cette gloire qui la rend chère aux étrangers. Jadis les lions saisis de crainte s’enfuirent devant Battus quand il vint dans leurs demeures conduit par un oracle prononcé au delà des mers. Apollon, dont il accomplissait les ordres, livra ces monstres à la terreur, pour qu’elle ne fût pas vaine et sans effet la promesse qu’il avait faite au fondateur de Cyrène.
Honneur à ce dieu bienfaiteur de l’humanité ! C’est lui qui enseigna aux mortels des remèdes salutaires pour soulager leurs maux ; il inventa la lyre, et avec les trésors de l’harmonie donna à ceux qui lui sont chers l’amour de la justice et de la paix. Du fond de l’antre sacré où il rend ses oracles il fit jadis entendre sa voix, et conduisit à Lacédémone, à Argos et à Pylos, les valeureux descendans d’Hercule et Ægimius.
Sparte ! oh ! combien l’honneur de t’appartenir relève encore la gloire de ma patrie ! C’est toi qui vis naître ces Ægéides, mes ancêtres, que les dieux envoyèrent à Théra. Ils célébraient un sacrifice, au moment où le destin amena devant Thèbes les Héraclides qu’ils suivirent dans les murs. C’est d’eux, ô Apollon, que nous sont venues tes fêtes carnéennes et les festins au milieu desquels nous célébrons l’opulente Cyrène, où jadis se réfugièrent les Troyens, fils d’Antenor. Après avoir vu Ilion réduit en cendres par le flambeau de la guerre, ce peuple valeureux y aborda avec Hélène ; il y fut admis aux festins sacrés et reçut les dons de l’hospitalité de la main des héros qu’Aristote (Battus) y avait conduits sur ses nefs légères à travers les flots tumultueux des mers.
Battus consacra aux dieux des bois plus vastes, aplanit la voie Scyrota et la revêtit de rocs polis pour qu’elle pût résister aux pieds retentissans des coursiers ; c’est là qu’il est enseveli, à l’extrémité de la place publique : heureux tant qu’il vécut parmi les hommes, et depuis sa mort honoré par les peuples comme un demi-dieu. Hors de la ville et devant le vestibule du palais reposent les cendres des autres rois, qui subirent après lui les rigueurs du trépas. Aujourd’hui mon hymne, en célébrant leurs vertus héroïques, pénètre au sombre bord et, comme une rosée bienfaisante, y réjouit leurs mânes par le souvenir de la gloire que leur fils partage avec eux.
Maintenant donc, ô Arcésilas ! fais retentir au milieu des chœurs des jeunes Cyrénéens les louanges du dieu dont les rayons dorés vivifient le monde ; c’est à lui que tu dois l’éclatante victoire que je chante aujourd’hui et la palme, noble dédommagement de tes dépenses et de tes travaux : ton éloge est dans la bouche de tous les sages. Ce qu’ils ont dit je vais le répéter : Ta sagesse et ton éloquence sont au-dessus de ton âge, pour le courage tu es l’aigle qui d’une aile vigoureuse devance tous les oiseaux, dans les combats ta force est un rempart puissant, dès le matin de tes ans ton génie s’est élevé au séjour des Muses, avec quelle adresse ne te voit-on pas diriger à ton gré un char rapide ! enfin, ce qui est grand et sublime, tu l’encourages, tu l’adoptes, et les dieux bienveillans te donnent la force et les moyens pour l’exécuter.
Bienheureux enfans de Saturne, daignez favoriser ainsi pour l’avenir les projets et les actions d’Arcésilas ! Que jamais le souffle empoisonné du malheur n’abatte les fruits que lui promettent ses beaux jours ! Jupiter, que ta providence puissante préside au destin des mortels que tu chéris ! daigne bientôt accorder au descendant de Battus l’honneur de la palme olympique.
VI.
À XÉNOCRATE, D’AGRIGENTE,
Vainqueur à la course des chars.
Mortels, prêtez l’oreille à mes accens ! me voici dans la terre consacrée à l’aimable Vénus et aux Grâces, après avoir porté mes pas vers le temple d’Apollon Pythien : c’est là que pour célébrer à l’envi la victoire de Xénocrate, la félicité des Emménides et la belle Agrigente, qu’un fleuve du même nom arrose de ses eaux, j’ai trouvé dans le sanctuaire un trésor où j’ai puisé mes chants, trésor indestructible, qui n’a à redouter ni les pluies de l’hiver, ni les orages qui s’entre-choquent comme des bataillons armés, ni les vents qui roulent en tourbillons sur le gouffre des mers. Il brille de l’éclat le plus pur, ô Thrasybule, et devient pour moi une source de chants harmonieux qui, répétés de bouche en bouche, rediront à la postérité la gloire de ton père et de tes descendans, et la victoire curule qu’il a remportée dans la vallée de Crisa.
Digne fils de Xénocrate, avec quelle attention ne remplis-tu pas le précepte que jadis le Centaure né de Philyre donnait sur le mont Pélion au fils de Pélée, qu’il élevait loin de ses parens. « Mon fils, lui disait-il, honore parmi tous les dieux de l’Olympe le redoutables maître du tonnerre et garde-toi bien de priver pendant ta vie du tribut de ta reconnaissance le mortel qui te donna le jour. »
Tel fut le valeureux Antiloque qui se dévoua à la mort pour sauver les jours de son père, et seul s’exposa aux coups homicides de Memnon, sous qui combattaient les Éthiopiens. Blessé par les traits de Pâris, un des coursiers de Nestor retardait la fuite de son char, et Memnon s’avançait brandissant une longue javeline. Déjà le vieillard éperdu crie à son fils de ne pas affronter le trépas ; c’est en vain, le jeune héros vole au combat, et, par le sacrifice de sa vie, il achète celle de son père, laissant aux races futures un modèle admirable de piété filiale.