Odes (page 6)

Pindare · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Petits poèmes grecs, Pindare · 10 pages

Cette antique vertu des siècles passés, Thrasybule nous en donne aujourd’hui le touchant exemple : il marche dans le sentier que lui a tracé son père et le dispute en magnificence à son oncle Théron. Avec quelle modération jouit-il de ses richesses ! Formé à la sagesse dans le sanctuaire des Muses, jamais il ne permit à l’injustice ni à l’aveugle prévention d’égarer un instant son cœur. Comme sa jeune ardeur se plaît à tes nobles exercices, Neptune, toi dont le trident ébranle la terre et qui appris aux mortels l’art de dompter les coursiers ! Enfin son caractère aimable et bienveillant fait la joie de ses amis, et, dans les festins, ses paroles coulent avec la douceur du miel que distille l’industrieuse abeille.

VII.

À MÉGACLÈS, D’ATHÈNES,

Vainqueur au quadrige.

Pour célébrer dignement l’antique puissance des enfans d’Alcméon et les triomphes de leurs coursiers, pourrais-je mieux préluder à mes chants que par le nom de la superbe Athènes ? Fut-il jamais patrie plus fameuse dans la Grèce ! fut-il jamais un nom plus illustre que celui d’Alcméon !

La renommée a porté chez tous les peuples la gloire des citoyens à qui Érecthée dicta ses lois. Ce sont eux, ô Apollon ! qui, dans l’enceinte de Pytho, rebâtirent ton divin sanctuaire. Que de victoires, ô Mégaclès, tes ancêtres et toi n’offrez-vous pas à mes chants ! Cinq à l’Isthme, une plus glorieuse aux champs de Jupiter, à Olympie, deux enfin à Cirrha.

Ton nouveau triomphe surtout me comble d’allégresse ; mais une pensée m’afflige… Tant de belles actions ne vont-elles pas attirer sur toi les traits du sort jaloux ? Telle est la destinée des mortels : le bonheur le plus durable n’est jamais ici-bas à l’abri des revers.

VIII.

À ARISTOMÈNE, D’ÉGINE,

Vainqueur à la lutte.

Fille de la justice, ô douce paix ! toi qui rends les cités puissantes et tiens en tes mains les clés de la guerre et des sages conseils, reçois l’hommage de la couronne pythique dont Aristomène vient d’orner son front. Aimable déesse, tu donnes aux mortels les loisirs favorables à nos triomphes pacifiques et tu leur apprends à en jouir. Quand deux ennemis, le cœur gonflé d’une haine implacable, sont près de se frapper, c’est encore toi qui, t’élançant au-devant de leurs coups, fais tomber à tes pieds l’insulte et la colère.

Oh ! combien il fut sourd à tes inspirations ce Phorphyrion, dont la fureur aveugle tenta d’envahir l’Olympe. Insensé ! ne savait-il pas que les seuls biens légitimes sont ceux que nous offre avec plaisir une main libérale, et que tôt ou tard la violence et l’orgueil subissent le châtiment de leur cupidité ! Tel fut encore ce terrible roi des Géans, ce Typhon à cent têtes, que la Cilicie engendra. Tous deux succombèrent, l’un sous les coups de la foudre et l’autre sous les traits d’Apollon. C’est à la protection de ce dieu que le fils de Xénarque doit la victoire où il a cueilli dans Cirrha le laurier du Parnasse, digne sujet de mes chants doriens.

L’heureuse patrie du vainqueur, Égine, amie de la justice et favorisée par les Grâces, brille encore de l’éclat des antiques vertus des Éacides. Non, depuis son origine, sa renommée ne s’est point affaiblie, et les favoris des Muses ont célébré dans leurs chants cette foule de héros qu’elle a vus naître, et que souvent couronna la victoire dans nos jeux et dans nos combats meurtriers. Adresse et valeur, telles sont en effet les sources de la gloire pour les mortels.

Mais pourquoi fatiguer ma lyre et ma voix du long récit de tous les titres de gloire d’Égine ? la satiété est mère du dégoût. Bornons donc nos chants au sujet offert à ma Muse ; qu’elle touche à ton dernier triomphe, ô Aristomène ! d’une aile prompte et légère !

Jadis Théognète et Clytomaque, tes oncles maternels, vainquirent à la lutte, l’un à Pise, l’autre à Corinthe ; tu suis leurs traces et tu ne dégénères pas de leur courage. Noble soutien de la tribu des Midyles, tes ancêtres, j’oserais t’appliquer ces paroles mystérieuses que prononça le fils d’Oïclée en voyant devant Thèbes aux sept portes les fiers Épigones, la lance à la main lorsque, pour la seconde fois, ils venaient livrer à cette ville de nouveaux assauts. Ils combattaient, et le devin s’écria : « La nature a transmis aux enfans la magnanimité de leurs pères ; je vois clairement aux portes de la cité de Cadmus Alcméon agitant le dragon dont les couleurs varient l’éclat de son bouclier. Après une première défaite, l’héroïque Adraste reparaît sous de meilleurs auspices ; mais un malheur domestique lui fera payer cher ses succès. Seul de tous les enfans de Danaüs, Égialée périt, et Adraste, que la faveur des Dieux reconduit dans la vaste cité d’Abas avec son armée entière, emporte avec lui les cendres de ce fils adoré. » Ainsi parla Amphiaraüs.

Et moi je couronne aujourd’hui de fleurs la statue d’Alcméon, son fils, en lui consacrant les chants de ma reconnaissance. Voisin de mes foyers, son monument protège mes possessions, et le devin lui-même s’est offert à ma rencontre au moment où j’allais visiter le temple auguste placé au centre de la terre : héritier de l’art de son père, il sembla alors m’annoncer la victoire d’Aristomène.

Ô toi, qui lances au loin tes flèches redoutables et qui, au sein des vallées pythiques, règnes dans ce sanctuaire fameux ouvert à toutes les nations, tu as élevé Aristomène au comble de la félicité. Déjà, dans ces fêtes que sa patrie célèbre en ton honneur, dieu puissant, ta faveur lui a fait cueillir la palme du pentathle, le plus glorieux des combats. Daigne encore aujourd’hui agréer cet hymne harmonieux destiné à célébrer ses victoires. Eh ! qui mieux qu’Aristomène a mérité le tribut de mes louanges et de mes chants ? Et toi, Xénarque, puissent mes prières attirer sur ton fils et sur toi la protection immortelle des dieux.

L’homme qui, sans de longs travaux, a amassé de grands biens, paraît sage aux yeux du vulgaire ignorant : il a su, dit-il, par sa prudence et son adresse assurer sa prospérité. Insensé ! le bonheur ne dépend point de la volonté des mortels : Dieu seul est le dispensateur ; c’est lui dont la justice, distribuant également les biens et les maux, sait quand il lui plaît élever l’un, abaisser l’autre sous sa main puissante.

Mégare et les champs de Marathon ont été témoins de tes triomphes, ô Aristomène, et dans les jeux que ta patrie célèbre en l’honneur de Junon trois fois ta vigueur a dompté tes rivaux. Naguère aux solennités pythiques quatre athlètes terrassés ont éprouvé la force de tes coups. Combien leur retour a différé du tien ! le doux sourire d’une mère n’a point réjoui leur cœur ; honteux de leur défaite, ils tremblent à l’aspect de leurs ennemis, ils se cachent et fuient les regards des hommes.

Mais celui auquel la victoire vient de sourire s’élève aux plus hautes destinées sur les ailes de l’Espérance et préfère aux soucis de l’opulence la palme que sa valeur lui a conquise. Cependant si un court instant accroît ainsi le bonheur de l’homme, la plus légère faute en un instant aussi l’ébranle et le renverse.

Ô homme d’un jour ! qu’est-ce que l’être ? qu’est-ce que le néant ? Tu n’es que le rêve d’une ombre et la vie n’a de jouissance et de gloire qu’autant que Jupiter répand sur elle un rayon de sa bienfaisante lumière.

Ô nymphe Égine ! tendre mère d’un peuple libre, joins-toi à Éaque, à Pélée, à l’immortel Télamon, à l’invincible Achille, pour protéger, sous le bon plaisir du puissant Jupiter, Aristomène et la cité qui l’a vu naître.

IX.

À TÉLÉSICRATE, DE CYRÈNE,

Vainqueur à la course armée.

Je veux, sous les auspices des Grâces à la belle ceinture, célébrer la victoire que dans Pytho Télésicrate a remportée à la course malgré le poids d’un énorme bouclier d’airain. Heureux mortel, Télésicrate fait la gloire de sa patrie, de Cyrène, cité célèbre par ses coursiers et qui doit son nom à cette nymphe chasseresse que, sur un char d’or, le blond Phébus enleva jadis dans les vallées retentissantes du Pélion. Ce dieu la transporta dans une contrée féconde en fruits et en troupeaux, et l’y établit reine de la florissante Lybie, troisième partie du vaste continent.

Vénus aux pieds d’albâtre, arrêtant d’une main légère le char qui les portait, reçut le dieu de Délos comme un hôte chéri ; puis elle introduisit dans leur couche l’aimable Pudeur et accomplit l’hymen du jeune dieu avec la fille du puissant Hypséus qui régnait alors sur les fiers Lapithes. Petit-fils de l’Océan, ce héros avait pour mère la naïade Créuse, fille de la Terre, qui l’avait eue du Pénée, dans les célèbres vallons du Pinde. Hypséus lui-même prit soin des jeunes années de la belle Cyrène, sa fille.

Jamais la jeune nymphe ne se plut à promener sur la toile la navette légère ni à se livrer avec ses compagnes aux soins domestiques des festins ; mais armée de ses flèches d’airain et d’un glaive meurtrier elle poursuivait les hôtes féroces des bois, les immolait sous ses coups et assurait ainsi la tranquillité des troupeaux de son père : à peine au lever de l’aurore le sommeil si doux aux mortels appesantissait quelques instans sa paupière.

Un jour le dieu qui lance au loin ses flèches, Apollon au vaste carquois la trouve luttant seule et sans armes contre un lion furieux. À cette vue il appelle le centaure Chiron : « Fils de Philyre, dit-il, sors de ton antre, viens admirer le courage et la force étonnante d’une jeune vierge ; vois avec quelle intrépidité son cœur, supérieur au danger et inaccessible à la crainte, soutient ce terrible combat. Quel mortel lui donna le jour ? De quelle tige est sorti ce rejeton qui, dans les sombres retraites de ces monts sourcilleux, se plaît à déployer tant de force ? Serait-il permis à une main illustre de s’en approcher pour cueillir cette fleur de beauté plus douce que le miel ? » À ces mots la gravité du centaure disparaît, un doux sourire déride son front et il répond au dieu du jour : « Apollon, la sage persuasion fait jouer des ressorts cachés pour servir les desseins d’une honnête passion, et les dieux comme les hommes rougiraient de ne pas couvrir du voile de la pudeur le mystère des premières amours. Aussi les paroles que tu viens de m’adresser, ô dieu que le mensonge ne peut jamais tromper, te sont-elles inspirées par ton aménité naturelle. Tu me demandes l’origine de cette nymphe ! toi qui connais l’impérieuse destinée de tous les êtres, toi qui comptes les feuilles que la terre au printemps fait éclore et les grains de sable que les flots et les vents roulent dans les fleuves et dans les mers, toi dont l’œil perçant découvre tout ce qui est, tout ce qui sera !

» Mais s’il m’est permis de comparer ma sagesse à la tienne, puisque tu l’ordonnes, je vais te répondre : — Le sort te conduit en ces lieux pour être l’époux de Cyrène et la transporter au delà des mers dans les délicieux jardins de Jupiter. Là, sur une colline qu’entourent de riches campagnes, s’élèvera une cité puissante, peuplée d’une colonie d’insulaires dont tu l’établiras souveraine. En ta faveur, la vaste et féconde Lybie recevra avec empressement dans ses palais dorés cette nymphe destinée à donner des lois à une contrée également célèbre par sa fertilité et par les animaux féroces qu’elle nourrit.

» Elle y mettra au jour un fils que Mercure ravira aux baisers de sa mère pour le confier aux soins de la Terre et des Heures aux trônes étincelans. Ces déesses recevront l’enfant divin sur leurs genoux, feront couler sur ses lèvres le nectar et l’ambroisie et le rendront immortel comme Jupiter et le chaste Apollon. Il sera la joie de ses amis, veillera à la garde de nombreux troupeaux, et son goût pour les travaux des chasseurs et des bergers lui méritera le nom d’Aristée. » Ainsi parla Chiron, et il exhortait Phébus à accomplir cet heureux hyménée.

Les voies des dieux sont courtes et l’exécution de leurs desseins rapide : un seul jour suffit à Apollon. Ce jour même la Lybie unit les deux époux sous les lambris dorés d’un palais somptueux. Bientôt Cyrène s’élève et Apollon se déclare le protecteur de cette cité que la gloire des jeux a si souvent illustrée.

Aujourd’hui le fils de Carnéas, vainqueur à Delphes, l’associe à sa fortune en faisant rejaillir sur elle l’éclat de son triomphe. Aussi de quelle allégresse ne tressaillera pas cette heureuse patrie, que peuplent tant de jeunes beautés, quand elle le verra revenir de Pytho couronné par la victoire !

Les grandes vertus prêtent à de pompeux éloges ; mais peu de paroles suffisent au sage, même dans un vaste sujet. Saisir l’à-propos est en toutes choses le plus grand mérite. Jadis Thèbes aux sept portes vit Iolas signaler son habileté dans cet art, alors qu’il revint, une heure seulement, à la fleur de l’âge pour faire tomber sous son glaive la tête d’Eurysthée, et que peu après il fut renfermé dans la tombe. On l’ensevelit non loin du monument d’Amphitryon, son aïeul paternel, habile à conduire les chars, et qui de Sparte était venu chez les enfans de Cadmus demander l’hospitalité. Amphitryon et Jupiter partagèrent la couche de la sage Alcmène et donnèrent la vie à deux jumeaux célèbres par leur force et par leurs victoires.

Quel est le mortel assez stupide pour ne pas chanter les louanges d’Hercule et n’avoir aucun souvenir de la fontaine de Dircé, près de laquelle furent élevés Hercule et son frère Iphiclès ? L’un et l’autre ont exaucé mes vœux ; je célébrerai leurs bienfaits aux accens de ma lyre. Puissent les Grâces m’éclairer de leurs douces lumières, pour chanter dignement la victoire que trois fois Télésicrate a remportée dans Égine sur la colline de Nissa. Un si glorieux triomphe illustre sa patrie, et met pour toujours ce héros à l’abri de la tristesse et des regrets d’une défaite. Aussi n’est-il aucun citoyen de Cyrène, ami ou ennemi de Télésicrate, qui ne publie ce que cet athlète puissant a fait pour leur commune gloire, et qui ne soit à son égard fidèle observateur de la maxime du vieux Nérée : « Louez avec franchise même un ennemi, lorsqu’il s’est signalé par de brillans exploits. »

Combien de fois, ô Télésicrate, t’ai-je vu couronné aux solennités de Pallas, qui reviennent à des temps réglés, et dans ces fêtes olympiennes qu’on célèbre dans les vallées profondes et sinueuses de l’Attique, et dans tous les jeux des autres contrées de la Grèce : alors quelles mères ne désirèrent de l’avoir pour fils ! quelles vierges ne demandèrent aux dieux un époux tel que toi !

Mais la soif des vers me tourmente ; et, au moment de terminer mes chants, je ne sais quelle voix me presse de rappeler la gloire de tes nobles aïeux. Je dirai donc comment ils vinrent dans Irasse, ville d’Antée, pour disputer la main d’une jeune Lybienne que sa beauté faisait rechercher et de ses illustres parens et d’une foule d’étrangers : chacun, à l’envi soupirait après le bonheur de cueillir cette rose virginale qu’Hébé à la couronne d’or venait de faire éclore. Mais Antée prépare à sa fille une union plus glorieuse. Il sait qu’autrefois dans Argos, Danaüs fixa promptement l’hymen de ses quarante-huit filles, avant que le soleil eût achevé la moitié de sa carrière. Il plaça ses filles à l’extrémité de la lice et voulut que parmi tous les prétendans le vainqueur à la course méritât seul de devenir son gendre.

À son exemple, le roi de Lybie veut donner à sa fille un époux digne d’elle. Il la pare de ses plus riches ornemens et la place pour but à l’extrémité de la carrière. Puis s’avançant au milieu des jeunes guerriers : « Que celui d’entre vous, leur dit-il, qui, dans sa course rapide aura le premier touché le voile qui la couvre l’emmène dans sa maison. » Soudain Alexidamas s’élance, franchit l’espace, prend la nymphe par la main et la conduit en triomphe au milieu des Nomades si renommés par leurs coursiers. On le couvre de couronnes, sous ses pas la terre est jonchée de fleurs… Mais déjà combien de fois avant ce triomphe n’avait-il pas été porté sur les ailes de la Victoire !!

X.

À HIPPOCLÈS, THESSALIEN,

Vainqueur à la course diaulique.

Ô fortunée Lacédémone, et vous heureuses campagnes de la Thessalie où règnent, sortis d’une même tige, les descendans d’Hercule, le plus vaillant des guerriers, serait-ce à contretemps que je vous célébrerais aujourd’hui dans mes chants ? Non… mais Pytho, Pélinnée et les enfans d’Aleüas m’appellent ; ils veulent que mes plus nobles accens consacrés, à la gloire des héros, chantent la victoire d’Hippoclès.

À peine ce jeune athlète eut-il pris part à nos jeux solennels que l’auguste assemblée des Amphictyons réunis dans les vallées du Parnasse le proclama vainqueur de ses rivaux, pour avoir deux fois parcouru la vaste étendue de la carrière. « Le mortel qu’un dieu daigne conduire voit toujours un commencement prospère couronné d’une fin glorieuse. » C’est ainsi, ô Apollon ! qu’Hippoclès a vaincu sous tes auspices.

Cependant il doit encore à sa valeur naturelle l’honneur de marcher sur les traces de Phricias, son père. Deux fois vainqueur à Olympie, sous l’armure pesante de Mars, cet heureux père fut encore couronné à la course légère, dans les prairies qu’ombrage le rocher de Cirrha. Puisse le Destin favorable répandre sur le père et le fils la gloire et le bonheur ! Puissent aussi leurs richesses croître comme des fleurs brillantes !

Le sort, pour eux ne fut jamais avare de ses dons ; il leur a prodigué ces triomphes qui font l’orgueil des enfans de la Grèce. Ah ! plaise aux immortels de leur être toujours propices, et d’éloigner d’eux les coups funestes de l’Envie ! Celui que les sages aiment à célébrer comme le plus fortuné des mortels, est l’athlète qui, par la vigueur de son bras, la légèreté de ses pieds et sa noble audace a conquis la palme de la victoire ; surtout, s’il peut voir au déclin de ses jours un jeune fils ceindre son front des couronnes pythiques. Cependant jamais ce ciel d’airain ne sera accessible aux mortels. Ballottée sur l’océan de la vie, notre frêle nacelle arrive au terme de la navigation alors seulement que le bonheur nous luit. Eh ! quel homme a pu jusqu’à ce jour se frayer par mer ou par terre la route merveilleuse qui conduit aux régions hyperborées. Le seul Persée y pénétra : admis dans les demeures de leurs habitans, il s’assit à leurs festins et prit part à ces magnifiques hécatombes d’onagres qu’ils immolent à Apollon. Ce dieu prend plaisir à leurs fêtes, à leurs acclamations de joie, et sourit en voyant ces animaux d’une taille prodigieuse bondir et se débattre sous le couteau sacré.

Ces peuples ne sont point étrangers aux Muses. Partout chez eux les jeunes vierges se réunissent en chœurs, partout retentissent les accens de la lyre mariés aux sons éclatans de la flûte. Couronnés de laurier, les habitans de ces climats heureux se livrent gaiement aux plaisirs de la table ; jamais la triste vieillesse, jamais les maladies ne les atteignirent ; ils ne connaissent ni les travaux pénibles, ni les fureurs de la guerre, ni les vengeances de Némésis.

C’est parmi ces sages qu’arriva jadis, conduit par Minerve, l’intrépide fils de Danaé ; il tua la Gorgone, et s’étant saisi de sa tête hérissée de serpens il la porta aux habitans de Sériphe, qui, à sa vue, ô prodige étonnant ! furent changés en pierres. Qu’y a-t-il d’incroyable pour moi, quand la toute-puissance des dieux commande et exécute !

Mais, ô ma Muse, arrête ici les rames ; hâte-toi de jeter l’ancre et de l’enfoncer dans la terre pour mettre ta nef à l’abri des écueils que recèle l’onde amère ; car, telle que l’abeille qui voltige de fleur en fleur, tu distribues les louanges de tes hymnes tantôt aux uns tantôt aux autres, errant avec rapidité sur différens sujets.

J’ai néanmoins la douce espérance que mes chants harmonieux répétés par des Éphyriens sur les bords du Penée prêteront un éclat durable aux couronnes d’Hippoclès, et que les vieillards, les hommes de son âge et les jeunes filles, quoique dominés par des attraits divers, le chériront et rendront hommage à sa victoire.

Celui qui, emporté par ses désirs, possède enfin le bonheur après lequel il a tant soupiré doit se hâter d’en jouir, car il n’est point de signes auxquels l’homme puisse prévoir même les événemens d’une seule année.

Pour moi, guidé par les nobles élans de mon cœur, j’ai répondu par cet hymne à l’amitié de Thorax. Il me l’a demandé : pouvais-je moins faire pour un hôte si cher dont les mains ont attelé pour moi le char éclatant des Muses ! Comme l’or brille sur la pierre qui l’éprouve, ainsi le bon esprit d’un ami se montre par l’expérience. Puis-je donc refuser le tribut de mes chants aux généreux frères de Thorax ? La sagesse de leurs lois fait resplendir au loin la gloire de la Thessalie, et la justice de leur gouvernement assure à jamais la prospérité de cet empire.

XI.

AU JEUNE THRASYDÉE, DE THÈBES,

Vainqueur à la course.

Fille de Cadmus, Sémélé, qui habites l’Olympe avec les immortels, et toi, Ino-Leucothée, compagne des Néréides, c’est vous que j’invoque ! Allez avec l’auguste mère du grand Hercule auprès de Mélia, dans ce sanctuaire où brillent les trépieds d’or d’Apollon. Nulle demeure n’est si chère à ce dieu ; il l’honora du nom d’Iomène et la rendit le siège de ses infaillibles oracles. Illustres filles d’Harmonie, c’est là que Mélia vous appelle pour chanter aux approches du soir et l’auguste Thémis et Delphes source de jugemens équitables.

Vous illustrerez de nouveau Thèbes aux sept portes et ce combat fameux de Cirrha, où Thrasydée a fait revivre la mémoire de ses pères, et par sa victoire dans les champs de Pylade, ajouté une troisième couronne à celles que ceignit leur front.

Pylade ! tu as à jamais immortalisé ta tendresse pour le Lacédémonien Oreste, que sa nourrice Arsinoé déroba aux cruelles embûches de Clytemnestre, quand cette reine impitoyable armée du fer tranchant fit descendre aux sombres bords de l’Achéron l’âme indignée de son époux Agamemnon et la malheureuse Cassandre, fille du vieux Priam. Cruel ressentiment ! qu’excita dans le cœur de Clytemnestre la mort d’Iphigénie, immolée sur les bords de l’Euripe, loin de sa patrie, ou peut-être la honte de cet amour adultère, qu’à la faveur des ténèbres de la nuit, recela une couche étrangère.

Mais en vain de jeunes épouses s’efforcent-elles de cacher ce crime odieux. Elles n’échappent point à la langue du vulgaire médisant ; car l’opulence de l’homme puissant aiguise les traits de l’envie et fait frémir tout bas l’indigent.

Ainsi le héros fils d’Atrée trouva la mort à son retour dans les champs célèbres d’Amyclée, et avec lui périt la vierge Cassandre, célèbre par ses oracles. Ce fut donc en vain que, pour venger Hélène, ce prince réduisit Pergame en cendres et dépouilla de leurs richesses ses palais somptueux. Cependant le jeune Oreste son fils, se réfugia au pied du mont Parnasse, chez le vieillard Straphius, et bientôt s’armant du glaive, vengea sur Égiste et sur sa mère le meurtre de son père infortuné.

Mais, ô mes amis ! où s’égarent mes pas incertains ? je ne suis plus la route dans laquelle j’étais d’abord entré. Serait-ce quelque vent contraire qui m’aurait détourné de ma course comme une barque légère ?… S’il est vrai, ô ma Muse ! que tu te sois engagée à mériter le salaire, honorable récompense de tes chants, reviens à ton sujet, et dis-nous comment Trasydée et son père se sont tous deux couverts de gloire. Jadis le père, monté sur un char traîné par de fiers coursiers, obtint le prix des combats fameux d’Olympie ; le fils, naguère déployant ses membres nerveux aux regards de la Grèce, vola dans la carrière de Delphes et couvrit de honte tous ses rivaux.

Pour moi, je borne mes désirs aux biens que les dieux ont mis à ma portée ; et quand je réfléchis que de tous les avantages que procurent à l’homme les institutions politiques, une heureuse médiocrité est le plus solide et le plus durable, je plains le sort des princes et des rois. J’ambitionne donc la possession des vertus privées et sans éclat : elles font le tourment de l’envieux, qui se consume en voyant au faîte du bonheur l’homme simple et tranquille, à l’abri de ses cruelles atteintes.

Heureux le mortel qui touchant aux noirs confins de la vie lègue à ses enfans chéris une bonne renommée, le plus précieux de tous les biens : sa mort est un doux sommeil. C’est à cet avantage que doivent leur célébrité, Jolaüs fils d’Iphiclès, et Castor et Pollux, héros issus des dieux, qui habitent tour à tour Thérapné, leur patrie, et les brillans palais de l’Olympe.

XII.

À MIDAS D’AGRIGENTE,

Joueur de flûte.

Ô toi ! la plus belle des cités qu’ait jamais construites la main des mortels, demeure riante de Proserpine, Agrigente, qui t’élèves comme une colonne sur les bords fertiles de l’Acragas, agrée avec cette bienveillance qui charme et les hommes et les dieux la couronne que dans Pytho Midas vient de remporter : daigne accueillir en lui un vainqueur qui a surpassé les Grecs dans l’art inventé par Minerve.

Jadis cette déesse voulut imiter les affreux gémissemens des Gorgones et les sifflemens que poussèrent les serpens entrelacés sur leurs têtes, alors que Persée, les plongeant dans un deuil éternel, trancha la tête à Méduse leur troisième sœur et avec cet horrible trophée porta la mort dans la maritime Sériphe.

Tous les livres