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Ainsi fut anéantie la race monstrueuse du divin Phorcus par le fils de Danaé qu’une pluie d’or rendit féconde ; ainsi ce héros, après avoir enlevé la tête hideuse de Méduse, rendit funeste à Polydecte l’odieuse hospitalité qu’il en avait reçue, et brisa les liens de l’hymen que la victoire avait imposé à sa mère.
Cependant quand Pallas eut délivré de ces travaux périlleux le mortel cher à son cœur, elle inventa la flûte pour imiter par les sons de cet instrument les cris lugubres que de sa bouche effroyable poussait la féroce Euryale. Bientôt elle en fit présent aux mortels, et lui donna un nom qui leur rappela que ses sons belliqueux font mouvoir des peuples entiers, en donnant le signal des combats. Modifiés ensuite par l’airain et les joncs que produit le bois sacré du Céphise, près de la ville des Grâces, les accens mélodieux de la flûte présidèrent partout à nos danses et à nos concerts.
S’il est parmi les hommes quelque félicité, elle a été acquise par de pénibles efforts. Ce que le Destin nous refuse aujourd’hui, demain peut-être il nous l’accordera : ses décrets sont inévitables ; mais tantôt l’inconstante fortune dispense aux mortels ce qu’ils n’espéraient point obtenir, tantôt elle leur enlève ce qu’ils se croyaient déjà sûrs de posséder.
NÉMÉENNES.
DES JEUX NÉMÉENS.
Les jeux néméens, ainsi nommés de la forêt de Némée, dans l’Élide, se célébraient tous les trois ans, le 12 du mois boëdeomion dans une plaine voisine de cette forêt. On fait remonter leur origine à la guerre des sept chefs, sous la conduite de Polynice contre Étéocle, c’est-à-dire au premier siège de Thèbes.
Les sept chefs, passant dans la forêt de Némée et étant pressés de la soif, s’adressèrent à Hypsipyle de Lemnos, qu’ils rencontrèrent portant un enfant dans ses bras, et la prièrent de leur indiquer une source où ils pussent se désaltérer. Hypsipyle posa l’enfant sur l’herbe et les conduisit à une fontaine qui coulait à quelque distance. Pendant ce temps, un serpent tua l’enfant, ce qui réduisit Hypsipyle au désespoir.
Pour la consoler, les sept chefs, ayant rendu les devoirs funèbres à l’enfant, instituèrent des jeux en son honneur.
Cet enfant était fils de Lycurgue, roi du pays et prêtre de Jupiter ; il s’appelait Opheltès ou Achémore.
Hercule, après sa victoire sur le lion de Némée, rétablit les jeux néméens qui avaient été interrompus et les consacra à Jupiter.
Les Argiens étaient les juges des combats. Ils nommaient à cet effet un ministre des autels, qui y assistait en leur nom, en habits de deuil, pour rappeler leur origine. Le vainqueur recevait une couronne, qui d’abord était d’olivier ; mais les Argiens, ayant été battus dans la guerre contre les Mèdes, changèrent l’olivier en une herbe funèbre nommée ache. Selon d’autres, elle fut d’ache dès le principe en mémoire de la mort d’Achémore. Les jeux néméens formaient une ère pour les Argiens et les peuples du voisinage.
I.
A CHROMIUS, ETNÉEN,
Vainqueur à la course des chars.
Séjour sacré où l’Alphée respire enfin après sa course, Ortygie, noble rejeton de Syracuse, berceau de Diane et sœur de Délos, c’est par toi que je dois préluder à cet hymne harmonieux, qu’en l’honneur de Chromius je consacre à Jupiter Etnéen.
Aussi rapides que la tempête, les coursiers de Chromius ont franchi la carrière de Némée et attendent maintenant le tribut de louanges que j’ai promis à leur victoire. Brillant début, fondement de la félicité et de la gloire qu’avec l’aide des dieux obtient un héros orné déjà de toutes les vertus ! Les filles de Mémoire aiment à perpétuer dans leurs chants le souvenir des plus illustres combats. Célèbre donc, ô ma Muse ! célèbre au nom de Chromius cette île que le puissant maître de l’Olympe donna jadis à Proserpine lorsque, par un signe de sa tête immortelle, il lui en assura l’empire et lui promit que d’opulentes cités s’élèveraient dans ses campagnes fécondes. Fidèle à son serment, le fils de Saturne a peuplé la Sicile de citoyens amis de Bellone aux armes d’airain, non moins habiles à manier la lance qu’à former de légers coursiers, et souvent couronnés du feuillage d’or de l’olivier d’Olympie. Combien d’entre eux n’ai-je pas déjà célébrés par des chants que n’embellissent jamais d’ingénieux mensonges !
Aujourd’hui je m’arrête dans le palais d’un vainqueur généreux ; j’y viens célébrer son triomphe au milieu de la joie des festins et assis à la table où son hospitalité se plaît à recevoir une foule d’étrangers. En vain la calomnie voudrait-elle abreuver ses vertus ; les gens de bien la réduisent au silence : ainsi la fumée disparaît sous une ondée bienfaisante.
Tous les mortels n’ont point eu les mêmes dons en partage, mais tous doivent prendre la nature pour guide et marcher d’un pas assuré dans les sentiers de la droiture. Ici la force décide du succès ; ailleurs c’est le conseil de la sagesse, cet instinct de l’âme qui, dans les événemens du passé nous découvre l’avenir. Fils d’Agésidame, la nature t’a départi l’un et l’autre, et tu sais en faire un noble usage. Insensé ! que me servirait d’être comblé des dons de l’opulence pour les enfouir dans ma maison ? Non, le sage à qui la Fortune accorde ses faveurs doit en jouir honorablement, et pour acquérir une bonne renommée et pour les partager avec ses amis ; car telle est notre commune destinée, de pouvoir tous être en butte au souffle du malheur.
Ainsi le vaillant Hercule s’est élevé au-dessus de tout ce que l’antiquité nous offre de plus éclatantes vertus. A peine, sorti avec son frère du sein maternel, voyait-il la lumière du jour que l’œil de Junon, au trône d’or, découvrit sa naissance. Transportée d’une jalouse fureur, la reine des dieux envoie deux serpens qui pénètrent par la porte entr’ouverte dans l’intérieur du palais et se glissent dans le berceau, avides de broyer dans leurs gueules béantes les membres délicats des deux jumeaux. A l’instant le fils de Jupiter, relevant sa tête, essaie pour la première fois le combat. De ses deux mains dont ils ne peuvent éviter l’étreinte, il saisit les reptiles à la gorge, les presse de toute sa force et de leurs flancs monstrueux fait exhaler la vie.
Un effroi mortel glaçait les femmes empressées autour d’Alcmène. Elle-même, s’élançant presque nue hors de sa couche, fuit pour échapper au venin des deux dragons. Aussitôt à ses cris accourent, revêtus de leurs armes d’airain, les chefs intrépides des enfans de Cadmus ; avant eux arrive Amphitryon ; le glaive brille en ses mains et son cœur est en proie aux plus vives angoisses. Car tel est l’homme : accablé de ses propres malheurs, il a dans un instant oublié les maux de ses semblables. Immobile d’étonnement et de joie, Amphitryon s’arrête à la vue des serpens étouffés. Il admire le courage et la force prodigieuse de son fils, et reconnaît l’équivoque des oracles que jadis les dieux lui avaient prononcés.
A l’instant même il fait venir Tirésias, le sublime interprète des hauts desseins de Jupiter. Alors le devin annonce au roi de Thèbes et à la foule qui l’entoure les destinées de l’enfant héros qui vient de naître : « Ils tomberont sous ses coups, s’écria-t-il, les monstres qui ravagent la terre et les mers. Les ennemis du genre humain, les tyrans orgueilleux et perfides recevront aussi la mort de sa puissante main ; et, dans cette lutte terrible, où, sous les murs de Phlégra, les dieux combattront contre les Géans révoltés, le héros percera de ses traits redoutables ces fiers enfans de la Terre et souillera leurs cheveux dans la poussière. »
Puis le devin ajouta : « Arrivé enfin au terme de ses travaux, le fils d’Alcmène jouira d’une paix délicieuse dans les célestes demeures. Il s’unira à la jeune Hébé ; son hymen sera célébré dans le palais du fils de Saturne, et l’Olympe retentira éternellement des louanges d’Hercule. »
II.
A THIMODÈME, ATHÉNIEN,
Vainqueur au pancrace.
De même que les rapsodes d’Homère commencent ordinairement leurs chants par les louanges de Jupiter, ainsi Thimodème, que je célèbre aujourd’hui, a reçu dans le bois consacré à Jupiter Néméen les prémices des couronnes qui doivent un jour ceindre son front. Le fils de Timonoüs devait nécessairement être l’ornement et la gloire de l’illustre Athènes, et, marchant dans la route que lui frayèrent ses ancêtres, cueillir comme eux les fleurs de la victoire, soit dans les combats de l’Isthme, soit dans la carrière de Delphes. Ainsi dès qu’on voit les Pléiades se lever au sommet des monts, l’on prévoit qu’Orion va suivre incessamment leurs traces.
Si jadis Salamine, parmi ses illustres guerriers, vit naître avec orgueil Ajax, qui fit trembler Hector jusque sous les murs de Troie ; je puis à la valeur de ce héros comparer la force que tu viens de montrer, ô Thimodème, dans ta victoire au pancrace.
Acharné, lieu fécond en robustes athlètes, quelle ne fut pas ta renommée dans les siècles passés ! Combien de fois les Thimodémides n’ont-ils pas illustré leur nom par leurs victoires dans les jeux de la Grèce ? Quatre couronnes obtenues sur le Parnasse, dont les sommets dominent au loin ; huit à Corinthe, dans l’Isthme de Pélops ; sept à Némée, et mille autres dans leur patrie, aux jeux consacrés à Jupiter, sont des témoignages authentiques de leur gloire.
Concitoyens de Thimodème, célébrez par des chants et des hymnes le roi tout-puissant de l’Olympe ; célébrez le retour glorieux de votre héros, et que vos rives retentissent partout de vos chants d’allégresse.
III.
A ARISTOCLIDE, D’ÉGINE,
Vainqueur au pancrace.
Auguste mère de l’Harmonie, ô Muse chère à mon cœur ! viens, je t’en supplie, dans l’hospitalière Égine, en ce mois consacré aux combats néméens : là sur les rives de l’Asopus des chœurs de jeunes hommes t’attendent, impatiens de marier leurs voix à la céleste mélodie.
Mille objets divers excitent nos désirs ; mais l’athlète vainqueur dans les jeux solennels ne soupire qu’après nos hymnes, qui accompagnent son triomphe et célèbrent sa gloire. Enflamme donc mon génie, ô fille de ce dieu puissant qui règne dans les profondeurs de l’Olympe ! fais, dès le commencement de ce chant de victoire, couler de ma bouche avec abondance de sublimes accords. J’y mêlerai ceux de ma lyre ; et ma voix, s’unissant à celles des citoyens d’Égine, chantera dignement les louanges d’Aristoclide, l’ornement de cette île, jadis habitée par les Myrmidons. Pouvait-il plus noblement soutenir leur antique renommée qu’en déployant, dans la lutte du pancrace, la vigueur de son bras. A combien de coups furieux n’a-t-il pas été en butte dans les vallons de Némée ? Mais la victoire, comme un baume salutaire, a guéri ses blessures et lui a déjà fait oublier les maux qu’il a soufferts.
L’éclat de ta vaillance, répondant à celui de ta beauté, ô fils d’Aristophane ! t’a élevé au comble de la gloire. Garde-toi de porter au delà un regard ambitieux, et ne te flatte point de franchir à travers les flots d’une mer inabordable ces colonnes qu’Hercule érigea comme les témoins éclatans de sa navigation aux extrémités du monde. Ce dieu-héros avait déjà dompté les monstres de l’Océan, sondé ses abîmes et ses courans profonds, jusqu’en ces lointaines plages où le pilote trouve enfin le terme de ses fatigues et le commencement du retour ; il avait en un mot assigné à l’univers des bornes inconnues aux mortels.
Mais, ô mon génie ! sur quel promontoire étranger m’emporte ton navire ? C’est à Éaque, c’est à ses illustres rejetons que tu dois consacrer les accens de ta Muse. Il est juste sans doute de louer la vertu des grands hommes ; toutefois leur éloge est un ornement étranger au héros que je chante. Choisis parmi ses ancêtres, leurs hauts faits fourniront une assez ample matière à tes chants.
Ici se présente l’antique valeur de Pélée qui, armé de cette lance fameuse qu’il coupa sur le Pélion, seul, sans soldats, s’empara d’Iolcos, et mérita par ses travaux la main de la belle Thétis.
Là tu vois le courageux Télamon, secondé par Iolas, emporter d’assaut la ville de Laomédon et combattre avec lui les belliqueuses Amazones aux arcs d’airain. Jamais son cœur ne fut accessible à la crainte, qui dompte le courage des plus fiers guerriers.
Une vertu innée, un génie profond sont d’un grand poids dans la balance de la gloire. L’homme au contraire qui doit tout aux efforts d’une étude pénible reste inconnu et ignoré ; sans cesse en butte à mille impulsions diverses, il marche d’un pas chancelant, incapable de s’élever à ces hautes conceptions que son esprit trop faible ne fait qu’effleurer.
Tel ne fut point Achille à la blonde chevelure ; élevé dès sa naissance sous les yeux du fils de Philyre, chaque jour il se faisait un jeu des plus pénibles travaux. Lancer le javelot avec la rapidité des vents, terrasser les lions et les sangliers dans les sombres forêts, porter leurs membres palpitans aux pieds du Centaure, fils de Saturne, tels étaient ses exploits à l’âge de six ans. Combien de fois Diane et la belliqueuse Minerve le virent depuis avec étonnement percer de ses traits les cerfs et les atteindre sans limiers et sans filets, tant sa course était rapide et légère ! Ainsi croissait Achille dans le rocher caverneux du sage Chiron. Le centaure forma également l’enfance de Jason et d’Esculape et leur enseigna l’art d’appliquer d’une main légère des remèdes bienfaisans sur les plaies des mortels. Ce fut encore par ses soins que s’alluma le flambeau de l’hymen entre Pelée et la fille du vieux Nérée. Chiron se chargea de l’éducation du fils qui naquit de leur union et se plut à l’orner des plus brillantes vertus. Bientôt, formé par de telles leçons, le jeune héros traversa les mers et, conduit par le souffle des vents sur les rivages de Troie, soutint le choc des guerriers de la Lycie, de la Phrygie et de la Dardanie, en vint aux mains avec les fougueux Éthiopiens et fit mordre la poussière à l’oncle d’Hélénus, au vaillant Memnon, qui ne devait plus revoir sa patrie.
Ainsi de toutes parts la gloire des Éacides brille d’un éclat immortel. Ton sang divin, ô Jupiter, coule dans leurs veines, et tu présides à ces luttes célèbres d’où Aristoclide est sorti vainqueur. Son triomphe m’inspire ce chant de victoire, que les jeunes habitans d’Égine répètent avec joie en son honneur. Puissent leurs voix réunies célébrer dignement ce vaillant athlète, qui donne un lustre nouveau à l’île qui l’a vu naître et au temple d’Apollon Théarius, déjà fameux par de grands souvenirs.
L’expérience montre dans tout son jour la vertu dans laquelle chacun de nous excelle. Être enfant avec les enfans, homme avec les hommes, vieillard avec les vieillards, se proportionner à tous les âges de la vie, c’est le talent du sage. Il en est un autre nécessaire à la condition humaine, c’est de savoir s’accommoder à sa fortune présente. Ces qualités précieuses, Aristoclide les réunit toutes en sa personne.
Salut, digne ami de mon cœur ! reçois cet hymne qu’accompagnent les accords de la flûte éolienne. Il sera pour toi aussi doux que le miel mêlé avec le lait le plus pur, aussi agréable que la rosée du matin. L’hommage en est un peu tardif ; mais l’aigle au vol rapide observe longtemps sa proie, puis tout à coup s’élance et la saisit sanglante dans ses serres, tandis que le corbeau, poussant de vains cris, cherche à terre une vile pâture.
Enfin, Aristoclide, que manque-t-il à ta gloire ? Clio au trône éclatant la publie au loin par ses chants ; et les couronnes dont tu as ceint ton front à Némée, à Épidaure et à Mégare brillent d’un éclat immortel.
IV.
A TIMASARQUE, D’ÉGINE,
Vainqueur à la lutte.
Douce allégresse qui suis la vicloire, tu es le meilleur médecin des fatigues et des travaux de l’athlète, surtout quand nos hymnes, sages filles des Muses, font palpiter son cœur au bruit de leurs accens : alors l’onde attiédie d’un bain est pour ses membres fatigués moins salutaire que la louange qu’accompagne la lyre. Nobles inspirations du génie et des Grâces, les paroles d’un poëte vivent plus longtemps que les hauts faits qu’elles ont célébrés.
Telles sont celles par lesquelles je prélude à cet hymne que je consacre au puissant Jupiter, à Némée et à Timasarque, vainqueur à la lutte. Puisse la cité des Éacides, renommée au loin par son amour pour la justice et l’hospitalité, recevoir aussi le tribut de louanges qu’elle mérite. Oh ! si Timocrite, père du vainqueur que je chante, jouissait encore de la lumière, quelle serait la joie de son cœur ! avec quels transports, variant les accords de sa lyre, unirait-il ses chants aux nôtres pour célébrer les victoires que son fils a remportées à Cléone, aux luttes de la superbe Athènes et à Thèbes aux sept portes !
Là, près du magnifique tombeau d’Amphitryon, les enfans de Cadmus accueillirent Timasarque et le couvrirent à l’envi de fleurs ; ils honoraient en lui Égine, sa patrie, et le regardaient comme un ami qui vient chez ses amis au sein d’une ville hospitalière. Ils le reçurent dans l’auguste palais d’Hercule , de ce héros avec qui le vaillant Télamon saccagea la ville de Troie, vainquit les Méropes et le terrible Alcyon. Ce redoutable géant ne succomba qu’après avoir fracassé sous un énorme rocher douze chars et deux fois autant de guerriers qui les montaient, prodige qui ne peut paraître incroyable qu’à celui qui n’a jamais éprouvé l’art funeste de Bellone. Ainsi périt Alcyon : il était juste qu’il payât sous les coups d’Hercule les maux affreux que sa main avait faits.
Mais les heures s’écoulent, et les lois que ma Muse s’est imposées me défendent de m’éloigner de l’objet de mes chants ; je cède d’ailleurs au désir pressant qui m’entraîne à tenir ma promesse pour le retour de la Néoménie. Quoique tu sois au milieu d’une mer d’écueils, ô ma Muse, sache les affronter avec courage et braver les efforts de nos ennemis. Hâte-toi donc d’aborder ; au grand jour, l’éclat de ta gloire éclipsera tes rivaux. Que l’envieux conçoive au sein des ténèbres de vains projets, qui d’eux-mêmes retombent en poussière. Pour moi, je sens que la puissance du génie que m’a donné la fortune, recevra dans l’avenir le sceau de l’immortalité.
O ma douce lyre, fais entendre tes accords lydiens, et que ta douce harmonie rende cet hymne agréable à OEnone et à Cypre, où régna Teucer fils de Télamon. Que de rois à vus naître OEnone ! Ajax régna à Salamine, sa patrie ; Achille, dans cette île dont l’éclat se répand au loin sur le Pont-Euxin ; Thétis, domina à Phtie, et Néoptolème fut souverain de la vaste et fertile Épire dont les monts sourcilleux s’étendent depuis la forêt de Dodone jusqu’à la mer d’Ionie. Pélée jadis la rendit tributaire des Emmoniens, lorsqu’il eut pris à main armée Iolcos, situé au pied du mont Pélion.
Après avoir été en butte aux ruses perfides d’Hippolyte, épouse d’Acaste, ce héros eut encore à éviter les embûches que le fils de Pélias lui tendit avec une astuce digne de Dédale. Mais Chiron vint à son secours et l’arracha au cruel destin que lui réservait Jupiter. Cependant avant qu’il lui fût permis d’épouser une des Néréides aux trônes élevés, Pélée dut encore lutter contre la violence des feux dévorans, braver les griffes et les dents acérées des lions ; alors seulement au jour de son hymen, il vit s’asseoir à sa table les dieux du ciel et de la mer, qui le comblèrent de leurs dons et lui donnèrent cette puissance qu’il devait transmettre à sa postérité.
Mais il n’est pas donné à un mortel de franchir les colonnes d’Hercule où le soleil termine sa carrière. Tourne, ô ma Muse ! la proue de la nef vers l’Europe : tu ne peux dans un seul récit redire tous les hauts faits des enfans d’Éaque. N’est-ce pas déjà assez pour toi de proclamer les victoires des Théandrides, et ces luttes fameuses d’où ils sortirent vainqueurs à Olympie, à l’Isthme, et à Némée. Ces lieux à jamais célèbres ont été les témoins de leur valeur et les ont vus retourner dans leur patrie, le front ceint de couronnes dont la gloire ne peut être ternie.
Qui mieux que moi sait, ô Timasarque ! combien de sujets sublimes ta patrie offrit en tout temps à nos hymnes triomphaux. Docile à tes désirs, je veux élever à Calliclès, ton oncle maternel, une colonne qui surpasserait en éclat le marbre de Paros. De même que le feu purifie l’or et lui donne un nouveau lustre, de même les hymnes des favoris des Muses répandent sur l’athlèle vainqueur une gloire qui le rend égal aux rois. Puisse Calliclès, sur les bords de l’Achéron, m’entendre célébrer la couronne d’ache vert, qu’il ceignit à Corinthe, dans ces jeux consacrés au dieu dont le trident ébranle la terre... Mais plutôt qu’Euphanès, ton aïeul, chante ses louanges, ô mon fils ! n’est-il pas juste que chacun honore ses contemporains ? Il les chantera avec joie ; car quel est le mortel qui ne se flatte pas de raconter avec plus de vérité les faits dont il a été témoin.
Qui de nous par exemple en louant Mélésias s’exposerait à la critique ou au blâme ? Son éloquence impétueuse entraîne tous les cœurs ; et, s’il est bienveillant pour les bons, il est aussi le plus redoutable adversaire des méchans.
V.
A PITHÉAS, FILS DE LAMPON,
Vainqueur au pancrace.
Je ne suis point statuaire ; ma main ne sait point façonner des simulacres inanimés pour les fixer sur une base immobile. Non, mes chants pénètrent en tous lieux. Vole donc, ô ma Muse ! Pars d’Égine sur une barque légère, et publie au loin que Pithéas, le vaillant fils de Lampon vient de ceindre à Némée la couronne du pancrace.
Semblables à la vigne dont la fleur présage les doux fruits de l’automne, ses joues laissent à peine apercevoir un tendre duvet, que déjà sa victoire honore les Éacides, héroïques enfans de Saturne, de Jupiter et des blondes filles de Nérée, et cette opulente cité que fondèrent leurs mains et qui est devenue si fameuse par ses héros et ses flottes nombreuses. Debout autour de l’autel de Jupiter Hellénien les fils illustres de la nymphe Endéis levaient au ciel leurs mains suppliantes, et, avec eux, le puissant roi Phocus, que sur le rivage des mers, Pramathée avait mis au monde...
Comment oserais-je dévoiler ici l’attentat que Télamon et Pélée commirent contre toute justice ? Non je ne sonderai pas la profondeur de ce mystère, je ne révélerai point la cause pour laquelle ces héros abandonnèrent leur patrie ou quel dieu vengeur les en exila. Il est des faits où la vérité ne doit pas montrer sa face à découvert, et le silence fut toujours chez les mortels le fruit de la plus haute sagesse. Mais s’il faut célébrer par mes chants la prospérité, la force et les exploits des Éacides, quel que soit l’espace qu’on me donne à franchir, ma force et ma légèreté me feront voler au delà ; et ne voit-on pas l’aigle être emporté d’une aile rapide au delà des mers.