Odes (page 8)

Pindare · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Petits poèmes grecs, Pindare · 10 pages

Je vais donc redire quels nobles accens le chœur des Muses fit entendre en leur honneur sur le Pélion ; comment au milieu d’elles, Apollon variait sans cesse avec un archet d’or les sons mélodieux de sa lyre à sept cordes. Elles enchantèrent d’abord le grand Jupiter, ensuite l’immortelle Thétis et Pélée que la voluptueuse Crétéis-Hippolyte s’efforça de faire tomber dans ses pièges adultères. Cette princesse à l’aide de la plus noire calomnie persuada au roi des Magnésiens, son époux, que Pélée avait osé attenter à la sainteté de sa couche nuptiale. Mensonge impudent ! elle-même au contraire avait osé provoquer le jeune héros, qui repoussa ses offres séduisantes, et craignit d’encourir la colère de Jupiter, protecteur de l’hospitalité.

Alors du haut des cieux, le roi des immortels, dont la voix assemble les nuages lui permit de choisir pour épouse une des Néréides à la quenouille d’or, après avoir obtenu l’assentiment de Neptune. Souvent ce dieu quittant son palais d’Aigé, visite l’isthme célèbre qu’habitèrent jadis les peuples de la Doride. Là une foule empressée de jeunes athlètes l’accueillent au son des flûtes et déploient en son honneur la force et la souplesse de leurs membres robustes.

La Fortune, qui dès le berceau accompagne en tous lieux les mortels, est l’arbitre de toutes leurs actions. C’est la tienne sans doute, ô Euthymène ! qui t’a conduit à Égine dans les bras de la victoire pour que tu sois aussi l’objet de nos chants. Vois comme la gloire de Pythéas, ton oncle, rejaillit maintenant sur toi et sur votre famille commune. Némée l’a vu conquérir sa couronne dans ce mois que chérit Apollon, comme naguère sa terre natale le vit aussi, dans les riantes vallées de Nisus, surpasser tous ses jeunes rivaux. Pour moi, je suis au comble de l’allégresse en voyant ainsi chaque cité s’enflammer d’une noble émulation de la gloire.

Souviens-toi encore, ô Pythéas ! que tu dois aux soins utiles de Ménandre la plus douce récompense de tes honorables travaux ; puissant motif pour les athlètes de choisir leurs maîtres parmi les citoyens d’Athènes.

S’il faut enfin, ô ma Muse ! célébrer dans ce chant les louanges de Thémistius, ne crains point de l’entreprendre : élève ta voix, déploie les voiles de ton navire, et proclame du haut du mât, la victoire que deux fois Épidame lui a vu remporter au pugilat et au pancrace, et les couronnes verdoyantes et fleuries dont les Grâces aux blonds cheveux ornèrent sa tête devant les portiques du temple d’Éaque.

VI.

A ALCIMÈDE, D’ÉGINE,

Vainqueur à la lutte.

Des hommes ainsi que des dieux, l’origine est la même ; une mère commune nous anima tous du souffle de la vie. Le pouvoir entre nous fait seul la différence ; faible mortel, l’homme n’est rien, et les dieux habitent à jamais un ciel d’airain, demeure inébranlable de leur toute-puissance. Cependant une grande âme, une intelligence sublime nous donnent quelques traits de ressemblance avec la divinité, quoique nuit et jour la fortune nous entraîne vers un but que nous ignorons.

La race du jeune Alcimède peut être comparée à ces terres fertiles qui alternativement fournissent aux hommes d’abondantes récoltes et se reposent ensuite pour acquérir une nouvelle fécondité. Dès son début à la lutte, Alcimède remplit noblement la destinée que lui fixa Jupiter ; à peine au printemps de la vie, on l’a vu à Némée s’élancer dans la lice comme un chasseur sur sa proie : ainsi ce jeune héros marche d’un pas assuré sur les traces de Praxidamas son aïeul paternel, qui, le premier des descendans d’Éaque, ceignit aux jeux olympiques son front de l’olivier cueilli sur les bords de l’Alphée, qui, cinq fois couronné à l’Isthme et trois fois dans Némée, tira de l’oubli Soclide, son père, le premier des fils d’Agésimaque.

Et maintenant trois athlèles célèbres issus de cette même tige sont parvenus par leurs victoires à ce comble de gloire où l’homme enfin peut goûter en paix le fruit de ses travaux. Jamais famille dans toute la Grèce ne fut à ce point favorisée des dieux, et ne remporta plus de couronnes aux luttes du pugilat.

J’ai à célébrer de grandes, de sublimes louanges ; mais j’ai la douce espérance que la magnificence de mes chants ne sera point indigne de mes héros. Ainsi donc, ô ma Muse ! bande ton arc, et fais voler un trait vers ce noble but ; que tes hymnes, portés sur les ailes des vents, retentissent au loin. Ce sont les chants des poëtes et les récits de l’histoire qui transmettent à la postérité les hauts faits des grands hommes qui nous ont devancés dans le tombeau. Et où trouver ailleurs plus d’illustres actions que dans la famille des Bassides ? Quel vaste champ d’éloges n’offre pas son antique gloire aux sages favoris des filles du Piérus ! C’est de son sein qu’est sorti ce Callias qui, armé du pesant gantelet, remporta la victoire dans Pytho. Chéri des enfans de Latone à la quenouille d’or, il entendit près de Castalie, au milieu des chœurs des Grâces, ses amis répéter ses louanges jusqu’au lever de l’étoile du soir. Il fut encore le théâtre de sa victoire cet isthme fameux qui, semblable à une digue, sépare à jamais les deux rivages de l’infatigable élément ; là, près du bois sacré de Neptune, il fut couronné de la main des Amphictyons dans ces jeux que tous les trois ans on voit reparaître ; enfin, au pied de ces monts antiques, qui, de leurs sombres forêts, ombragent Phliunte, il ceignit sa tête de cette couronne dont l’herbe rappelle le vainqueur du lion de Némée.

De toutes parts l’illustre Égine ouvre à mon génie des routes magnifiques à parcourir ; de toutes parts elle offre une ample matière à mes chants. Les nobles enfans d’Éaque, par leurs vertus héroïques, se sont fait une grande, une immortelle destinée. Volant sur la terre et par delà les mers, leur renommée est parvenue jusqu’en ces contrées qu’habitent les Éthiopiens ; elle leur apprit le funeste sort de leur roi Memnon et l’affreux combat où Achille, descendant de son char, perça de sa lance homicide ce fils de la brillante Aurore.

Mais pourquoi dans mes vers suivrais-je la route où mille poëtes avant moi ont aussi traîné le char triomphal des Éacides ? Que le nautonier pâlisse à la vue des flots écumeux qui battent les flancs de son navire ; moi je ne plierai pas sous le double fardeau dont je me suis chargé, et je proclamerai la victoire que pour la vingt cinquième fois cette illustre famille vient de remporter dans les combats que la Grèce appelle sacrés.

O Alcimide ! tu viens de répandre un nouveau lustre sur la noblesse de ton sang, malgré la jalouse fortune qui a ravi à ta jeunesse, ainsi qu’à Tisnidas ton émule, deux couronnes auprès du bois de Jupiter Olympien. Quant à Mélésias qui t’a formé, je dirai que cet habile écuyer a la légèreté du dauphin qui rase avec vitesse la surface des mers.

VII.

AU JEUNE SOGÈNE, D’ÉGINE,

Vainqueur au pentathle.

O toi qui sièges à côté des Parques aux impénétrables pensées, fille de la puissante Junon, Ilithye, protectrice des nouveaux nés, prête l’oreille à mes accens. Sans toi, sans ton secours, nous n’eussions jamais connu ni la clarté du jour, ni le repos de la nuit, ni la florissante Hébé, ta sœur, déesse de la jeunesse.

Mais les mortels ne naissent pas tous pour une égale félicité : mille accidens font pencher en sens contraire la balance de leur sort. Cependant c’est à toi que Théarion dut la naissance de Sogène, dont la force invincible a mérité d’être proclamée par les juges et de recevoir au pentathle le prix de la lutte. Aussi ce jeune vainqueur reconnaît-il pour patrie celle des Éacides à la lance redoutable, cette Égine dont les citoyens brûlent à l’envi de perpétuer leur gloire dans nos combats solennels.

Le mortel que distinguent ses nobles travaux fournit une agréable matière aux chants des Muses : car les plus belles actions sont enveloppées de ténèbres épaisses, si elles ne sont point célébrées par les charmes de la poésie, où elles se réfléchissent comme dans un miroir fidèle ; alors seulement elles sont consacrées dans les fastes de Mnémosyne, qui ceint sa tête de brillantes bandelettes, et trouvent dans nos hymnes la douce récompense des fatigues qu’elles ont coûtées.

Le sage imite la prudence du pilote, que l’appât du gain ne peut déterminer à braver les flots avant d’avoir éprouvé pendant trois jours la constance des vents. Il sait que, riches ou pauvres, les mortels viennent également se confondre dans la tombe, mais avec la différence de la renommée. Ainsi je soutiens qu’Homère a immortalisé Ulysse et lui a acquis par ses chants une célébrité au-dessus de ses travaux. Mais ce poëte divin nous présente avec tant de charmes ses mensonges ingénieux, il sait si bien rendre la fiction attrayante et lui donner du poids, qu’il nous éloigne sans peine de la vérité ; tant il est vrai que chez la plupart des hommes le cœur se laisse aisément aveugler ! Ah ! si l’esprit humain ne fermait pas les yeux sur ses défauts et qu’il se connût lui-même, jamais le fougueux Ajax, égaré par la fureur, ne se fût enfoncé dans le sein sa redoutable épée. Ce guerrier, le plus courageux des Grecs après Achille, était venu sous les murs d’Ilion, conduit par des vents favorables, pour en ramener l’épouse du blond Ménélas. Mais la mort, comme un flot rapide, entraîne également celui qui l’attend et celui qui ne l’attend pas : la gloire seule reste aux héros au delà du trépas quand un dieu bienfaisant prend soin de la publier.

Ainsi Néoptolème, qui renversa la cité de Priam et supporta avec les Grecs tant de travaux, repose maintenant dans les champs de Pytho, centre du vaste continent. À son retour, une mer orageuse l’ayant écarté de Scyros, le jeta lui et ses guerriers sur le rivage d’Éphyre. Il régna peu de temps sur les Molosses et légua une gloire immortelle à sa postérité. Un jour, étant parti pour Delphes afin d’offrir au dieu qu’on y adore les dépouilles qu’il apportait de Troie, une querelle s’éleva au sujet du partage des victimes immolées : provoqué au combat, il y périt sous le glaive d’un inconnu audacieux. Ce meurtre indigna les Delphiens, amis de l’hospitalité ; mais la destinée de Néoptolème le voulait ainsi : il fallait qu’un des rois issus du sang des Éacides reposât désormais dans le bois antique qui de son ombre environne comme d’un mur épais le temple magnifique d’Apollon ; il fallait qu’un héros présidât aux triomphes des athlètes et rappelât constamment aux juges les lois de la sévère équité. Trois mots suffisent donc pour justifier ce décret des dieux : « Un juge incorruptible préside à nos combats. »

Ô Égine ! ma Muse se sent assez d’enthousiasme pour chanter dignement la gloire des illustres enfans de Jupiter qui sont nés dans ton sein et pour célébrer ces vertus domestiques qui frayèrent à leurs descendans la route à l’immortalité ; mais le repos est doux en tout ouvrage : le miel et les aimables fleurs elles-mêmes ont aussi leur dégoût. Nous n’avons point reçu de la nature les mêmes inclinations, les mêmes penchans ; le sort d’un homme n’est point celui de l’autre. Ce bonheur après lequel nous courons tous, il nous est impossible de le posséder ; et je ne pourrais citer aucun mortel à qui la Parque ait accordé une félicité durable et sans mélange. Cependant, ô Théarion ! elle a été moins avare envers toi ; elle t’a ménagé l’occasion de t’élever à la gloire par ton courage et t’a donné assez de sagesse pour en jouir.

Étranger, je suis à l’abri de tout reproche de flatterie. Je louerai un héros qui m’est cher, et la vérité, telle qu’une onde pure, coulera dans mes chants consacrés à sa gloire. Voilà le prix qui convient à la vertu. Je ne crains point même que l’Achéen, habitant du rivage ionien, puisse ici m’accuser d’imposture ; partout je m’appuie sur les liens sacrés de l’amitié, sur les droits de l’hospitalité. Parmi mes concitoyens, l’éclat de ma renommée n’a jamais été terni : sans cesse j’ai repoussé loin de moi l’injure et la violence. Puissent mes jours à venir s’écouler ainsi au milieu du calme et de la joie ! Que ceux qui me connaissent disent si jamais le mensonge et la calomnie souillèrent ma bouche de leur impur langage. Je proteste donc, ô Sogène ! digne rejeton d’Euxénus, que mes chants, semblables à la flèche armée d’airain, ont volé vers toi sans dépasser le but. Tu es sorti de la lutte avant que ta tête et tes membres robustes fussent inondés de sueur, avant que tu eusses à souffrir des ardeurs brûlantes du midi ; et si ton triomphe a exigé de toi des efforts pénibles, la joie de l’avoir remporté en a été plus glorieuse et plus vive. Permets donc à ma voix, si jamais elle a fait entendre de sublimes accens, de proclamer aujourd’hui ta victoire : c’est un devoir facile que mon génie aime à remplir. Ne ceins point ta tête de couronnes périssables : pour l’en tresser une à son gré, vois, ma muse rassemble l’or, l’airain, l’ivoire et cette fleur éclatante que produit la rosée des mers.

Que la louange du puissant Jupiter, ô mon génie ! trouve aussi place en tes chants, et que, portée sur les ailes des vents, la douce mélodie de ses hymnes vole jusqu’à Némée. N’est-elle pas digne de retentir de l’auguste nom du roi des immortels cette contrée célèbre où Éaque reçut le jour de ce dieu et de la nymphe Égine, digne objet de son amour. Éaque, le protecteur et l’appui de ma patrie, fut en même temps et ton frère et ton hôte, ô puissant Hercule ! Si les liens de la société rendent l’homme nécessaire à l’homme, que dirons-nous de la tendre amitié qui unit deux voisins vertueux ? Que parmi les mortels, il n’est pas de bonheur comparable à celui dont ils jouissent. Héros dont la main terrassa les géans, si un dieu accorde à Sogène l’honneur d’habiter près de toi, comme auprès d’un père, et de suivre sous ta puissante protection la route que lui ont frayée ses divins ancêtres, que manque-t-il à sa félicité ? Le lieu où il a fixé sa demeure, situé au milieu de tes bois sacrés, n’est-il pas aussi proche de ton sanctuaire que le timon d’un char l’est à droite et à gauche des quatre coursiers qu’il dirige.

C’est donc à toi, divin Hercule, de fléchir en faveur de Sogène, Junon, son auguste époux et la déesse aux yeux d’azur. Tu peux, par ta puissance, mettre les malheureux mortels à l’abri des coups qui les plongent souvent dans l’abîme du désespoir. Accorde donc à mon héros une force durable, compagne d’une longue vie ; que son heureuse jeunesse soit suivie d’une vieillesse aussi heureuse ; que les fils de ses fils jouissent des honneurs qui l’environnent aujourd’hui et en méritent, s’il se peut, de plus glorieux encore.

Pour moi, jamais mon cœur ne me reprochera d’avoir outragé la mémoire de Néoptolème par d’injurieux discours. Mais répéter trois ou quatre fois la même apologie, n’est-ce pas faire preuve de stérilité, comme celui qui, faisant des contes aux enfans, répétait sans cesse : « Ô Jupiter Corinthien ! »

VIII.

À DINIAS, FILS DE MÉGAS,

Vainqueur à la course du stade.

Beauté enchanteresse, qui appelles à la suite les amours immortels enfans de Vénus, ô toi qui brilles sur le front des vierges et dans les yeux des jeunes hommes ! tes attraits inévitables allument dans les cœurs mortels des feux, source de bonheur pour les uns, pour les autres des maux les plus cruels. En amour, comme en toutes choses, il faut saisir l’occasion et n’obéir qu’à des penchans honorables et légitimes. Tels furent ceux qui, sur la couche d’Égine, firent goûter à Jupiter les douces faveurs de Cypris et rendirent Œnone mère d’un roi si renommé par sa sagesse et sa valeur. De toutes parts accoururent vers lui, briguant l’honneur de le voir, la fleur des héros de la Grèce, et ces guerriers qui commandaient dans la pierreuse Athènes et les enfans de Pélops qui régnaient dans Sparte, tous, vaincus sans combat et admirateurs de ses vertus, venaient avec empressement se soumettre à ses lois.

Et moi aussi, divin Éaque, j’embrasse aujourd’hui tes genoux et je t’adresse mes vœux les plus ardens pour ta chère Égine et pour ses habitans. Ma lyre habile à varier la mélodie des accords lydiens, élève en ce jour un trophée en l’honneur du triomphe que, dans les jeux de Némée, viennent de mériter Dinius et son père Mégas à la double course du stade. De tous les biens, les plus durables sont ceux qu’une main divine verse ainsi sur les mortels : tel fut jadis le bonheur de Cyniras que la maritime Cypre vit comblé de tant de prospérités.....

Arrêtons un instant ma course impétueuse ; Cyniras avant nous a été célébré tant de fois. Respirons donc ici avant que d’entonner d’autres chants. Il est si dangereux d’exposer à la critique des hommes les récits de la nouveauté et d’éveiller la noire envie : ce monstre fait sa pâture de nos discours ; il s’attache aux œuvres du génie sans jamais sévir contre la faiblesse et l’ignorance.

C’est lui qui perdit le fils de Télamon, et le porta à tourner contre sa poitrine sa propre épée. Guerrier intrépide, mais peu versé dans l’art de la parole, il vit ses droits méconnus et oubliés des Grecs dans une querelle funeste, tandis que l’astucieux qui savait si bien colorer le mensonge fut honoré du prix de la valeur. Les généraux des Grecs donnèrent en secret leurs suffrages à Ulysse, et l’invincible Ajax, ainsi privé des armes glorieuses d’Achille, se précipita dans les horreurs du trépas.

Cependant quelle différence entre les coups que l’un et l’autre avaient portés aux ennemis, entre leur audace à repousser les bataillons troyens avec la lance meurtrière, soit dans ce combat qui s’engagea sur le corps d’Achille expirant, soit dans ces jours de carnage où tant de guerriers trouvèrent la mort au milieu des fureurs de Mars !

Elle n’était donc pas inconnue autrefois aux mortels cette odieuse éloquence qui, sous les couleurs d’un langage séduisant, sait voiler la perfidie et le mensonge, qui toujours déversa l’opprobre sur le mérite et jeta un éclat trompeur sur l’obscurité et l’infamie. Ah ! loin de moi d’aussi coupables artifices. Fais, ô Jupiter ! que je marche avec franchise dans les voies de la vertu, afin qu’en descendant au tombeau, je lègue à mes fils une gloire sans tache, un nom que rien n’ait avili.

Il est des hommes que dévore la soif de l’or, d’autres qui convoitent d’immenses héritages : pour moi, jusqu’à ce que la terre engloutisse ma dépouille mortelle, je borne mon ambition à plaire à mes concitoyens, à louer ce qui est digne de louanges et à blâmer ce qui est digne de censure. Tel que l’arbuste, nourri par la rosée bienfaisante du ciel, élève dans les airs sa cime verdoyante, ainsi la vertu s’accroît par les justes éloges du sage.

Combien la possession d’amis fidèles est un trésor précieux ! La gloire que nous ont méritée nos travaux acquiert un nouveau lustre par leurs suffrages, et leur cœur n’a pas de plus doux plaisir que de la publier au loin par leurs bienveillans témoignages. Je ne peux, ô Mégas ! le rappeler à la vie : jamais un aussi fol espoir ne saurait s’accomplir. Mais je puis par mes chants dresser à la famille et à la tribu des Chariades un monument aussi durable que le marbre en publiant ta victoire et celle de ton fils à la double course du stade. Quel plaisir je goûte à élever mes hymnes à la hauteur de vos travaux ! Les charmes de la poésie font oublier aux athlètes les plus rudes fatigues ; aussi l’usage de chanter ainsi leurs triomphes était-il déjà consacré chez les peuples longtemps avant les combats d’Adraste avec les enfans de Cadmus.

IX.

À CHROMIUS, D’ETNA,

Vainqueur à la course des chars.

Muses, quittez Sicyone et les sacrés parvis d’Apollon ; volez en chœur vers la cité nouvelle d’Etna, où la maison fortunée de Chromius peut à peine contenir la foule d’étrangers qui se pressent sous ses portiques ; chantez en son honneur un hymne dont les doux accens plaisent à ce héros : son char triomphal, traîné par deux coursiers vainqueurs dans la carrière, réclame de vous un chant de victoire digne de Latone, digne de ses deux fils, éternels protecteurs des jeux qu’on célèbre à Pytho.

De tout temps les mortels furent persuadés que c’était pour eux un devoir de sauver de l’oubli les actions héroïques ; et les chants, inspirés par un dieu, furent jugés seuls capables de seconder un si juste désir. Eh bien ! que les cordes frémissantes de ma lyre, que le son mélodieux des flûtes proclament la victoire remportée par Chromius à la course des chars, dans ces jeux que jadis Adraste établit en l’honneur d’Apollon sur le rivage de l’Asopus(1). Héros que ma Muse chante en ce jour, permets que j’oublie un instant tes louanges pour rappeler l’origine de ces jeux célèbres !

Adraste régnait dans Sicyone ; là, par la pompe des fêtes, la nouveauté des combats où les jeunes athlètes déployaient la force de leurs bras et leur adresse à conduire des chars éclatans, il étendait au loin la renommée de la ville qu’il habitait. Il avait fui d’Argos pour échapper à la haine d’Amphiaraüs et à la révolte impie que cet audacieux avait excitée contre le trône et la maison de ses pères. Ainsi les enfans de Talaüs, victimes du fléau de la discorde, semblaient pour jamais avoir perdu l’empire. Mais Adraste, en héros sage et puissant, sut mettre un terme aux maux de sa famille : il unit sa sœur Ériphyle au fils d’Oïclée, à qui elle devait être si funeste, et cet hymen devint le gage assuré de la réconciliation. Dès lors les enfans de Talaüs acquièrent un nom illustre entre tous les Grecs à la blonde chevelure. Plus tard, ils conduisent contre Thèbes aux sept portes de formidables légions ; mais ces guerriers, couverts d’airain et montés sur de superbes coursiers, se mettent en marche sous les plus funestes auspices et malgré la foudre que du haut de l’Olympe lance Jupiter en courroux : ils courent donc à leur perte. À peine arrivés sur les bords de l’Ismen, ils perdent avec la vie l’espérance de revoir jamais leur patrie, et leurs corps inanimés engraissent la fumée qui, de sept bûchers ardens, s’élève dans les airs en nuages épais.

Cependant le fils de Saturne, d’un coup de cette foudre à qui rien ne peut résister, entr’ouvrant les entrailles profondes de la terre, y engloutit Amphiaraüs avec ses coursiers avant que, frappé dans sa fuite par la lance de Périclymène, il ait à rougir d’une déshonorante blessure. C’est ainsi que fuient les enfans même des dieux quand un dieu plus puissant verse la terreur dans leur âme épouvantée.

Immortel fils de Saturne, si je pouvais à force de vœux et de prières repousser au loin les lances des orgueilleux Phéniciens, je verrais Etna, cette illustre cité, sans cesse entre la vie et la mort par leurs cruelles tentatives, jouir désormais sous ta protection d’un sort prospère. Daigne donc, je t’en conjure, accorder à ses citoyens la plus désirable des richesses, celle d’être gouvernés par la justice des lois et de cultiver en paix les arts utiles. Elle nourrit dans son sein des hommes courageux, habiles à dompter les coursiers, et dont l’âme est assez élevée pour préférer la gloire aux dons d’une aveugle fortune. Désintéressement qui paraîtra incroyable parce que l’amour du gain se glisse secrètement dans les cœurs et en bannit cette noble pudeur, compagne de la gloire.

Ô vous ! qui prêtez l’oreille à mes chants, si vous eussiez été l’écuyer de Chromius, vous l’eussiez vu dans la chaleur d’une action, combattre avec intrépidité, ici à pied dans les rangs, ailleurs à cheval, ou sur l’élément perfide ; partout le sentiment de l’honneur enflammait son courage et l’excitait à éloigner de sa patrie le terrible fléau de Bellone. Peu d’hommes surent comme lui, allier au milieu du carnage, la bravoure et la présence d’esprit si nécessaires pour semer dans les rangs ennemis le désordre et la terreur. Hector seul posséda cette précieuse qualité ; c’est à elle qu’il dut cette gloire florissante dont furent témoins les bords du Scamandre. C’est à elle aussi que le jeune fils d’Agésidame fut redevable de l’honneur dont il se couvrit sur les rives escarpées du profond Hélore, dans ce lieu surnommé depuis le gué de Mars.

Un jour je célébrerai ses autres exploits, ces nombreux combats où il signala sa vaillance dans les champs poudreux et sur les mers qui baignent le rivage d’Etna. Les travaux de la jeunesse, quand ils sont dirigés par la justice, préparent à la vieillesse des jours calmes et sereins. Que Chromius soit donc assuré que les dieux lui réservent une félicité digne de l’admiration des hommes. Quand, à d’immenses richesses, un mortel réunit l’éclat de la gloire, il ne lui est pas permis de prolonger sa course au delà.

De même que les festins sont amis de la douce paix, ainsi les couronnes de la victoire s’embellissent par les accens de la poésie. Au milieu des coupes, la voix prend un essor plus libre. Versez donc à l’instant l’agréable liqueur qui inspire nos chants ; que le jus pétillant de la vigne remplisse ces coupes d’argent que les coursiers de Chromius lui ont méritées avec des couronnes tressées par Thémis aux jeux sacrés que célèbre Sicyone en l’honneur du fils de Latone.

Puissant Jupiter, fais que les Grâces répandent tant d’éclat sur mes hymnes, qu’ils élèvent au-dessus de mille autres la vertu et le triomphe de Chromius ! Père des dieux et des hommes, puissé-je avoir atteint le but que s’est proposé ma Muse !

X.

À THIÉUS, FILS D’ULIUS,

Vainqueur à la lutte.

Grâces, chantez la cité où régna Danaüs sur un trône entouré des cinquante filles dont il fut le père ; chantez Argos, séjour digne de la majesté de l’auguste Junon. Les hauts faits de ses intrépides enfans ont élevé Argos au comble de la gloire ; qui pourrait raconter les exploits de Persée contre Méduse, l’une des Gorgones, et compter les cités célèbres qu’Épaphus fonda en Égypte ? Que dirai-je de cette Hypermnestre, qui seule d’entre ses sœurs refusa d’armer son bras d’un glaive homicide ? Minerve aux yeux bleus éleva Diomède au rang des immortels ; la terre entr’ouverte par la foudre de Jupiter engloutit, près de Thèbes, le devin fils d’Oïclée, lorsque semblable à l’orage, il menaçait la ville aux sept portes ; Argos enfin, entre toutes les villes de la Grèce, n’est pas moins féconde en jeunes beautés : témoins Alcmène et Danaé que Jupiter jugea dignes de jouir de ses tendres embrassemens. Ce dieu lui-même accorda au père d’Adraste et à Lyncée les inappréciables vertus, la justice et la sagesse.

Argos fut le berceau du valeureux Amphitryon, qui eut le bonheur de mêler son sang à celui du divin fils de Saturne. Amphitryon vainquit les Téléboens aux armes d’airain ; et ce fut sous sa figure que le roi des immortels entra dans le palais de ce prince pour donner naissance à l’invincible Hercule, qui partage dans l’Olympe la couche d’Hébé, la plus belle des nymphes que Junon vit à sa suite. Pour rappeler tous les faits glorieux dont l’heureuse Argos fut le théâtre, ma langue tenterait d’inutiles efforts ; il serait d’ailleurs dangereux pour moi d’engendrer la satiété.

Élève donc, ô ma Muse ! élève les accens de la lyre pour chanter dignement les luttes et les combats. Vois ces boucliers d’airain, ce peuple qui se presse en foule aux hécatombes de Junon et qui brûle d’entendre proclamer le vainqueur ; tout ce brillant appareil l’engage à chanter la double victoire que Thiéus, le fils d’Ulius, a remportée et dans laquelle ce robuste athlète trouve l’oubli de ses pénibles mais glorieux travaux.

Combien n’est-il pas digne d’être chanté par les Muses, ce héros que la fortune a si souvent couronné à Delphes, à l’Isthme, à Némée, devant l’auguste assemblée de la Grèce ! Trois fois le rivage de l’Isthme que les flots ne franchiront jamais, trois fois la terre sacrée soumise autrefois aux lois d’Adraste l’ont vu conquérir la palme de la victoire. Et maintenant, ô Jupiter ! le vœu que forme encore son cœur, sa bouche n’ose l’exprimer ; mais de la volonté seule dépend le succès de toute entreprise ; et la gloire qu’il te demande comme un bienfait, ce n’est qu’au prix de ses sueurs et de son courage qu’il veut la mériter et l’obtenir. Mes paroles ne sont point une énigme pour toi, dieu puissant, ni pour l’athlète qui aspire au prix des plus nobles combats de la Grèce, qu’Hercule institua dans l’illustre carrière de Pise. Deux fois, à deux époques de leurs fêtes solennelles, les jeunes Athéniens accompagnèrent de leurs danses et de leurs chants d’allégresse le triomphe de Thiéus ; et la cité de Junon, si féconde en héros, l’a vu apporter avec lui le doux fruit de l’olivier dans des vases durcis au feu et peints des plus brillantes couleurs.

Tous les livres