Vies parallèles (sélection : Lycurgue, Numa, Solon, Aristide, Périclès, les Catons, Alexandre, César, Cicéron) (page 13)

Plutarque · Corps & Gouvernance

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Pierron · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

(17) Le repas finissait par des libations ; mais les convives, après les libations, restaient à boire et à se divertir.

(18) C’était un vaisseau sacré, qu’on n’employait que dans les circonstances solennelles.

(19) Un des trois philosophes qui furent députés à Rome, au temps du vieux, Caton.

(20) Dans le huitième livre de la République.

(21) J’ai dit ailleurs que les anciens philosophes prenaient le nom de physiciens ; j’ajoute ici que leurs ouvrages étaient ordinairement intitulés περὶ φύσεως, et que par physique ils entendaient une explication générale de toutes choses

(22) C’est à la fin du Phèdre ; et Cicéron, dans l’Orateur, a reproduit les remarques de Platon.

(23) Voyez, par exemple, Aristophane, au vers 530 et suivants des Acharniens.

(24) Égine n’est qu’à quelques lieues de la côte d’Attique ; et les Éginètes avaient été une puissance maritime avant les Athéniens. On a vu qu’ils avaient pris parti pour les Perses, durant les guerres Médiques. Les Athéniens s’emparèrent de leur île, mais sans pouvoir s’y établir aussi solidement qu’ils l’auraient voulu.

(25) Sophocle, après le succès de son Antigone, fut nommé stratège ou générale par les Athéniens, et il prit part à l’expédition contre Samos.

(26) Il s’agit, cette fois, de Thucydide l’historien, et du deuxième livre de sa Guerre du Péloponnèse.

(27) Voyez Aristote, Politique, livre I, chapitre 9.

(28) Oea était un des dèmes de l’Attique. D’autres lisent d'Ios, une des Sporades.

(29) Cette Vie, qui faisait probablement partie des neuf premiers livres mentionnés par Plutarque, ne se trouve, dans la disposition actuelle, que la vingt-cinquième de la collection.

(30) Tanagre était une ville de Béotie.

(31) Idoménée était de Lampsaque, et il avait écrit un ouvrage sur les disciples de Socrate, et un autre sur l’histoire de Samothrace. Il vivait dans le quatrième siècle avant J.-C.

(32) En Thrace.

(33) Naxos et Andros, îles de l’Archipel.

(34) Ou Thurium, dans la Lucanie, sur la frontière du Brutium.

(35) Plus de cinq millions. Le Parthénon avait à lui seul coûté cette somme, qui valait cinquante millions au moins de notre monnaie d’aujourd’hui.

(36) Dans l’Acropole. C’est la plus parfaite construction, sous tous les rapports, que les hommes aient jamais élevée. Il était consacré à minerve : de là vient le nom de Parthénon, ou temple de la Vierge. On l’appelait Hécatompédon, à cause de la largeur de sa façade, qui avait cent pieds. Sans les dévastations des hommes, il subsisterait encore dans son entier. L’appareil en était indestructible ; et le génie des deux architectes avait réussi à faire de tous ces blocs de marbre comme un seul bloc : les joints sont presque absolument invisibles à l’œil nu.

(37) Il était consacré à Déméter, autrement dit Cerès.

(38) C’était un dème de l’Attique.

(39) Fête en l’honneur d’Athéné ou Minerve.

(40) C'est-à-dire le vestibule ou le portique par où l’on passait pour monter à I’Acropole. Les Propylées subsistent encore en partie.

(41) C’est-à-dire qui donne la santé.

(42) Dans le dialogue intitulé Phèdre.

(43) Dans le livre deuxième de son histoire.

(44) Poète de l’ancienne comédie.

(45) Bien entendu l’Achaïe thessalienne.

(46) Les troupes de Tolmide se composaient d’alliés d’Athènes, et c’est à ces alliés que s’adjoignirent les mille Athéniens.

(47) L’isthme qui joint la Chersonèse de Thrace au continent.

(48) Il s’agit ici de l’Achaïe du Péloponnèse.

(49) Ville de la Paphlagonie, sur le Pont-Euxin.

(50) Ce Timésiléon n’est pas connu d’ailleurs.

(51) Cette Vie est la vingt-troisième de la collection, bien que Plutarque, dans sou dixième volume, s’y réfère comme à un ouvrage déjà existant.

(52) Cinquante et quelques mille francs de notre monnaie, mais valant plus de dix fois cette somme.

(53) Mot à mot, nourrisseurs de chevaux.

(54) Ce ne fut que cinq ans plus tard.

(55) Il ne faut pas confondre ce Lysiclès avec le général du même nom, qui, dans le siècle suivant, fut -vaincu à Chéronée, et que les Athéniens condamnèrent à mort, sur l’accusation de l’orateur Lycurgue.

(56) D’autres lisent Démosies ; mais il est probable que la comédie mentionnée ici par Plutarque est la même qu’il a citée plus haut sous le titre de Dèmes. Peut-être aussi la même comédie était-elle désignée indifféremment sous les deux noms.

(57) Et qui fut vaincu par Artaxerxès à Cunaxa.

(58) Priène était une ville d’Ionie.

(59) Une des Sporades, à peu de distance de Samos.

(60) Il avait été disciple de Xénophane et de Parménide, et il compte parmi les hommes les plus distingués de l’école Éléatique.

(61) Celui qu’Orœtès, satrape de Cambyse, prit en trahison et fit mettre en croix.

(62) Ce siège durait déjà depuis près de neuf mois.

(63) De temps immémorial, dans les tribunaux athéniens, la fève blanche était le signe de l’absolution.

(64) Que l’on porte çà et là, de περὶ et φέρω.

(65) Historien contemporain de Plolémée-Philadelphe.

(66) Samos était une ville ionienne, comme Athènes.

(67) C’était cinq ans après la prise de Samos.

(68) Ville située en Macédoine, dans la presqu’île de Pallène.

(69) Ce terrain consacré, ἡ ἱερὰ ὀγράς, dépendait du temple d’Éleusis, et confinait au territoire de Mégare.

(70) Ce mot signifie double porte. Le Dipyle menait à Eleusis et à Mégare : on en voit encore les ruines.

(71) Comédie d’Aristophane que nous possédons. Voyez vers 624 et suivante.

(72) Jeu qui consistait à jeter de haut et avec bruit quelques gouttes de vin dans de petits vases placés sur de l’eau, et à les γ faire enfoncer.

(73) Suivant d’autres, Phidias fut seulement exilé ; et c’est même pendant cet exil qu’il aurait fait son chef-d’œuvre, la statue de Jupiter-Olympien.

(74) Poëte de l’ancienne comédie.

(75) Magistrats chargés de rendre la justice à un certain moment de l’année, qui était comme les grands jours ou les assises d’Athènes.

(76) C’est le célèbre orateur, rival de Démosthène.

(77) Voyez la Vie de Solon.

(78) Dème ou bourg situé presque aux portes d’Athènes.

(79) C’est-à-dire probablement d’un lâche ; mais ce Télés est inconnu.

(80) Espèce de hache de combat.

(81) Les Éginètes rentrèrent plus tard en possession de leurs biens, et ils se rendirent même indépendants d’Athènes.

(82) En Argolide, sur le golfe Saronique. Elle était regardée comme une ville sainte, à cause du fameux temple d’Esculape.

(83) Quinze talents font environ 80,000 francs, et cinquante talents environ 275,000, qu’il faudrait au moins décupler pour en exprimer toute la valeur.

(84) Athlète qui figurait dans les cinq exercées des jeux.

(85) Au lieu de Χαρίππου, nom propre, la leçon vulgaire est γὰρ ἵππον, et c’est seulement le cheval d’Épitimius, que l’athlète aurait tué.

(86) Le plus célèbre des sophistes, avec Gorgias. II est plus que douteux que Périclès ait jamais fréquenté un tel homme.

(87) Les présidents des jeux.

(88) En ce temps là, il y avait, en Egypte, des rois indigènes, qui s’étaient rendus indépendants de la Perse.

(89) Plus de 20,000 hectolitres.

(90) C’est-à-dire, dans la portion de sa tribu dont les citoyens faisaient leurs sacrifices avec lui.

(91) Ils furent condamnés pour n’avoir pas donné la sépulture à leurs morts. C’était dans la vingt-sixième année de la guerre.

(92) Voyez, pour l’histoire des dernières années de la guerre du Péloponnèse, les Vies d'Alcibiade, de Nicias et de Lysandre.

DE PLUTARQUE

MARCUS CATON.

(De l'an 234 à l'an 149 avant J.-C)

Marcus Caton était originaire de Tusculum. On dit qu'avant de servir dans les armées et de s'occuper de l'administration des affaires, il vivait sur des terres du pays des Sabins, qu'il avait héritées de son père. Ses ancêtres passaient à Rome pour gens parfaitement obscurs; mais Caton loue lui-même son père Marcus, comme un homme de cœur et un bon militaire ; il rapporte que Caton, son aïeul, avait obtenu plusieurs fois des prix de bravoure, et, qu'ayant perdu dans des combats cinq chevaux de bataille, on lui en paya la valeur aux frais du public, en récompense de son courage. C'était la coutume des Romains d'appeler hommes nouveaux ceux qui ne tiraient pas leur illustration de leur race, et qui commençaient par eux-mêmes à se faire connaître. Ils donnèrent donc à Caton le nom d'homme nouveau ; pour lui, il disait que , s'il était nouveau à l'égard des honneurs et de la réputation, il était très-ancien par les exploits et les vertus de ses ancêtres. Son troisième nom, dans les premiers temps, n'était pas Caton , mais Priscus ; ce n'est que postérieurement que son esprit délié lui valut le surnom de Caton (1); car les Romains appellent Caton l'homme qui s'entend aux affaires. Il était roux de visage et avait les yeux pers, comme 230 le montre cette épigramme qu'un de ses ennemis fit contre lui :

Ce roux, qui mordait tout le monde, cet homme aux yeux pers, tout mort qu'il est

Ce Porcius, Proserpine ne le veut pas recevoir dans l'enfer.

Un travail assidu, une vie frugale, et le service militaire, dans lequel il avait été nourri dès sa première jeunesse , lui avaient formé une complexion aussi saine que robuste.

Il regardait la parole comme un second corps, comme un instrument non-seulement honnête, mais nécessaire à tout homme qui ne veut pas vivre dans l'obscurité et dans l'inaction. Aussi la cultivait-il par un exercice continuel , en allant de tous côtés, dans les bourgades et dans les petites villes voisines plaider pour ceux qui réclamaient son ministère. Il se fit d'abord la réputation d'un avocat plein de zèle, et ensuite d'un habile orateur. Ceux qui avaient affaire à lui eurent bien vite reconnu , dans son caractère, une gravité, une élévation, faites pour les grandes choses et pour le maniement des intérêts souverains de l'État. Car ce n'était point assez pour lui de montrer un parfait désintéressement, en ne prenant rien pour les causes qu'il plaidait : on ne voit même pas qu'il trouvât la gloire qu'il en retirait digne de le satisfaire. Il préférait de beaucoup se faire un nom dans le métier des armes, en combattant contre les ennemis ; et, tout jeune encore, il avait déjà le corps tout cicatrisé de blessures reçues dans les batailles. Il dit lui-même qu'il fit, à l'âge de dix-sept ans, sa première campagne, dans le temps qu'Annibal victorieux mettait l'Italie a feu et à sang. Au combat, il avait la main prompte, le pied ferme et inébranlable, le visage farouche; il menaçait les ennemis d'un ton de voix rude et effrayant : persuadé 231 avec raison, et l'enseignant, que ces accessoires font souvent plus d'effet sur les ennemis que l'épée qu'on leur présente. Dans les marches, il allait toujours à pied, portant lui-même ses armes, et suivi d'un seul esclave chargé de ses provisions. Jamais, dit-on, il ne s'irrita contre lui, ni ne lui montra de l'humeur, quelque chose » qu'il lui présentât pour ses repas ; souvent même, après son service militaire, il l'aidait à faire son ouvrage. À l'armée il ne buvait que de l'eau ; seulement, lorsqu'il éprouvait une soif ardente, il demandait du vinaigre ? ou, s'il sentait ses forces trop affaiblies, il prenait quelque peu de piquette.

Sa campagne était voisine de la métairie qu'avait possédée Manius Curius, celui qui obtint trois fois le triomphe (2). Caton y allait souvent; et, lorsqu'il considérait le peu d'étendue de cette terre et la simplicité de l'habitation, il se représentait cet homme, devenu le premier des Romains, vainqueur des nations les plus belliqueuses, et qui avait chassé Pyrrhus de l'Italie, cultivant lui-même ce petit coin de terre, et, après ses trois triomphes, habitant toujours une maison si pauvre. Ce fut là que les ambassadeurs des Samnites trouvèrent Curius, assis près de son foyer, faisant cuire des raves, et qu'ils lui offrirent une quantité d'or considérable. Mais il refusa : « On n'a pas besoin d'or, dit-il, quand on sait se contenter d'un tel repas ; je trouve plus beau de vaincre ceux qui ont de l'or, que d'en posséder moi-même. » Caton s'en retournait, occupé de ces pensées, puis il faisait de nouveau la revue de sa maison, de ses champs, de ses esclaves et de toute sa dépense, il redoublait de travail et retranchait tout superflu.

232 Lorsque Fabius Maximus prit Tarente, Caton, fort jeune encore (3), servait sous lui; il y fut logé chez un certain Néarque, pythagoricien, et désira de l'entendre exposer ses doctrines. Néarque développa ces principes, qui sont aussi ceux de Platon : Que la volupté est la plus grande amorce pour le mal ; que le corps est le premier fléau de l'âme, qui ne peut s'en délivrer et se conserver pure que par les réflexions qui la séparent et l'éloignent, le plus qu'il est possible, des affections corporelles. Ces discours fortifièrent davantage encore dans Caton l'amour de la tempérance et de la frugalité. Du reste, ce n'est que fort tard, dit-on, qu'il s'appliqua à l'étude des lettres grecques, et il était d'un âge très-avancé lorsqu'il se mit à lire les auteurs grecs ; il profita un peu de la lecture de Thucydide, et beaucoup plus de celle de Démosthène, pour se former à l'éloquence. Du moins ses écrits sont enrichis çà et là de maximes et de traits d'histoire tirés des livres des Grecs; et il y a, dans ses apophtegmes et ses sentences morales, plus d'un passage qui en est traduit mot à mot.

Il y avait alors à Rome un citoyen distingué entre tous par sa noblesse et son crédit, le plus capable de discerner une vertu naissante, le plus propre, par sa douceur, à la développer et à la pousser vers la gloire : c'était Valérius Flaccus. Ses terres confinaient à celles de Caton, et il avait appris de ses serviteurs comment Caton travaillait de ses mains, et sa façon de vivre. Il s'en va de grand matin, disaient-ils à Valérius étonné, dans les villes voisines plaider pour ceux qui l'en prient; il revient dans son champ, et là, vêtu d'une simple tunique pendant l'hiver, nu si c'est l'été (4), il laboure avec ses domestiques, et, après le travail, s'assied à la même table 233 qu'eux, mangeant le même pain et buvant le même vin. Us racontaient mille traits de la modération et de la bonté de Caton ; ils citaient quelques-uns de ses mots pleins de sens. Valérius finit par l'inviter à souper. À partir de ce jour, il le traita comme un de ses amis ; il reconnut en lui un caractère doux et honnête qui, comme une bonne plante, ne demandait qu'à être cultivé et transplanté dans un meilleur sol ; il lui persuada d'aller à Rome s'entremettre des affaires publiques. Caton y vint, et il s'y fit en peu de temps, par ses plaidoyers, des admirateurs et des amis : Valérius, de son côté, l'aida de tout son crédit et l'avança aux honneurs. Il obtint d'abord le tribunat militaire, puis ensuite la questure, et conquit, dans l'exercice de ces charges, une grande et illustre renommée. Aussi courut-il, a côté de Valérius même, à la poursuite des premiers emplois de la république : il fut son collègue dans le consulat et dans la censure. Entre les vieux citoyens, il s'attacha particulièrement à Fabius Maximus, le plus célèbre de tous et le plus en crédit ; il se proposa surtout ses mœurs et sa manière de vivre, comme les plus beaux modèles qu'il pût imiter. Voilà pourquoi il n'hésita pas à se brouiller avec le grand Scipion, jeune alors, et qui s'opposait à la puissance de Fabius, qu'il croyait jaloux de sa gloire. Caton, envoyé questeur sous lui à la guerre d'Afrique, voyant que le général vivait avec sa magnificence ordinaire, et prodiguait sans ménagement l'argent à ses troupes, l'en reprit franchement et sans détour : « Le plus grand mal, dit-il, ce n'est pas cette dépense excessive, c'est l'altération de la simplicité antique, c'est l'emploi que font les soldats, en luxe et en plaisirs, du superflu de leur paie. » Scipion répondit qu'il n'avait pas besoin d'un questeur si exact, que dans la guerre il voguait à pleines voiles, car il devait à la république compte de ses actions, et non des sommes 234 qu'il aurait dépensées.

Caton, sur cette réponse, le quitta dès la Sicile, et revint à Rome. Là, il ne cessa de crier dans le Sénat, avec Fabius, que Scipion répandait l'argent sans mesure ; qu'il passait, en vrai jeune homme, ses journées aux théâtres et dans les gymnases, comme s'il se fût agi, non de faire la guerre, mais de célébrer des jeux. Ses plaintes déterminèrent le Sénat à envoyer vers Scipion des tribuns chargés de le ramener à Rome, s'ils trouvaient les accusations fondées. Scipion démontra que la victoire dépendait des préparatifs qu'on faisait pour la guerre ; on vit assez d'ailleurs que les amusements qu'il prenait avec ses amis, dans ses moments de loisir, et les dépenses qu'il faisait, ne l'empêchaient pas de suivre avec activité les affaires importantes. Les tribuns le laissèrent s'embarquer pour la guerre.

L'éloquence de Caton augmentait chaque jour son crédit : on l'appelait le Démosthène romain; mais ce qu'on renommait surtout en lui, l'objet de toutes les louanges, c'était son genre de vie. En effet, le talent de la parole était, de ce temps-là, le but où aspiraient les jeunes Romains, où ils dirigeaient à l'envi tous leurs efforts. Mais un homme fidèle à l'ancien usage de cultiver la terre de ses propres mains ; qui se contentât d'un dîner préparé sans feu, et d'un souper frugal; qui ne portât qu'un vêtement fort simple; qui eût assez d'une habitation toute vulgaire, et aimât mieux n'avoir pas besoin du superflu que de se le donner, c'était chose rare alors : la vaste étendue de la république avait déjà corrompu l'antique pureté des mœurs ; la multitude immense des affaires et le grand nombre des peuples vaincus, avaient introduit à Rome une grande variété de mœurs, toutes les façons de vivre les plus opposées. Caton était donc avec justice l'objet de l'admiration universelle; car, tandis qu'on voyait les autres citoyens, amollis par les voluptés, 235 succomber aux moindres travaux, il se montrait seul invincible et à la peine et au plaisir, et cela, non pas seulement dans sa jeunesse et lorsqu'il briguait les honneurs, mais dans sa vieillesse même et sous les cheveux blancs, après son consulat et son triomphe : on eût dit un athlète continuant, même après la victoire, ses exercices habituels, et y persévérant jusqu'à sa mort. Jamais, écrit-il lui-même, il ne porta de robe qui coûtât plus de cent drachmes (5); jamais il ne but, quand il commandait les armées, et même pendant son consulat, d'autre vin que celui de ses travailleurs ; pour son dîner, on n'achetait pas au marché pour plus de trente as de provisions. Et tout cela il ne le faisait que dans l'intérêt de son pays : il voulait se former un tempérament robuste, et propre à soutenir les fatigues de la guerre. Il dit encore qu'ayant acquis, par héritage, une tapisserie de Babylone, il la vendit sur-le-champ ; que pas une de ses maisons de campagne n'était crépie ; que jamais il n'avait acheté d'esclave au-dessus de quinze cents drachmes (6), parce qu'il voulait, non des gens bien faits et délicats, mais des hommes robustes, capables de travail, qui pussent panser les chevaux et mener les bœufs; et même, lorsqu'ils devenaient vieux, il croyait qu'il les fallait vendre, pour ne pas nourrir des bouches inutiles. En général, suivant lui, rien de superflu n'est à bon marché : une chose dont on peut se passer, ne coûtât-elle qu'un as, est toujours chère ; et il faut préférer les terres à blé et les pâturages, aux jardins, qui de -mandent d'être arrosés et ratissés.

Les uns taxaient cette conduite de sordide avarice; d'autres disaient qu'en se resserrant dans ces bornes étroites, il avait en vue de corriger ses concitoyens et de 236 les porter à la frugalité. A mes yeux, toutefois, abuser de ses esclaves comme de bêtes de somme, les chasser ou les vendre quand ils sont devenus vieux, c'est témoigner une excessive dureté de cœur, c'est avoir l'air de croire que le besoin seul lie les hommes entre eux. Or, il est manifeste que la bonté s'étend beaucoup plus loin que la justice. C'est envers les hommes seulement que nous sommes tenus par la loi et la justice ; mais la bienveillance et la libéralité rejaillissent quelquefois jusque sur les animaux mêmes. L'humanité est en nous comme une source abondante qui s'épanche en bienfaits. Ainsi, nourrir ses chevaux épuisés par le travail, soigner ses chiens jusque dans leur vieillesse, c'est le propre d'un homme naturellement bon.

Le peuple d'Athènes, après avoir bâti l'Hécatompédon (7), lâcha toutes les mules qui avaient le mieux secondé par leur travail la construction de cet édifice, et les laissa paître en liberté. Une d'elles vint, dit-on, un jour se présenter d'elle-même à la besogne; elle se mit à la tête des bêtes de somme qui traînaient des chariots à la citadelle ; elle marchait devant elles, les exhortant, pour ainsi dire, et les animant à l'ouvrage. Les Athéniens ordonnèrent, par un décret, que cet animal serait nourri jusqu'à sa mort aux dépens du public. Il y a, près du tombeau de Cimon, la sépulture des cavales avec lesquelles il avait remporté trois fois le prix aux jeux olympiques. Plusieurs Athéniens ont fait enterrer des chiens élevés dans leurs maisons et qui avaient vécu avec eux. Lorsque le peuple quitta la ville pour se retirer à Salamine, le chien de Xanthippe l'ancien suivit à la nage la trirème de son maître, et expira en arrivant' Xanthippe le fit enterrer sur le promontoire qu'on ap- 237 pelle encore aujourd'hui le Tombeau du Chien (8). En effet, il ne faut pas se servir des êtres animés comme on se sert de ses chaussures ou d'un ustensile, qu'on jette lorsqu'ils sont rompus ou usés par le service. On doit s'accoutumer à être doux et humain envers les animaux, ne fût-ce que pour faire l'apprentissage de l'humanité à l'égard des hommes. Pour moi, je ne voudrais pas vendre même mon bœuf laboureur, parce qu'il aurait vieilli ; à plus forte raison n'aurais-je pas le cœur d'exiler un vieux serviteur de la maison où il a vécu longtemps, et qui est comme sa patrie ; de l'arracher à son genre de vie accoutumé pour quelque monnaie que me vaudrait la vente d'un homme aussi peu utile à celui qui l'aurait acheté qu'à moi qui l'aurais vendu. Mais Caton semblait en faire gloire ; et il dit lui-même qu'il laissa en Espagne le cheval qu'il montait à la guerre pendant son consulat, afin de ne pas porter en compte à la république le prix de son transport par mer. Faut-il attribuer une telle façon d'agir à magnanimité ou à mesquinerie? J'en laisse la décision au jugement du lecteur (9).

Caton, dans tout le reste, était d'une tempérance extraordinaire. Tant qu'il fut à la tête des armées, il ne prit jamais sur le public, pour lui et pour sa suite, plus de trois médimnes de froment par mois, avec un peu moins de trois demi-médimnes d'orge par jour pour les bêtes de charge. Nommé gouverneur de la Sardaigne, il n'imita pas l'exemple des préteurs qui l'avaient précédé : tous ils avaient foulé la province, en se faisant fournir, par les habitants, des tentes, des lits, des vêtements; en 238 traînant à leur suite une foule d'amis et de domestiques; en exigeant des sommes considérables pour des festins, pour des somptuosités de toute nature. Lui, au contraire, il se distingua par une simplicité qu'on a de la peine à croire. Il ne prenait rien sur le public pour sa dépense ; il visitait les villes, marchant à pied, sans voiture, sans autre suite qu'un appariteur qui lui portail une robe et un vase à libations pour s'en servir dans les sacrifices. Simple et facile sous ce rapport pour tous ceux qui dépendaient de lui, il se montrait, dans tout le reste, grave et sévère, inexorable dans l'administration de la justice, d'une exactitude et d'une rigueur inflexibles pour l'exécution des ordres qu'il donnait. Aussi, jamais la puissance romaine n'avait-elle paru à ces peuples ni si terrible ni si aimable.

L'éloquence de Caton présente à peu près le même caractère : elle était à la fois agréable et forte, douce et véhémente, plaisante et austère, sentencieuse et propre à la lutte. C'est ainsi que Socrate, suivant Platon, paraissait, extérieurement, grossier, satirique et outrageux dans la conversation, tandis qu'au dedans il était rempli de raison et de gravité, de discours capables d'arracher les larmes à ses auditeurs, et de bouleverser leurs âmes (10). Aussi ne sais-je pas sur quel fondement on a dit que le style de Caton ressemblait à celui de Lysias (11). Du reste, j'en laisse le jugement à ceux qui s'entendent mieux que moi à distinguer les différents styles des orateurs romains. Pour moi, qui prétends que les paroles des hommes font mieux connaître leur caractère que ne fait le visage, où quelques-uns s'imaginent de le chercher, je vais rapporter quelques-uns de ses mots les plus dignes de mention.

239 Un jour le peuple romain réclamait instamment et hors de propos une distribution de blé; Caton, qui voulait l'en détourner, commença ainsi son discours : « Citoyens, il est difficile de parler à un ventre qui n'a point d'oreilles. » Une autre fois, dénonçant la dépense prodigieuse que les Romaine faisaient pour leur table : « Il est malaisé, dit-il, de sauver une ville où un poisson se vend plus cher qu'un bœuf. » Il comparait les Romains aux moutons : « Les moutons, disait-il, chacun en particulier, n'obéissent pas au berger; mais ils suivent « tous ensemble leurs conducteurs. De môme les hommes « que chacun de vous ne voudrait pas prendre en particulier pour conseil, quand vous êtes ensemble, vous « vous laissez conduire par eux. » Dans un discours contre l'autorité excessive des femmes : « Tous les hommes, dit-il, commandent aux femmes, nous à tous les hommes, et nos femmes à nous. » Ce mot, du reste, n'était que la traduction de celui de Thémistocle (12). Le fils de Thémistocle faisait de son père ce qu'il voulait, par le moyen de sa mère. « Ma femme, disait-il, les Athéniens commandent aux Grecs, moi aux Athéniens, toi à moi, et ton fils à toi : qu'il use donc sobrement d'une puissance qui l'élève, tout fou qu'il est, au-dessus de tous les Grecs. » Caton disait que le peuple romain mettait le prix non-seulement à la pourpre, mais encore aux divers genres d'étude. « Comme les teinturiers, disait-il, donnent plutôt aux étoffes la couleur pourpre, parce qu'elle est la plus recherchée, de même les jeunes gens apprennent et recherchent avec plus d'ardeur ce qui est l'objet de vos louanges. »

« Si c'est par la vertu et la sagesse, disait-il aux Romains, que vous êtes devenus grands, je vous exhorte à ne pas changer pour être pires; si c'est par l'intempé- 240 rance et le vice, changez pour devenir meilleurs; car c'est bien assez avoir grandi par de telles voies. » Il comparait ceux qui briguaient souvent les charges à des hommes qui, ne sachant pas leur chemin, veulent, de peur de s'égarer, ne s'avancer jamais qu'escortés de licteurs. Il blâmait les citoyens de choisir plusieurs fois les mêmes magistrats. « Il faut, disait-il, ou que vous regardiez les fonctions publiques comme bien peu importantes, ou que vous trouviez bien peu de gens capables de les remplir. » Voyant un de ses ennemis mener une vie honteuse et infâme : « C'est une imprécation, et non une prière, que croit faire sa mère, quand elle souhaite de laisser son fils sur la terre après elle. » Il montrait un jour un homme qui avait vendu son patrimoine, situé sur le bord de la mer; et il disait, feignant de l'admirer: « Cet homme est plus fort que la mer même : ce que la mer ne mine qu'à grand-peine, il l'a englouti en un instant. » Le roi Eumène était venu visiter Rome : le Sénat lui rendit des honneurs extraordinaires ; et les premiers de la ville s'empressaient autour de lui, à l'envi les uns des autres. Caton seul laissait voir ouvertement ses soupçons contre le roi, et évitait sa rencontre : « Pourtant, lui dit quelqu'un, c'est un homme de bien, et fort ami des Romains. — Soit, répondit-il; mais un roi est par nature un animal vorace ; et aucun des rois les plus vantés n'est digne d'être comparé à Épaminondas, à Périclès, à Thémistocle, à Manius Curius, à Amilcar, surnommé Barca. »— « Mes ennemis, disait-il, me portent envie, parce que je me lève toutes les nuits , et que je néglige mes propres affaires, pour m'occuper de celles de la république. » — « J'aime mieux, disait-il encore, perdre la récompense du bien que j'ai fait, que n'être pas puni si je fais le mal. » — « Je pardonne, disait-il enfin, à toutes les fautes hormis aux miennes. » Les Romains avaient choisi pour aller en Bithynie 241 trois ambassadeurs; l'un était goutteux, l'autre avait un vide dans le crâne, par une suite du trépan, et le troisième était tenu pour fou. Caton dit, en plaisantant, que les Romains envoyaient une ambassade qui n'avait ni pieds, ni tête, ni cœur. Scipion, par intérêt pour Polybe, avait intercédé auprès de lui en faveur des bannis d'Achaïe. L'affaire était fort agitée dans le Sénat; les uns voulaient les renvoyer dans leur patrie, les autres s'y opposaient. Caton se lève et prend la parole : « Il semble, dit-il, que nous n'ayons rien à faire, à rester là une journée entière disputant pour savoir si quelques Grecs décrépits seront enterrés par nos fossoyeurs ou par ceux de l'Achaïe. » Le Sénat décréta le renvoi des Achéens. Polybe, peu de jours après, demanda derechef la permission d'entrer dans le Sénat pour y solliciter le rétablissement des bannis dans les dignités dont ils jouissaient en Achaïe avant leur exil ; et d'abord il voulut sonder les dispositions de Caton. «Tu veux donc, Polybe, dit Caton en riant, rentrer, comme Ulysse, dans l'antre du Cyclope, pour y reprendre ton chapeau et ta ceinture que tu y as oubliés (13). » Il disait que les sages tirent plus d'instruction des fous, que ceux-ci des sages ; parce que les sages évitent les fautes dans lesquelles tombent les fous, et que les fous n'imitent pas les bons exemples des sages. Il aimait mieux voir rougir que pâlir les jeunes gens; Une voulait pas qu'un soldat, en marchant, remuât les mains, ni les pieds en combattant, ni qu'il ronflât plus fort dans son lit qu'il ne criait sur le champ de bataille. Il se moquait d'un homme d'un excessif embonpoint : « A quoi, dit-il, peut servir à la patrie un corps où, du gosier aux aines, tout l'espace est occupé par le ventre? » Un homme 242 voluptueux voulait se lier avec lui ; Caton s'y refusa : « Je ne saurais, lui dit-il, vivre avec un homme qui a le palais plus sensible que le cœur. »

Il disait que l'âme d'un homme amoureux vivait dans un corps étranger, et que, dans toute sa vie, il ne s'était repenti que de trois choses : la première, d'avoir confié un secret à une femme ; la seconde, d'être allé par eau où il eût pu aller par terre ; la troisième, d'avoir passé un jour entier sans rien faire. « Mon ami, dit-il un jour à un vieillard de mauvaises mœurs, la vieillesse a assez d'autres difformités sans y ajouter celle du vice. » Un tribun du peuple, soupçonné du crime d'empoisonnement, proposait une mauvaise loi , et s'efforçait de la faire passer. « Jeune homme, lui dit Caton, je ne sais lequel est pire, ou de boire ce que tu mixtionnes, ou de ratifier ce que tu écris. » Injurié par un homme qui menait une vie licencieuse et criminelle : « Le combat, lui dit-il, est inégal entre toi et moi ; tu écoutes volontiers les sottises, et tu en dis avec plaisir; moi, je n'aime pas à en dire, et je n'ai pas l'habitude d'en entendre. »

Tel est le caractère des reparties de Caton.

Nommé consul avec Valérius Flaccus, son ami, il lui échut, par le sort, le gouvernement de l'Espagne que les Romains appellent citérieure (14). Là, il commençait à soumettre une partie de ces nations par les armes, et il attirait les autres par la persuasion , lorsqu'il fut tout à coup assailli par une nombreuse armée de Barbares , et se vit en danger d'essuyer une défaite honteuse: Il envoya solliciter l'alliance des Celtibériens du voisinage ; et les Celtibériens exigèrent deux cents talents (15) pour salaire du secours qu'il demandait. 243 Tous les autres regardaient comme indigne des Romains d'acheter, à prix d'argent, l'alliance des Barbares. « Il n'y a là, dit Caton, rien de déshonorant : vainqueurs , nous paierons avec l'argent des ennemis, et non avec le nôtre; si nous sommes défaits, ni ceux dont on exige la somme ne seront plus, ni ceux qui l'exigent. » Il remporta une victoire complète, et tout le reste lui succéda à souhait. Il fit raser, en un seul jour, suivant Polybe, les murailles de toutes les villes qui*sont en deçà du fleuve Bétis : elles étaient en grand nombre, et peuplées d'hommes belliqueux. Caton dit lui-même qu'il avait pris en Espagne plus de villes qu'il n'y avait passé de jours ; et ce n'est pas une forfanterie, puisqu'il en avait réellement pris quatre cents. Outre le butin considérable que ses soldats avaient fait dans ces expéditions, il leur distribua par tête une livre pesant d'argent : « Il vaut mieux, dit-il, que beaucoup de Romains s'en retournent avec de l'argent, qu'un petit nombre avec de l'or. » Pour lui, il assure qu'il ne lui était revenu, de tout le butin, que ce qu'il avait bu ou mangé. « Ce n'est pas, disait-il, que je blâme ceux qui profitent de ces occasions pour s'enrichir; mais j'aime mieux rivaliser de vertu avec les plus gens de bien, que de richesse avec les plus opulents, et d'avidité avec les plus avares. » Il se conserva pur de toute concussion, non-seulement lui-même, mais tous ceux qui dépendaient de lui. Il avait mené avec lui, à l'armée, cinq de ses serviteurs. Un d'eux, nommé Paccus, avait acheté trois jeunes enfants d'entre les prisonniers. Il sut que Caton en était instruit, et se pendit plutôt que de reparaître à sa vue. Caton vendit les enfants, et en rapporta le prix dans le trésor public.

Pendant qu'il était encore en Espagne, le grand Scipion, qui était son ennemi, voulant arrêter ses succès et prendre en main la conduite de cette guerre, vint à bout 244 de se faire nommer son successeur dans le gouvernement de l'Espagne. Il partit avec une diligence extrême, et ôta à Caton le commandement de l'armée. Caton prit pour escorte cinq compagnies de fantassins et cinq cents cavaliers. Il subjugua, chemin faisant, la nation des Lacétaniens (16) et reprit six cents déserteurs, qu'il punit tous de mort. Scipion en ayant fait ses plaintes, Caton lui répondit, d'un ton d'ironie : « Le vrai moyen d'augmenter la grandeur de Rome, c'est que les nobles et les grands ne cèdent point aux citoyens obscurs le prix de la vertu, et que les plébéiens comme je suis, le disputent de vertu avec les citoyens les plus éminents en noblesse et en gloire.» Quoi qu'il en soit, le Sénat décida que rien ne serait changé ni touché de ce qu'avait fait Caton ; de sorte que Scipion, dans ce gouvernement, diminua plutôt sa gloire que celle de Caton ; car il passa tout son temps dans l'inaction et dans un inutile loisir.

Caton, après son triomphe, ne fit pas comme tant d'autres, qui combattent bien moins pour la vertu que pour la gloire, et ne sont pas plutôt parvenus aux honneurs suprêmes, n'ont pas plutôt obtenu des consulats et des triomphes, qu'ils renoncent aux affaires et passent le reste de leurs jours dans les délices et l'oisiveté. Lui, au contraire, il ne relâcha rien de son activité, et persévéra dans l'exercice de la vertu. On eût dit un de ceux qui mettent, pour la première fois, la main aux affaires politiques, et qui sont altérés d'honneurs et de gloire : comme s'il eût commencé une nouvelle carrière, il se montra, plus que jamais, dévoué au service de ses amis et des autres citoyens, et ne refusa ni de les défendre en jugement, ni de les accompagner dans leurs expéditions. Ainsi il suivit, en qualité de lieutenant, le consul Tibé- 245 rius Sempronius, qui allait faire la guerre en Thrace et sur l'Ister ; il accompagna en Grèce, comme tribun des soldats, le consul Manius Acilius, qui marchait contre Antiochus le Grand, l'ennemi le plus redoutable des Romains, après Annibal.

Antiochus avait conquis d'abord, peu s'en faut, toutes les possessions de Séleucus Nicanor en Asie, et réduit sous son obéissance une foule de nations barbares et belliqueuses. Il avait fini, dans l'ivresse de ses succès, par déclarer la guerre aux Romains, comme aux seuls adversaires dignes désormais de se mesurer avec lui. Il donnait à cette guerre le prétexte spécieux d'affranchir les Grecs, lesquels, délivrés tout récemment, par le bienfait des Romains, du joug de Philippe et des Macédoniens, vivaient libres, se gouvernant par leurs propres lois, et n'avaient nul besoin de son aide. Il passa la mer avec une armée. La Grèce s'agita bientôt avec un mouvement tumultueux, et conçut d'orgueilleux desseins, corrompue par les espérances qu'entretenaient les démagogues au nom d'Antiochus. Manius envoya donc des lieutenants dans les villes de la Grèce pour les contenir ; et Titus Flamininus, comme je l'ai dit dans sa Vie (17), calma et ramena sans trouble à leur devoir la plupart des peuples qui penchaient vers la nouveauté. Caton, de son côté, retint les Corinthiens, ceux de Patras et d'Éges, et fit un long séjour à Athènes. On lui attribue un discours qu'il aurait fait en grec au peuple athénien : il y témoignait son admiration pour la vertu de leurs ancêtres ; il vantait la grandeur et la beauté de leur ville, qu'il avait pris plaisir à parcourir. Mais il n'est pas vrai qu'il l'ait prononcé : il ne s'adressa aux Athéniens que par un interprète ; non qu'il ne pût parler très-bien leur langue, mais il était attaché aux coutumes de ses pères, et se mo- 246 quait de ceux qui s'extasiaient devant les merveilles de la Grèce. Postumius Albinus avait écrit en grec une histoire, dans laquelle il demandait pardon à ses lecteurs pour les fautes de langage qui pouvaient lui échapper. « H faut, en effet, les lui pardonner, disait Caton en plaisantant, si c'est un décret des Amphictyons qui l'a forcé de se soumettre à cette besogne. » On dit que les Athéniens admirèrent la précision et la vivacité du style de Caton ; car il avait dit en peu de mots ce que l'interprète rendit par un long circuit de paroles ; et qu'enfin, après l'avoir entendu, ils restèrent persuadés que les paroles sortaient aux Grecs du bout des lèvres, et aux Romains du fond du cœur.

Antiochus s'était emparé du défilé des Thermopyles et avait ajouté aux fortifications naturelles du lieu des retranchements et des murailles. Aussi se tenait-il en repos, persuadé qu'il avait, de ce côté-là, fermé tout accès aux Romains ; et les Romains désespéraient absolument de forcer de front le passage. Mais Caton, s'étant souvenu du détour qu'avaient pris autrefois les Perses pour entrer par là dans la Grèce (18), partit de nuit avec une portion de l'armée. Quand on arriva au sommet de la montagne, le prisonnier qui servait de guide se trompa de chemin, et s'égara dans des lieux inaccessibles et remplis de précipices. Les soldats étaient dans la frayeur et le désespoir. Caton, qui voyait toute la grandeur du péril, commande aux troupes de s'arrêter et de l'attendre. Il prend avec lui un certain Lucius Mallius, homme très-leste à gravir les montagnes, et monte, avec autant de danger que de peine, par une nuit sans lune, et par une obscurité profonde, à travers des oliviers sauvages et de vastes rochers, qui arrêtaient la vue et empêchaient de rien distinguer. Ils arrivent enfin à un sentier étroit qui leur paraît con- 247 duire au bas de la montagne du côté du camp des ennemis. Ils placent des signaux sur des pointes de rochers visibles de loin, et qui dominaient le mont Callidromus ; puis ils retournent en arrière, et vont rejoindre le gros de l'armée. Tous ensemble ils s'avancent, guidés par les signaux, et gagnent le petit sentier, où ils s'engagent en bon ordre.

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