Vies parallèles (sélection : Lycurgue, Numa, Solon, Aristide, Périclès, les Catons, Alexandre, César, Cicéron) (page 6)
(129) Ibid., X, 52, 167, 224 sqq.
(130) Homer., Odyss. VIII, 219.
(131) Nous avons cité ailleurs, t. I, p. 293, note 3, la description faite par Quintus, X, 188 sqq., du carquois d’Hercule, que porte, dans les combats, Philoctète. Sur ce carquois, ouvrage de Vulcain, est représenté, avec d’autres scènes fabuleuses, selon les habitudes delà poésie épique, non pas la délivrance de Prométhée, comme nous l’avons dit par erreur, mais son supplice. C’est dans une autre description du même genre, celle du bouclier d’Eurypyle, VI, 269, que cette délivrance a trouvé place.
(132) Voyez plus haut, p. 52 sqq.
(133)Leasing, Laocoon.
(134) On a surtout cité celui-ci :
Vous tous trouvez pressés entre les dieux et moi.
(135) Le Philoctète grec s’est quelquefois montré sur nos scènes scolastiques, où rappelaient la gravité, la sévérité de la composition. Il n’y a pas bien longtemps, un savant et éloquent prélat de l’école de Fénelon, à qui la connaissance et le goût des lettres classiques ne semblent pas incompatibles avec la piété, Mgr l’évêque d’Orléans, a permis que les élèves de son petit séminaire jouassent devant lui, dans le texte même, le chef-d’œuvre de Sophocle, et c’est à l’occasion de cette docte représentation du 19 juin 1855, que M. Charles Lenormant en a fait, dans le Correspondant, le sujet d’une nouvelle étude à laquelle nous avons plus d’une fois renvoyé (p. 125, 128). Bien des années auparavant, dans un établissement d’instruction publique de la capitale, avait eu lieu une représentation semblable dont Geoffroy, si je ne me trompe, rendit compte, en intitulant magnifiquement son feuilleton Théâtre d’Athènes. Un des premiers écrivains de ce temps, alors très-jeune écolier, de très-grande espérance, y jouait son rôle, qu’il sait encore. Lui-même a rappelé ce souvenir dans son Tableau de la littérature au xviiie siècle, XLIIIe leçon, où, à l’occasion du Philoctète de La Harpe, il a, en quelques paroles très-caractéristiques, dignement apprécié le Philoctète de Sophocle. En renvoyant à cet intéressant et instructif parallèle, ne négligeons pas de renvoyer aussi aux excellentes pages que la pièce grecque, plus particulièrement, a inspirées, après M. Villemain, à M. Saint-Marc Girardin, dans le IIIe chapitre de son Cours de Littérature dramatique.
(136) Oeuvres dramatiques de M. A. F***, Paris, de l’imprimerie royale, août 1817, p. 237 et suiv.
DE PLUTARQUE
SOLON.
(Né vers l’an 640 environ, et mort au milieu du sixième siècle avant J.-C.)
Didyme le grammairien (1), dans son écrit sur les Tables des lois de Solon, en réponse à Asclépiade (2) cite un passage d’un certain Philoclès (3), où il est dit, contre l’opinion de tous ceux qui ont parlé de Solon, que Solon eut pour père Euphorion. En effet, on s’accorde unanimement à lé faire naître d’Exécestide, homme d’une fortune et d’un crédit médiocres parmi ses concitoyens, mais qui était de la plus illustre maison d’Athènes : Exécestide descendait de Codrus. Pour la mère de Solon, elle était, suivant Héraclide de Pont (4), cousine germaine de la mère de Pisistrate. Aussi y eut-il, dans l’origine, un lien d’amitié entre Pisistrate et Solon ; et ce ne fut pas seulement un effet de la parenté : le naturel heureux de Pisistrate et sa beauté avaient inspiré à Solon de l’amour. C’est pour cela sans doute que les dissentiments politiques qui éclatèrent entre eux dans la suite n’aboutirent pas à une haine violente : les droits de leur ancien attachement subsistèrent toujours dans leurs âmes, et y 183 conservèrent un agréable souvenir de cet amour, de même qu’un grand feu laisse toujours après lui de vives étincelles.
Jamais Solon ne sut se défendre des attraits de la beauté : il était sans force contre l’amour ; il ne savait pas lutter en athlète courageux. Il laisse voir, dans ses poésies, toute sa faiblesse, et même dans celle de ses lois qui défendait aux esclaves de se frotter d’huile sur la peau sèche (5), et d’aimer des jeunes gens. C’était bien mettre un tel attachement au nombre des inclinations honnêtes et louables ; et, l’interdire aux indignes, c’était bien y inviter ceux qu’il en croyait dignes. On dit aussi que Pisistrate fut l’amant de Charmus, et qu’il dédia, ans l’Académie, la statue de l’Amour, près de l’endroit où l’on allume le flambeau sacré qui sert aux courses publiques.
Solon, au rapport d’Hermippus, trouva une fortune que la bienfaisance et la générosité de son père avaient considérablement diminuée. Il ne manquait pas d’amis disposés à lui fournir de l’argent ; mais, né d’une famille plus accoutumée à donner qu’à recevoir, il aurait eu honte d’en accepter ; et, comme il était jeune encore, il s’adonna au négoce. Cependant, suivant quelques-uns, ce fut moins dans la vue de trafiquer et de s’enrichir, que dans le dessein de connaître et de s’instruire, que Solon courut par le monde. En effet, il faisait ouvertement profession d’aimer la science ; et c’est lui qui répétait, tout vieux qu’il fût déjà :
« J’apprends bien du nouveau chaque jour, en avançant en âge. »
Il n’était pas ébloui par l’éclat des richesses ; car il n’y a, suivant lui, nulle différence entre
.... celui qui a beaucoup d’argent,
Et de l'or, et des champs qui se couvrent de moissons,
Des chevaux, des mulets, et l’homme qui ne possède
184 Qu’un bon estomac, des flancs robustes et des pieds alertes.
Si l’on y joint des enfants, une femme,
Dans leur jeunesse et dans leur fleur, c’est là la parfaite harmonie.
Il dit pourtant, dans un autre endroit :
Oui, je désire des richesses ; mais ce n’est point de l’injustice
Que je les veux tenir : la justice finit toujours par arriver.
Mais rien n’empêche l’homme de bien, le citoyen dévoué à son pays, de garder un juste milieu : il peut ne point s’attacher à la poursuite du superflu, sans pour cela mépriser le nécessaire et ce qui suffit à ses besoins.
Dans ce temps-là, pour parler comme Hésiode (6), il n’y avait pas de travail qui fût honteux ; aucun art ne mettait de différence entre les hommes : le négoce surtout était honoré, qui met en possession des avantages dont jouissent les étrangers, gagne l’amitié des rois, et donne une grande expérience. On a même vu des trafiquants fonder de grandes villes : ainsi Protis bâtit Marseille, après s’être concilié l’amitié des Gaulois qui habitent les bords du Rhône. Thalès se livra, dit-on, au négoce, ainsi qu’Hippocrate le mathématicien (7) ; et Platon vendit de l’huile en Egypte, pour fournir aux frais de son voyage. On croit donc que les prodigalités de Solon, sa vie délicate et sensuelle, la licence de ses poésies, où il parle des voluptés d’une manière si peu digne d’un sage, furent des résultats de cette vie de négoce. C’est une profession qui expose à mille dangers formidables, et qui, en revanche, se dédommage par les plaisirs et la bonne chère. Toutefois, voici un passage où l’on voit qu’il se croyait lui-même plutôt au nombre des pauvres que des riches :
Bien des méchants sont riches, bien des bons sont pauvres ;
Pour moi je n’échangerais pas, avec ceux-là,
185 Ma vertu contre leur richesse : la vertu demeure en nous à jamais ;
La fortune passe sans cesse d’une main à une autre.
Solon ne s’appliqua d’abord à la poésie que par amusement, ce semble, et pour charmer ses loisirs, sans jamais traiter des sujets sérieux. Mais depuis, il mit en vers des maximes philosophiques, et il fit entrer dans ses poèmes plus d’un trait de son administration politique ; non point pour faire de l’histoire et conserver un souvenir, mais pour servir à l’apologie de sa conduite, et quelquefois pour adresser aux Athéniens des exhortations, des conseils, ou de vives censures. Quelques-uns disent aussi qu’il avait entrepris de mettre ses lois en vers, et ils citent le commencement, qui est tel :
Je prie d’abord le roi Jupiter, fils de Saturne,
D’accorder à ces institutions bonne chance et gloire.
Il s’attacha, comme presque tous les sages d’alors, à cette partie de la philosophie morale qui traite de la politique. Pour la philosophie naturelle, il en était aux rudiments, et aux notions du vieux temps sans plus ; voici qui le prouve assez :
De la nue sortent la neige et la grêle ;
La foudre vient de l’éclair étincelant ;
Ce sont les vents qui troublent la mer : qu’aucun souffle
Ne l’agite, et c’est de tous les éléments le plus calme.
Aussi bien n’y eut-il, en somme, que Thalès dont la science dépassât alors les notions d’un usage vulgaire : tous les autres ne durent qu’à leurs connaissances politiques leur réputation de sagesse.
On raconte que les sept sages se réunirent une fois à Delphes, et une autre fois à Corinthe, où Périandre les avait convoqués pour leur offrir un banquet. Rien ne contribua tant à leur réputation et à leur gloire, que le 186 renvoi qu’ils se firent successivement l’un à l’autre du trépied d’or, et l’honorable humilité avec laquelle ils refusèrent le prix tour à tour. Des hommes de Cos venaient, dit-on, de jeter leur filet en mer : des étrangers de Milet achetèrent le coup, avant que les pêcheurs y eussent regardé. Il se trouva, dans le filet, un trépied d’or qu’Hélène, à ce qu’on prétend, pour obéir à un ancien oracle, avait jeté dans la mer à son retour de Troie, Ce fut un sujet de débat, d’abord entre les pêcheurs et les étrangers, ensuite entre les deux villes, qui prirent paru dans la querelle : la guerre allait s’allumer, lorsque la Pythie, que les deux partis avaient consultée, commanda de donner le trépied au plus sage. On l’envoya d’abord à Milet, pour Thalès, et ceux de Cos cédèrent sans peine à un seul particulier ce qu’ils allaient disputer par les armes à tous les Milésiens ensemble. Thalès déclara que Bias était plus sage que lui, et le lui fit passer. Bias, avec la même modestie, le fit passer à un autre ; et le trépied, après avoir été envoyé successivement à tous les sept, revint une seconde fois à Thalès. Enfin, il fut transporté de Milet à Thèbes, et consacré à Apollon Isménien. Cependant Théophaste dit qu’on envoya le trépied d’abord à Bias, dans Priène ; que Bias le fit porter à Thalès ; qu’après avoir passé alternativement chez tous les sages, il revint à Bias, et qu’il finit par être envoyé à Delphes. Telle est la tradition commune : seulement quelques-uns prétendent qu’il s’agissait de décerner non point un trépied, mais un vase que Crésus avait envoyé ; et, suivant d’autres, c’était une coupe, héritage de Bathyclès (8).
Solon connut Anacharsis et Thalès, et l’on cite des mots qui s’étaient dits dans leurs entrevues. Anacharsis, étant venu à Athènes, se rendit chez Solon, frappa à sa porte, et s’annonça comme un étranger qui venait contracter avec lui des liens d’amitié et d’hospitalité. 187 « Il vaut mieux, répondit Solon, se faire des amis chez soi qu’ailleurs. — Hé bien donc, reprit Anacharsis, puisque tu es chez toi, fais de moi ton ami et ton hôte. » Solon, charmé de cette vivacité spirituelle, lui fit le meilleur accueil, et le retint quelque temps chez lui. Il s’occupait déjà des affaires publiques, et il rédigeait ses lois : il informa Anacharsis de son dessein. Celui-ci se moqua de l’entreprise de Solon, et de ce qu’il comptait réprimer, par des lois écrites, l’injustice et la cupidité de ses concitoyens. De telles lois étaient, suivant lui, de vraies toiles d’araignées : les faibles et les petits s’y prennent et s’y arrêtent ; les puissants et les riches les rompent et passent au travers. « Cependant, lui répondit Solon, les hommes gardent les conventions qu’ils ont faites entre eux, lorsqu’il n’y a aucun intérêt, ni d’un côté ni d’un autre, à les violer. Mes lois seront si conformes aux intérêts des citoyens, qu’il n’y aura personne qui ne trouve plus avantageux d’obéir à la justice, que de manquer à ses prescriptions. » Au reste, l’événement justifia la conjecture d’Anacharsis, et l’espoir de Solon fut déçu. Une autre fois, Anacharsis avait assisté à une assemblée publique : « Je m’étonne, dit-il, que, chez les Grecs, ce soient les sages qui conseillent, et les fous qui décident. »
Solon alla à Milet, pour voir Thalès : là, il lui témoigna sa surprise de ce qu’il n’avait jamais voulu se marier et avoir des enfants. Thalès ne répondit rien sur l’heure ; mais, quelques jours après, il fit paraître un étranger, qui disait arriver d’Athènes, et qu’il n’en était parti que depuis dix jours. Solon demanda à cet homme s’il n’y avait rien de nouveau à Athènes. Celui-ci, à qui Thalès avait fait la leçon, répondit qu’il n’y avait rien de nouveau, sinon la mort d’un jeune homme dont toute la ville menait les funérailles. C’était, en effet, à ce qu’on disait, le fils d’un personnage considérable, d’une vertu éprouvée : le père n’était pas alors à 188 Athènes, et il voyageait depuis longtemps. « L’infortuné père !
s’écria Solon. Mais comment s’appelait-il ? — Je l’ai entendu nommer, répondit l’étranger, mais j’ai oublié son nom ; je me souviens seulement qu’on ne parlait que de sa sagesse et de sa justice. » A chacune de ces réponses, Solon sentait augmenter ses craintes ; enfin, ne se possédant plus, il suggéra le nom à l’étranger, et lui demanda si le mort n’était pas le fils de Solon. « Oui, » répondit l’étranger. A cette parole, Solon se frappa la tête, et il se mit à faire et à dire tout ce qu’inspire une douleur violente. Alors Thalès lui prit la main, et lui dit en riant : « Voilà, Solon, ce qui m’éloigne de me marier et d’avoir des enfants. J’ai redouté le coup sous lequel tu fléchis, toi le plus ferme des hommes. Mais rassure-toi ; car il n’y a rien de vrai dans tout ce qu’on vient de te dire. » Hermippus rapporte cette histoire d’après Patécus (9), celui qui prétendait avoir hérité de l’âme d’Ésope.
Pourtant il y a faute de sens et de cœur à refuser d’acquérir les choses nécessaires, par la crainte de les perdre. A ce compte, on devra n’aimer ni la richesse, ni la gloire, ni la sagesse, quand on les possède, de peur d’en être privé. En effet, la vertu, le plus grand des biens et le plus doux, nous quitte quelquefois par l’action de certaines maladies ou de certains breuvages. Thalès lui-même, en ne se mariant point, n’était pas pour cela à l’abri de la crainte, à moins qu’il n’eût renoncé aussi à ses parents, à ses amis, à sa patrie. Mais il n’en était rien : il avait adopté, dit-on, Cybisthus, le fils de sa sœur. C’est que l’âme porte en elle un principe d’affection, et qu’elle n’est pas moins faite pour aimer que pour sentir, pour penser et se souvenir : aussi remplace-t-elle les objets naturels d’attachement qui lui manquent par ceux qu’elle va chercher au dehors ; et, semblable à une maison, à une terre qui n’a point d’héritiers légitimes, 189 elle donne entrée dans son amour à des étrangers, à des bâtards, qui s’insinuent par leurs caresses, se mettent en possession, et, une fois établis, font naître, avec l’attachement qu’ils inspirent, le désir de les conserver et la crainte de les perdre.
On voit tous les jours des hommes s’exprimer avec une extrême insensibilité, à propos de mariage et d’enfants, et qui ensuite, s’ils viennent à perdre les enfants qu’ils ont eus de leurs esclaves, ou les nourrissons de leurs concubines, ou seulement s’ils les voient malades, se consument en regrets, et s’abandonnent à des plaintes peu viriles. Il en est même pour qui la mort d’un chien ou d’un cheval a été le sujet d’un deuil honteux et d’une affliction mortelle ; tandis que d’autres, après avoir perdu des enfants vertueux, n’ont point fléchi sous le coup, ne se sont point avilis, et ont passé le reste de leur vie dans une sage modération. Car c’est faiblesse, et non point affection, de se laisser aller à des regrets, à des craintes excessives : c’est que la raison ne nous a pas prémunis contre la Fortune. Nous ne savons pas jouir du présent ; et l’avenir nous jette dans des douleurs, des agitations, des angoisses continuelles, par l’idée que nous pouvons tout perdre un jour. Ne recourons ni à la pauvreté, ni à l’indifférence, ni au célibat, afin de n’avoir pas à redouter la perte de notre fortune, de nos amis, de nos enfants : à tous les accidents, ce qu’il faut opposer, c’est la raison. Mais en voilà, pour le présent, plus qu’assez sur ce point.
Les Athéniens, fatigués de la longue guerre qu’ils avaient faite sans succès contre les Mégariens, pour leur reprendre l’île de Salamine, avaient défendu par un décret, sous peine de mort, de jamais rien proposer, ni par écrit ni de vive voix, pour en revendiquer la possession. Solon s’indigna d’une telle honte. Il voyait d’ailleurs que les jeunes gens, pour la plupart, ne demandaient qu’un prétexte de recommencer la guerre, mais 190 qu’ils n’osaient s’avancer, retenus par la crainte de la loi. Il imagina donc de contrefaire le fou, et il fit répandre dans la ville, par les gens mêmes de sa maison, qu’il avait perdu l’esprit. Cependant il avait composé en secret une élégie, et il l’avait apprise par cœur ; et un jour il sortit brusquement de chez lui, un chapeau sur la tête (10), et il courut à la place publique. Le peuple l’y suivit en foule ; et là, Solon, monté sur la pierre des proclamations publiques, chanta son élégie, qui commence ainsi :
Je viens moi-même, en héraut, de la belle Salamine.
Au lieu d’un discours, j’ai composé pour vous des vers.
Ce poëme est appelé Salamine, et il contient cent vers, qui sont d’une grande beauté.
Quand Solon eut fini, ses amis applaudirent : Pisistrate surtout encouragea si bien les Athéniens à suive son avis, que le décret fut révoqué, la guerre déclarée, et Solon nommé général.
Voici, sur cette expédition, la tradition vulgaire.
Solon fit voile, avec Pisistrate, vers Coliade (11), où il trouva toutes les femmes athéniennes rassemblées pour faire à Cérès un sacrifice solennel. De là il envoie à Salamine un homme de confiance, qui se donne pour un transfuge, et qui propose aux Mégariens, s’ils veulent s’emparer des premières femmes d’Athènes, de partit avec lui pour Coliade. Les Mégariens, sur sa parole, dépêchent à l’heure même un vaisseau rempli de soldats. Solon, ayant vu le vaisseau sortir de Salamine, fait retirer les femmes, et il accoutre de leurs vêtements, de leurs coiffures, de leurs chaussures, les jeunes gens qui n’avaient point encore de barbe. Ceux-ci cachèrent des poignards sous leurs robes, et ils allèrent, d’après 191 son ordre, jouer et danser sur le rivage, jusqu’à ce que les ennemis fussent descendus à terre, et que le vaisseau ne pût échapper. Cependant les Mégariens, abusés par ce spectacle, débarquent, et ils se précipitent à l’envi pour enlever les prétendues femmes ; mais ils furent tous tués, sans qu’il en réchappât un seul, et les Athéniens firent voile à l’instant vers l’ile et s’en emparèrent.
D’autres prétendent que ce fut un autre moyen de surprise qu’employa Solon. D’abord, l’oracle de Delphes lui aurait dit :
Rends-toi propices, par tes offrandes, les héros indigènes, patrons du pays,
Ceux que les champs de l'Asopus enferment dans leur sein,
Et dont les tombeaux regardent le couchant.
Solon passa donc de nuit â Salamine, et il immola des victimes aux héros Périphémus et Cychrée (12). Ensuite les Athéniens lui donnèrent trois cents volontaires, à qui ils avaient assuré, par un décret, le gouvernement de l’ile, s’ils s’en rendaient les maîtres. Solon les embarqua sur un certain nombre de bateaux de pêcheurs, escortés par une galère à trente rames, et il alla jeter l’ancre vers une pointe de terre qui regarde l’Eubée. Les Mégariens qui étaient à Salamine n’avaient eu, sur sa marche, que des avis vagues et incertains : ils coururent aux armes en tumulte, et ils envoyèrent un vaisseau à la découverte. Le vaisseau s’approcha de la flotte des Athéniens, et fut pris. Solon mit sous bonne garde les Mégariens qui le montaient, et il les remplaça par les plus braves de sa troupe. Il enjoint à ceux-ci de cingler vers Salamine, en se tenant le plus couverts qu’ils pourraient ; lui-même il prend le reste de ses soldats, et il va par terre attaquer les Mégariens. Pendant qu’il en était aux mains avec eux, les Athéniens du vaisseau surprirent Salamine et s’en emparèrent.
192 Il y a des usages qui semblent confirmer ce récit. Tous les ans un navire partait d’Athènes, et se rendait sans bruit à Salamine. Des habitants de l’île venaient au-devant du navire, tumultueusement, en désordre ; et un Athénien, s’élançant sur le rivage, les armes à la main, courait, en jetant de grands cris, du côté de ceux qui venaient de la terre. C’était au promontoire de Sciradium (13) et l’on voit encore, non loin de là, un temple de Mars, que Solon fit bâtir après avoir vaincu les Mégariens.
Tous ceux qui n’avaient pas péri dans le combat restèrent libres, par le bénéfice du traité. Cependant les Mégariens s’obstinaient à vouloir reprendre Salamine. Les deux peuples se firent réciproquement tous les maux qu’ils purent ; mais, à la fin, ils prirent les Lacédémoniens pour arbitres, et ils s’en rapportèrent à leur décision. On dit généralement que Solon allégua, dans la dispute, l’autorité d’Homère ; qu’il interpola un vers, dans le dénombrement des vaisseaux ; et qu’il lut ainsi devant les juges :
Ajax amena de Salamine douze vaisseaux,
Et il les rangea au lieu où étaient les phalanges athéniennes (14).
Mais les Athéniens traitent ce récit de conte puéril : ils assurent que Solon prouva clairement aux juges que Phyléus et Eurysacès, fils d’Ajax, ayant reçu le droit de cité dans Athènes, avaient abandonné leur île aux Athéniens, et qu’ils s’étaient établis en Attique, l’un à Brauron, l’autre à Mélite, et que Philéus avait donné son nom au dème des Philaïdes, d’où était Pisistrate.
Solon, pour détruire plus sûrement la prétention des Mégariens, se fit un argument de la manière dont les Salaminiens enterraient les morts, manière conforme à 193 l’usage d’Athènes, et différente de celui de Mégare. Les Mégariens tournent les morts du côté du levant, et les Athéniens vers le couchant. Il est vrai qu’Héréas le Mégarien (15) soutient qu’on tournait, à Mégare, les corps des morts du côté du couchant. Une preuve plus concluante encore, alléguée par Solon, c’est qu’à Athènes, chaque mort avait un cercueil séparé, et qu’à Mégare, on en mettait trois ou. quatre dans un même cercueil. Mais on prétend que Solon eut pour lui des oracles de la Pythie, dans lesquels le dieu donnait à Salamine le nom d’Ionienne. Ce procès fut jugé par cinq Spartiates : Critolaïdas, Amompharétus, Hypséchidas, Anaxilas et Cléomène.
Solon avait acquis, par cet exploit, gloire et crédit ; mais l’admiration s’accrut encore, et on ne parla plus que de lui dans la Grèce, après le discours qu’il prononça pour le temple de Delphes. Il montra qu’on devait en prendre la défense, et ne pas souffrir que les Cirrhéens profanassent l’oracle ; qu’il fallait, pour l’honneur du dieu même, porter secours à Delphes. Les Amphictyons accueillirent ses remontrances, et ils déclarèrent la guerre aux Cirrhéens. C’est un fait attesté par plusieurs écrivains, entre autres par Aristote, dans son livre des Pythioniques (16) où il attribue le décret à Solon. Cependant Solon ne fut pas nommé général pour conduire cette guerre, nonobstant l’assertion d’Évanthe de Samos (17), cité par Hermippus. L’orateur Eschine lui-même n’en dit rien ; et on lit, dans les registres de Delphes, que ce fut Alcméon, et non pas Solon, qui commanda les Athéniens dans cette guerre.
Le sacrilège cylonien causait depuis longtemps de grands troubles dans Athènes. Les complices de Cylon 194 s’étaient réfugiés dans le temple de Minerve ; l’archonte Mégaclès leur persuada de se présenter en jugement. Ils attachèrent un fil à la statue de la déesse, et, le tenant à la main, ils se mirent à descendre. Ils étaient arrivés près du temple des déesses vénérables (18), quand le fil se rompit de lui-même. Alors Mégaclès et ses collègues se saisirent d’eux, sous prétexte que la déesse leur refusait sa protection. On lapida ceux qui furent pris hors du temple ; et ceux qui s’y étaient sauvés furent massacrés au pied des autels : il n’échappa que ceux qui s’étaient jetés en suppliants devant les femmes des archontes. Depuis ce jour, les archontes furent appelés sacrilèges, et ils devinrent l’objet de la haine publique. Les partisans de Cylon qui avaient survécu reprirent du crédit, et ils se maintinrent dans un perpétuel état d’hostilité avec les descendants de Mégaclès. La sédition était alors dans toute sa force, et le peuple était partagé entre les deux factions. Solon, dont le crédit était déjà grand, s’entremit dans cette affaire ; et, secondé par les principaux Athéniens, il parvint, à force de prières et de remontrances, à déterminer ceux qu’on nommait sacrilèges à se soumettre au jugement de trois cents des plus honnêtes citoyens. Les sacrilèges furent condamnés, sur l’accusation de Myron de Phlye : ceux qui vivaient encore furent bannis ; on déterra les ossements de ceux qui étaient morts, et on les alla jeter hors du territoire de l’Attique.
Les Mégariens, à la faveur de ces troubles, attaquèrent les Athéniens, les chassèrent de Nisée (19), et reprirent Salamine. A ces maux vinrent se joindre des craintes superstitieuses : Athènes était remplie d’apparitions de fantômes. Les devins déclarèrent aussi, d’après l’examen des victimes, qu’il y avait des sacrilèges, des profanations à expier. On fit donc venir de Crète Épiménide 195 le Phestien (20) le septième des sages, au compte de quelques-uns de ceux qui ne mettent point Périandre dans ce nombre. Il passait pour un homme chéri des dieux, savant dans les choses divines, et qui possédait à fond la science des inspirations et des mystères ; et on l’appelait, même de son vivant, le fils de la nymphe Balte, le nouveau Curète. Dès qu’il fut arrivé à Athènes, il s’y lia d’amitié avec Solon, l’aida à rédiger ses lois, et prépara devant lui le chemin, en accoutumant les Athéniens â moins de dépense dans le culte religieux, et à plus de modération dans le deuil.
Il commença par prescrire, pour les funérailles, certains sacrifices qu’il substitua aux pratiques dures et barbares que la plupart des femmes observaient jusque-là. Mais le plus important, c’est que ses expiations, ses sacrifices, ses dédicaces de temples, purifièrent entièrement la ville, en bannirent l’impiété et l’injustice, et la rendirent plus soumise, plus disposée à l’union et à la paix.
On conte aussi que, lorsqu’il eut vu Munychie (21), et qu’il l’eut considérée longtemps, il dit à ceux qui l’accompagnaient : « Que l’homme est aveugle sur l’avenir ! Si les Athéniens pouvaient prévoir tous les maux que ce lieu doit un jour causer à leur ville, ils l’emportaient à belles dents. » Thalès eut aussi, dit-on, un pressentiment à peu près semblable. Il ordonna qu’on l’enterrât dans un lieu stérile et désert de la Milésie, prédisant que cet endroit serait un jour la place publique de Milet (22).
Les Athéniens, dans leur admiration pour Épiménide, voulurent le combler d’honneurs et de présents ; mais il ne demanda qu’une branche de l’olivier sacré : on la lui accorda, et il repartit pour la Crète.
Le bannissement des sacrilèges avait mis fin à la sédi- 196 tion cylonienne ; mais Athènes vit bientôt se ranimer les anciennes dissensions politiques, et il se forma dans la ville autant de factions qu’il y avait dans l’Attique de différents territoires. Les habitants de la montagne voulaient un gouvernement populaire ; ceux de la plaine préféraient une oligarchie ; et ceux de la côte, partisans d’un État mixte, balançaient les deux autres partis, et empêchaient que ni l’un ni l’autre ne prévalût. D’ailleurs, la division que met entre les pauvres et les riches l’inégalité de fortune était en ce temps-là plus animée que jamais ; et la cité, dans cette situation critique, semblait n’avoir d’autre moyen de pacifier les troubles et d’échapper à sa ruine, que de se donner un tyran. Le peuple tout entier était endetté auprès des riches. Là, le débiteur labourait pour son créancier, et lui rendait le sixième du produit ; c’étaient ceux qu’on appelait hectémores et thètes (23) ; d’autres empruntaient sur le gage de leurs personnes, et, adjugés à leurs créanciers, ils restaient esclaves à Athènes, ou étaient vendus en pays étranger ; plusieurs même étaient forcés de vendre leurs propres enfants, ce qu’aucune loi ne défendait, ou de fuir loin de la ville pour se dérober à la cruauté des usuriers. Le plus grand nombre d’entre eux et les plus déterminés se rassemblent : ils protestent contre de telles indignités, et ils prennent la résolution de se donner pour chef un homme digne de leur confiance ; d’aller, sous sa conduite, délivrer les débiteurs qui n’avaient pu payer au terme convenu ; de faire un nouveau partage des terres, et de changer toute la forme du gouvernement.
Dans cette conjoncture, les Athéniens les plus sensés jetèrent les yeux sur Solon : c’était le seul qui ne fût suspect à personne, parce qu’il n’avait point partagé l’injustice des riches, et parce qu’il ne connaissait point pour son compte propre la nécessité des pauvres. Ils le 197 prièrent donc de prendre en main les affaires, el de mettre fin au différend. Phanias de Lesbos (24) rapporte que Solon, pour sauver la cité, trompa également les deux factions ; qu’il promit secrètement aux pauvres le partage des terres, et aux riches la confirmation de leurs créances. Toutefois, ajoute-t-il, Solon avait balancé longtemps s’il accepterait cette charge, craignant l’avarice des uns et l’insolence des autres.
Quoi qu’il en soit, Solon fut élu archonte après Philombrotus (25), et, en même temps, arbitre de la concorde et réformateur des lois. Ce choix fut agréable à tous les partis : aux riches, parce que Solon l’était lui-même ; aux pauvres, parce qu’ils le savaient homme de bien. II courut même alors ce mot de lui, que l’égalité ne produit pas la guerre, mot qui plut et aux riches et aux pauvres : les premiers comptaient que l’égalité aurait pour fondement le mérite et la vertu ; les autres l’attendaient d’un nivellement, et du classement par tête. Les deux partis, sur ce mot, avaient conçu les plus grandes espérances ; et les chefs offraient à Solon la tyrannie, et le sollicitaient de prendre le gouvernement d’une cité où il avait déjà tout le pouvoir. Bon nombre même de ceux qui ne tenaient ni pour l’un ni pour l’autre parti, n’espérant pas de la raison et des lois un changement favorable, et qui se fit sans danger, n’étaient pas éloignés de remettre toute l’autorité entre les mains de l’homme le plus juste et le plus sage. Ou dit même que Solon reçut de Pytho l’oracle suivant :
Assieds-toi au milieu du vaisseau ; pilote,
Dirige sa course ; plus d’un, dans Athènes, te montrera son dévouement.
Ses amis surtout lui reprochaient de se laisser effrayer 198 par le nom de monarchie, comme si la tyrannie conquise par la vertu ne devenait pas une royauté légitime. N’en avait-on pas vu un exemple en Eubée, dans la personne de Tynnondas (26) ; et Mitylène ne venait-elle pas de donner à Pittacus (27) le pouvoir suprême ? Mais Solon ne put être ébranlé par toutes ces raisons. Il répondit à ses amis que la tyrannie était un beau pays, mais qui n’a¬vait point d’issue. Dans ses poésies, il dit à Phocus :
.... Si j’ai épargné
Ma patrie (car la violence impitoyable de la tyrannie
N’a pas souillé mes mains) ; si je n’ai point terni ni déshonoré ma gloire,
Je ne m’en repens point. C’est par là que j’ai vaincu, ce me semble,
Tous les hommes...
On voit, à ce trait, que, dès avant d’avoir publié ses lois, il jouissait déjà d’une grande considération.
Au reste, il rapporte lui-même en ces termes les railleries que bien des gens faisaient de lui, quand il eut refusé la tyrannie :
Solon n’a été ni un sage, ni un homme de sens :