Premiers Analytiques (page 13)

Aristote · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Premiers Analytiques · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CHAPITRE XVII.

Conclusion fausse non justifiée — Syllogismes où a lieu ce défaut. — Espèces diverses avec les termes supérieurs ou avec les termes inférieurs. — Conclusion résultant de l’hypothèse. — Conclusion fausse dans les Syllogismes négatifs.

§ 1[635]. Nier la conclusion fausse comme non justifiée par ce qui précède, argument fort en usage dans les discussions, a lieu surtout dans les syllogismes conclus par l’absurde, lorsque l’on contredit la chose même qui était démontrée par réduction à l’absurde. En effet, quand on ne la contredit pas, on ne dit point que le faux conclu ne résulte pas de la donnée ; mais l’on objecte que quelque erreur est contenue dans les prémisses. On ne pourra pas non plus le dire dans la démonstration ostensive ; car on n’y pose pas la contradiction. De plus, quand on a réfuté ostensivement quelque proposition par A B C, il n’est pas possible de dire que le syllogisme se forme en dehors des données mêmes qu’on a prises ; car on ne peut dire qu’une chose est hors de la question que quand, cette chose étant retranchée, le syllogisme ne s’en forme pas moins ; or, c’est ce qui n’a pas lieu dans les syllogismes ostensifs ; car, en retranchant la thèse elle-même, il n’y a plus de syllogisme qui s’y rapporte. Il est donc évident que c’est dans les syllogismes par l’absurde, que l’on peut dire que la conclusion fausse n’est pas justifiée, lorsque l’hypothèse primitive est dans ce rapport avec l’absurde, que, soit qu’elle existe, soit qu’elle n’existe pas, l’impossibilité n’en est pas moins conclue.

§ 2[636]. La façon la plus claire de montrer que la conclusion fausse ne résulte pas de l’hypothèse, c’est le cas où le syllogisme, formé de moyens qui concluent par l’absurde, est absolument sans rapport à l’hypothèse elle-même, ainsi qu’on l’a dit dans les Topiques. C’est alors prendre pour cause ce qui n’est pas réellement cause. Par exemple, c’est comme si, pour prouver que le diamètre est incommensurable, on cherchait à démontrer la proposition de Zénon : qu’il n’y a pas de mouvement ; et qu’on appliquât la démonstration par l’absurde à cette proposition même. Ici, la conclusion fausse ne se rapporterait aucunement à la proposition primitive. § 3[637]. Une autre manière, c’est quand l’absurde tient bien à l’hypothèse, sans cependant avoir lieu par elle : et ce cas peut se présenter en faisant accorder les syllogismes, soit dans les termes supérieurs, soit dans les termes inférieurs. § 4[638]. Par exemple, si l’on suppose A à B, B à C, C à D, et que ce soit une erreur que B est à D. En effet, si, en retranchant A, B n’en demeure pas moins à C, et C à D, la conclusion fausse ne vient pas de l’hypothèse primitive. § 5[639]. Ou bien, si l’on prend le terme supérieur. Par exemple, si A est à B, et Ε à A, et F à E, et qu’il soit faux que F est à A. En effet, l’absurde n’en subsistera pas moins, en retranchant l’hypothèse primitive. § 6[640]. C’est que toujours il faut joindre l’absurde aux termes primitifs ; et alors l’absurde résultera de l’hypothèse. § 7[641]. Ainsi, en prenant le rapport des termes en descendant, il faut joindre l’absurde à celui des termes qui sert d’attribut ; car, s’il est impossible que A soit à D, en retranchant A, il n’y a plus d’absurdité. § 8[642]. Et, en le prenant en montant, il faut joindre l’absurde au terme qui reçoit l’attribut ; car, si F ne peut être à B, en retranchant B, il n’y a plus d’absurdité. § 9[643]. Et, de même, si les syllogismes étaient privatifs. § 10[644]. Il est donc évident que, si l’absurde n’est pas joint aux termes primitifs, il n’y a pas de conclusion fausse par la thèse posée.

§ 11[645]. Mais ne peut-on pas dire que, même de cette façon, la conclusion fausse ne résultera pas toujours de l’hypothèse ? car, si l’on suppose que A est non pas à B, mais à K, et Κ à C, et celui-ci à D, même, sous cette forme, l’absurde subsiste encore. De même aussi, quand l’on prend les termes en remontant. Et, comme l’absurdité se produit, que l’hypothèse soit ou ne soit pas, il est clair que cette absurdité ne résulte pas réellement de l’hypothèse.

§ 12[646]. Mais, quand on dit que, l’hypothèse étant ôtée, la conclusion fausse ne s’en produit pas moins, il ne faut pas comprendre que l’absurdité ne peut se conclure qu’à l’aide d’un terme étranger. On doit entendre seulement que, cette hypothèse étant retranchée, la même absurdité se produit par les propositions qui demeurent. On ne voit, en effet, rien de faux à dire que la même absurdité puisse se produire par plusieurs hypothèses : par exemple, à soutenir que les parallèles se rencontrent, soit parce que l’angle interne serait plus grand que l’angle externe, soit parce que le triangle vaudrait plus de deux angles droits.

CHAPITRE XVIII.

Du raisonnement faux. — La fausseté de la conclusion dépend toujours d’une première fausseté dans les prémisses. — Syllogismes simples : Syllogismes composés.

§ 1[647]. Le raisonnement faux provient toujours d’une première erreur, soit que le syllogisme résulte de deux propositions, soit qu’il résulte de plusieurs. Si c’est de deux, il faut nécessairement que l’une d’elles, ou même toutes les deux soient fausses ; car, de propositions vraies, ainsi qu’on l’a vu, il ne sort pas de syllogisme faux. S’il résulte de plusieurs propositions, comme C conclu par A B, et celles-ci par D E F G, alors il y a quelque erreur dans les termes supérieurs, et c’est à cause de cette erreur que le raisonnement est faux : car A et B sont conclus par ces termes supérieurs ; et, par conséquent, c’est d’eux que viennent la conclusion et l’erreur.

CHAPITRE XIX.

Du Catasyllogisme. — Conseils divers aux interlocuteurs : conseils à celui qui répond : conseils à celui qui interroge, soit pour les Syllogismes composés, soit pour les Syllogismes simples.

§ 1[648]. Pour éviter d’être réfuté syllogistiquement, il faut avoir bien soin, lorsque l’adversaire demande une donnée sans les conclusions qu’elle fournit, de ne pas lui accorder deux fois le même terme dans les propositions ; car nous savons qu’il n’y a pas de syllogisme possible sans terme moyen, et que le moyen terme est celui qui est répété plusieurs fois. § 2[649]. Nous savons aussi ce que nous avons à observer dans le moyen, relativement à chaque espèce de conclusion ; car nous savons la nature de celles que renferme chaque figure. La forme de la conclusion ne doit pas nous échapper non plus, puisque nous savons bien comment nous devons suivre la discussion. § 3[650]. Mais il faut, quand on argumente soi-même, dissimuler soigneusement ce que nous avons recommandé d’éviter quand on répond. § 4[651]. Un premier moyen d’y parvenir, c’est de ne pas donner les conclusions des prosyllogismes, mais de les laisser dans l’ombre, en ne prenant que les propositions nécessaires. § 5[652]. C’est, en second lieu, de ne pas demander les termes voisins, mais de multiplier les intermédiaires de ces termes. Par exemple, supposons qu’il faille conclure A de F, et que les moyens soient B C D Ε, il faut alors demander si A est à B, et ensuite, non pas si B est à C, mais si D est à E, et ensuite si B est à C ; et ainsi du reste. § 6[653]. Si le syllogisme a lieu par un seul moyen, il faut commencer par ce moyen même ; car c’est ainsi qu’on échappera le mieux à l’attention de celui qui répond.

CHAPITRE XX.

De la Réfutation. — Définition de la Réfutation : cas divers où elle peut avoir lieu.

§ 1[654]. Comme nous savons dans quels cas et avec quels termes se forme le syllogisme, nous voyons aussi, sans peine, quand a lieu et quand n’a pas lieu la Réfutation. § 2[655]. Elle peut avoir lieu, soit quand toutes les réponses sont accordées, soit quand elles sont de forme dissemblable : l’une étant, par exemple, affirmative, et l’autre négative ; car il y avait syllogisme avec des termes de l’une et de l’autre façon. Si donc la thèse est contraire à la conclusion, il faut nécessairement qu’il y ait Réfutation ; car la Réfutation est le syllogisme de la contradiction. § 3[656]. Mais si l’on n’accorde aucune proposition, il est impossible qu’il y ait Réfutation ; car on a vu qu’il n’y a pas de syllogisme quand tous les termes sont négatifs ; donc, il n’y a pas non plus de Réfutation ; car, s’il y avait Réfutation, il faudrait qu’il y eût syllogisme ; mais il peut y avoir syllogisme sans que, nécessairement, il y ait Réfutation. § 4[657]. Même observation, si la réponse ne fournit aucune proposition universelle ; car ici encore la Réfutation et le syllogisme sont tout à fait sur la même ligne.

De l’erreur et de ses diverses espèces. — Erreur causée par la fausseté de la majeure, quand les moyens ne sont pas subordonnés ; quand ils le sont. — Erreur causée par l’ignorance de la mineure particulière. — Critique de la théorie du Méoon sur la nature de la science. — On n’a jamais à la fois la science et l’erreur contraires. — De la connaissance en acte et simultanée des deux prémisses.

§ 1[658]. Il peut se faire que, de même qu’on se trompe dans la position des termes, on se trompe quelquefois aussi dans la pensée. Par exemple, quand une même chose est essentiellement à plusieurs autres, il se peut que, ignorant l’une de ces choses, on pense que la première n’y est pas du tout, tandis que l’on en connaît une autre à laquelle elle est. Ainsi, supposons que A est en soi à B et à C, et que ces termes soient également à tout D. Si l’on pense que A est à tout B et B à tout D, mais que A n’est à aucun C, et que C est à tout D ; alors on aura d’une même chose relativement à une même chose la science et l’ignorance. § 2[659]. Même résultat, si l’on se trompe sur des termes d’une seule série ; par exemple, si A est à B et B à C, et C à D, et que l’on croie que A est à tout B, et qu’il n’est à aucun C, on saura tout à la fois que la chose est, et l’on pensera qu’elle n’est pas. § 3[660]. Mais ici que peut-on croire, si ce n’est qu’on ne pense pas de ces choses tout ce que l’on en sait ? En effet, on sait, en quelque façon, que A est à C par B, c’est-à-dire, comme on sait le particulier par l’universel. Mais ce que l’on sait de cette façon incomplète, on croit n’en avoir absolument aucune idée, bien que ce soit là une chose impossible. § 4[661]. Quant à la première espèce d’erreur, lorsque le moyen n’est pas de la même série, il n’est pas possible qu’on mette, par la pensée, les deux propositions à la fois en rapport avec chacun des moyens. Par exemple, si A est à tout B, et qu’il ne soit à aucun C, et que ces deux termes soient à la fois à tout D ; car alors il faut que la première proposition soit contraire, ou absolument, ou du moins en partie. En effet, si l’on pense que A est à tout ce à quoi est B, et si l’on sait que B est à D, on sait aussi que A est à D. D’autre part, si l’on pense que A n’est à rien de ce à quoi est C, on pense alors certainement que A n’est pas à quelque objet à quoi est B. Mais après avoir pensé que A est à tout ce à quoi est B, penser ensuite qu’il n’est pas à quelqu’une des choses auxquelles est B, c’est contredire sa propre pensée, ou absolument, ou du moins en partie ; donc, il n’est pas possible d’avoir cette pensée. § 5[662]. Mais rien n’empêche de penser l’une des propositions relativement aux deux moyens, ou les deux propositions relativement à un seul : par exemple, que A est à tout B, et B à D, et ensuite que A n’est à aucun C.

§ 6[663]. Cette erreur est tout à fait analogue à celle que nous commettons à l’égard des choses particulières ; ainsi A étant à tout B et B à tout C, A sera à tout C. Si donc l’on sait que A est à tout ce à quoi est B, on sait aussi qu’il est à C ; mais il se peut faire qu’on ignore que C existe. Soit, par exemple, A deux angles droits, B triangle, et C un triangle réel. On peut croire, en effet, que C n’existe pas, quoique sachant fort bien que tout triangle vaut deux angles droits ; on saura donc et on ignorera en même temps une même chose ; car savoir que tout triangle vaut deux angles droits n’est pas une expression qui ait une signification simple ; d’une part, on peut entendre ici la science générale, et de l’autre, la science particulière. L’on sait donc, de science générale, que C vaut deux droits ; mais on ne le sait pas de science particulière ; et ainsi l’on ne possédera pas la science et l’erreur contraires l’une à l’autre. § 7[664]. C’est là, du reste, précisément le sens de la théorie soutenue dans le Ménon, que la science humaine n’est que réminiscence. Il n’est pas du tout possible qu’on sache à l’avance les cas particuliers ; mais en même temps qu’a lieu l’induction, on acquiert la notion des choses particulières comme si l’on ne faisait que les reconnaître. C’est qu’il y a certaines choses que nous savons instantanément ; par exemple, que cette figure vaut deux angles droits, du moment que nous savons qu’elle est un triangle. Et de même pour tous les autres cas.

§ 8[665]. Nous connaissons donc les cas particuliers de science générale, mais nous ne les savons pas de la science qui leur est propre ; et c’est là ce qui fait que nous nous trompons sur eux, sans que ce soit, cependant, d’une façon contraire à la science même. Nous nous trompons en ce sens seulement, que nous possédons la science générale, et que nous errons dans la notion particulière. C’est précisément ce qui se passe dans les cas que nous avons indiqués plus haut ; car l’erreur commise relativement au moyen n’est pas contraire à la science acquise par le syllogisme, non plus que la pensée qui s’adresse à l’un et à l’autre des deux moyens. § 9[666]. Mais rien n’empêche que, sachant que A est à tout B et B à C, on pense que A n’est pas à C. Par exemple, on peut fort bien savoir que toute mule est stérile, savoir aussi que tel animal est une mule, et croire cependant que cette mule est pleine ; car on ne sait pas que A est à C, si l’on ne considère point à la fois les deux propositions. § 10[667]. Ainsi il est évident que, si l’on sait l’un et qu’on ne sache pas l’autre, on pourra se tromper. Et c’est précisément là le rapport des notions générales aux notions particulières ; en effet, nous ne pouvons connaître aucune des choses sensibles, en dehors même de notre sensation, les eussions-nous, d’ailleurs, antérieurement perçues, si ce n’est en ce sens que nous en avons bien une connaissance générale et propre, mais sans en avoir une connaissance actuelle. Savoir, en effet, a trois significations distinctes : on peut savoir de science générale, ou de science propre et spéciale, ou de science actuelle ; et, par conséquent, l’on peut se tromper d’autant de façons. § 11[668]. Rien n’empêche donc que l’on puisse savoir et se tromper relativement à un même objet ; mais non pas, pourtant, par contraire. Or, c’est ce qui arrive à celui qui sait par les deux propositions, mais qui n’en a pas antérieurement vu le rapport. Ainsi, en supposant que cette mule est pleine, il n’a pas la science actuelle ; mais, pourtant, par cette pensée même, il n’a pas non plus l’erreur contraire à la science ; car l’erreur contraire à la proposition universelle, c’est un syllogisme.

§ 12[669]. Mais quand on pense que ce qui est bien est mal, on pense alors qu’une même chose est bien et mal à la fois. En effet, soit le bien A, le mal B, et le bien encore C ; si donc l’on pense que B et C soient la même chose, l’on pensera aussi que C est B ; et, de même encore, que A est B ; de sorte que C aussi est A. En effet, quand il était vrai que B est dit de ce à quoi est C, et que A est dit de ce à quoi est B, il était vrai aussi que A est dit de C ; donc, il en doit être absolument de même pour le verbe : Penser. Ainsi encore pour le verbe : Être ; car C et B étant la même chose, et B et A étant identiques aussi, C est identique à A. Donc, aussi, il en est tout à fait de même avec le verbe : Penser. § 13[670]. Mais doit-on comme conséquence nécessaire accorder qu’il est possible d’avoir les pensées contraires, si l’on accorde ce premier point, qu’on puisse croire que le bien est le mal ? Mais on a peut-être tort de supposer que l’on puisse jamais croire que le bien soit le mal, si ce n’est accidentellement, parce que, en effet, on peut penser ceci de plusieurs façons ; mais c’est ce que nous examinerons ailleurs avec plus de soin.

CHAPITRE XXII.

Réciprocité des termes. — Conversion réciproque des propositions par la conversion de la conclusion. — Conversion de la conclusion par la conversion de la majeure. — Conversion de la conclusion par conversion de la mineure, dans divers modes. — Règles diverses. — Exemples à l’appui.

§ 1[671]. Quand les extrêmes sont réciproques l’un à l’autre, il faut nécessairement que le moyen aussi le soit à tous deux. En effet, A étant à C par B, si la conclusion est réciproque, C est aussi à tout ce à quoi est A. Mais B est aussi réciproque à A ; et B est par C à tout ce à quoi est A ; enfin, C est également réciproque à B par A, pris pour moyen. § 2[672]. De même encore pour la négation ; par exemple, si B est à C, et que A ne soit pas à B, A ne sera pas non plus à C. Si donc B est réciproque à A, C le sera aussi à A ; car, supposons que B ne soit pas à A, C n’y sera pas non plus ; car B était supposé à tout C. § 3[673]. Si C est réciproque à B, B l’est aussi à A ; car C est à tout ce à quoi est B. § 4[674]. Si C est réciproque à A, B est aussi réciproque à A ; car C est à tout ce à quoi est B. Mais C n’est pas à ce à quoi est A ; et, dans ce cas seulement, la conversion réciproque commence par la conclusion, tout comme pour le syllogisme affirmatif ; ce qui n’avait pas lieu dans les autres cas.

§ 5[675]. Quand A et B sont réciproques, et que C et D le sont également, s’il est nécessaire que, ou A, ou C soit à tout objet, il faut alors aussi que B et D soient de telle sorte que l’un des deux soit à tout objet. En effet, puisque B est à ce à quoi est A, et D à ce à quoi est C, et que A et C sont à tout objet, mais non tous deux à la fois, il est clair que B et D sont à tout objet, mais sans y être non plus tous les deux à la fois ; car il y a ici deux syllogismes qui se tiennent. § 6[676]. De plus, quand A ou B, et C ou D sont à tout objet, mais n’y sont pas à la foie, si A et C sont réciproques, B et D le sont aussi ; car, si B n’est pas à une certaine chose à laquelle est D, il est clair qu’alors A est à cette chose. Mais, si A y est, C y est aussi, puisqu’ils sont réciproques ; donc C et D y sont à la fois. Mais cela est absurde. Par exemple, si l’incréé est impérissable, et l’impérissable, incréé, il faut nécessairement que le créé soit périssable, et que le périssable soit créé.

§ 7[677]. Mais, lorsque A est à B tout entier et à C tout entier, et qu’il n’est attribué à aucune autre chose, si B est aussi à tout C, il est nécessaire que A et B soient réciproques. En effet, puisque A est dit des mes termes B, C, et que B est attribué à lui-même et à C, il est évident que B peut être dit de toutes les choses dont A est dit ; et que, de plus, il sera dit de A lui-même.

§ 8[678]. En outre, quand A et B sont à C tout entier, et que C est réciproque à B, il faut que A soit à tout B ; car, A étant à tout C, et C à tout B, à cause de la réciprocité, il faut aussi que A soit à tout B.

§ 9 Lorsque, de deux choses opposées, A et B, A est préférable à B, et que D l’est également à C, si A C sont préférables à B D, A sera aussi préférable à D. En effet, A est tout autant à rechercher que B est à fuir, puisqu’ils sont opposés. Même rapport de C à D, puisqu’ils sont opposés également. Si donc A est aussi désirable que D, B doit être autant à fuir que C ; car l’un et l’autre sont pareillement opposés à l’un et à l’autre : ce qui doit être fui à ce qui doit être désiré. Ainsi le rapport sera tout à fait identique entre A C et B D. Mais, puisque les premiers sont plus désirables que les autres, il c’est pas possible qu’ils le soient également ; car alors B D seraient également désirables. Mais, si D est préférable à A, B est aussi moins à fuir que C ; car le moindre est opposé au moindre. Mais le bien plus grand avec le mal moindre est préférable au bien plus petit avec le mal plus grand ; donc B D, en somme, est préférable à A ; mais ce n’est pas ici le cas. A est donc préférable à D, et C, par suite, sera moins à fuir que B. Si donc tout amant, selon le véritable amour, préfère A, c’est-à-dire, être digne de bonheur, et n’avoir pas le bonheur, représenté par C, plutôt que d’avoir le bonheur, représenté par D, et n’être pas digne de bonheur, représenté par B, il est clair que A, être digne de bonheur, est préférable au bonheur même. Ainsi donc, être aimé est préférable, en amour, au plaisir des sens ; ainsi l’amour vise bien plus à l’affection qu’au plaisir ; et, l’affection étant son objet principal, c’est là sa véritable fin. Ainsi le plaisir, ou n’est pour rien en amour, ou il n’y est que pour l’affection. On pourrait, du reste, appliquer cette théorie à toutes nos autres passions, à tous nos autres efforts.

§ 10 On voit donc clairement les rapports des termes dans les conversions, et le résultat de la comparaison des choses à préférer ou à fuir.

CHAPITRE XXIII.

De l’Induction. — Son importance égale à celle du Syllogisme. — Exemples d’inductions. — L’Induction s’applique aux propositions immédiates, c’est-à-dire, qui n’ont pas de moyen terme.— Comparaison de l’Induction et du Syllogisme : le Syllogisme prouve le majeur du mineur par le moyen : l’Induction prouve le majeur du moyen par le mineur. — L’Induction est plus évidente que le Syllogisme.

§ 1[679]. Maintenant nous devons dire que c’est par les figures antérieurement exposées que se forment, non seulement les syllogismes dialectiques et démonstratifs, mais encore les syllogismes de rhétorique ; et, d’une manière générale, que c’est toujours par ces figures que se fonde la certitude, quelle que soit d’ailleurs la voie qu’on suive pour y parvenir. C’est que, en effet, toutes nos convictions ne s’acquièrent que par syllogisme ou par induction.

§ 2[680]. L’induction, et le syllogisme par induction, ont lieu lorsque l’on conclut l’un des extrêmes du moyen par l’autre extrême. § 3[681]. C’est, par exemple, si B est moyen de A C, démontrer par C que A est à B ; car voilà comment nous faisons des inductions. § 4[682]. Soit A longève, B qui n’a pas de fiel, et C tous les animaux quelconques longèves, comme l’homme, le cheval, le mulet, etc. Donc A est à C tout entier ; car tout C est longève ; mais B aussi, c’est-à-dire, qui n’a pas de bile, est à tout C ; si donc C est réciproque à B, et qu’il ne dépasse pas le moyen, il est nécessaire alors que A soit à B ; car l’on a démontré plus haut que deux choses quelconques étant les attributs d’un même objet, si l’extrême est réciproque à l’une d’elles, il faut que l’autre attribut soit aussi à l’attribut réciproque. Du reste, on doit supposer que C est composé de tous les cas particuliers ; car l’induction les comprend tous. § 5[683]. Tel est le syllogisme de la proposition primitive et immédiate.

§ 6[684]. Dans les propositions qui ont un moyen terme, le syllogisme a lieu par ce moyen ; dans celles qui n’en ont pas, il a lieu par l’induction. § 7 On pourrait donc dire que l’induction est en quelque sorte opposée au syllogisme : car celui-ci démontre l’extrême du troisième terme par le moyen : celle-là démontre l’extrême du moyen par le troisième terme. § 8[685]. Ainsi donc le syllogisme qui se produit par un terme moyen est, de nature, antérieur et plus notoire : mais celui qui se forme par induction est plus évident pour nous.

CHAPITRE XXIV.

De l’Exemple, — Définition de l’Exemple qui est une espèce d’Iduction — Condition de cette forme de raisonnement. — Caractère spécial qui la distingue. — Différences qui séparent l’Exemple de l’Induction.

§ 1[686]. L’exemple a lieu quand l’extrême est démontré du moyen par un terme semblable au troisième. § 2[687]. Mais il faut que l’on sache que le moyen est au troisième terme, et que le premier extrême est au terme semblable. § 3[688]. Par exemple, soit : A mauvais, et B faire la guerre contre ses voisins. C représente la guerre des Athéniens contre les Thébains, et D celle des Thébains contre les Phocéens. Si donc nous voulons prouver qu’il est mauvais de faire la guerre aux Thébains, il faut supposer qu’il est mauvais de faire la guerre contre ses voisins. Or, on tire cette assertion de la connaissance des cas analogues ; par exemple, de ce que la guerre contre les Phocéens a été fatale pour les Thébains. Puis donc qu’il est mauvais de faire la guerre à ses voisins, et que la guerre contre les Thébains est une guerre contre des voisins, il est clair qu’il est mauvais de faire la guerre aux Thébains. Ainsi, il est clair que B est à C et à D ; car tous deux sont : Faire la guerre contre des voisins. Et il est clair aussi que A est à D ; car la guerre contre les Phocéens n’a pas été avantageuse pour les Thébains. Et l’on démontrera par D que A est à B. On prouverait encore ainsi le rapport du moyen à l’extrême, lors même qu’on appuierait l’assertion sur plusieurs cas analogues au lieu d’un seul.

§ 4[689]. Il est donc évident que l’exemple n’est point un rapport du tout à la partie, ni de la partie au tout ; c’est le rapport d’une partie à une partie, puisque les deux termes sont les sujets d’un même terme, et que, seulement, l’un est plus connu que l’autre.

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