Premiers Analytiques (page 35)

Aristote · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Premiers Analytiques · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

FIN DES PREMIERS ANALYTIQUES. (suite)

↑ Résumé des règles qui précèdent. — Joint aux termes primitifs, de manière que ces termes conservent leurs véritables fonctions.

↑ Objection contre la théorie qui précède : Il peut se faire, même en observant les règles indiquées, c’est-à-dire, en conservant le sujet de la première hypothèse, comme sujet dans la conclusion absurde, et l’attribut comme attribut, que la conclusion absurde soit indépendante de l’hypothèse. Dans ce cas, l’hypothèse peut être retranchée, et l’absurde ne s’en produit pas moins, parce qu’il ne tient pas à elle. — Si l’on suppose que A… premier cas où l’attribut de l’hypothèse reste attribut de la conclusion absurde. Soit l’exemple des commentateurs : A vivant, Κ plante, C blanc, D neige ; on aura : Première hypothèse : Toute plante est vivante. Syllogisme à conclusion absurde : AC tout être blanc est plante : CD toute neige est blanche ; AD Donc toute neige est animée, conclusion absurde qui n’en subsiste pas moins si l’on retranche l’hypothèse. — Les termes en remontant, c’est-à-dire, si l’on prend le sujet au lieu de l’attribut de l’hypothèse pour en faire le sujet de la conclusion absurde. Voir plus haut §§ 7 et 8. Soit l’hypothèse primitive : Tout animal est corporel. Syllogisme à conclusion absurde : Toute plante est insensible : tout être corporel est plante ; Donc tout animal est insensible Pour mieux suivre le sortie, il faudrait, comme plus haut, replacer l’hypothèse entre la mineure et la conclusion absurde du syllogisme. Ici le sujet de l’hypothèse est encore le sujet de la conclusion absurde ; mais cette conclusion ne tient pas à l’hypothèse ; car, l’hypothèse ôtée, cette conclusion ne s’en produit pas moins. Le motif en est expliqué au § suivant.

↑ C’est que, dans ces deux cas, l’absurdité résulte non pas seulement de l’hypothèse, mais aussi des autres propositions qui forment le syllogisme, et qui renferment implicitement l’hypothèse. Ainsi, dans le premier syllogisme du § 11, l’absurdité de la conclusion résulte, indépendamment de l’hypothèse, de l’absurdité même de la majeure : Tout être blanc est plante ; et dans le second syllogisme, de l’absurdité de la mineure : Tout être corporel est plante. Il n’y a rien, du reste, ici qui doive surprendre ; il peut fort bien se faire qu’une même absurdité soit là conséquence de deux hypothèses différentes. La géométrie en offre bien des exemples. Par exemple, on pourrait soutenir que les lignes parallèles se rencontrent, et chercher à prouver cette absurdité évidente, soit parce que les angles d’un même côté de la sécante, interne et externe, ne seraient pas égaux, soit parce que la somme des angles d’un triangle vaudrait plus de deux angles droits. Pour bien comprendre ces deux exemples, il faudrait tracer une figure géométrique où deux lignes parallèles seraient coupées à angles droits par une perpendiculaire. Si les deux angles, faits d’un même côté de cette ligne, interne et externe, n’étaient pas égaux, les lignes se rencontreraient, et ne seraient pas parallèles ; mais ils sont égaux ; Donc elles ne se rencontrent pas. On démontrerait de même que, si les lignes se rencontraient, il faudrait que les deux angles adjacents à l’hypoténuse du triangle rectangle fussent plus grands qu’un angle droit, et que, par conséquent, la somme des trois angles du triangle valût plus de deux angles droits : ce qui ne se peut ; Donc les lignes ne se rencontrent pas ; Donc elles sont parallèles. Le triangle rectangle nécessaire à cette démonstration est formé dans l’intérieur des parallèles par la sécante perpendiculaire, une portion de la parallèle inférieure servant de base, et une hypoténuse quelconque menée de cette base à l’angle interne que la perpendiculaire forme avec la parallèle supérieure. Cette construction est, du reste, fort simple.

↑ Les commentateurs, si j’en excepte Albert, n’ont point cherché à faire voir comment ce chapitre se rattachait au précédent. Philopon, Averroës, Pacius, ne se sont pas même posé cette question. Elle n’est point cependant facile à résoudre. Cette courte observation sur le raisonnement faux est-elle, comme il me semble, un simple complément de ce qui précède ? ou bien est-ce, comme l’ont cru les commentateurs de la Renaissance, la théorie d’un troisième vice du syllogisme ? Cette dernière hypothèse me paraît la moins probable. Il est vrai qu’Artstote introduit ici un mot qu’il n’a point encore employé, et qu’on peut en inférer qu’il prétend signaler un vice distinct des deux vices qu’il a déjà indiqués dans les chapitres 16 et 17. D’autre part, l’explication d’Albert ne paraît pas non plus très-satisfaisante. « Comme on vient de voir, dit-il, que de l’hypothèse pouvait sortir une conclusion fausse, et qu’on pourrait croire que du vrai on peut conclure le faux. Il faut savoir que la fausseté de la conclusion tient toujours à quelque erreur antérieure, soit dans les prémisses pour les syllogismes simples, soit dans les prosyllogismes pour les syllogismes composés. » La pensée d’Aristote est sans doute ici plus générale que ne le croit Albert. Le philosophe ne veut pas seulement prévenir une erreur qu’il a déjà plusieurs fois réfutée, et notamment dans ce livre, ch. 2, 3, 4. Il complète ce qu’il vient de dire sur les rapports de la conclusion fausse à l’hypothèse, en ajoutant que la fausseté de la conclusion implique toujours et sans exception la fausseté des éléments qui la donnent. Je proposerais donc de réunir ce chapitre, sur le raisonnement faux, au chapitre précédent, et de ne point faire de cette simple remarque un vice nouveau du syllogisme. Je n’ai pas cru du reste devoir me permettre ce changement ; et je me suis conformé à la série ordinaire des chapitres, bien que je ne l’approuve pas. — Le raisonnement faux, en d’autres termes, la conclusion fausse ; j’ai pris ici un mot nouveau afin de suivre le texte de plus près. — Résulte de deux propositions, Le syllogisme simple n’a jamais que deux propositions ; le syllogisme composé peut en avoir un nombre illimité. — Ainsi qu’on l’a vu, chapitres 2, 3, 4 de ce livre. — Comme C conclu par A B, syllogisme principal ; sa majeure serait prouvée par un prosyllogisme dont elle serait la conclusion, DE y étant majeure et mineure ; et sa mineure serait prouvée par un autre prosyllogisme dont elle serait la conclusion, FG étant majeure et mineure. — Les termes supérieurs, les prosyllogismes. — Le raisonnement est faux, c’est-à-dire, la conclusion du syllogisme principal. — A et B sont conclus, c’est-à-dire que la majeure et la mineure du syllogisme principal sont elles-mêmes des conclusions de prosyllogismes.

↑ Je peux faire ici des remarques analogues à celles que j’ai faites sur le chapitre précédent. Les commentateurs de la Renaissance ont voulu voir, dans celui-ci, l’exposition d’un quatrième vice du syllogisme qu’ils ont appelé Catasyllogisme. Rien n’indique formellement que ce soit bien là l’objet de ce chapitre. Il semble bien plutôt que ce sont des conseils donnés par Aristote aux interlocuteurs, à l’un pour qu’il évite, en répondant, de donner des armes contre lui-même ; à l’autre, pour qu’il force son adversaire à lui concéder, sans le savoir, les propositions nécessaires à la réfutation. Ce sont là des ruses et des habiletés de dialectique fort semblables à celles qui sont indiquées au 8e livre des Topiques, et au ch. 15 des Réfutations des Sophistes. Mais il ne semble pas qu’on puisse en faire un défaut spécial du syllogisme, comme la pétition de principe, par exemple. Reste toujours, il est vrai, à savoir comment la théorie de ce chapitre 19 se rattache à celles qui précèdent ; et pourquoi elle n’a pas été rejetée dans la dialectique proprement dite. C’est cette difficulté, sans doute, qui a porté les commentateurs à reconnaître ici un quatrième vice du syllogisme, faisant suite aux trois premiers ; je ne puis partager entièrement leur avis. Du reste, le détail de la pensée d’Aristote n’en est pas moins clair, si le lien général nous échappe. — Demande une donnée sans les conclusions, par exemple, quand l’adversaire prend des propositions de prosyllogismes, sans en indiquer la conclusion, qui doit être une prémisse du syllogisme principal. — Nous savons. Voir liv. 1, ch. 4, § 2 et passim. — Plusieurs fois, c’est-à-dire, deux fois : une fois dans la majeure, et une fois dans la mineure.

↑ Ce que nous avons à observer dans le moyen, il faut se rappeler ici les fonctions et la place du moyen dans les trois figures. Il est clair que si l’on accorde deux fois, pour attribut, un même terme, on fournit à l’adversaire un moyen qu’il peut employer pour faire un syllogisme de la seconde figure, où le moyen est attribut des deux extrêmes. Si l’on accorde deux fois un même terme pour sujet des deux autres, l’adversaire pourra faire un syllogisme dans la troisième figure. Si l’on accorde deux fois un même terme pour sujet d’un autre terme, et pour attribut d’un autre second terme, l’adversaire pourra conclure dans la première figure. Or, on sait quelle espèce de conclusion donne chaque figure ; on sait de plus, par la thèse qu’on soutient soi-même, celle qu’attaque l’adversaire et celle qu’il désire établir ; il faut alors n’accorder que les figures dont il ne peut faire aucun usage. Si l’on soutient une thèse négative, on peut accorder sans difficulté la seconde figure, parce qu’elle ne renferme que des conclusions négatives ; et que, par conséquent, l’adversaire n’y trouvera pas la conclusion affirmative dont il aurait besoin pour réfuter. Si l’on soutient une thèse particulière affirmative, on peut accorder la troisième figure où il ne se trouve pas de conclusion universelle, etc. — Comment nous devons suivre la discussion, parce que nous savons bien l’opinion que nous défendons nous-mêmes, et celle que défend l’adversaire.

Les conseils renfermés dans les deux §§ précédents s’adressent à l’interlocuteur qui répond : les suivants s’adressent à l’interlocuteur qui interroge, et qui doit s’efforcer d’obtenir ce que, dans une position contraire, il devrait s’efforcer de refuser.

↑ Quand on argumente soi-même, c’est-à-dire, quand on interroge, il faut cacher le but où l’on tend, afin que l’adversaire ne le découvre pas, et ne se mette point en garde contre les pièges qu’on lui dresse. Ici, il faut gagner ce que, précisément, il fallait tout à l’heure éviter. Les rôles sont changés.

↑ De même qu’en répondant, il ne fallait pas accorder de moyen en répétant un même terme deux fois, § 1, de même ici, pour dissimuler sa marche, il faut ne jamais formuler les conclusions des prosyllogismes ; il faut seulement en demander et en prendre les prémisses pour en faire l’usage convenable. Mais si l’on demandait nettement la conclusion, ce serait révéler à l’adversaire où on le conduit ; et alors, il refuserait les éléments mêmes dont on a besoin, et qui serviraient à le réfuter. — Les propositions nécessaires, c’est-à-dire, les prémisses des prosyllogismes.

↑ Second conseil à l’interlocuteur qui interroge : Qu’il bouleverse la série des prosyllogismes, afin que l’adversaire la suive avec plus de peine et qu’il s’y embarrasse. Ainsi, voulant conclure A de F, qu’il ne dise pas : A est à B, B est à C, C est à D, D est à Ε, Ε est à F, donc A est à F ; mais qu’il saute de l’une de ces propositions à l’autre, sans observer l’ordre régulier, et qu’il dise : A est à B, D est à Ε, B est à C, etc., dissimulant sa marche en la rendant tortueuse et obscure.

↑ Troisième conseil : Si le syllogisme n’a qu’un seul moyen, c’est-à-dire, si le syllogisme est simple au lieu d’être composé ; alors il faut commencer par ce moyen même. Pour bien comprendre ceci, il faut se rappeler le genre spécial d’énonciation qu’Aristote a adopté dans la forme du syllogisme. On sait qu’il débute par le majeur, qu’il passe de là au moyen, et qu’il finit par le mineur, disant toujours : A est à B, B est à C ; donc A est à C, c’est-à-dire, qu’il va toujours du plus étendu au moins étendu, du contenant au contenu. Voir liv. 1, ch. 4, § 3. C’est la marche la plus simple, la plus claire, la plus évidente : mais on pourrait aussi commencer par la mineure, et dire : B est à C, A est à B ; donc A est à C. Déjà le raisonnement est moins évident. Enfin on le rendrait plus obscur encore, en commençant par le moyen lui-même, et en disant : B est A, C est B ; donc C est A. — On peut voir qu’ici Aristote fait la critique de notre manière habituelle d’énoncer les syllogismes. En effet, nous prenons toujours le verbe : être d’une manière absolue, et nous disons : B est A, et non point comme Aristote : A est à B, d’où il suit que nous débutons toujours par le moyen, que nous continuons par le majeur, et que nous revenons au mineur pour conclure enfin le majeur du mineur. C’est précisément la marche embarrassée qu’Aristote conseille à l’interlocuteur qui interroge, mais qu’il proscrit pour la science, et que, pour sa part, il n’a jamais employée.

↑ Voici le cinquième vice du syllogisme, d’après les commentateurs latins. Je ferais à peu près les mêmes observations que plus haut ; ici cependant je serais moins éloigné de partager l’avis des commentateurs. Les conseils que donne Aristote s’appliquent bien toujours à la discussion, ce sont bien toujours des conseils de dialectique ; mais ils sont moins généraux que les précédents, et le défaut qu’ils ont pour objet de signaler est plus spécialement relatif au syllogisme. — Entre le Catasyllogisme et la Réfutation, il y a cette différence que le premier est la réfutation que l’adversaire adresse à son adversaire, tandis que la réfutation proprement dite est celle que l’on se fait à soi-même quand on affirme ce qu’on avait d’abord nié, ou que l’on nie ce qu’on avait d’abord affirmé, ainsi que le remarque saint Thomas. J’aurais voulu trouver ici un autre mot que celui de Réfutation qui est trop général ; mais la langue française ne m’en a pas offert ; et j’ai craint d’employer le mot latin Elenchus, à cause même de son obscurité. — Quand a lieu et quand n’a pas lieu la Réfutation, C’est que la Réfutation n’est qu’une espèce de syllogisme, et qu’en tant que syllogisme elle est soumise aux mêmes règles, exposées du reste dans tout ce qui précède.

↑ Quand toutes les réponses sont accordées, c’est-à-dire, quand toutes les réponses données par l’interlocuteur aux questions de l’autre sont affirmatives. — Sont de forme dissemblable, Aristote explique lui-même ce qu’il entend par là ; les réponses au lieu d’être toutes affirmatives, peuvent être, les unes négatives, les autres affirmatives. — Il y avait syllogisme, On a vu en effet dans la théorie des trois figures, liv. 1, ch. 4, 5, 6, que la conclusion pouvait être tirée soit de deux affirmatives, soit d’une affirmative et d’une négative. — Si donc la thèse est contraire à la conclusion, peut-être aurait-il mieux valu renverser ici les termes, et dire : si donc la conclusion est contraire à la thèse ; c’est ce que semble exiger la série directe de la pensée. Contraire est pris ici dans un sens général pour contraire et contradictoire tout à la fois, comme le prouve ce qui suit. — Le syllogisme de la contradiction, c’est la définition donnée plusieurs fois dans l’Organon, et particulièrement, Réfutations des Sophistes, ch. 1, § 4.

↑ Si l’on n’accorde aucune proposition, c’est-à-dire, si au lieu de répondre affirmativement, comme au § 1, on répond négativement à toutes les interrogations de l’adversaire, il ne se peut pas qu’on se réfute soi-même ; car alors le syllogisme n’est pas possible, puisqu’avec deux prémisses négatives, il n’y a jamais lieu à conclusion. Dans ce cas non plus, il n’y a pas de conclusion contradictoire à la thèse qu’on a soi-même posée. — Car on a vu, Voir liv. I, ch. 4,5,6, ch. 7, § 1, et ch. 24, § 1. — Car, s’il y avait Réfutation, c’est qu’en effet l’espèce ne peut exister sans le genre, mais le genre peut fort bien exister sans l’espèce

↑ Même observation, c’est-à-dire que la Réfutation n’est pas possible, si en répondant on n’accorde aucune proposition universelle ; car alors non plus le syllogisme ne peut se former, puisque dans tout syllogisme, il faut que l’une des prémisses soit universelle. Voir liv. 1, ch. 24, § 1. Or, il n’y a pas de Réfutation sans syllogisme : donc si l’on empêche le syllogisme, on empêche aussi la Réfutation qui ne peut exister sans lui.

↑ Voici, d’après les commentateurs latins, le cinquième et dernier vice du syllogisme. Je crois qu’ici comme plus haut, Aristote n’a pour but que de donner des conseils généraux propres à guider le raisonnement. Les dangers qu’il signale concernent la pensée tout entière ; et le défaut nouveau qu’il indique n’est pas, à proprement parler, spécial au syllogisme. En effet, l’erreur porte dans les exemples mêmes qu’il cite, non sur un seul syllogisme, mais sur deux syllogismes, dont l’un a une conclusion opposée contrairement à celle de l’autre. Les deux syllogismes sont parfaitement réguliers : seulement le majeur est joint au mineur dans le second par un moyen différent de celui qui les unit dans le premier. Il se peut que l’on connaisse l’un de ces moyens et qu’on ignore l’autre. L’erreur, dans ce cas, ne vient pas de la forme qui est selon toutes les règles : elle résulte uniquement de la pensée qui est incomplète. On sait d’une chose ce qu’elle est, et en même temps on l’ignore. C’est que les deux moyens ne sont pas ici dans ce rapport que l’un soit subordonné à l’autre ; ils sont d’une série différente. Il se pourrait aussi que les deux moyens fussent d’une même série, comme dans l’exemple du § 2. — Dans la position des termes, Pacius limite peut-être un peu trop le sens de ces mots ; il pense qu’Aristote veut désigner ici l’erreur résultant de la confusion qu’on fait souvent de la proposition indéterminée avec l’universelle. La pensée d’Aristote paraît plus générale ; et la position des termes peut s’appliquer à toutes les fautes commises contre les règles du syllogisme. Ces erreurs ne concerneraient donc que la forme, tandis que l’erreur dont Aristote traite dans ce chapitre concerne le fond même de la pensée et du raisonnement. — Essentiellement, le texte dit : primitivement, c’est-à-dire, sans intermédiaire, immédiatement. — Supposons que A… Il faut distinguer ici deux syllogismes, l’un en Barbara, l’autre en Celarent. — Si l’on pense que A est à tout B, premier syllogisme. A est à tout B : B est à tout D ; Donc A est à tout D. — Mais que A n’est à aucun C, second syllogisme : A n’est à aucun C, C est a tout D ; Donc A n’est à aucun D, conclusion contraire à la première. On sait donc d’une part que A est à tout D ; et de l’autre, on sait le contraire, c’est-à-dire, que A n’est à aucun D.

D’où vient cette erreur ? de la pensée seule, car la forme est régulière. C’est que l’on a su que A était à B, mais l’on n’a pas su qu’il était aussi à C, quoique C soit subordonné à B ; ou, pour mieux dire, l’on a admis que A n’était pas à C, tandis que A était à C. C’est donc la majeure qui est fausse ; et c’est de là qu’est venue la fausseté même de la conclusion. Voici les exemples des commentateurs. Premier syllogisme : Tout bipède est animal ; tout homme est bipède : Donc tout homme est animal. — Second syllogisme : Aucun être doué de raison n’est animal : tout homme est doué de raison ; Donc aucun homme n’est animal. On voit que les moyens : bipède, et doué de raison, sont de série différente et ne sont pas subordonnés.

↑ Mais ils pourraient être de même série ; et l’erreur ne s’en produirait pas moins, si l’on ignorait l’un et qu’on connût l’autre. — Par exemple, deux nouveaux syllogismes en Barbara et en Celarent. Premier syllogisme : A est à tout B : B est à tout D ; Donc A est à tout D. Second syllogisme : A n’est à aucun C : C est a tout D ; donc A n’est à aucun D, conclusion contraire à la première. Ou bien en prenant des termes réels : Tout être vivant est substance : tout homme est vivant : Donc tout homme est substance. — Aucun animal n’est substance ; tout homme est animal ; Donc aucun homme n’est substance, conclusion dont la fausseté tient à la fausseté même de la majeure, bien que les moyens : vivant et animal, soient de même série, le second étant subordonné au premier. Ainsi, d’une part, on sait que la chose est telle chose, et d’autre part on sait qu’elle n’est pas telle chose ; ou, comme dit Aristote, on a d’une même chose relativement à une même chose la science et l’ignorance.

↑ L’erreur vient uniquement de ce qu’on n’examine point avec assez d’attention, tout ce que l’on sait de la chose même à l’égard de laquelle on se contredit. Du moment qu’on sait que A est à B, on sait aussi, quoiqu’on le sache moins clairement, que A est à C, parce que C est une partie de B. Mais comme cette seconde notion est plus obscure, on croit ne pas la posséder, bien qu’au fond on la possède ; et l’on admet alors dans le second syllogisme une majeure, dont la fausseté serait évidente si l’on y regardait de plus près. On aurait vu nettement la contradiction.

↑ Quant à la première espèce d’erreur, Voir § 2. — Les deux propositions à la fois en rapport avec chacun des moyens, c’est-à-dire qu’on admette à la fois dans sa pensée la majeure du syllogisme en Barbara, et celle du syllogisme en Celarent, parce qu’elles ont quelque chose de contradictoire. — Par exemple, si A est à tout B, majeure de Baroco, et qu’il ne soit à aucun C, majeure de Celarent, et que ces deux termes soient à la fois à D, B est à tout D, mineure de Barbara, C est à tout D, mineure de Celarent. — La première proposition soit contraire, c’est-à-dire que la première majeure est contraire, du moins en partie, à la seconde ; car D est une partie de C, comme il est une partie de B : il doit être aussi une partie de A, puisque B en est une partie. Lors donc qu’on dit d’une part que A est à tout B, et d’autre part que A n’est à aucun C, on se contredit ; car d’abord on implique que D est une partie de A, et en second lieu, on implique aussi que D n’est pas une partie de A. Or cette pensée est contradictoire ; donc il n’est pas possible qu’on l’ait — En effet, si l’on pense… Majeure du premier syllogisme en Barbara, § 2. — On sait aussi que A est à D, du moment qu’on sait que A est à B, on sait par cela même que A est à D, partie de B. — D’autre part, si l’on pense… Majeure du second syllogisme en Celarent, § 2. — On pense alors certainement…, c’est-à-dire que du moment qu’on pense que A n’est à aucun C, on pense aussi qu’il n’est pas à D, puisque D est une partie de C : or il était une partie de B ; donc on pense aussi que A n’est pas à une partie de B ; et c’est se contredire, puisqu’on admettait d’abord que A est à tout B.

↑ Mais la contradiction n’est pas apparente, si l’on joint les deux majeures du premier et du second syllogisme, ou comme dit le texte l’une des propositions, de part et d’autre, relativement aux deux moyens ; ou bien encore, si l’on joint les deux propositions de l’un des syllogismes à la majeure de l’autre, ce que veut dire le texte par ces mots : Ou les deux propositions relativement à un seul. Ainsi, il n’y avait point de contradiction palpable à dire : A est à tout B, A n’est à aucun C ; non plus qu’il n’y en aurait point à dire : A est à tout B, Best à tout D, A n’est à aucun C, en unissant d’abord les majeures des deux syllogismes, c’est-à-dire, en attribuant un même terme A aux deux moyens, et en second lieu en unissant les deux prémisses du premier syllogisme à la majeure du second. Si l’on s’en tient à ces termes, et qu’on ne poursuive pas les syllogismes jusqu’à la conclusion, la contradiction échappe à la pensée, bien qu’au fond elle subsiste. En mettant au contraire les syllogismes en forme, la contradiction devient évidente, et on ne peut l’admettre.

↑ À l’égard des choses particulières. La proposition que cite Aristote, comme exemple, est universelle et non particulière. Il faut s’attacher ici seulement au rapport de C à B : C est particulier relativement à B, dont il est une partie, puisqu’il en est sujet, comme B est lui-même sujet de A. — La science et l’erreur contraires. En effet, l’erreur contraire à la science serait ici de ne pas savoir que dans tout triangle la somme des angles est égale à deux angles droits, puisque la science est de le savoir. Ainsi donc l’erreur et l’ignorance portent réellement sur des choses différentes ; d’une part, la somme des angles d’un triangle, et d’autre part, l’existence d’un triangle particulier.

↑ Soutenue dans le Ménon, Voir la traduction de Platon de M. Cousin, tom. VI, pag. 190. — Qu’a lieu l’induction, Voir plus loin, ch. 22, la théorie de l’induction. L’induction est la connaissance de l’universel par le particulier. Ainsi, en voyant un triangle, on sait à l’instant que la figure ainsi faite a la somme de ses angles égale à deux angles droite. De plus, on a cette notion générale indépendamment de ce triangle particulier, de sorte que la notion particulière qui rentre dans b notion générale ne semble être qu’un souvenir, parce que celle qui la contient lui est antérieure. L’esprit distingue les deux idées, et la seconde ne lui paraît être qu’une répétition de la première, bien qu’elles soient toutes deux simultanées. Voir aussi, Derniers Analytiques, liv. 1. ch. 1, §§ 4 et suiv.

↑ D’une façon contraire à la science même, Voir plus haut, à la fin du § 6. — Indiqués plus haut, §§ 1, 2, quand les moyens sont subordonnés ou ne le sont pas.

↑ Troisième espèce d’erreur : On a toutes les notions nécessaires à la vérité : mais on les a disjointes les unes des autres ; et on ne les réunit pas, au moment même où il faudrait les unir pour acquérir la notion vraie et complète. De là l’erreur, bien qu’on possède tout ce qu’il faut pour l’éviter. —Le syllogisme est ici en Darii : Toute mule B est stérile A : cet animal C est une mule B ; Donc cet animal C est stérile A : or, on croit au contraire que cette mule est pleine, et voilà en quoi on se trompe. C’est qu’on n’a pas réuni, dans une seule notion, les deux prémisses dont on aurait tiré par le rapprochement même, une conclusion toute différente. — Que cette mule est pleine, L’expression d’Aristote n’est peut-être pas ici aussi régulière que possible : et la pensée aurait été plus clairement rendue s’il eût dit : que cette mule n’est pas stérile, l’opposition aurait été plus évidente ; d’une part la vérité, de l’autre l’erreur contraire. Pour être pleine, la mule doit d’abord n’être pas stérile, et c’est bien cette dernière proposition qui est la proposition contraire : l’autre est la proposition du contraire, ainsi qu’Aristote lui-même l’a établi dans l’Herméneia, ch. 14, § 12.

↑ Si, connaissant les deux propositions, on peut encore se tromper par cela seul qu’on ne les considère pas toutes les deux à la fois, à plus forte raison peut-on se tromper quand on ne connaît que l’une des deux, soit la majeure comme dans le cas du § 1, soit la mineure comme dans le cas du § 1. — Si l’on sait l’un et qu’on ne sache pas l’autre, §§ 1 et 2. On peut connaître le genre, sans connaître l’espèce ; et réciproquement, connaître l’espèce sans connaître le genre. Enfin on peut les connaître tous les deux, sans appliquer ces notions à l’individu qui frappe actuellement nos sens.

↑ Mais non pas, pourtant, par contraire, c’est-à-dire, comme plus haut, § 6, que l’erreur qu’on commet, n’est pas absolument contraire à la science que l’on possède ; car on aurait alors les deux contraires sur une seule et même chose ; ce qui n’est pas possible. Seulement on a la science générale, et même la science spéciale, sans avoir la science actuelle, c’est-à-dire, celle de l’individu. Ici, par exemple, on sait de science générale, que toute mule est stérile, on sait de plus, de science spéciale, que l’animal qu’on a sous les yeux, est une mule ; et cependant on peut la croire pleine, c’est-à-dire, non stérile, parce qu’on ne réunit pas actuellement les notions fournies par les deux propositions, par les prémisses, de manière à en tirer la conclusion juste, relativement à l’individu donné. — Car l’erreur contraire à la proposition universelle, l’erreur contraire à cette proposition universelle : Toute mule est stérile, serait un syllogisme ou conclusion également universelle et négative : Aucune mule n’est stérile. Or, l’erreur ne se produit pas du tout ici sous cette forme, et, par conséquent, elle n’est pas contraire à la science. — C’est un syllogisme, l’expression d’Aristote est ici trop concise ; il aurait dû dire : c’est un syllogisme universel et de forme contraire ; ou, en d’autres termes, une proposition de même quantité et de qualité différente.

↑ Le raisonnement dans ce § est difficile à suivre ; le voici en termes plus clairs : A la théorie qui précède, on peut faire cette objection, que c’est dans les prémisses qu’on peut avoir les deux pensées contraires, et non plus dans la conclusion comparée aux deux propositions dont on la tire. Ainsi, l’on pense que le mal B est le bien A ; or, l’on pense aussi que le bien C est le mal B ; donc l’on pense que le bien est le bien. Or, la forme de ce syllogisme est régulière ; car, si au verbe penser, on substitue la locution : il est vrai, ou si on laisse le verbe : Être, sous sa forme absolue, on obtiendra des conclusions comme pour le verbe : Penser : donc on peut fort bien admettre, pour ce verbe, la forme de conclusion qu’on a admise et pour : Être, et pour : Être vrai. La conclusion est, sans doute, régulièrement obtenue ; mais l’erreur est dans les prémisses, et elles sont à peine supposantes ; car le bien n’est mal, et le mal n’est bien que par accident, comme Aristote le remarque au § suivant. Le bien en soi est toujours bien : le mal en soi est toujours mal, sans que jamais l’un puisse devenir l’autre. Ainsi, quoique parfois le bien puisse être mal, et le mal être bien, on ne peut pas du tout en conclure qu’on puisse penser les contraires d’une seule et même chose ; en d’autres termes, détruire le principe de contradiction.

↑ J’ai dû ici paraphraser et non traduire, parce que la pensée eût été obscure et presque inintelligible, si j’eusse laissé à la phrase toute sa concision. Voici la traduction littérale du texte : Mais ceci est-il donc nécessaire, si l’on accorde le premier point ? Le premier point, c’est d’accorder qu’il soit possible que l’on croie jamais que le bien et le mal sont une seule et même chose : Ceci, c’est d’accorder, comme conséquence de ce premier point, qu’il soit possible de penser les contraires sur une seule et même chose. — De plusieurs façons, en effet les circonstances variant, ce qui était bien dans des circonstances différentes, devient mal ; et réciproquement. — Nous examinerons ailleurs, Le texte dit simplement : nous examinerons ; Aristote veut, sans doute, désigner la Morale ou la Métaphysique.

↑ Quand les extrêmes sont réciproques, le texte dit littéralement : Quand les extrêmes se convertissent. Je n’ai pas conservé le mot même du texte, de peur de causer quelque confusion nouvelle. Les mots convertir et conversion ont été déjà employés dans des sens divers, pour signifier la conversion des propositions absolues, liv. 1, ch. 2, et celle des modales, liv. 1, ch. 3. De plus, ils ont servi, liv. 1, ch. 13, § 4, à désigner encore la conversion spéciale des propositions contingentes ; enfin ils ont été détournés de ces deux premiers sens, qui ont du moins quelque analogie, pour exprimer une propriété générale du syllogisme, applicable aux trois figures avec diverses modifications, liv. 2, ch. 8, 9,10. Les employer encore ici pour exprimer une idée nouvelle, est un tort de la part d’Aristote ; et j’ai pensé que mon devoir de traducteur n’était pas si étroit que je ne pusse modifier une expression de ce genre. J’ai dit plus haut pourquoi j’avais gardé le mot de : conversion, quand il s’est agi de la conversion du syllogisme, et non plus de la proposition. Ici, comme il s’agit d’un changement dans les propositions mêmes, la confusion était à craindre davantage ; et j’ai dû l’éviter. En effet, il n’est pas question ici de propositions universelles affirmatives, qui se convertissent en particulières, ou de particulières affirmatives, qui se convertissent en leurs propres termes, comme au chapitre 2 du livre 1. Ce sont des propositions universelles affirmatives, qui se convertissent en universelles, c’est-à-dire, dont les termes ont la même extension, le sujet pouvant devenir attribut ; et réciproquement. C’est le cas des universelles négatives généralisé, et transporté aux universelles affirmatives. Je crois que le mot de réciprocité rend mieux cette idée nouvelle que le mot de conversion. Il a le double avantage d’être clair et spécial. — En effet, A étant à C par B, syllogisme en Barbara : AC conclusion, B moyen : A est à tout B, B est à tout C ; Donc A est à tout C. Si l’on suppose A et C d’extension égale, on peut dire que réciproquement C est à tout A. Si l’on prend cette conclusion réciproque pour mineure, avec la mineure du premier syllogisme, prise pour majeure, on obtient la réciproque de la première majeure : B est à tout C, C est à tout A ; Donc B est à tout A. De même, si l’on prend cette même conclusion réciproque pour majeure d’un nouveau syllogisme, et qu’on prenne pour mineure la majeure du premier, on obtient pour conclusion nouvelle la réciproque de la première mineure : C est à tout A, A est à tout B ; Donc C est à tout B. On voit que ces trois syllogismes sont de même mode, Barbara. On verra plus bas que ce mode doit changer quelquefois, pour que la conversion réciproque ait lieu.

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