Premiers Analytiques (page 4)

Aristote · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Premiers Analytiques · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

PROPRIÉTÉS DU SYLLOGISME (suite)

Les démonstrations circulaires des trois figures ont ceci de commun, que les démonstrations affirmatives de la première figure s’obtiennent toujours dans cette figure, tandis que les négatives s’obtiennent dans la troisième ; que les démonstrations universelles de la seconde ont lieu, partie dans cette figure, partie dans la première ; tandis que les particulières ont lieu, partie dans cette même figure, partie dans la troisième ; enfin que, pour les démonstrations circulaires de la troisième figure, la majeure particulière peut toujours être obtenue directement dans cette même figure. Les démonstrations circulaires de la seconde et de la troisième figure qui s’obtiennent par d’autres figures que celles-là mêmes, ne sont pas circulaires à proprement parler.

Tous les syllogismes sans exception peuvent, et convertissant leur conclusion en une proposition opposée, soit contraire, soit contradictoire, et joignant cette conclusion convertie à l’une des prémisses, former une conclusion nouvelle qui est opposée à l’autre prémisse, soit comme contraire, soit comme contradictoire. Ainsi dans la première figure, et pour les modes universels, avec la contraire de la conclusion, on détruit la majeure du premier syllogisme contradictoirement dans la troisième figure ; et la mineure, contrairement dans la seconde. Avec la contradictoire de la conclusion, on détruit contradictoirement les deux prémisses dans les figures que l’on vient d’indiquer. Pour les modes particuliers, c’est toujours la contradictoire de la conclusion qu’on doit prendre, parce que si l’on prenait la contraire, les deux prémisses étant particulières, toute conclusion deviendrait impossible ; et que d’ailleurs, pour les propositions particulières, les contraires peuvent être vrais tous les deux à la fois.

Dans la seconde figure, la conversion a lieu d’après les mêmes règles à peu près pour les modes universels. Le contraire de la conclusion ne détruit pas la majeure contrairement ; mais elle la détruit contradictoirement dans la troisième figure, de même qu’elle détruit la mineure contrairement dans la première. La contradictoire de la conclusion détruit contradictoirement l’une et l’autre prémisse. Pour les modes particuliers, la contraire de la conclusion ne détruit pas les propositions, pour les causes qu’on en a dites ; mais la contradictoire les détruit toujours toutes les deux.

Dans la troisième figure, la contraire de la conclusion ne peut non plus détruire aucune des deux propositions. Mais la contradictoire détruit la majeure dans la première figure, et la mineure, dans la seconde, contrairement pour les modes universels, contradictoirement pour les modes particuliers.

On voit donc en résumé que la conversion, pour les syllogismes de la première figure, détruit la mineure dans la seconde, et la majeure dans la troisième ; que pour ceux de la seconde, elle détruit la mineure dans la première, la majeure dans la troisième ; et qu’enfin pour les syllogismes de la troisième figure, elle détruit la mineure dans la seconde, et la majeure dans la première.

Tous les syllogismes, sans exception, peuvent prouver leur conclusion par réduction à l’absurde. Le syllogisme par l’absurde prend pour l’une de ses prémisses la contradictoire de la conclusion niée ; il garde comme vraie l’une des prémisses du premier syllogisme ; et il obtient une conclusion absurde qui, étant en contradiction manifeste avec l’autre prémisse, implique, par cela même, la vérité de la conclusion initiale. Dans la conversion dont on vient de tracer les règles, on prenait l’opposé de la conclusion ; et, la joignant à l’une des prémisses, on obtenait une conclusion nouvelle, opposée à l’autre prémisse. Dans la réduction à l’absurde, on prend la contradictoire de la conclusion ; et, y joignant une proposition vraie, on obtient une conclusion évidemment erronée. La conversion exige donc que le syllogisme soit déjà tout fait ; la réduction à l’absurde n’a besoin que d’une seule proposition, dont la vérité est prouvée par cela seul que sa contradictoire est absurde. Ainsi, la conversion emprunte, soit la contraire ; soit la contradictoire de la conclusion ; la réduction à l’absurde n’a jamais recours qu’à la contradictoire. Dans la première figure, la conclusion universelle affirmative ne peut être prouvée par réduction à l’absurde, parce que sa contradictoire, qui est la particulière négative, ne peut être ni majeure ni mineure, dans la première figure où les prémisses n’ont jamais cette forme. La conclusion particulière affirmative peut être prouvée par la réduction à l’absurde, si l’on prend sa contradictoire pour majeure. La conclusion universelle négative peut l’être également, si l’on prend sa contradictoire pour mineure. Enfin, la conclusion particulière négative peut être conclue par réduction à l’absurde, en prenant sa contradictoire, soit pour majeure, soit pour mineure.

Dans la seconde figure, tous les modes peuvent être prouvés par réduction à l’absurde au moyen de la contradictoire de la conclusion, prise comme mineure, pour l’universel affirmatif ; comme majeure ou comme mineure, pour le particulier affirmatif ; comme mineure, pour l’universel négatif ; comme majeure ou comme mineure, pour le particulier négatif.

Dans la troisième figure, on peut également prouver tous les modes par réduction à l’absurde, en prenant la contradictoire de la conclusion comme majeure dans tel mode, ou indifféremment comme majeure ou comme mineure dans tel autre.

On voit donc qu’en général, pour toutes les réductions à l’absurde dans les trois figures, c’est la contradictoire et non pas la contraire de la conclusion, qu’on doit prendre. Il faut ajouter, en outre, que l’on peut, de cette façon, prouver, dans la seconde figure, des conclusions affirmatives, de même qu’on peut prouver des conclusions universelles dans la troisième ; ce qui serait impossible par la démonstration ostensive.

En comparant, du reste, ces deux espèces de démonstrations, on peut voir que l’une et l’autre partent également de deux prémisses accordées. Seulement, pour l’ostensive, ces deux prémisses sont vraies ; pour la démonstration par l’absurde ; l’une des deux seulement est vraie, l’autre est hypothétique, comme contradictoire à la question. Dans la démonstration ostensive, la vérité ou la fausseté de la conclusion n’est connue qu’après les prémisses posées. Dans la démonstration par l’absurde, on connaît la fausseté évidente de la conclusion, avant même qu’elle soit obtenue syllogistiquement. Du reste, les mêmes termes peuvent être employés dans l’une et l’autre espèce de démonstration. Seulement, si la démonstration par l’absurde a lieu dans la première figure, l’ostensive qui affirme a lieu dans la troisième ; et l’ostensive qui nie, dans la seconde. Si la démonstration par l’absurde a lieu dans la seconde figure, l’ostensive se forme dans la troisième ou la première, selon la fausseté de la majeure ou de la mineure. Enfin, quand la démonstration par l’absurde a lieu dans la troisième figure, l’ostensive qui nie se produit, soit dans la première, soit dans la seconde, selon la fausseté de la majeure ou de la mineure. Comme les termes des deux espèces de démonstrations sont identiques, on peut employer au choix, tantôt l’une, tantôt l’autre ; et il suffit alors de prendre la contradictoire avec la conclusion de l’une des prémisses. En général, toute conclusion peut être indifféremment prouvée de l’une ou l’autre manière.

Quelques syllogismes peuvent encore conclure, quand les deux propositions sont opposées l’une à l’autre, soit comme contraires, soit comme contradictoires. Ceci, du reste, ne peut avoir lieu dans la première figure ; car on n’y peut obtenir, ni de conclusion affirmative, laquelle ne s’obtient que par deux prémisses affirmatives, puisque, de toute nécessité, l’une des propositions est négative, ni conclusion négative, puisque, dans les propositions opposées, c’est toujours un même attribut qui est nié ou affirmé d’un même sujet. Or, ce n’est point là la disposition des prémisses dans la première figure. Dans la seconde, on peut conclure avec des propositions contraires dans les modes universels ; et avec des contradictoires, dans les modes particuliers. Dans la troisième figure, il n’y a point, avec des propositions opposées, de syllogisme affirmatif, pour les causes qu’on a dites plus haut ; mais il y en a de négatifs, avec des propositions contraires, dans un des modes négatifs, et avec des contradictoires, dans les deux autres. On peut voir qu’avec des propositions opposées, on ne doit jamais conclure que le faux ; car la conclusion, ainsi obtenue, nie toujours son propre sujet. Quand les prémisses sont fausses, sans être opposées entre elles, on peut encore en conclure le vrai, ainsi qu’on l’a vu. Du reste, cette conclusion, tirée de prémisses opposées, n’est guère en usage que parmi les sophistes, qui s’en servent souvent pour embarrasser leurs adversaires.

VICES DU SYLLOGISME

La pétition de principe consiste à prendre comme principe de démonstration la chose même qui est à démontrer. On pose alors, dans les prémisses, ce que l’on doit prouver dans la conclusion ; et l’on ne démontre point. Il y a quatre manières diverses de ne point démontrer. D’abord, si l’on viole les règles essentielles des syllogismes, de manière à ne pas obtenir de conclusion légitime. En second lieu, si les prémisses sont moins connues que la conclusion elle-même. Ensuite, si l’on conclut l’antérieur par le postérieur. Enfin, et cette dernière manière est véritablement la pétition de principe, si l’on admet comme prouvée par elle-même une chose qui ne peut être directement connue par elle-même. Ainsi donc, dans la pétition de principe, on pose tout d’abord comme principe ce qui précisément est à conclure. La forme ordinaire de la pétition de principe est celle-ci : l’une des prémisses étant douteuse, l’autre, qu’on lui joint, est formée de termes identiques, ou seulement réciproques, ou dont l’un implique l’autre. La pétition de principe peut avoir lieu dans les trois figures. Elle peut avoir lieu, soit dans la majeure, soit dans la mineure. Lorsque le moyen terme et le mineur sont identiques, le sujet et l’attribut de la mineure sont les mêmes ou sont réciproques ; la pétition de principe a lieu alors dans la majeure, qui, du reste, doit toujours être supposée moins connue que la conclusion ; et, avec cette condition, on y fait encore pétition de principe, quand le mineur n’est qu’une espèce du moyen. Pour que la pétition de principe eût lieu dans la mineure, il faudrait que la mineure fût à la conclusion dans les mêmes rapports que l’était tout à l’heure la majeure, c’est-à-dire, qu’elle fût aussi inconnue que la conclusion ; et que, de plus, le majeur et le moyen fussent identiques ou réciproques, ou que le moyen ne fût qu’une espèce du majeur. Dans la seconde figure, la pétition de principe a lieu lorsque deux mêmes attributs sont attribués à un même sujet ; dans la troisième figure, lorsque les deux termes de la mineure sont identiques ou réciproques, et qu’un seul terme est attribué aux deux. La pétition de principe peut se produire dans les syllogismes affirmatifs comme dans les négatifs. Dans les affirmatifs, elle est toujours affirmative, parce que les deux prémisses le sont elles-mêmes. Dans les syllogismes négatifs, elle est toujours négative, parce qu’elle a toujours lieu dans la prémisse qui est elle-même négative. Ainsi la pétition de principe affirmative ne pourra avoir lieu dans la seconde figure qui n’a point de conclusion affirmative ; mais la pétition négative peut avoir lieu dans les trois figures.

La conclusion fausse, dans les syllogismes par réduction à l’absurde, est mal justifiée, lorsque l’absurdité n’en subsiste pas moins, soit qu’on enlève, soit qu’on garde l’hypothèse. Ce vice des syllogismes par l’absurde est tantôt évident, lorsque l’hypothèse n’a aucun rapport aux termes mêmes de la conclusion ; et tantôt caché, lorsque l’hypothèse est bien d’accord avec la conclusion, sans que cependant ce soit d’elle que la conclusion sorte nécessairement. La conclusion vient alors d’une proposition qui tient à l’hypothèse ; et, pour trouver cette nouvelle proposition, il faut, tantôt descendre des termes supérieurs aux termes inférieurs, et tantôt remonter à l’inverse. Pour descendre des termes supérieurs, il faudra prendre le sujet même de l’hypothèse, et en faire l’attribut de la proposition nouvelle. Pour remonter au contraire des termes inférieurs aux termes supérieurs, il faudra prendre l’attribut de l’hypothèse, et en faire le sujet de la proposition. Pour que la conclusion absurde soit régulière et inattaquable, il faut que l’hypothèse s’accorde avec les termes de la conclusion, c’est-à-dire, que le sujet et l’attribut de l’une et de l’autre soient identiques. Rien n’empêche, du reste, qu’on puisse obtenir une seule et même conclusion absurde par plusieurs hypothèses fausses ; mais alors il y a autant de syllogismes que d’hypothèses.

En général, la fausseté de la conclusion tient toujours à la fausseté, soit de l’une des prémisses, soit des deux prémisses. L’erreur admise dans les propositions descend à la conclusion même qu’elles forment ; et, pour découvrir l’erreur primitive, il faut la chercher dans celle des prémisses, qui est le principe de toute la consécution syllogistique. Dans les syllogismes composés, c’est également l’erreur initiale qui est cause de toutes les erreurs suivantes ; et c’est à elle aussi qu’il faut toujours remonter. Du moment que, dans le syllogisme principal, la conclusion est fausse, c’est que l’une des prémisses du premier syllogisme est fausse aussi ; et la fausseté de cette prémisse tient à la fausseté même de l’une des propositions du prosyllogisme. Et, en remontant toujours ainsi, jusqu’à la fausseté initiale.

Le catasyllogisme a lieu, lorsque, dans une discussion, on accorde par inadvertance une donnée que l’adversaire emploie à réfuter syllogistiquement à l’interlocuteur qui la lui a accordée. Pour éviter le catasyllogisme, il faut ne jamais répéter deux fois un même terme ; car alors il n’y aura pas de moyen terme ; et le syllogisme de la réfutation ne sera pas possible. Si l’on voit la conclusion que l’adversaire prépare, on s’y opposera en ne lui accordant, ni le rapport des termes, ni les propositions applicables à la figure où la conclusion qu’il cherche devrait se trouver. Si, au lieu d’éviter le catasyllogisme de la part de son adversaire, il s’agit de l’obtenir contre lui, il faut alors poser seulement les prémisses des prosyllogismes sans en tirer les conclusions. Si l’on a besoin, pour arriver au but qu’on se propose, de plusieurs termes moyens qui se suivent et se tiennent, il ne faut pas les prendre dans l’ordre régulier ; il faut, au contraire, intervertir cet ordre, afin d’embarrasser les réponses de celui à qui l’on s’adresse. Si, au lieu de plusieurs termes moyens, un seul doit suffire ; il faut alors commencer le syllogisme par ce moyen lui-même ; et aller ensuite, soit au mineur, soit au majeur. Dans la déduction habituelle, on part du majeur pour passer au moyen et arriver au mineur.

La Réfutation consiste à donner à son adversaire des propositions contradictoires à la thèse que l’on soutient soi-même. Quand on attaque, on obtiendra la réfutation, en forçant l’adversaire lui-même à donner des propositions syllogistiques contraires ou opposées à sa thèse. On évitera la réfutation en ne répondant que des propositions qui ne peuvent pas être mises en syllogisme, c’est-à-dire, en évitant toujours de donner des affirmatives et des universelles ; car, sans affirmatif et sans universel, il n’y a pas de syllogisme ; et par conséquent, il n’y a pas de réfutation.

L’erreur peut, en général, tenir à deux causes. D’abord, il est possible que, relativement à une même chose, on ignore et l’on sache tout à la fois quelque chose. Ainsi, il est possible que pour une conclusion qui peut être obtenue par plusieurs termes moyens, on connaisse l’un de ces termes, et qu’on en ignore un autre. On peut savoir en outre, d’une manière générale, quelque chose, sans le savoir d’une manière spéciale ; ou réciproquement. On peut savoir la chose en puissance dans les prémisses, et l’ignorer effectivement dans la conclusion, tant que cette conclusion n’a pas été formulée syllogistiquement. Par exemple, on peut, dans les prémisses, savoir d’une manière universelle que la somme des angles d’un triangle est égale à deux droits, et ignorer par conclusion que telle figure est un triangle. On sait donc en puissance que cette figure a ses trois angles égaux à deux droits ; mais on ne sait pas actuellement que cette figure est triangulaire. En ce sens, la théorie du Ménon est insoutenable : la science humaine tout entière n’est point réminiscence ; l’âme peut bien apporter avec elle la science de l’universel ; mais il est impossible de soutenir qu’elle apporte la science du particulier. Aussi, quand on dit que, d’une même chose, on sait et l’on ignore à la fois quelque chose, on ne veut pas dire qu’on puisse avoir à la fois les deux contraires, l’erreur et la vérité ; on veut dire uniquement que l’erreur seule est en acte et en réalité, tandis que la science demeure en simple puissance. Il est impossible que, sur une même chose, on ait à la fois les deux idées contraires, pas plus qu’il n’est possible de confondre l’essence du bien et l’essence du mal, quoiqu’une même chose, sous divers aspects, puisse sembler tantôt bonne et tantôt mauvaise.

RÉDUCTION DE TOUTES LES FORMES DE RAISONNEMENT AU SYLLOGISME

Tout raisonnement qui conclut est au fond un raisonnement syllogistique ; car c’est le syllogisme seul qui peut communiquer à un raisonnement quelconque la puissance nécessaire de conclusion. Il est possible que la forme soit défectueuse ; mais un examen plus attentif découvrira toujours le syllogisme sous les irrégularités qui le dissimulent. Ces diverses anomalies que le raisonnement peut présenter à l’apparence, tiennent à plusieurs causes ; et elles proviennent toutes du rapport des termes entre eux. Ainsi, dans la première figure, du moment que les extrêmes sont réciproques l’un à l’autre, il faut aussi que le moyen le soit aux deux ; et alors, comme la proposition, sous sa forme directe ou sous sa forme renversée, est toujours également vraie, on peut prendre indifféremment l’une ou l’autre forme, dans les applications syllogistiques. De plus, si quatre termes opposés entre eux, deux à deux, sont tels que le premier soit réciproque au second comme le troisième l’est au quatrième, du moment que le premier et le troisième sont de toute nécessité l’un vrai et l’autre faux, il faut que le second et le quatrième soient dans le même rapport. Si c’est le premier et le second, le troisième et le quatrième qui sont ainsi entre eux, le premier sera réciproque au troisième, comme le second le sera au quatrième. Dans la seconde figure, lorsque le premier terme est au second et au troisième tout entiers exclusivement, du moment que le second est au troisième, il faut que le premier et le second soient réciproques entre eux. Il en résulte qu’avec une majeure réciproque, on peut même dans la seconde figure obtenir une conclusion régulière avec deux prémisses affirmatives. Dans la troisième figure, lorsque le premier et le second terme sont à tout le troisième, si le second et le troisième sont réciproques entre eux, il faudra que le premier soit aussi attribué au second. Alors on pourra, avec une mineure réciproque, obtenir dans la troisième figure une conclusion universelle tirée de prémisses universelles.

Cette dernière règle s’applique directement à l’induction, qui est un syllogisme où le majeur est conclu du moyen par le mineur, tandis que, dans le syllogisme ordinaire, le majeur est conclu du mineur par le moyen. La conclusion n’est ici possible qu’à cette seule condition qu’on prendra pour moyen la collection de tous les cas particuliers contenus sous le mineur. Le syllogisme fournit alors une conclusion universelle dans la troisième figure. L’induction donne donc une proposition immédiate, c’est-à-dire, qui n’a pas besoin de moyen pour être conclue. Le syllogisme, au contraire, ne donne jamais qu’une proposition médiate. En soi et par nature, le syllogisme est plus clair que l’induction, et il lui est supérieur. L’induction est plus claire pour nous, et provient plus des sens que de l’intelligence.

L’exemple est une sorte d’induction. Seulement, au lieu de conclure le majeur du moyen par le mineur, il le conclut par un terme semblable au mineur. L’exemple peut, du reste, employer un ou plusieurs de ces termes semblables. Il faut donc préalablement, pour se servir de l’exemple, savoir que le moyen est au mineur, et le majeur, au terme semblable. On obtient ainsi un prosyllogisme, et un syllogisme. Dans le prosyllogisme, on connaît les deux prémisses ; dans le syllogisme principal, on ne connaît que la mineure : la conclusion du prosyllogisme devient la majeure du syllogisme ; et c’est ainsi qu’on peut obtenir la conclusion principale. L’exemple diffère et du syllogisme et de l’induction. Le syllogisme descend de l’universel au particulier ; l’exemple procède d’un cas particulier plus connu à un cas particulier moins connu, mais renfermé dans le même genre que le premier. L’induction part de tous les cas particuliers pour conclure universellement le majeur du moyen, sans avoir besoin d’un autre syllogisme concluant le majeur du mineur. L’exemple part d’un cas particulier, ou tout au plus de quelques cas particuliers, pour conclure d’abord le majeur du moyen, et ensuite, le majeur du mineur par le moyen. Ainsi, le syllogisme va du tout à la partie ; l’induction va de la partie au tout ; l’exemple va de la partie à la partie.

L’abduction a lieu dans les syllogismes dont la majeure est évidente, mais dont la mineure, toute vraie qu’elle peut être, a cependant encore besoin d’être confirmée. Il faut alors, avant de tirer la conclusion, démontrer cette mineure ; et l’on fait ainsi un pas de plus vers la science que la conclusion doit donner. Pour qu’il y ait quelque avantage à prouver ainsi la mineure, il faut qu’elle soit plus croyable, ou tout au moins, aussi croyable que la conclusion. En second lieu, il vaut mieux prouver la mineure que la conclusion, lorsque cette mineure peut être prouvée par un nombre moindre de termes moyens. Si la mineure est aussi inconnue que la conclusion, ou si la majeure elle-même avait besoin de preuve, ces propositions ne pourraient conduire à la science. Si la mineure était une proposition immédiate, l’abduction serait parfaitement inutile pour elle ; car alors cette mineure serait un principe de démonstration.

L’objection est la proposition, soit contraire, soit contradictoire, que l’on oppose à la proposition de l’adversaire. Dans le syllogisme à conclusion universelle, la proposition est toujours universelle ; mais l’objection peut être, soit universelle, soit particulière ; car l’universel peut être détruit, soit par l’universel, soit par le particulier.

L’objection, étant opposée à la proposition, ne pourra jamais se produire que dans la première et dans la troisième figures, les seules qui renferment des conclusions opposées. Quand l’objection est universelle négative, elle se produit dans la même figure ; quand elle est particulière, elle se forme dans la troisième. En effet, dans le premier cas, le moyen est antécédent du majeur et conséquent du mineur ; et, dans le second, le moyen est antécédent des deux extrêmes. C’est qu’il faut toujours que, dans l’objection, l’attribut soit le même que dans la proposition qu’elle attaque ; or, dans la seconde figure, le majeur est sujet du moyen. L’objection universelle vient se placer entre le sujet et l’attribut de la proposition initiale ; elle prend un terme plus général que le sujet et qui le renferme, mais qui lui-même est renfermé dans l’attribut de la proposition. L’objection particulière prend, au contraire, un terme qui est sujet à la fois, et du sujet, et de l’attribut de la proposition, contre laquelle elle est formée. Ainsi d’abord, c’est la première figure ; ensuite, c’est la troisième. Telle est la véritable objection logique. L’on peut encore faire des objections que l’on tire, soit des contraires, soit des semblables, soit des opinions reçues ; mais ce sont là des formes d’objection qui appartiennent à la rhétorique.

Reste enfin l’enthymème, dernière espèce de raisonnement, qui peut être ramenée au syllogisme, xomme toutes celles qui précèdent, l’enthymème est un syllogisme complet, comme tous les autres, qui se fonde pour conclure sur la vraisemblance ou sur le signe indicateur de la chose qui est conclue. La forme de l’enthymème peut être tout à fait pareille à celle du syllogisme ; mais ordinairement, on n’y exprime qu’une seule des deux propositions. Il faudrait, du reste, se garder de croire que c’est là le caractère spécial de l’enthymème. L’induction, l’exemple, etc. n’ont le plus souvent, comme l’enthymème, qu’une seule des deux propositions exprimée. Le caractère vrai de l’Enthymème, c’est de fonder la nécessité de sa conclusion sur le vraisemblable ou sur le signe. Le signe est toujours ici le moyen ; et par conséquent, il peut recevoir autant de positions que le moyen lui-même, soit dans la première, soit dans la seconde, soit dans la troisième figure. Seulement, dans la première figure, le syllogisme, formé par le signe, est parfaitement régulier ; et la conclusion est universelle. Dans la troisième figure, la conclusion est vraie ; mais elle n’est pas obtenue régulièrement, et elle est toujours particulière. Enfin, l’enthymème de la seconde figure est tout à fait irrégulier, parce que les deux prémisses y sont affirmatives ; et par conséquent la conclusion n’est pas prouvée. — La théorie des signes pourrait être utilement appliquée à l’étude de la nature, en admettant les trois hypothèses suivantes : 1° que les qualités naturelles affectent le corps en même temps qu’elles affectent l’âme ; 2° que chaque qualité se révèle par un signe extérieur unique ; 3° que l’on peut connaître dans les êtres animés, et la qualité spéciale à chaque espèce, et le signe de cette qualité. Ceci admis, du moment qu’un signe apparaîtra dans un être, il révélera en lui la qualité spéciale qui revêt ce signe. Par exemple, si les fortes extrémités du lion sont un signe de son courage, tous les animaux qui auront de fortes extrémités seront courageux. Nulle difficulté pour les genres qui n’ont qu’une seule qualité et qu’un seul signe. Quand il y a plusieurs qualités et plusieurs signes dans le genre d’êtres qu’on étudie, il faut donc observer d’autres genres où l’une quelconque de ces qualités sera seule, et accompagnée, par conséquent, d’un seul signe. — Cette espèce de syllogisme, que l’on pourrait appeler syllogisme physiognomonique, se construit dans la première figure. La majeure est alors une proposition réciproque, c’est-à-dire que le signe peut être pris pour la qualité, comme la qualité pour le signe ; le signe est d’ailleurs plus étendu que le mineur. Par exemple, tous les animaux qui ont de fortes extrémités sont courageux : or, le lion a de fortes extrémités ; donc le lion est courageux.

RÉSUMÉ GÉNÉRAL

On a donc étudié, dans les Premiers Analytiques, le syllogisme sous toutes ses faces : 1° dans sa formation ; 2° dans son élément essentiel, le moyen : 3° dans ses éléments dégagés de la confusion des raisonnements ordinaires ; 4° dans ses propriétés ; 5° dans ses vices ; 6° dans ses rapports avec les autres formes de raisonnement, au fond desquelles il est toujours caché, et qui, sans lui, n’auraient pas la puissance de conclure.

Le Syllogisme ainsi connu, il faut passer à la Démonstration.

CHAPITRE PREMIER

Sujet et but des Analytiques. — Définitions et espèces, de la Proposition, du Terme, du Syllogisme. — Définitions de quelques autres expressions importantes.

La division de ce livre en trois sections, admise par tous les commentateurs, est indiquée plus bas par Aristote lui-même, ch. 32, § 1, et liv. 2, ch. 1, § 1.

§ 1[1]. D’abord, nous dirons le sujet et le but de cette étude : le sujet, c’est la démonstration ; le but, c’est la science de la démonstration. § 2[2]. Puis, nous définirons les mots suivants : proposition, terme, syllogisme ; et nous montrerons ce que c’est qu’un syllogisme complet et un syllogisme incomplet. § 3[3]. Et à la suite, nous expliquerons ce qu’il faut entendre quand nous disons que telle chose est ou n’est pas dans la totalité de telle autre chose, et qu’elle est attribuée à toute une autre ou qu’elle ne lui est aucunement attribuée.

§ 4[4]. Ainsi, en premier lieu, la Proposition est une énonciation qui affirme ou qui nie une chose d’une autre chose. § 5[5]. Elle est, ou universelle, ou particulière, ou indéterminée. Je l’appelle universelle quand l’attribut est à toute la chose ou n’est à aucune partie de la chose ; particulière, quand l’attribut est affirmé ou nié d’une partie de la chose, ou bien qu’il n’appartient pas à toute la chose ; indéterminée, quand l’attribut est affirmé ou nié du sujet, sans indication d’universalité ni de particularité ; telles sont ces deux propositions : La notion des contraires est une seule et même notion : Le plaisir n’est pas un bien. § 6[6]. Entre la proposition démonstrative et la proposition dialectique, il y a cette différence que la proposition démonstrative pose l’une des deux parties de la contradiction ; car, pour démontrer, on ne fait pas une question, mais l’on pose un principe ; au contraire, la proposition dialectique comprend dans une question la contradiction tout entière. Au reste cette différence ne fait rien à la formation du syllogisme de l’une et de l’autre proposition. En effet, qu’on démontre ou qu’on interroge, on fait toujours le syllogisme en posant qu’une chose est ou n’est pas à une autre. Ainsi donc, d’une manière toute générale, la proposition est syllogistique quand elle affirme ou qu’elle nie une chose d’une autre chose, sous l’une des formes qui viennent d’être indiquées. Elle est démonstrative, quand elle est vraie, et qu’elle dérive des conditions primitivement posées. Elle est dialectique, lorsque, sous forme de question, elle comprend les deux parties de la contradiction, ou que, sous forme de syllogisme, elle admet l’apparent et le probable, ainsi qu’il a été dit dans les Topiques. Les traités suivants feront comprendre exactement la nature de la proposition et ses différences, selon qu’elle est syllogistique, démonstrative ou dialectique ; pour le moment, ce que nous venons d’en dire doit être suffisant.

§ 7[7]. J’appelle Terme l’élément de la proposition, c’est-à-dire, l’attribut et le sujet auquel il est attribué, soit qu’on y joigne, soit qu’on en sépare l’idée d’être ou de n’être pas.

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