Le Procès de Jeanne d'Arc (page 2)

Tribunal de Rouen · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Procès de Jeanne d’Arc · 5 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Jeanne. — Cette voix vient de par de Dieu. Et je crois que je ne vous dis pas pleinement ce que je sais. J’ai une plus grande peur de faillir, en disant chose qui déplaise à ces voix, que je n’en ai de vous répondre. Et quant à cette question, je vous prie de me donner un délai.

L’Évêque. — Croyez-vous qu’il déplaise à Dieu qu’on dise vérité ?

Jeanne. — Les voix m’ont dit de dire certaines choses au Roi et non à vous. Cette nuit même, la voix m’a dit moult de choses pour le bien de mon Roi, que je voudrais qu’il sût dès maintenant, dussé-je ne pas boire de vin jusqu’à Pâques. Car il en serait plus aise à dîner.

Jean Beaupère. — Ne pouvez-vous tant faire auprès de cette voix qu’elle veuille obéir et porter cette nouvelle à votre Roi ?

Jeanne. — Je ne sais si la voix voudrait obéir, fors si c’était la volonté de Dieu et si Dieu y consentait. Mais s’il plaisait à Dieu, il pourrait bien faire révéler à mon Roi. Et de cela, je serais bien contente.

Jean Beaupère. — Pourquoi cette voix ne parle-t-elle pas avec votre Roi comme elle faisait quand vous étiez en sa présence ?

Jeanne. — Je ne sais si c’est la volonté de Dieu. N’était la grâce de Dieu, je ne saurais rien faire.

Jean Beaupère. — Votre conseil vous a-t-il révélé si vous échapperiez des prisons ?

Jeanne. — Cela, ai-je à vous le dire ?

Jean Beaupère. — Cette nuit, la voix vous a-t-elle donné conseil et avis sur ce que vous deviez répondre ?

Jeanne. — Si elle me l’a révélé, je n’ai pas bien compris.

Jean Beaupère. — En ces deux derniers jours où vous avez entendu les voix, est-il venu quelque clarté ?

Jeanne. — Au nom de la voix vient la clarté.

Jean Beaupère. — Avec les voix, voyez-vous quelque chose autre ?

Jeanne. — Je ne vous dis pas tout, car je n’en ai congé, et aussi mon serment ne touche pas à cela. La voix est bonne, et digne, et de cela je ne suis pas tenue de vous répondre. Au surplus, donnez-moi par écrit les points sur lesquels je ne réponds pas maintenant.

Jean Beaupère. — Cette voix à laquelle vous demandez conseil, a-t-elle la vue et les yeux ?

Jeanne. — Vous n’aurez pas encore cela. Le dict des petits enfants est qu’on pend bien aucunes fois les gens pour dire la vérité.

Jean Beaupère. — Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu ?

Jeanne. — Si je n’y suis, Dieu m’y mette ; et si j’y suis, Dieu m’y tienne. Je serais la plus dolente du monde si je savais n’être pas en la grâce de Dieu. Et, si j’étais en péché, je crois que la voix ne viendrait pas à moi. Et je voudrais que chacun l’entendît aussi bien comme moi.

Jean Beaupère. — Quel âge aviez-vous quand vous l’entendîtes pour la première fois ?

Jeanne. — Je tiens que j’étais en l’âge de treize ans quand la voix me vint la première fois.

Jean Beaupère. — En votre jeunesse, alliez-vous vous ébattre avec les autres jouvencelles aux champs ?

Jeanne. — J’y ai bien été quelques fois, mais ne sais en quel âge.

Jean Beaupère. — Ceux de Domrémy tenaient-ils le parti des Bourguignons ou le parti adverse ?

Jeanne. — Je ne connaissais qu’un Bourguignon, et j’eusse bien voulu qu’il eût la tête coupée, voire s’il eût plu à Dieu !

Jean Beaupère. — Au village de Maxey, étaient-ils Bourguignons ou adversaires des Bourguignons ?

Jeanne. — Ils étaient Bourguignons.

Jean Beaupère. — La voix vous a-t-elle dit en votre jeunesse de haïr les Bourguignons ?

Jeanne. — Depuis que je compris que les voix étaient pour le Roi de France, je n’ai point aimé les Bourguignons. Les Bourguignons auront la guerre s’ils ne font ce qu’ils doivent. Et je le sais par la voix.

Jean Beaupère. — En votre jeune âge, avez-vous eu révélation par la voix que les Anglais devaient venir en France ?

Jeanne. — Jà les Anglais étaient en France, quand les voix commencèrent à me venir.

Jean Beaupère. — Oncques fûtes-vous avec les petits enfants qui se combattaient pour le parti que vous tenez ?

Jeanne. — Non, je n’en ai mémoire. Mais j’ai bien vu qu’aucuns de ceux de la ville de Domrémy s’étaient combattus contre ceux de Maxey, et en revenaient quelques fois bien blessés et saignants.

Jean Beaupère. — En votre jeune âge, aviezvous grande intention de persécuter les Bourguignons ?

Jeanne. — J’avais grande volonté et grand désir que le Roi eût son royaume.

Jean Beaupère. — Eussiez-vous bien voulu être homme quand vous sûtes que vous deviez venir en France ?

Jeanne. — Ailleurs j’ai répondu à cela.

Jean Beaupère. — Meniez-vous point les bêtes aux champs ?

Jeanne. — Ailleurs j’ai répondu à cela. Depuis que j’ai été grande et que j’ai eu entendement, je n’avais pas coutume de garder les bêtes, mais j’aidais bien à les conduire aux prés, en un château nommé l’Ile, par crainte des gens d’armes. Mais je n’ai pas mémoire si, dans mon jeune âge, je les gardais ou non.

Jean Beaupère. — Avez-vous gardé mémoire de certain arbre existant près de votre village ?

Jeanne. — Assez proche de Domrémy, il y a certain arbre qui s’appelle l’Arbre des Dames, et d’autres l’appellent l’Arbre des Fées. Auprès il y a une fontaine. Et j’ai ouï dire que les gens malades de fièvre boivent de cette fontaine ; et vont quérir de son eau pour recouvrer la santé. Et cela, je l’ai vu moi-même : mais ne sais s’ils en guérissent ou non. J’ai oui dire que les malades, quand ils se peuvent lever, vont à l’arbre pour s’ébattre. C’est un grand arbre, appelé Fau, d’où vient le beau mai. Il appartenait, à ce qu’on dit, à monseigneur Pierre de Bourlemont, chevalier. Parfois j’allais m’ébattre avec les autres filles, et faisais à cet arbre chapeaux de fleurs pour l’image de Notre Dame de Domrémy. Plusieurs fois j’ai ouï dire des anciens, non pas de mon lignage, que les Dames Fées y conversaient. Et j’ai oui dire à une femme, nommée Jeanne, femme du maire Aubery, de mon pays, laquelle était ma marraine, qu’elle avait vu les Dames Fées. Mais moi qui parle, ne sais si cela est vrai ou non. Je n’ai jamais vu fée à l’arbre, que je sache.

Jean Beaupère. — En avez-vous vu ailleurs ?

Jeanne. — Je ne sais. J’ai vu mettre aux branches de l’arbre des chapeaux de fleurs par les jouvencelles, et moi-même en ai mis quelquefois avec les autres filles. Et parfois nous les emportions, et parfois nous les laissions. Depuis que je sus que je devais venir en France, je fis peu de jeux ou ébattements et le moins que je pus. Et je ne sais point si, depuis que j’eus entendement, j’ai dansé près de l’arbre. Parfois j’y peux bien avoir dansé avec les enfants ; mais j’y ai plus chanté que dansé.

Jean Beaupère. — Avez-vous souvenir d’un bois qu’on nomme le Bois-Chesnu ?

Jeanne. — Il y a un bois que l’on appelle le Bois-Chesnu, qu’on voit de l’huis de mon père, et il n’y a pas la distance d’une demi-lieue. Je ne sais, et je n’ai oncques ouï dire, si les Dames Fées y conversaient. Mais j’ai ouï dire à mon frère qu’on disait au pays que j’avais pris mon fait à l’Arbre de mesdames les Fées. Mais ce n’était point, et je lui ait dit le contraire. Quand je vins devant mon Roi, aucuns demandaient si, en mon pays, il n’y avait point de bois qu’on appelât le Bois-Chesnu. Car il y avait prophéties qui disaient que de devers le Bois-Chesnu devait venir une Pucelle qui ferait merveilles. Mais en cela je n’ai point ajouté foi.

Jean Beaupère. — Voulez-vous avoir habit de femme ?

Jeanne. — Baillez-m’en un, je le prendrai et m’en irai. Autrement, je ne le prendrai pas, et suis contente de celui-ci, puisqu’il plaît à Dieu que je le porte.

L’Évêque. — Cela dit, nous faisons arrêter tout interrogatoire pour ce jour.

IV

Le mardi 27 février, dans la même salle.

L’Évêque. — Nous requérons Jeanne de prêter serment de dire vérité sur ce qui touche le procès.

Jeanne. — Volontiers je jurerais de dire vérité sur ce qui touche le procès, mais non pas sur tout ce que je sais.

L’Évêque. — Nous vous requérons de jurer de répondre vérité sur tout ce qui vous sera demandé.

Jeanne. — Volontiers je jurerais de dire vérité sur ce qui touche le procès, mais non pas sur tout ce que je sais. Vous devez être contents : j’ai assez juré.

L’Évêque. — Que maître Jean Beaupère interroge Jeanne.

Jean Beaupère. — Comment vous êtes-vous portée depuis samedi dernier ?

Jeanne. — Vous voyez bien comme je me suis portée. Je me suis portée le mieux que j’ai pu.

Jean Beaupère. — Jeûniez-vous tous les jours de ce carême ?

Jeanne. — Cela est-il de votre procès ?

Jean Beaupère. — Oui, cela sert au procès.

Jeanne. — Oui, vraiment, j’ai toujours jeûné durant ce carême.

Jean Beaupère. — Depuis samedi, avez-vous ouï la voix qui vient à vous ?

Jeanne. — Oui, vraiment, je l’ai ouïe beaucoup de fois.

Jean Beaupère. — Ce samedi, l’avez-vous ouïe en cette salle où on vous interrogeait ?

Jeanne. — Ce n’est point de votre procès.

Jean Beaupère. — Cela sert au procès.

Jeanne. — Oui, vraiment, je l’ai ouïe.

Jean Beaupère. — Que vous a dit la voix samedi ?

Jeanne. — Je ne la comprenais pas bien, et ne comprenais chose que je vous puisse répéter jusqu’au retour en ma chambre.

Jean Beaupère. — Que vous a dit la voix quand vous fûtes retournée en votre chambre ?

Jeanne. — Elle m’a dit que je vous répondisse hardiment. Je lui ai demandé conseil sur les questions que vous me poseriez. Ce que j’aurai congé de Notre-Seigneur de révéler, je le dirai volontiers. Mais de ce qui touche les révélations touchant le roi de France, je ne le dirai pas sans congé de ma voix.

Jean Beaupère. — La voix vous a-t-elle défendu de dire tout ?

Jeanne. — Je ne l’ai pas bien comprise.

Jean Beaupère. — Que vous a dit la voix en dernier lieu ?

Jeanne. — Je lui ai demandé conseil sur aucunes choses qu’on m’avait demandées.

Jean Beaupère. — Vous a-t-elle donné conseil sur ces choses ?

Jeanne. — Sur aucuns points, j’ai eu conseil ; et sur aucuns on pourra me demander réponse, sur quoi je ne répondrai pas sans congé. Et si je répondais sans congé par aventure, je n’aurais pas les voix « en garant ». Quand j’aurai congé de Notre-Seigneur, je ne craindrai pas de parler, car j’aurai un bon garant.

Jean Beaupère. — Était-ce voix d’ange qui vous parlait, voix de saint, de sainte, ou de Dieu sans intermédiaire ?

Jeanne. — C’est la voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Et leurs figures sont couronnées de belles couronnes moult richement et moult précieusement. Et sur cela j’ai congé de Notre-Seigneur. Si sur cela vous avez un doute, envoyez à Poitiers où autrefois j’ai été interrogée.

Jean Beaupère. — Comment savez-vous que ce sont ces deux Saintes ? Les connaissez-vous l’une d’avec l’autre ?

Jeanne. — Je sais bien que ce sont elles, et je les connais bien l’une de l’autre.

Jean Beaupère. — Comment les connaissez-vous l’une de l’autre ?

Jeanne. — Je les connais par le salut qu’elles me font. Il y a sept ans passés qu’elles m’ont prise pour me gouverner. Je les connais parce qu’elles se nomment à moi.

Jean Beaupère. — Les deux Saintes sont-elles vêtues d’un même drap ?

Jeanne. — Je ne vous en dirai maintenant autre chose. Je n’ai pas congé de vous le révéler. Et si vous ne me croyez, allez à Poitiers ! D’ailleurs il y a des révélations qui vont au roi de France et non pas à ceux qui m’interrogent.

Jean Beaupère. — Les Saintes sont-elles du même âge ?

Jeanne. — Je n’ai pas congé de vous le dire.

Jean Beaupère. — Parlent-elles ensemble ou l’une après l’autre ?

Jeanne. — Je n’ai pas congé de vous le dire, et toutefois j’ai tous les jours conseil de toutes deux.

Jean Beaupère. — Laquelle des deux apparut la première ?

Jeanne. — Je ne les ai pas connues si tôt. Je l’ai bien su aucunes fois, mais je l’ai oublié. Si j’en ai congé, je vous le dirai volontiers. Cela est mis en un registre à Poitiers. J’ai eu aussi confort de saint Michel.

Jean Beaupère. — Laquelle desdites apparitions vous vint la première ?

Jeanne. — Ce fut saint Michel.

Jean Beaupère. — Y a-t-il beaucoup de temps passé depuis que vous eûtes pour la première fois la voix de saint Michel ?

Jeanne. — Je ne vous nomme point la voix de saint Michel, mais vous parle du grand confort.

Jean Beaupère. — Quelle fut la première voix qui vint à vous, quand vous étiez en l’âge de treize ans ou environ ?

Jeanne. — Ce fut saint Michel que je vis devant mes yeux, et il n’était pas seul, mais était bien accompagné d’anges du ciel. Je ne vins en France que du commandement de Dieu.

Jean Beaupère. — Avez-vous vu saint Michel et les anges corporellement et réellement ?

Jeanne. — Je les vis de mes yeux corporels, aussi bien que je vous vois. Et quans ils se partaient de moi, je pleurais ; et j’eusse bien voulu qu’ils m’emportassent avec eux.

Jean Beaupère. — En quelle figure était saint Michel ?

Jeanne. — Il n’y a pas encore de réponse pour vous là-dessus, et je n’ai point encore congé de le dire.

Jean Beaupère. — La première fois, que vous dit saint-Michel ?

Jeanne. — Vous n’en aurez encore aujourd’hui réponse. Mes voix m’ont dit de vous répondre hardiment. J’ai bien dit à mon Roi une fois tout ce qui m’avait été révélé, car cela le concernait. Mais je n’ai point congé de vous révéler encore ce que saint Michel m’a dit. Je voudrais bien que vous qui m’interrogez vous eussiez copie de ce livre qui est à Poitiers, pourvu qu’il plaise à Dieu.

Jean Beaupère. — Les voix vous ont-elles dit de ne point dire vos révélations sans leur congé ?

Jeanne. — Encore ne vous en réponds point ; et sur ce dont j’aurai congé, je répondrai volontiers. Si les voix me l’ont interdit, je ne l’ai pas bien compris.

Jean Beaupère. — Quel signe donnez-vous que vous ayez cette révélation de par Dieu, et que ce soient saintes Catherine et Marguerite qui vous parlent ?

Jeanne. — Je vous l’ai assez dit que ce sont saintes Catherine et Marguerite ; et croyez-moi si vous voulez !

Jean Beaupère. — Vous est-il défendu de le dire ?

Jeanne. — Je n’ai pas encore bien compris si cela m’est défendu ou non.

Jean Beaupère. — Comment savez-vous faire la distinction que sur aucuns points vous répondrez et sur aucuns autres non ?

Jeanne. — Sur aucuns points j’ai demandé congé de répondre, et sur aucuns je l’ai. J’aimerais mieux être tirée à quatre chevaux qu’être venue en France sans congé de Dieu.

Jean Beaupère. — Dieu vous a-t-il prescrit de prendre habit d’homme ?

Jeanne. — L’habit, c’est peu, la moindre chose. Mais n’ai pris cet habit d’homme par le conseil d’homme au monde. Je n’ai pris cet habit et n’ai rien fait, fors par commandement de Dieu et de ses anges.

Jean Beaupère. — Vous semble-t-il que ce commandement fait à vous de prendre habit d’homme soit licite ?

Jeanne. — Tout ce que j’ai fait, est par le commandement du Seigneur. Et s’il me prescrivait d’en prendre un autre, je le prendrais, puisque ce serait par le commandement de Dieu.

Jean Beaupère. — L’avez-vous fait par ordre de Robert de Baudricourt ?

Jeanne. — Non.

Jean Beaupère. — Croyez-vous avoir bien fait en prenant habit d’homme ?

Jeanne. — Tout ce que j’ai fait par commandement du Seigneur, je crois l’avoir bien fait, et j’en attends bon garant et bon secours.

Jean Beaupère. — Mais dans ce cas particulier, en prenant habit d’homme, croyez-vous avoir bien fait ?

Jeanne. — Rien au monde de ce que j’ai fait dans mes actions ne l’a été fors par commandement de Dieu.

Jean Beaupère. — Quand vous avez vu la voix qui venait à vous, y avait-il de la lumière ?

Jeanne. — Il y avait moult de lumière de toute part, et cela est convenable. Toute lumière ne vient pas que pour vous.

Jean Beaupère. — Y avait-il un ange sur la tête de votre Roi quand vous le vites pour la première fois ?

Jeanne. — Par la Bienheureuse Marie ! s’il y était, je ne sais, et je ne l’ai point vu.

Jean Beaupère. — Il y avait donc de la lumière ?

Jeanne. — Il y avait plus de trois cents chevaliers, et cinquante torches, sans compter la lumière spirituelle. Et rarement j’ai eu révélations sans qu’il y ait lumière.

Jean Beaupère. — De quelle façon votre Roi a-t-il ajouté foi à vos dires.

Jeanne. — Il avait de bons intersignes, et par les clercs.

Jean Beaupère. — Quelles révélations eut votre Roi ?

Jeanne. — Vous ne les aurez pas encore de moi de cette année. Pendant trois semaines, je fus interrogée par les clercs, à Chinon et à Poitiers. Mon Roi eut un signe de mes faits, avant de vouloir croire en moi. Et les clercs de mon parti furent de cette opinion qu’il n’y avait rien que de bien en mon fait.

Jean Beaupère. — Avez-vous été à Sainte-Catherine-de-Fierbois ?

Jeanne. — Oui. Et là j’ouïs trois messes en un jour. Ensuite j’allai à la ville de Chinon. J’envoyai une lettre à mon Roi disant que j’envoyais pour savoir si j’entrerais dans la ville où était le dit Roi ; que j’avais bien fait cent cinquante lieues pour venir vers lui, à son secours, et que je savais moult de choses bonnes pour lui. Et il me semble qu’en cette lettre il y avait contenu que je reconnaîtrais bien mon Roi entre tous les autres.

Jean Beaupère. — Aviez-vous une épée ?

Jeanne. — J’avais une épée que j’avais prise à Vaucouleurs.

Jean Beaupère. — N’aviez-vous pas une autre épée ?

Jeanne. — Étant à Tours ou à Chinon, j’envoyai chercher une épée étant dans l’église de Sainte-Catherine-de-Fierbois, derrière l’autel. Et aussitôt après elle fut trouvée, toute rouillée.

Jean Beaupère. — Comment saviez-vous que cette épée était là ?

Jeanne. — Cette épée était dans la terre, rouillée, et il y avait dessus cinq croix. Je sus qu’elle était là par mes voix, et oncques n’avait vu l’homme qui alla quérir ladite épée. J’écrivis aux gens d’église de ce lieu qu’il leur plaise me donner cette épée. Et ils me l’envoyèrent. Elle n’était que peu en terre derrière l’autel, comme il me semble. Toutefois, ne sais au juste si elle était devant l’autel, ou derrière. Mais je crois que j’ai écrit alors que ladite épée était derrière l’autel. Sitôt que l’épée fut découverte, les gens d’église du lieu la frottèrent, et aussitôt tomba la rouille sans effort. Ce fut un marchand d’armes de Tours qui alla la quérir. Les gens d’église du lieu me donnèrent un fourreau, et ceux de Tours aussi, avec eux, firent faire deux fourreaux, un de velours vermeil et l’autre de drap d’or. Quant à moi j’en ai fait faire un autre de cuir bien fort. Lorsque je fus prise, je n’avais pas cette épée. Toutefois, je l’ai continuellement portée, depuis que je l’eus, jusqu’à mon départ de Saint-Denis, après l’assaut de Paris.

Jean Beaupère. — Quelle bénédiction fîtes-vous, ou fîtes-vous faire sur cette épée ?

Jeanne. — Jamais n’y fis ni fis faire bénédiction quelconque, ni ne l’aurais su faire. J’aimais bien cette épée, car on l’avait trouvée dans l’église de la bienheureuse Catherine, que j’aimais bien.

Jean Beaupère. — Avez-vous été en la ville de Coulanges-la-Vineuse ?

Jeanne. — Je ne sais.

Jean Beaupère. — Avez-vous posé aucunes fois votre épée sur l’autel, pour que, la posant ainsi, elle fût mieux fortunée ?

Jeanne. — Non, que je sache.

Jean Beaupère. — Oncques n’avez-vous fait oraison pour que votre épée fût mieux fortunée ?

Jeanne. — Il est bon à savoir que j’eusse voulu que mon harnois fût bien fortuné.

Jean Beaupère. — Aviez-vous votre épée quand vous fûtes prise ?

Jeanne. — Non, j’avais certaine épée qui avait été prise sur un Bourguignon.

Jean Beaupère. — Où resta cette épée, et en quelle ville ?

Jeanne. — J’offris une épée et des armes à Saint-Denis, mais ce n’était pas cette épée. J’avais cette épée à Lagny ; et depuis Lagny jusqu’à Compiègne j’ai porté l’épée du Bourguignon, qui était bonne épée de guerre, et bonne à donner de bonnes buffes et de bons torchons. Quant à dire où j’ai perdu l’autre, cela ne touche pas au procès, et je n’en répondrai pas pour l’instant. Mes frères ont mes biens, mes chevaux, mon épée, à ce que je crois, et autres choses valant plus de douze mille écus.

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