Le Procès de Jeanne d'Arc

Tribunal de Rouen · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Procès de Jeanne d’Arc · 5 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

PREMIÈRE PARTIE

LES SÉANCES PUBLIQUES

I

Le mercredi 21 février 1431, l’évêque de Beauvais se rendit à la chapelle royale du château de Rouen. Il ouvrit la séance, assisté de quarante-trois assesseurs.

Lorsque l’accusée fut entrée, l’évêque exposa comment elle avait été prise sur le territoire du diocèse et comment de nombreux actes accomplis par elle blessaient la foi orthodoxe. Selon la règle, il commença à l’exhorter à dire la vérité.

Jeanne. — Je ne sais sur quoi vous me voulez interroger. Par aventure me pourriez-vous demander telles choses que je ne vous dirais point.

L’Évêque. — Vous jurez de dire vérité sur ce qui vous sera demandé concernant la matière de foi et que vous saurez.

Jeanne. — De mon père, de ma mère et des choses que j’ai faites depuis que j’ai pris le chemin de France, volontiers je jurerai. Mais des révélations à moi faites de par Dieu, je ne les ai dites ni révélées à personne, fors au seul Charles, mon Roi. Et je ne les révélerais même si on devait me couper la tête. Car j’ai eu cet ordre par vision, j’entends par mon conseil secret, de ne rien révéler à personne. Et, avant huit jours, je saurai bien si je dois les révéler.

L’Évêque. — Derechef, nous, évêque, vous admonestons et vous requérons de vouloir prêter serment de dire la vérité dans ce qui touche notre foi.

Jeanne, à genoux et les deux mains posées sur le missel. — Je jure de dire vérité sur les choses qui me seront demandées et que je saurai, concernant la matière de foi.

L’Évêque. — Quels sont votre nom et votre surnom ?

Jeanne. — En mon pays, on m’appelait Jeannette et, après que je fus venue en France, on m’appela Jeanne. Du surnom, je ne sais rien.

L’Évêque. — Quel est votre lieu d’origine ?

Jeanne. — Je suis née au village de Domrémy, qui fait un avec le village de Greux. C’est au lieu dit Greux qu’est la principale église.

L’Évêque. — Quels étaient les noms de vos père et mère ?

Jeanne. — Mon père s’appelait Jacques d’Arc. Ma mère, Isabeau.

L’Évêque. — Où fûtes-vous baptisée ?

Jeanne. — En l’église de Domrémy.

L’Évêque. — Quels furent vos parrains et marraines ?

Jeanne. — Une de mes marraines s’appelait Agnès, l’autre Jeanne, l’autre Sibille. Un de mes parrains s’appelait Jean Lingué, l’autre Jean Barrey. J’eus plusieurs autres marraines, comme j’ai oui dire à ma mère.

L’Évêque. — Quel prêtre vous a baptisée ?

Jeanne. — Maître Jean Minet, à ce que je crois.

L’Évêque. — Vit-il encore ?

Jeanne. — Oui, à ce que je crois.

L’Évêque. — Quel âge avez-vous ?

Jeanne. — Comme il me semble, à peu près dix-neuf ans.

L’Évêque. — Qui vous a appris votre croyance ?

Jeanne. — J’ai appris de ma mère Pater Noster, Ave Maria, Credo. Je n’ai pas appris d’autre personne ma croyance, sinon de ma mère,

L’Évêque. — Dites Pater Noster.

Jeanne. — Entendez-moi en confession, et je vous le dirai volontiers.

L’Évêque. — Volontiers nous vous baillerons un ou deux notables hommes de la langue de France, devant lesquels vous direz Pater Noster.

Jeanne. — Je ne leur dirai pas, s’ils ne m’entendent en confession.

L’Évêque. — Cela entendu, nous, évêque, interdisons à Jeanne de sortir des prisons à elle assignées, dans le château de Rouen, sans notre congé, sous peine d’être convaincue du crime d’hérésie.

Jeanne. — Je n’accepte point cette défense. Si je m’échappais, nul ne me pourrait reprendre pour avoir faussé ou violé ma foi, puisque je n’ai baillé ma foi à personne. De plus, j’ai à me plaindre d’être détenue avec chaînes et entraves de fer.

L’Évêque. — Ailleurs et par plusieurs fois, vous avez tenté de vous échapper des prisons. C’est à cette fin qu’on vous gardât plus sûrement et plus fidèlement que l’ordre a été donné de vous entraver de chaînes de fer.

Jeanne. — C’est vrai qu’ailleurs j’ai voulu, et je voudrais encore m’échapper, comme il est licite à quiconque est incarcéré ou prisonnier.

II

Le jeudi 22 février, dans la salle de parement.

L’Évêque. — Nous vous requérons et admonestons, sous les peines du droit, de faire le serment que vous avez prêté hier, et de jurer, simplement et absolument, de dire vérité sur tout ce qui vous sera demandé en la matière pour laquelle vous êtes ici déférée et diffamée.

Jeanne. — J’ai fait serment hier, et il doit suffire.

L’Évêque. — Nous vous requérons de jurer. Car nul, même prince, requis en matière de foi, ne peut refuser de prêter serment.

Jeanne. — Je l’ai fait hier, votre serment. Il vous doit bien suffire. Vous me chargez trop.

L’Évêque. — Jurez de dire vérité sur ce qui touche la foi.

Jeanne. — Je jure de dire vérité sur ce qui touche la foi.

L’Évêque. — Que maître Jean Beaupère, insigne professeur de sacrée théologie, interroge Jeanne.

Jean Beaupère. — Tout d’abord, je vous exhorte à dire vérité sur ce qu’on demandera, comme vous l’avez juré.

Jeanne. — Vous me pourriez bien demander telle chose sur laquelle je répondrais vérité, et sur une autre je ne la répondrais pas. Si vous étiez bien informés de moi, vous devriez vouloir que je fusse hors de vos mains. Je n’ai rien fait fors par révélation.

Jean Beaupère. — Quel était votre âge quand vous avez quitté la maison de votre père ?

Jeanne. — De mon âge je ne saurais déposer.

Jean Beaupère. — Dans votre jeunesse avez-vous appris quelque métier ?

Jeanne. — Oui, à coudre panneaux de lin, et à filer, et je ne crains femme de Rouen pour filer et coudre.

Jean Beaupère. — N’avez-vous pas quitté une fois la maison de votre père ?

Jeanne. — Par crainte des Bourguignons, j’ai quitté la maison de mon père, et suis allée dans la ville de Neufchâteau, en Lorraine, chez une certaine femme, surnommée la Rousse, où j’ai demeuré environ quinze jours.

Jean Beaupère. — Que faisiez-vous quand vous étiez dans la maison de votre père ?

Jeanne. — Quand j’étais dans la maison de mon père, je vaquais aux besognes familières de la maison, et je n’allais pas aux champs avec les brebis et autres bêtes.

Jean Beaupère. — Confessiez-vous vos péchés chaque année ?

Jeanne. — Oui, et à mon propre curé. Et quand le curé était empêché, je me confessais à un autre prêtre, avec le congé dudit curé. Quelquefois aussi, deux ou trois fois, à ce que je crois, je me suis confessée à des religieux mendiants. Et c’était dans ladite ville de Neufchâteau. Et je recevais le sacrement d’Eucharistie à la fête de Pâques.

Un assesseur. — Receviez-vous le sacrement d’Eucharistie aux fêtes autres que Pâques ?

Jeanne. — Passez outre.

Jean Beaupère. — Quand avez-vous commencé à ouïr ce que vous nommez vos Voix ?

Jeanne. — Quand j’eus l’âge de treize ans, j’eus une voix de Dieu pour m’aider à me gouverner. Et la première fois, j’eus grand’peur. Et vint cette voix environ l’heure de midi, au temps de l’été, dans le jardin de mon père. Je n’avais pas jeûné la veille. J’ouïs la voix du côté droit vers l’église, et rarement je l’ouïs sans clarté. En vérité il y a clarté du côté où la voix est ouïe, il y a là communément une grande clarté. Quand je vins en France, souvent j’entendais cette voix.

Jean Beaupère. — Comment voyez-vous la clarté que vous dites quand cette clarté est sur le côté ?

Jeanne, sans répondre. — Si j’étais dans un bois, j’entendrais bien la voix venant à moi.

Jean Beaupère. — Comment était cette voix ?

Jeanne. — Il me semblait que c’était une digne voix, et je crois que cette voix était envoyée de par de Dieu. Lorsque j’eus ouï par trois fois cette voix, je connus que c’était la voix d’un ange. Cette voix m’a toujours bien gardée, et je comprenais bien cette voix.

Jean Beaupère. — Quel enseignement vous donnait cette voix pour le salut de votre âme ?

Jeanne. — Elle m’enseigna à me bien conduire, à fréquenter l’église. Elle me dit qu’il était nécessaire que je vinsse en France.

Un assesseur. — Sous quelle forme cette voix vous est-elle apparue ?

Jeanne. — Vous n’aurez pas cela de moi, cette fois. Cette voix me disait, deux ou trois fois la semaine, qu’il fallait que je partisse et que je vinsse en France, et que mon père ne sût rien de mon départ. La voix me disait de venir en France, et je ne pouvais plus durer où j’étais. Cette voix me disait encore que je lèverais le siège mis devant la cité d’Orléans. Elle me dit en outre d’aller à Robert de Baudricourt, dans la ville de Vaucouleurs, et qu’il me baillerait des gens pour aller avec moi. Et alors je répondis que j’étais une pauvre fille qui ne savait monter à cheval ni mener la guerre. J’allai chez un mien oncle, et lui dis que je voulais demeurer quelque menu temps chez lui. Et j’y demeurai environ huit jours. Et je dis alors à mon oncle qu’il fallait que j’allasse en ladite ville de Vaucouleurs. Et mon oncle lui-même m’y mena. Quand je fus venue en ladite ville de Vaucouleurs, je reconnus Robert de Baudricourt encore que je ne l’eusse jamais vu auparavant. Je reconnus par cette voix ledit Robert, car la voix m’avait dit que c’était lui. Et je dis à Robert qu’il fallait que je vinsse en France. Robert par deux fois me repoussa et me refusa, et la tierce, il me reçut et me bailla des hommes. La voix m’avait dit ce qui arriverait.

Jean Beaupère. — Que dites-vous au duc de Lorraine ?

Jeanne. — Le duc de Lorraine manda qu’on me menât à lui. J’y allai, et je lui dis que je voulais aller en France. Il m’interrogea sur la recouvrance de sa santé. Mais moi, je lui dis que, de cela, je ne savais rien. Je parlai peu au duc de mon voyage. Toutefois, je dis au duc de me bailler son fils et des gens, pour me conduire en France, et que je prierais Dieu pour sa santé. J’étais allée sous sauf-conduit vers le duc, d’où je revins à la ville de Vaucouleurs.

Jean Beaupère. — En quel habit étiez-vous, quand vous êtes partie de Vaucouleurs ? Où êtes-vous allée ?

Jeanne. — À mon départ de ladite ville de Vaucouleurs, étant en habit d’homme, portant une épée que m’avait baillée ledit Robert de Baudricourt, sans autres armes, accompagnée d’un chevalier, d’un écuyer, et de quatre serviteurs, je gagnai la ville de Saint-Urbain et passai la nuit en l’abbaye. En ce voyage, je passai par la ville d’Auxerre, et j’ouïs messe en la grande église. Alors j’avais fréquemment mes voix, avec celle dont j’ai déjà fait mention.

Jean Beaupère. — Par le conseil de qui avez-vous pris habit d’homme ?

Jeanne. — Passez outre.

Un assesseur. — Nous vous requérons de nous dire par le conseil de qui vous avez pris habit d’homme.

Jeanne. — Passez outre.

Jean Beaupère. — Qui vous l’a conseillé ?

Jeanne. — De cela je ne charge homme quelconque.

Jean Beaupère. — Que vous dit Robert de Baudricourt lors de votre départ ?

Jeanne. — Le dit Robert de Baudricourt fit jurer à ceux qui me conduisaient de me conduire bien et sûrement. Et Robert me dit, à moi, au moment que je le quittai : « Va, va, et advienne ce qu’il pourra advenir ! »

Jean Beaupère. — Que savez-vous du duc d’Orléans ?

Jeanne. — Je sais bien que Dieu chérit le duc d’Orléans. Et j’ai eu sur lui plus de révélations que sur homme vivant, excepté sur mon roi.

Jean Beaupère. — Pourquoi avez-vous quitté l’habit de femme ?

Jeanne. — Il fallait bien que je changeasse mon habit pour habit d’homme. Je crois que mon conseil m’a bien dit.

Jean Beaupère. — Comment êtes-vous arrivée près de celui que vous nommez votre roi ?

Jeanne. — J’allais jusqu’à mon Roi sans empêchement. Comme j’étais arrivée à Sainte-Catherine de Fierbois, alors j’envoyai d’abord à mon Roi. Puis j’allais à la ville de Château-Chinon où était mon Roi. J’y arrivai environ l’heure de midi, et me logeai en une hôtellerie. Après dîner, j’allai vers mon Roi qui était dans le château. Quand j’entrai dans la chambre du Roi, je le reconnus entre les autres par le conseil de ma voix qui me le révéla. Je lui dis que je voulais aller faire la guerre contre les Anglais.

Jean Beaupère. — Cette fois où la voix vous montra votre Roi, y avait-il en cet endroit quelque lumière ?

Jeanne. — Passez outre.

Jean Beaupère. — Vîtes-vous quelque ange au-dessus de votre Roi ?

Jeanne. — Pardonnez-moi. Passez outre.

Jean Beaupère. — Votre Roi eut-il des révélations ?

Jeanne. — Avant que mon Roi me mît à l’œuvre, il eut plusieurs apparitions et belles révélations.

Jean Beaupère. — Quelles apparitions et révélations eut votre Roi ?

Jeanne. — Je ne vous le dirai point. Vous n’aurez pas encore réponse. Mais envoyez vers le Roi, et il vous le dira.

Jean Beaupère. — Pourquoi votre Roi vous a-t-il reçue ?

Jeanne. — La voix m’avait promis que mon Roi me recevrait assez tôt après que je serais venue vers lui. Ceux de mon parti connurent bien que la voix m’était envoyée de par Dieu, et virent et connurent cette voix, je le sais bien. Mon Roi et plusieurs autres ouïrent et virent les voix qui venaient à moi. Il y avait présents Charles de Bourbon, et deux ou trois autres.

Jean Beaupère. — Entendez-vous souvent cette voix ?

Jeanne. — Il n’est jour que je ne l’entende, et même j’en ai bien besoin.

Jean Beaupère. — Que lui avez-vous demandé ?

Jeanne. — Oncques n’ai requis à cette voix autre récompense finale, fors le salut de mon âme.

Jean Beaupère. — Qu’avez-vous fait devant Paris ?

Jeanne. — La voix me dit de demeurer en la ville de Saint-Denis en France. Et je voulais y demeurer. Mais, contre ma volonté, les seigneurs m’emmenèrent. Si toutefois je n’eusse été blessée, je n’en fusse point partie. Mais je fus blessée dedans les fossés de Paris, comme j’y étais arrivée de ladite ville de Saint-Denis. Mais en cinq jours je me trouvai guérie. Et je fis faire une escarmouche devant Paris.

Jean Beaupère. — Était-ce jour de fête ?

Jeanne. — Je crois bien que c’était jour de fête.

Jean Beaupère. — Cela était-il bien de faire assaut un jour de fête ?

Jeanne. — Passez outre.

III

Le samedi 24 février, dans la même salle.

L’Évêque. — Tout d’abord nous vous requérons de jurer, simplement et absolument, de dire vérité sur ce qu’on vous demandera, et de prêter serment sans aucune condition.

Jeanne. — Donnez-moi congé de parler.

L’Évêque. — Parlez.

Jeanne. — Par ma foi, vous me pourriez demander telles choses que je ne vous dirais pas. Peut-être que de beaucoup de choses que vous me pourriez demander, je ne vous dirai pas le vrai, spécialement sur ce qui touche mes révélations. Car, par aventure, vous me pourriez contraindre à dire telle chose que j’ai juré de ne pas dire, et ainsi je serais parjure, ce que vous ne devriez pas vouloir.

L’Évêque. — Vous devez dire vérité à votre juge.

Jeanne. — Moi, je vous le dis, avisez-vous bien de ce que vous dites être mon juge, car vous assumez une grande charge, et vous me chargez trop.

L’Évêque. — Nous vous requérons de prêter le serment.

Jeanne. — Il me semble que c’est assez d’avoir juré deux fois en justice.

L’Évêque. — Voulez-vous jurer, simplement et absolument ?

Jeanne. — Vous vous en pouvez bien passer : j’ai assez juré de deux fois. Tout le clergé de Rouen ou de Paris ne saurait me condamner sans droit.

L’Évêque. — Nous vous requérons de jurer de dire la vérité.

Jeanne. — De ma venue en France, je dirai volontiers vérité. Mais je ne dirai pas tout. Et huit jours ne suffiraient pas à dire tout.

L’Évêque. — Prenez avis des assesseurs pour savoir si vous devez jurer ou non.

Jeanne. — De ma venue, je dirai volontiers vérité, et non autrement. Il ne faut plus m’en parler.

L’Évêque. — Vous vous rendez suspecte en ne voulant jurer de dire vérité.

Jeanne. — Il ne faut plus m’en parler.

L’Évêque. — Nous vous requérons de jurer, précisément et absolument.

Jeanne. — Je dirai volontiers ce que je sais, mais encore pas tout. Je suis venue de par Dieu, et n’ai que faire ici, et demande qu’on me renvoie à Dieu de qui je suis venue.

L’Évêque. — Nous vous requérons et admonestons de jurer sous peine d’être convaincue de ce dont vous accuse.

Jeanne. — Passez outre.

L’Évêque. — Nous vous requérons une dernière fois de jurer, et vous admonestons de dire vérité sur ce qui touche le procès. Vous vous exposez à grand danger par un tel refus.

Jeanne. — Je suis prête à jurer de dire vérité sur ce que je saurai touchant le procès. Je le jure.

L’Évêque. — Que l’illustre docteur maître Jean Beaupère interroge Jeanne.

Jean Beaupère. — À quelle heure avez-vous bu et mangé pour la dernière fois ?

Jeanne. — Depuis hier après-midi je n’ai mangé ni bu.

Jean Beaupère. — Depuis quelle heure avez-vous entendu la voix qui vient à vous ?

Jeanne. — Je l’ai ouïe hier et aujourd’hui.

Jean Beaupère. — À quelle heure, hier, avez-vous ouï cette voie ?

Jeanne. — Je l’aie ouïe trois fois, ce jour-là : une fois au matin, une fois à vêpres, et la troisième fois comme on sonnait pour l’Ave Maria du soir. Et je l’ouïs plus souvent que je ne le dis.

Jean Beaupère. — Hier au matin, que faisiez-vous, quand cette voix est venue à vous ?

Jeanne. — Je dormais, et la voix m’a réveillée.

Jean Beaupère. — Vous a-t-elle éveillée en vous touchant les bras ?

Jeanne. — J’ai été éveillée par la voix, sans toucher.

Jean Beaupère. — La voix était-elle dans votre chambre ?

Jeanne. — Non, que je sache, mais elle était dans le château.

Jean Beaupère. — Avez-vous remercié cette voix ! et avez-vous fléchi les genoux ?

Jeanne. — Je l’ai remerciée, mais en m’asseyant en mon lit, et j’ai joint les mains. Et ce fut après l’avoir requise de prêter conseil. Sur quoi elle me dit de répondre hardiment.

Jean Beaupère. — Que vous dit la voix quand vous fûtes éveillée ?

Jeanne. — Je lui demandai conseil sur ce que je devais répondre, lui disant de demander conseil sur cela à Notre-Seigneur, Et la voix me dit que je réponde hardiment et que Dieu me conforterait.

Jean Beaupère. — La voix vous a-t-elle dit quelques paroles avant d’être requise par vous ?

Jeanne. — La voix me dit quelques paroles, mais je ne les compris toutes. Toutefois, quand je fus éveillée du sommeil, la voix me dit de répondre hardiment. (À l’évêque.) Vous dites que vous êtes mon juge. Avisez-vous de ce que vous faites, car, en vérité, je suis envoyée de par Dieu, et vous vous mettez en grand danger.

Jean Beaupère. — Cette voix a-t-elle quelquefois varié ses conseils ?

Jeanne. — Oncques ne l’ai trouvée en deux langages contraires. Cette nuit, je l’ai entendue me dire de répondre hardiment.

Jean Beaupère. — La voix vous a-t-elle ordonné de ne pas dire tout ce qui vous serait demandé ?

Jeanne. — Je ne vous répondrai pas là-dessus. Et j’ai révélations touchant le Roi que je ne vous dirai point.

Jean Beaupère. — La voix vous a-t-elle défendu de dire révélations ?

Jeanne. — De cela, je n’ai pas été conseillée. Donnez-moi délai de quinze jours, et je vous répondrai sur cela. Si la voix me l’a défendu, que voulez-vous y redire ?

Jean Beaupère. — Cela vous a-t-il été défendu par la voix ?

Jeanne. — Croyez que ce ne sont pas les hommes qui me l’ont défendu. Aujourd’hui je ne répondrai pas, et je ne sais si je dois répondre ou non jusqu’à ce que cela m’ait été révélé.

Jean Beaupère. — La voix vient-elle de Dieu ?

Jeanne. — Je crois fermement, aussi fermement que je crois en la foi chrétienne et que Dieu nous racheta des peines d’enfer, que cette voix vient de Dieu et par son ordre.

Jean Beaupère. — Cette voix, que vous dites vous apparaître, est-elle un ange, ou vient-elle de Dieu immédiatement ? ou est-ce la voix d’un saint ou d’une sainte ?

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