Le Procès de Jeanne d'Arc (page 3)

Tribunal de Rouen · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Procès de Jeanne d’Arc · 5 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Jean Beaupère. — Quand vous êtes allée à Orléans, aviez-vous étendard ou bannière ? de quelle couleur ?

Jeanne. — J’avais étendard au champ semé de lis ; et y était le monde figuré, et deux anges à ses côtés. Il était de couleur blanche, de toile blanche ou boucassin. Il y avait écrit dessus les noms Jhesus Maria, comme il me semble. Et il était frangé de soie.

Jean Beaupère. — Les noms Jhesus Maria étaient-ils écrits en haut, en bas ou sur le côté ?

Jeanne. — Sur le côté, comme il me semble.

Jean Beaupère. — Aimiez-vous mieux votre étendard ou votre épée ?

Jeanne. — J’aimais beaucoup plus, voire quarante fois, mon étendard que mon épée.

Jean Beaupère. — Qui vous fit faire cette peinture sur l’étendard ?

Jeanne. — Je vous l’ai assez dit, que je n’ai rien fait fors du commandement de Dieu.

Jean Beaupère. — Qui portait votre étendard ?

Jeanne. — Je portais moi-même l’étendard, quand on chargeait les ennemis, pour éviter de tuer personne. Je n’ai jamais tué personne.

Jean Beaupère. — Quelle compagnie vous donna votre Roi quand il vous mit à l’œuvre ?

Jeanne. — Il me bailla dix ou douze mille hommes, et d’abord j’allai à Orléans, à la bastille de Saint-Loup, puis à la bastille du Pont.

Jean Beaupère. — Près de quelle bastille avez-vous fait retirer vos hommes ?

Jeanne. — Je ne m’en souviens pas. J’étais bien sûre de lever le siège d’Orléans, par révélation à moi faite. Ainsi l’avais-je dit au Roi avant que d’y venir.

Jean Beaupère. — Quand on dut faire l’assaut, n’avez-vous pas dit à vos gens que vous recevriez vous-même sagettes, viretons, pierres lancées par les machines ou canons ?

Jeanne. — Non. Même il y eut cent blessés et plus. Mais je dis bien à mes gens qu’ils n’eussent pas de doute et qu’ils lèveraient le siège. À l’assaut de la bastille du Pont, je fus blessée d’une sagette ou vireton au cou. Mais j’eus grand confort de sainte Catherine, et fus guérie en moins de quinze jours. Et ne laissai point pour cela de chevaucher et de besogner.

Jean Beaupère. — Aviez-vous prescience que vous seriez blessée ?

Jeanne. — Je le savais bien, et l’avais dit à mon Roi, mais que, nonobstant, il ne laissât point de besogner. Cela m’avait été révélé par les voix des deux saintes, savoir de la bienheureuse Catherine et de la bienheureuse Marguerite. Je fus la première à poser l’échelle en haut, dans ladite bastille du Pont. Et comme je levais cette échelle, je fus blessée au cou par le vireton, comme je l’ai dit.

Jean Beaupère. — Pourquoi n’avez-vous point traité avec le capitaine de Jargeau ?

Jeanne. — Les seigneurs de mon parti répondirent aux Anglais qu’ils n’auraient pas le délai de quinze jours qu’ils demandaient, mais qu’ils s’en allassent, eux et leurs chevaux, sur l’heure. Pour moi, je dis qu’ils s’en iraient de Jargeau en cottes et en chemises, la vie sauve, s’ils le voulaient. Autrement, ils seraient pris d’assaut.

Jean Beaupère. — Eûtes-vous délibération avec votre conseil, à savoir avec vos voix, pour savoir si vous donneriez ce délai ou non ?

Jeanne. — Je ne m’en souviens pas.

L’Évêque. — Cela dit, l’interrogatoire est renvoyé à plus tard, et nous désignons jeudi prochain pour procéder aux interrogatoires et examens suivants.

V

Le jeudi 1er mars, dans la même salle.

L’Évêque. — Nous sommons et requérons Jeanne de faire et de prêter serment de dire vérité sur ce qu’on lui demandera, simplement et absolument.

Jeanne. — Je suis prête à jurer de dire vérité sur tout ce que je saurai touchant le procès, comme je l’ai déjà dit. Je sais bien des choses qui ne touchent pas le procès, et il n’est pas besoin de les dire. De tout ce que je saurai vraiment touchant le procès, volontiers je parlerai.

L’Évêque. — À nouveau nous vous sommons et requérons de faire et de prêter serment de dire vérité sur ce qu’on vous demandera, simplement et absolument.

Jeanne. — Ce que je saurai répondre de vrai qui touche le procès, volontiers je le dirai. Je le jure sur les saints Évangiles. (Elle jure.) De ce que je saurai qui touche le procès, volontiers je dirai la vérité, et je vous en dirai autant que je dirais si j’étais devant le Pape de Rome.

L’Évêque. — Que dites-vous de Notre Sire le Pape ? Lequel croyez-vous qui soit le vrai Pape ?

Jeanne. — Est-ce qu’il y en a deux ?

L’Évêque. — N’avez-vous pas reçu une lettre du comte d’Armagnac pour savoir auquel des trois Souverains pontifes il fallait obéir ?

Jeanne. — Ledit comte m’écrivit certaine lettre sur ce fait, à laquelle je donnai réponse, entre autres choses, que je lui donnerais réponse quand je serais à Paris, ou ailleurs au repos. J’allais monter à cheval quand je fis cette réponse.

L’Évêque. — Qu’on lise la copie des lettres dudit comte et de ladite Jeanne.

Lettre du Comte d’Armagnac

« Ma très chère Dame, je me recommande humblement à vous, et vous supplie pour Dieu, que, attendu la division qui à présent est en la sainte Église universelle, sur le fait des papes (car il y a trois prétendants à la papauté : l’un demeure à Rome, qui se fait appeler Martin quint, auquel tous les rois chrétiens obéissent ; l’autre demeure à Paniscole, au royaume de Valence, lequel se fait appeler pape Clément huitième ; le tiers, on ne sait où il demeure, sinon seulement le cardinal de Saint-Étienne et peu de gens avec lui, lequel se fait nommer pape Benoît quatorzième ; le premier, qui se dit pape Martin, fut élu à Constance par le consentement de toutes les nations des chrétiens ; celui qui se fait appeler Clément fut élu à Paniscole, après la mort du pape Benoît treizième, par trois de ses cardinaux ; le tiers qui se nomme pape Benoît quatorzième, à Paniscole, fut élu secrètement par le cardinal de Saint-Étienne même) veuillez supplier Notre Seigneur Jésus-Christ que, par sa miséricorde infinie, il nous veuille par vous déclarer qui est, des trois dessus-dits, vrai Pape, et auquel il lui plaira qu’on obéisse dorénavant ou à celui qui se dit Martin, ou à celui qui se dit Clément, ou à celui qui se dit Benoît ; auquel nous devons croire, et si c’est en secret, ou sans aucune dissimulation, ou sans manifestation publique. Car nous serons tous prêts de faire le vouloir et plaisir de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Le tout vôtre : Comte d’Armagnac. »

Réponse de Jeanne

« Comte d’Armagnac, mon très cher et bon ami, Jeanne la Pucelle vous fait savoir que votre messager est venu par devers moi, lequel m’a dit que vous l’aviez envoyé pour savoir de moi auquel des trois papes, que vous mandez par mémoire, vous devriez croire. De laquelle chose je ne vous puis bonnement faire savoir au vrai pour le présent, jusques à ce que je sois à Paris ou ailleurs, en repos ; car je suis en ce moment trop empêchée au fait de la guerre. Mais quand vous saurez que je serai à Paris, envoyez un messager par devers moi, et je vous ferai savoir tout au vrai auquel vous devrez croire, et ce que j’en aurai su par le conseil de mon droiturier et souverain Seigneur, le Roi de tout le monde, et ce que vous en aurez à faire, à tout mon pouvoir. À Dieu je vous recommande. Dieu soit garde de vous. Écrit à Compiègne, le vingt-deuxième jour d’août. »

L’Évêque. — Est-ce votre réponse que représente ladite copie ?

Jeanne. — J’estime avoir fait cette réponse en partie, non en tout.

L’Évêque. — Avez-vous dit savoir par le conseil du Roi des Rois ce que le comte devait croire en cette matière ?

Jeanne. — Je n’en sais rien.

L’Évêque. — Faisiez-vous doute à qui le comte devait obéir ?

Jeanne. — Je ne savais comment mander au comte à qui il devait obéir, puisqu’il me demandait de chercher à savoir à qui Dieu voulait qu’il obéit. Quant à moi, je crois que nous devons obéir à Notre Sire le Pape qui est à Rome. Je dis aussi au messager du comte autre chose qui n’est pas contenu dans la copie des lettres. Et si ledit messager n’était pas parti aussitôt, on l’eût jeté à l’eau, non toutefois par mon ordre. Sur ce que le comte me demandait de savoir, à qui Dieu voulait qu’il obéit, je répondis que je ne savais pas. Mais je lui mandai plusieurs choses qui ne furent pas mises en écrit. Et quant à ce qui est de moi, je crois en Notre Sire le Pape qui est à Rome.

L’Évêque. — Pourquoi avez-vous écrit que vous donneriez ailleurs réponse sur ce fait, puisque vous croyez en celui qui est à Rome.

Jeanne. — La réponse par moi donnée fut sur d’autres matières que sur le fait des trois Souverains pontifes.

L’Évêque. — Avez-vous dit que, sur le fait des trois Souverains pontifes, vous auriez conseil ?

Jeanne. — Jamais je n’écrivis ni fis écrire sur le fait des trois Souverains pontifes. En nom Dieu, je jure que jamais je n’écrivis ni fis écrire.

L’Évêque. — Avez-vous accoutumé de mettre dans vos lettres les noms Jhesus Maria avec une croix ?

Jeanne. — Sur aucunes, je les mettais, et aucune fois non. Et aucune fois je mettais une croix comme signe pour que celui de mon parti auquel j’écrivais ne fit pas ce que je lui écrivais.

L’Évêque. — Qu’on donne lecture à Jeanne de la lettre qu’elle adressa au Roi notre Sire, à monseigneur le duc de Bedford et autres.

Lettre de Jeanne

† jhesus maria †

Roi d’Angleterre, et vous, duc de Bedford, qui vous dites régent du royaume de France, vous, Guillaume de la Poule (William Pole) ; comte de Suffolk ; Jean, sire de Talbot ; et vous Thomas, sire de Scales, qui vous dites lieutenants dudit duc de Bedford, faites raison au Roi du ciel. Rendez à la Pucelle, qui est ici envoyée de par Dieu, le Roi du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est ici venue de par Dieu pour proclamer le sang royal. Elle est toute prête de faire paix, si vous lui voulez faire raison, pourvu que France vous rendiez, et payiez pour l’avoir tenue. Et entre vous, archers, compagnons de guerre, gentils et autres qui êtes devant la ville d’Orléans, allez vous en votre pays, de par Dieu. Et si ainsi ne le faites, attendez les nouvelles de la Pucelle, qui vous ira voir brièvement, à vos bien grands dommages. Roi d’Angleterre, si ainsi ne le faites, je suis chef de guerre, et en quelque lieu que j’atteindrai vos gens en France, je les en ferai en aller, qu’ils le veuillent ou ne le veuillent ; et s’ils ne veulent obéir, je les ferai tous occire. Je suis ici envoyée de par Dieu, le Roi du Ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France. Et s’ils veulent obéir, je les prendrai à merci. Et n’ayez point d’autre opinion, car vous ne tiendrez point le royaume de France de Dieu, le Roi du ciel, fils de Sainte Marie ; mais le tiendra le Roi Charles, vrai héritier ; car Dieu, le Roi du ciel, le veut, et cela lui est révélé par la Pucelle, et il entrera à Paris à bonne compagnie. Si vous ne voulez croire les nouvelles, de par Dieu et la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous frapperons dedans et ferons un si grand « hahay » qu’il y a bien mille ans qu’en France il n’en fut un si grand, si vous ne faites raison. Et croyez fermement que le Roi du ciel enverra plus de force à la Pucelle que vous ne lui en sauriez mener avec tous assauts, à elle et à ses bonnes gens d’armes ; et aux horions on verra qui aura meilleur droit de Dieu du ciel. Vous, duc de Bedford, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne fassiez plus détruire. Si vous lui faites raison, vous pourrez venir en sa compagnie, où les Français feront le plus beau fait qui oncques fut fait pour la chrétienté. Et faites réponse si vous voulez faire paix en la cité d’Orléans ; et si ainsi ne le faites, de vos bien grands dommages qu’il vous souvienne brièvement. Écrit le mardi, semaine sainte.

L’Évêque. — Reconnaissez-vous cette lettre ?

Jeanne. — Oui, excepté trois mots : à savoir là où il est dit : Rendez à la Pucelle, où on doit mettre : Rendez au Roi. Là où il est dit chef de guerre, et troisièmement, où on a mis corps pour corps, il n’y a rien de cela dans la lettre que j’ai envoyée. Jamais aucun seigneur n’a dicté cette lettre : mais moi-même les ai dictées avant de les envoyer. Toutefois furent bien montrées à certains de mon parti.

L’Évêque. — Que pensez-vous qui doive arriver à ceux de votre parti ?

Jeanne. — Avant qu’il soit sept ans, les Anglais perdront plus grand gage qu’ils ne firent devant Orléans, et ils perdront tout en France. Les Anglais auront plus grande perte qu’oncques n’eurent en France, et ce sera par grande victoire que Dieu enverra aux Français.

L’Évêque. — Comment le savez-vous ?

Jeanne. — Je le sais bien par révélation qui fut faite, et que cela arrivera avant sept ans ; et je serais bien courroucée que ce fût autant différé. Je sais cela par révélation aussi bien comme je vous sais devant moi.

L’Évêque. — Quand cela arrivera-t-il ?

Jeanne. — Je ne sais le jour ni l’heure.

L’Évêque. — Quelle année cela arrivera-t-il ?

Jeanne. — Vous n’aurez pas encore cela. Bien voudrais-je toutefois que ce fût avant la Saint-Jean !

L’Évêque. — Avez-vous dit que cela adviendrait avant la Saint-Martin d’hiver ?

Jeanne. — J’ai dit qu’avant la Saint-Martin d’hiver on verrait bien des choses ; et ce pourrait être que ce soient les Anglais qui seront jetés à terre.

L’Évêque. — Qu’avez-vous dit à John Grey, votre garde, sur la Saint-Martin ?

Jeanne. — Je vous l’ai dit.

L’Évêque. — Par qui savez-vous que cela adviendra ?

Jeanne. — Je le sais par saintes Catherine et Marguerite.

L’Évêque. — Saint Gabriel était-il avec saint Michel, quand il vint à vous ?

Jeanne. — Il ne m’en souvient pas.

L’Évêque. — Depuis mardi dernier passé, avez-vous parlé avec saintes Catherine et Marguerite ?

Jeanne. — Oui, mais je ne sais l’heure.

L’Évêque. — Quel jour ?

Jeanne. — Hier et aujourd’hui. Il n’est jour que je ne l’entende.

L’Évêque. — Les vites-vous toujours dans le même habit ?

Jeanne. — Je les vois toujours sous même forme ; et leurs figures sont couronnées moult richement ; du reste, et leurs robes, je ne sais rien.

L’Évêque. — Comment savez-vous que vos apparitions sont homme ou femme ?

Jeanne. — Je le sais bien, et les reconnais à leurs voix, et parce qu’elles me l’ont révélé ! Je ne sais rien que ce ne soit fait par révélation et commandement de Dieu.

L’Évêque. — Quelle figure y voyez-vous ?

Jeanne. — Je vois le visage.

L’Évêque. — Les Saintes qui vous apparaissent ont-elles des cheveux ?

Jeanne. — C’est bon à savoir.

L’Évêque. — Y avait-il quelque chose entre leurs couronnes et leurs cheveux ?

Jeanne. — Non.

L’Évêque. — Leurs cheveux étaient-ils longs et pendants ?

Jeanne. — Je n’en sais rien. Et ne sais encore s’il y avait des bras, ou autres membres figurés. Elles parlaient très bien et bellement, et je les comprenais très bien.

L’Évêque. — Comment parlaient-elles puisqu’elles n’avaient pas de membres ?

Jeanne. — Je m’en rapporte à Dieu. Cette voix est belle, et douce, et humble, et parle langage de France.

L’Évêque. — Sainte Marguerite parle-t-elle langage d’Angleterre ?

Jeanne. — Comment parlerait-elle anglais puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais ?

L’Évêque. — Sur leurs têtes, avec les couronnes, y avait-il des anneaux d’or ou autrement ?

Jeanne. — Je n’en sais rien.

L’Évêque. — Vous-même n’avez-vous pas certains anneaux ?

Jeanne. — Vous, évêque, vous en avez un à moi. Rendez-le moi ! Les Bourguignons ont un autre anneau. Mais montrez-moi cet anneau, si vous l’avez.

L’Évêque. — Qui vous donna l’anneau qu’ont les Bourguignons ?

Jeanne. — Mon père, ou ma mère. Il me semble qu’il y avait écrit les noms Jhesus Maria ; je ne sais qui les fit écrire ; et il n’y avait pas de pierre, à ce qu’il me semble. Et l’anneau me fut donné en la ville de Domrémy. Mon frère me donna un autre anneau que vous avez, et que je vous charge de le donner à l’église.

L’Évêque. — N’avez-vous guéri personne avec l’un ou l’autre de vos anneaux ?

Jeanne. — Jamais je n’ai guéri personne par le moyen desdits anneaux.

L’Évêque. — Saintes Catherine et Marguerite ont-elles parlé avec vous sous l’arbre dont il a été déjà fait mention ?

Jeanne. — Je n’en sais rien.

L’Évêque. — Les dites saintes vous ont-elles parlé à la fontaine qui est proche de l’arbre ?

Jeanne. — Oui, et je les y ai entendues. Mais ce qu’elles me dirent alors, je ne sais.

L’Évêque. — Qu’est-ce que les Saintes vous ont promis, soit là, soit ailleurs ?

Jeanne. — Elles ne me firent nulle promesse, si ce n’est par congé de Dieu.

L’Évêque. — Quelles promesses vous ont-elles faites ?

Jeanne. — Ce n’est pas du tout de votre procès. Entre autres choses, elles m’ont dit que mon Roi serait restitué en son royaume, que ses adversaires le veuillent ou non. Elles me promirent aussi de me conduire en paradis, et je les en ai bien requises.

L’Évêque. — Eûtes-vous autre promesse ?

Jeanne. — J’ai une autre promesse, mais je ne la dirai pas, et elle ne touche pas le procès. Avant trois mois je dirai autre promesse.

L’Évêque. — Vos voix vous ont-elles dit qu’avant trois mois vous seriez délivrée de prison ?

Jeanne. — Ce n’est pas de votre procès. Toutefois je ne sais quand je serai délivrée. Ceux qui me veulent ôter de ce monde pourront bien s’en aller avant moi.

L’Évêque. — Votre conseil vous a-t-il dit que vous seriez délivrée de la prison où vous étiez présentement ?

Jeanne. — Reparlez-m’en dans trois mois. Je vous en répondrai. Demandez aux assesseurs, sur leur serment, si cela touche le procès.

Les Assesseurs, après délibération. — Cela touche le procès.

Jeanne. — Moi, je vous ai toujours bien dit que vous ne sauriez tout. Moi, il faudra bien un jour que je sois délivrée. Et je veux avoir congé de vous le dire : aussi je demande un délai.

L’Évêque. — Les voix vous ont-elles défendu de dire vérité ?

Jeanne. — Voulez-vous que je vous dise ce qui ne va qu’au roi de France ? Il y a moult de choses qui ne touchent pas le procès. Je sais bien que mon Roi gagnera le royaume de France, et cela je le sais bien comme je sais que vous êtes devant moi en juges. Je serais morte, n’était la révélation qui me conforte chaque jour.

L’Évêque. — Qu’avez-vous fait de votre mandragore ?

Jeanne. — Je n’ai point de mandragore, et oncques n’en eus. Mais j’ai oui dire que proche mon village, il y en a une, mais n’en ai jamais vu aucune. J’ai ouï dire que c’est chose périlleuse et mauvaise à garder ; je ne sais toutefois à quoi cela sert.

L’Évêque. — En quel lieu est la mandragore dont vous avez ouï parler ?

Jeanne. — J’ai oui dire qu’elle est en terre, proche l’arbre dont j’ai parlé, mais ne sais le lieu. J’ai aussi ouï dire qu’au-dessus de cette mandragore il y a un coudrier.

L’Évêque. — À quoi avez-vous oui dire que sert la mandragore ?

Jeanne. — J’ai oui dire qu’elle fait venir l’argent. Mais je n’en crois rien. Mes voix ne m’en ont jamais rien dit.

L’Évêque. — En quelle figure était saint Michel, quand il vous apparut ?

Jeanne. — Je ne lui vis pas de couronne ; et de ses vêtements je ne sais rien.

L’Évêque. — Était-il nu ?

Jeanne. — Pensez-vous que Dieu n’ait de quoi le vêtir ?

L’Évêque. — Avait-il des cheveux ?

Jeanne. — Pourquoi les lui aurait-on coupés ? Je n’ai pas vu le bienheureux Michel depuis que j’ai quitté le château du Crotoy. Je ne le vois pas bien souvent. Je ne sais pas s’il a des cheveux.

L’Évêque. — Avait-il une balance ?

Jeanne. — Je n’en sais rien. J’ai grand joie quand je le vois. Et m’est avis, quand je le vois, que je ne suis pas en péché mortel. Sainte Catherine et sainte Marguerite me font volontiers confesser à tour de rôle et de fois à autre. Si je suis en péché mortel, je ne le sais.

L’Évêque. — Quand vous vous confessez, croyez-vous être en péché mortel ?

Jeanne. — Je ne sais si j’y ai été, mais n’en crois pas avoir fait les œuvres. Et jà ne plaise à Dieu que j’y fusse oncques, et jà ne lui plaise que je fasse les œuvres ou que je les aie faites, par quoi mon âme soit chargée de péché mortel !

L’Évêque. — Quel signe avez-vous donné à votre Roi pour lui montrer que vous veniez par Dieu ?

Jeanne. — Je vous ai toujours dit que vous ne le tirerez pas de ma bouche. Allez lui demander !

L’Évêque. — Avez-vous juré de ne pas révéler ce qui vous serait demandé touchant le procès ?

Jeanne. — Je vous ai autrefois dit que je ne vous dirai pas ce qui touche et ce qui va à notre Roi. Et sur ce qui va à notre Roi, je ne parlerai pas.

L’Évêque. — Ne savez-vous point le signe que vous avez donné à votre Roi ?

Jeanne. — Vous ne le saurez pas de par moi.

L’Évêque. — Cela touche le procès.

Jeanne. — J’ai promis de le tenir bien secret, et ne vous en dirai rien. Je l’ai promis en tel lieu que je ne le vous puis dire sans me parjurer.

L’Évêque. — À qui l’avez-vous promis ? Jeanne. — À sainte Catherine et sainte Marguerite. Et ce fut montré au Roi. Je l’ai promis aux deux Saintes, sans qu’elles me requissent. Et je le fis à ma propre requête, car trop de gens me l’eussent demandé, si je ne l’eusse promis aux Saintes.

L’Évêque. — Quand vous avez montré le signe à votre Roi, y avait-il autre personne en sa compagnie ?

Jeanne. — Je pense, il n’y avait autre personne que lui, bien que, assez près, il y eût moult de gens.

Jeanne. — Avez-vous vu la couronne sur la tête de votre Roi, quand vous lui avez montré le signe ?

Jeanne. — Je ne puis vous le dire sans me parjurer.

Jeanne. — Votre Roi avait-il une couronne quand il fut à Reims ?

Jeanne. — À ce que je pense, mon Roi a pris en gré la couronne qu’il trouva à Reims. Mais une bien plus riche lui fut apportée plus tard. Il le fit pour hâter son fait, à la requête de ceux de la ville de Reims, pour éviter la charge des gens d’armes. S’il eût attendu, il eût été couronné en une plus riche mille fois.

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