Le Procès de Jeanne d'Arc (page 4)

Tribunal de Rouen · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Procès de Jeanne d’Arc · 5 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Jeanne. — Avez-vous vu cette couronne qui est plus riche ?

Jeanne. — Je ne le vous puis dire sans encourir parjure. Et si je ne l’ai vue, j’ai ouï dire qu’elle est riche de cette sorte, et opulente.

Jeanne. — Cela dit, la séance est terminée pour ce jour.

VI

Le samedi 3 mars, dans la même salle.

L’Évêque. — Nous requérons Jeanne de jurer simplement et absolument de dire vérité sur tout ce qui lui sera demandé.

Jeanne. — Ainsi que autrefois j’ai fait, je suis prête à jurer. (Elle jure, les mains sur l’Évangile.)

Jeanne. — Vous ne nous avez pas parlé des corps et des membres de sainte Catherine et sainte Marguerite ?

Jeanne. — Je vous en ai dit ce que je sais, et ne vous en répondrai autre chose. J’ai vu saint Michel et les Saintes aussi bien que je sais qu’ils sont saint et saintes en Paradis.

L’Évêque. — Avez-vous vu autre chose que le visage ?

Jeanne. — Je vous en ai dit ce que je sais. Et plutôt que de dire tout ce que je sais, j’aimerais mieux que vous me fissiez trancher le col. Tout ce que je sais touchant le procès, je le dirais volontiers.

L’Évêque. — Croyez-vous que saint Michel et saint Gabriel ont des têtes naturelles ?

Jeanne. — Je les ai vus de mes yeux, et crois que ce sont eux, aussi fermement que Dieu est.

L’Évêque. — Croyez-vous que Dieu les forma en les mode et forme où vous les avez vus ?

Jeanne. — Oui.

L’Évêque. — Croyez-vous qu’en ces mode et forme Dieu les a créés dès le principe ?

Jeanne. — Vous n’aurez autre chose pour le présent, fors ce que je vous ai répondu.

L’Évêque. — Avez-vous su par révélation que vous vous échapperiez ?

Jeanne. — Cela ne touche point votre procès. Voulez-vous que je parle contre moi ?

L’Évêque. — Les voix vous en ont-elles dit quelque chose ?

Jeanne. — Cela n’est point de votre procès. Je m’en rapporte à mon Seigneur. Et si tout vous concernait, je vous dirais tout. Par ma foi, je ne sais le jour ni l’heure où je m’échapperai.

L’Évêque. — Les voix vous en ont-elles dit quelque chose en général ?

Jeanne. — Oui, vraiment, les voix m’ont dit que je serais délivrée, mais je ne sais le jour ni l’heure, et qu’hardiment je fasse bon visage.

L’Évêque. — Quand vous êtes venue pour la première fois devers votre Roi, vous demandat-il si c’était par révélation que vous aviez changé votre habit ?

Jeanne. — Je vous en ai répondu. Toutefois il ne me souvient si ce me fut demandé. Et cela est en écrit à Poitiers.

L’Évêque. — Vous souvient-il si les maîtres qui vous ont examinée dans l’autre parti, les uns par un mois, les autres par trois semaines, vous ont interrogée sur la mutation de votre habit ?

Jeanne. — Je ne m’en souviens. Toutefois ils me demandèrent où j’avais pris tel habillement d’homme. Et je leur dis que je l’avais pris à Vaucouleurs.

L’Évêque. — Les dits maîtres vous demandèrent-ils si vous aviez pris cet habit suivant vos voix ?

Jeanne. — Je ne m’en souviens.

L’Évêque. — Votre Reine ne vous a-t-elle pas interrogée sur le changement de votre habit, quand vous l’avez visitée pour la première fois ?

Jeanne. — Je ne m’en souviens.

L’Évêque. — Votre Roi, votre Reine et d’autres de votre parti, vous ont-ils point requise parfois de déposer habit d’homme ?

Jeanne. — Cela n’est point de votre procès.

L’Évêque. — Au château de Beaurevoir, n’en avez-vous pas été requise ?

Jeanne. — Oui, vraiment. Et répondis que je ne le déposerais point sans le congé de Notre-Seigneur. Je vous dirai aussi que la demoiselle de Luxembourg requit à monseigneur de Luxembourg que je fusse point livrée aux Anglais.

L’Évêque. — Ne vous offrit-on pas habit de femme à Beaurevoir ?

Jeanne. — La demoiselle de Luxembourg et la dame de Beaurevoir m’offrirent habit de femme ou drap à le faire, et me requirent que je le portasse. Et je répondis que je n’en avais pas le congé de Notre-Seigneur, et qu’il n’en était pas encore temps.

L’Évêque. — Messire Jean de Pressy et autres à Arras vous offrirent-ils point habit de femme ?

Jeanne. — Lui et plusieurs autres m’ont plusieurs fois demandé de prendre cet habit.

L’Évêque. — Croyez-vous que vous eussiez délinqué ou fait péché mortel de prendre habit de femme ?

Jeanne. — Je fais mieux d’obéir et servir mon Souverain Seigneur, c’est à savoir Dieu. Si j’eusse dû l’avoir fait, je l’eus plutôt fait à la requête de ces deux dames que d’autres dames qui soient en France, excepté ma Reine.

L’Évêque. — Quand Dieu vous révéla de changer votre habit, fut-ce par la voix de saint Michel, de sainte Catherine ou de sainte Marguerite ?

Jeanne. — Vous n’en aurez maintenant autre chose.

L’Évêque. — Quand votre Roi vous mit premièrement en œuvre et que vous fîtes faire votre étendard, les gens d’armes et autres gens de guerre firent-ils faire panonceaux à la manière du vôtre ?

Jeanne. — Il est bon à savoir que les seigneurs maintenaient leurs armes. Certains compagnons de guerre en firent faire à leur plaisir, et les autres non.

L’Évêque. — De quelle manière les firent-ils faire ? Fut-ce de toile ou de drap ?

Jeanne. — C’était de blancs satins, et il y avait en certains les fleurs de lis. Je n’avais en ma compagnie que deux ou trois « lances », mais les compagnons de guerre aucunes fois en faisaient faire à la semblance des miens, et ne faisaient cela que pour connaître mes hommes des autres.

L’Évêque. — Les panonceaux étaient-ils souvent renouvelés ?

Jeanne. — Je ne sais. Quand les lances étaient rompues, on en faisait de nouveaux.

L’Évêque. — N’avez-vous pas dit que les panonceaux qui étaient en semblance des vôtres étaient heureux ?

Jeanne. — Je leur disais bien aucunes fois : Entrez hardiment parmi les Anglais ! et moi-même j’y entrais.

Jacques de Touraine. — N’avez-vous point été en des lieux où les Anglais eussent été tués ?

Jeanne. — En nom Dieu, si ! Comme vous parlez doucement ! Que ne partaient-ils de France et n’allaient-ils en leur pays !

Un seigneur anglais. — Vraiment, c’est une bonne femme ! Que n’est-elle Anglaise !

L’Évêque. — Leur dites-vous qu’ils le portassent hardiment, et qu’ils auraient bonheur ? Jeanne. — Je leur dis bien ce qui était venu et qui adviendrait encore.

L’Évêque. — Mettiez-vous ou faisiez-vous mettre eau bénite sur les panonceaux, quand on les prenait nouveaux ?

Jeanne. — Je n’en sais rien. Et si ce a été fait, ce n’a pas été de mon commandement.

L’Évêque. — En avez-vous point vu jeter ?

Jeanne. — Cela n’est point de votre procès. Si j’en ai vu jeter, je ne suis pas avisée maintenant d’en répondre.

L’Évêque. — Les compagnons de guerre faisaient-ils point mettre en leurs panonceaux Jhesus Maria ?

Jeanne. — Par ma foi, je n’en sais rien.

L’Évêque. — Avez-vous point tourné ou fait tourner toiles, par manière de procession, autour d’un autel ou d’une église, pour faire panonceaux ?

Jeanne. — Non, et n’en ai rien vu faire.

L’Évêque. — Quand vous fûtes devant Jargeau, qu’était-ce que vous portiez derrière votre heaume ? N’y avait-il pas aucune chose ronde ?

Jeanne. — Par ma foi, il n’y avait rien.

L’Évêque. — Connûtes-vous oncques frère Richard ?

Jeanne. — Je ne l’avais oncques vu quand je vins devant Troyes.

L’Évêque. — Quel visage frère Richard vous fit ?

Jeanne. — Ceux de la ville de Troyes, comme je pense, l’envoyèrent devers moi, disant qu’ils redoutaient que je ne fusse pas chose de par Dieu. Quand il vint devers moi, en approchant, il faisait signe de la croix et jetait eau bénite, et je lui dis : Approchez hardiment, je ne m’envolerai pas.

L’Évêque. — Avez-vous point vu ou fait faire aucunes images ou peintures de vous et à votre semblance ?

Jeanne. — Je vis à Arras une peinture en la main d’un Écossais, et y avait la semblance de moi toute armée ; et je présentais une lettre à mon Roi, et étais agenouillée d’un genou. Oncques ne vis ni fis faire autre image ou peinture à ma semblance.

L’Évêque. — Chez votre hôte, à Orléans, n’y avait-il point un tableau, où il y avait trois femmes peintes, et écrit : Justice, Paix, Union ?

Jeanne. — Je n’en sais rien.

L’Évêque. — Ne savez-vous point que ceux de votre parti aient fait faire service, messe, oraison pour vous ?

Jeanne. — Je n’en sais rien. S’ils ont fait faire service, ils ne l’ont point fait par mon commandement. Et s’ils ont prié pour moi, m’est avis qu’ils ne font point de mal.

L’Évêque. — Ceux de votre parti croient-ils fermement que vous soyez envoyée de par Dieu ?

Jeanne. — Ne sais s’ils le croient, et m’en attends à leur cœur ; mais s’ils ne le croient, pourtant je suis envoyée de par Dieu.

L’Évêque. — Pensez-vous que, en croyant que vous êtes envoyée de par Dieu, ils aient bonne croyance ?

Jeanne. — S’ils croient que je suis envoyée de par Dieu, ils ne sont point abusés.

L’Évêque. — Saviez-vous point le sentiment de ceux de votre parti quand ils vous baisaient les pieds et les mains, et vos vêtements.

Jeanne. — Beaucoup de gens me voyaient volontiers, et ils baisaient mes vêtements le moins que je pouvais. Mais venaient les pauvres gens volontiers à moi, parce que je ne leur faisais point de déplaisir, mais les supportais à mon pouvoir.

L’Évêque. — Quelle révérence vous firent ceux de Troyes à l’entrée ?

Jeanne. — Ils ne m’en firent point. À mon avis, frère Richard entra avec eux à Troyes, Mais je ne suis point souvenante si je le vis à l’entrée.

L’Évêque. — Ne fit-il point de sermon à l’entrée, lors de votre venue ?

Jeanne. — Je ne m’y arrêtai guère, et n’y couchai oncques. Quant au sermon, je n’en sais rien.

L’Évêque. — Fûtes-vous beaucoup de jours à Reims ?

Jeanne. — Je crois que nous y fûmes quatre ou cinq jours.

L’Évêque. — N’avez-vous point levé d’enfant aux fonts baptismaux ?

Jeanne. — À Troyes j’en levai un. Mais de Reims je n’en ai point de mémoire, ni de Château-Thierry. J’en levai deux aussi à Saint-Denis. Et volontiers mettais nom aux fils Charles, pour l’honneur de mon Roi, et aux filles Jeanne. Et aucunes fois, selon ce que les mères voulaient.

L’Évêque. — Les bonnes femmes de la ville touchaient-elles leurs anneaux à l’anneau que vous portiez ?

Jeanne. — Maintes femmes ont touché à mes mains et à mes anneaux, mais je ne sais point leur cœur et intention.

L’Évêque. — Quels furent ceux de votre compagnie qui prirent papillons en votre étendard devant Château-Thierry ?

Jeanne. — Ce ne fut oncques fait ou dit dans notre parti. Mais ceux du parti de deçà l’ont fait, et ils l’ont inventé.

L’Évêque. — Que fîtes-vous à Reims des gants avec lesquels votre Roi fut sacré ?

Jeanne. — Il y eut une livrée de gants pour bailler aux chevaliers et nobles qui là étaient. Et il y en eut un qui perdit ses gants. Mais je ne dis point que je les ferais retrouver.

L’Évêque. — Qui portait votre étendard à Reims ?

Jeanne. — Mon étendard fut en l’église de Reims, et me semble que mon étendard fut assez près de l’autel. Moi-même je l’y tins un peu, et ne sais point que frère Richard le tint.

L’Évêque. — Quand vous alliez par le pays, receviez-vous souvent le sacrement de confession et de l’autel quand vous veniez ès bonnes villes ?

Jeanne. — Oui, aucunes fois.

L’Évêque. — Receviez-vous les dits sacrements en habit d’homme ?

Jeanne. — Oui, mais n’ai point mémoire de les avoir reçus en armes.

L’Évêque. — Pourquoi avez-vous pris la haquenée de l’Évêque de Senlis ?

Jeanne. — Elle fut achetée deux cents saluts. S’il les eut ou non, je ne sais. Mais il en eut assignation, ou il en fut payé. D’ailleurs je lui écrivis qu’il la r’aurait s’il voulait, et que je ne la voulais point, et qu’elle ne valait rien pour souffrir peine.

L’Évêque. — Quel âge avait l’enfant que vous avez visité à Lagny ?

Jeanne. — L’enfant avait trois jours. Il fut apporté à Lagny devant l’image de Notre-Dame. Et il me fut dit que les pucelles de la ville étaient devant Notre-Dame, et que je voulusse aller prier Dieu et Notre-Dame qu’ils lui veuillent donner vie. J’y allai, et priai avec les autres. Finalement il apparut vie, et il bâilla trois fois, et puis fut baptisé, et aussitôt mourut, et fut enterré en terre sainte. Or il y avait trois jours, comme l’on disait, qu’en l’enfant la vie n’avait apparu, et il était noir comme ma cotte. Mais quand il bâilla, la couleur lui commença à revenir. Et j’étais avec les pucelles à genoux devant Notre-Dame à faire ma prière.

L’Évêque. — Ne fut-il point dit dans la ville que vous aviez fait cette résurrection, et que c’était à votre prière ?

Jeanne. — Je ne m’en enquérais point.

L’Évêque. — Connûtes-vous point Catherine de la Rochelle ? l’avez-vous vue ?

Jeanne. — Oui, à Jargeau et à Monfaucon en Berry.

L’Évêque. — Ne vous a-t-elle point montré une dame vêtue de blanc, qu’elle disait qui lui apparaissait aucunes fois ?

Jeanne. — Non.

L’Évêque. — Que vous a dit cette Catherine ?

Jeanne. — Cette Catherine me dit que venait à elle cette dame blanche vêtue de draps d’or, qui lui disait qu’elle allât par les bonnes villes, et que le roi lui baillât des hérauts et trompettes pour faire crier que quiconque aurait or, argent ou trésor mussé, l’apportât aussitôt ; et que ceux qui ne le feraient, et qui en auraient de mussés, elle les connaîtrait bien et saurait trouver les dits trésors ; et ce serait pour payer mes gens d’armes. À quoi je répondis qu’elle retournât à son mari, faire son ménage et nourrir ses enfants. Et pour en savoir la certitude, j’en parlai à sainte Marguerite ou sainte Catherine, qui me dirent que du fait de cette Catherine n’était que folie, et que c’était tout néant. J’écrivis à mon Roi que je lui dirais ce qu’il en devait faire ; et quand je vins à lui, je lui dis que c’était folie et tout néant du fait de Catherine. Toutefois frère Richard voulait qu’on la mit en œuvre. Et ont été très mal contents de moi frère Richard et la dite Catherine.

L’Évêque. — Avez-vous point parlé à Catherine de la Rochelle du fait d’aller à la Charité ?

Jeanne. — Ladite Catherine ne me conseillait point d’y aller, disant qu’il faisait trop froid et qu’elle n’irait pas. Elle voulait aller vers le duc de Bourgogne pour faire paix, et je lui dis qu’il me semblait qu’on n’y trouverait point de paix, si ce n’était par le bout de la lance. Je demandai à Catherine si cette dame blanche qui lui apparaissait venait toutes les nuits, et pour ce, je coucherais avec elle. Et j’y couchai, et veillai jusques à minuit, et ne vis rien, et puis je m’endormis. Quand vint le matin, je demandai si elle était venue et elle me répondit qu’elle était venue, et que je dormais et qu’elle n’avait pu m’éveiller. Alors je lui demandai si elle ne viendrait point le lendemain, et elle me répondit que oui. Pour laquelle chose, je dormis de jour, afin de pouvoir veiller la nuit. Et je couchai la nuit suivante avec Catherine, et veillai toute la nuit. Mais je ne vis rien, bien que souvent je lui demandasse si elle ne viendrait point. Et Catherine me répondait : oui, tantôt.

L’Évêque. — Que fîtes-vous sur les fossés de la Charité ?

Jeanne. — J’y fis faire un assaut. Mais je n’y jetai point et n’y fis point jeter eau bénite par manière d’aspersion.

L’Évêque. — Pourquoi n’y êtes-vous point entrée, puisque vous aviez commandement de Dieu ?

Jeanne. — Qui vous a dit que j’avais commandement de Dieu d’y entrer ?

L’Évêque. — N’en eûtes-vous point de conseil de votre voix ?

Jeanne. — Je m’en voulais venir en France. Mais les gens d’armes me dirent que c’était le mieux d’aller devant la Charité premièrement.

L’Évêque. — Avez-vous été longtemps dans la tour de Beaurevoir ?

Jeanne. — J’y fus quatre mois environ. Quand je sus que les Anglais venaient pour me prendre, je fus moult courroucée ; et toutefois mes voix me défendirent plusieurs fois de sauter. Enfin, par terreur des Anglais, je sautai et me recommandai à Dieu et à Notre-Dame. Et quand j’eus sauté, la voix de sainte Catherine me dit que je fisse bon visage et que je guérirais, et que ceux de Compiègne auraient secours. Je priais toujours pour ceux de Compiègne avec mon conseil.

L’Évêque. — Que dites-vous, quand vous eûtes sauté ?

Jeanne. — Aucuns disaient que j’étais morte. Et sitôt qu’il apparut aux Bourguignons que j’étais en vie, ils me dirent que j’avais sauté.

L’Évêque. — N’avez-vous point dit que vous aimiez mieux mourir que d’être entre la main des Anglais ?

Jeanne. — J’aimerais mieux rendre l’âme à Dieu que d’être en la main des Anglais.

L’Évêque. — Vous êtes-vous point courroucée, et avez-vous point blasphémé le nom de Dieu ?

Jeanne. — Oncques je ne maugréai ni saint ni sainte, et je n’ai point accoutumé de jurer.

L’Évêque. — À propos de Soissons, parce que le capitaine avait rendu la ville, n’avez-vous point renié Dieu que, si vous le teniez, vous feriez trancher le capitaine en quatre pièces ?

Jeanne. — Oncques ne reniai saint ni sainte ; et ceux qui l’on dit ou rapporté ont mal entendu.

L’Évêque. — Qu’on reconduise Jeanne dans sa prison.

DEUXIÈME PARTIE

LES INTERROGATOIRES SECRETS

I

Après avoir extrait des interrogatoires précédents les points sur lesquels Jeanne n’avait pas répondu suffisamment, l’évêque de Beauvais délégua maître Jean de La Fontaine, licencié en droit canon, pour l’interroger, et fixa comme date le samedi 10 mars. Ce jour-là, il se rendit dans la prison de Jeanne.

L’Évêque. — Nous requérons Jeanne de faire et prêter le serment de dire vérité sur ce qui lui sera demandé.

Jeanne. — Je vous promets que je dirai vérité de ce qui touchera votre procès ; et plus vous me contraindrez à jurer, et plus tard je vous la dirai.

Jean de La Fontaine. — Par le serment que vous avez fait, quand vous vintes dernièrement à Compiègne, de quel lieu étiez-vous partie ?

Jeanne. — De Crépy-en-Valois.

La Fontaine. — Quand vous fûtes venue à Compiègne, fûtes-vous plusieurs journées avant de faire aucune sortie.

Jeanne. — Je vins à heure secrète du matin, et entrai dans la ville sans que mes ennemis le sussent guère, comme je pense ; et ce même jour, sur le soir, je fis la sortie où je fus prise.

La Fontaine. — À la sortie sonna-t-on les cloches ?

Jeanne. — Si on les sonna, ce ne fut point à mon commandement ou à mon su. Je n’y pensais point. Et il ne me souvient pas si j’avais dit qu’on les sonnât.

La Fontaine. — Fîtes-vous cette sortie du commandement de votre voix ?

Jeanne. — En la semaine de Pâques dernièrement passée, étant sur les fossés de Melun, il me fut dit par mes voix, c’est à savoir sainte Catherine et sainte Marguerite, que je serais prise avant qu’il fût la Saint-Jean, et qu’ainsi fallait que fût fait ; et que je ne m’ébahisse pas, et prisse tout en gré, et que Dieu m’aiderait.

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