La Hiérarchie ecclésiastique (De ecclesiastica hierarchia) (page 3)
TROISIÈME PARTIE. (suite)
Quand donc on aura exclu du temple et du sacrifice dont ils sont indignes, et ceux qui n’ont pas encore été appelés à la grâce de l’initiation, et ensuite les transfuges de la vertu, et puis ceux qui se laissent aller mollement aux frayeurs et illusions des démons ennemis, n’ayant pas encore atteint l’efficace et inébranlable vertu de l’état divin par une ferme et constante application aux choses du ciel ; et ceux qui, sortis de la vie du péché, en conservent les impures imaginations, parce qu’ils n’ont pas encore contracté l’habitude d’un saint et divin amour ; et enfin ceux qui ne sont pas réunis parfaitement à l’unité et auxquels, pour employer les termes de la loi, il reste encore quelque tache, quelque souillure : après cela, dis-je, les ministres sacrés et les pieux assistants contemplent avec respect le mystère sacré, et dans une commune louange, célèbrent le souverain auteur et distributeur de tout bien, par lequel nous furent accordés ces sacrements salutaires qui opèrent la sainteté et la déification des initiés. Ce cantique, les uns l’appellent hymne de louange, les autres, symbole de la religion ; on l’a nommé plus divinement, selon moi, très-sainte Eucharistie ou action de grâces, parce qu’il renferme tous les dons que Dieu a fait descendre sur nous. Car on voit que toutes les œuvres divines que nous célébrons en cette rencontre se sont accomplies pour nous. Ainsi Dieu nous a libéralement conféré l’existence et la vie ; il forme ce que nous avons de divin sur le type de ses beautés ineffables ; il nous perfectionne, nous élève à une sainteté plus sublime ; voyant en pitié l’indigence spirituelle où nous sommes tombés par notre faute, il nous rappelle par des grâces régénératrices à la splendeur de nos premières destinées ; il daigne prendre les infirmités de notre nature pour nous communiquer les perfections de la sienne, et nous fait présent de ses propres richesses et de sa divinité même.
VIII. Étant achevé cet hymne à l’amour de notre Dieu, le pain sacré est couvert d’un voile, puis présenté avec le calice de bénédiction. On se donne ensuite le saint baiser et l’on récite pieusement les noms inscrits dans les diptyques.
Ceux-là ne peuvent se ramener à l’unité ni entrer avec elle en un pacifique et intime commerce, qui sont divisés avec eux-mêmes. Effectivement, si, touchés par les rayons qui viennent de l’unité et contemplée et connue, nous savions nous précipiter et nous perdre en Dieu, unité souveraine, nous ne laisserions point aller nos âmes en ces convoitises qui la partagent et qui lui font concevoir contre nos semblables ces inimitiés pleines de chair et de sang et de passion. Je crois donc, d’après cela, que cette cérémonie de la paix tend à établir en nous une vie d’unité parfaite, rapprochant ainsi les choses qui se ressemblent et ravissant à ceux qui sont en proie à la division le spectacle de cette union toute divine.
IX. La récitation des sacrés diptyques, qui se fait après la paix donnée, est comme un éloge de ceux qui se sont gardés purs et saints, et qui sont arrivés par la persévérance jusqu’au terme de la vie parfaite. Ainsi sommes-nous excités et conduits par leur exemple à ce bienheureux état et à ce repos divin dont ils jouissent ; ainsi sont-ils célébrés eux-mêmes comme des héros vivants ; car, selon l’enseignement de la théologie, ils ne sont pas morts, mais ils sont passés à une vie plus parfaite[7]. Remarquez encore que, si leurs noms sont inscrits dans les saints registres, ce n’est pas que la mémoire de Dieu ait besoin, comme celle des hommes, d’un signe qui la réveille, mais c’est pour faire entendre pieusement que le Seigneur conserve une affectueuse et impérissable connaissance de quiconque s’est déifié par la vertu. « Car il connaît ceux qui sont à lui, dit l’Écriture[8] ; » et ailleurs : « La mort de ses saints est précieuse devant lui[9], » la mort se prenant ici pour la consommation en la sainteté. Observez enfin qu’après avoir déposé sur l’autel les symboles sacrés sous lesquels le Christ se voile et se communique, on y place en même temps cette liste des noms des saints pour montrer qu’ils sont joints à lui, inséparablement joints dans la sainteté d’une céleste union.
Ces cérémonies achevées, comme nous venons de dire, le pontife se tient debout en face des symboles sacrés ; puis, avec tout l’ordre sacerdotal, il se purifie les doigts. Car, pour employer le langage des Écritures, celui qui sort du bain n’a plus besoin que d’une légère ablution[10]. Par cette dernière et complète purification, il deviendra l’image de la très-pure divinité. Alors il pourra s’incliner avec bonté vers les choses inférieures sans se laisser séduire ni captiver par elles, puisqu’il est dans l’unité, et les quittant bientôt avec toute la plénitude et l’intégrité de sa perfection, il accomplira purement son glorieux retour à l’unité divine. La hiérarchie légale avait, comme nous l’avons dit, ses ablutions sacrées ; c’est ce que représentent chez nous le pontife et les prêtres se lavant les mains. Ceux donc qui s’approchent du sacrifice auguste doivent être purs de toutes les abjectes illusions de l’âme et se conformer, autant qu’ils peuvent, à la sainteté du mystère. Ainsi seront-ils illuminés par les plus éclatantes manifestations de la divinité ; car les lumières célestes se plaisent à laisser tomber leur clarté sur les objets qui leur sont conformes et qui peuvent la recevoir et plus entière et plus splendide. Or, si le pontife et les prêtres se purifient les doigts devant l’autel même, c’est pour figurer que la purification spirituelle s’accomplit sous l’œil de Jésus-Christ, qui pénètre jusqu’aux plus secrètes pensées et soumet notre vie entière à un rigoureux examen et à des jugements pleins de justice et d’impartialité. Alors seulement le pontife est uni aux choses saintes. Il donne louange aux œuvres divines, consacre les augustes mystères et les expose aux regards du peuple.
XI. Or, quelles sont ces œuvres divines qui s’accomplirent pour l’amour de nous, comme il a été dit ? C’est ce qu’il faut expliquer maintenant aussi bien que possible ; car réellement je ne pourrais les nommer toutes, bien loin de les connaître clairement et de les révéler aux autres. Mais celles que les pontifes sacrés célèbrent et opèrent conformément à la tradition, celles-là seulement je les dirai, selon mes forces, après avoir invoqué le secours de l’Esprit inspirateur.
Lorsque, dans le principe, la nature humaine perdit insensément la grâce divine, elle tomba dans une vie pleine de passions, qui aboutit à la corruption et à la mort. Car il était juste que l’audacieux transfuge de la bonté infinie, le violateur du précepte d’Éden, qui, cédant aux attrayantes et frauduleuses suggestions de l’esprit malin, avait secoué le joug qui donne la vie, fût livré en proie à ses penchants qui le détournent des biens célestes : d’où vient ce déplorable échange que nous avons fait de l’immortalité avec la mort. Tirant son origine de la corruption, l’homme fut condamné à avoir une fin qui rappelât son principe, et volontairement déchu d’une vie supérieure et divine, il fut précipité dans l’abîme contraire d’une vie pleine de mutabilité et d’angoisses. Ainsi égarée et fuyant loin du droit chemin qui mène au seul vrai Dieu, asservie à la multitude des cruels démons, notre nature ne vit pas qu’elle servait, non pas des dieux ou des amis, mais des ennemis affreux ; et bientôt les tyranniques excès de leur méchanceté naturelle l’eussent réduite aux horreurs d’une irréparable ruine. Mais par un conseil de sa charité et de sa miséricorde infinie, Dieu ne dédaigna pas de prendre lui-même soin de nous. C’est pourquoi, d’une part, prenant en réalité toutes nos misères, hors le péché, et s’unissant à notre bassesse, et, de l’autre, conservant sans confusion et sans altération aucune les attributs de sa nature, il voulut bien nous associer fraternellement, pour ainsi dire, à sa divinité et nous rendre participants de ses propres biens. C’est ainsi que, par le jugement et la justice, comme enseigne la parole traditionnelle, et non par le déploiement de sa force, il renversa la domination qu’exerçait sur nous la troupe rebelle des démons. Par sa bonté, il opéra dans nous une transformation complète : car il inonda d’une douce et divine lumière l’obscurité de notre esprit et il orna de grâces célestes notre difformité spirituelle ; il affranchit la maison de notre âme et des viles passions et des souillures hideuses, en sauvant notre nature menacée d’une totale ruine, et il nous apprit à monter vers le ciel et à mener une vie divine par la conformité que nous tâcherons d’avoir avec lui.
XII. Mais comment se pourrait accomplir cette ressemblance, sinon en renouvelant tous les jours par les bénédictions et sacrifices sacrés la mémoire des œuvres divines ? C’est aussi ce que nous faisons en mémoire du Christ, comme disent les Écritures[11]. Voilà pourquoi l’hiérarque, debout au saint autel, bénit les œuvres admirables que, dans sa providence, Jésus-Christ a faites pour le salut du genre humain, par le bon plaisir du Père dans le Saint-Esprit, pour parler comme nos oracles. Quand donc il les a louées, quand, par l’œil de l’entendement, il les a contemplées avec un pieux respect, il procède à la célébration mystique du sacrifice en la manière que Dieu a instituée. Étant donc payé le tribut de louanges à la divine bonté, saisi de cette crainte que la religion réclame d’un pontife, il s’excuse d’oser approcher ces mystères si excellents, et il s’écrie au Seigneur : « Vous l’avez dit : Faites ceci en mémoire de moi[12]. » Puis il demande la grâce de n’être pas indigne de ce ministère par lequel l’homme imite un Dieu, et de retracer Jésus-Christ dans la célébration et la distribution des choses sacrées, et que ceux qui doivent y communier les reçoivent avec une pureté parfaite. Alors il achève l’œuvre sainte et offre aux regards le mystère sous les symboles qui le rendent sensible. Et découvrant et rompant en pièces le pain jusque-là couvert et formant un seul tout, et partageant entre tous le même calice, il multiplie mystérieusement et distribue l’unité, et par là s’accomplit le très-saint sacrifice.
Ainsi, ce qu’il y a de caché, de simple et d’un en Jésus, Verbe divin, en revêtant notre nature par infinie tendresse pour les hommes, a formé comme un composé visible, sans que la divinité en fût altérée, et a négocié heureusement notre union intime avec lui en mariant notre bassesse avec ses perfections sublimes, si toutefois nous adhérons à lui, comme des membres au corps, par la conformité d’une divine et innocente vie, et si nous ne tombons pas dans les passions qui corrompent et qui tuent, et qui nous rendraient indignes de tout commerce avec les membres divins et incapables de participer à leur vie et santé. Car ceux qui désirent s’unir à Jésus doivent considérer la vie toute divine qu’il a menée dans la chair, et tendre, par l’imitation fidèle de son innocence, à un état de sublime sainteté.
XIII. C’est ce que montre clairement le pontife dans la célébration de ce mystère, lorsqu’il découvre les symboles sacrés jusque-là cachés à tous les regards et fractionne leur unité ; et que, par l’intime union du sacrement avec celui qui le reçoit, il fait communier la créature au trésor des grâces divines. Car ainsi, et en offrant à la vue Jésus-Christ, notre vie spirituelle, devenue pour ainsi dire sensible, il représente d’une manière palpable que le Seigneur, sortant du secret de sa divinité, s’est amoureusement fait semblable à nous en prenant, mais sans l’absorber, notre humanité entière ; qu’il revêt notre nature composée, sans altération de son essentielle unité ; et que, par un effet de cette même charité, il convie le genre humain à la participation de son essence et de ses propres richesses, pourvu cependant que nous nous unissions à lui en nous appliquant à imiter sa divine vie ; car ainsi nous serons véritablement associés à la divinité et nous partagerons ses biens.
XIV. Quand donc il a reçu et donné la sainte communion, le pontife avec toute la pieuse assemblée de l’Église termine par une sainte action de grâces. Car on reçoit avant de donner, et la communion aux mystères précède la distribution qu’on en fait. C’est effectivement une admirable disposition et une règle générale dans les choses divines, que le pontife entre en part et soit rempli le premier des grâces célestes, et qu’ensuite seulement elles soient accordées aux autres hommes par son entremise. C’est pour la même raison que ceux-là sont estimés profanes et rebelles à nos saintes institutions, qui osent enseigner les vérités sacrées avant d’avoir contracté l’habitude d’y conformer leur vie. De même donc que, sous l’influence des rayons solaires, les substances les plus minces et les plus transparentes sont facilement inondées de clarté, et ensuite, comme d’autres soleils, versent la lumière qui les remplit sur les corps inférieurs ; de même celui-là ne doit pas avoir la présomption de guider les autres dans les routes divines, qui n’est pas encore élevé à un état de conformité parfaite avec Dieu, et que l’inspiration et l’élection saintes n’ont pas appelé au commandement.
XV. C’est ainsi que tous les ordres de notre hiérarchie réunis dans l’Église, après avoir participé aux divins mystères, rendent grâces ensemble, chacun, selon qu’il en est capable, ayant reconnu et loué les œuvres divines. Pour ceux qui ne reçoivent et ne connaissent pas le don céleste, ils ne viendront jamais à en bénir le Seigneur, quoique, de leur nature, ces bienfaits merveilleux soient dignes d’universelles louanges. Mais, comme je l’ai montré, entraînés par les mauvais penchants, ils n’ont pas voulu voir les œuvres divines, et, pour cela, ils sont restés ingrats envers les infinies miséricordes. Aussi, goûtez et voyez, dit l’Écriture[13] ; car c’est en s’initiant à nos mystères que les fidèles apprécient l’immensité des grâces dont nous sommes enrichis, et c’est après avoir contemplé dans la communion leur grandeur et leur excellence, qu’ils éclatent en cantiques de louange pour les merveilles de bonté que la divinité a opérées.
DES CÉRÉMONIES QUI SE FONT EN LA CONSÉCRATION DE L’HUILE SAINTE.
Argument. — Dans la première partie, on fait voir que le sacrement du chrême se rattache à celui de l’adorable Eucharistie.
Dans la seconde partie, on décrit les rits usités en ce sacrement.
Dans la contemplation, on explique : I, pourquoi l’huile sainte est couverte d’un voile ; II, comment ce mystère, caché aux profanes, se révèle aux saints ; III, comment le saint chrême, et les lectures et les chants qui accompagnent sa consécration, perfectionnent les âmes. IV. On montre la signification merveilleuse de l’huile sainte, et V, que plus les intelligences sont proches de Dieu, plus elles sont inondées de l’abondance des suavités célestes. VI. Les prêtres qui environnent le prélat consécrateur du saint chrême, représentant les Séraphins, VII, on explique ce que signifient les ailes prêtées aux Séraphins ; VIII, pourquoi ils se voilent la face et les pieds, IX, et s’adressent l’un à l’autre dans leurs chants sacrés. X. On enseigne que le saint chrême représente Jésus-Christ, dont la divinité a daigné oindre et consacrer notre chair, et que l’usage fréquent de l’huile bénite est plein de salutaires instructions ; XI, ainsi on l’emploie dans le baptême, et XII, dans la consécration des autels.
PREMIÈRE PARTIE.
Tel est le mystère de la sainte synaxe ; telles se présentent à la contemplation de nos esprits les merveilles par lesquelles la hiérarchie, comme je l’ai dit souvent, nous fait participer intimement à l’unité. Mais il est une autre sainte institution qui se lie à celle-ci, et que nos maîtres ont nommée le sacrement de l’huile bénite. Après avoir considéré par ordre les diverses figures qui composent ce sacrement, nous nous élèverons par une vue mystique jusqu’à l’unité de son type intelligible.
Sacrement de la consécration de l’huile sainte.
DEUXIÈME PARTIE.
Ici, comme dans la célébration de l’Eucharistie, on fait sortir les indignes, après que le pontife a parcouru tout le temple en faisant fumer l’encens, après le chant des psaumes et la récitation des divines Écritures. Puis l’hiérarque prend lui-même le baume, le place sur l’autel, le couvre de douze aigrettes, pendant que tous d’une voix pieuse font retentir l’hymne sacré inspiré aux divins prophètes. Enfin il le consacre par une prière solennelle. Il s’en sert ensuite dans les sacrements augustes où quelque consécration se pratique, et dans presque toutes les cérémonies pontificales.
Contemplation.
TROISIÈME PARTIE.
I. Une première considération mystique nous donnera la clef de toutes les cérémonies qui s’accomplissent dans la consécration de l’huile sainte. C’est qu’on nous fait voir, par ce qui se pratique en ce sacrement, que les hommes pieux doivent tenir cachées leur sainteté et la bonne odeur de leur âme : car il leur fut enjoint par une bouche divine de ne point étaler avec vaine gloire ces vertus d’agréable parfum, qui les rendent heureusement semblables à notre Dieu caché. En effet les secrètes et si excellemment suaves beautés de Dieu ne se prodiguent pas ; mais elles se révèlent d’une façon intelligible seulement aux hommes de vie intérieure, et veulent trouver dans les âmes de pures et parfaites images d’elles-mêmes. Car l’image de la vertu divine doit reproduire fidèlement son original, et contemplant du regard de l’intelligence la douce beauté, se modeler ainsi et se façonner sur ce type merveilleux. De même que, dans un ordre de choses matériel, le peintre, s’il considère fixement son original sans détourner la vue sur aucun autre objet, sans diviser son attention, doublera pour ainsi dire celui qui pose devant lui, et offrira la vérité dans sa ressemblance, le modèle dans son image, et à part la différence des substances, les reproduira l’un dans l’autre ; ainsi par la constante et studieuse contemplation du suave et mystérieux archétype, les peintres spirituels, amis du beau, obtiendront de ressembler à Dieu avec une admirable exactitude. Aussi s’occupant sans relâche de façonner leur âme à la ressemblance de la perfection intelligible qui est si ravissante, ils ne pratiquent aucune de leurs sublimes vertus pour être vus des hommes, comme parle l’Écriture ; mais cette huile tenue sous voile est un précieux symbole où ils apprennent que l’Église cache ce qu’elle a de plus sacré. C’est pourquoi, vivantes images du Seigneur, ils ensevelissent religieusement au fond de leur âme leurs saintes et divines vertus ; et le regard exclusivement fixé sur la suprême intelligence, ni ils ne sont visibles pour ceux qui ne leur ressemblent pas, ni ils ne sont tentés de les regarder eux-mêmes. Aussi, fidèles à leur dessein, ils aiment ce qui est réellement juste et honnête, et non pas ce qui semble tel ; ils n’aspirent point à ce que le vulgaire nomme insensément gloire et félicité ; mais à l’imitation de Dieu, discernant ce qui est essentiellement bien ou mal, ils deviennent d’augustes images de la divine suavité, qui possédant en soi le parfum du bien, ne l’exhale point pour la foule que séduisent les apparences, mais imprime la vraie beauté dans les âmes qui lui ressemblent.
II. Maintenant, et après avoir considéré ce sacrement dans la richesse de sa beauté extérieure, jetons les yeux sur ce qu’il a de plus divinement beau ; voyons-le en lui-même et dépouillé de ses voiles ; et remplissons-nous de la clarté féconde qu’il répand, et du parfum sacré dont il embaume les hommes spirituels. Or ceux qui environnent le pontife ne restent pas étrangers aux cérémonies de la consécration de l’huile sainte ; au contraire, le mystère de cet acte leur est manifesté, mais non pas au vulgaire qui ne pourrait le contempler dignement : voilà pourquoi ils le voilent saintement, et le dérobent aux yeux de la multitude, comme le prescrit la tradition. Car le rayonnement des choses sacrées, qui éclaire immédiatement et avec pureté les hommes pieux, parce qu’ils sont enfants de la lumière intelligible, et qui verse les flots de sa bonne odeur sur les facultés de leur esprit, ne parvient pas de la même manière à la foule qui les suit. Et alors ces contemplateurs mystérieux du secret divin l’enveloppent des sacrés symboles que j’ai dits, et ne l’exposent pas à la vue indiscrète des profanes : et c’est à l’aide de ces symboles, que ceux qui appartiennent aux ordres inférieurs de la hiérarchie s’élèvent à la connaissance de la réalité, chacun selon ses forces.
III. Ce sacrement qui fait l’objet actuel de mon discours est donc, comme je l’ai indiqué, si noble et si efficace qu’il sert aux consécrations hiérarchiques : c’est pourquoi nos maîtres divins lui attribuant le même rang et la même énergie qu’au sacrement de la communion[14], l’ont fait célébrer avec les mêmes symboles à peu près, avec les mêmes cérémonies mystiques, avec les mêmes chants sacrés. Ainsi vous verrez également le pontife quitter le sanctuaire pour aller répandre la bonne odeur de l’encens dans le reste du temple, et revenir ensuite à son point de départ, enseignant par là que les choses divines se communiquent à tous les saints, autant qu’ils le méritent, sans éprouver toutefois diminution ni changement, sans perdre cet état d’immuable fixité qui leur est propre. Ainsi encore les chants et la lecture des saintes Lettres engendrent les imparfaits à la grâce de la filiation divine, opèrent la conversion spirituelle de ceux qui sont tourmentés par les impurs démons, délivrent des frayeurs et séductions ennemies ceux qui se laissent lâchement aller au mal, et présentent à chacun, selon qu’il en est capable, la sublimité de la vertu et la divine perfection. Par là ces hommes inspireront à leur tour de l’effroi aux puissances hostiles, et seront préposés à la guérison des autres âmes ; ils posséderont pour eux, et communiqueront à leurs frères le privilége divin d’une inébranlable constance dans le bien, et une force merveilleuse pour combattre les passions. Ces hymnes et lectures affermissent dans la vertu et empêchent de retomber dans le mal ceux qui d’une vie corrompue sont revenus à de pieux sentiments ; elles achèvent de purifier ceux qui n’ont pas encore une pureté complète ; elles initient les justes à la vue et à la participation des cérémonies symboliques ; elles donnent aux plus parfaits l’aliment d’une bienheureuse et céleste contemplation, prenant ce qu’ils ont de divinement un pour le remplir de l’unité, pour l’élever à la souveraine unité.
IV. Que dirai-je encore ? N’est-il pas vrai que ce sacrement dont nous traitons discerne et renvoie, comme il se pratique dans la sainte Eucharistie, tous les rangs qui n’ont pas la pureté requise, et que nous avons déjà mentionnés ? qu’il se montre aux saints seulement sous le voile de ses cérémonies ; et que la hiérarchie n’accorde qu’aux plus parfaits de le voir à découvert et de le célébrer ? Or il me semble superflu de revenir ici sur des explications déjà souvent données ; j’aime mieux passer outre, et considérer le divin pontife tenant l’huile sainte couverte de douze aigrettes, et procédant à la célébration de cet auguste sacrement.
Nous disons d’abord que cette huile se compose par le mélange de diverses substances aromatiques, possédant les propriétés des plus riches parfums, tellement que ceux qu’elle touche sont embaumés, à proportion de la quantité qui leur en fut départie. Or, nous savons que le très-divin Jésus est suavité merveilleuse, et qu’il inonde invisiblement nos âmes des torrents de ses saintes voluptés. Et si les senteurs matérielles flattent, et en quelque sorte nourrissent agréablement notre odorat, pourvu qu’il soit sain alors, et qu’il se présente convenablement à l’action du parfum, on peut assurément dire la même chose de notre discernement spirituel : car si les facultés de notre âme ne sont pas corrompues, ni inclinées vers le mal, elles percevront les célestes parfums, se rempliront d’une sainte suavité et d’un surnaturel aliment, selon la mesure de l’opération divine, et en raison de notre fidélité à lui correspondre. Ainsi donc la composition mystique de l’huile sainte, autant que le grossier symbole peut exprimer la réalité invisible, nous représente que Jésus-Christ, source abondante d’où émanent les parfums surnaturels, exhale sa bonne odeur, dans des proportions d’infinie sagesse, sur les esprits qui lui sont plus conformes ; de sorte que l’âme, dans le transport d’une joie douce et enivrée du bienfait divin, se nourrit d’aliments célestes qu’elle puise dans les délicieuses communications de la divinité.
V. Or il me semble évident que les esprits angéliques, plus divins que nous, sont plus proches aussi de la source des suavités célestes qui leur sont mieux manifestées et plus largement départies, à raison de leur pureté excellente, et qui, se répandant à flots pressés, remplissent la capacité avec laquelle ils se présentent au bienfait divin. Au contraire, les intelligences inférieures et moins vastes ne peuvent contempler ni recevoir d’une façon aussi sublime ces grâces qui, saintement voilées, ne se communiquent qu’avec sage mesure et proportionnellement aux forces des sujets qu’elles visitent. C’est pourquoi les douze plumes ou aigrettes figurent l’ordre des séraphins si élevé par-dessus les natures augustes qui nous sont supérieures : ordre sacré placé auprès du Seigneur et l’environnant sans cesse, plongé avec délices dans les contemplations dont il est jugé digne, inondé avec pureté sainte de l’abondance des dons spirituels, et pour parler notre langage, chantant d’une voix éternelle cet hymne tant répété à la gloire du Dieu trois fois saint. Car la connaissance que possèdent ces êtres merveilleux est infatigable, et elle brûle d’un amour de Dieu qui ne se refroidit pas, et elle échappe à la malice et à l’oubli : aussi, selon moi, ce cri perpétuel symbolise bien la science et l’intelligence constante et immuable des choses divines qui occupe toutes les forces de leur esprit et remplit leur cœur d’actions de grâces.
VI. Il me semble qu’en traitant des hiérarchies célestes, nous avons bien contemplé et exposé aux yeux de votre esprit les propriétés incorporelles des séraphins, que les saints oracles ont si heureusement dépeintes sous des images sensibles, et explicatives des choses invisibles. Néanmoins, comme cet ordre sublime est représenté ici par ceux qui entourent respectueusement l’hiérarque, il faut spiritualiser nos regards, et encore une fois contempler, rapidement du moins, son éclat déiforme.
VII. Or la diversité de visages et les pieds sans nombre qu’on attribue à ces intelligences, figurent, à mon avis, la faculté qu’elles ont de contempler à l’aise la divine lumière, et cette incessante activité d’intelligence avec laquelle il leur est donné de pénétrer les célestes mystères. Les six ailes dont il est parlé dans les Écritures ne me paraissent pas exprimer ici un nombre sacré, comme quelques-uns l’ont pensé faussement, mais bien que les très-sublimes esprits de cet ordre auguste et tout divin se distribuent en premières, secondes et troisièmes puissances qui tendent à Dieu, s’affranchissent de toute entrave, et s’élèvent sans relâche. De là vient que, dans sa sagesse sacrée, l’Écriture, décrivant la forme de ces ailes, place les unes à la tête, les autres au milieu du corps et les autres aux pieds, pour montrer que ces esprits sont tout couverts d’ailes, et aspirent de toutes leurs forces vers la réalité suprême.
VIII. S’ils se voilent et la face et les pieds, et ne soutiennent leur essor qu’avec les ailes du milieu, cela doit faire entendre à votre piété que cet ordre, si excellemment élevé par-dessus tous les autres, révère les hauteurs et les profondeurs qui dépassent ses conceptions, et se porte avec mesure à la contemplation de Dieu, soumettant sa vie au joug de la céleste volonté, et se laissant former ainsi à la connaissance de lui-même.
IX. Ce qui est dit dans les Écritures que l’un criait à l’autre, me semble indiquer qu’ils se transmettent mutuellement et sans envie ce qu’ils voient et ce qu’ils comprennent de la divinité. Et je trouve ceci digne de remarque, que les saintes Lettres donnent par excellence le nom hébreu de séraphins à ces natures très-saintes, à raison de la constante activité et de la dévorante ardeur de leur vie.
X. Si donc, comme l’assurent les hébraïsants, la théologie, donnant aux séraphins augustes une qualification qui exprime exactement leur nature, les nomme brûlants et pleins de ferveur, on doit dire, en suivant la loi de ce mystérieux symbolisme, qu’ils ont la vertu de dégager le parfum de la suavité divine, et de l’exciter à s’épandre et à exhaler ses plus puissantes émanations. Car cette nature infinie dont la bonne odeur surpasse tout entendement, aime à se manifester quand elle est excitée par des esprits fervents et purs, et à ceux qui l’attirent d’une si excellente manière, elle communique avec une libérale profusion ses inspirations toutes divines. Aussi les très-saintes intelligences de cet ordre élevé au-dessus des cieux n’ignoraient pas que le très-divin Jésus voulût être sanctifié ; elles savaient au contraire que dans sa douce et ineffable bonté il était venu en notre humanité ; et le voyant sanctifié en sa chair par le Père et par lui-même et par l’Esprit, elles le reconnurent néanmoins à ses œuvres divines comme leur propre principe, et comme n’ayant subi en son essence aucun changement. C’est ce qu’enseigne symboliquement la tradition ; c’est ce qu’elle sait et représente quand elle place l’emblème des séraphins sur le baume précieux qu’on va consacrer, et qui figure le Christ prenant réellement toute notre humanité, sans altération de sa divinité. Il y a quelque chose de plus encore ; c’est qu’on se sert de cette huile bénite en toutes les consécrations religieuses, pour mettre en évidence, selon le mot des Écritures[15], que celui qui fut sanctifié et qui sanctifie demeure constamment le même dans la diversité des œuvres que sa bonté opère. Voilà pourquoi des onctions faites avec le saint chrême accompagnent la grâce perfectionnante de la régénération divine qui nous est donnée au baptême. De là vient, à mon avis, que le pontife forme des signes de croix en versant l’huile dans le baptistère où s’expient nos péchés, et fait voir aux yeux contemplatifs que Jésus-Christ est descendu dans la mort qu’il souffrit sur la croix pour nous rendre enfants de Dieu, et que, par le mystère de ce divin et victorieux abaissement, ceux qui sont baptisés dans sa mort, comme dit l’Écriture, il les arrache à cet ancien gouffre de corruption lamentable, et les renouvelle dans une sainte et éternelle vie.
XI. Bien plus, celui qui est initié à l’auguste sacrement de la régénération, reçoit par la grâce de l’onction sacrée l’effusion du Saint-Esprit ; et ce rit figuratif fait heureusement sentir que celui qui, comme homme, fut pour nous sanctifié par le Saint-Esprit, est celui-là même qui, gardant inaltérable sa divine essence, nous communique cet esprit sanctificateur.
XII. Observez aussi religieusement que, d’après la loi des mystères augustes, la consécration de l’autel sacré s’opère par l’effusion très-pure de l’huile bénite. Et ceci est un céleste et profond mystère qui explique la source, la nature et le secret divin de notre sanctification. Puis donc que toute intelligence pieuse est saintement consacrée en Jésus-Christ, autel divin sur lequel, offerts et mystiquement immolés, comme dit l’Écriture, nous trouvons accès vers Dieu, il nous faut contempler des regards de l’âme comment cet autel sublime par qui les offrandes sont consacrées et sanctifiées, reçoit d’abord sa consécration du saint chrême. Car le très-saint Jésus se sanctifie lui-même pour nous, et ensuite nous remplit de toute sainteté, puisque les choses qui furent bénies en lui, par une miséricordieuse dispensation, descendent jusqu’à nous, qui devenons enfants de Dieu par le baptême. De là vient, je pense, que les divins chefs de notre hiérarchie, fidèles aux enseignements de la sainte tradition, et considérant ce qui se fait en ce sacrement, l’ont nommé consécration parfaite et entière, comme s’ils disaient consécration de Dieu, et lui ont glorieusement appliqué cette appellation dans le double sens dont elle est susceptible. Car il y a ici consécration de Dieu, en ce que, comme homme, il fut sanctifié pour nous, et en ce que, comme Dieu, il a consacré et sanctifié toutes choses dignes de sanctification.
Quant à l’hymne saint qui nous vient des prophètes inspirés, il signifie, au dire des hébraïsants, louange de Dieu, ou bien louez Dieu. Les diverses manifestations et œuvres de Dieu étant décrites dans la variété des symboles dont l’Église les voile, il convenait assez de répéter ce divin cantique des prophètes. Car il nous instruit et en toute évidence et avec sainteté que les bienfaits du Seigneur sont dignes des actions de grâces de notre piété.