Le Quart Livre (page 10)
I’ay ceſtuy eſpoir en Dieu qu’il oyra nos prieres, veue la ferme foy en laquelle nous les faiſons : & accomplira ceſtuy noſtre ſoubhayt, attendu qu’il eſt mediocre. Mediocrité a eſté par les ſaiges anciens dicte aurée, c’eſt à dire precieuſe, de tous louée, en tous endroictz agreable. Diſcourez par les ſacres bibles : vous trouuerez que de ceulx les prieres n’ont iamais eſté eſconduites, qui ont mediocrité requis. Exemple on petit Zachée, duquel les Muſaphiz de S. Ayl pres Orleans ſe ventent auoir le corps & relicques, & le nomment ſainct Syluain. Il ſoubhaitoit, rien plus, veoir noſtre benoiſt Seruateur au tour de Hieruſalem. C’eſtoit choſe mediocre & expoſée à vn chaſcun. Mais il eſtoit trop petit, & parmy le peuple ne pouuoit. Il trepigne, il trotigne, il s’efforce, il s’eſcarte, il monte ſus vn Sycomore. Le treſbon Dieu congneut ſa ſyncere & mediocre affectation. Se præſenta à ſa veue : & feut non ſeulement de luy veu, mais oultre ce feut ouy, viſita ſa maiſon, & beniſt ſa famile.
A vn filz de prophete en Iſrael fendant du bois pres le fleuue Iordan, le fer de ſa coingnee eſchappa (comme eſt eſcript 4. Reg. 6.) & tomba dedans icelluy fleuue. Il pria Dieu le luy vouloir rendre. C’eſtoit choſe mediocre. Et en ferme foy & confiance iecta non la coingnee apres le manche, comme en ſcandaleux ſolœciſme chantent les diables Cenſorins : mais le manche apres la coingnee, comme proprement vous dictes. Soubdain apparurent deux miracles. Le fer ſe leua du profond de l’eaue, & ſe adapta au manche. S’il euſt ſoubhoité monter es cieulx dedans vn charriot flamboiant, comme Helie : multiplier en lignee, comme Abraham, eſtre autant riche que Iob, autant fort que Sanſon, auſſi beau que Abſalon : l’euſt il impetré ? C’eſt vne queſtion.
A propos de ſoubhaictz mediocres en matiere de coingnee (aduiſez quand ſera temps de boire) ie vous raconteray ce qu’eſt eſcript parmy les apologues du ſaige Æſope le François. I’entends Phrygien & Troian, comme afferme Max. Planudes : duquel peuple ſelon les plus veridicques chronicqueurs, ſont les nobles François deſcenduz. Ælian eſcript qu’il feut Thracian : Agathias apres Herodote, qu’il eſtoit Samien. Ce m’eſt tout vn.
De ſon temps eſtoit vn paouure homme villageois natif de Grauot nommé Couillatris, abateur & fendeur de boys, & en ceſtuy bas eſtat guaignant cahin caha ſa paouure vie. Aduint qu’il perdit ſa coingnee. Qui feut bien faſché & marry ce fut il. Car de ſa coingnee dependoit ſon bien & ſa vie : par ſa coingnee viuoit en honneur & reputation entre tous riches buſcheteurs : ſans coingnee mouroit de faim. La mort ſix iours apres le rencontrant ſans coingnee, auecques ſon dail l’euſt fauſché & cerclé de ce monde. En ceſtuy eſtris commença crier, prier, implorer, inuocquer Iuppiter par oraiſons moult diſertes (comme vous ſçauez que Neceſſité feut inuentrice d’Eloquence) leuant la face vers les cieulx, les genoilz en terre, la teſte nue, les bras haulx en l’air, les doigts des mains eſquarquillez, diſant à chaſcun refrain de ſes ſuffrages à haulte voix infatiguablement. Ma coingnee Iuppiter, ma coingnee. Rien plus, ô Iuppiter, que ma coingnee, ou deniers pour en achapter vne autre. Helas, ma paouure coingnee. Iuppiter tenoit conſeil ſus certains vrgens affaires : & lors opinoit la vieille Cybelle, ou bien le ieune & clair Phœbus, ſi voulez. Mais tant grande feut l’exclamation de Couillatris, qu’elle feut en grand effroy ouye on plein conſeil & conſiſtoire des Dieux.
Quel diable (demanda Iuppiter) eſt là bas, qui hurle ſi horrificquement ? Vertuz de Styx, ne auons nous par cy deuant eſté, præſentement, ne ſommes nous aſſés icy à la deciſion empeſchez de tant d’affaires controuers & d’importance. Nous auons vuidé le debat de Preſthan roy des Perſes, & de Sultan Solyman empereur de Conſtantinople. Nous auons clos le paſſaige entre les Tartares & les Moſcouites. Nous auons reſpondu à la requeſte du Cheriph. Auſſi auons nous à la deuotion de Guolgotz Rays. L’eſtat de Parme eſt expedié : auſſi eſt celluy de Maydenbourg, de la Mirandole, & de Africque. Ainſi nomment les mortelz, ce que ſus la mer mediterranee nous appellions Aphrodiſium. Tripoli a changé de maiſtre, par male guarde. Son periode eſtoit venu. Icy ſont les Guaſcons renians, & demandans reſtabliſſement de leurs cloches. En ce coing ſont les Saxons, Eſtrelins, Oſtrogotz, & Alemans, peuple iadis inuincible, maintenant aberkeids, & ſubiuguez par vn petit homme tout eſtropié. Ilz nous demandent vengeance, ſecours, reſtitution de leur premier bon ſens, & liberté antique. Mais que ferons nous de ce Rameau & de ce Galland, qui capparaſſonez de leurs marmitons, ſuppous, & aſtipulateurs brouillent toute ceſte Academie de Paris ? I’en ſuys en grande perplexité. Et n’ay encores reſolu quelle part ie doibue encliner. Tous deux me ſemblent autrement bons compaignons, & bien couilluz. L’vn a des eſcuz au Soleil, ie diz beaulx & treſbuchans : l’autre en vouldroit bien auoir. L’vn a quelque ſçauoir : l’aultre n’eſt ignorant. L’vn aime les gens de bien : l’autre eſt des gens de bien aimé. L’vn eſt vn fin & cauld Renard : l’aultre meſdiſant, meſeſcriuant & abayant contre les antiques Philoſophes & Orateurs comme vn chien. Que t’en ſemble diz, grand Vietdaze Priapus ? I’ay maintes fois trouvé ton conſeil & aduis equitable & pertinent : & habet tua mentula mentem. Roy Iuppiter (reſpondit Priapus defleublant ſon capuſſion, la teſte leuée, rouge, flamboyante, & aſſeurée) puis que l’vn vous comparez à vn chien abayant, l’aultre à vn fin freté Renard, ie ſuis d’aduis, que ſans plus vous faſcher ne alterer, d’eulx faciez ce que iadis feiſtez d’vn chien, & d’vn Renard. Quoy ? demanda Iuppiter. Quand ? Qui eſtoient ilz ? Ou feut ce ? O belle memoire, reſpondit Priapus. Ce venerable pere Bacchus, lequel voyez cy à face cramoiſie, auoit pour ſoy venger des Thebains vn Renard fée, de mode que quelque mal & dommaige qu’il feiſt, de beſte du monde ne ſeroit prins ne offenſé. Ce noble Vulcan auoit d’Ærain Moneſian faict vn chien, & à force de ſouffler l’auoit rendu viuant & animé. Il le vous donna : vous le donnaſtes à Europe voſtre mignonne. Elle le donna à Minos : Minos à Procris, Procris enfin le donna à Cephalus. Il eſtoit pareillement fée, de mode que à l’exemple des aduocatz de maintenant il prendroit toute beſte rencontrée, rien ne luy eſchapperoit. Aduint qu’ilz ſe rencontrerent. Que feirent ilz ? Le chien par ſon deſtin fatal doibuoit prendre le Renard : le Renard par ſon deſtin ne doibuoit eſtre prins. Le cas fut rapporté à voſtre conſeil. Vous proteſtatez non contreuenir aux Deſtins. Les Deſtins eſtoient contradictoires. La verité, la fin, l’effect de deux contradictions enſemble feut declairée impoſſible en nature. Vous en ſuaſtez d’ahan. De voſtre ſueur tombant en terre naſquirent les chous cabutz. Tout ce noble conſiſtoire par default de reſolution Categorique encourut alteration mirifique : & feut en icelluy conſeil beu plus de ſoixante & dix huict buffars de Nectar. Par mon aduis vous les conuertiſſez en pierres. Soubdain feuſtes hors toute perplexité : ſoubdain feurent treſues de ſoif criées par tout ce grand Olympe. Ce feut l’annee des couilles molles, pres Teumeſſe, entre Thebes & Chalcide. A ceſtuy exemple ie ſuis d’opinion que petriſiez ces Chien & renard. La Metamorphoſe n’eſt incongneue. Tous deux portent nom de Pierre. Et par ce que ſcelon le prouerbe des Limoſins, à faire la gueule d’vn four ſont trois pierres neceſſaires, vous les aſſocierez à maiſtre Pierre du coingnet, par vous iadis pour meſmes cauſes petriſié. Et ſeront en figure trigone equilaterale on grand temple de Paris, ou on mylieu du Peruis poſees ces trois pierres mortes en office de extaindre auecques le nez, comme au ieu de Fouquet, les chandelles, torches, cierges, bougies, & flambeaux allumez : lesquelles viuentes allumoient couilloniquement le feu de faction, ſimulte, ſectes couillonniques & partialté entre les ocieux eſcholiers. A perpetuele memoire, que ces petites philauties couillonniformes plus toſt dauant vous contempnees feurent que condamnees, I’ay dict.
Vous leurs fauoriſez (diſt Iuppiter) à ce que ie voy bel meſſer Priapus. Ainſi n’eſtes à tous fauorable. Car veu que tant ilz couuoient perpetuer leur nom & memoire, ce ſeroit bien leur meilleur eſtre ainſi apres leur vie en pierres dures & marbrines conuertiz, que retourner en terre & pourriture. Icy darriere vers ceſte mer Tyrrhene & lieux circumuoiſins de l’Appennin voyez vous quelles tragedies ſont excitées par certains Paſtophores. Ceſte furie durera ſon temps, comme les fours des Limoſins : puis finira : mais non ſi toſt. Nous y aurons du paſſetemps beaucoup. Ie y voy vn inconuenient. C’eſt que nous auons petite munition de fouldres, depuis le temps que vous aultres Condieux par mon oultroy particulier en iectiez ſans eſpargne, pour vos eſbatz ſus Antioche la neuſue. Comme depuis à voſtre exemple les gorgias, champions, qui entreprindrent guarder la fortereſſe de Dindenaroys contre tous venens, conſommerent leurs munitions à force de tirer aux moineaux. Puis n’eurent de quoy on temps de neceſſité ſoy deſſendre : & vaillamment cederent la place, et ſe rendirent à l’ennemy, qui ia leuoit ſon ſiege, comme tout forcené & deſeſperé : & n’auoit penſee plus vrgente que de ſa retraicte accompagnee de courte honte. Donnez y ordre filz Vulcan : eſueiglez vos endormiz Cyclopes, Aſteropes, Brontes, Arges, Polypheme, Steropes, Pyracmon : mettez les en beſoigne : & les faictes boire d’autant. A gens de feu ne fault vin eſpargner. Or depeſchons ce criart là bas. Voyez Mercure qui c’eſt ? & ſachez qu’il demande.
Mercure reguarde par la trappe des Cieulx, par laquelle ce que lon dict ça bas en terre ilz eſcoutent : & ſemble proprement à vn eſcoutillon de nauire. Icaromenippe diſoit qu’elle ſemble à la gueule d’vn puiz. Et veoid que c’eſt Couillatris, qui demande ſa coingnee perdue : & en faict le rapport au conſeil. Vrayement (diſt Iuppiter) nous en ſommes bien. Nous à ceſte heure n’auons aultre faciende, que rendre coingnees perdues ? Si fault il luy rendre. Cela eſt eſcripts es Deſtins, entendez vous ? auſſi bien comme ſi elle valuſt la duché de Milan. A la verité ſa coingnee luy eſt en tel pris & eſtimation, que ſeroit à vn Roy ſon Royaulme. Cza, ça, que ceſte coingnee ſoit rendue. Qu’il n’en ſoit plus parlé. Refoulons le different du clergé & de la Taulpeterie de Landerouſſe. Où en eſtions nous ?
Priapus reſtoit debout au coing de la cheminee. Il entendent le rapport de Mercure, diſt en toute courtoyſie & iouiale honeſteté. Roy Iuppiter, on temps que par voſtre ordonnance & particulier benefice i’eſtoys guardian des iardins en terre, ie notay que ceſte diction Coingnee eſt equiuocque à pluſieurs choſes. Elle ſignifie vn certain inſtrument, par le ſeruice duquel eſt fendu & couppé boys. Signifie auſſi (au moins iadis ſignifioit) la femelle bien à poinct & ſouuent gimbretiletolletee. Et veidz que tout bon compaignon appelloit ſa guarſe fille de ioye, ma Coingnee. Car auecques ceſtuy ferrement (cela diſoit exhibent ſon coingnouoir dodrental) ilz leurs coingnent ſi fierement & d’audace leurs emmanchouoirs, qu’elles reſtent exemptes d’vne paour epidemiale entre le ſexe feminin : c’eſt que du bas ventre ilz leurs tombaſſent ſus les talons, par default de telles agraphes. Et me ſoubuient (car i’ay mentule, voyre diz ie memoire, bien belle, & grande aſſés pour emplir vn pot beurrier) auoir vn iour du Tubiluſtre, es feries de ce bon Vulcan en may, ouy iadis en vn beau parterre Ioſquin des Prez, Olkegan, Hobrethz, Agricola, Brumel, Camelin, Vigoris, De la Fage, Bruyer, Prioris, Seguin, De la Rue, Midy, Moulu, Mouton, Guaſcoigne, Loyſet compere, Penet, Feuin, Rouzee, Richardfort, Rouſſeau, Conſilion, Conſtantio feſti, Iacquet Bercan, chantans melodieuſement.
Grand Thibault ſe voulent coucher
Auecques ſa femme nouuelle,
S’en vint tout bellement cacher
Un gros maillet en la ruelle.
O mon doulx amy (ce dict elle)
Quel maillet vous voy ie empoingner ?
C’eſt (diſt il) pour mieulx vous coingner.
Maillet ? diſt elle, il n’y fault nul.
Quand gros Ian me vient beſoingner,
Il ne me coingne que du cul.
Neuf Olympiades, & vn an intercalare apres (ô belle mentule, voire diz ie, memoire. Ie ſolœciſe ſouuent en la ſymbolization & colliguance de ces deux motz) ie ouy Adrian Villart, Gombert, Ianequin, Arcadelt, Claudin, Certon, Manchicourt, Auxerre, Villiers, Sandrin, Sohier, Heſdin, Morales, Paſſereau, Maille, Maillart, Iacotin, Heurteur, Verdelot, Carpentras, Lheritier, Cadeac, Doublet, Vermont, Bouteiller, Lupi, Pagnier, Millet, Du mollin, Alaire, Marault, Morpain, Gendre, & aultres ioyeulx muſiciens en vn iardin ſecret ſoubz belle feuillade au tour d’vn rampart de flaccons, iambons, paſtez, & diuerſes Cailles coyphées mignonnement chantans.
S’il eſt ainſi que coingnee ſans manche
Ne ſert de rien, ne houſtil ſans poingnee.
Affin que l’vn dedans l’aultre s’emmanche
Prens que ſoys manche, & tu ſeras coingnee.
Ores ſeroit à ſçauoir quelle eſpece de coingnee demande ce criart Couillatris.
A ces motz tous les venerables Dieux & Deeſſes s’eclaterent de rire comme vn microcoſme de mouches. Vulcan auecques ſa iambe torte en feiſt pour l’amour de s’amye troys ou quatre beaulx petitz ſaulx en plate forme. Cza, ça, (diſt Iuppiter à Mercure) deſcendez preſentement là bas, & iectez es pieds de Couillatris troys coingnees : la ſienne, vne aultre d’or, & vne tierce d’argent maſſiues toutes d’vn qualibre. Luy ayant baillé l’option de choiſir, s’il prend la ſienne & s’en contente, donnez luy les deux autres. S’il en prend aultre que la ſienne, couppez luy la teſte auecques la ſienne propre. et deſormois ainſi faictes à ces perdeurs de coingnee. Ces parolles acheuees Iupiter contournant la teſte comme vn cinge qui aualle pillules, feiſt vne morgue tant eſpouuantable, que tout le grand Olympe trembla.
Mercure auecques ſon chappeau poinctu, ſa capeline, talonnieres & caducee ſe iecte par la trappe des Cieulx, fend le vuyde de l’air, deſcend legierement en terre : & iecte es pieds de Couillatris les trois coingnees : Puys luy dict. Tu as aſſés crié pour boire. Tes prieres ſont exaulcees de Iuppiter. Reguarde laquelle de ces troys eſt ta coingnee, & l’emporte. Couillatris ſoublieue la coingnee d’or : il la reguarde : & la trouue bien poiſante : puis dict à Mercure. Marmes ceſte cy n’eſt mie la mienne, Ie n’en veulx grain. Autant faict de la coingnée d’argent : & dict : Non eſt ceſte cy. Ie la vous quitte. Puys prend en main la coingnee de boys : il reguarde au bout du manche : en icelluy recongnoiſt ſa marque : & treſſaillant tout de ioye, comme vn Renard qui rencontre poulles eſguarees, & ſoubriant du bout du nez dict. Merdigues ceſte cy eſtoit mienne. Si me la voulez laiſſer, ie vous ſacrifiray vn bon & grand pot de laict tout fin couuert de belles frayres aux Ides (c’eſt le quinzieme iour) de May. Bon homme, diſt Mercure, ie te la laiſſe, prens la. Et pour ce que tu as opté & ſoubhayté mediocrité en matiere de coingnee, par le vueil de Iuppiter ie te donne ces deux aultres. Tu as de quoy dorenauant te faire riche. Soys homme de bien.
Couillatris courtoiſement remercie Mercure : reuere le grand Iuppiter : ſa coingnee antique attache à ſa ceincture de cuyr : & s’en ceinct ſus le cul, comme Martin de Cambray. Les deux aultres plus poiſantes il charge à ſon coul. Ainſi s’en va prelaſſant par le pays, faiſant bonne troigne parmy les paroeciens & voyſins : & leurs diſant le petit mot de Patelin : en ay ie ? Au lendemain veſtu d’une ſequenie blanche, charge ſus ſon dours les deux precieuſes coingnees, ſe tranſporte à Chinon ville inſigne, ville noble, ville antique, voyre premiere du monde, ſcelon le iugement & aſſertion des plus doctes Maſſorethz. En Chinon il change ſa coingnee d’argent en beaulx teſtons & aultre monnoye blanche : ſa coingnee d’Or, en beaulx Salutz, beaulx moutons à la grande laine, belles Riddes, beaulx Royaulx, beaulx eſcutz au Soleil. Il en achapte force meſtairies, force granges, force cenſes, force mas, force bordes & bordineux, force caſſines : prez, vignes, boys, terres labourables, paſtis, eſtangs, moulins, iardins, ſaulſayes : beufz, vaches, brebis, moutons, cheures, truyes, pourceaulx, aſnes, cheuaulx, poulles, cocqs, chappons, poulletz, oyes, iars, canes, canars, & du menu. Et en peu de temps feut le plus riche homme du pays : voyre plus que Mauleurier le boyteux.
Les francs gontiers & Iacques bons homs du voyſinage voyans ceſte heureuſe rencontre de Couillatris, feurent bien eſtonnez : & feut en leurs eſpritz la pitié & commiſeration, que au parauant auoient du paouure Couillatris, en enuie changee de ſes richeſſes tant grandes & inopinees. Si commencerent courir, s’enquerir, guementer, informer par quel moyen, en quel lieu, en quel iour, à quelle heure, comment, & à quel propous luy eſtoit ce grand theſaur aduenu. Entendens que c’eſtoit par auoir perdu ſa coingnee, Hen, hen, dirent ilz, ne tenoit il qu’à la perte d’vne coingnee, que riches ne feuſſions ? Le moyen eſt facile, & de couſt bien petit. Et doncques telle eſt on temps præſent la reuolution des Cieulx, la conſtellation des Aſtres, & aſpect des Planettes, que quiconques coingnee perdera ſoubdain deuiendra ainſi riche. Hen, hen. Ha, par Dieu, coingnee vous ſerez perdue, & ne vous en deſplaiſe. Adoncques tous perdirent leurs coingnees. Au diable l’vn à qui demoura coingnee. Il n’eſtoit filz de bonne mere, qui ne perdiſt ſa coingnee. Plus n’eſtoit abbatu, plus n’eſtoit fendu boys on pays en ce defaulct de coingnees. Encores dict l’Apologue Æſopicque, que certains petitz Ianſpill’hommes de bas relief, qui à Couillatris auoient le petit pré, & le petit moulin vendu pour ſoy gourgiaſer à la monſtre, aduertiz que ce theſaur luy eſtoit ainſi & par ce moyen ſeul aduenu, vendirent leurs eſpees pour achapter coingnees, affin de les perdre : comme faiſoient les payſans, & par icelle perte recouurir montioye d’Or, & d’Argent. Vous euſſiez proprement dict, que feuſſent petitz Romipetes vendens le leur, empruntans l’aultruy pour achapter Mandatz à tas d’vn pape nouuellement creé. Et de crier, & de prier, & de lamenter & inuocquer Iuppiter. Ma coingnee de cza, ma coingnee delà, ma coingnee ho, ho, ho, ho. Iuppiter ma coingnee. L’air tout au tour retentiſſoit au cris & hurlemens de ces perdeurs de coingnees. Mercure feut prompt à leurs apporter coingnees, à vn chaſcun offrant la ſienne perdue, vne aultre d’Or, & vne tierce d’Argent. Tous choiſiſſoient celle qui eſtoit d’Or, & l’amaſſoient remercians le grand donateur Iuppiter. Mais ſus l’inſtant qu’ilz la leuoient de terre courbez & enclins, Mercure leurs tranchoit les teſtes, comme eſtoit l’edict de Iuppiter : Et feut des teſtes couppees le nombre equal & correſpondent aux coingnees perdues. Voyla que c’eſt. Voyla qu’aduient à ceulx qui en ſimplicité ſoubhaitent & optent choſes mediocres. Prenez y exemple vous aultres gualliers de plat pays, qui dictez que pour dix mille francs d’intrade ne quitteriez vos ſoubhaitz. Et deſormais ne parlez ainſi impudentement, comme quelque foys ie vous ay ouy ſoubhaitans. Pleuſt à Dieu que i’euſſe preſentement cent ſoixante & dix huict millions d’Or. Ho, comment ie triumpheroys. Vos males mules. Que ſoubhaiteroit vn roy, vn Empereur, vn pape d’aduentaige ? Auſſi voyez vous par experience, que ayans faict telz oultrez ſoubhayts, ne vous en aduient que le tac & la clauelée : en bourſe pas maille : non plus que aux deux beliſtrandiers ſoubhaiteux à l’vſaige de Paris. Desquelz l’vn ſoubhaytoit auoir en beaulx eſcuz au Soleil autant que a eſté en Paris deſpendu, vendu, & achapté, depuys que pour l’edifier on y iecta les premiers fondemens iusques à l’heure præſente : le tout eſtimé au taux, vente, & valeur de la chere annee, qui ayt paſſé en ce laps de temps. Ceſtuy en voſtre aduis eſtoit il deſgouté ? Auoit il mangé prunes aigres ſans peler ? Auoit il les dens eſguaſſées ? L’aultre ſoubhaitoit le temple de noſtre Dame tout plein d’aiguilles aſſerées, depuys le paué iusques au plus hault des voultes : & auoir autant d’eſcuz au Soleil, qu’il en pourroit entrer en autant de ſacs que l’on pourroit couldre de toutes & vne chaſcune aiguille, iuſques à ce que toutes feuſſent creuées ou eſpoinctees. C’eſt ſoubhayté cela. Que vous en ſemble ? Qu’en aduint il ? Au ſoir chaſcun d’eulx eut les mules au talon, le petit cancre au menton, la male toux au poulmon, le catarrhe au gauion, le gros froncle au cropion : & au diable le bouſſin de pain pour s’eſcurer les dens.
Soubhaitez doncques mediocrité, elle vous aduiendra, & encores mieulx, deument ce pendent labourans & trauaillans. Voire mais (dictes vous) Dieu m’en euſt auſſi touſt donné ſoixante & dixhuict mille, comme la trezieſme partie d’vn demy. Car il eſt tout puiſſant. Vn million d’Or luy eſt auſſi peu qu’vne obole. Hay, hay, hay. Et de qui eſtez vous apprins ainſi diſcourir & parler de la puiſſance & prædeſtination de Dieu, paouures gens ? Paix. St, St, St. Humiliez vous dauant ſa ſacree face, & recongnoiſſez vos imperfections.
C’eſt, Goutteux, ſus quoy ie fonde mon eſperance, & croy fermement, que (s’il plaiſt au bon Dieu) vous obtiendrez ſanté, veu que rien plus que ſanté pour le preſent ne demandez. Attendez encores vn peu, auecques demie once de patience. Ainſi ne font les Geneuoys, quand au matin auoir dedans leurs eſcriptoires & cabinetz diſcouru, propenſé, & reſolu, de qui & de quelz celluy iour ilz pourront tirer denares : & qui par leurs aſtuces ſera beliné, corbiné, trompé & affiné, ilz ſortent en place, & s’entreſaluant diſent, Sanita & guadain meſſer. Il ne ſe contentent de ſanté : d’abondant ilz ſoubhaytent guaing, voire les eſcuz de Guadaigne. Dont aduient qu’ilz ſouuent n’obtienent l’vn ne l’aultre. Or en bonne ſanté touſſez vn bon coup, beuuez en trois, ſecouez dehoit vos aureilles, & vous oyrez dire merueilles du noble & bon Pantagruel.
LE
QVART LIVRE
DES FAICTS ET
dicts Heroiques du bon
Pantagruel.
Composé par M. François Rabelais
docteur en Medicine.
NE LA MORT,
NE LE VENIM.
Texte sur une seule page
Le Quart livre des faitcs et dicts heroïqves dv bon Pantagrvel
245
Epiſtre du docteur Rabelais a mon Seigneur le Cardinal de Chaſtillon
247
Prologue de l’Autheur aux Lecteurs beneuoles
253
Comment Pantagruel monta ſus mer, pour viſiter l’Oracle de la diue Bacbuc. Chapitre I
269
Comment Pantagruel en l’iſle de Medamothi achapta pluſieurs belles choſes. Chapitre II
273
Comment Pantagruel repceut letres de ſon pere Gargantua : & de l’eſtrange maniere de ſçauoir nouuelles bien ſoubdain des pays eſtrangiers & loingtains. Chapitre III
277
Comment Pantagruel eſcript à ſon pere Gargantua & luy enuoye pluſieurs belles & rares choſes. Chapitre IIII
281
Comment Pantagruel rencontra vne nauf de voyagiers retournans du pays Lanternois. Chapitre V
286
Comment le debat appaiſe Panurge marchande auecques Dindenault vn de ſes moutons. Chapitre VI
289
Continuation du marché entre Panurge & Dindenault. Chapitre VII
292
Comment Panurge feiſt en mer noyer le marchant & les moutons. Chapitre VIII
296
Comment Pantagruel arriua en l’iſle Ennaſin & des eſtranges alliances du pays. Chapitre IX
299
Comment Pantagruel deſcendit en l’iſle de Cheli en laquelle regnoit le Roy ſainct Panigon. Chapitre X
304
Pourquoy les moines ſont voluntiers en cuisine. Chapitre XI
307
Comment Pantagruel paſſa Procuration & de l’eſtrange maniere de viure entre les Chicquanous. Chapitre XII
310
Comment a l’exemple de maiſtre François Villon le ſeigneur de Baſche loue ſes gens. Chapitre XIII
315
Continuation des Chiquanous daubbez en la maiſon de Baſche. Chapitre XIIII
320
Comment par Chiquanous ſont renouuelees les antiques couſtumes des fianſailles. Chapitre XV
323
Comment par frere Ian eſt faict eſſay du naturel des Chicquanous. Chapitre XVI
327
Comment Pantagruel paſſa les iſles de Tohu & Bohu : & de l’eſtrange mort de Bringuenarilles aualleur de moulins a vent. Chapitre XVII
331
Comment Pantagruel euada vne forte tempeſte en mer. Chapitre XVIII
335
Quelles contenences eurent Panurge & frere Ian durant la tempeſte. Chapitre XIX
339
Comment les nauchiers abandonnent les nauires au fort de la tempeſte. Chapitre XX
342
Continuation de la tempeſte, & brief diſcours ſus teſtamens faictz ſus mer. Chapitre XXI
346
Fin de la tempeſte. Chapitre XXII
349
Comment la tempeſte finie Panurge faict le bon compaignon. Chapitre XXIII
352
Comment par frere Ian Panurge est declaire auoir eu paour ſans cauſe durant l’oraige. Chapitre XXIIII
355
Comment apres la tempeſte Pantagruel deſcendit es iſles des Macræons. Chapitre XXV
358
Comment le bon Macrobe raconte a Pantagruel le manoir & diſceſſion des Heroes. Chapitre XXVI
361
Comment Pantagruel raiſonne ſus la diſceſſion des ames Heroicques : & des prodiges horrificques qui procederent le treſpas du feu ſeigneur de Langey. Chapitre XXVII
364
Comment Pantagruel raconte vne pitoyable hiſtoire touchant le treſpas des Heroes. Chapitre XXVIII
368
Comment Pantagruel paſſa l’iſle de Tapinois en la quelle regnoit Quareſmeprenant. Chapitre XXIX
371
Comment par Xenomanes eſt anatomiſe & deſcript Quareſmeprenant. Chapitre XXX
374
Anatomie de Quareſmeprenant quant aux parties externes. Chapitre XXXI
378
Continuation des contenences de Quareſmeprenant. Chapitre XXXII
381
Comment par Pantagruel feut vn monſtrueux Phyſetere apperceu pres l’iſle Farouche. Chapitre XXXIII
386
Comment par Pantagruel feut deffaict le monſtrueux Phyſetere. Chapitre XXXIIII
389
Comment Pantagruel deſcend en l’iſle Farouche, manoir antique des Andouilles. Chapitre XXXV
393
Comment par les Andouilles farouches eſt dreſſee embuſcade contre Pantagruel. Chapitre XXXVI
396
Comment Pantagruel manda querir les capitaines Riflandouille & Tailleboudin : auecques vn notable diſcours ſus les noms propres des lieux & des perſones. Chapitre XXXVII
399
Comment Andouilles ne ſont a meſpriſer entre les humains. Chapitre XXXVIII
404
Comment frere Ian ſe rallie auecques les cuiſiniers pour combatre les Andouilles. Chapitre XXXIX
406
Comment par frere Ian eſt dreſſee la Truye & les preux cuiſiniers dedans enclous. Chapitre XL
409
Comment Pantagruel rompit les Andouilles aux genoilz. Chapitre XLI
413
Comment Pantagruel parlemente auecques Niphleſeth, Royne des Andouilles. Chapitre XLII
416
Comment Pantagruel deſcendit en l’iſle de Ruach. Chapitre XLIII
419
Comment petites pluyes abattent les grans vents. Chapitre XLIIII
422
Comment Pantagruel deſcendit en l’iſle des Papefigues. Chapitre XLV
425
Comment le petit Diable feut trompe par vn laboureur de Papefiguiere. Chapitre XLVI
429
Comment le Diable feut trompe par vne Vieille de Papefiguiere. Chapitre XLVII
433
Comment Pantagruel deſcendit en l’iſle des Papimanes. Chapitre XLVIII
436
Comment Homenaz eueſque des Papimanes nous monſtra les vranopetes Decretales. Chapitre XLIX
440
Comment par Homenaz nous feut monſtre l’archetype d’vn Pape. Chapitre L
444
Menuz deuis durant le dipner, a la louange des Decretales. Chapitre LI
447
Continuation des miracles aduenuz par les Decretales. Chapitre LII
450
Comment par la vertus des Decretales est l’or ſubtilement tire de France en Rome. Chapitre LIII
456
Comment Homenaz donna a Pantagruel des poires de bon Christian. Chapitre LIIII
460
Comment en haulte mer Pantagruel ouyt diuerſes parolles degelees. Chapitre LV
463
Comment entre les parolles gelees Pantagruel trouua des motz de gueule. Chapitre LVI
466
Comment Pantagruel deſcendit on manoir de meſſere Gaſter premier maiſtre es ars du monde. Chapitre LVII
469
Comment en la court du maiſtre ingenieux Pantagruel deteſta les Engaſtrimythes & les Gaſtrolatres. Chapitre LVIII
473
De la ridicule ſtatue appellee Manduce : & comment, & quelles choſes ſacrifient les Gaſtrolatres a leur Dieu Ventripotent. Chapitre LIX
476
Comment es iours maigres entrelardez a leur Dieu ſacrifioient les Gaſtrolatres. Chapitre LX
480
Comment Gaſter inuenta les moyens d’auoir & conſeruer Grain. Chapitre LXI
484
Comment Gaſter inuentoit art & moyen de non eſtre bleſſe ne touche par coups de Canon. Chapitre LXII
487
Comment pres l’iſle de Caneph Pantagruel ſommeilloit, & les problemes propouſez a ſon reueil. Chapitre LXIII
492
Comment par Pantagruel ne feut reſpondu aux problemes propouſez. Chapitre LXIIII
496
Comment Pantagruel haulſe le temps auecques ſes domeſticques. Chapitre LXV
500
Comment pres l’iſle de Ganabin au commendement de Pantagruel feurent les Muſes ſalüees. Chapitre LXVI
503
Comment Panurge par male paour ſe conchia, & du grand chat Rodilardus penſoit que feuſt vn Diableteau. Chapitre LXVII
506