Le Quart Livre (page 9)

François Rabelais · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Quart Livre · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Comment Panurge par male paour ſe conchia, & du grand chat Rodilardus penſoit que feuſt vn Diableteau.

Chapitre LXVII.

anvrge comme vn boucq eſtourdy ſort de la Soutte en chemiſe, ayant ſeulement vn demy bas de chaſſes en iambes : ſa barbe toute mouſchetee de miettes de pain tenent en main vn grand chat Soubelin attaché à l’aultre demy bas de ces chauſſes. Et remuant les babines, comme vn Cinge qui cherche poulz en teſte, tremblant, & clacquetant des dens ſe tira vers frere Ian, lequel eſtoit aſſis ſus le poretehaubant de tribort : & deuotement le pria auoir de luy compaſſion : & le tenir en ſaulueguarde de ſon, bragmart. Affermant & iurant par ſa part de Papimanie, qu’il auoit à heure præſente veu tous les Diables deſchainez.

Agua men emy (diſoit il) men frere, men pere ſpirituel, tous les Diables ſont auiourd’huy de nopces. Tu ne veids oncques tel appreſt de bancquet infernal. Voy tu la fumee des cuiſines d’Enfer ? (Ce diſoit monſtrant la fumee des pouldres à canon deſſus toutes les naufz.) Tu ne veids oncques tant d’ames damnees. Et ſçaiz tu quoy ? Agua men emy, elles ſont tant douillettes, tant blondelettes, tant delicates, que tu diroys proprement que ce feuſt Ambroſie Stygiale. I’ay cuydé (Dieu me le pardoient) que feuſſent ames Angloyſes. Et penſe que à ce matin ayt eſté l’iſle des cheuaulx pres Eſcoſſe par les ſeigneurs de Termes & Deſſay ſaccagee & ſacmentee auecques tous les Angloys qui l’auoient ſurprinſe.

Frere Ian à l’approcher ſentoit ie ne ſçay quel odeur aultre que de la pouldre à canon. Dont il tira Panurge en place, & apperceut que ſa chemiſe eſtoit toute foireuſe & embrenee de frays. La vertus retentrice du nerf qui reſtrainct le muſcle nommé Sphincter (c’eſt le trou du cul) eſtoit diſſolue par la vehemence de paour qu’il auoit eu en ſes phantaſticques viſions. Adioinct le tonnoirre de telles canonnades : lequel plus eſt horrificque par les chambres baſſes que n’eſt ſus le tillac. Car vn des ſymptomes & accidens de paour eſt, que par luy ordinairement ſe ouure le guiſchet du ſerrail on quel eſt à temps la matière fecale retenue.

Exemple en meſſere Pantolfe de la caſſine Senoys. Lequel en poſte paſſant par Chambery, & chez le ſaige meſnagier Vinet deſcendent print vne fourche de l’eſtable : puys luy diſt. Da Roma in qua io non ſon andato d’el corpo. Di gratia piglia in mano queſta forcha, & fa mi paura. Vinet auecques la fourche faiſoit pluſieurs trous d’eſcrime, comme faignant le vouloir à bon eſſyant frapper. Le Senoys luy diſt. Se tu non fai altramente, tu non fai nulla. Pero sforzati du adoperarli piu guagliardamente. Adoncques Vinet de la fourche luy donna vn ſi grand coup entre col & collet, qu’il le iecta par terre à iambes redindaines. Puys bauant & riant à pleine gueule luy diſt. Feſte Dieu Bayart, cela s’appelle, Datum Camberiaci. A bonne heure auoit le Senoys ſes chauſſes deſtachees. Car ſoubdain il fianta plus copieuſement, que n’euſſent faict neuf Beufles & quatorze Archiprebſtres de Hoſtie. En fin le Senoys gracieuſement remercia Vinet, & luy diſt. Io ti ringratio bel meſſere. Coſi facendo tu m’hai eſparmiata la ſpeza d’vn ſeruitiale.

Exemple aultre on roy d’Angleterre Edouart le quint. Maiſtre François Villon banny de France s’eſtoit vers luy retiré : il l’auoit en ſi grande priuauté repceu, que rien ne luy celoit des menus negoces de ſa maiſon. Vn iour le Roy ſudict eſtant à ſes affaires monſtra à Villon les armes de France en paincture, & luy diſt. Voyds tu quelle reuerence ie porte à tes roys François ? Ailleurs n’ay ie leurs armoyries que en en retraict icy pres ma ſcelle perſee. Sacre Dieu (reſpondit Villon) tant vous eſtez ſaige, prudent, entendu, & curieux de voſtre ſanté. Et tant bien eſtez ſeruy de voſtre docte medicin Thomas Linacer. Il voyant que naturellement ſus vos vieulx iours eſtiez conſtippé du ventre : & que iournellement vous failloit au cul fourrer vn apothecaire, ie diz vn clyſtere, aultrement ne povyez vous eſmentir, vous a faict icy aptement, non ailleurs, paindre les armes de france, par ſinguliaire & vertueuſe providence. Car ſeulement les voyant vous auez telle vezarde, & paour ſi horrificque, que ſoubdain vous fiantez comme dichuyct Bonaſe de Pæonie. Si painctes eſtoient en aultre lieu de voſtre maiſon : en voſtre chambre, en voſtre ſalle, en voſtre chapelle, en vos gualleries ou ailleurs, ſacre Dieu vous chiriez par tout ſus l’inſtant que les auriez veues. Et croy que ſi d’abondant vous auiez icy en paincture la grande Oriflambe de France, à la veue d’icelle vous rendriez les boyaulx du ventre par le fondement. Mais hen, hen, atque iterum hen.

Ne ſuys ie badault de Paris ?

De Paris diz ie, aupres Pontoiſe :

Et d’vne chorde d’vne toiſe,

Sçaura mon coul, que mon cul poiſe.

Badault diz ie, mal aduiſé, mal entendu, mal entendent, quand venant icy auecques vous m’eſbahyſſoys de ce qu’en voſtre chambre vous eſtez faict vos chauſſes deſtacher. Veritablement ie penſoys qu’en icelle darriere la tapiſſerie, ou en la venelle du lict feuſt voſtre ſcelle perſee. Aultrement me ſembloit le cas grandement incongru, ſoy ainſi deſtacher en chambre pour ſi loing aller au retraict lignagier. N’eſt ce vn vray penſement de Badault ? le cas eſt faict par bien aultre myſtere, de par Dieu. Ainſi faiſant, vous faictez bien. Ie diz ſi bien, que mieulx ne ſçauriez. Faictez vous à bonne heure, bien loing, bien à poinct deſtacher. Car à vous entrant icy, n’eſtant deſtaché, voyant ceſtes armoyries : notez bien tout : ſacre Dieu le fond de vos chauſſes feroit office de Lazanon, pital, baſſin fecal, & de ſcelle perſee.

Frere Ian eſtouppant ſon nez auecques la main guauſche, auecques le doigt indice de la dextre monſtroit à Pantagruel la chemiſe de Panurge. Pantagruel le voyant ainſi eſmeu, tranſif, tremblant, hors de propous, conchié, & eſgratigné des gryphes du celebre chat Rodilardus, ne ſe peut contenir de rire, & luy diſt. Que voulez vous faire de ce chat ? De ce chat, reſpondit Panurge. Ie me donne au Diable, ſi ie ne penſoys que feuſt vn Diableteau à poil follet, lequel naguères i’auoys cappiettement happé en Tapinois à belles mouffles d’vn bras de chauſſes, dedans la grande huſche d’Enfer. Au Diable ſoyt le Diable. Il m’a icy deſchicqueté la peau en barbe d’Eſcreuiſſe. Ce diſant iecta bas ſon chat.

Allez, diſt Pantagruel, allez de par Dieu, vous eſtuuer, vous nettoyer, vous aſceurer, prendre chemiſe blanche, & vous reueſtir. Dictez vous, reſpondit Panurge, que i’ay paour ? Pas maille. Ie ſuys par la vertus Dieu plus couraigeux, que ſi i’euſſe autant de mouſches auallé, qu’il en eſt mis en paſte dedans Paris, depuys la feſte ſainct Ian iusques à la Touſſains. Ha, ha, ha ? Houay ? Que Diable eſt cecy ? Appellez vous cecy foyre, bren, crottes, merde, fiant, deiection, matiere fecale, excrement, repaire, laiſſe, eſmeut, fumee, eſtront, ſcybale, ou ſpyrathe ? C’eſt (croy ie) ſapphran d’Hibernie. Ho, ho, hie. C’eſt ſaphran d’Hibernie. Sela, beuuons.

Fin du quatrieme liure des faicts & dicts Heroïcques du noble Pantagruel.

LE

QVART LIVRE

DES FAICTS ET

dicts Heroiques du bon Pantagruel.

Compoſé par M. François Rabelais docteur en Medicine.

.NE LA MORT,[3]

.NE LE VENIM.

A PARIS,

De l'imprimerie de Michel Fezandat, au mont S. Hilaire, a l’hoſtel d’Albret.

1552.

Auec priuilege du Roy.

Comment a l’exemple de maiſtre François Villon le ſeigneur de Baſche loue ſes gens. Chapitre XIII

315

Continuation des Chiquanous daubbez en la maiſon de Baſche. Chapitre XIIII

320

Comment par Chiquanous ſont renouuelees les antiques couſtumes des fianſailles. Chapitre XV

323

Comment par frere Ian eſt faict eſſay du naturel des Chicquanous. Chapitre XVI

327

Comment Pantagruel paſſa les iſles de Tohu & Bohu : & de l’eſtrange mort de Bringuenarilles aualleur de moulins a vent. Chapitre XVII

331

Comment Pantagruel euada vne forte tempeſte en mer. Chapitre XVIII

335

Quelles contenences eurent Panurge & frere Ian durant la tempeſte. Chapitre XIX

339

Comment les nauchiers abandonnent les nauires au fort de la tempeſte. Chapitre XX

342

Continuation de la tempeſte, & brief diſcours ſus teſtamens faictz ſus mer. Chapitre XXI

346

Fin de la tempeſte. Chapitre XXII

349

Comment la tempeſte finie Panurge faict le bon compaignon. Chapitre XXIII

352

Comment par frere Ian Panurge est declaire auoir eu paour ſans cauſe durant l’oraige. Chapitre XXIIII

355

Comment apres la tempeſte Pantagruel deſcendit es iſles des Macræons. Chapitre XXV

358

Comment le bon Macrobe raconte a Pantagruel le manoir & diſceſſion des Heroes. Chapitre XXVI

361

Comment Pantagruel raiſonne ſus la diſceſſion des ames Heroicques : & des prodiges horrificques qui procederent le treſpas du feu ſeigneur de Langey. Chapitre XXVII

364

Comment Pantagruel raconte vne pitoyable hiſtoire touchant le treſpas des Heroes. Chapitre XXVIII

368

Comment Pantagruel paſſa l’iſle de Tapinois en la quelle regnoit Quareſmeprenant. Chapitre XXIX

371

Comment par Xenomanes eſt anatomiſe & deſcript Quareſmeprenant. Chapitre XXX

374

Anatomie de Quareſmeprenant quant aux parties externes. Chapitre XXXI

378

Continuation des contenences de Quareſmeprenant. Chapitre XXXII

381

Comment par Pantagruel feut vn monſtrueux Phyſetere apperceu pres l’iſle Farouche. Chapitre XXXIII

386

Comment par Pantagruel feut deffaict le monſtrueux Phyſetere. Chapitre XXXIIII

389

Comment Pantagruel deſcend en l’iſle Farouche, manoir antique des Andouilles. Chapitre XXXV

393

Comment par les Andouilles farouches eſt dreſſee embuſcade contre Pantagruel. Chapitre XXXVI

396

Comment Pantagruel manda querir les capitaines Riflandouille & Tailleboudin : auecques vn notable diſcours ſus les noms propres des lieux & des perſones. Chapitre XXXVII

399

Comment Andouilles ne ſont a meſpriſer entre les humains. Chapitre XXXVIII

404

Comment frere Ian ſe rallie auecques les cuiſiniers pour combatre les Andouilles. Chapitre XXXIX

406

Comment par frere Ian eſt dreſſee la Truye & les preux cuiſiniers dedans enclous. Chapitre XL

409

Comment Pantagruel rompit les Andouilles aux genoilz. Chapitre XLI

413

Comment Pantagruel parlemente auecques Niphleſeth, Royne des Andouilles. Chapitre XLII

416

Comment Pantagruel deſcendit en l’iſle de Ruach. Chapitre XLIII

419

Comment petites pluyes abattent les grans vents. Chapitre XLIIII

422

Comment Pantagruel deſcendit en l’iſle des Papefigues. Chapitre XLV

425

Comment le petit Diable feut trompe par vn laboureur de Papefiguiere. Chapitre XLVI

429

Comment le Diable feut trompe par vne Vieille de Papefiguiere. Chapitre XLVII

433

Comment Pantagruel deſcendit en l’iſle des Papimanes. Chapitre XLVIII

436

Comment Homenaz eueſque des Papimanes nous monſtra les vranopetes Decretales. Chapitre XLIX

440

Comment par Homenaz nous feut monſtre l’archetype d’vn Pape. Chapitre L

444

Menuz deuis durant le dipner, a la louange des Decretales. Chapitre LI

447

Continuation des miracles aduenuz par les Decretales. Chapitre LII

450

Comment par la vertus des Decretales est l’or ſubtilement tire de France en Rome. Chapitre LIII

456

Comment Homenaz donna a Pantagruel des poires de bon Christian. Chapitre LIIII

460

Comment en haulte mer Pantagruel ouyt diuerſes parolles degelees. Chapitre LV

463

Comment entre les parolles gelees Pantagruel trouua des motz de gueule. Chapitre LVI

466

Comment Pantagruel deſcendit on manoir de meſſere Gaſter premier maiſtre es ars du monde. Chapitre LVII

469

Comment en la court du maiſtre ingenieux Pantagruel deteſta les Engaſtrimythes & les Gaſtrolatres. Chapitre LVIII

473

De la ridicule ſtatue appellee Manduce : & comment, & quelles choſes ſacrifient les Gaſtrolatres a leur Dieu Ventripotent. Chapitre LIX

476

Comment es iours maigres entrelardez a leur Dieu ſacrifioient les Gaſtrolatres. Chapitre LX

480

Comment Gaſter inuenta les moyens d’auoir & conſeruer Grain. Chapitre LXI

484

Comment Gaſter inuentoit art & moyen de non eſtre bleſſe ne touche par coups de Canon. Chapitre LXII

487

Comment pres l’iſle de Caneph Pantagruel ſommeilloit, & les problemes propouſez a ſon reueil. Chapitre LXIII

492

Comment par Pantagruel ne feut reſpondu aux problemes propouſez. Chapitre LXIIII

496

Comment Pantagruel haulſe le temps auecques ſes domeſticques. Chapitre LXV

500

Comment pres l’iſle de Ganabin au commendement de Pantagruel feurent les Muſes ſalüees. Chapitre LXVI

503

Comment Panurge par male paour ſe conchia, & du grand chat Rodilardus penſoit que feuſt vn Diableteau. Chapitre LXVII

506

Texte entier sur une seule page

A tresillvstre Prince, ET REVERENDISSIME MON SEIGNEVR ODET cardinal de Chastillon.

ovs eſtez deuement aduerty, Prince treſilluſtre, de quans grands perſonaiges i’ay eſté, & ſuis iournellement ſtipulé, requis, & importuné pour la continuation des mythologies Pantagruelicques : alleguans que pluſieurs gens languoureux, malades, ou autrement faſchez & deſolez auoient à la lecture d’icelles trompé leurs ennuictz, temps ioyeuſement paſſé, & repceu alaigreſſe & conſolation nouuelle. Es quelz ie ſuis couſtumier de reſpondre, que icelles par eſbat compoſant ne pretendois gloire ne louange aulcune : ſeulement auois eſguard & intention par eſcript donner ce peu de ſoulaigement que pouois es affligez & malades abſens, lequel voluntiers, quand beſoing eſt, ie fays es preſens qui ſoy aident de mon art & ſeruice. Quelques fois ie leurs expoſe par long diſcours, comment Hippocrates en pluſieurs lieux, meſmement on ſixieſme liure des Epidemies, deſcriuant l’inſtitution du medicin ſon diſciple : Soranus Epheſien, Oribaſius, Cl. Galen, Hali Abbas, autres autheurs conſequens pareillement, l’ont compoſé en geſtes, matation, reguard, touchement, contenence, grace, honeſteté, netteté de face, veſtemens, barbe, cheueulx, mains, bouche, voire iusques à particularizer les ongles, comme s’il deuſt iouer le rolle de quelque Amoureux ou Pourſuyvant en quelque inſigne comœdie, ou deſcendre en camp clos pour combatre quelque puiſſant ennemy. Defaict la practique de Medicine bien proprement eſt par Hippocrates comparée à vn combat, & farce iouée à trois perſonnages : le malade, le medicin, la maladie. Laquelle compoſition liſant quelque fois m’eſt ſoubuenu d’vne parolle de Iulia à Octauian Auguſte ſon pere. Vn iour elle s’eſtoit deuant luy preſentee en habiz pompeux, diſſoluz, & laſcifz : & luy auoit grandement deſpleu, quoy qu’il n’en ſonnaſt mot. Au lendemain elle changea de veſtemens, & modeſtement ſe habilla comme lors eſtoit la couſtume des chaſtes dames Romaines. Ainſi veſtue ſe preſenta deuant luy. Il qui le iour precedent n’auoit par parolles declaré le deſplaiſir qu’il auoit eu la voiant en habitz impudicques, ne peut celer le plaiſir qu’il prenoit la voiant ainſi changee, & luy diſt. O combien ceſtuy veſtement plus eſt ſeant & louable en la fille de Auguſte. Elle eut ſon excuſe prompte, & luy reſpondit. Huy me ſuis ie veſtue pour les œilz de mon pere. Hier ie l’eſtois pour le gré de mon mary. Semblablement pourroit le medicin ainſi deſguiſé en face & habitz, meſmement reueſtu de riche & plaiſante robbe à quatre manches, comme iadis eſtoit l’eſtat, & eſtoit appellee Philonium, comme dict Petrus Alexandrinus in 6. Epid. reſpondre à ceulx qui trouueroient la prosopopée eſtrange. Ainſi me ſuis ie acouſtré, non pour me guorgiaſer & pomper : mais pour le gré du malade, lequel ie viſite : auquel ſeul ie veulx entierement complaire : en rien ne l’offenſer ne faſcher.

Plus y a. Sus vn paſſaige du pere Hippocrates on liure cy deſſus allegué nous ſuons diſputans & recherchans non ſi le minois du medicin chagrin, tetrique, reubarbatif, Catonian, mal plaiſant, mal content, ſeuere, rechigné contriſte le malade : & du medicin la face ioyeuſe, ſeraine, gratieuſe, ouuerte, plaiſante reſiouiſt le malade. Cela eſt tout eſprouué & treſcertain. Mais ſi telles contriſtations & eſiouiſſemens prouiennent par apprehenſion du malade contemplant ces qualitez en ſon medicin, & par icelles coniecturant l’iſſue & catastrophe de ſon mal enſuiuir : ſçauoir eſt par les ioyeuſes ioyeuſe et deſirée, par les faſcheuſes faſcheuſe & abhorrente. Ou par transfuſion des eſperitz ſerains ou tenebreux : aërez ou terreſtres, ioyeulx ou melancholiques du medicin en la perſone du malade. Comme eſt l’opinion de Platon, & Auerroïs.

Sus toutes choſes les autheurs ſuſdictz ont au medicin baillé aduertiſſement particulier des parolles, propous, abouchemens, & confabulations, qu’il doibt tenir auecques les malades, de la part des quelz ſeroit appellé. Lesquelles toutes doibuent à vn but tirer, & tendre à vne fin, c’eſt le reſiouir ſans offenſe de Dieu, & ne le contriſter en façon quelconques. Comme grandement eſt par Herophilus blaſmé Callianax medicin, qui à vn patient l’interrogeant & demandant, mourray ie ? impudentement reſpondit.

Et Patroclus à mort ſuccumba bien :

Qui plus eſtoit que ne es homme de bien.

A vn aultre voulent entendre l’eſtat de ſa maladie, & l’interrogeant à la mode du noble Patelin.

Et mon vrine

Vous dict elle poinct que ie meure ?

il follement reſpondit. Non, ſi t’euſt Latona mere des beaulx enfans Phœbus, & Diane, engendré. Pareillement eſt de Cl. Galen lib. 4. comment. in 6. Epidemi. grandement vituperé Quintus ſon præcepteur en medicine, lequel à certain malade en Rome, homme honorable, luy diſant : vous auez deſieuné, noſtre maiſtre, voſtre haleine me ſent le vin : arroguamment reſpondit. La tienne me ſent la fiebure : duquel eſt le flair & l’odeur plus delicieux, de la fiebure ou du vin ?

Mais la calumnie de certains Canibales, miſantropes, agelaſtes, auoit tant contre moy eſté atroce & deſraiſonnee, qu’elle auoit vaincu ma patience : & plus n’eſtois deliberé en eſcrire vn Iota. Car l’vne des moindres contumelies dont ilz vſoient, eſtoit, que telz liures tous eſtoient farciz d’hereſies diuerſes : n’en pouoient toutes fois vne ſeulle exhiber en endroict aulcun : de folaſtries ioyeuſes hors l’offence de Dieu, & du Roy, prou (c’eſt le ſubiect & theme vnicque d’iceulx liures) d’hereſies poinct : ſinon peruerſement & contre tout vſaige de raiſon & de languaige commun, interpretans ce que à poine de mille fois mourir, ſi autant poſſible eſtoit, ne vouldrois auoir penſé : comme qui pain, interpretoit pierre : poiſſon, ſerpent : œuf, ſcorpion. Dont quelque fois me complaignant en voſtre præſence vous dis librement, que ſi meilleur Chriſtian ie ne m’eſtimois, qu’ilz me monſtrent eſtre en leur part : & que ſi en ma vie, eſcriptz, parolles, voire certes penſees, ie recongnoiſſois ſcintille aulcune d’hereſie, ilz ne tomberoient tant deteſtablement es lacs de l’eſprit Calumniateur, c’eſt Διάϐολος, qui par leur miniſtere me ſuſcite tel crime. Par moymeſmes à l’exemple du Phœnix, ſeroit le bois ſec amaſſé, & le feu allumé, pour en icelluy me bruſler.

Allors me dictes que de telles calumnies auoit eſté le defunct roy François d’eterne memoire, aduerty : & curieuſement aiant par la voix & pronunciation du plus docte & fidele Anagnoſte de ce royaulme ouy & entendu lecture diſtincte d’iceulx liures miens (ie le diz, par ce que meſchantement l’on m’en a aulcuns ſuppoſé faulx & infames) n’auoit trouué paſſaiges aulcun ſuſpect. Et auoit eu en horreur quelque mangeur de ſerpens, qui fondoit mortelle hæreſie ſus vn N. mis pour vn M. par la faulte & negligence des imprimeurs. Auſſi auoit ſon filz noſtre tant bon, tant vertueux, & des cieulx beniſt roy Henry : lequel Dieu nous vueille longuement conſeruer, de maniere que pour moy il vous auoit octroyé priuilege & particuliere protection contre les calumniateurs : Ceſtuy euangile depuys m’auez de voſtre benignité reiteré à Paris, & d’abondant lors que nagueres viſitatez monſeigneur le cardinal du Bellay : qui pour recouurement de ſanté apres longue & faſcheuſe maladie, s’eſtoit retiré à ſainct Maur : lieu, ou (pour mieulx & plus proprement dire) paradis de ſalubrité, amenité, delices, & tous honeſtes plaiſirs de agriculture, & vie ruſticque.

C’eſt la cauſe, Monſeigneur, pourquoy præſentement, hors toute intimidation, ie mectz la plume au vent : eſperant que par voſtre benigne faueur me ſerez contre les calumniateurs comme vn ſecond Hercules Gaulloys, en ſçauoir, prudence, & eloquence : Alexicacos, en vertuz, puiſſance, & auctorité, duquel veritablement dire ie peuz ce que de Moſes le grand prophete & capitaine en Iſrael dict le ſaige roy Solomon Eccleſiaſtici 45. homme craignant & aymant Dieu : agreable à tous humains : de Dieu & des hommes bien aymé : duquel heureuſe eſt la memoire. Dieu en louange l’a comparé aux Preux : l’a faict grand en terreur des ennemis. En ſa faueur a faict choſes prodigieuſes & eſpouentables : En præſence des Roys l’a honoré, Au peuple par luy a ſon vouloir declaré, et par luy ſa lumiere a monſtré. Il l’a en foy & debonnaireté conſacré, & eſleu entre tous humains. Par luy a voulu eſtre ſa voix ouye, et à ceulx qui eſtoient en tenebres eſtre la loy de viuificque ſcience annoncee.

Au ſurplus vous promettant, que ceulx qui par moy ſeront rencontrez congratulans de ces ioieulx eſcriptz, tous ie adiureray, vous en ſçauoir gré total : vnicquement vous en remmercier, & prier noſtre ſeigneur pour conſeruation & accroiſſement de ceſte voſtre grandeur. A moy rien ne attribuer, fors humble ſubiection & obeiſſance voluntaire à voz bons commandemens. Car par voſtre exhortation tant honorable m’auez donné & couraige & inuention : & ſans vous m’eſtoit le cueur failly, & reſtoit tarie la fontaine de mes eſpritz animaulx. Noſtre ſeigneur vous maintienne en ſa ſaincte grace. De Paris ce 28 de Ianuier 1552.

Voſtre treſhumble & treſobeiſſant ſeruiteur

Franç. Rabelais medicin.

PROLOGVE DE L’AVTHEVR

M. François Rabelais povr le qvatrieme livre des faicts et dicts heroiqves de Pantagrvel.

Aux lecteurs beneuoles.

ens de bien, Dieu vous ſaulue & guard. Ou eſtez vous ? Ie ne vous peuz veoir. Attendez que ie chauſſe mes lunettes. Ha, ha. Bien & beau s’en va Quareſme, ie vous voy. Et doncques ? Vous auez eu bonne vinee ? à ce que lon m’a dict. Ie n’en ſerois en piece marry. Vous auez remede trouué infinable contre toutes alterations ? C’eſt vertueuſement operé. Vous, vos femmes, enfans, parens, & familles eſtes en ſanté deſiree. Cela va bien, cela eſt bon : cela me plaiſt. Dieu, le bon Dieu, en ſoit eternellement loué : & (ſi telle eſt ſa ſacre volunté) y ſoiez longuement maintenuz. Quant eſt de moy, par ſa ſaincte benignité, i’en ſuys là, & me recommande. Ie ſuys, moiennant vn peu de Pantagrueliſme (vous entendez que c’eſt certaine gayeté d’eſprit conficte en meſpris des choſes fortuites) ſain & degourt : preſt à boire, ſi voulez. Me demandez vous pourquoy, Gens de bien ? Reſponſe irrefragable. Tel eſt le vouloir du treſbon treſgrand Dieu : on quel ie acquieſce : au quel ie obtempere : duquel ie reuere la ſacroſaincte parolle de bonnes nouuelles, c’eſt l’Euangile, on quel eſt dict Luc. 4. en horrible ſarcaſme & ſanglante deriſion au medicin negligent de ſa propre ſanté. Medicin, O, gueriz toymeſmes.

Cl. Gal. non pour telle reuerence en ſanté ſoy maintenoit, quoy que quelque ſentiment il euſt des ſacres bibles : & euſt congneu & frequenté les ſaincts Chriſtians de ſon temps, comme appert lib. II. de vsu partium, lib. 2. de differentiis pulsuum cap. 3. & ibidem lib. 3. cap. 2. & lib. de rerum affectibus (s’il eſt de Galen) mais par craincte de tomber en ceſte vulgaire & Satyrique mocquerie. Ἰητρὸς ἄλλων αὐτός ἕλϰεσι βρύων.

Medicin eſt des aultres en effect :

Toutesfois eſt d’vlceres tout infect.

De mode qu’en grande braueté il ſe vente, & ne veult eſtre medicin eſtimé, ſi depuys l’an de ſon aage vingt & huictieme iuſques en ſa haulte vieilleſſe il n’a veſcu en ſanté entiere, exceptez quelques fiebures Ephemeres de peu de duree : combien que de ſon naturel il ne feuſt des plus ſains, & euſt l’eſtomach euidentement dyſcraſié. Car (dict il libr. 5. de ſanit. tuenda) difficilement ſera creu le medicin auoir ſoing de la ſanté d’aultruy, qui de la ſienne propre eſt negligent. Encores plus brauement ſe vantoit Aſclepiades medicin auoir auecques Fortune conuenu en ceſte paction, que medicin reputé ne feuſt, ſi malade auoit eſté depuys le temps qu’il commença practiquer en l’art, iuſques à ſa derniere vieilleſſe. A laquelle entier il paruint & viguoureux en tous ſes membres, & de Fortune triumphant. Finablement ſans maladie aulcune præcedente feiſt de vie à mort eſchange, tombant par male guarde du hault de certains degrez mal emmortaiſez & pourriz.

Si par quelques deſaſtre s’eſt ſanté de vos ſeigneuries emancipee : quelque part, deſſus deſſoubz, dauant darriere, à dextre à ſeneſtre, dedans dehors, loing ou pres vos territoires qu’elle ſoit, la puiſſiez vous incontinent auecques l’ayde du benoiſt Seruateur rencontrer. En bonne heure de vous rencontree, ſus l’inſtant ſoit par vous aſſerée, ſoit par vous vendiquee, ſoit par vous ſaiſie & mancipee. Les loigs vous le permettent, le Roy l’entend : ie vous le conſeille. Ne plus ne moins que les Legiſlateurs antiques authoriſoient le ſeigneur vendiquer ſon ſerf fugitif, la part qu’il ſeroit trouué. Ly bon Dieu, & ly bons homs, n’eſt il eſcript & practiqué par les anciennes couſtumes de ce tant noble, tant antique, tant beau, tant floriſſant, tant riche royaulme de France, que le mort ſaiſit le vif ? Voiez ce qu’en a recentement expoſé le bon, le docte, le ſaige, le tant humain, tant debonnaire, & equitable And. Tiraqueau, conſeillier du grand, victorieux, & triumphant roy Henry ſecond de ce nom, en ſa treſredoubtee court de parlement à Paris. Santé eſt noſtre vie, comme treſbien declare Ariphron Sicyonien. Sans ſanté n’eſt vie la vie, n’eſt la vie viuable, ΑΒΙΟΣ ΒΙΟΣ, ΒΙΟΣ ΑΒΙΩΤΟΣ. Sans ſanté n’eſt la vie que langueur : la vie n’eſt que ſimulachre de mort. Ainſi doncques vous eſtans de ſanté priuez, c’eſt à dire mors, ſaiſiſſez vous du vif : ſaiſiſſez vous de vie, c’eſt ſanté.

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