Le Quart Livre
Comment Pantagruel monta ſus mer, pour viſiter l’Oracle de la diue Bacbuc.
Chapitre I.
n moys de Iuin, au iour des feſtes Veſtales : celluy propre on quel Brutus conqueſta Heſpaigne, & ſubiugua les Heſpaignolz, on quel auſſi Craſſus l’auaricieux feut vaincu & deſſaict par les Parthes, Pantagruel prenent congé du bon Gargantua ſon pere, icelluy bien priant (comme en l’Egliſe primitiue eſtoit louable couſtume entre les ſaincts Chriſtians) pour le proſpere nauiguaige de ſon filz, & toute ſa compaignie, monta ſus mer au port de Thalaſſe, accompaigné de Panurge, frere Ian des entomeures, Epiſtemon, Gymnaſte, Euſthenes, Rhizotome, Carpalim, & aultres ſiens ſeruiteurs & domeſticques anciens : enſemble de Xenomanes le grand voyageur & trauerſeur des voyes perilleuſes, lequel certains iours par auant eſtoit arriué au mandement de Panurge. Icelluy pour certaines & bonnes cauſes auoit à Gargantua laiſſé & ſigné en ſa grande & vniuerſelle Hydrographie la routte qu’ilz tiendroient viſitans l’oracle de la diue Bouteille Bacbuc.
Le nombre des nauires feut tel que vous ay expoſé on tiers liure, en conſerue de Triremes, Ramberges, Gallions, & Liburnicques nombre pareil : bien equippees, bien calfatees, bien munies, auecques abondance de Pantagruelion. L’aſſemblee de tous officiers, truchemens, pilotz, capitaines, nauchiers, fadrins, heſpailliers, & matelotz feut en la Thalamege. Ainſi eſtoit nommee la grande & maiſtreſſe nauf de Pantagruel : ayant en pouppe pour enſeigne à moytié d’argent bien liz & polly : l’aultre moytié eſtoit d’or eſmaillé de couleur incarnat. En quoy facile eſtoit iuger, que blanc & clairet eſtoient les couleurs des nobles voyagiers : & qu’ilz alloient pour auoir le mot de la Bouteille.
Sus la pouppe de la ſeconde eſtoit hault enleuee vne lanterne antiquaire faicte induſtrieuſement de pierre ſphengitide & ſpeculaire : denotant qu’ilz paſſeroient par Lanternoys. La tierce pour diuiſe auoit vn beau & profond hanat de Porcelaine. La quarte vn potet d’or à deux anſes, comme ſi feuſt vne vrne antique. La quinte vn brocq inſigne de ſperme d’Emeraulde. La ſizieme vn Bourrabaquin monachal faict des quatre metaulx enſemble. La ſeptieme vn entonnoir de Ebene tout requamé d’or à ouuraige de Tauchie. La huictieme vn guoubelet de Lierre bien precieux battu d’or à la Damaſquine. La neufieme vne brinde de fin or obrizé. La dizieme vne breuſſe de odorant Agalloche (vous l’appellez boys d’Aloes) porfilee d’or de Cypre à ouuraige d’Azemine. L’vnzieme vne portouoire d’or faicte à la Moſaicque. La douzieme vn barrault d’or terny couuert d’vne vignette de groſſes perles Indicques en ouuraige Topiaire. De mode que perſonne n’eſtoit tant triſte, faſché, rechigné, ou melancholicque feuſt, voyre y feuſt Heraclitus le pleurart, qui n’entraſt en ioye nouuelle, & de bonne ratte ne ſoubriſt, voyant ce noble conuoy de nauires en leurs deuiſes : ne diſt que les voyagiers eſtoient tous beuueurs gens de bien : & ne iugeaſt en prognoſtic aſceuré, que le voyage tant de l’aller que du retour ſeroit en alaigreſſe & ſanté perfaict.
En la Thalamege doncques feut l’aſſemblee de tous. Là Pantagruel leurs feiſt vne briefue & ſaincte exhortation toute auctoriſee des propous extraictz de la ſaincte eſcripture, ſus l’argument de nauiguation. Laquelle finie feut hault & clair faicte priere à Dieu, oyans & entendens tous les bourgeoys & citadins de Thalaſſe, qui eſtoient ſus le mole accourruz pour veoir l’embarquement.
Apres l’oraiſon feut melodieuſement chanté le pſaulme du ſainct roy Dauid, lequel commence. Quand Iſrael hors d’Ægypte ſortit. Le pſeaulme paracheué feurent ſus le tillac les tables dreſſees, & viandes promptement apportees. Les Thalaſſiens qui pareillement auoient le pſeaulme ſuſdict chanté, feirent de leurs maiſons force viures & vinage apporter. Tous beurent à eulx. Ils beurent à tous. Ce feut la cauſe pourquoy perſonne de l’aſſemblee oncques par la marine ne rendit ſa guorge, & n’eut perturbation d’eſtomach ne de teſte. Au quelz inconuenient ne euſſent tant commodement obuié, beuuans par quelques iours parauant de l’eaue marine, ou pure, ou miſtionnee auecques le vin, ou vſans de chair de Coings, de eſcorce de Citron, de ius de Grenades aigreſdoulces : ou tenens longue diete : ou ſe couurans l’eſtomach de papier : ou autrement faiſans ce que les folz medicins ordonnent à ceulx qui montent ſus mer.
Leurs beuuettes ſouuent reiterees, chaſcun ſe retira en ſa nauf : & en bonne heure feirent voile au vent Grec leuant ſelon lequel le pilot principal nommé Iamet Brayer, auoit deſigné la routte, & dreſſé la Calamite de toutes les Bouſſoles. Car l’aduis ſien, & de Xenomanes auſſi feut, veu que l’oracle de la diue Bacbuc eſtoit pres le Catay en Indie ſuperieure, ne prendre la routte ordinaire des Portugualoys : Les quelz paſſans la Ceincture ardente, & le cap de Bonaſperanza ſus la poincte Meridionale d’Africque, oultre l’Æquinoctial, & perdens la veue & guyde de l’aiſſeuil Septentrional, font nauigation enorme. Ains ſuyure au plus pres le parallele de ladicte Indie : & gyrer au tour d’icelluy pole par Occident : de maniere que tournoyans ſoubs Septentrion l’euſſent en pareille eleuation comme il eſt au port de Olone, ſans plus en approcher, de paour d’entrer & eſtre retenuz en la mer Glaciale. Et ſuyuans ce canonique deſtour par meſme parallele, l’euſſent à dextrer vers le Leuant, qui au departement leurs eſtoit à ſeneſtre.
Ce que leurs vint à profict incroyable. Car ſans naufrage, ſans dangier, ſans perte de leurs gens, en grande ſerenité (exceptez vn iour pres l’iſle des Macreons) feirent le voyage de Indie ſuperieure en moins de quatre moys : lequel à poine feroient les Portugualoys en troys ans, auecques mille faſcheries, & dangiers innumerables. Et ſuys en ceſte opinion, ſauf meilleur iugement, que telle routte de Fortune feut ſuyuie par les Indians, qui nauigerent en Germanie, & feurent honorablement traictez par le Roy des Suedes, on temps que Q. Metellus Celer eſtoit proconſul en Gaulle : comme deſcriuent Cor. Nepos, Pomp. Mela, & Pline apres eulx.
Comment Pantagruel en l’iſle de Medamothi achapta pluſieurs belles choſes.
Chapitre II.
estuy iour, & les deux ſubſequens ne leurs apparut terre ne choſe aultre nouuelle. Car aultres foys auoient aré ceſte routte. Au quatrième deſcouurirent vne iſle nommée Medamothi, belle à l’œil & plaiſante à cauſe du grand nombre des phares & haultes tours marbrines, des quelles tout le circuit eſtoit orné, qui n’eſtoit moins grand que de Canada. Pantagruel s’enquerant qui en eſtoit dominateur entendit, que c’eſtoit le roy Philophanes, lors abſent pour le mariage de ſon frère Philotheamon auecques l’Infante du royaulme de Engys. Adoncques deſcendit on haure, contemplant, ce pendent que les chormes des naufz faiſoient aiguade, diuers tableaulx, diuerſes tapiſſeries, diuers animaulx, poiſſons, oizeaulx, & aultres marchandiſes exotiques & peregrines, qui eſtoient en l’allée du mole, & par les halles du port. Car c’eſtoit le tiers iour des grandes & ſolennes foires du lieu : es quelles annuellement conuenoient tous les plus riches & fameux marchans d’Afrique & Aſie. D’entre les quelles frere Ian achapta deux rares & precieux tableaulx : en l’vn des quelz eſtoit au vif painct le viſaige d’vn appellant : en l’aultre eſtoit le portraict d’vn varlet qui cherche maiſtre, en toutes qualitez requiſes, geſtes, maintien, minois, alleures, phyſionomie, & affections : painct & inuenté par maiſtre Charles Charmois painctre du roy Megiſte : & les paya en monnoie de Cinge.
Panurge achapta vn grand tableau painct & tranſſumpt de l’ouurage iadis faict à l’aiguille par Philomela expoſante & repreſentante à ſa ſœur Progné, comment ſon beaufrere Tereux l’auoit depucellee : & ſa langue couppée, affin que tel crime ne decelaſt. Ie vous iure par le manche de ce fallot, que c’eſtoit vne paincture gualante & mirifique. Ne penſez, ie vous prie, que feuſt le protraict d’vn homme couplé ſur vne fille. Cela eſt trop ſot, & trop lourd. La paincture eſtoit bien aultre, & plus intelligible. Vous la pourrez veoir en Theleme à main guauſche entrans en la haulte guallerie. Epiſtemon en achapta vne aultre, on quel eſtoient au vif painctes les Idees de Platon, & les Atomes de Epicurus. Rhizotome en achapta vne aultre, on quel eſtoit Echo ſelon le naturel repreſentée.
Pantagruel par Gymnaſte feiſt achapter la vie & geſtes de Achille en ſoixante & dixhuict pieces de tapiſſerie à haultes liſſes, longues de quatre, larges de trois toiſes, toutes de ſaye Phrygiene, requamee d’or & d’argent. Et commençoit la tapiſſerie au nopces de Peleus & Thetis, continuant la natiuité d’Achilles, ſa ieuneſſe deſcripte par Stace Papinie : ſes geſtes & faicts d’armes celebrez par Homere : ſa mort & exeques deſcriptz par Ouide, & Quinte Calabrois : finiſſant en l’apparition de ſon vmbre, & ſacrifice de Polyxene deſcript par Euripides. Feiſt auſſi achapter trois beaulx & ieunes Vnicornes : vn maſle de poi alezan toſtade, & deux femelles de poil gris pommelé. Enſemble vn Tarande, que luy vendit vn Scythien de la contree des Gelones.
Tarande eſt vn animal grand comme vn ieune taureau, portant teſte comme eſt d’vn cerf, peu plus grande : auecques cornes inſignes largement ramees : les piedz forchuz : le poil long comme d’vn grand Ours : la peau peu moins dure, qu’vn corps de cuiraſſe. Et diſoit le Gelon peu en eſtre trouué parmy la Scythie : par ce qu’il change de couleur ſelon la varieté des lieux es quelz il paiſt & demoure. Et repreſente la couleur des herbes, arbres, arbriſſeaulx, fleurs, lieux, paſtiz, rochiers, generalement de toutes choſes qu’il approche. Cela luy eſt commun auecques le Poulpe marin, c’eſt le Polype : auecques les Thoes : auecques les Lycaons de Indie : auecques le Chameleon : qui eſt vne eſpece de Lizart tant admirable, que Democritus a faict vn liure entier de ſa figure, anatomie, vertus, & proprieté en Magie. Si eſt ce que ie l’ay veu couleur changer non à l’approche ſeulement des choſes colorees, mais de ſoy meſmes, ſelon la paour & affections qu’il auoit. Comme ſus vn tapiz verd, ie l’ay veu certainement verdoyer : mais y reſtant quelque eſpace de temps deuenir iaulne, bleu, tanné, violet par ſucces : en la façon que voiez la creſte des coqs d’Inde couleur ſcelon leurs paſſions changer. Ce que ſus tout trouuaſmes en ceſtuy Tarande admirable eſt, que non ſeulement ſa face & peau, mais auſſi tout ſon poil telle couleur prenoit, quelle eſtoit es choſes voiſines. Pres de Panurge veſtu de ſa toge bure, le poil luy deuenoit gris : pres de Pantagruel veſtu de ſa mante d’eſcarlate, le poil & peau luy rougiſſoit : pres du pilot veſtu à la mode des Iſiaces de Anubis en Ægypte, ſon poil apparut tout blanc. Les quelles deux dernieres couleurs ſont au Chameleon deniees. Quand hors toute paour & affections il eſtoit en ſon naturel, la couleur de ſon poil eſtoit telle que voiez es aſnes de Meung.
Comment Pantagruel repceut letres de ſon pere Gargantua : & de l’eſtrange maniere de ſçauoir nouuelles bien ſoubdain des pays eſtrangiers & loingtains.
Chapitre III.
antagrvel occupé en l’achapt de ces animaulx peregrins feurent ouiz du mole dix coups de Verſes & Faulconneaulx : enſemble grande & ioyeuſe acclamation de toutes les naufz. Pantagruel ſe tourne vers le haure, & veoyd que c’eſtoit vn des Celoces de ſon pere Gargantua, nommé la Chelidoine : pource que ſus la pouppe eſtoit en ſculpture de ærain Corinthien vne Hirondelle de mer eleuee. C’eſt vn poiſſon grand comme vn dar de Loyre, tout charnu, ſans eſquames, ayant aeſles cartilagineuſes (quelles ſont es ſouriz chaulues) fort longues & larges : moyenans les quelles ie l’ay ſouuent veu voler vne toyſe au deſſus l’eau plus d’vn trait d’arc. A Marſeille on le nomme Lendole. Ainſi eſtoit ce vaiſſeau legier comme vne Hirondelle, de ſorte que plus touſt ſembloit ſus mer voler que voguer. En iceluy eſtoit Malicorne eſcuyer tranchant de Gargantua, enuoyé expreſſement de par luy entendre l’eſtat & portement de ſon filz le bon Pantagruel, & luy porter letres de creance.
Pantagruel apres la petite accollade & barretade gracieuſe, auant ouurir les letres ne aultres propous tenir à Malicorne, luy demanda. Auez vous icy le Gozal celeſte meſſaigier ? Ouy, reſpondit il. Il eſt en ce panier emmailloté. C’eſtoit vn pigeon prins on colombier de Gargantua, eſclouant ſes petitz ſus l’inſtant que le ſuſdict Celoce departoit. Si fortune aduerſe feuſt à Pantagruel aduenue, il y euſt des iectz noirs attaché es pieds : mais pource que tout luy eſtoit venu à bien & proſperité, l’ayant faict demailloter, luy attacha es pieds vne bandelette de tafetas blanc : & ſans plus differer ſus l’heure le laiſſa en pleine liberté de l’air. Le pigeon ſoubdain s’en vole haſchant en incroyable haſtiueté : comme vous ſçauez qu’il n’eſt vol que de Pigeon, quand il a œufz ou petitz, pour l’obſtinée ſollicitude en luy par nature poſee de recourir & ſecourir ſes pigeonneaulx. De mode qu’en moins de deux heures il franchit par l’air le long chemin, que auoit le Celoce en extreme diligence par troys iours & troys nuictz perfaicts, voguant à rames & à veles, & luy continuant vent en pouppe. Et feut veu entrant dedans le colombier on propre nid de ſes petitz. Adoncques entendent le preux Gargantua, qu’il portoit la bandelette blanche reſta en ioye & ſceureté du bon partement de ſon filz.
Telle eſtoit l’vſance des nobles Gargantua & Pantagruel, quand ſçauoir promptement vouloient nouuelles de quelque choſe fort affectée & vehemente deſiree : comme l’iſſue de quelque bataille, tant par mer, comme par terre : la prinze ou defenſe de quelque place forte : l’appoinctement de quelques differens de importance : l’accouchement heureux ou infortuné de quelque royne, ou grande dame : la mort ou la conualeſcence de leurs amis & alliez malades : & ainſi des aultres. Ilz prenoient le Gozal, & par les poſtes le faiſoient de main en main iusques ſus les lieux porter, dont ilz affectoient les nouuelles. Le Gozal portant bandelette noire ou blanche ſcelon les occurrences & accidens, les houſtoit de penſement à ſon retour, faiſant en vne heure plus de chemin par l’air, que n’auoient faict par terre trente poſtes en vn iour naturel. Cela eſtoit rachapter & guaigner temps. Et croyez comme choſe vrayſemblable, que par les colombiers de leurs caſſines, on trouuoit ſus œufz ou petitz, tous les moys & ſaiſons de l’an, les pigeons à foizon. Ce qui eſt facile en meſnagerie, moyennant le Salpetre en roche, & la ſacre herbe Veruaine.
Le Gozal laſché, Pantagruel leugt les miſſiues de ſon pere Gargantua, des quelles la teneur enſuyt.
Filz treſcher, l’affection que naturellement porte le pere à ſon filz bien aymé, eſt en mon endroict tant acreue, par l’eſguard & reuerence des graces particulieres en toy par election diuine poſées, que depuys ton partement me a non vne foys tollu tout aultre penſement. Me delaiſſant on cueur ceſte vnicque & ſoingneuſe paour, que voſtre embarquement ayt eſté de quelque meſhaing ou faſcherie acompaigné : Comme tu ſçays que à la bonne & ſyncere amour eſt craincte perpetuellement annexée. Et pour ce que ſcelon le dict de Heſiode, d’vne chaſcune choſe le commencement eſt la moytié du tout : & ſcelon le prouerbe commun, à l’enfourner on faict les pains cornuz, i’ay paour de telle anxieté vuider mon entendement, expreſſement depeſché Malicorne : à ce que par luy ie ſoys acertainé de ton portement ſus les premiers iours de ton voyage. Car s’il eſt proſpere, & tel que ie le ſoubhayte, facile me ſera preueoir, prognoſticquer, & iuger du reſte. I’ay recouuert quelques liures ioyeulx, les quelz te ſeront par le preſent porteur renduz. Tu les liras, quand te vouldras refraiſchir de tes meilleures eſtudes. Ledict porteur te dira plus amplement toutes nouuelles de ceſte court. La paix de l’Æternel ſoyt auecques toy. Salue Panurge, frere Ian, Epiſtemon, Xenomanes, Gymnaſte & aultres tes domeſticques mes bons amis. De ta maiſon paternelle, ce trezieme de Iuin.
Ton pere & amy
Gargantva.
Comment Pantagruel eſcript à ſon pere Gargantua, & luy enuoye pluſieurs belles & rares choſes.
Chapitre IIII.
pres la lecture des letres ſuſdictes Pantagruel tint pluſieurs propous auecques l’eſcuyer Malicorne, & feut auecques luy ſi long temps, que Panurge interrompant luy dict. Et quand boyrez vous ? Quand boyrons nous ? Quand boyra monſieur l’eſcuyer ? N’eſt ce aſſés ſermonné pour boyre ? C’eſt bien dict, reſpondit Pantagruel. Faictez dreſſer la collation en ceſte prochaine hoſtellerie, en laquelle pend pour enſeigne l’imaige d’vn Satyre à cheual. Ce pendent pour la depeſche de l’eſcuyer, il eſcriuit à Gargantua comme s’enſuyt.
Pere treſdebonnaire, comme à tous accidens en ceſte vie tranſitoire non doubtez ne ſoubſonnez, nos ſens & facultez animales patiſſent plus enormes & impotentes perturbations (voyre iusques à en eſtre ſouuent l’ame deſemparee du corps, quoy que telles ſubites nouuelles feuſſent à contentement & ſoubhayt) que ſi euſſent auparauant eſté propenſez & preueuz : ainſi me a grandement eſmeu & perturbé l’inopinee venue de voſtre eſcuyer Malicorne. Car ie n’eſperoys aulcun veoir de vos domeſticques, ne de vous nouuelles ouyr auant la fin de ceſtuy noſtre voyage. Et facilement acquieſçoys en la doulce recordation de voſtre auguſte maieſté, eſcripte, voyre certes inſculpee & engrauee on poſterieur ventricule de mon cerueau : ſouuent au vif me la repreſentant en ſa propre & naifue figure.
Mais puys que m’auez preuenu par le benefice de vos gratieuſes letres, & par la creance de voſtre eſcuyer mes eſpritz recreé en nouuelles de voſtre proſperité & ſanté, enſemble de toute voſtre royale maiſon, force m’eſt que par le paſſé m’eſtoit voluntaire, premierement louer le benoiſt Seruateur : lequel par ſa diuine bonté vous conſerue en ce long teneur de ſanté perfaicte : ſecondement vous remercier ſempiternellement de ceſte feruente & inueteree affection que à moy portez voſtre treſhumble filz & ſeruiteur inutile. Iadis vn Romain nommé Furnius diſt à Cæſar Auguſte recepuant à grace & pardon ſon père, lequel auoit ſuyuy la faction de Antonius. Auiourd’huy me faiſant ce bien, tu me as reduict en telle ignominie, que force me ſera viuant mourant eſtre ingrat reputé par impotence de grauité. Ainſi pourray ie dire que l’exces de voſtre paternelle affection me range en ceſte anguſtie & neceſſité, qu’il me conuiendra viure & mourir ingrat. Si non que de tel crime ſoys releué par la ſentence des Stoiciens : lesquelz diſoient troys parties eſtre en benefice. L’vne du donnant, l’aultre du recepuant, la tierce du recompenſant : & le recepuant treſbien recompenſer le donnant, quand il accepte voluntiers le bienfaict, & le retient en ſoubuenance perpetuelle. Comme au rebours le recepuant eſtre le plus ingrat du monde, qui meſpriſeroit & oubliroit le benefice. Eſtant doncques opprimé d’obligations infinies toutes procrees de voſtre immenſe benignité, & impotent à la minime partie de recompenſe, ie me ſaulueray pour le moins de calumnie, en ce que de mes eſpritz n’en ſera à iamais la memoire abolie : & ma langue ne ceſſera confeſſer & proteſter que vous rendre graces condignes eſt choſe tranſcendente ma faculté & puiſſance.
Au reſte i’ay ceſte confiance en la commiſeration & ayde de noſtre Seigneur, que de ceſte noſtre peregrination la fin correſpondera au commencement : & ſera le totaige en alaigreſſe & ſanté perfaict. Ie ne fauldray à reduire en commentaires & ephemerides tout le diſcours de noſtre nauiguaige : affin que à noſtre retour vous en ayez lecture veridicque. I’ay icy trouué vn Tarande de Scythie, animal eſtrange & merueilleux à cauſe des variations de couleur en ſa peau & poil, ſcelon la diſtinction des choſes prochaines. Vous le prendrez en gré. Il eſt autant maniable & facile à nourir qu’vn aigneau. Ie vous enuoie pareillement troys ieunes Vnicornes plus domeſticques & appriuoiſees, que ne ſeroient petitz chattons. I’ay conferé auecques l’eſcuyer, & dict la maniere de les traicter. Elles ne paſturent en terre, obſtant leur longue corne on front. Force eſt que paſture elles prenent es arbres fruictiers, ou en rattelliers idoines, ou en main, leurs offrant herbes, gerbes, pommes, poyres, orge, touzelle : brief toutes eſpeces de fruictz & legumaiges. Ie m’eſbahis comment nos eſcriuains antiques les diſent tant farouches, feroces, & dangereuſes, & oncques viues n’auoir eſté veues. Si bon vous ſemble ferez eſpreuue du contraire : & trouuerez qu’en elles conſiſte vne mignotize la plus grande du monde, pourueu que malicieuſement on ne les offenſe. Pareillement vous enuoye la vie & geſtes de Achilles en tapiſſerie bien belle & induſtrieuſe. Vous aſceurant que les nouueaultez d’animaulx, & plantes, d’oyzeaulx, de pierreries que trouuer pourray, & recouurer en toute noſtre peregrination, toutes ie vous porteray, ayant Dieu noſtre Seigneur lequel ie prie en ſa ſaincte grace vous conſeruer. De Medamothi ce quinzieme de Iuin. Panurge, frere Ian, Epiſtemon, Xenomanes, Gymnaſte, Euſthenes, Rhizotome, Carpalim, apres le deuot baiſemain vous reſaluent en vſure centuple.
Voſtre humble filz & ſeruiteur
Pantagrvel.
Pendent que Pantagruel eſcriuoit les letres ſudictes, Malicorne feut de tous feſtoyé, ſalué, & accollé à double rebraz. Dieu ſçayt comment tout alloit & comment recommendations de toutes pars trotoient en place. Pantagruel auoir paracheué ſes letres bancqueta auecques l’eſcuyer. Et luy donna vne groſſe chaine d’Or poiſante huyct cens eſcuz, en laquelle par les chainons ſeptenaires eſtoient gros Diamans, Rubiz, Eſmerauldes, Turquoiſes, Vnions, alternatiuement enchaſſés. A vn chaſcun de ſes nauchiers feiſt donner cinq cens eſcuz au Soleil : A Gargantua ſon pere enuoya le Tarande couuert d’vne houſſe de ſatin broché d’Or : auecques la tapiſſerie contenente la vie & geſtes de Achilles : & les troys Vnicornes caparaſſonnees de drap d’Or frizé. Ainſi departirent de Medamothi Malicorne pour retourner vers Gargantua, Pantagruel pour continuer ſon nauiguaige. Lequel en haulte mer feiſt lire par Epiſtemon les liures apportez par l’eſcuyer. Desquelz, pource qu’il les trouua ioyeulx & plaiſans, le tranſſumpt voluntiers vous donneray, ſi deuotement le requerez.
Comment Pantagruel rencontra vne nauf de voyagers retournans du pays Lanternois.
Chapitre V.
u cinquieme iour ia commençans tournoyer le pole peu à peu, nous eſloignans de l’Æquinoctial deſcouvriſmes une navire marchande faiſant voile à horche vers nous. La ioye ne feut petite tant de nous, comme des marchans : de nous entendens nouvelles de la marine, de eulx entendens nouvelles de terre ferme. Nous rallians avecques eulx congneuſmes qu’ilz eſtoient François Xantongeoys. Dont eut nouveau accroiſſement d’alaigreſſe, auſſi eut toute l’aſſemblee, meſmement nous enqueſtans de l’eſtat du pays, & meurs du peuple Lanternier : & oyans advertiſſement que ſus la fin de Iuillet ſubſequent eſtoit l’aſſignation du chapitre general des Lanternes : & que ſi lors y arrivions (comme facile nous eſtoit) voyrions belle, honorable, & ioyeuſe compaignie des Lanternes : & que l’on y faiſoit grands appreſtz, comme ſi l’on y deuſt profondement lanterner. Nous feuſt auſſi dict, que paſſans le grand royaulme de Gebarim nous ſerions honorificquement repceuz & traictez par le Roy Ohabé dominateur d’icelle terre. Lequel & tous ſes ſubiectz pareillement parlent languaige François Tourangeau.
Ce pendent que nous entendions ces nouuelles, Panurge print debat auecques vn marchant de Taillebourg, nommé Dindenault, L’occaſion du debat feut telle. Ce Dindenault voyant Panurge ſans braguette auecques ſes lunettes attachées au bonnet, diſt de luy à ſes compaignons. Voyez là vne belle medaille de Coqu. Panurge à cauſe de ſes lunettes oyoit des aureilles beaucoup plus clair que de couſtume. Doncques entendent ce propous demanda au marchant. Comment diable ſeroys ie coqu, qui ne ſuys encores marié, comme tu es, ſcelon que iuger ie peuz à ta troigne mal gracieuſe ?
Ouy vrayement, reſpondit le marchant, ie le ſuys : & ne vouldrois ne l’eſtre pour toutes les lunettes d’Europe : non pour toutes les bezicles d’Afrique. Car i’ay vne des plus belles, plus aduenentes, plus honeſtes, plus prudes femmes en mariage, qui ſoit en tout le pays de Xantonge : & n’en deſplaiſe aux aultres. Ie luy porte de mon voyage vne belle & de vnze poulſees longue branche de Coural rouge, pour ſes eſtrènes. Qu’en as tu à faire ? Dequoy te meſlez tu ? Qui es tu ? Dont es tu ? O lunettier de l’Antichriſt, Reſponds ſi tu es de Dieu.
Ie te demande, diſt Panurge, ſi par conſentement & conuenence de tous les elemens i’auoys ſacſacbezuezinemaſſé tant belle, tant aduenente, tant honeſte, tant preude femme, de mode que le roydde Dieu des iardins Priapus, lequel icy habite en liberté, ſubiection forcluſe de braguettes attachées, luy feuſt on corps demeuré, en tel deſaſtre, que iamais n’en ſortiroit, eternellement y reſteroit, ſinon que tu le tiraſſe auecques les dens, que feroys tu ? Le laiſſeroys tu là ſempiternellement ? ou bien le tireroys tu à belles dents ? Reſponds ô belinier de Mahumet, puys que tu es de tous les diables. Ie te donneroys (reſpondit le marchant) vn coup d’eſpee ſus ceſte aureille lunetiere, & te tueroys comme vn belier. Ce diſant deſguainoit ſon eſpee. Mais elle tenoit au fourreau. Comme vous ſçauez que ſus mer tous harnoys facilement chargent rouille, à cauſe de l’humidité exceſſiue, & nitreuſe. Panurge recourt vers Pantagruel à ſecours. Frere Ian miſt la main à ſon bragmard fraiſchement eſmoulu, & euſt felonnement occis le marchant : ne feuſt que le patron de la nauf, & aultres paſſagiers ſupplierent Pantagruel, n’eſtre faict ſcandale en ſon vaiſſeau. Dont feut appoincté tout leur different : & toucherent les mains enſemble Panurge & le marchant : & beurent d’autant l’vn à l’autre dehayt, en ſigne de perfaicte reconciliation.
Comment le debat appaiſé Panurge marchande auecques Dindenault vn de ſes moutons.
Chapitre VI.
e debat du tout appaiſé Panurge diſt ſecretement à Epiſtemon & à frere Ian. Retirez vous icy vn peu à l’eſcart, & ioyeuſement paſſez temps ce que voirez. Il y aura bien beau ieu, ſi la chorde ne rompt. Puys ſe addreſſa au marchant, & de rechef beut à luy plein hanat de bon vin Lanternoys. Le marchant le pleigea guaillard, en toute courtoiſie & honeſteté. Cela faict Panurge deuotement le prioyt luy vouloir de grace vendre vn de ſes moutons. Le marchant luy reſpondit. Halas halas mon amy, noſtre voiſin comment vous ſçauez bien trupher des paouures gens. Vrayement vous eſtez vn gentil chalant. O le vaillant achapteur de moutons. Vraybis vous portez le minoys non mie d’vn achapteur de moutons, mais bien d’vn couppeur de bourſes. Deu Colas, faillon qu’il feroit bon porter bourſe pleine aupres de vous en la tripperie ſus le degel ? Han, han, qui ne vous congnoiſtroyt, vous feriez bien des voſtres. Mais voyez hau bonnes gens, comment il taille de l’hiſtoriographe. Patience (diſt Panurge) Mais à propous de grace ſpeciale vendez moy vn de vos moutons. Combien ? Comment (reſpondit le marchant) l’entendez vous, noſtre amy, mon voiſin. Ce ſont moutons à la grande laine. Iaſon y print la toiſon d’Or. L’ordre la maiſon de Bourguoigne en feut extraict. Moutons de Leuant, moutons de haulte futaye, moutons de haulte greſſe. Soit (diſt Panurge) Mais de grace vendez m’en vn, & pour cauſe & bien promptement vous payant en monnoye de Ponant, de taillis, & de baſſe greſſe. Combien ? Noſtre voiſin, mon amy (reſpondit le marchant) eſcoutez ça vn peu de l’aultre aureille. Pan. A voſtre commandement. Le march. Vous allez en Lanternoys ? Pan. Voire. Le march. Veoir le monde ? Pan. Voire. Le march. Ioyeuſement ? Pan. Voire. Le march. Vous auez ce croy ie nom Robin mouton. Pan. Il vous plaiſt à dire. Le march. Sans vous faſcher. Pan. Ie l’entends ainſi. Le march. Vous eſtez ce croy ie, le ioyeulx du Roy. Pan. Voire. Le march. Fourchez là. Ha. ha. vous allez veoir le monde, vous eſtez le ioyeulx du Roy, vous auez nom Robin mouton. Voyez ce mouton là, il a nom Robin comme vous. Robin, Robin, Robin, Bes, Bes, Bes, Bes. O la belle voix. Pan. Bien belle & harmonieuſe. Le march. Voicy vn pact, qui ſera entre vous & moy, noſtre voiſin & amy. Vous qui eſtez Robin mouton ſerez en ceſte couppe de balance, le mien mouton Robin ſera en l’aultre : le guaige vn cent de huytres de Buſch, que en poix, en valleur, en eſtimation il vous emportera hault & court : en pareille forme que ſerez quelque iour ſuſpendu & pendu. Patience (diſt Panurge) Mais vous feriez beaucoup pour moy & pour voſtre poſterité, ſi ne le vouliez vendre, ou quelque aultre du bas cueur. Ie vous en prie ſyre monſieur. Noſtre amy (reſpondit le Marchant) mon voiſin, de la toiſon de ces moutons ſeront faictz les fins draps de Rouen, les louſchetz des balles de Limeſtre, au pris d’elle ne ſont que bourre. De la peau ſeront faictz les beaulx marroquins : lesquelz on vendra pour marroquins Turquins ou de Montelimart, ou de Heſpaigne pour le pire. Des boyaulx, on fera chordes de violons & harpes, lesquelles tant cherement on vendra, comme ſi feuſſent chordes de Munican ou Aquileie. Que penſez vous ?
S’il vous plaiſt (diſt Panurge) m’en vendrez vn, i’en ſeray bien fort tenu au courrail de voſtre huys. Voyez cy argent content. Combien ? Ce diſoit monſtrant ſon eſquarcelle pleine de nouueaulx Henricus.
Continuation du marché entre Panurge & Dindenault.
Chapitre VII.
on amy (reſpondit le marchant) noſtre voiſin ce n’eſt viande, que pour Roys & Princes. La chair en eſt tant delicate, tant ſauoureuſe, & tant friande que c’eſt baſme. Ie les ameine d’vn pays, on quel les pourceaulx (Dieu ſoit auecques nous) ne mangent que Myrobalans. Les truyes en leur geſine (ſaulue l’honneur de toute la compaignie) ne ſont nourriez que de fleurs d’orangiers. Mais (diſt Panurge) vendez m’en vn, & ie vous le payeray en Roy, foy de pieton. Combien ? Noſtre amy (reſpondit le marchant) mon voiſin, ce ſont moutons extraictz de la propre race de celluy qui porta Phrixus & Hellé, par la mer dicte Helleſponte. Cancre (diſt Panurge) vous eſtez clericus vel adiſcens. Ita, ſont choux (reſpondit le marchant) vere ce ſont pourreaux. Mais rr. rrr. rrrr. Ho Robin rrrrrrrr. Vous n’entendez ce languaige. A propous. Par tous les champs es quelz ilz piſſent, le bled y prouient comme ſi Dieu y euſt piſſé. Il n’y fault aultre marne, ne fumier. Plus y a. De leur vrine les Quinteſſentiaux tirent le meilleur Salpetre du monde. De leurs crottes (mais qu’il ne vous deſplaiſe) les medicins de nos pays gueriſſent ſoixante & dixhuict eſpeces de maladie. La moindre des quelles eſt le mal ſainct Eutrope de Xaintes, dont Dieu nous ſaulue & guard. Que penſez vous noſtre voiſin, mon amy ? Auſſi me couſtent ilz bon. Couſte & vaille (reſpondit Panurge) Seulement vendez m’en vn le payant bien. Noſtre amy (diſt le marchant) mon voiſin conſiderez vn peu les merueilles de nature conſiſtans en ces animaulx que voyez, voire en vn membre que eſtimeriez inutile. Prenez moy ces cornes là, & les concaſſez vn peu auecques vn pilon de fer, ou auecques vn landier, ce m’eſt tout vn. Puis les enterrez en veue du Soleil la part que vouldrez & ſouuent les arrouzez. En peu de moys vous en voirez naiſtre les meilleurs Aſperges du monde. Ie n’en daignerois excepter ceulx de Rauenne. Allez moy dire que les cornes de vous aultres meſſieurs les coquz ayent vertus telle, & proprieté tant mirifique. Patience (reſpondit Panurge). Ie ne ſçay (diſt le marchant) ſi vous eſtez clerc. I’ay veu prou de clercs, ie diz grands clercs, coquz. Ouy dea. A propous, ſi vous eſtiez clerc, vous ſçauriez que es membres plus inferieurs de ces animaulx diuins, ce ſont les piedz, y a vn os, c’eſt le talon, l’aſtragale, ſi vous voulez, duquel non d’aultre animal du monde, fors de l’aſne Indian, & des Dorcades de Libye, l’on iouoyt antiquement au Royal ieu des tales, auquel l’Empereur Octauian Auguſte vn ſoir guaigna plus de 50000. eſcuz. Vous aultres coquz n’auez guarde d’en guaigner aultant. Patience, reſpondit Panurge. Mais expedions. Et quand (diſt le marchant) vous auray ie, noſtre amy, mon voiſin, dignement loué les membres internes ? L’eſpaule, les eſclanges, les gigotz, le hault couſté, la poictrine, le faye, la ratelle, les trippes, la guogue, la veſſye, dont on ioue à la balle. Les couſtelettes dont on faict en Pygmion les beaulx petitz arcs pour tirer des noyaulx de ceriſe contre les Grues. La teſte dont auecques vn peu de ſoulphre on faict vne mirificque decoction pour faire viander les chiens conſitppez du ventre ?
Bren bren (diſt le patron de la nauf au marchant) c’eſt trop icy barguigné. Vends luy ſi tu veulx. Si tu ne veulx : ne l’amuſe plus. Ie le veulx (reſpondit le marchant) pour l’amour de vous. Mais il en payera trois liures tournois de la piece en choiſiſſant. C’eſt beaucoup, diſt Panurge. En nos pays i’en auroys bien cinq, voire ſix pour telle ſomme de deniers. Aduiſez que ce ne ſoit trop. Vous n’eſtez le premier de ma congnoiſſance, qui trop touſt voulent riche deuenir & paruenir, eſt à l’enuers tombé en paouureté : voire quelque foys s’eſt rompu le coul. Tes fortes fiebures quartaines (diſt le marchant) lourdault ſot que tu es. Par le digne veu de Charrous, le moindre de ces moutons vault quatre foys plus que le meilleur de ceulx que iadis les Coraxiens en Tuditanie contrée d’Heſpaigne vendoient vn talent d’Or la piece. Et que penſe tu O ſot à la grande paye, que valoit vn talent d’or ?
Benoiſt monſieur, diſt Panurge, vous eſchauffez en voſtre harnois, à ce que ie voy & congnois. Bien tenez, voyez là voſtre argent. Panurge ayant payé le marchant choiſit de tout le trouppeau vn beau & grand mouton, & le emportoit cryant & bellant, oyant tous les aultres & enſemblement bellans, & reguardans quelle part on menoit leur compaignon. Ce pendent le marchant diſoit à ſes moutonniers. O qu’il a bien ſceu choiſir le challant. Il ſe y entend le paillard. Vrayement, le bon vrayment, ie le reſeruoys pour le ſeigneur de Cancale, comme bien congnoiſſant ſon naturel. Car de ſa nature il eſt tout ioyeulx & eſbaudy, quand il tient vne eſpaule de mouton en main bien ſeante & aduenente, comme vne raquette gauſchiere, & auecques vn couſteau bien trenchant, Dieu ſçait comment il s’en eſcrime.
Comment Panurge feiſt en mer noyer le marchant & les moutons.
Chapitre VIII.
ovbdain, ie ne ſçay comment, le cas feut ſubit, ie ne eu loiſir le conſyderer. Panurge ſans autre choſe dire iette en pleine mer ſon mouton criant & bellant. Tous les aultres moutons crians & bellans en pareille intonation commencerent ſoy iecter & ſaulter en mer apres à la file. La foulle eſtoit à qui premier ſaulteroit apres leur compaignon. Poſſible n’eſtoit les en guarder. Comme vous ſçauez eſtre du mouton le naturel, tous iours ſuyure le premier, quelque part qu’il aille. Auſſi le dict Ariſtoteles lib. 9. de hiſto. animal. eſtre les plus ſot & inepte animant du monde. Le marchant tout effrayé de ce que dauant ſes yeulx perir voyoit & noyer ſes moutons, s’efforçoit les empecher & retenir tout de ſon pouoir. Mais c’eſttoit en vain. Tous à la file ſaultoient dedans la mer, & periſſoient. Finablement il en print vn grand & fort par la toiſon ſus le tillac de la nauf, cuydant ainſi le retenir, & ſauluer le reſte auſſi conſequemment. Le mouton feut ſi puiſſant qu’il emporta en mer auecques ſoy le marchant, & feut noyé, en pareille forme que les moutons de Plolyphemus le borgne Cyclope emporterent hors la cauerne Vlyxes & ſes compaignons. Autant en feirent les aultres bergiers & moutonniers les prenens vns par les cornes, aultres par les iambes, aultres par la toiſon. Lesquelz tous feurent pareillement en mer portez & noyez miſerablement.
Panurge à couſté du fougon tenent vn auiron en main, non pour ayder aux moutonniers, mais pour les enguarder de grimper ſus la nauf, & euader le naufraige, les preſchoit eloquentement, comme ſi feuſt vn petit frere Oliuier Maillard, ou vn ſecond frere Ian bourgeoys, leurs remonſtrant par lieux de Rhetoricque les miſeres de ce monde, le bien & l’heur de l’aultre vie, affermant les plus heureux eſtre les treſpaſſez, que les viuans en ceſte vallee de miſere, & à vn chaſcun d’eulx promettant eriger vn beau cenotaphe, & ſepulchre honoraire au plus hault du mont Cenis, à ſon retour de Lanternoys : leurs optant ce néant moins, en cas que viure encores entre les humains ne leurs faſchat, & noyer ainſi ne leur vint à propous, bonne aduenture, & rencontre de quelque Baleine, laquelle au tiers iour ſubſequent les rendiſt ſains & ſaulues en quelque pays de ſatin, à l’exemple de Ionas. La nauf vuidee du marchant & des moutons, Reſte il icy (diſt Panurge) vlle ame moutonniere ? Où ſont ceulx de Thibault l’aignelet ? Et ceulx de Regnauld belin, qui dorment quand les aultres paiſſent ? Ie n’y ſçay rien. C’eſt vn tour de vieille guerre. Que t’en ſemble frere Ian ? Tout bien de vous (reſpondit frere Ian). Ie n’ay rien trouué maulzois ſi non qu’il me ſemble que ainſi comme iadis on ſouloyt en guerre au iour de bataille, ou aſſault, promettre aux ſoubdars double paye pour celleuy iour : s’ilz guaignoient la bataille, l’on auoit prou de quoy payer : s’ilz la perdoient, c’euſt eſté honte la demander, comme feirent les fuyars Gruyers apres la bataille de Serizolles : auſſi qu’en fin vous doibuiez le payement reſeruer. L’argent vous demouraſt en bourſe. C’eſt (diſt Panurge) bien chié pour l’argent. Vertus Dieu i’ay eu du paſſetemps pour plus de cinquante mille francs. Retirons nous, le vent eſt propice. Frere Ian, eſcoutte icy. Iamais homme ne me feiſt plaiſir ſans recompenſe, ou recongnoiſſance pour le moins. Ie ne ſuys point ingrat, & ne le feux, ne ſeray. Iamais homme ne me feiſt deſplaiſir ſans repentence, ou en ce monde ou en l’aultre. Ie ne ſuys poinct fat iuſques là. Tu (diſt frere Ian) te damne comme vn vieil diable. Il eſt eſcript, Mihi vindictam, & cætera. Matiere de breuiaire.
Comment Pantagruel arriua en l’iſle Ennaſin & des eſtranges alliances du pays.
Chapitre IX.
ephyre nous continuoit en participation d’vn peu du Garbin, & auions vn iour paſſé ſans terre deſcouurir. Au tiers iour à l’aube des mouſches nous apparuſt vne iſle triangulaire bien fort reſſemblante quant à la forme & aſſiette à Sicile. On la nommoit l’iſle des alliances. Les hommes & femmes reſſemblent aux Poicteuins rouges, exceptez que tous hommes, femmes, & petitz enfans ont le nez en figure d’vn as de treuffles. Pour ceſte cauſe le nom antique de l’iſle eſtoit Ennaſin. Et eſtoient tous parens & alliez enſemble, comme ilz ſe vantoient, & nous diſt librement le Podeſtat du lieu. Vous aultres gens de l’aulte monde tenez pour choſe admirable, que d’vne famille Romaine (c’eſtoient les Fabians) pour vn iour (ce feut le trezieme du moys de Feburier) par vne porte (ce feut la porte Carmentale, iadis ſituee au pied du Capitole, entre le roc Tarpeian & le Tybre, depuys ſurnommee Scelerate) contre certains ennemis des Romains (c’eſtoient les Veientes Hetrusques) ſortirent trois cens ſix hommes de guerre tous parens, auecques cinq mille aultres ſoubdars tous leurs vaſſaulx : qui tous feurent occis, ce feut près le fleuue Cremere, qui ſort du lac de Baccane. De ceſte terre pour vn beſoing ſortiront plus de trois cens mille tous parens & d’une famille.