Le Quart Livre (page 2)
Leurs parentez & alliances eſtoient de façon bien eſtrange. Car eſtans ainſi tous parens & alliez l’un de l’aultre, nous trouuaſmes que perſone d’eulx n’eſtoit pere ne mere, frere ne ſœur, oncle ne tante, couſin ne nepueu, gendre ne bruz, parrain ne marraine de l’aultre. Sinon vrayment vn grand vieillard enaſé lequel, comme ie veidz, appella vne petite fille aagée de trois ou quatre ans, mon père : la petite fillette le appelloit ma fille. La parenté & alliance entre eulx, eſtoit que l’un appelloit vne femme, ma maigre : la femme le appelloit mon marſouin, Ceulx là (diſoit frere Ian) doiburoient bien ſentir leur maree, quand enſemble ſe ſont frottez leur lard. L’un appelloit vne guorgiaſe bachelette en ſoubriant. Bon iour mon eſtrille. Elle le reſalua diſant. Bon eſtreine mon Fauueau. Hay, hay, hay, s’eſcria Panurge, venez veoir vne eſtrille, vne fau, & vn veau, N’eſt ce Eſtrille fauueau ? Ce fauueau à la raye noire doibt bien ſouuent eſtre eſtrillé. Vn autre ſalua vne ſiene mignonne diſant. A dieu mon bureau. Elle luy reſpondit. Et vous auſſi mon proces. Par ſainct Treignan (diſt Gymnaſte) ce proces doibt eſtre ſouuent ſus ce bureau. L’un appelloit vne autre mon verd. Elle l’appelloit, ſon coquin. Il y a, bien là, diſt Euſthenes, du Verdcoquin. Vn aultre ſalua vne ſienne alliee diſant. Bon di, ma coingnee. Elle reſpondit. Et à vous mon manche. Ventre beuf, s’eſcria Carpalim, comment ceſte coingnee eſt emmanchee. Comment ce manche eſt encoingné. Mais ſeroit ce point la grande manche que demandent les courtiſanes Romaines ? Ou vn cordelier à la grande manche. Paſſant oultre ie veids vn auerlant qui ſaluant ſon alliee, l’appella mon matraz, elle le appeloit mon lodier. De faict il auoit quelques traictz de lodier lourdault. L’vn appelloit vne aultre ma mie, elle l’appelloit ma crouſte. L’vne vne aultre appelloit ſa palle, elle l’appelloit ſon fourgon. L’vn vne aultre appelloit ma ſauatte, elle le nommoit pantophle. L’vn vn aultre nommoit ma botine, elle l’appelloit ſon eſtiuallet. L’vn vne aultre nommoit ſa mitaine, elle nommoit mon guand. L’vn vne aultre nommoit ſa couane, elle l’appelloit ſon lard. Et eſtoit entre eulx, parenté de couane de lard. En pareille alliance, l’vn appelloit vne ſienne mon homelaicte, elle le nommoit mon œuf. Et eſtoient alliez comme vne homelaicte d’œufz. De meſmes vn aultre appelloit vne ſienne ma trippe, elle l’appelloit ſon fagot. Et oncques ne peuz ſçauoir quelle parenté, alliance, affinité, ou conſanguinité feuſt entre eulx, la raportant à noſtre vſaige commun, ſi non qu’on nous dict, qu’elle eſtoit trippe de ce fagot. Vn aultre ſaluant vne ſienne diſoit. Salut mon eſcalle. Elle reſpondit. Et à vous mon huytre. C’eſt (diſt Carpalim) vne huytre en eſcalle. Vn aultre de meſmes ſaluoit vne ſienne diſant. Bonne vie ma gouſſe. Elle reſpondit. Longue à vous mon poys. C’eſt (diſt Gymnaſte) vn poys en gouſſe. Vn aultre grand villain clacquedens monté ſus haultes mulles de boys rencontrant vne groſſe, graſſe, courte, guarſe luy diſt. Dieu guard mon ſabbot, ma trombe, ma touppie. Elle luy reſpondit fierement. Guard pour guard mon fouet. Sang ſainct gris, diſt Xenomanes, eſt il fouet competent, pour mener ceſte touppie ? Vn docteur regent bien peigné & teſtoné auoir quelque temps diuiſé auecques vne haulte damoizelle, prenant d’elle congié luy diſt. Grand mercy Bonne mine. Mais, diſt elle, treſgrand à vous Mauuais ieu. De Bonne mine (diſt Pantagruel) à Mauuais ieu n’eſt alliance impertinente. Vn bacchelier en buſche paſſant diſt à vne ieune bachelette. Hay, hay, hay. Tant y a que ne vous veidz Muſe. Ie vous voy (reſpondit elle) Corne voluntiers. Accouplez les (diſt Panurge) & leurs ſoufflez au cul. Ce ſera vne cornemuſe. Vn aultre appella vne ſienne ma truie, elle l’appella ſon foin. Là me vint en penſement, que ceſte truie voluntiers ſe tournoit à ce foin. Ie veidz vn demy guallant boſſu quelque peu près de nous ſaluer vne ſienne alliee diſant. Adieu mon trou. Elle de meſmes le reſalua diſant. Dieu guard ma cheuille. Frere Ian diſt. Elle ce croy ie eſt toute trou, & il de meſmes tout cheuille. Ores eſt à ſçauoir, ſi ce trou par ceſte cheuille peult entierement eſtre eſtouppé. Vn aultre ſalua vne ſienne diſant. Adieu ma mue. Elle reſpondit. Bon iour mon oizon. Ie croy (diſt Ponocrates) que ceſtuy oizon eſt ſouuent en mue. Vn auerlant cauſant auecques vne ieune gualoiſe luy diſoit. Vous en ſouuieigne veſſe. Auſſi ſera ped, reſpondit elle. Appellez vous (diſt Pantagruel au Poteſtat) ces deux là parens ? Ie penſe qu’ilz ſoient ennemis, non alliez enſemble : car il l’a appellee Veſſe. En nos pays vous ne pourriez plus oultrager vne femme que ainſi l’appellant. Bonnes gens de l’aultre monde (reſpondit le Poteſtat) vous auez peu de parens telz & tant proches, comme ſont ce Ped & ceſte veſſe. Ilz ſortirent inuiſiblement tous deux enſemble d’un trou en vn inſtant. Le vent de Galerne (diſt Panurge) auoit doncques lanterné leur mere. Quelle mere (diſt le Poteſtat) entendez vous ? C’eſt parenté de voſtre monde. Ilz ne ont pere ne mere. C’eſt à faire à gens de dela l’eau, à gens bottez de foin. Le bon Pantagruel tout voyoit, & eſcoutoit : mais à ces propous il cuyda perdre contenence.
Auoir bien curieuſement conſyderé l’aſſiette de l’iſle & meurs du peuple Ennaſé, nous entraſmez en vn cabaret pour quelque peu nous refraiſchir. Là on faiſoit nopces à la mode du pays. Au demourant chère & demye. Nous preſens feut faict vn ioyeulx mariage, d’vne poyre femme bien gaillarde, comme nous ſembloit toutesfoys ceulx qui en auoient taſté, la diſoient eſtre mollaſſe, auecques vn ieune fromaige à poil follet vn peu rougeaſtre. I’en auoys aultres foys ouy la renommee, & ailleurs auoient eſté faictz pluſieurs telz mariages. Encores dict on en noſtre pays de vache, qu’il ne feut oncques tel mariage, qu’eſt de la poyre & du fromaige. En vne aultre ſalle ie veids qu’on marioit vne vieille botte auecques vn ieune & ſoupple brodequin. Et feut dict à Pantagruel, que le ieune brodequin prenoit la vieille botte à femme, pource qu’elle eſtoit bonne robbe, en bon poinct & graſſe à profict de meſnaige, voyre feuſt ce pour vn peſcheur. En vne aultre ſalle baſſe ie veids vn ieune eſcaſignon eſpouſer vne vieille pantophle. Et nous feut dict que ce n’eſtoit pour la beaulté ou bonne grace d’elle, mais par auarice & conuoitiſe de auoir les eſcuz dont elle eſtoit toute contrepoinctee.
Comment Pantagruel deſcendit en l’iſle de Cheli en laquelle regnoit le Roy ſainct Panigon.
Chapitre X.
e Garbin nous ſouffloit en pouppe, quand laiſſans ces mal plaiſans Allianciers, auecques leurs nez en as de treuflle montaſmes en haulte mer. Sus la declination du Soleil feiſmez ſcalle en l’iſle de Cheli : iſle grande, fertile, riche, & populeuſe, en laquelle regnoit le roy ſainct Panigon. Lequel accompaigné de ſes enfans, & princes de la court s’eſtoit tranſporté iusques près le haure pour recepuoir Pantagruel. Et le mena iusques en ſon chaſteau, ſus l’entrée du dongeon ſe offrit la royne accompaignee de ſes filles & dames de court. Panigon voullut qu’elle & toute ſa ſuytte baiſaſſent Pantagruel & ſes gens. Telle eſtoit la courtoiſie & couſtume du pays. Ce que feut faict, excepté frère Ian, qui ſe abſenta, & s’eſcarta parmy les officiers du Roy. Panigon vouloit en toute inſtance pour ceſtuy iour & au lendemain retenir Pantagruel. Pantagruel fonda ſon excuſe ſur la ſerenité du temps, & oportunité du vent, lequel plus ſouuent eſt deſiré des voyagiers que rencontré, & le fault emploiter quand il aduient, car il ne aduuient toutes & quantes foys qu’on le ſoubhayte. A ceſte remonſtrance apres boyre vingt & cinq ou trente foys par home, Panigon nous donna congié. Pantagruel retournant au port & ne voyant frere Ian, demandoit quelle part il eſtoit, & pourquoy n’eſtoit enſemble la compaignie. Panurge ne ſçauoit comment l’excuſer, & vouloit retourner au chaſteau pour le appeller, quand frere Ian accouruſt tout ioyeulx, & s’eſcria en grande guayeté de cœur diſant. Viue le noble Panigon. Par la mort beuf de boys il rue en cuiſine. I’en viens, tout y va par eſcuelles. I’eſperoys bien y cotonner à profict & vſaige monachal le moulle de mon gippon. Ainſi mon amy (diſt Pantagruel) touſiours à ſes cuiſines. Corpe de galline (reſpondit frere Ian) i’en ſçay mieulx l’vſaige & cerimonies, que de tant chiabrener avecques ces femmes, magny, magna, chiabrena, reuerence, double, reprinze, l’accollade, la freſſurade, baiſe la main de voſtre mercy, de voſtre maieſta, vous ſoyez. Tarabin, tarabas. Bren, c’eſt merde à Rouan. Tant chiaſſer, & vreniller. Dea, ie ne diz pas que ie n’en tiraſſe quelque traict deſſus la lie, à mon lourdois : qui me laiſſaſt inſinuer ma nomination. Mais ceſte brenaſſerie de reuerences me faſche plus qu’vn ieune diable. Ie voulois dire, vn ieuſne double. Sainct Benoiſt n’en mentit iamais.
Vous parlez de baiſer damoizelles, par le digne & ſacré froc que ie porte, voluntiers ie m’en deporte, craignant que m’aduieigne ce que aduint au ſeigneur de Guyercharois. Quoy ? demanda Pantagruel. Ie le congnois. Il eſt de mes meilleurs amis. Il eſtoit, diſt frere Ian, inuité à vn ſumptueux & magnificque bancquet, que faiſoit vn ſien parent & voyſin : au quel eſtoient pareillement inuitez tous les gentilz hommes, dame, & damoyſelles du voyſinage. Icelles attendentes ſa venue, deſguiſerent les paiges de l’aſſemblee, & les habillerent en damoyſelles bien pimpantes & atourees. Les paiges endamoyſellez à luy entrant pres le pont leuiz ſe preſenterent, il les baiſa tous en grande courtoyſie, & reuerences magnificques. Sus la fin, les dames qui l’attendoient en la guallerie, s’eſclaterent de rire, & feirent ſigne aux paiges, à ce qu’ilz houſtaſſent leurs atours. Ce que voyant le bon ſeigneur, par honte & deſpit ne daigna baiſer icelles dames & damoyſelles naifues. Alleguant veu qu’on luy auoit ainſi deſguyſé les paiges, que par la mort beuf de boys ce doibuoient là eſtre les varletz encores plus finement deſguyſez.
Vertus Dieu, da iurandi, pourquoy plus touſt ne tranſportons nous nos humanitez en belle cuiſine de Dieu ? Et là ne conſyderons le branlement des cloches, l’harmonie des contrehaſtiers, la poſition des lardons, la temperature des potaiges, les preparatifz du deſſert, l’ordre de ſeruice du vin ? Beati immaculati in via. C’eſt matiere de breuiaire.
Pourquoy les moines ſont voluntiers en cuiſine.
Chapitre XI.
’est diſt Epiſtemon, naifuement parlé en moine. Ie diz moine moinant, ie ne diz pas, moine moiné. Vrayement vous me reduiſez en memoire, ce que ie veidz & ouy en Florence, il y a enuiron vingt ans. Nous eſtions bien bonne compaignie de gens ſtudieux, amateurs de peregrinité, & conuoyteux de viſiter les gens doctes, antiquitez, & ſingularitez d’Italie. Et lors curieuſement contemplions l’aſſiette & beaulté de Florence, la ſtructure du dome, la ſumptuoſité des temples, & palais magnificques. Et entrions en contention, qui plus aptement les extolleroit par louanges condignes : quand vn moine d’Amiens, nommé Bernard Lardon, comme tout faſché & monopolé nous dict.
I’ay auſſi bien contemplé comme vous, & ne ſuys aueuigle plus que vous. Et puys ? Qu’eſt ce ? Ce ſont belles maiſons. C’eſt tout. Mais Dieu, & monſieur ſainct Bernard noſtre bon patron ſoit auecques nous, en toute ceſte ville encores n’ay ie veu vne ſeulle rouſtiſſerie, & y ay curieuſement reguardé & conſyderé. Voire ie vous diz comme eſpiant, & preſt à compter & nombrer tant à dextre comme à ſeneſtre combien & de quel couſté plus nous rencontrerions de rouſtiſſeries rouſtiſſantes. Dedans Amiens en moins de chemin quatre foys voire troys qu’auons faict en nos contematations, ie vous pourrois monſtrer plus de quatorze rouſtiſſeries antiques & aromatizantes. se ne ſçay quel plaiſir auez prins voyans les Lions, & Afriquanes (ainſi nommiez vous, ce me ſemble, ce qu’ilz appellent Tygres) près le beffroy : pareillement voyans les Porczeſpicz & Auſtruches on palais du ſeigneur Philippes Stroſſy. Par foy nos fieulx l’aymerois mieulx veoir vn bon & gras oyzon en broche. Ces Porphyres, ces marbres ſont beaulx. se n’en diz poinct de mal. Mais les Darioles d’Amiens ſont meilleures à mon guouſt. Ces ſtatues antiques ſont bien faictes, se le veulx croire. Mais par ſainct Ferreol d’Abbeuille, les ieunes bachelettes de nos pays ſont mille foys plus aduenentes.
Que ſignifie (demanda frere Ian) & que veult dire, que touſieurs vous trouuiez moines en cuyſines, iamais n’y trouuez Roys, Papes, ne Empereurs ? Eſt ce, reſpondit Rhizotome, quelque vertus latente & proprieté ſpecificque abſconſe de dans les marmites & contrehaſtiers, qui les moines y attire, n’y attire Empereurs, Papes, ne Roys ? Ou c’eſt vne induction & inclination naturelle aux frocz & cagoulles adherente, laquelle de ſoy mene & poulſe les bons religieux en cuiſine, encore s qu’ilz n’euſſent election ne deliberation d’y aller ? Il veult dire, reſpondit Epiſtemon, formes ſuyuantes la matiere. Ainſi les nomme Auerrois. Voyre, voyre, diſt frere Ian.
Ie vous diray, reſpondit Pantagruel, ſans au probleme propouſé reſpondre. Car il eſt vn peu chatouilleux : & à peine y toucheriez vous, ſans vous eſpiner. Me ſoubuient auoir leu, que Antigonus roy de Macedonie vn iour entrant en la cuiſine de ſes tentes, & y rencontrant le poete Antagoras, lequel fricaſſoit vn Congre, & luy meſmes tenoit la paille, luy demanda en toute alaigreſſe. Homere fricaſſoit il Congres, lors qu’il deſcriuoit les proueſſes de Agamemnon ? Mais, reſpondit Antagoras, ha Roy eſtime tu que Agamemnon, lors que telles proueſſes faiſoit, feuſt curieux de ſçauoir ſi perſonne en ſon camp fricaſſoit Congres ? Au Roy ſembloit indecent que en ſa cuiſine le poete faiſoit telle fricaſſée. Le Poete luy remonſtroit, que choſe trop plus abhorrente eſtoit rencontrer le Roy en cuiſine.
Ie dameray ceſte cy, diſt Panurge, vous racontant ce que Breton Villandry reſpondit vn iour au ſeigneur duc de Guyſe. Leur propous eſtoit de quelque bataille du Roy François contre l’Empereur Charles cinquieme : en laquelle Breton eſtoit guorgiaſement armé, meſmement de greſues, & ſolleretz aſſerez, monté auſſi à l’aduentaige, n’auoit toutes foys eſté veu au combat. Par ma foy reſpondit Breton, ie y ay eſté, facile me ſera le prouuer, voyre en lieu on quel vous n’euſſiez auſé vous trouuer. Le ſeigneur duc prenant en mal ceſte parolle, comme trop braue & temerairement proferee, & ſe haulſant de propous, Breton facilement en grande riſee l’appaiſa, diſant, I’eſtois auecques le baguaige. On quel lieu voſtre honeur n’euſt porté ſoy cacher, comme ie faiſois. En ces menuz deuis arriuerent en leurs nauires. Et plus long ſeiour ne feirent en icelle iſle de Cheli.
Comment Pantagruel paſſa Procuration, & de l’eſtrange maniere de viure entre les Chicquanous.
Chapitre XII.
ontinvant noſtre routte au iour ſubſequens paſſaſmes Procuration, qui eſt vn pays tout chaſſouré & barbouillé. Ie n’y congneu rien. Là veiſmes des Procultous & Chiquanous gens à tout le poil. Ilz ne nous inuiterent à boyre ne à manger. Seulement en longue multiplication de doctes reuerences nous dirent, qu’ilz eſtoient tous à noſtre commendement en payant. Vn de nos truchemens racontoit à Pantagruel comment ce peuple guaignoient leur vie en façon bien eſtrange : & en plein Diametre contraire aux Romicoles. A Rome gens infiniz guaignent leur vie à empoiſonner, à battre, & à tuer. Les Chiquanous la guaignent à eſtre battuz. De mode que ſi par long temps demouroient ſans eſtre battuz, ilz mourroient de male faim, eulx, leurs femmes & enfans. C’eſt, diſoit Panurge, comme ceulx qui par le rapport de Cl. Gal. ne peuuent le nerf cauerneux vers le cercle æquateur dreſſer, s’ilz ne ſont treſbien fouettez. Par ſainct Thibault qui ainſi me fouetteroit me feroit bien au rebours deſarſonner de par tous les diables.
La maniere, diſt le truchement, eſt telle. Quand vn moine, prebſtre, vſurier, ou aduocat veult mal à quelque gentilhome de ſon pays, il enuoye vers luy vn de ces Chiquanous. Chiquanous le citera, l’adiournera, le oultragera, le iniurira impudentement, ſuyuant ſon record & inſtruction : tant que le gentilhome, s’il n’eſt paralytique de ſens, & plus ſtupide qu’vne Rane Gyrine, ſera conſtrainct luy donner baſtonnades, & coups d’eſpée ſus la teſte, ou la belle iarretade, ou mieulx le iecter par les creneaulx & feneſtres de ſon chaſteau. Cela faict, voyla Chiquanous riche pour quatre moys. Comme ſi coups de baſton feuſſent ſes naïfues moiſſons. Car il aura du moine, de l’vſurier, ou aduocat ſalaire bien bon : & reparation du gentilhome aulcune fois ſi grande & exceſſiue, que le gentilhome y perdra tout ſon auoir : auecques dangier de miſerablement pourrir en priſon : comme s’il euſt frappé le Roy.
Contre tel inconuenient, diſt Panurge, ie ſçay vn remede treſbon, duquel vſoit le ſeigneur de Baſché. Quel ? demanda Pantagruel. Le ſeigneur de Baſché diſt Panurge, eſtoit homme couraigeux, vertueux, managnime, cheualereux. Il retournant de certaine longue guerre, en laquelle le duc de Ferrare par l’ayde des François vaillamment ſe defendit contre les furies du pape Iules ſecond, par chaſcun iour eſtoit adiourné, cité, chiquané, à l’appetit & paſſetemps du gras prieur de ſainct Louant. Vn iour deſieunant avecques ſes gens (comme il eſtoit humain & debonnaire) manda querir ſon boulangier nommé Loyre, & ſa femme, enſemble le curé de ſa parœce nommé Oudart, qui le ſeruoit de ſommellier, comme lors eſtoit la couſtume en France, & leurs diſt en preſence de ſes gentilhommes & aultres domeſticques. Enfans vous voyez en quelle faſcherie me iectent iournellement ces maraulx Chiquanous. I’en ſuys là reſolu, que ſi ne me aydez, ie delibere abandonner le pays, & prandre le party du Soubdan à tous les diables. Deſormais quand ceans ilz viendront, ſoyez preſtz vous Loyre & voſtre feme pour vous repreſenter en ma grande ſalle auecques vos belles robbes nuptiales, comme ſi l’on vous fianſoit, & comme premierement feuſtez fianſez. Tenez. Voyla cent eſcuz d’or, lesquelz ie vous donne, pour entretenir vos beaulx acouſtremens. Vous meſſire Oudart ne faillez y comparoiſtre en voſtre beau ſupellis & eſtolle, auecques l’eaue beniſte, comme pour les fianſer. Vous pareillement Trudon (ainſi eſtoit nommé ſon tabourineur) ſoyez y auecques voſtre flutte & tabour. La parolles dictes, & la mariee baiſee, au ſon du tabour vous tous baillerez l’vn à l’autre du ſouuenir des nopces, ce ſont petitz coups de poing. Ce faiſans vous n’en ſoupperez que mieulx. Mais quand ce viendra au Chiquanous, frappez deſſus comme ſus ſeigle verde ne l’eſpargnez. Tappez, daubez, frappez, ie vous en prie. Tenez preſentement ie vous donne ces ieunes guanteletz de iouſte, couuers de cheurotin. Donnez luy coups ſans compter à tors & à trauers. Celluy qui mieulx le daubera, ie recongnoiſtray pour mieulx affectionné. N’ayez paour d’en eſtre reprins en iuſtice, Ie ſeray guarant pour tous. Telz coups ſeront donnez en riant, ſcelon la couſtume obſeruee en toutes fianſailles.
Voyre mais, demanda Oudart, à quoy congnoiſtrons nous le Chiquanous ? Car en ceſte voſtre maiſon iournellement abourdent gens de toutes pars. Ie y ay donné ordre, reſpondit Baſché. Quand à la porte de ceans viendra quelque home ou à pied, ou aſſez mal monté, ayant vn anneau d’argent gros & large on poulce, il ſera Chiquanous. Le portier l’ayant introduit courtoiſement ſonnera la campanelle. Alors ſoyez preſtz, & venez en ſale iouer la Tragicque comedie, que vous ay expoſé.
Ce propre iour, comme Dieu le voulut, arriua vn viel, gros, & rouge Chiquanous. Sonnant à la porte, feut par le portier recongnu à ſes gros & gras ouzeaulx, à ſa meſchante iument, à vn ſac de toille plein d’informations, attaché à ſa ceincture : ſignamment au gros anneau d’argent qu’il auoit on poulce guauſche. Le portier luy feut courtoys, le introduit honeſtement ioyeuſement : ſonne la campanelle. Au ſon d’icelle Loyre & ſa femme ſe veſtirent de leurs beaulx habillemens, comparurent en la ſalle faiſans bonne morgue. Oudart ſe reueſtit de ſupellis & d’eſtolle : ſortant de ſon office rencontre Chiquanous : le mene boyre en ſon office longuement, ce pendent qu’on chauſſoit guanteletz de tous couſtez : & luy diſt. Vous ne pouiez à heure venir plus oportune. Noſtre maiſtre eſt en ſes bonnes : nous ferons tantouſt bonne chere : tout ira par eſcuelles : nous ſommes ceans de nopces : tenez, beuuez, ſoyez ioyeulx. Pendent que Chiquanous beuuoit Baſché voyant en la ſalle tous ſes gens en equippage requis, mande querir Oudart. Oudart vient portant l’eaue beniſte. Chiquanous le ſuyt. Il entrant en la ſalle n’oublia faire nombre de humbles reuerences, cita Baſché, Baſché luy feiſt la plus grande chareſſe du monde, luy donna vn Angelot, le priant aſſiſter au contract & fianſailles. Ce que feut faict. Sus la fin coups de poing commencerent ſortir en place. Mais quand ce vint au tour de Chiquanous, ilz le feſtoierent à grands coups de guanteletz ſi bien, qu’il reſta tout eſtourdy & meurtry : vn œil poché au beurre noir, huict couſtes freuſſees, le brechet enfondré, les omoplates en quatre quartiers, la maſchouere inferieure en trois loppins : & le tout en riant. Dieu ſçayt comment Oudart y operoit, couurant de la manche de ſon ſuppelis le gros guantelet aſſeré fourré d’hermines car il eſtoit puiſſant ribault. Ainſi retourne à l’iſle Bouchard Chiquanous acouſtré à la Tigresque : bien toutesfois ſatisfaict & content du ſeigneur de Baſché : & moyennant le ſecours des bons chirurgiens du pays veſquit tant que vouldrez. Depuis n’en feut parlé. La memoire en expira auecques le ſon des cloches, lesquelles quarrilonnerent à ſon enterrement.
Comment à l’exemple de maiſtre François Villon le ſeigneur de Baſché loue ſes gens.
Chapitre XIII.
hiqvanovs iſſu du chaſteau, & remonté ſur ſon eſgue orbe (ainſi nommoit il ſa iument borgne) Baſché ſoubs la treille de ſon iardin ſecret manda querir ſa femme, ſes damoiſelles, tous ſes gens : feiſt apporter vin de collation aſſocié d’vn nombre de paſtez, de iambons, de fruictz, & fromaiges, beut auecques eulx en grande alaigreſſe : puys leurs diſt. Maiſtre François Villon ſus ſes vieulx iours ſe retira à S. Maixent en Poictou, ſoubs la faueur d’vn home de bien, abbé du dict lieu. Là pour donner paſſetemps au peuple entreprint faire iouer la paſſion en geſtes & languaige Poicteuin. Les rolles diſtribuez, les ioueurs recollez, le theatre preparé, diſt au Maire & eſcheuins, que le myſtere pourroit eſtre preſt à l’iſſue des foires de Niort : reſtoit ſeulement trouuer habillemens aptes aux perſonaiges. Le Maire & eſcheuins y donnerent ordre. Il pour vn vieil paiſant habiller qui iouoyt Dieu le pere, requiſt frere Eſtienne Tappecoue ſecretain des Cordeliers du lieu, luy preſter vne chappe & eſtolle. Tappecoue le refuſa, alleguant que par leurs ſtatutz prouinciaulx eſtoit rigoureuſement defendu rien bailler ou preſter pour les iouans. Villon replicquoit que le ſtatut ſeulement concernoit farces, mommeries, & ieuz diſſoluz : & qu’ainſi l’auoit veu practiquer à Bruxelles & ailleurs. Tappecoue ce non obſtant luy diſt peremptoirement, qu’ailleurs ſe pourueuſt, ſi bon luy ſembloit, rien n’eſperaſt de ſa ſacriſtie. Car rien n’en auroit ſans faulte. Villon feiſt aux ioueurs le rapport en grande abhomination, adiouſtant que de Tappecoue Dieu feroit vengence & punition exemplaire bien touſt.
Au Sabmedy ſubſequent Villon eut advertiſſement que Tappecoue ſus la poultre du conuent (ainſi nomment ilz vne iument non encores ſaillie) eſtoit allé en queſte à ſainct Ligaire, & qu’il ſeroit de retour ſus les deux heures après midy. Adoncques feiſt la monſtre de la diablerie parmy la ville & le marché. Ses diables eſtoient tous capparaſſonnez de peaulx de loups, de veaulx, & de beliers, paſſementees de teſtes de mouton, de cornes de bœufz, & de grands hauetz de cuiſine : ceinctz de groſſes courraies es quelles pendoient groſſes cymbales de vaches, & ſonnettes de muletz à bruyt horrificque. Tenoient en main aulcuns baſtons noirs pleins de fuzées, aultres portoient longs tizons allumez, ſus les quelz à chaſcun carrefou iectoient plenes poignees de parafine en pouldre, dont ſortoit feu & fumée terrible. Les auoir ainſi conduictz auecques contentement du peuple & grande frayeur des petitz enfans, finablement les mena bancqueter en vne caſſine hors la porte en laquelle eſt le chemin de ſainct Ligaire. arriuans à la caſſine de loing il apperceut Tappecoue, qui retournoit de queſte, & leurs diſt en vers Macaronicques.
Hic eſt de patria, natus de gente beliſtra,
Qui ſolet antiquo bribas portare biſacco.
Par la mort diene (dirent adoncques les Diables) il n’a voulu preſter à Dieu le pere vne paouure chappe : faiſons luy paour. C’eſt bien dict (reſpond Villon) Mais cachons nous iuſques à ce qu’il paſſe & chargez vos fuzees & tizons. Tappecoue arriué au lieu, tous ſortirent on chemin au dauant de luy en grand effroy iectans feu de tous couſtez ſus luy & ſa poultre : ſonnans de leurs cymbales, & hurlans en Diable. Hho, hho, hho, hho : brrrourrrourrrs, rrrourrrs, rrrourrrs. Hou, hou, hou, Hho, Hho, hho : frere Eſtienne faiſons nous pas bien les Diables ?
La poultre toute effrayee ſe miſt au trot, à petz, à bonds, & au gualot : à ruades, freſſurades, doubles pedales, & petarrades : tant qu’elle rua bas Tappecoue, quoy qu’il ſe tint à l’aube du baſt de toutes ſes forces. Ses eſtriuieres eſtoient de chordes : du couſté hors le montouoir ſon ſoulier ſeneſtre eſtoit ſi fort entortillé qu’il ne le peut oncques tirer. Ainſi eſtoit trainné à eſcorchecul par la poultre touſiours multipliante en ruades contre luy, & fouruoyante de paour par les hayes, buiſſons, & foſſez. De mode qu’elle luy cobbit toute la teſte, ſi que la ceruelle en tomba près la croix Oſaniere, puys les bras en pièces, l’vn ça, l’aultre là, les iambes de meſmes, puys des boyaulx feiſt vn long carnaige, en ſorte que la poultre au conuent arriuante, de luy ne portoit que le pied droict, & ſoulier entortillé. Villon voyant aduenu ce qu’il auoit pourpenſé, diſt à ſes Diables. Vous iourrez bien, meſſieurs les Diables, vous iourrez bien, ie vous aſſie. O que vous iourrez bien. Ie deſpite la diablerie de Saulmur, de Doué, de Mommorillon, de Langés, de ſainct Eſpain, de Angiers : voire, par Dieu, de Poictiers auecques leur parlouoire, en cas qu’ilz puiſſent eſtre à vous parragonnez. O que vous iourrez bien.
Ainſi (diſt Baſché) preuoy ie mes bons amys, que vous dorenauant iouerez bien ceſte tragicque farce : veu que à la premiere monſtre & eſſay, par vous a eſté Chiquanous tant diſertement daubbé, tappé, & chatouillé. Præſentement ie double à vous tous vos guaiges. Vous mamie (diſoit il à ſa femme) faictez vos honneurs, comme vouldrez. Vous avez en vos mains & conſerue tous mes theſaurs. Quant eſt de moy, premierement ie boy à vous tous mes bons amys. Or ça, il eſt bon & frays. Secondement vous maiſtre d’hoſtel, prenez ce baſſin d’argent. Ie le vous donne. Vous eſcuiers prenez ces deux couppes d’argent doré. Vos pages de troys moys ne ſoient fouettez. M’amye donnez leurs mes beaulx plumailz blancs auecques les pampillettes d’or. Meſſire Oudart ie vous donne ce flaccon d’argent : ceſtuy aultre ie donne aux cuiſiniers : aux varletz de chambre ie donne ceſte corbeille d’argent : aux palefreniers ie donne ceſte naſſelle d’argent doré : aux portiers ie donne ces deux aſſiettes : aux muletiers, ces dix happeſouppes. Trudon prenez toutes ces cuillères d’argent, & ce drageoir : Vous lacquois prenez ceſte grande ſalliere. Seruez moy bien amys, ie le recongnoiſtray : croyans fermement que i’aymerois mieulx, par la vertus Dieu, endurer en guerre cent coups de maſſe ſus le heaulme au ſeruice de noſtre tant bon Roy, qu’eſtre vne foys cité par ces maſtins Chiquanous, pour le paſſetemps d’vn tel gras Prieur.
Continuation des Chiquanous daubbez en la maiſon de Baſché.
Chapitre XIIII.
uatre iours apres vn aultre ieune, hault, & maigre Chiquanous alla citer Baſché à la requeſte du gras Prieur. A ſon arriuee feut ſoubdain par le portier recongneu, & la campanelle ſonnee. Au ſon d’icelle tout le peuple du chaſteau entendit le myſtere. Loyre poitriſſoit ſa paſte, ſa femme belutoit la farine. Oudart tenoit ſon bureau, les gentilzhomes iouoient à la paulme. Le ſeigneur Baſché iouoit aux troys cens troys auecques ſa femme. Les damoiſelles iouoient aux pingres, les officiers iouoient à l’imperiale, les paiges iouoient à la mourre à belles chinquenauldes. Soubdain feut de tous entendu, que Chiquanous eſtoient en pays. Lors Oudart ſe reueſtit. Loyre & ſa femme prendre leurs beaulx acouſtremens. Trudon ſonner de ſa flutte, batre ſon tabourin, chaſcun rire, tous ſe preparer, & guantelets en auant. Baſché deſcend en la baſſe court. Là Chiquanous le rencontrant, ſe meiſt à genoux dauant luy, le pria ne prendre en mal, ſi de la part du gras Prieur il le citoit : remonſtra par harangue diſerte comment il eſtoit perſone publicque, ſeruiteur de Moinerie, appariteur de la mitre Abbatiale : preſt à en faire autant pour luy, voyre pour le moindre de ſa maiſon, la part qu’il luy plairoyt l’exploicter & commender. Vrayement, diſt le ſeigneur, ia ne me citerez, que premier n’ayez beu de mon bon vin de Quinquenays, & n’ayez aſſiſté aux nopces que ie foys præſentement. Meſſire Oudart faictez le boyre treſbien, & refraiſchir : puys l’amenez en ma ſalle. Vous ſoyez le bien venu.
Chiquanous bien repeu & abbreuué entre auecques Oudart en ſalle, en laquelle eſtoient tous les perſonaiges de la farce en ordre, & bien deliberez. A ſon entree chaſcun commença ſoubrire. Chiquanous rioit par compaignie, quand par Oudart feurent ſus les fianſez dictz motz myſterieux, touchees les mains, la mariee baiſee, tous aſperſez d’eaue beniſte. Pendent qu’on apportoit vin & eſpices, coups de poin commencèrent trotter. Chiquanous en donna nombre à Oudart. Oudart ſoubs ſon ſuppellis auoit ſon guantelet caché : il s’en chauffe comme d’vne mitaine. Et de daubber Chiquanous, & de drapper Chiquanous : & coups des ieunes guanteletz de tous couſtez pleuuoir ſus Chiquanous. Des nopces, diſoient ilz, des nopces, des nopces : vous en ſoubuieine. Il feut ſi bien acouſtré que le ſang luy ſortoit par la bouche, par le nez, par les aureilles, par les œilz. Au demourant courbatu, eſpaultré, & froiſſé teſte, nucque, dours, poictrine, braz, & tout. Croyez qu’en Auignon on temps de Carneual les bacheliers oncques ne iouerent à la Raphe plus melodieuſement, que feut ioué ſus Chiquanous. En fin il tombe par terre. On luy iecta force vin ſus la face : on luy atacha à la manche de ſon pourpoinct belle liuree de iaulne & verd : & le miſt on ſus ſon cheual morueulx. Entrant en l’iſle Bouchard, ne ſçay s’il feut bien penſé & traicté tant de ſa femme, comme des Myres du pays. Depuis n’en feut parlé.
Au lendemain cas pareil aduint, pource qu’on ſac & gibbeſſiere du maigre Chiquanous n’auoit eſté trouué ſon exploict. De par le gras Prieur feut nouueau Chiquanous enuoyé citer le Seigneur de Baſché, auecques deux Records pour ſa ſceureté. Le Portier ſonnant la campanelle, reſiouyt toute la famile, entendens que Chiquanous eſtoit là. Baſché eſtoit à table, dipnant auecques ſa femme & gentilzhomes. Il mande querir Chiquanous : le feiſt aſſeoir près de ſoy : les records près les damoiſelles, & dipnerent treſbien & ioyeuſement. Sus le deſſert Chiquanous ſe leue de table : præſens & oyans les Records cite Baſché : Baſché gracieuſement luy demande copie de ſa commiſſion. elle eſtoit ià preſte. Il prend acte de ſon exploict : à Chiquanous & ſes Records feurent quatre eſcuz Soleil donnez : chaſcun s’eſtoit retiré pour la farce. Trudon commence ſonner du tabourin. Baſché prie Chiquanous aſſiſter aux fianſailles d’vn ſien officier, & en recepuoir le contract, bien le payant & contentent. Chiquanous feut courtoys. Deſguainna ſon eſcriptoire, eut papier promptement, ſes Records pres de luy. Loyre entre en ſalle par vne porte : ſa femme auecques les damoiſelles par aultre, en acouſtremens nuptiaulx. Oudart reueſtu ſacerdotalement les prend par les mains : les interroge de leurs vouloirs : leurs donne ſa benediction ſans eſpargne d’eaue beniſte. Le contract eſt paſſé & minuté. D’vn couſté ſont apportez vin & eſpices : de l’aultre, liuree à tas blanc & tannee, de l’aultre ſont produictz guanteletz ſecretement.
Comment par Chiquanous ſont renouuelees les antiques couſtumes des fianſailles.
Chapitre XV.
hiqvanovs auoir degouzillé une grande taſſe de vin Breton, diſt au ſeigneur. Monſieur comment l’entendez vous ? L’on ne baille poinct icy des nopces ? Sainſambreguoy toutes bonnes couſtumes ſe perdent. Auſſi ne trouue l’on plus de lieures au giſte. Il n’eſt plus d’amys. Voyez comment en pluſieurs eccliſes on a deſemparé les antiques beuuettes des benoiſts ſaincts OO, de Noel. Le monde ne faict plus que reſuer. Il approche de ſa fin. Or tenez. Des nopces, des nopces, des nopces. Ce diſant frappoit ſur Baſché & ſa femme, apres ſus les damoiſelles, & ſus Oudart. Adoncques feirent guanteletz leur exploict, ſi que à Chiquanous feut rompue la teſte en neuf endroictz : à un des Records feut le bras droict defaucillé, à l’aultre feut demanchee la mandibule ſuperieure, de mode qu’elle luy couuroit le menton à demy, auecques denudation de la luette, & perte inſigne des dents molares, maſticatoires, & canines. Au ſon du tabourin changeant ſon intonation feurent les Guantelez muſſez, ſans eſtre aulcunement apperceuz, & confictures multipliees de nouueau, auecques lieſſe nouuelle. Beuuans les bons compaignons vns aux aultres, & tous à Chiquanous & ſes Records, Oudart renioit & deſpitoit les nopces, alleguant qu’vn des Records luy auoit deſincornifiſtibulé toute l’aultre eſpaule. Ce non obſtant beuuoit à luy ioyeuſement. Le Records demantibulé ioingnoit les mains, & tacitement luy demandoit pardon. Car parler ne pouoit il.
Loyre ſe plaignoit de ce que le Record debradé luy auoit donné ſi grand coup de poing ſus l’aultze coubté, qu’il en eſtoit deuenu tout eſperruquancluzelubelouzerirelu du talon. Mais (diſoit Trudon cachant l’œil guauſche auecque ſon mouchouoir, & monſtrant ſon tabourin defoncé d’vn couſté) quel mal leurs auoys ie faict ? Il ne leurs a ſuffi m’auoir ainſi lourdement morrambouzeuezengouzequoquemorguataſacbacgueuezinemaffreſſé mon paouure œil : d’abondant ilz m’ont defoncé mon tabourin. Tabourins à nopces ſont ordinairement battuz : tabourineurs bien feſtoyez, battuz iamais. Le Diable s’en puiſſe coyffer. Frere (luy diſt Chiquanous manchot) ie te donneray vnes belles, grandes, vieilles letres Royaulx, que i’ay icy en mon baudrier, pour repetaſſer ton tabourin : & pour Dieu pardonne nous. Par noſtre dame de Riuiere, la belle dame, ie n’y penſois en mal.
Vn des eſcuyers chopant & boytant contrefaiſoit le bon & noble ſeigneur de la Roche Poſay. Il s’adreſſa au records embauieré de machoueres, & luy diſt. Eſtez vous des Frapins, des frappeurs, ou des Frappars ? Ne vous ſuffiſoit nous auoir ainſi morcrocaſſebezaſſeuezaſſegrigueliguoſcopapopondrillé tous les membres ſuperieurs à grands coups de bobelins, ſans nous donner telz morderegrippipiotabirofreluchamburelurecoquelurintimpanemens ſus les greſues à belles poinctes de houzeaulx. Appellez vous cela ieu de ieuneſſe ? Par Dieu, ieu n’eſt ce. Le Records ioignant les mains ſembloit luy en requerir pardon, marmonnant de la langue, mon, mon, mon, vrelon, von, von : comme vn Marmot.
La nouuelle mariee pleurante rioyt, riante pleuroyt, de ce que Chiquanous ne s’eſtoit contenté la daubbant ſans choys ne election des membres : mais l’auoir lourdement deſcheuelee d’abondant luy auoit trepignemanpenillorifrizonoufreſſuré les parties honteuſes en trahiſon. Le diable (diſt Baſché) y ayt part. Il eſtoit bien neceſſaire, que monſieur le Roy (ainſi ſe nomment Chiquanous) me daubbaſt ainſi ma bonne femme d’eſchine. Ie ne luy en veulx mal toutesfoys. Ce ſont petites chareſſes nuptiales. Mais ie apperçoy clerement qu’il m’a cité en Ange, & daubbé en Diable. Il tient ie ne ſçay quoy du frere Frappart. Ie boy à luy de bien bon cœur, & à vous auſſi meſſieurs les Records. Mais diſoit ſa femme, à quel propous, & ſus quelle querelle, m’a il tant & treſtant feſtoyee à grands coups de poing ? Le Diantre l’emport, ſi ie le veulx. Ie ne le veulx pourtant pas, ma Dia. Mais ie diray cela de luy, qu’il a les plus dures oinces, qu’oncques ie ſenty ſus mes eſpaulles.
Le maiſtre d’hoſtel tenoit ſon braz guauſche en eſcharpe, comme tout morquaquoquaſſé : le Diable, diſt il, me feiſt bien aſſiſter à ces nopces. I’en ay, par la vertus Dieu, tous les braz enguouleuezinemaſſés. Appellez vous cecy fianſailles. Ie les appelle fiantailles de merde. C’eſt, par Dieu, le naïf bancquet des Lapithes, deſcript par le philoſophe Samoſatoys. Chiquanous ne parloit plus. Les Records s’excuſerent, qu’en daubbant ainſi n’auoient eu maligne volunté : & que pour l’amour de Dieu on leurs pardonnaſt. Ainſi departent. A demye lieue de là Chiquanous ſe trouua un peu mal. Les Records arriuerent à l’iſle Bouchard, diſans publicquement que iamois n’auoient veu plus home de bien que le ſeigneur de Baſché, ne maiſon plus honorable que la ſienne. Enſemble que iamais n’auoient eſté à telles nopces. Mais toute la faulte venoit d’eulx, qui auoient commencé la frapperie. Et veſquirent encores ne ſçay quans iours apres. De là en hors feut tenu comme choſe certaine, que l’argent de Baſché plus eſtoit aux Chiquanous & Records peſtilent, mortel, & pernicieux, que n’eſtoit iadis l’or de Tholoſe, & le cheual Seian, à ceulx qui le poſſederent. Depuys feut ledict Seigneur en repous, & les nopces de Baſché en prouerbe commun.
Comment par frere Ian eſt faict eſſay du naturel des Chicquanous.
Chapitre XVI.
este narration, diſt Pantagruel, ſembleroit ioyeuſe, ne feuſt que dauant nos œilz fault la craincte de Dieu continuellement auoir. Meilleure, diſt Epiſtemon, ſeroit, ſi la pluie de ces ieunes guanteletz feuſt ſus le gras Prieur tombee. Il dependoit pour ſon paſſetemps argent, part à faſcher Baſché, part à veoir ſes Chiquanous daubbez. Coups de poing euſſent aptement atouré ſa teſte raſe : attendue l’enorme concuſſion que voyons huy entre ces iuges pedanees ſoubs l’orme. En quoy offenſoient ces paouures Diables Chiquanous ? Il me ſoubuient, diſt Pantagruel, à ce propous d’vn antique gentihome Romain, nommé L. Neratius. Il eſtoit de noble famille & riche en ſon temps. Mais en luy eſtoit ceſte tyrannique complexion, que iſſant de ſon palais il faiſoit emplir les gibbeſſieres de ſes varletz d’or & d’argent monnoyé : & rencontrant par les rues quelques mignons braguars & mieulx en poinct, ſans d’iceulx eſtre aulcunement offenſé, par guayeté de cœur leurs donnoit de grands coups de poing en face. Soubdain apres pour leur appaiſer & empeſcher de non ſoy complaindre en iuſtice, leurs departoit de ſon argent. Tant qu’il les rendoit contens & ſatisfaictz, ſcelon l’ordonnance d’vne loig des douze tables. Ainſi deſpendoit ſon reuenu battant les gens au pris de ſon argent.
Par la ſacre botte de ſainct Benoiſt, diſt frere Ian, preſentement i’en ſçauray la verité. Adoncques deſcend en terre, miſt la main à ſon eſcarcelle, & en tira vingt eſcuz au Soleil. Puys diſt à haulte voix en preſence & audience d’vne grande tourbe du peuple Chiquanourroys. Qui veult guaigner vingt eſcuz d’or, pour eſtre battu en Diable ? Io, io, io, reſpondirent tous. Vous nous affollerez de coups, monſieur : cela eſt ſceur. Mais il y a beau guaing. Et tous accouroient à la foulle, à qui ſeroit premier en date, pour eſtre tant precieuſement battu. Frere Ian de toute la trouppe choyſit vn Chiquanous à rouge muzeau : lequel on poulſe de la main dextre portoit vn gros & large anneau d’argen : en la palle duquel eſtoit enchaſſee vne bien grande Crapauldine.
L’ayant choyſi ie veidz que tout ce peuple murmuroit, & entendiz vn grand, ieune, & maiſgre Chiquanous habile & bon clerc, & (comme eſtoit le bruyt commun) honeſte home en court d’eccliſe, ſoy complaignant & murmurant de ce que le rouge muzeau leurs ouſtoit toutes practicques : & que ſi en tout le territoire n’eſtoient que trente coups de baſton à guaingner, il en embourſoit touſiours vingt huict & demy. Mais tous des complainctz & murmures ne procedoient que d’enuie. Frere Ian daubba tant & treſtant Rouge muzeau, dours & ventre, bras & iambes, teſte & tout, à grands coups de baſton, que ie le cuydois mort aſſommé. Puys luy bailla les vingt eſcuz. Et mon villain debout, ayſe comme vn Roy ou deux. Les aultres diſoient à frere Ian. Monſieur frere Diable, s’il vous plaiſt encores quelques vns batre pour moins d’argent, nous ſommes tous à vous, monſieur le Diable. Nous ſommes treſtous à vous, ſacs, papiers, plumes, & tout.
Rouge muzeau s’eſcria contre eulx, diſant à haulte voix. Feſton diène Guallefretiers, venez vous ſus mon marché ? Me voulez vous houſter & ſeduyre mes challans ? Ie vous cite par dauant l’Official à huyctaine Mirelaridaine. Ie vous chiquaneray en Diable de Vauuerd. Puys ſe tournant vers frere Ian, à face riante & ioyeuſe luy diſt. Reuerend pere en Diable Monſieur, ſi m’auez trouué bonne robbe, & vous plaiſt encores en me battant vous eſbatre, ie me contenteray de la moitié de iuſte pris. Ne m’eſpargnez ie vous prie. Ie ſuys tout & tretout à vous Monſieur le Diable : teſte, poulmon, boyaulx, & tout. Ie le vous diz à bonne chère. Frere Ian interrompit ſon propous, & ſe deſtourna aultre part. Les aultres Chiquanous ſe retiroient vers Panurge, Epiſtemon, Gymnaſte, & aultres : les ſupplians deuotement eſtre par eulx à quelque petit pris battuz : aultrement eſtoient en dangier de bien longuement ieuſner. Mais nul n’y voulut entendre.