Le Quart Livre (page 3)

François Rabelais · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Quart Livre · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Depuys cherchans eaue fraiſche pour la chorme des naufz, rencontraſmes deux vieilles Chiquanourres du lieu : les quelles enſemble miſerablement pleuroient & lamentoient. Pantagruel eſtoit reſté en ſa nauf, & ià faiſoit ſonner la retraicte. Nous doubtans qu’elles feuſſent parentes du Chiquanous, qui auoit eu baſtonnades, interrogions les cauſes de telle doleance. Elles reſpondirent, que de plourer auoient cauſe bien equitable, veu qu’à heure preſente l’on auoit au gibbet baillé le moine par le coul aux deux plus gens de bien, qui feuſſent en tout Chiquanourroys. Mes Paiges, diſt Gymnaſte, baillent le moine par les pieds à leurs compaignons dormars. Bailler le moine par le coul, ſeroit pendre & eſtrangler la perſone. Voire, voire, diſt frere Ian. Vous en parlez comme ſainct Ian de la Paliſſe. Interrogees ſus les cauſes de ceſtuy pendaige, reſpondirent qu’ilz auoient deſrobé les ferremens de la meſſe : & les auoient muſſez ſoubs le manche de la parœce. Voy là, diſt Epiſtemon, parlé en terrible Allegorie.

Comment Pantagruel paſſa les iſles de Thohu & Bohu : & de l’eſtrange mort de Bringuenarilles aualleur de moulins à vent.

Chapitre XVII.

e meſmes iour paſſa Pantagruel les deux iſles de Thohu & Bohu : es quelles ne trouuaſmes que frire. Bringuenarilles le grand geant auoit toutes les paelles, paellons, chauldrons, coquaſſes, lichefretes, & marmites du pays auallé, en faulte de moulins à vent, des quelz ordinairement il ſe paiſſoit. Dont eſtoit aduenu, que peu dauant le iour ſus l’heure de ſa digeſtion il eſtoit en griefue maladie tombé, par certaine crudité d’eſtomach, cauſée de ce (comme diſoient les Medicins) que la vertus concoctrice de ſon eſtomach apte naturellement à moulins à vent tous brandifz digerer, n’auoit peu à perfection conſommer les paelles & coquaſſes : les chauldrons & marmites auoit aſſez bien digeré. Comme diſoient congnoiſtre aux hypoſtaſes & eneoremes de quatre buſſars de vrine, qu’il auoit à ce matin deux foys rendue.

Pour le ſecourir vſerent de diuers remedes ſcelon l’art. Mais le mal feut le plus fort que les remedes. Et eſtoit le noble Bringuenarilles à ceſtuy matin treſpaſſé, en façon tant eſtrange, que plus eſbahir ne vous fault de la mort de Æſchylus. Lequel comme luy euſt fatalement eſté par les vaticinateurs predict, qu’en certain iour il mourroit par ruine de quelque choſe qui tomberoit ſus luy : iceluy iour deſtiné, s’eſtoit de la ville, de toutes maiſons, arbres, rochiers, & aultres choſes eſloingné, qui tomber peuuent, & nuyre par leur ruine. Et demoura on mylieu d’vne grande praerie, ſoy commettant en la foy du ciel libre & patent, en ſceureté bien aſſeurée, comme luy ſembloit. Si non vrayement que le ciel tombaſt. Ce que croyoit eſtre impoſſible. Toutesfoys on dict que les Allouettes grandement redoubtent la ruine des cieulx. Car les cieulx tombans, toutes ſeroient prinſes. Auſſi la redoubtoient iadis les Celtes voiſins du Rin : ce ſont les nobles, vaillans, cheualereux, bellicqueux, & triumphans François : les quelz interrogez par Alexandre le grand, quelle choſe plus en ce monde craignoient, eſperant bien que de luy ſeul feroient exception, en contemplation de ſes grandes proueſſes, victoires, conqueſtes, & triumphes : reſpondirent rien ne craindre, ſi non que le ciel tombaſt. Non toutes foys faire refus d’entrer en ligue, confederation, & amitié auecques vn ſi preux & magnanime Roy. Si vous croyez Strabo lib. 7. & Arrian lib. 1. Plutarche auſſi on liure qu’il a faict De la face qui apparoiſt on corps de la Lune, allegue vn nommé Phenace, lequel grandement craignoit que la Lune tombaſt en terre : & auoit commiſeration & pitié de ceulx qui habitent ſoubs icelle, comme font les Æthiopiens & Taprobaniens : ſi vne tant grande maſſe tomboit ſus eulx. Du ciel & de la terre auoit paour ſemblable, s’ilz n’eſtoient deuement fulciz & appuyez ſus les colones de Atlas, comme eſtoit l’opinion des anciens, ſcelon le teſmoingnage de Ariſtoteles lib. 5 Meta ta phyſ.

Æſchilus ce non oſtant mourut par ruine & chute d’vne caquerolle de Tortue : laquelle d’entre les gryphes d’vne Aigle haulte en l’air tombant ſus ſa teſte luy fendit la ceruelle.

Plus de Anacreon poete : lequel mourut eſtranglé d’vn pepin de raiſin. Plus de Fabius preteur Romain, lequel mourut ſuffoqué d’vn poil de chieure, mangeant vne eſculee de laict. Plus de celluy honteux lequel par retenir ſon vent, & default de peter vn meſchant coup, ſubitement mourut en la preſence de Claudius empereur Romain. Plus de celluy qui à Rome eſt en la voye Flaminie enterré, lequel en ſon epitaphe ſe complainct eſtre mort par eſtre mords d’vne chatte on petit doigt. Plus de Q. Lecanius Baſſus, qui ſubitement mourut d’vne tant petite poincture de aiguille on poulſe de la main guauſche, qu’à poine le pouoit on veoir. Plus de Quenelault medecin Normant, lequel ſubitement à Monſpellier treſpaſſa par de bies s’eſtre auecques vn trancheplume tiré vn Ciron de la main. Plus de Philomenes, auquel ſon varlet pour l’entree de dipner ayant apreſté des figues nouuelles pendent le temps qu’il alla au vin, vn aſne couillart eſguaré eſtoit entré on logis, & les figues appoſees mangeoit religieuſement. Philomenes, ſuruenent, & curieuſement contemplant la grace de l’aſne Sycophage, diſt au varlet qui eſtoit de retour. Raiſon veult puys qu’à ce deuot aſne as les figues abandonné, que pour boire tu luy produiſe de ce bon vin que as apporté. Ces parolles dictes entra en ſi exceſſiue guayeté d’eſprit, & s’eſclata de rire tant enormement, continuellement, que l’exercice de la Ratelle luy tollut toute reſpiration, & ſubitement mourut.

Plus de Spurius Saufeius, lequel mourut humant vn œuf mollet à l’iſſue du baing. Plus de celluy lequel dict Bocace eſtre ſoubdainement mort par s’eſcurer les dens d’vn brin de Saulge. Plus de Philippot placut lequel eſtant ſain & dru, ſubitement mourut en payant vne vieille debte ſans aultre precedente maladie. Plus de Zeuſis le painctre, lequel ſubitement mourut à force de rire, conſiderant le minoys & portraict d’vne vieille par luy repreſentee en paincture.

Plus de mil aultre qu’on vous die, feuſt Verrius, feuſt Pline, feuſt Valere, feuſt Baptiſte Fulgoſe, feuſt Bacabery l’aiſné. Le bon Bringuenarilles (helas) mourut eſtranglé mangeant vn coing de beurre frays à la gueule d’vn four chauld, par l’ordonnance des medicins.

Là d’abondant nous feut dict que le Roy de Cullan en Bohu auoit deſſaict les Satrapes du roy Mecloth, & mis à ſac les fortereſſes de Belima. Depuys paſſaſmes les iſles de Nargues & Zargues. Auſſi les iſles de Teleniabin & Geneliabin, bien belles & fructueuſes en matière de Clyſteres. Les iſles auſſi de Enig & Euig : des quelles par auant eſtoit aduenue l’eſtafillade au Langrauſs d’Eſſe.

Comment Pantagruel euada vne forte tempeſte en mer.

Chapitre XVIII.

v lendemain rencontraſmes à poge neuf Orques chargees de moines, Iacobins, Ieſuites, Cappuſſins, Hermites, Auguſtins, Bernardins, Celeſtins, Theatins, Egnatins, Amadeans, Cordeliers, Carmes, Minimes, & aultres ſainctz religieux les quelz alloient au concile de Cheſil, pour grabeler les articles de la foy contre les nouueaulx hæreticques. Les voyant Panurge entra en exces de ioye, comme aſceuré d’auoir toute bonne fortune pour celluy iour & aultres ſubſequens en long ordre. Et ayant courtoiſement ſalué les beatz peres & recommendé le ſalut de ſon ame à leurs deuotes prières & menuz ſuffraiges, feiſt iecter en leurs naufz ſoixante & dixhuict douzaines de iambons, nombre de Cauiatz, dizaines de Ceruelatz, centaines de Boutargues, & deux mille beaulx Angelotz pour les ames des treſpaſſés. Pantagruel reſtoit tout penſif & melancholicque. Frere Ian l’apperceut, & demandoit dont luy venoit telle faſcherie non accouſtumee : quand le pilot conſyderant les voltigemens du peneau ſus la pouppe, & preuoiant vn tyrannicque grain & fortunal nouueau commenda tous eſtre à l’herte tant nauchiers, fadrins, & mouſſes, que nous aultres voyagiers : feiſt mettre voiles bas, meiane, contremeiane, Triou, Maiſtralle, Epagon. Ciuadiere : feiſt caller les Boulingues, Trinquet de prore, & trinquet de gabie, deſcendre le grand Artemon, & de toutes les antemnes ne reſter que les grizelles & couſtieres.

Soubdain la mer commença s’enfler & tumultuer du bas abyſme, les fortes vagues batre les flans de nos vaiſſeaulx, le Maiſtral accompaigné d’vn cole effrené, de noires Gruppaſes de terribles Sions, de mortelles Bourrasques, ſiffler à trauers nos antemnes. Le ciel tonner du hault, fouldroyer, eſclairer, pluuoir, greſler, l’air perdre ſa tranſparence, deuenir opacque, tenebreux & obſcurcy, ſi que aultre lumiere ne nous apparoiſſoit que des fouldres, eſclaires, & infractions des flambantes nuees : les categides, thielles, lelapes & peſteres enflamber tout au tour de nous par les pſoloentes, arges, elicies, & aultres eiaculations etherees, nos aſpectz tous eſtre diſſipez & perturbez, les horrificques Typhones ſuſpendre les montueuſes vagues du courrant. Croyez que ce nous ſembloit eſtre l’antique Cahos on quel eſtoient feu, air, mer, terre, tous les elemens en refraictaire confuſion.

Panurge ayant du contenu de ſon eſtomach bien repeu les poiſſons ſcatophages, reſtoit acropy ſus le tillac tout affligé, tout meſhaigné, à demy mort, inuocqua tous les benoiſtz ſaincts & ſainctes à ſon ayde, proteſta de ſoy confeſſer en temps & lieu, puys s’eſcria en grand effroy diſant. Maigor dome hau, mon amy, mon père, mon oncle, produiſez vn peu de ſallé. Nous ne boirons tantouſt que trop, à ce que ie voy. A petit manger bien boire, ſera deſormais ma deuiſe. Pleuſt à Dieu & à la benoiſte, digne, & ſacrée Vierge que maintenant, ie diz tout à ceſte heure, ie feuſſe en terre ferme bien à mon aiſe. O que troys & quatre foys heureulx ſont ceulx qui plantent chous. O Parces que ne me fillaſtez vous pour planteur de Chous ? O que petit eſt le nombre de ceulx à qui Iuppiter a telle faueur porté, qu’il les a deſtinez à planter chous. Car ilz ont touſiours en terre vn pied : l’aultre n’en eſt pas loing. Diſpute de felicité & bien ſouuerain qui vouldra, mais quiconques plante Chous eſt præſentement par mon decret declairé bien heureux, a trop meilleure raiſon que Pyrrhon eſtant en pareil dangier que nous ſommes, & voyant vn pourceau pres le riuaige qui mangeoit de l’orge eſpandu, le declaira bien heureux en deux qualitez, ſçauoir eſt qu’il auoit orge a foiſon, & d’abondant eſtoit en terre. Ha pour manoir deificque & ſeigneurial il n’eſt que le plancher des vaches. Ceſte vague nous emportera Dieu ſeruateur. O mes amys vn peu de vinaigre. Ie treſſue de grand ahan. Zalas les veſles ſont rompues, le Prodenou eſt en pieces, les Coſſes eſclattent, l’arbre du hault de la guatte plonge en mer : la carene eſt au Soleil, nos Gumenes ſont presque tous rouptz. Zalas, Zalas, où ſont nos boulingues ? Tout eſt frelore bigoth. Noſtre trinquet eſt auau l’eau Zalas à qui appartiendra ce briz ? Amis preſtez moy icy darriere vne de ces rambades. Enfans, voſtre Landriuel eſt tombé. Helas ne abandonnez lorgeau, ne auſſi le Tirados. Ie oy Laigneuillot fremir. Eſt il caſſé ? Pour dieu ſauluons la brague, du fernel ne vous ſouciez. Bebebe bous bous, bous. Voyez à la calamite de voſtre bouſſole de grace maiſtre Aſtrophile dont nous vient ce fortunal. Par ma foy i’ay belle paour. Bou bou, bou bous bous. C’eſt faict de moy. Ie me conchie de male raige de paour. Boubou, bou bou. Otto to to to to ti. Otto to to to to ti. Bou bou bou, ou ou ou bou bou bous bous. Ie naye. Ie naye. Ie meurs. Bonnes gens ie naye.

Quelles contenences eurent Panurge & frere Ian durant la tempeſte.

Chapitre XIX.

antagrvel prealablement auoir imploré l’ayde du grand Dieu Seruateur & faicte oraison publicque en feruente deuotion par l’aduis du pilot tenoit l’arbre fort & ferme, frere Ian s’estoit mis en pourpoinct pour secourir les nauchiers. Aussi estoient Epistemon, Ponocrates & les aultres. Panurge restoit de cul sus le tillac pleurant & lamentant. Frere Ian l’apperceut passant sus la Coursie & luy dist. Par Dieu Panurge le veau, Panurge le pleurart, Panurge le criart, tu feroys beaucoup mieulx nous aydant icy, que là pleurant comme vne vache, assis sus tes couillons, comme vn magot. Be be be bous, bous, bous (respondit Panurge) frere Ian mon amy, mon bon pere, ie naye, ie naye mon amy, ie naye. C’est faict de moy, mon pere spirituel, mon amy c’en est faict. Vostre bragmart ne m’en sçauroit sauluer. Zalas, Zalas, nous sommes au dessus de Ela. hors toute la gamme. Bebe be bous bous. Zalas à ceste heure sommes nous au dessoubs de Gama vt. Ie naye. Ha mon pere, mon oncle, mon tout. L’eau eſt entree en mes ſouliers par le collet. Bous, bous, bous, paiſch. hu, hu. hu, ha ha. ha. ha. ha. Ie naye. Zalas, Zalas, hu, hu. hu, hu, hu, hu. Bebe bous, bous bobous, bobous, ho, ho, ho, ho, ho. Zalas, Zalas, A ceſte heure ſoys bien apoinct l’arbre forchu, les pieds à mont, la teſte en bas. Pleuſt à Dieu que præſentement ie feuſſe dedans la Orque des bons & beatz peres Concilipetes les quelz ce matin nous rencontraſmes, tant deuotz, tant gras, tant ioyeulx, tant douilletz, & de bonne grace. Holos, holos, holos, Zalas, Zalas, ceſte vague de tous les Diables (mea culpa Deus) ie diz ceſte vague de Dieu enfondrera noſtre nauf. Zalas frere Ian mon pere, mon amy, confeſſion. Me voyez cy à genoulx. Confiteor, voſtre ſaincte benediction.

Vien pendu au Diable (diſt frere Ian) icy nous ayder, de par trente Legions de Diables, vien. Viendra il ? Ne iurons poinct (diſt Panurge) mon pere, mon amy, pour ceſte heure. Demain tant que vouldrez. Holos, holos. Zalas, noſtre nauf prent eau, ie naye, Zalas, Zalas. Be be be be be bous, bous, bous, bous. Or ſommes nous au fond. Zalas, Zalas. Ie donne dixhuict cent mille eſcuz de intrade à qui me mettra en terre, tout foireux & tout breneux comme ie ſuys, ſi oncques home feut en ma patrie de bren. Confiteor. Zalas, vn petit mot de teſtament, ou Codicille pour le moins. Mille Diables (diſt frere Ian) ſaultent on corps de ce coqu. Vertus Dieu parle tu de teſtament à ceſte heure que ſommes en dangier, & qu’il nous conuient euertuer, ou iamais plus. Viendras tu, ho Diable ? Comite, mon mignon : O le gentil Algouſan, deça Gymnaſte, icy ſus l’eſtanterol. Nous ſommes, par la vertus Dieu trouſſez à ce coup. Voylà noſtre Phanal extainct. Cecy s’en va à tous les millions de Diables. Zalas, Zalas (diſt Panurge) Zalas, Bou, bou, bou, bous. Zalas, Zalas. Eſtoit ce icy que de perir nous eſtoit prædeſtiné ? Holos bonnes gens, ie naye, ie meurs. Conſummatum eſt. C’eſt faict de moy. Magna, gna, gna (diſt frère Ian) Fy qu’il eſt laid le pleurart de merde. Mouſſe ho de par tous les Diables, guarde l’eſcantoula. T’es tu bleſſé ? Vertus Dieu. Atache à l’vn des Bitous icy, de là, de par le Diable hay. Ainſi mon enfant.

Ha frere Ian (diſt Panurge) mon pere ſpirituel mon amy ne iurons poinct. Vous pechez. Zalas, Zalas. Bebebebous, bous, bous, ie naye, ie meurs mes amys. Ie pardonne à tout le monde. Adieu, In manus. Bous, bous, bouououous. Sainct Michel d’Aure. Sainct Nicolas à ceſte foys & iamais plus. Ie vous foys icy bon veu & à noſtre Seigneur, que ſi à ce coup m’eſtez aydant, i’entends que me mettez en terre hors ce dangier icy, ie vous edifieray vne belle grande petite chappelle ou deux entre Quande & Monſſoreau, & n’y paiſtra vache ne veau. Zalas, Zalas, Il m’eſt entré en la bouche plus de dixhuict ſeillaux ou deux. Bous, bous, bous, bous. Qu’elle eſt amere & ſallee. Par la vertus (diſt frere Ian) du ſang, de la chair, du ventre, de la teſte, ſi encores ie te oy pioller Coqu au diable, ie te gualleray en loup marin : vertus Dieu que ne le iectons nous au fond de la mer ? Heſpaillier ho gentil compaignon, ainſi mon amy. Tenez bien laſſus. Vrayement voicy bien eſclairé, & bien tonné. Ie croy que tous les Diables ſont deſchainez au iourd’huy, ou que Proſerpine eſt en trauail d’enfant. Tous les Diables danſent aux ſonnettes.

Comment les nauchiers abandonnent les nauires au fort de la tempeſte.

Chapitre XX.

a (diſt Panurge) vous pechez frere Ian mon amy ancien. Ancien dis ie, car de preſent ie ſuys nul, vous eſtes nul. Il me faſche le vous dire. Car ie croy que ainſi iurer vous face grand bien à la ratelle : comme à vn fendeur de boys faict grand ſoulaigement celluy qui à chaſcun coup pres de luy crie Han, à haulte voix : & comme vn ioueur de quilles eſt mirificquement ſoulaigé quand il n’a iecté la boulle droict, ſi quelque home d’eſprit pres de luy panche & contourne la teſte & le corps à demy du couſté auquel la boulle aultrement bien iectee euſt faict rencontre de quilles. Toutes foys vous pechez mon amy doulx. Mais ſi præſentement nous mangeons quelque eſpece de Cabirotades, ſerions nous en ſceureté de ceſtuy oraige ? I’ay leu que ſus mer en temps de tempeſte iamais n’auoient paour, touſiours eſtoient en ſceureté les miniſtres des Dieux Cabires tant celebrez par Orphee, Apollonius, Phrecydes, Strabo, Pauſanias, Herodote.

Il radote, diſt frere Ian, le paouure Diable. A mille & millions, & centaines de millions de Diables ſoyt le Coqu cornard au Diable. Ayde nous icy hau Tigre. Viendra il ? Icy à orche. Teſte Dieu plene de reliques, quelle patenoſtre de Cinge eſt ce que tu marmottez là entre les dens ? Ce Diable de fol marin eſt cauſe de la tempeſte, & il ſeul ne ayde à la chorme. Par Dieu ſi ie voys là, ie vous chaſtieray en Diable tempeſtatif. Icy Fadrin mon mignon : tiens bien, que ie y face vn nou Gregeoys, O le gentil mouſſe. Pleuſt à Dieu que tu feuſſez abbé de Talemouze, & celluy qui de præſent l’eſt feuſt guardian du Croullay. Ponocrates mon frère vous bleſſerez là. Epiſtemon guardez vous de la Ialouſie, ie y ay veu tomber vn coup de fouldre. Inſe. C’eſt bien dict. Inſe, inſe, inſe, inſe. Vieigne eſquif. Inſe. Vertus Dieu qu’eſt ce là ? Le cap eſt en pièces. Tonnez Diables, petez, rottez, fiantez. Bren pour la vague. Elle a, par la vertus Dieu, failly à m’emporter ſoubs le courant. Ie croy que tous les millions de Diables tiennent icy leur chapitre prouincial, ou briguent pour election de nouueau Recteur. Orche. C’eſt bien dict. Guare la caueche hau mouſſe, de par le Diable hay. Orche. Orche.

Bebebebous, bous bous, (diſt Panurge) bous, bous, bebe be bou bous. ie naye. Ie ne voy ne Ciel, ne Terre. Zalas, Zalas. De quatre elemens ne nous reſte icy que feu & eau. Bouboubous, bous, bous. Pleuſt à la digne vertus de Dieu que à heure præſente ie feuſſe dedans le clos de Seuillé, ou ches Innocent le paſtiſſier dauant la caue paincte à Chinon ſus poine de me mettre en pourpoinct pour cuyre les petitz paſtez. Noſtre home ſçauriez vous me iecter en terre ? Vous ſçauez tant de bien, comme l’on m’a dict. Ie vous donne tout Salmiguondinoys, & ma grande cacquerolliere, ſi par voſtre induſtrie ie trouue vne foys terre ferme. Zalas, Zalas, ie naye. Dea, beaulx amys puys que ſurgir ne pouons à bon port, mettons nous à la rade, ie ne ſçay où. Plongez toutes vos ancres. Soyons hors ce dangier, ie vous en prie. Noſtre ame plongez le ſcandal, & les bolides de grace. Sçaichons la haulteur du profond. Sondez noſtre ame mon amy de par noſtre Seigneur. Sçaichons ſi l’on boyroit icy aiſement debout, ſans ſoy beſſer. I’en croy quelque choſe.

Vretacque hau (cria le pilot) Vretacque. La main à l’inſail. Ame ne Vretacque. Breſſine. Vretacque. Guare la pane. Hau amure, amure bas, Hau Vretacque. Cap en houlle. Deſmanche le heaulme. Acappaye. En ſommes nous là diſt Pantagruel. Le bon Dieu ſeruateur nous ſoyt en ayde. Acappaye hau, s’eſcria Iamet Brayer maiſtre pilot, acappaye. Chaſcun penſe de ſon ame, & ſe mette en deuotion, n’eſperans ayde que par miracle des Cieulx. Faiſons, diſt Panurge, quelque bon & beau veu. Zalas, Zalas, Zalas. Bou bou bebebebous, bous, bous. Zalas, Zalas, faiſons vn pelerin. Cza, ça, chaſcun bourſille à beaulx liards. Cza.

Deça hau (diſt frere Ian) de par tous les Diables. A poge. Acappaye on nom de Dieu. Deſmanche le heaulme hau. Acappaye. Acappaye. Beuuons hau. Ie diz du meilleur, & plus ſtomachal. Entendez vous hault maiour dome. Produiſez, exhibez. Auſſi bien s’en va cecy à tous les millions de Diables. Apporte cy hau page mon tirouoir (Ainſi nommoit il ſon breuiaire). Attendez tyre mon amy ainſi vertus Dieu voicy bien greſlé & fouldroié vrayement. Tenez bien là hault, ie vous en prie. Quand aurons nous la feſte de tous ſainctz ? Ie croy que auiourd’huy eſt l’infeſte feſte de tous les millions de Diables. Helas (diſt Panurge) frere Ian ſe damne bien à credit. O que ie y perds vn bon amy. Zalas, Zalas, voicy pis que antan. Nous allons de Scylle en Caryde, holos ie naye. Confiteor. Vn petit mot de teſtament frere Ian, mon pere, monſieur l’abſtracteur mon amy, mon Achates. Xenomanes mon tout. Helas ie naye, deux motz de teſtament. Tenez icy ſus ce tranſpontin.

Continuation de la tempeſte, & brief diſcours ſus teſtamens faictz ſus mer.

Chapitre XXI.

aire teſtament (diſt Epiſtemon) à ceſte heure qu’il nous conuient euertuer & ſecourir noſtre chorme ſus poine de faire naufraige, me ſemble acte autant importun & mal à propous comme celluy des Lances peſades & mignons de Cæſar entrant en Gaule, les quelz ſe amuſoient à faire teſtamens & codicilles, lamentoient leurs fortune, plouroient l’abſence de leurs femmes & amys Romains, lors que par neceſſité leurs conuenoit courir aux armes, & ſoy euertuer contre Ariouiſtus leur ennemy. C’eſt ſottize telle que du charretier lequel ſa charrette verſee par vn retouble, à genoilz imploroit l’ayde de Hercules, & ne aiguillonnoit ſes beufz & ne mettoit la main pour ſoubleuer les roues. De quoy vous ſeruira icy faire teſtament ? Car ou nous euaderons ce dangier, ou nous ſerons nayez. Si euadons il ne vous ſeruira de rien. Teſtamens ne ſont valables ne auctoriſez ſi non par mort des teſtateurs. Si ſommes nayez, ne nayera il pas comme nous ? Qui le portera aux executeurs ?

Quelque bonne vague (reſpondit Panurge) le iectera à bourt, comme feit Vlyxes : & quelque fille de Roy allant à l’eſbat ſus le ſerain le rencontrera : puis le fera treſbien executer : & pres le riuaige me fera eriger quelque magnificque cenotaphe : comme feit Dido à ſon mary Sichee, Æneas à Deiphobus ſus le riuaige de Troie pres Rhœte : Andromache à Hector, en la cité de Butrot. Ariſtoteles à Hermias & Eubulus. Les Atheniens au poete Euripides, les Romains à Druſus en Germanie, & à Alexandre Seuere leur empereur en Gaulle, Argentier à Callaiſchre. Xenocrite à Lyſidices. Timares à ſon filz Teleutagiores. Eupolis & Ariſtodice à leur filz Theotime. Oneſtes à Timocles. Callimache à Sopolis filz de Dioclides. Catulle à ſon frere, Statius à ſon pere, Germain de Brie à Herué le nauchier Breton. Reſuez tu ? (diſt frere Ian) Ayde icy de part cinq cens mille & millions de charretees de Diables, ayde que le cancre te puiſſe venir aux mouſtaches, & troys razes de anguonnages, pour te faire vn hault de chauſſes, & nouuelle braguette. Noſtre nauf eſt elle encaree ? vertus Dieu comment la remolquerons nous ? Que tous les diables de coup de mer voicy ? Nous n’eſchapperons iamais, ou ie me donne à tous les Diables. Allors feut ouye vne piteuſe exclamation de Pantagruel diſant à haulte voix. Seigneur Dieu, ſaulue nous. Nous periſſons. Non toutesfoys aduieigne ſcelon nos affections. Mais ta ſaincte volunté ſoit faicte. Dieu (diſt Panurge) & la benoiſte Vierge ſoient auecques nous. Holos, holas, ie naye. Bebebebous, bebe bous, bous, In manus. Vray Dieu enuoye moy quelque daulphin pour me ſauluer en terre comme vn beau petit Arion. Ie ſonneray bien de la harpe, ſi elle n’eſt deſmanchee. Ie me donne à tous les Diables (diſt frere Ian) (Dieu ſoit auecques nous diſoyt Panurge entre les dents) ſi ie deſcens là, ie te monſtreray par euidence que tes couillons pendent au cul d’vn veau coquart, cornart, eſcorné. Mgnan Mgnan, Mgnan. Vien icy nous ayder grand veau pleurart de par trente millions de Diables, qui te ſaultent au corps. Viendras tu ? ô veau marin. Fy qu’il eſt laid le pleurart. Vous ne dictes aultre choſe ? Cza ioyeulx Tirouoir en auant, que ie vous eſpluche à contrepoil. Beatus vir qui non abiit. Ie ſçay tout cecy par cœur. Voyons la legende de monſieur ſainct Nicolas.

Horrida tempeſtas montem turbauit acutum.

Tempeſte feut vn grand fouetteur d’eſcholiers au college de Montagu. Si par fouetter paouures petitz enfans eſcholiers innocens les Pedagogues ſont damnez, il eſt ſus mon honneur, en la roue de Ixion, fouettant le chien courtault qui l’eſbranle. S’ilz ſont par enfans innocens fouetter ſauluez, il doibt eſtre au deſſus des…

Fin de la tempeſte.

Chapitre XXII.

erre, terre, s’eſcria Pantagruel, Ie voy terre. Enfans couraige de brebis. Nous ne ſommes pas loing de port. Ie voy le Ciel du couſté de la Tranſmontane, qui commence s’eſparer. Aduiſez Siroch. Couraige enfans, diſt le pilot, le courant eſt renfoncé. Au trinquet de gabie. Inſe, inſe. Aux boulingues de contremeiane. Le cable au capeſtan. Vire, vire, vire. La main à l’inſail. Inſe, inſe, inſe. Plante le heaulme. Tiens fort à guarant. Pare les couetz. Pare les eſcoutes. Pare les Bolines. Amure babord. Le heaulme ſoubs le vent. Caſſe eſcoute de tribord, filz de putain. (Tu es bien aiſe, home de bien, diſt frere Ian au matelot, d’entendre nouuelles de ta mere). Vien du lo. Pres & plain. Hault la barre. (Haulte eſt, reſpondoient les matelotz). Taille vie. Le cap au ſeuil. Malettes hau. Que l’on coue bonettes. Inſe, inſe. C’eſt bien dict & aduiſé. L’oraige me ſemble critiquer & finir en bonne heure. Loué ſoit Dieu pourtant. Nos Diables commencent eſcamper dehinch. Mole. C’eſt bien & doctement parlé. Mole, mole. Icy de par Dieu. Gentil Ponocrates, puiſſant ribauld. Il ne fera qu’enfans maſles le paillard. Euſthenes guallant home. Au trinquet de prore. Inſe, inſe. C’eſt bien dict. Inſe de par Dieu, inſe, inſe. Ie n’en daignerois rien craindre, car le iour eſt feriau, Nau, nau, nau. (Ceſtuy Celeume, diſt Epiſtemon, n’eſt hors de propous : & me plaiſt, car le iour eſt feriau). Inſe, inſe. Bon. O s’eſcria Epiſtemon, ie vous commande tous bien eſperer. Ie voy ça Caſtor à dextre.

Be be bous bous bous, diſt Panurge, I’ay grand paour que ſoit Helene la paillarde. C’eſt vrayment reſpondit Epiſtemon, Mixarchaheuas, ſi plus te plaiſt la denomination des Argiues. Haye, haye. Ie voy terre : ie voy port : ie voy grand nombre de gens ſus le haure. Ie voy du feu ſus vn Obeliſcolychnie. Haye, haye, (diſt le pilot) double le cap, & les baſſes. Doublé eſt, reſpondoient les matelotz. Elle s’en va, diſt le pilot : auſſi vont celles de convoy. Ayde au bon temps. Sainct Ian, diſt Panurge, c’eſt parlé cela. O le beau mot. Mgna, mgna, mgna, diſt frere Ian, ſi tu en taſte goutte, que le Diable me taſte. Entends tu couillu au Diable. Tenez noſtre ame, plein tanquart du fin meilleur. Apporte les frizons, hau Gymnaſte, & ce grand matin de paſté Iambicque : ou Iambonique ce m’eſt tout vn. Guardez de donner à trauers. Couraige (s’eſcria Pantagruel) couraige enfans. Soyons courtoys. Voyez cy près noſtre nauf deux Lutz, troys Flouins, cinq chippes, huict volantaires, quatre guondolmes & ſix freguates, par les bonnes gens de ceſte prochaine iſle enuoyees à noſtre ſecours. Mais qui eſt ceſtuy Vcalegon là bas qui ainſi crie & ſe deſconforte ? Ne tenoys ie plus l’arbre ſceurement des mains, & plus droict que ne feroient deux cens gumenes ? C’eſt (reſpondit frere Ian) le paouure Diable de Panurge, qui a la fiebure de veau. Il tremble de paour quand il eſt ſaoul.

Si (diſt Pantagruel) paour il a eu durant ce Colle horrible & perilleux Fortunal, pourueu que au reſte il ſe feuſt euertué, ie ne l’en eſtime vn pelet moins. Car comme craindre en tout heurt eſt indice de gros & laſche cœur, ainſi comme faiſoit Agamemnon : & pour celle cauſe le diſoit Achilles en ſes reproches ignominieuſement auoir œilz de chien, & cœur de cerf : auſſi ne craindre quand le cas eſt euidentemment redoubtable, eſt ſigne de peu ou faulte de apprehenſion. Ores ſi choſe eſt en ceſte vie à craindre, apres l’offenſe de Dieu, ie ne veulx entrer en la diſpute de Socrates & des Academicques : mort n’eſtre de ſoy mauluaiſe, mort n’eſtre de ſoy à craindre. Car comme eſt la ſentence de Homere, choſe griefue, abhorrente, & denaturée eſt perir en mer. De faict Æneas en la tempeſte de laquelle feut le conuoy de ſes nauires pres Sicile ſurprins, regrettoit n’eſtre mort de la main du fort Diomedes, & diſoit ceulx eſtre troys & quatre foys heureux qui eſtoient mortz en la conflagration de Troie. Il n’eſt ceéans mort perſone. Dieu ſeruateur en ſoit eternellement loué. Mais vrayement voicy vn meſnage aſſez mal en ordre. Bien. Il nous fauldra reparer ce briz. Guardez que ne donnons par terre.

Comment la tempeſte finie Panurge faict le bon compaignon.

Chapitre XXIII.

a, ha (s’eſcria Panurge) tout va bien. L’oraige eſt paſſee. Ie vous prie de grace, que ie deſcende le premier. Ie vouldrois fort aller vn peu à mes affaires. Vous ayderay ie encores là ? Baillez que ie vrilonne ceſte chorde. I’ay du couraige prou, voyre. De paour bien peu. Baillez ça mon amy. Non, non pas maile de craincte. Vray eſt que ceſte vague decumane, laquelle donna de prore en pouppe, m’a vn peu l’artere alteré. Voile bas. c’eſt bien dict. Comment vous ne faictez rien, frere Ian ? Eſt il bien temps de boire à ceſte heure. Que ſçauons nous ſi l’eſtaffier de ſainct Martin nous braſſe encores quelque nouuelle oraige. Vous iray ie encores ayder dela ? Vertus guoy ie me repens bien, mais c’eſt à tard, que n’ay ſuiuy la doctrine des bons Philoſophes, qui diſent ſoy pourmener pres la mer & nauiger pres la terre, eſtre choſe moult ſceure & delectable : comme aller à pied, quand l’on tient ſon cheual par la bride. Ha, ha, ha, par Dieu tout va bien. Vous ayderay ie encores là ? Baillez ça, ie feray bien cela. Ou le Diable y ſera.

Epiſtemon auoit vne main toute au dedans eſcorchee & ſanglante par auoir en violence grande retenu vn des gumenes, & entendent le diſcours de Pantagruel diſt. Croyez Seigneur que i’ay eu de paour & de frayeur non moins que Panurge. Mais quoy ? Ie ne me ſuys eſpargné au ſecours. Ie conſydere, que ſi vrayement mourir eſt (comme eſt) de neceſſité fatale & ineuitable, en telle ou telle heure, en telle ou telle façon mourir eſt en la ſaincte volonté de Dieu. Pourtant icelluy fault inceſſamment implorer, inuocquer, prier, requerir, ſupplier. Mais là ne fault faire but & bourne : de noſtre part conuient pareillement nous euertuer, & comme dict le ſainct Enuoyé, eſtre cooperateurs auecques luy. Vous ſçauez que diſt C. Flaminius conſul lors que par l’aſtuce de Annibal il feut reſerré pres le lac de Peruſe dict Thraſymene. Enfans (diſt il à ſes ſoubdars) d’icy ſortir ne vous fault eſperer par veuz & imploration, des Dieux. Par force & vertus il nous conuient euader, & à fil d’eſpee chemin faire par le mylieu des ennemis.

Pareillement en Saluſte, l’ayde (diſt M. Portius Cato) es Dieux n’eſt impetré par veuz ocieux, par lamentations muliebres. En veiglant, ſoy euertuant, toutes choſes ſuccedent à ſoubhayt & bon port. Si en neceſſité & dangier eſt l’home negligens, euiré, & pareſſeux, ſans propous il implore les Dieux. Ilz ſont irritez & indignez. Ie me donne au Diable (diſt frere Ian) ie en ſuys de moitié (diſt Panurge) ſi le clous de Seuillé ne feuſt tout vendangé & detruict, ſi ie ne euſſe que chanté contra hoſtium inſidias (matiere de breuiaire) comme faiſoient les aultres Diables de moines, ſans ſecourir la vigne à coups de baſton de la croix contre les pillars de Lerné.

Vogue la gualere (diſt Panurge) tout va bien. Frere Ian ne faict rien là. Il ſe appelle frere Ian faictneant, & me reguarde icy ſuant & trauaillant pour ayder à ceſtuy home de bien Matelot premier de ce nom. Noſtre ame ho. Deux motz : mais que ie ne vos faſche. De quante eſpeſſeur ſont les ois de ceſte nauf ? Elles ſont (reſpondit le pilot) de deux bons doigtz eſpeſſes, n’ayez paour. Vertus Dieu (diſt Panurge) nous ſommes doncques continuellement à deux doigtz pres de la mort. Eſt ce cy vne des neuf ioyes de mariage ? Ha noſtre ame, vous faictez bien meſurant le peril à l’aulne de paour. Ie n’en ay poinct, quand eſt de moy. Ie m’appelle Guillaume ſans paour. De couraige tant & plus. Ie ne entends couraige de brebis. Ie diz couraige de Loup, aſceurance de meurtrier. Et ne crains rien que les dangiers.

Comment pare frere Ian Panurge eſt declairé auoir eu paour ſans cauſe durant l’oraige.

Chapitre XXIIII.

on iour Meſſieurs, diſt Panurge, bon iour treſtous. Vous vous portez bien treſtous, Dieu mercy & vous ? Vous ſoyez les bien & à propous venuz. Deſcendons. Heſpalliers hau, iectez le pontal : approche ceſtuy eſquif. Vous ayderay ie encores là ? Ie ſuys allouy & affamé de bien faire & trauailler, comme quatre bœufz. Vrayement voycy vn beau lieu, & bonnes gens. Enfans auez vous encores affaire de mon ayde ? N’eſpargnez la ſueur de mon corps, pour l’amour de Dieu. Adam, c’eſt l’home, naſquit pour labourer & trauailler, comme l’oyſeau pour voler. Noſtre Seigneur veult, entendez vous bien ? que nous mangeons noſtre pain en la ſueur de nos corps : non par rien ne faiſans, comme ce penaillon de moine que voyez, frere Ian qui boyt, & meurt de paour. Voycy beau temps. A ceſte heure congnois ie la reſponſe de Anacharſis le noble philoſophe eſtre veritable, & bien en raiſon fondee, quand il interrogé, quelle nauire ſembloit la plus ſceure, reſpondit : celle qui ſeroit on port.

Encores mieulx, diſt Pantagruel, quand il interrogé des quelz plus grand eſtoit le nombre, des mors ou des viuens ? demanda. Entre les quelz comptez vous ceulx qui nauigent ſus mer ? Subtilement ſignifiant que ceulx qui ſus mer nauigent, tant près ſont du continuel dangier de mort, qu’ilz viuent mourans, & mourent viuens. Ainſi Portius Cato diſoit de troys choſes ſeulement ſoy repentir. Sçauoir eſt, s’il auoit iamais ſon ſecret à femme reuelé : ſi en oiziueté iamais auoit vn iour paſſé : & ſi par mer il auoit peregriné en lieu aultrement acceſſible par terre. Par le digne froc que ie porte, diſt frere Ian à Panurge, couillon mon amy, durant la tempeſte tu as eu paour ſans cauſe & ſans raiſon. Car tes deſtinees fatales ne ſont à perir en eau. Tu ſeras hault en l’air certainement pendu : ou bruſlé guaillard comme vn pere. Seigneur voulez vous vn bon guaban contre la pluie ? Laiſſez moy ces manteaulx de Loup & de Bedouault. Faictez eſcorcher Panurge, & de ſa peau couurez vous. Ne approchez pas du feu, & ne paſſez par dauant les forges des mareſchaulx, de par Dieu. En vn moment vous la voyriez en cendres. Mais à la pluie expoſez vous tant que vouldrez, à la neige, & à la greſle. Voire par Dieu, iectez vous au plonge dedans le profond de l’eau, ia ne ſerez pourtant mouillé. Faictez en bottes d’hyuer : iamais ne prendront eau. Faictez en des naſſes pour apprendre les ieunes gens à naiger. Ilz apprendront ſans dangier. Sa peau doncques, diſt Pantagruel, ſeroit comme l’herbe dicte Cheueu de Venus, laquelle iamais n’eſt mouillee ne remoytie : touſiours eſt ſeiche, encores qu’elle feuſt on profond de l’eau tant que vouldrez. Pourtant eſt dicte Adiantos.

Panurge mon amy, diſt frere Ian, n’aye iamais paour de l’eau, ie t’en prie. Par element contraire ſera ta vie terminee. Voire (reſpondit Panurge) Mais les cuiſiniers des Diables reſuent quelque foys, & errent en leur office : & mettent ſouuent bouillir ce qu’on deſtinoit pour rouſtir, comme en la cuiſine de ceans les maiſtres Queux ſouuent lardent Perdris, Ramiers, & Bizets, en intention (comme eſt vrayſemblable) de les mettre rouſtir. Aduient touesfoys que les Perdris aux chous, les ramiers aux pourreaulx, & les bizets ilz mettent bouillir aux naueaulx.

Eſcoutez beaulx amys. Ie proteſte dauant la noble compaignie, que de la chappelle vouee à monſieur S. Nicolas entre Quande & Monſſoreau, i’entends que ſera vne chappelle d’eau Roſe : en laquelle ne paiſtra vache ne veau. Car ie la ietteray au fond de l’eau. Voyla, diſt Euſthenes, le guallant : Voyla le guallant : guallant & demy. C’eſt verifié le prouerbe Lombardique. Paſſato el pericolo, gabato el ſanto.

Comment apres la tempeſte Pantagruel deſcendit es iſles des Macræons.

Chapitre XXV.

vs l’inſtant nous deſcendiſmez au port d’vne iſle laquelle on nommoit l’iſle des Macræons. Les bonnes gens du lieu nous repceurent honnorablement. Vn vieil Macrobe (ainſi nommoient ilz leur maiſtre eſcheuin) vouloit mener Pantagruel en la maiſon commune de la ville pour ſoy refraiſchir à ſon aiſe, & prandre ſa refection. Mais il ne voulut partir du mole que tous ſes gens ne feuſſent en terre. Apres les auoir recongneuz, commenda chaſcun eſtre mué de veſtemens, & toutes les munitions des naufz eſtre en terre expoſees, à ce que toutes les chormes feiſſent chere lie. Ce que feut incontinent faict. Et Dieu ſçayt comment il y fut beu & guallé. Tout le peuple du lieu apportoit viures en abondance. Les Pantagrueliſtes leurs en donnoient d’aduentaige. Vray eſt que leurs prouiſions eſtoient aulcunement endommaigees par la tempeſte præcedente. Le repas finy Pantagruel pria vn chaſcun ſoy mettre en office & debuoir pour reparer le briz. Ce que feirent, & de bon hayt. La reparation leurs eſtoit facile, par ce que tout le peuple de l’iſle eſtoient charpentiers & tous artizans telz que voyez en l’Arſenac de Veniſe : & l’iſle grande ſeulement eſtoit habitee en troys portz, & dix Parœces, le reſte eſtoit boys de haulte fuſtaye, & deſert comme ſi feuſt la foreſt de Ardeine.

A noſtre inſtance le vieil Macrobe monſtra ce que eſtoit ſpectable & inſigne en l’iſle. Et par la foreſt vmbrageuſe & deſerte deſcouurit pluſieurs vieulx temples ruinez, pluſieurs obeliſces, Pyramides, monumens & ſepulchres antiques, auecques inſcriptions & epitaphes diuers. Les vns en letres Hieroglyphicques, les aultres en languaige Ionicque, les aultres en langue Arabicque, Agarene, Sclauonique, & aultres. Des quelz Epiſtemon feiſt extraict curieuſement. Ce pendent Panurge diſt à frere Ian. Icy eſt l’iſle des Macræons, Macræon en Grec ſignifie vieillart, home qui a des ans beaucoup. Que veulx tu (diſt frere Ian) que i’en face ? Veulx tu que ie m’en deſſace ? Ie n’eſtoys mie on pays lors que ainſi feut baptiſee. A propous (reſpondit Panurge) Ie croy que le nom de maquerelle en eſt extraict. Car maquerellaige ne compete que aux vieilles, aux ieunes compete Culletaige, Pourtant ſeroit ce à penſer que icy feuſt l’iſle Maquerelle original & prototype de celle qui eſt à Paris. Allons peſcher des huitres en eſcalle.

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