Le Tiers Livre (page 2)

François Rabelais · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Tiers Livre · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais ſi, diſt Panurge, eſtant malade & impotent au debuoir de mariage, ma femme impatiente de ma langueur, à aultruy ſe abandonnoit, & non ſeulement ne me ſecouruſt au beſoing, mais auſſi ſe mocquaſt de ma calamité, & (que pis eſt) me deſrobaſt, comme i’ay veu ſouuent aduenir : ce ſeroit pour m’acheuer de paindre, & courir les champs en pourpoinct. Poinct doncques ne vous mariez, reſpondit Pantagruel.

Voire mais, diſt Panurge, ie n’aurois iamais aultrement filz ne filles legitimes, es quelz i’euſſe eſpoir mon nom & armes perpetuer : es quelz ie puiſſe laiſſer mes heritaiges & acquetz, (i’en feray de beaulx vn de ces matins, n’en doubtez, & d’abondant ſeray grand retireur de rantes) auecques les quelz ie me puiſſe eſbaudir, quand d’ailleurs ſerois meſhaigné, comme ie voys iournellement voſtre tant bening & debonnaire pere faire auecques vous, & font tout gens de bien en leur ſerrail & priué. Car quite eſtant, marié non eſtant, eſtant par accident faſché, en lieu de me conſoler, aduis m’eſt que de mon mal riez. Mariez vous doncq de par Dieu, reſpondit Pantagruel.

Comment Pantagruel remonſtre à Panurge difficile choſe eſtre le conſeil de mariage, & des ſors Homeriques & Virgilianes.

Chapitre X.

ostre conſeil (diſt Panurge) ſoubs correction, ſemble à la chanſon de Ricochet : Ce ne ſont que ſarcaſmes, mocqueries, & redictes contradictoires. Les vnes deſtruiſent les aultres. Ie ne ſçay es quelles me tenir. Auſſi (reſpondit Pantagruel) en vos propoſitions tant y a de Si, & de Mais, que ie n’y ſçaurois rien fonder ne rien reſouldre. N’eſtez vous aſceuré de voſtre vouloir ? Le poinct principal y giſt : tout le reſte eſt fortuit & dependent des fatales diſpoſitions du Ciel. Nous voyons bon nombre de gens tant heureux à ceſte rencontre, qu’en leur mariage ſemble reluire quelque Idée & repræſentation des ioyes de paradis. Aultres y ſont tant malheureux, que les Diables qui tentent les Hermites par les deſers de Thebaide & Monſſerrat, ne le ſont d’aduentaige. Il ſe y conuient mettre à l’aduenture, les œilz bandez, baiſſant la teſte, baiſant la terre, & ſe recommandant à Dieu au demourant, puys qu’vne foys l’on ſe y veult mettre. Aultre aſceurance ne vous en ſçauroys ie donner.

Or voyez cy que vous ferez, ſi bon vous ſemble. Aportez moy les œuures de Virgile, & par troys foys auecques l’ongle les ouurant, explorerons par les vers du nombre entre nous conuenu, le ſort futur de voſtre mariage. Car comme par ſors Homericques ſouuent on a rencontré ſa deſtinée, teſmoing Socrates, lequel oyant en priſon reciter ce metre de Homere dict de Achille 9. Iliad.

Ἥματί ϰὲν τριτάτῳ Φθίην ἐρίϐωλον ἱϰοίμην.

Ie paruiendray ſans faire long ſeiour,

En Phthie belle & fertile, au tiers iour.

præueid qu’il mourroit le tiers ſubſequent iour, & le aſceura à Æſchines : comme eſcripuent Plato in Critone, Ciceron primo de diuinatione, & Diogenes Laertius. Teſmoing Opilius Macrinus au quel conuoitant ſçauoir s’il ſeroit Empereur de Rome aduint en ſort ceſte ſentence. 8. Iliad. :

ὦ γέρον, ἦ μάλα δή σε νέοι τείρουσι μαχηταί

Σὴ δὲ βίη λέλυται, χαλεπόν δέ σε γῆρας ὀπάζει.

O home vieulx, les ſoubdars deſormais

Ieunes & fors te laſſent certes, mais

Ta vigueur eſt reſolüe, & vieilleſſe

Dure & moleſte accourt & trop te preſſe.

De faict il eſtoit ia vieulx, & ayant obtenu l’Empire ſeulement vn an & deux mois, feut par Heliogabalus ieune & puiſſant depoſſedé & occis. Teſmoing Brutus, lequel voulant explorer le ſort de la bataille Pharſalicque, en laquelle il feut occis, rencontra ce vers dict de Patroclus, Iliad. 16.

Ἀλλά με μοῖρ’ ὀλοὴ, ϰαὶ Αητοῦς ἔϰτανεν ὑἱός.

Par mal engroin de la Parce felonne

Ie feuz occis, & du filz de Latonne.

C’eſt Apollo, qui feut pour mot du guet le iour d’icelle bataille. Auſſi par ſors Virgilianes ont eſté congneues anciennement & preueues choſes inſignes, & cas de grande importance : voire iuſques à obtenir l’empire Romain, comme aduint à Alexandre Seuere, qui rencontra en ceſte maniere de ſort ce vers eſcript, Æneid. 6.

Tu regere imperio populos, Romane, memento.

Romain enfant quand viendras à l’Empire,

Regiz le monde en ſorte qu’il n’empire.

Puys feut apres certaines années realement & de faict créé Empereur de Rome. En Adrian empereur Romain, lequel eſtant en doubte & poine de ſçauoir quelle opinion de luy auoit Traian, & quelle affection il luy portoit, print aduis par ſors Virgilianes, & rencontra ces vers, Eneid. 6.

Quid procul ille autem ramis inſignis oliuæ

Sacra ferens ? noſco crines, incanaque menta

Regis Romani.

Qui eſt ceſtuy qui là loing en ſa main,

Porte rameaulx d’oliue, illuſtrement ?

A ſon gris poil & ſacré acouſtrement,

Ie recongnois l’antique Roy Romain.

Puys feut adopté de Traian, & luy ſucceda à l’Empire.

En Claude ſecond empereur de Rome bien loué : auquel aduint par ſort ce vers, eſcript. 6. Æneid.

Tertia dum Latio regnantem viderit æſtas.

Lors que t’aura regnant manifeſté

En Rome & veu tel le troizieſme æſté.

De faict il ne regna que deux ans. A icelluy meſmes s’enquerant de ſon frere Quintel, lequel il vouloit prendre au gouuernement de l’Empire, aduint ce vers. 6. Æneid.

Oſtendent terris hunc tantum fata.

Les Deſtins ſeulement le monſtreront es terres.

Laquelle choſe aduint. Car il feut occis dix & ſept iours apres qu’il eut le maniment de l’Empire. Ce meſmes ſort eſcheut à l’empereur Gordian le ieune. A Clode Albin ſoucieux d’entendre ſa bonne aduenture aduint ce qu’eſt eſcript. Æneid. 6.

Hic rem Romanam magno turbante tumultu

Siſtet eques, &c.

Ce cheuallier grand tumulte aduenent,

L’eſtat Romain ſera entretenent

Des Cartagiens victoires aura belles :

Et des Gaulois, s’ilz ſe montrent rebelles.

En D. Claude empereur predeceſſeur de Aurelian, auquel ſe guementant de ſa poſterité, aduint ce vers en ſort, Æneid. 1.

His ego nec metas rerum, nec tempora pono.

Longue durée à ceulx cy ie pretends,

Et à leurs biens ne metz borne ne temps.

Auſſi eut il ſucceſſeurs en longues genealogies.

En M. Pierre Amy : quand il explora pour ſçauoir s’il eſchapperoit de l’embuſche des Farfadetz, & rencontra ce vers, Æneid. 3.

Heu fuge crudeles terras, fuge littus auarum.

Laiſſe ſoubdain ces nations Barbares,

Laiſſe ſoubdain ces riuages auares.

Puys eſchappa de leurs mains ſain & ſaulue. Mille aultres, des quelz trop prolix ſeroit narrer les aduentures aduenues ſcelon la ſentence du vers par tel ſort rencontré. Ie ne veulx toutesfoys inferer, que ce ſort vniuerſellement ſoit infaillible, affin que ne y ſoyez abuſé.

Comment Pantagruel remonſtre le ſort des dez eſtre illicite.

Chapitre XI.

e ſeroit (dis Panurge) plus toult faict & expedié à troys beaulx dez. Non, reſpondit Pantagruel. Ce ſort eſt abuſif, illicite, & grandement ſcandaleux. Iamais ne vous y fiez. Le mauldict liure du paſſetemps des dez feut long temps a inuenté par le calumniateur ennemy en Achaïe pres Boure : & dauant la ſtatue de Hercules Bouraïque y faiſoit iadis, de præſent en pluſieurs lieux faict, maintes ſimples ames errer, & en ſes lacz tomber. Vous ſçauez comment Gargantua mon pere par tous ſes royaulmes l’a defendu, bruſlé auecques les moules & protraictz, & du tout exterminé, ſupprimé & aboly, comme peſte treſdangereuſe. Ce que des dez ie vous ay dict, ie diz ſemblablement des tales. C’eſt ſort de pareil abus. Et ne m’alleguez pas au contraire le fortuné iect des tales que feit Tibere dedans la fontaine de Apone à l’oracle de Gerion. Ce ſont hameſſons par les quelz le calumniateur tire les ſimples ames à perdition eternelle.

Pour toutesfoys vous ſatisfaire, bien ſuys d’aduis que iectez troys des dez ſus ceſte table. Au nombre des poinctz aduenens nous prendrons les vers du feuillet que aurez ouuert. Auez vous icy dez en bourſe ? Pleine gibeſſiere, reſpondit Panurge. C’eſt le verd du Diable, comme expoſe Merl. Coccaius, libro ſecundo de patria Diabolorum. Le Diable me prendroit ſans verd, s’il me rencontroit ſans dez. Les dez feurent tirez & iectez, & tomberent es poinctz de cinq, ſix, cinq. Ce ſont, diſt Panurge, ſeze. Prenons les vers ſeziemes du feueillet. Le nombre me plaiſt, & croy que nos rencontres ſeront heureuſes. Ie me donne à trauers tous les Diables, comme vn coup de boulle à trauers vn ieu de quilles, ou comme vn coup de canon à trauers vn bataillon de gens de pied : guare Diables qui vouldra, en cas que autant de foys ie ne belute ma femme future la premiere nuyct de mes nopces. Ie ne en fays doubte, reſpondit Pantagruel, ia beſoing n’eſtoit en faire ſi horrificque deuotion. La premiere foys ſera vne faulte, & vauldra quinze : au deſiucher vous l’amenderez : par ce moyen ſeront ſeze. Et ainſi (dict Panurge) l’entendez ? Oncques ne feut faict ſolœciſme par le vaillant champion, qui pour moy faict ſentinelle au bas ventre. Me auez vous trouué en la confrerie des faultiers ? Iamais, iamais, au grand fin iamais. Ie le fays en pere & en beat pere ſans faulte. I’en demande aux ioueurs.

Ces parolles acheuées feurent aportez les œuures de Virgile. Auant les ouurir, Panurge diſt à Pantagruel. Le cœur me bat dedans le corps comme vne mitaine. Touchez vn peu mon pouls en ceſte artere du bras guauſche. A ſa frequence & eleuation vous diriez qu’on me pelaude en tentatiue de Sorbonne. Seriez vous poinct d’aduis, auant proceder oultre, que inuocquions Hercules, & les déeſſes Tenites, les quelles on dict præſider en la chambre des Sors ? Ne l’vn (reſpondit Pantagruel) ne les aultres. Ouurez ſeulement auecques l’ongle.

Comment Pantagruel explore par ſors Virgilianes, quel ſera le mariage de Panurge.

Chapitre XII.

doncqves ouurant Panurge le liure, rencontra on ranc ſezieme ce vers.

Nec Deus hunc menſa, Dea nec dignata cubili eſt.

Digne ne feut d’eſtre en table du Dieu,

Et n’eut on lict de la Déeſſe lieu.

Ceſtuy (diſt Pantagruel) n’eſt à voſtre aduentaige. Il denote que voſtre femme ſera ribaulde, vous coqu par conſequent. La Déeſſe que aurez fauorable, eſt Minerue vierge treſredoubtée, Déeſſe puiſſante, fouldroiante, ennemie des coquz, des muguetz, des adulteres : ennemie des femmes lubricques, non tenentes la foy promiſe à leurs mariz, & à aultruy ſoy abandonnantes. Le Dieu eſt Iuppiter tonnant, & fouldroyant des cieulx. Et noterez par la doctrine des anciens Ethrusques, que les manubies (ainſi appeloient ilz les iectz des fouldres Vulcanicques) competent à elle ſeulement : exemple de ce feut donné en la conflagration des nauires de Aiax Oileus, & à Iuppiter ſon pere capital. A aultres dieux Olympicques n’eſt licite fouldroier. Pourtant ne ſont ilz tant redoubtez des humains. Plus vous diray, & le prendrez comme extraict de haulte mythologie. Quand les Geantz entreprindrent guerre contre les Dieux, les Dieux au commencement ſe mocquerent de telz ennemis, & diſoient qu’il n’y en auoit pas pour leurs pages. Mais quand ilz veirent par le labeur des Geantz le mons Pelion poſé deſſus le mons Oſſe, & ia eſbranlé le mons Olympe pour eſtre mis au deſſus des deux, feurent tous effrayez. Adoncques tint Iuppiter chapitre general. Là feut conclud de tous les Dieux, qu’ilz ſe mettroient vertueuſement en defence. Et pource qu’ilz auoient pluſieurs foys veu les batailles perdues par l’empeſchement des femmes qui eſtoient parmy les armées, feut decreté, que pour l’heure on chaſſeroit des cieulx en Ægypte & vers les confins du Nil, toute ceſte veſſaille des Déeſſes deſguiſées en Beletes, Fouines, Ratepenades, Muſeraignes, & aultres Metamorphoſes. Seule Minerue feut de retenue pour fouldroier auecques Iuppiter, comme Déeſſe des lettres & de guerre, de conſeil & execution : Déeſſe née armée, Déeſſe redoubtée on ciel, en l’air, en la mer, & en terre.

Ventre guoy (diſt Panurge) ſeroys ie bien Vulcan, duquel parle le poëte ? Non. Ie ne ſuys ne boiteux, ne faulx monnoieur, ne forgeron, comme il eſtoit. Par aduenture ma femme ſera auſſi belle & aduenente comme ſa Venus : mais non ribaulde comme elle : ne moy coqu comme luy. Le villain iambe torte ſe feiſt declairer coqu par arreſt & en veute figure de tous les Dieux. Pource entendez au rebours. Ce ſort denote que ma femme ſera preude, pudicque, & loyalle, non mie armée, rebouſſe, ne eceruelée & extraicte de ceruelle, comme Pallas : & ne me ſera corriual ce beau Iuppin, & ia ne ſaulſera ſon pain en ma ſouppe, quand enſemble ſerions à table. Conſiderez ſes geſtes & beaulx faictz. Il a eſté le plus fort ruffien, & plus infame Cor, ie diz Bordelier, qui oncques feut : paillard touſiours comme vn Verrat : auſſi feut il nourry par vne Truie en Dicte de Candie, ſi Agathocles Babylonien ne ment : & plus boucquin que n’eſt vn Boucq : auſſi diſent les autres, qu’il feut alaicté d’vne cheure Amalthée. Vertus de Acheron, il belina pour vn iour la tierce partie du monde, beſtes & gens, fleuues, & montaignes : ce feut Europe. Pour ceſtuy belinaige les Ammoniens le faiſoient protraire en figure de belier belinant, belier cornu. Mais ie ſçay comment guarder ſe fault de ce cornart. Croyez qu’il n’aura trouué vn ſot Amphitrion, vn niais Argus auecques ſes cent bezicles : vn couart Acriſius, vn lanternier Lycus de Thebes, vn reſueur Agenor, vn Aſope phlegmaticq, vn Lychaon patepelue, vn modourre Corytus de la Toſcane, vn Atlas à la grande eſchine. Il pourroit cent & cent foys ſe transformer en Cycne, en Taureau, en Satyre, en Or, en Coqu, comme feiſt quand il depucella Iuno ſa ſœur : en Aigle, en Belier, en Pigeon, comme feiſt eſtant amoureux de la pucelle Phtie, laquelle demouroit en Ægie : en Feu, en Serpent, voire certes en Puſſe, en Atomes Epicureicques, ou magiſtronoſtralement en ſecondes intentions. Ie vous grupperay au cruc. Et ſçauez que luy feray ? Cor bieu, ce que feiſt Saturne au Ciel ſon pere. Senecque l’a de moy predict, & Lactance confirmé. Ce que Rhea feiſt à Athys. Ie vous luy coupperay les couillons tout raſibus du cul. Il ne s’en fauldra vn pelet. Par ceſte raiſon ne fera il iamais Pape, car testiculos non habet. Tout beau, fillol (diſt Pantagruel) tout beau. Ouurez pour la ſeconde foys. Lors rencontra ce vers.

Membra quatit, geliduſque coït formidine ſanguis.

Les os luy rompt, & les membres luy caſſe,

Dont de la paour le ſang on corps luy glaſſe.

Il denote (diſt Pantagruel) qu’elle vous battera dos & ventre. Au rebours (repondiſt Panurge). C’eſt de moy qu’il prognoſticque, & dict, que ie la batteray en Tigre ſi elle me faſche. Martin baſton en fera l’office. En faulte de baſton, le Diable me mange, ſi ie ne la mangeroys toute viue : comme la ſienne mangea Cambles, roy des Lydiens. Vous eſtez (diſt Pantagruel) bien couraigeux. Hercules ne vous combatteroit en ceſte fureur : mais c’eſt ce que lon dict, que le Ian en vault deux, & Hercules ſeul n’auza contre deux combattre. Ie ſuis Ian ? diſt Panurge. Rien, rien, repondiſt Pantagruel. Ie penſois au ieu de l’ourche & tricquetrac.

Au tiers coup rencontra ce vers.

Fæmino prædæ & ſpoliorum ardebat amore.

Bruſloit d’ardeur en feminin vſaige

De butiner, & robber le baguaige.

Il denote (diſt Pantagruel) qu’elle vous deſrobera. Et ie vous voy bien en poinct, ſcelon ces troys ſors. Vous ſerez coqu, vous ſerez batu, vous ſerez deſrobbé. Au rebours, (repondiſt Panurge) ce vers denote, qu’elle m’aymera d’amour perfaict. Oncques n’en mentit le Satyricque, quand il dict : que femme bruſlant d’amour ſupreme, prent quelquefoys plaiſir à deſrobber ſon amy. Sçauez quoy ? Vn guand, vne aiguillette, pour la faire chercher. Peu de choſe, rien d’importance. Pareillement ces petites noiſettes, ces riottes qui par certain temps ſourdent entre les amans, ſont nouueaulx refraiſchiſſemens, & aiguillons d’amour. Comme nous voyons par exemple les couſtelleurs leurs coz quelque foys marteler, pour mieulx aiguiſer les ferremens. C’eſt pourquoy ie prens ces troys ſors à mon grand aduantaige. Aultrement i’en appelle. Appeller (diſt Pantagruel) iamais on ne peult des iugemens decidez par Sort & Fortune, comme atteſtent nos antiques Iuriſconſultes : & le dict Balde. L. vlt. C. de leg. La raiſon eſt : pource que Fortune ne recongnoiſt poinct de ſuperieur, auquel d’elle & de ſes ſors on puiſſe appeller. Et ne peult en ce cas le mineur eſtre en ſon entier reſtitué, comme apertement il dict in L. Ait prætor. §. vlt. ff. de minor.

Comment Pantagruel conſeille Panurge preuoir l’heur ou malheur de ſon mariage par ſonges.

Chapitre XIII.

r puys que ne conuenons enſemble en l’expoſition des ſors Virgilianes, prenons aultre voye de divination. Quelle ? (demanda Panurge). Bonne, (reſpondit Pantagruel) antique, & authenticque, c’eſt par ſonges. Car en ſongeant auecques conditions les quelles deſcriuent Hippocrates lib. περί ἑνπνίων, Platon, Plotin, Iamblicque, Syneſius, Ariſtoteles, Xenophon, Galen, Plutarche, Artemidorus Daldianus, Herophilus, Q. Calaber, Theocrite, Pline, Athenæus, et aultres, l’ame ſouuent prevoit les choſes futures. Ia n’eſt beſoing plus au long vous le prouuer. Vous l’entendez par exemple vulguaire, quand vous voyez lors que les enfans bien nettiz, bien repeuz, & alaictez, dorment profondement, les nourrices s’en aller eſbatre en liberté, comme pour icelle heure licentiées à faire ce que vouldront : car leur preſence au tour du bers ſembleroit inutile. En ceſte façon noſtre ame lors que le corps dort, & que la concoction eſt de tous endroictz paracheuée, rien plus n’y eſtant neceſſaire iusques au reueil, s’eſbat & reueoit ſa patrie, qui eſt le ciel. De là reçeoit participation inſigne de ſa prime & diuine origine, & en contemplation de ceſte infinie & intellectuale ſphære, le centre de laquelle eſt en chaſcun lieu de l’vniuers, la circunference poinct (c’eſt Dieu ſcelon la doctrine de Hermes triſmegiſtus) à laquelle rien ne aduient, rien ne paſſe, rien ne dechet, tous temps ſont præſens : note non ſeulement les choſes paſſées en mouuement inferieurs, mais auſſi les futures : & les raportent à ſon corps, & par les ſens & organes d’icelluy les expoſant aux amis, eſt dicte vaticinatrice & prophete. Vray eſt qu’elle ne les raporte en telle ſyncerité, comme les auoit veues, obſtant l’imperfection & fragilité de ſens corporelz : comme la Lune receuant du Soleil ſa lumiere, ne nous la communicque telle, tant lucide, tant pure, tant viue & ardente comme l’auoit receue. Pourtant reſte à ces vaticinations ſomniales interprete, qui ſoit dextre, ſaige, induſtrieux, expert, rational, & abſolu Onirocrite, & Oniropole : ainſi ſont appelez des Græcs. C’eſt pourquoy Heraclitus diſoit rien par ſonge ne nous eſtre expoſé, rien auſſi ne nous eſtre celé : ſeulement nous eſtre donnée ſignification & indice des choſes aduenir ou pour l’heur & malheur noſtre, ou pour l’heur & malheur d’aultruy. Les ſacres letres le teſmoignent, les hiſtoires prophanes l’aſceurent : nous expoſant mille cas aduenuz ſcelon les ſonges tant de la perſone ſongeante, que d’aultruy pareillement. Les Atlanticques & ceulx qui habitent en l’iſle de Thaſos l’une des Cyclades, ſont priuez de ceſte commodité, on pays desquelz iamais perſone ne ſongea. Auſſi feurent Cleon de Daulie, Thraſymedes, & de noſtre temps le docte Villanouanus François, lesquelz oncques ne ſongerent. Demain doncques ſus l’heure que la ioyeuſe Aurore aux doigtz roſatz dechaſſera les tenebres nocturnes, adonnez vous à ſonger parfondement. Ce pendent deſpouillez vous de toute affection humaine : d’amour, de haine, d’eſpoir, & de craincte. Car comme iadis le grand vaticinateur Proteus eſtant deſguiſé & transformé en feu, en eau, en tigre, en dracon, & aultres masques eſtranges ne prædiſoit les choſes aduenir : pour les prædire force eſtoit, qu’il feuſt reſtitué en ſa propre & naïfue forme : auſſi ne peult l’home recepuoir diuinité, & art de vaticiner, ſinon lors que la partie qui en luy plus eſt diuine (c’eſt Νοῦς & Mens) ſoit coye, tranquille, paiſible, non occupée ne diſtraicte par paſſions & affections foraines.

Ie le veulx, diſt Panurge. Fauldra il peu ou beaucoup ſoupper à ce ſoir ? Ie ne le demande ſans cauſe. Car ſi bien & largement ie ne ſouppe, ie ne dors rien qui vaille, la nuict ne foys que rauaſſer, & autant ſonge creux que pour lors reſtoit mon ventre. Poinct ſoupper (reſpondit Pantagruel) ſeroit le meilleur, attendu voſtre bon en poinct & habitude. Amphiaraus vaticinateur antique vouloit ceulx qui par ſonges recepuoient les oracles, rien tout celluy iour ne manger, & vin ne boyre troys iours dauant. Nous ne vſerons de tant extreme, & rigoureuſe diæte. Bien croy ie l’homme replet de viandes & crapule, difficilement concepuoir notice des choſes ſpirituelles : ne ſuys toutesfoys en l’opinion de ceulx qui apres longs & obſtinez ieuſnes cuydent plus auant entrer en contemplation des choſes celeſtes. Souuenir aſſez vous peut comment Gargantua mon pere (lequel par honneur ie nomme) nous a ſouuent dict, les eſcriptz de ces hermites ieuſneurs autant eſtre fades, ieiunes, & de mauluaiſe ſaliue, comme eſtoient leurs corps lors qu’ilz compoſoient : & difficile choſe eſtre, bons & ſerains reſter les eſpritz, eſtant le corps en inanition : veu que les Philoſophes & Medicins afferment les eſpritz animaulx ſourdre, naiſtre, & practiquer par le ſang arterial purifié & affiné à perfection dedans le retz admirable, qui giſt ſoubs les ventricules du cerueau. Nous baillans exemple d’un Philoſophe, qui en ſolitude penſant eſtre, & hors la tourbe pour mieulx commenter, diſcourir, & compoſer : ce pendent toutesfoys au tour de luy abayent les chiens, vllent les loups, rugient les Lyons, hanniſſent les cheuaulx, barrient les elephans, ſiflent les ſerpens, braiſlent les aſnes, ſonnent les cigalles, lamentent les tourterelles : c’eſt à dire plus eſtoit troublé, que s’il feuſt à la foyre de Fontenay, ou Niort : car la faim eſtoit on corps : pour à laquelle remedier, abaye l’eſtomach, la veue eſblouit, les venes ſugcent de la propre ſubſtance des membres carniformes : & retirent en bas ceſtuy eſprit vaguabond, negligent du traictement de ſon nourriſſon & hoſte naturel, qui eſt le corps : comme ſi l’oizeau ſus le poing eſtant, vouloit en l’aër ſon vol prendre, & incontinent par les longes ſeroit plus bas deprimé. Et à ce propous nous alleguant l’auctorité de Homere pere de toute Philoſophie, qui dict les Gregeoys lors, non plus toſt, auoir mis à leurs larmes fin du dueil de Patroclus le grand amy de Achilles, quand la faim ſe declaira, & leurs ventres proteſterent plus de larmes ne les fournir. Car en corps exinaniz par long ieuſne plus n’eſtoit de quoy pleurer & larmoier. Mediocrité eſt en tous cas louée : & icy la maintiendrez. Vous mangerez à ſoupper non febues, non lieures, ne aultre chair, non Poulpre (qu’on nomme Polype) non choulx, ne aultres viandes qui peuſſent vos eſpritz animaulx troubler & obſusquer. Car comme le mirouoir ne peult repræſenter les ſimulachres des choſes obiectées & à luy expoſées, ſi ſa poliſſure eſt par halaines ou temps nubileux obſuſquée, auſſi l’eſprit ne receoit les formes de diuination par ſonges, ſi le corps eſt inquieté & troublé par les vapeurs & fumées des viandes præcedentes, à cauſe de la ſympathie, laquelle eſt entre eulx deux indiſſoluble. Vous mangerez bonnes poyres Cruſtumenies, & Berguamottes, vne pome de Court pendu, quelques pruneaulx de Tours, quelques Cerizes de mon verger. Et ne ſera pourquoy doibuez craindre que vos ſonges en prouiennent doubteux, fallaces, ou ſuſpectz, comme les ont declairez aulcuns Peripateticques on temps de Automne : lors ſçauoir eſt que les humains plus copieuſement vſent de fructaiges qu’en aultre ſaiſon. Ce que les anciens prophetes & poëtes myſticquement nous enſeignent, diſans les vains & fallacieux ſonges geſir & eſtre cachez ſoubs les feuilles cheutes en terre. Par ce qu’en Automne les feuilles tombent des arbres. Car ceſte ferueur naturelle laquelle abonde es fruictz nouueaulx, & laquelle par ſon ebullition facillement euapore es parties animales (comme nous voyons faire le moult) eſt long temps a, expirée & reſolüe. Et boyrez belle eau de ma fontaine. La condition (diſt Panurge) eſt quelque peu dure. Ie y conſens toutesfois. Couſte & vaille. Proteſtant deſieuner demain à bonne heure, incontinent apres mes ſongeailles. Au ſurplus ie me recommende aux deux portes de Homere, Morpheus, à Icelon, à Phantaſus & Phabetor. Si au beſoing ilz me ſecourent, ie leurs erigeray vn autel ioyeux tout compoſé de fin dumet. Si en Laconie i’eſtois dedans le temple de Ino entre Oetyle & Thalames, par elle ſeroit par perplexité reſolüe en dormant à beaulx & ioyeulx ſonges.

Puys demanda à Pantagruel. Seroit ce poinct bien faict ſi ie mettoys deſſoubs mon coiſſin quelques branches de Laurier ? Il n’eſt (reſpondit Pantagruel) ia beſoing. C’eſt choſe ſuperſtitieuſe : & n’eſt que abus ce qu’en eſcript Serapion Aſcalonites, Antiphon, Philochorus, Artemon, & Fulgentius Placiades. Autant vous en diroys ie de l’eſpaule guauſche du Crocodile & du Chameleon, ſauf l’honneur du vieulx Democrite. Autant de la pierre des Bactrians nommée Eumetrides. Autant de la corne de Hammon. Ainſi nomment les Æthiopiens vne pierre precieuſe à couleur d’or & forme d’vne corne de belier, comme eſt la corne de Iuppiter Hammonien : affirmans autant eſtre vrays & infallibles les ſonges de ceulx qui la portent, que ſont les oracles diuins. Par aduenture eſt ce que eſcripuent Homere & Virgile des deux portes de ſonge, es quelles vous eſtes recommendé. L’vne eſt de Iuoyre, par laquelle entrent les ſonges confus, fallaces, & incertains, comme à trauers l’iuoire, tant ſoit deliée que vouldrez, poſſible n’eſt rien veoir : ſa denſité & opacité empeſche la penetration des eſpritz viſifz & reception des eſpeces viſibles. L’aultre eſt de corne, par laquelle entrent les ſonges certains, vrays, & infallibles, comme à trauers la corne par ſa reſplendeur & diaphaneïté apparoiſſent toutes eſpeces certainement & diſtinctement. Vous voulez inferer (diſt frere Ian) que les ſonges des coquz cornuz, comme ſera Panurge, Dieu aydant & la femme ſon touſiours vrays & infallibles.

Le ſonge de Panurge & interpretation d’icelluy.

Chapitre XIIII.

vs les ſept heures du matin ſubſequent Panurge ſe præſenta dauant Pantagruel, eſtans en la chambre Epiſtemon, frere Ian des entommeures, Ponocrates, Eudemon, Carpalim, & aultres : es quelz à la venue de Panurge diſt Pantagruel. Voyez cy noſtre ſongeur. Ceſte parolle, dict Epiſtemon, iadis couſta bon, & feut cherement vendue es enfans de Iacob. Adoncques diſt Panurge, i’en ſuys bien ches Guillot le ſongeur. I’ay ſongé tant & plus, mais ie n’y entends note. Exceptez que par mes ſongeries i’auoys vne femme ieune, gualante, belle en perfection : laquelle me traitoit & entretenoit mignonnement, comme vn petit dorelot. Iamais home ne feut plus aiſe, ne plus ioyeux. Elle me flattoit, me chatouilloit, me taſtonnoit, me teſtonnoit, me baiſoit, me accolloit, & par eſbattement me faiſoit deux belles petites cornes au deſſus du front. Ie luy remonſtroys en folliant qu’elle me les debuoit mettre au deſſoubz des œilz, pour mieulx veoir ce que i’en vouldroys ferir : affin que Momus ne trouuaſt en elle choſe aulcune imperfaicte, & digne de correction, comme il feiſt en poſition des cornes bouines. La follaſtre non obſtant ma remonſtrance me les fiſchoyt encore plus auant. Et en ce ne me faiſoit mal quiconques, qui eſt cas admirable. Peu apres me ſembla que ie feuz ne ſçay comment transformé en tabourin, & elle en Chouette. Là feut mon ſommeil interrompu, & en ſurſault me reſueiglay tout faſché, perplex, & indigné. Voyez là vne belle platelée de ſonges, faictez grand chere là deſſus. Et l’expoſez comme l’entendez. Allons deſieuner Carpalim.

I’entends (diſt Pantagruel) ſi i’ay iugement aulcun en l’art de diuination par ſonges, que voſtre femme ne vous fera realement & en apparence exterieure cornes au front, comme portent les Satyres : mais elle ne vous tiendra foy ne loyauté coniugale, ains à aultruy ſe abandonnera, & vous fera coqu. Ceſtuy poinct eſt apertement expoſé par Artemidorus comme le diz. Auſſi ne vous ſera de vous faicte metamorphoſe en tabourin, mais d’elle vous ſerez battu comme tabour à nopces : ne d’elle en Chouette : mais elle vous deſrobbera, comme eſt le naturel de la chouette. Et voyez vos ſonges conformes es ſors Virgilianes. Vous ſerez coqu : vous ſerez battu : vous ſerez deſrobbé. Là s’eſcria frere Ian, & diſt. Il dict par Dieu vray, tu ſeras coqu home de bien, ie t’en aſceure : tu auras belles cornes. Hay, hay, hay, noſtre maiſtre de cornibus, Dieu te guard, faiz nous deux motz de prædication, & ie feray la queſte parmy la paroece.

Au rebours (diſt Panurge) mon ſonge preſagiſt qu’en mon mariage, i’auray planté de tous biens, auecques la corne d’abondance. Vous dictez que ſeront cornes de Satyres. Amen, amen, fiat, fiatur, ad differentia papæ. Ainſi auroys ie eternellement le virolet en poinct & infatiguable, comme l’ont leſ Satyres. Choſe que tous deſirent, & peu de gens l’impetrent des cieulx. Par conſequent, coqu iamais : car faulte de ce eſt cauſe ſans laquelle non, cauſe vnicque, de faire les mariz coquz. Qui faict les coquins mandier ? C’eſt qu’ilz n’ont en leurs maiſons de quoy leur ſac emplir. Qui faict le loup ſortir du bois ? Default de carnage. Qui faict les femmes ribauldes ? Vous m’entendez aſſez. I’en demande à meſſieurs les clers, à meſſieurs les preſidens, conſeillers, aduocatz, proculteurs & aultres gloſſateurs de la venerable rubricque de frigidis et maleficiatis.

Vous (pardonnez moy ſi ie meſprens) me ſemblez euidentement errer interpretant cornes pour cocuage. Diane les porte en teſte à forme de beau croiſſant. Eſt elle coqüe pourtant ? Comment diable ſeroyt elle coquüe, qui ne feut oncques mariée ? Parlez de grace correct, craignant qu’elle vous en face au patron que feiſt à Acteon. Le bon Bacchus porte cornes ſemblablement : Pan : Iuppiter Ammonien, tant d’aultres. Sont ilz coquz ? Iuno ſeroit elle putain ? Car il s’enſuiuroyt par la figure dicte Metalepſis. Comme appelant vn enfant en præſence de pere & mere, champis ou auoiſtre, c’eſt honneſtement, tacitement dire le pere coqu, & ſa femme ribaulde. Parlons mieulx. Les cornes que me faiſoit ma femme ſont cornes d’abondance, & planté de tous biens. Ie le vous affie. Au demourant ie ſeray ioyeulx comme vn tabour à nopces, touſiours ſonnant, touſiours ronflant, touſiours bourdonnant & petant. Croyez que c’eſt l’heur de mon bien. Ma femme ſera coincte & iolie : comme vne belle petite Chouette. Qui ne le croid, d’enfer aille au gibbet. Noel nouuelet.

Ie note (diſt Pantagruel) le poinct dernier que auez dict, & le confere auecques le premier. Au commencement vous eſtiez tout confict en delices de voſtre ſonge. En fin vous eſueiglaſtez en ſurſault faſché, perplex & indigné. (Voire, diſt Panurge, car ie n’auoys poinct dipné) Tout ira en deſolation, ie le preuoy. Sçaichez pour vray, que tout ſommeil finiſſant en ſurſault, & laiſſant la perſone faſchée & indignée, ou mal ſignifie, ou mal præſagiſt. Mal ſignifie, c’eſt à dire maladie cacoethe, maligne, peſtilente, oculte, & latente dedans le centre du corps : laquelle par ſommeil, qui touſiours renforce la vertu concoctrice (ſcelon les theoremes de medicine) commenceroit ſoy declairer, & mouuoir vers la ſuperficie. Au quel triſte mouuement ſeroyt le repous diſſolu, & le premier ſenſitif admonneſté de y compatir & pourueoir. Comme en prouerbe lon dict, irriter les freſlons, mouuoir la Camarine, eſueigler le chat qui dort. Mal præſagiſt, c’eſt à dire, quant au faict de l’ame en matiere de diuination ſomnialle, nous donne entendre que quelque malheur y eſt deſtiné & preparé, lequel de brief ſortira en ſon effect. Exemple on ſonge & reſueil eſpouantable de Hecuba. On ſonge de Eurydice femme de Orpheus, lequel parfaict, les dict Ennius s’eſtre eſueiglées en ſurſault & eſpouantées. Auſſi apres veid Hecuba ſon mary Priam, ſes enfans, ſa patrie occis & deſtruictz : Eurydice bien toſt apres mourut miſerablement. En Æneas ſongeant qu’il parloit à Hector defunct : ſoubdain en ſurſault s’eſueiglant. Auſſi feut celle propre nuict Troie ſacagée & bruſlée. Aultre foys ſongeant qu’il veoyt ſes dieux familiers & Penates, & en eſpouuantement s’eſueiglant, patit au ſubſequent iour horrible tormente ſus mer. En Turnus, lequel eſtant incité par viſion phantaſticque de la furie infernale à commencer guerre contre Æneas, s’eſueigla en ſurſault tout indigné : puis feut apres longues deſolations occis par icelluy Æneas. Mille aultres. Quand ie vous compte de Æneas, notez que Fabius pictor dict rien par luy n’auoir eſté faict ne entreprins, rien ne luy eſtre aduenu, que preallablement il n’euſt congneu & præueu par diuination ſomniale. Raiſon ne default es exemples. Car ſi le ſommeil & repous eſt don & benefice ſpecial des Dieux, comme maintiennent les philoſophes, & atteſte le poete diſant.

Lors l’heure eſtoit, que ſommeil, don des Cieulx,

Vient aux humains fatiguez, gracieux.

Tel don en faſcherie & indignation ne peut eſtre terminé, ſans grande infelicité prætendue. Aultrement ſeroit repous non repous : don non don. Non des dieux amis prouenent, mais des diables ennemis, iouxte le mot vulgaire : ἐχθρῶν ἄδωρα δῶρα. Comme ſi le perefamile eſtant à table opulente, en bon appetit, au commencement de ſon repas, on voyoit en ſurſault eſpouenté ſoy leuer. Qui n’en ſçauroit la cauſe s’en pourroit eſbahir. Mais quoy ? il auoit ouy ſes ſeruiteurs crier au feu : ſes ſeruantes crier au larron : ſes enfans crier au meurtre. Là failloit, le repas laiſſé, accourir, pour y remedier, & donner ordre. Vrayment ie me recorde, que les Caballiſtes & Maſſorethz interpretes des ſacres letres, expoſans en quoy lon pourroit par diſcretion congnoiſtre la verité des apparitions angelicques (car ſouuent l’Ange de Sathan ſe transfigure en Ange de lumiere) diſent la difference de ces deux eſtres en ce, que l’Ange bening & conſolateur apparoiſſant à l’home, l’eſpouante au commencement, le conſole en la fin, le rend content & ſatisfaict : l’Ange maling & ſeducteur au commencement reſiouiſt l’home, en fin le laiſſe perturbé, faſché, & perplex.

Excuſe de Panurge, & expoſition de Caballe monaſticque en matiere de beuf ſallé.

Chapitre XV.

iev (diſt Panurge) guard de mal qui void bien & n’oyt goutte. Ie vous voy treſbien, mais ie ne vous oy poinct. Et ne ſçay que vous dictez. Le ventre affamé n’a poinct d’aureilles. Ie brame par Dieu de mal rage de faim. I’ay faict couruée trop extraordinaire. Il ſera plus que maiſtre mouſche, qui de ceſtuy an me fera eſtre de ſongeailles. Ne ſouper poinct, de par le Diable ? Cancre. Allons, frere Ian deſieuner. Quand i’ay bien à poinct deſieuné, & mon ſtomach eſt bien à poinct affené & agrené, encores pour vn beſoing & en cas de neceſſité me paſſeroys ie de dipner. Mais ne ſoupper poinct ? Cancre. C’eſt erreur. C’eſt ſcandale en nature. Nature a faict le iour pour ſoy exercer, pour trauailler, & vacquer chaſcun en ſa neguociation : & pour ce plus aptement faire, elle nous fourniſt de chandelle, c’eſt la claire & ioyeuſe lumiere du Soleil. Au ſoir elle commence nous la tollir : & nous dict tacitement. Enfans, vous eſtez gens de bien. C’eſt aſſez trauaillé. La nuyct vient : il conuient ceſſer du labeur : & ſoy reſtaurer par bon pain, bon vin, bonnes viandes : puys ſoy quelque peu eſbaudir, coucher, & repoſer, pour au lendemain eſtre frays & alaigres au labeur comme dauant. Ainſi font les Faulconniers : quand ilz ont peu leurs oyzeaulx, ilz ne les font voler ſus leurs guorges : ilz les laiſſent enduire ſus la perche. Ce que treſbien entendit le bon Pape premier inſtituteur des ieuſnes. Il ordona qu’on ieuſnaſt iusques à l’heure de Nones : le reſte du iour feut mis en liberté de repaiſtre. On temps iadis peu de gens dipnoient, comme vous diriez les moines & chanoines, auſſi bien n’ont ilz autre occupation, tous les iours leurs ſont feſtes : & obſeruent diligemment vn prouerbe clauſtral, de miſſa ad menſam : & ne differeroient ſeulement attendans la venue de l’Abbé, pour ſoy enfourner à table : là en baufrant attendent les moines l’Abbé, tant qu’il vouldra, non aultrement ne en aultre condition : mais tout le monde ſouppoit, exceptez quelques reſueurs ſongears, dont eſt dicte la cene comme cœne, c’eſt à dire à tous commune. Tu le ſçaiz bien, frere Ian. Allons, mon amy, de par tous les Diables, allons. Mon ſtomach abboye de male faim comme vn Chien. Iectons luy force ſouppes en gueule pour l’appaiſer : à l’exemple de la Sibylle enuers Cerberus. Tu aymes les ſouppes de prime : plus me plaiſent les ſouppes de Leurier, aſſociées de quelque piece de laboureur ſallé à neuf leçons.

Ie te entends (reſpondit frere Ian). Ceſte metaphore eſt extraicte de la marmite clauſtrale. Le laboureur c’eſt le beuf, qui laboure ou a labouré : à neuf leçons, c’eſt à dire cuyct à perfection. Car les bons peres de religion par certaine Caballiſticque inſtitution des anciens, non eſcripte, mais baillée de main en main, ſoy leuans, de mon temps, pour matines, faiſoient certains præambules notables auant entrer en l’ecliſe. Fiantoient aux fiantouoirs, piſſoient aux piſſouoirs, crachoient aux crachouoirs, touſſoient aux touſſouoirs melodieuſement, reſuoient aux reſuoirs, affin de rien immonde ne porter au ſeruice diuin. Ces choſes faictes, deuotement ſe tranſportoient en la ſaincte Chapelle (ainſi eſtoit en leurs Rebus nommée la cuiſine clauſtrale) & deuotement ſollicitoient que des lors feuſt au feu le beuf mis pour le deſieuner des religieux freres de noſtre Seigneur. Eulx meſmes ſouuent allumoient le feu ſoubs la marmite. Or eſt que matines ayant neuf leçons, plus matin ſe leuoient par raiſon. Plus auſſi multiplioient en appetit & alteration aux abboys du parchemin : que matines eſtantes ourlées d’vne, ou trois leçons ſeulement. Plus matin ſe leuans, par la dicte Caballe, plus toſt eſtoit le beuf au feu : plus y eſtant, plus cuict reſtoit : plus cuyct reſtant, plus tendre eſtoit, moins vſoit les dens, plus delectoit le palat : moins greuoit le ſtomach, plus nourriſſoit les bons religieux. Qui eſt la fin vnicque & intention premiere des fondateurs : en contemplation de ce qu’ilz ne mangent mie pour viure, ils viuent pour manger, & ne ont que leur vie en ce monde. Allons Panurge.

A ceſte heure (diſt Panurge) te ay ie entendu, couillon velouté, couillon clauſtral & Cabalicque. Il me y va du propre cabal. Le fort, l’vſure, & les intereſtz ie pardonne. Ie me contente des deſpens : puys que tant diſertement nous as faict repetition ſus le chapitre ſingulier de la Caballe culinaire & monaſticque. Allons, Carpalim. Frere Ian, mon baudrier, allons. Bon iour, tous mes bons ſeigneurs. I’auoys aſſez ſongé pour boyre. Allons.

Panurge n’auoit ce mot acheué, quand Epiſtemon à haulte voix s’eſcria, diſant. Choſe bien commune & vulguaire entre les humains eſt, le malheur d’aultruy entendre, præuoir, congnoiſtre, & prædire. Mais ô que choſe rare eſt ſon malheur propre prædire, congnoiſtre, præuoir & entendre. Et que prudentement le figura Æſope en ſes Apologes, diſant chaſcun home en ce monde naiſſant vne bezace au coul porter : on ſachet de laquelle dauant pendent ſont les faultes & malheurs d’aultruy touſiours expoſées à noſtre veue & congnoiſſance : on ſachet darriere pendent ſont les faultes & malheurs propres : & iamais ne ſont veues ne entendues, fors de ceulx qui des cieulx ont le beneuole aſpect.

Comment Pantagruel conſeille à Panurge de conferer auecques vne Sibylle de Panzouſt.

Chapitre XVI.

ev de temps apres Pantagruel manda querir Panurge, & luy diſt. L’amour que ie vous porte inueteré par ſucceſſion de longs temps me ſollicite de penſer à voſtre bien & profict. Entendez ma conception : On m’a dict que à Panzouſt pres le Croulay eſt vne Sibylle treſinſigne, laquelle prædict toutes choſes futures : prenez Epiſtemon de compaignie, & vous tranſportez deuers elle, & oyez de ce que vous dira. C’eſt (diſt Epiſtemon) par aduenture vne Canidie, vne Sagane, vne Phitoniſſe & ſorciere. Ce que me le faict penſer, eſt que celluy lieu eſt en ce nom diffamé, qu’il abonde en ſorcieres plus que ne feit oncques Theſſalie. Ie ne iray pas voluntiers. La choſe eſt illicite & defendue en la loy de Moſes. Nous (diſt Pantagruel) ne ſommez mie Iuifz, & n’eſt choſe confeſſée ne auerée que elle ſoit ſorciere. Remettons à voſtre retour le grabeau & belutement de ces matieres. Que ſçauons nous ſi c’eſt une vnzième Sibylle : vne ſeconde Caſſandre ? Et ores que Sibylle ne feuſt, & de Sibylle ne meritaſt le nom, quel intereſt encourrez vous auecques elle conferent de voſtre perplexité ? entendu meſmement qu’elle eſt en exiſtimation de plus ſçauoir, plus entendre, que ne porte l’vſance ne du pays, ne du ſexe. Que nuiſt ſçauoir touſiours, & tous iours aprendre, feuſt ce d’vn ſot, d’vn pot, d’vne guedoufle, d’vne moufle, d’vne pantoufle ? Vous ſoubuieigne que Alexandre le grand : ayant obtenu victoire du roy Darïe en Arbelles, præſens ſes Satrapes quelque foys refuſa audience à vn compaignon, puys en vain mille & mille foys s’en repentit. Il eſtoit en Perſe victorieux, mais tant eſloigné de Macedonie ſon royaulme hæreditaire, que grandement ſe contriſtoit, par non pouoir moyen aulcun inuenter d’en ſçauoir nouuelles : tant à cauſe de l’enorme diſtance des lieux, que de l’interpoſition des grands fleuues, empeſchement des deſers, & obiection des montaignes. En ceſtuy eſtris & ſoigneux penſement, qui n’eſtoit petit, (Car on euſt peu ſon pays & royaulme occuper, & là inſtaller Roy nouueau & nouuelle colonie long temps dauant que il en euſt aduertiſſement pour y obuier) dauant luy ſe præſenta vn home de Sidoine, marchant perit, & de bon ſens, mais au reſte aſſez pauure & de peu d’apparence, luy denonceant & affermant auoir chemin & moyen inuenté, par lequel ſon pays pourroit de ſes victoires Indianes, luy de l’eſtat de Macedonie & Ægypte eſtre en moins de cinq iours aſçauanté. Il eſtima la promeſſe tant abhorrente & impoſſible, qu’oncques l’aureille preſter ne luy voulut, ne donner audience. Que luy euſt couſté ouyr & entendre ce que l’home auoit inuenté. Quelle nuiſance, quel dommaige euſt il encouru pour ſçauoir quel eſtoit le moyen, quel eſtoit le chemin, que l’home luy vouloit demonſtrer ? Nature me ſemble non ſans cauſe nous avoir formé aureilles ouuertes, n’y appouſant porte ne clouſture aulcune, comme a faict es œilz, langue, & aultres iſſues du corps. La cauſe ie cuide eſtre, affin que tous iours toutes nuyctz, continuellement, puiſſions ouyr : & par ouye perpetuellement aprendre : car c’eſt le ſens ſus tous aultres plus apte es diſciplines. Et peut eſtre : que celluy home eſtoit ange, c’eſt à dire meſſagier de Dieu enuoyé, comme feut Raphael à Thobie. Trop ſoubdain le contemna trop long temps apres s’en repentit.

Vous dictez bien, reſpondit Epiſtemon : mais ia ne me ferez entendre, que choſe beaucoup aduentaigeuſe ſoit, prendre d’vne femme, & d’vne telle femme, en tel pays, conſeil & aduis. Ie (diſt Panurge) me trouue fort bien du conſeil des femmes, & meſmement des vieilles. A leur conſeil ie foys tous iours vne ſelle ou deux extraordinaires. Mon amy, ce ſont vrays chiens de monſtre, vrays rubricques de droict. Et bien proprement parlent ceulx qui les appellent Sages femmes. Ma couſtume & mon ſtyle eſt les nommer Præſages femmes. Sages ſont elles : car dextrement elles congnoiſſent. Mais ie les nomme Præſages, car diuinement elles præuoyent, & prædiſent certainement toutes choſes aduenir. Aulcunesfoys ie les appelle non Maunettes, mais Monettes, comme la Iuno des Romains. Car de elles touſiours nous viennent admonitions ſalutaires & profitables. Demandez en à Pythagoras, Socrates, Empedocles, & noſtre maiſtre Ortuinus. Enſemble ie loue iusques es haulx cieulx l’antique inſtitution des Germains, les quelz priſoient au poix du Sanctuaire & cordialement reueroient le conſeil des vieilles : par leurs aduis & reſponſes tant heureuſement proſperoient, comme les auoient prudentement receues. Teſmoings la vieille Aurinie, & la bonne mere Vellede on temps de Vaſpaſian. Croyez que vieilleſſe feminine eſt touſiours foiſonnante en qualité ſoubeline : ie vouloys dire Sybilline. Allons par l’ayde, allons par la vertus Dieu, allons. Allons, frere Ian, ie te recommande ma braguete. Bien (diſt Epiſtemon) ie vous ſuiuray, proteſtant que ſi i’ay aduertiſſement qu’elle vſe de ſort ou enchantement en ſes reſponſes, ie vous laiſſeray à la porte, & plus de moy acompaigné ne ſerez.

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