Le Tiers Livre (page 3)
Comment Panurge parle à la Sibylle de Panzouſt.
Chapitre XVII.
evr chemin feut de troys iournées. La troizieme à la croppe de vne montaigne ſoubs vn grand & ample Chaſtaignier leurs feut monſtrée la maiſon de la vaticinatrice. Sans difficulté ilz entrerent en la caſe chaumine, mal baſtie, mal meublée, toute enfumée. Baſte, diſt Epiſtemon, Heraclitus grand Scotiſte & tenebreux philoſophe ne s’eſtonna entrant en maiſon ſemblable, expoſant à ſes ſectateurs & diſciples, que là auſſi bien reſidoient les Dieux, comme en palais pleins de delices. Et croy que telle eſtoit la caſe de la tant celebrée Hecale, lors qu’elle y feſtoya le ieune Theſeus : telle auſſi cele de Hireus ou Oenopion, en laquelle Iuppiter, Neptune, & Mercure enſemble ne prindrent à deſdaing entrer, repaiſtre, & loger : en laquelle officialement pour l’eſcot forgerent Orion. Au coing de la cheminée trouverent la vieille. Elle eſt (s’eſcria Epiſtemon) vraye Sibylle & vray protraict naïfuement repræſenté par τῇ ϰαμινοῖ de Homere. La vieille eſtoit mal en poinct, mal veſtue, mal nourrie, edentée, chaſſieuſe, courbaſſee, roupieuſe, languoureuſe, & faiſoit vn potaige de choux verds, auecques vne couane de lard iauſne, & vn vieil ſauorados. Verd & bleu (diſt Epiſtemon) nous auons failly. Nous ne aurons d’elle reſponce aulcune. Car nous n’auons le rameau d’or. Ie y ay (reſpondit Panurge) pourueu. Ie l’ay icy dedans ma gibbeſiere en vne verge d’or acompaigné de beaulx & ioyeulx Carolus.
Ces motz dictz, Panurge la ſalüa profondement, luy præſenta ſix langues de beuf fumées, vn grand pot beurrier plein de coſcotons, vn bourrabaquin guarny de breuaige, une couille de belier pleine de Carolus nouuellement forgez : en fin auecques profonde reuerence luy miſt on doigt medical vne verge d’or bien belle : en laquelle eſtoit vne Crapaudine de Beuſſe magnificquement enchaſſée. Puys en briefues parolles luy expoſa le motif de ſa venue, la priant courtoiſement luy dire ſon aduis & bonne fortune de ſon mariage entreprins.
La vieille reſta quelque temps en ſilence penſiue & richinante des dens, puys s’aſſit ſus le cul d’vn boiſſeau, print en ſes mains troys vieulx fuſeaulx, les tourna & vira entre ſes doigtz en diuerſes manieres : puys eſprouua leurs poinctes, le plus poinctu retint en main, les deux aultres iecta ſoubs vne pille à mil. Apres print ſes deuidoueres, & par neuf foys les tourna, au neuſuieme tour conſydera ſans plus toucher le mouuement des deuidoueres, & attendit leur repous perfaict. Depuys ie veidz qu’elle deſchauſſa vn de ſes eſclos, (nous les nommons Sabotz) miſt ſon dauantau ſus ſa teſte, comme les prebſtres mettent leur amict quand ilz voulent meſſe chanter : puys auecques vn antique tiſſu riolé, piolé, le lia ſoubs la guorge. Ainſi affeublée, tira vn grand traict du bourrabaquin, print de la couille beliniere trois carolus, les miſt en trois coques de noix, & les poſa ſus le cul d’vn pot à plume, feiſt trois tours de balay par la cheminée, iecta on feu demy fagot de bruiere, & vn rameau de laurier ſec. Le conſydera bruſler en ſilence, & veid que bruſlant ne faiſoit griſlement ne bruyt aulcun. Adoncques s’eſcria eſpouantablement, ſonnant entre les dens quelques motz barbares & d’eſtrange termination, de mode que Panurge dit à Epiſtemon. Par la vertus Dieu ie tremble, ie croy que ie ſuys charmé, elle ne parle poinct Chriſtian. Voyez comment elle me ſemble de quatre empans plus grande, que n’eſtoit lors qu’elle ſe capitonna de ſon dauantau. Que ſignifie ce remuement de badiguoinces ? Que pretend ceſte iectigation des eſpaulles ? A quelle fin fredonne elle des babines, comme vn Cinge demembrant Eſcreuiſſes ? Les aureilles me cornent, il m’eſt aduis que ie oy Proſerpine bruyante : les Diables bien touſt en place ſortiront. O les laydes beſtes. Fuyons. Serpe Dieu, ie meurs de paour. Ie n’ayme poinct les Diables. Ilz me faſchent & ſont mal plaiſans. Fuyons. Adieu, ma Dame, grand mercy de vos biens. Ie ne me marieray poinct, non. Ie y renonce des à præſens comme allors. Ainſi commençoit eſcamper de la chambre, mais la vieille anticipa, tenente le fuſeau en ſa main : & ſortis en vn courtil pres ſa maiſon. Là eſtoit vn Sycomore antique : elle l’eſcrouſla par troys fois, & ſus huyct feueilles qui en tomberent, ſommairement auecques le fuſeau eſcriuit quelques briefz vers. Puys les iecta au vent, & leurs diſt. Allez les chercher ſi voulez, trouuez les ſi pouez, le ſort fatal de voſtre mariage y eſt eſcript.
Ces parolles dictes, ſe retira en ſa teſniere, & ſus le perron de la porte ſe recourſa robbe, cotte, & chemiſe iusques aux eſcelles, & leurs monſtroit ſon cul. Panurge l’aperceut, & diſt à Epiſtemon. Par le ſambre guoy de boys, voy là le trou de la Sibylle. Soubdain elle barra ſus ſoy la porte : depuys ne feut veue. Ilz coururent apres les feueilles, & les recueillerent, mais non ſans grand labeur. Car le vent les auoit eſquartées par les buiſſons de la vallée. Et les ordonnans l’vne apres l’aultre, trouuerent ceſte ſentence en metres.
T’eſgouſſera
de renom.
Engroiſſera
de toy non.
Te ſugſera
le bon bout.
T’eſcorchera
mais non tout.
Comment Pantagruel & Panurge diuerſement expoſent les vers de la Sibylle de Panzouſt.
Chapitre XVIII.
es feueilles recueillies, retournerent Epiſtemon & Panurge en la court de Pantagruel, part ioyeulx, part faſchez. Ioyeulx pour le retour : faſchez pour le trauail du chemin, lequel trouuerent raboteux, pierreux, & mal ordonné. De leur voyage feirent ample raport à Pantagruel, & de l’eſtat de la Sibylle. En fin luy præſenterent les feueilles de Sycomore, & monſtrerent l’eſcripture en petitz vers. Pantagruel auoir leu le totaige diſt à Panurge en ſouſpirant. Vous eſtez bien en poinct. La prophetie de la Sibyle apertement expoſe ce que ia nous eſtoit denoté tant par les ſors Virgilianes, que par vos propres ſonges, c’eſt que par voſtre femme ſerez deſhonoré : que elle vous fera coqu ſe abandonant à aultruy, & par aultruy deuenent groſſe : que elle vous deſrobbera par quelque bonne partie, & qu’elle vous battera eſcorchant & meurtriſſant quelque membre du corps.
Vous entendez autant (reſpondit Panurge) en expoſition de ces recentes propheties, comme faict Truye en eſpices. Ne vous deſplaiſe ſi ie le diz. Car ie me ſens vn peu faſché. Le contraire eſt veritable. Prenez bien mes motz. La vieille le dict. Ainſi comme la febue n’eſt veue ſe elle ne eſt eſgouſſée, auſſi ma vertu & ma perfection iamais ne ſeroit miſe en renom, ſi marié ie n’eſtoys. Quantes foys vous ay ie ouy diſant que le magiſtrat, & l’office deſcœuure l’home, & mect en euidence ce qu’il auoit dedans le iabot ? C’eſt à dire que lors on congnoiſt certainement, quel eſt le perſonaige, & combien il vault, quand il eſt appellé au maniment des affaires. Parauant, ſçauoir eſt eſtant l’home en ſon priué, on ne ſçait pour certain quel il eſt, non plus que d’une febue en gouſſe. Voylà quant au premier article. Aultrement vouldriez vous maintenir que l’honneur & bon renom d’vn home de bien pendiſt au cul d’vne pvtain ?
Le ſecond dict. Ma femme engroiſſera, (entendez icy la prime felicité de mariage) mais non de moy. Cor Bieu, ie le croy. Ce ſera d’vn beau petit enfantelet qu’elle ſera groſſe. Ie l’ayme deſia tout plein, & ia en ſuys tout aſſoty. Ce ſera mon petit bedault. Faſcherie du monde tant grande & vehemente n’entrera deſormais à mon eſprit, que ie ne paſſe, ſeulement le voyant & le oyant iargonner en ſon iargonnoys pueril. Et benoiſte ſoit la vieille. Ie luy veulx vraybis conſtituer en Salmigondois quelque bonne rente, non courante comme bacheliers inſenſez, mais aſſiſe comme beaulx docteurs regens. Aultrement vouldriez vous que ma femme dedans ſes flans me portaſt ? me conceuſt ? me enfantaſt ? & qu’on diſt, Panurge eſt vn ſecond Bacchus. Il eſt deux foys né. Il eſt René, comme feut Hippolytus, comme feut Proteus, vne foys de Thetis, & ſecondement de la mere du Philoſophe Apollonius. Comme feurent les deux Palices pres le fleuve Symethos en Sicile. Sa femme eſtoit groſſe de luy. En luy eſt renouuellée l’antique Palintocie des Megariens, & la Palingeneſie de Democritus. Erreur. Ne m’en parlez iamais.
Le tiers dict. Ma femme me ſugſera le bon bout. Ie m’y diſpoſe. Vous entendez aſſez que c’eſt le baſton à vn bout, qui me pend entre les iambes. Ie vous iure & promectz que touſiours le maintiendray ſuccullent & bien auitaillé. Elle ne me le ſugſera poinct en vain. Eternellement y ſera le petit picotin ou mieulx. Vous expoſez allegoricquement ce lieu, & le interpretez à larrecin & furt. Ie loue l’expoſition, l’allegorie me plaiſt, mais non à voſtre ſens. Peut eſtre que l’affection ſyncere que me portez, vous tire en partie aduerſe & refraictaire, comme diſent les clercs choſe merueilleuſement crainctiue eſtre amour, & iamais le bon amour eſtre ſans craincte. Mais (ſcelon mon iugement) en vous meſmes vous entendez que furt en ce paſſaige, comme en tant d’aultres des ſcipteurs Latins & antiques, ſignifie le doulx fruict de amourettes : lequel veult Venus eſtre ſecretement & furtiuement cuilly. Pourquoy, par voſtre foy ? Pour ce que la choſette faicte à l’emblée, entre deux huys, à trauers les degrez, darriere la tapiſſerie, en tapinois, ſus vn fagot deſroté, plus plaiſt à la déeſſe de Cypre, (& en ſuys là, ſans præiudice de meilleur aduis) que faicte en veue du Soleil, à la Cynique, ou entre les precieulx conopées, entre les courtines dorées, à longs interualles, à plein guogo, auec vn eſmouchail de ſoye cramoiſine, & vn panache de plumes Indicques chaſſant les mouſches d’autour, & la femelle s’eſcurante les dens auecques vn brin de paille, qu’elle ce pendent auroit deſraché du fond de la paillaſſe. Aultrement vouldriez vous dire qu’elle me deſrobbaſt en ſugſant comme on aualle les huytres en eſcalle, & comme les femmes de Cilicie (teſmoing Dioſcorides) cuillent la graine de Alkermes ? Erreur. Qui deſrobbe, ne ſugſe, mais gruppe : ne aualle, mais emballe, rauiſt & ioue de paſſe paſſe.
Le quart dict. Ma femme me l’eſcorchera, mais non tout. O le beau mot. Vous l’interpretez à batterie & meurtriſſure. C’eſt bien à propous truelle, Dieu te guard de mal maſſon. Ie vous ſupply leuez vn peu vos eſpritz de terriene penſée en contemplation haultaine des merueilles de Nature : & icy condemnez vous vous meſmes, pour erreurs qu’auez commis peruerſement expoſant les dictz propheticques de la Diue Sibylle. Poſé, mais non admis ne concedé le cas, que ma femme par l’inſtigation de l’ennemy d’enfer vouluſt & entreprint me faire vn mauluais tour, me diffamer, me faire coqu iusqu’au cul, me deſrober & oultrager : encores ne viendra elle à fin de ſon vouloir & entreprinſe.
La raiſon qui à ce me meut, eſt en ce poinct dernier fondée, & eſt extraicte du fond de Pantheologie monaſticque. Frere Artus Culletant me l’a aultres foys dict, & feut par vn Lundy matin, mangeans enſemble vn boiſſeau de guodiueaulx, & ſi pleuuoit, il m’en ſouuient, Dieu luy doint le bon iour.
Les femmes au commencement du monde, ou peu apres, enſemblement conſpirerent eſcorcher les homes tous vifz, par ce que ſus elles maiſtriſer vouloient en tous lieux. Et feut ceſtuy decret promis, confermé, & iuré entre elles par le ſainct ſang breguoy. Mais ô vaines entreprinſes des femmes, ô grande fragilité du ſexe feminin. Elles commencerent eſcorcher l’home, ou gluber, comme le nomme Catulle, par la partie qui plus leurs hayte, c’eſt ce membre nerueulx, cauerneulx, plus de ſix mille ans a, & toutesfoys iusques à præſent n’en ont eſcorché que la teſte. Dont par fin deſpit les Iuifz eulx meſmes en circunciſion ſe le couppent & retaillent, mieulx aymans eſtre dictz recutitz & retaillatz marranes, que eſcorchez par femmes, comme les aultres nations. Ma femme non degenerante de ceſte commune entreprinſe, me l’eſcorchera, s’il ne l’eſt. Ie y conſens de franc vouloir, mais non tout : ie vous en aſceure mon bon Roy.
Vous (diſt Epiſtemon) ne reſpondez à ce que le rameau de laurier nous voyans, elle conſyderant & exclamante en voix furieuſe & eſpouantable, bruſloit ſans bruyt ne griſlement aulcun. Vous ſçauez que c’eſt triſte augure & ſigne grandement redoutable, comme atteſtent Properce, Tibulle, Porphyre philoſophe argut, Euſtathius ſus l’iliade Homericque, & aultres. Vrayement (diſt Panurge) vous me alleguez de gentilz veaulx. Ils feurent folz comme poëtes, & reſueurs comme philoſophes : autant pleins de fine follie, comme eſtoit leur philoſophie.
Comment Pantagruel loue le conſeil des muetz.
Chapitre XIX.
antagrvel, ces motz acheuez, ſe teut aſſez longtemps, & ſembloit grandement penſif. Puys diſt à Panurge. L’eſprit maling vous ſeduyt : mais eſcoutez. I’ay leu qu’on temps paſſé les plus veritables & ſceurs oracles n’eſtoient ceulx que par eſcript on bailloit, ou par parolle on proferoit. Maintes foys y ont faict erreur ceulx voyre qui eſtoient eſtimez fins & ingenieux, tant à cauſe des amphibologies, equiuocques, & obſcuritez des motz, que de la briefueté des ſentences. Pourtant feut Apollo dieu de vaticination ſurnommé Λοξίας. Ceulx que l’on expoſoit par geſtes & par ſignes, eſtoient les plus veritables & certains eſtimez. Telle eſtoit l’opinion de Heraclitus. Et ainſi vaticinoit Iuppiter en Amon : ainſi prophetiſoit Apollo entre les Aſſyriens. Pour ceſte raiſon le paingnoient ilz auecques longue barbe, & veſtu comme perſonaige vieulx, & de ſens raſſis : non nud, ieune, & ſans barbe, comme faiſoient les Grecz. Vſons de ceſte maniere : & par ſignes ſans parler, conſeil prenez de quelque Mut. I’en ſuys d’aduis (reſpondit Panurge). Mais (diſt Pantagruel) il conuiendroit que le Mut feuſt ſourd de ſa naiſſance : & par conſequent Mut. Car il n’eſt Mut plus naïf, que celluy qui oncques ne ouyt.
Comment (reſpondit Panurge) l’entendez ? Si vray feuſt que l’home ne parlaſt, qui n’euſt ouy parler, ie vous menerois à logicalement inferer vne propoſition bien abhorrente & paradoxe. Mais laiſſons la. Vous doncques ne croyez ce qu’eſcript Herodote des deux enfans guardez dedans vne caſe par le vouloir de Pſammetic roy des Ægyptiens, & nourriz en perpetuelle ſilence ? les quelz apres certain temps prononcerent ceſte parolle Becus, laquelle en langue Phrygienne ſignifie pain ? Rien moins, reſpondit Pantagruel. C’eſt abus dire que nous ayons languaige naturel. Les languaiges ſont par inſtitutions arbitraires & conuenences des peuples : les voix (comme diſent les Dialecticiens) ne ſignifient naturellement, mais à plaiſir. Ie ne vous diz ce propous ſans cauſe. Car Barthole l. prima de verb. oblig. raconte que de ſon temps, feut en Eugube vn nommé meſſer Nello de Gabrielis, lequel par accident eſtoit ſourd deuenu : ce non obſtant entendoit tout homme Italian parlant tant ſecretement que ce feuſt, ſeulement à la veue de ſes geſtes, & mouuement des bauleures. I’ay d’aduentaige leu en autheur docte & eleguant, que Tyridates roy de Armenie, on temps de Neron, viſita Rome, & feut receu en ſolennité honorable, & pompes magnificques affin de l’entretenir en amitié ſempiternelle du Senat & peuple Romain : & n’y eut choſe memorable en la cité, qui ne luy feuſt monſtrée & expoſée. A ſon departement l’empereur luy feiſt dons grands, & exceſſifz : oultre, luy feiſt option, de choiſir ce que plus en Rome luy plairoit, auecques promeſſe iurée de non l’eſconduire quoy qu’il demandaſt. Il demanda ſeulement vn ioueur de farces, lequel il auoit veu on theatre, & ne entendent ce qu’il diſoit, entendoit ce qu’il exprimoit par ſignes & geſticulations : alleguant que ſoubs ſa domination eſtoient peuples de diuers languaiges, pour es quelz reſpondre & parler luy conuenoit vſer de pluſieurs truchemens : il ſeul à tous ſuffiroit. Car en matiere de ſignifier par geſtes eſtoit tant excellent, qu’il ſembloit parler des doigtz. Pourtant vous fault choiſir vn mut ſourd de nature, affin que ſes geſtes & ſignes vous ſoient naïfuement propheticques : non ſaincts, fardez, ne affectez. Reſte encores ſçauoir ſi tel aduis voulez ou d’home ou de femme prendre.
Ie (reſpondit Panurge) voluntiers d’vne femme le prendroys, ne feuſt que ie crains deux choſes. L’vne, que les femmes quelques choſes qu’elles voyent, elles ſe repræſentent en leurs eſpritz, elles penſent, elles imaginent, que ſoit l’entrée du ſacre Ithyphalle. Quelques geſtes, ſignes, & maintiens que l’on face en leur veue & præſence, elles les interpretent & referent à l’acte mouuent de belutaige. Pourtant y ſerions nous abuſez. Car la femme penſeroit tous nos ſignes, eſtre ſignes Veneriens. Vous ſouuieigne de ce que aduint en Rome deux cens lx. ans apres la fondation d’icelle. Vn ieune gentil home Romain rencontrant on mons Cœlion vne dame Latine nommée Verone mute & ſourde de nature, luy demanda auecques geſticulations Italicques en ignorance d’icelle ſurdité, quelz ſenateurs elle auoit rencontré par la montée ? Elle non entendent ce qu’il diſoit, imagina eſtre ce qu’elle pourpenſoit, & ce que vn ieune home naturellement demande d’vne femme. Adoncques par ſignes (qui en amour ſont incomparablement plus attractifz, efficaces, & valables que parolles) le tira à part en ſa maiſon, ſignes luy feiſt que le ieu luy plaiſoit. En fin ſans de bouche mot dire, feirent beau bruit de culletis.
L’aultre : qu’elles ne feroient à nos ſignes reſponce aulcune : elles ſoubdain tomberoient en arriere comme reallement conſententes à nos tacites demandes. Ou ſi ſignes aulcuns nous faiſoient reſponſifz à nos propoſitions, ilz ſeroient tant follaſtres & ridicules, que nous meſmes eſtimerions leurs penſemens eſtre Venereicques. Vous ſçauez comment à Croquignoles quand la nonnain ſeur Feſſue, feut par le ieune briffault dam Royddimet engroiſſée, & la groiſſe congnue, appellée par l’abbeſſe en chapitre & arguée de inceſte, elle s’excuſoit, alleguante que ce n’auoit eſté de ſon conſentement, ce auoit eſté par violence & par la force du frere Royddimet. L’abbeſſe replicante & diſante, meſchante, c’eſtoit on dortouoir, pourquoy ne crioys tu à la force ? Nous toutes euſſions couru à ton ayde ? Reſpondit qu’elle ne auſoit crier on dortouoir : pource qu’on dortouoir y a ſilence ſempiternelle. Mais (diſt l’abbeſſe) meſchante que tu es, pourquoy ne faiſois tu ſignes à tes voiſines de chambre ? Ie (reſpondit la Feſſue) leurs faiſois ſignes du cul tant que pouois, mais perſone ne me ſecourut. Mais (demanda l’abbeſſe) meſchante, pourquoy incontinent ne me le veins tu dire, & l’accuſer reguliairement ? Ainſi euſſe ie faict, ſi le cas me feuſt aduenu, pour demonſtrer mon innocence. Pource (reſpondit la feſſue) que craignante demourer en peché & eſtat de damnation, de paour que ne feuſſe de mort ſoubdaine præuenue, ie me confeſſay à luy auant qu’il departiſt de la chambre : & il me bailla en penitence non le dire ne deceler à perſone. Trop enorme euſt eſté le peché, reueler ſa confeſſion, & trop deteſtable dauant Dieu & les anges. Par aduenture euſt ce eſté cauſe que le feu du Ciel euſt ars toute l’abbaye : & toutes feuſſions tombées en abiſme auecques Dathan & Abiron.
Vous (diſt Pantagruel) ia ne m’en ferez rire. Ie ſçay aſſez que toute moinerie moins crainct les commandemens de Dieu tranſgreſſer, que leurs ſtatutz provinciaulx. Prenez doncques vn homme. Nazdecabre me ſemble idoine. Il eſt mut & ſourd de naiſſance.
Comment Nazdecabre par ſignes reſpond à Panurge.
Chapitre XX.
azdecabre feut mandé, & au lendemain arriua. Panurge à ſon arrivée luy donna vn veau gras, vn demy pourceau, deux buſſars de vin, vne charge de bled, & trente francs en menue monnoye : puis le mena dauant Pantagruel & en præſence des gentilz homes de chambre luy feiſt tel ſigne. Il baiſla aſſez longuement, & en baiſlant faiſoit hors la bouche auecques le poulce de la main dextre la figure de la lettre Grecque dicte Tau, par frequente reiterations. Puis leua les œilz au Ciel, & les tournoyoit en la teſte comme vne chevre qui auorte : touſſoit ce faiſant & profondement ſouſpiroit. Cela faict monſtroit le default de ſa braguette : puys ſoubs ſa chemiſe print ſon piſtolandier à plein poing, & le faiſoit melodieuſement clicquer entre ſes cuiſſes : ſe enclina flechiſſant le genoil guauſche, & reſta tenent les deux braz ſus la poictrine laſſez l’vn ſus l’aultre.
Nazdecabre curieuſement le reguardoit, puys leua la main guauſche en l’aër, & retint clous en poing tous les doigtz d’icelle, excepté le poulce & le doigt indice, des quelz il acoubla mollement les deux ongles enſemble. I’entends (diſt Pantagruel) ce qu’il prætend par ceſtuy ſigne. Il denote mariage : & d’abondant le nombre trentenaire ſcelon la profeſſion des Pythagoriens. Vous ſerez marié. Grand mercy (diſt Panurge ſe tournant vers Nazdecabre) mon petit architriclin, mon comite, mon algouſan, mon ſbire, mon barizel.
Puis leua en l’aër plus hault la dicte main guauſche, extendent tous les cinq doigtz d’icelle, & les eſloignant vns des aultres, tant que eſloigner pouoit. Icy (diſt Pantagruel) plus amplement nous inſinue par ſignification du nombre quinaire, que ſerez marié. Et non ſeulement effiancé, eſpouſé, & marié, mais en oultre que habiterez & ſerez bien auant de feſte. Car Pythagoras appelloit le nombre quinaire, nombre nuptial, nopces, & mariage conſommé : pour ceſte raiſon qu’il eſt compoſé de Trias, qui eſt nombre premier impar & ſuperflu : & de Dyas, qui eſt nombre premier par : comme de maſle & de femelle coublez enſemblement. De faict à Rome iadis au iour des nopces on allumoit cinq flambeaulx de cire, & n’eſtoit licite d’en allumer plus, feuſt es nopces des plus riches : ne moins, feuſt es nopces des plus indigens. D’aduentaige on temps paſſé les Payens imploroient cinq Dieux, ou vn Dieu en cinq benefices, ſus ceulx que l’on marioit : Iuppiter nuptial : Iuno præſidente de la feſte : Venus la belle : Pitho déeſſe de perſuaſion & beau parler : & Diane pour ſecours on travail d’enfantement.
O (s’eſcria Panurge) le gentil Nazdecabre. Ie luy veulx donner vne metairie pres Cinay, & vn moulin à vent en Mirebalais. Ce faict, le mut eſternua en inſigne vehemence & concuſſion de tout le corps ſe deſtournant à guauſche. Vertus beuf de boys (diſt Pantagruel) qu’eſt ce là ? Ce n’eſt à voſtre aduentaige. Il denote que voſtre mariage ſera infauſte & malheureux. Ceſtuy eſternuement (ſcelon la doctrine de Terpſion) eſt le dæmon Socraticque : lequel faict à dextre ſignifie qu’en aſceurance & hardiment on peut faire & aller ce & la part qu’on a deliberé, les entrée, progrés, & ſuccés ſeront bons & heureux : faict à guauſche, au contraire. Vous (diſt Panurge) tous iours prenez les matieres au pis, & tous iours obturbez, comme vn aultre Dauus. Ie n’en croy rien. Et ne congneuz oncques ſinon en deception ce vieulx trepelu Terpſion. Toutesfoys (diſt Pantagruel) Ciceron en dict ie ne ſçay quoy, on ſecond liure de diuination.
Puys ſe tourne vers Nazdecabre, & luy faict tel ſigne. Il renuerſa les paulpieres des œilz contre mont, tortoit les mandibules de dextre en ſeneſtre, tira la langue à demy hors la bouche. Ce faict, poſa la main guauſche ouuerte, exceptez le maiſtre doigt, lequel retint perpendiculairement ſus la paulme, & ainſi l’aſſiſt au lieu de ſa braguette : la dextre retint clauſe en poing, exceptez le poulce, lequel droict il retourna arriere ſoubs l’eſcelle dextre, & l’aſſiſt au deſſus des feſſes on lieu que les Arabes appellent Al Katim. Soubdain apres changea, & la main dextre tint en forme de la ſeneſtre, & la poſa ſus le lieu de la braguette, la guauſche tint en forme de la dextre, & la poſa ſus l’Al Katim. Ceſtuy changement de main reïtera par neuf foys. A la neufieſme remiſt les paupieres des œilz en leur poſition naturelle : auſſi feiſt les mandibules, & la langue : puys iecta ſon reguard biſcle ſus Nazdecabre, branlant les bauleures, comme font les Cinges de ſeiour, & comme font les Connins mangeans auoine en gerbe.
Adoncques Nazdecabre eleua en l’aër la main dextre toute ouuerte, puys miſt le poulce d’icelle iusques à la premiere articulation entre la tierce ioincture du maiſtre doigt & du doigt medical, les reſſerrant aſſez fort au tour du poulce : le reſte des ioinctures d’iceulx retirant on poing, & droictz extendent les doigtz Indice & Petit. La main ainſi compoſée poſa ſus le nombril de Panurge mouuent continuellement le poulce ſuſdict, & appuyant icelle main ſus les doigtz Petit & Indice, comme ſus deux iambes. Ainſi montoit d’icelle main ſucceſſiuement à trauers le ventre, le ſtomach, la poictrine, & le coul de Panurge : puys au menton, & dedans la bouche luy miſt le ſuſdict poulce branſlant : puys luy en frota le nez, & montant oultre aux œilz faignoit les luy couloir creuer auecques le poulce. A tant Panurge ſe faſcha, & taſchoit ſe defaire & retirer du Mut. Mais Nazdecabre continuoit luy touchant auecques celuy poulce branſlant, maintenant les œilz, maintenant le front, & les limittes de ſon bonnet. En fin Panurge s’eſcria, diſant. Par Dieu, maiſtre fol, vous ſerez battu ſi ne me laiſſez, ſi plus me faſchez, vous aurez de ma main vn Masque ſus voſtre paillard viſaige. Il eſt (diſt lors frere Ian) ſourd. Il n’entend ce que tu luy diz, couillon. Faictz luy en ſigne vne greſle de coups de poing ſus le mourre. Que Diable (diſt Panurge) veult prætendre ce maiſtre Alliboron ? Il m’a presque poché les œilz au beurre noir. Par Dieu, da iurandi, ie vous feſtoiray d’vn banquet de Nazardes, entrelardé de doubles Chinquenaudes. Puys le laiſſa luy faiſant la petarrade. Le Mut voyant Panurge demarcher, guaingna le dauant, l’arreſta par force, & luy feiſt tel ſigne. Il baiſſa le braz dextre vers le genoil tant que pouoit l’extendre, clouant tous les doigtz en poing, & paſſant le poulce entre les doigtz Maiſtre & Indice. Puys auecques la main guauſche frottoit le deſſus du coubte du ſuſdict braz dextre, & peu à peu ce frottement leuoit en l’aër la main d’icelluy iusques au coubte & au deſſus, ſoubdain la rabaiſſoit comme dauant : puys à interualles la releuoit, la rabaiſſoit, & la monſtroit à Panurge.
Panurge de ce faſché leua le poing pour frapper le Mut : mais il reuera la præſence de Pantagruel & ſe retint. Alors diſt Pantagruel. Si les ſignes vous faſchent, ô quant vous faſcheront les choſes ſignifiées. Tout vray à tout vray conſone. Le Mut prætend & denote, que ſerez marié, coqu, battu, & deſrobbé. Le mariage (diſt Panurge) ie concede, ie nie le demourant. Et vous prie me faire ce bien de croyre, que iamais home n’eut en femme & en chevaulx heurt tel que m’eſt predeſtiné.
Comment Panurge prent conſeil d’vng vieil Poëte François nommé Raminagrobis.
Chapitre XXI.
e ne penſoys (diſt Pantagruel) iamais rencontrer homme tant obſtiné à ſes apprehenſions comme ie vous voy. Pour toutesfoys voſtre doubte eſclarcir, ſuys d’aduis que mouuons toute pierre. Entendez ma conception. Les Cycnes, qui ſont oyſeaulx ſacrez à Apollo, ne chantent iamais, ſi non quand ilz approchent de leur mort : meſmement en Meander fleuue de Phrygie (ie le diz pource que Ælianus, & Alexander Myndius eſcriuent en auoir ailleurs veu pluſieurs mourir, mais nul chanter en mourant) de mode que chant de Cycne eſt præſaige certain de ſa mort prochaine, & ne meurt que præalablement n’ayt chanté. Semblablement les poëtes qui ſont en protection de Apollo, approchans de leur mort ordinairement deuiennent prophetes, & chantent par Apolline inſpiration vaticinans des choſes futures.
I’ay d’aduentaige ſouuent ouy dire que tout home vieulx, decrepit, & pres de ſa fin, facilement diuine des cas aduenir. Et me ſouuient que Ariſtophanes en quelque comedie appelle les gens vieulx Sibylles, Ὁ δὲ γέρων σίϐυλλιᾷ. Car comme nous eſtans ſur le moule, & de loing voyans les mariniers & voyagiers dedans leurs naufz en haulte mer, ſeulement en ſilence les conſiderons, & bien prions pour leur proſpere abourdement : mais lors qu’ilz approchent du haure, & par parolles & par geſtes les ſalüons, & congratulons de ce que à port de ſaulueté ſont auecques nous arriuez : auſſi les Anges, les Heroes, les bons Dæmons (ſcelon la doctrine des Platonicques) voyans les humains prochains de mort, comme de port treſceur & ſalutaire : port de repous, & de tranquilité, hors les troubles & ſollicitudes terrienes, les ſalüent, les conſolent, parlent auecques eulx, & ia commencent leurs communicquer art de diuination. Ie ne vous allegueray exemples antiques, de Iſaac, de Iacob, de Patroclus enuers Hector, de Hector enuers Achilles, de Polyneſtor enuers Agamemnon & Hecuba : du Rhodien celebré par Poſidonius, de Calanus Indian enuers Alexandre le grand, de Orodes enuers Mezentius, & aultres : ſeulement vous veulx ramenteuoir le docte & preux cheuallier Guillaume du Bellay, ſeigneur iadis de Langey, lequel on mont de Tarare mourut le 10. de Ianuier l’an de ſon aage le climatere & de noſtre ſupputation l’an 1543. en compte Romanicque. Les troys & quatre heures auant ſon decés il employa en parolles viguoureuſes, en ſens tranquil & ſerain nous prædiſant ce que depuys part avons veu, part attendons aduenir. Combien que pour lors nous ſemblaſſent ces propheties aulcunement abhorrentes & eſtranges, par ne nous apparoiſtre cauſe ne ſigne aulcun præſent pronoſtic de ce qu’il prædiſoit. Nous auons icy pres la Villaumere, vn home & vieulx & poëte, c’eſt Raminagrobis, lequel en ſeconde nopces eſpouſa la grande Guorre, dont naſquit la belle Bazoche. I’ay entendu qu’il eſt en l’article & dernier moment de ſon decés : tranſportez vous vers luy, & oyez ſon chant. Pourra eſtre que de luy aurez ce que prætendez, & par luy Apollo voſtre doubte diſſouldra. Ie le veulx (reſpondit Panurge). Allons y, Epiſtemon, de ce pas : de paour que mort ne le præuieigne. Veulx tu venir, frere Ian ? Ie le veulx (reſpondit frere Ian) bien voluntiers, pour l’amour de toy, couillette. Car ie t’ayme du bon du foye.
Sus l’heure feut par eulx chemin prins, & arriuans au logis poëticque trouuerent le bon vieillart en agonie, auecques maintient ioyeulx, face ouuerte, & reguard lumineux. Panurge le ſalüant luy miſt on doigt Medical de la main guauſche en pur don vn anneau d’or, en la palle duquel eſtoit vn ſapphyr oriental beau & ample : puys à l’imitation de Socrates luy offrit vn beau coq blanc, lequel incontinent poſé ſus ſon lict la teſte eleuée en grande alaigreſſe ſecoua ſon pennaige, puys chanta en bien hault ton. Cela faict, Panurge requiſt courtoiſement dire & expoſer ſon iugement ſus le doubte du mariage prætendu. Le bon vieillard commenda luy eſtre apporté ancre, plume, & papier. Le tout feut promptement liuré. Adoncques eſcriuit ce que s’enſuyt.
Prenez la, ne la prenez pas.
Si vous la prenez, c’eſt bien faict.
Si ne la prenez en effect,
Ce ſera œuuré par compas.
Guallopez, mais allez le pas.
Recullez, entrez y de faict.
Prenez-la, ne.
.
Ieuſnez, prenez double repas.
Defaictez ce qu’eſtoit refaict.
Refaictez ce qu’eſtoit defaict.
Soubhaytez luy vie & treſpas.
Prenez la, ne.
Puys leurs bailla en main, & leurs diſt. Allez enfans en la guarde du grand Dieu des cieulx, & plus de ceſtuy affaire ne de aultre que ſoit, ne me inquietez. I’ay ce iourd’huy, qui eſt le dernier & de May & de moy, hors ma maiſon à grande fatigue & difficulté chaſſé vn tas de villaines, immondes, & peſtilentes beſtes, noires, guarres, fauues, blanches, cendrées, griuolées : les quelles laiſſer ne me vouloient à mon aiſe mourir : & par fraudulentes poinctures, gruppemens harpyiacques, importunitez freſlonnicques, toutes forgées en l’officine de ne ſçay quelle inſatiabilité, me euocquoient du doulx penſement on quel ie acquieſçois contemplant, & voyans & ia touchant & guouſtant le bien, & felicité, que le bon Dieu a præparé à ſes fideles & eſleuz en l’aultre vie & eſtat de immortalité. Declinez de leur voye, ne ſoyez à elles ſemblables : plus ne me moleſtez, & me laiſſez en ſilence, ie vous ſupply.
Comment Panurge patrocine à l’ordre des fratres Mendians.
Chapitre XXII.
ssant de la Chambre de Raminagrobis, Panurge comme tout effrayé diſt. Ie croy, par la vertus Dieu, qu’il eſt Hæreticque, ou ie me donne au Diable. Il meſdict des bons peres mendians Cordeliers, & Iacobins, qui ſont les deux hemiſphæres de la Chriſtianté, & par la gyrognomonique circumbiliuagination des quelz comme par deux filopendoles cœliuages, tout l’Antonomatic matagraboliſme de l’ecliſe Romaine, ſoy ſentente emburelucoquée d’aulcun baraguouïnage d’erreur ou de hæreſie, homocentricalement ſe tremouſſe. Mais que tous les Diables luy ont faict les paouures Diables de Capuſſins, & Minimes ? Ne ſont ilz aſſés meſhaignez les paouures diables ? Ne ſont ilz aſſés enfumez & perfumez de miſere & calamité les paouures haires extraictz de Ichthyophagie ? Eſt il, frere Ian, par ta foy, en eſtat de ſaluation ? Il s’en va, par Dieu, damné comme vne ſerpe à trente mille hottées de Diables. Meſdire de ces bons & vaillans piliers d’ecliſe ? Appellez vous cela fureur poëticque ? Ie ne m’en peuz contenter : il peche villainement, il blaſpheme contre la religion. I’en ſuys fort ſcandaliſé. Ie (diſt frere Ian) ne m’en ſoucie d’vn bouton. Ilz meſdiſent de tout le monde : ſi tout le monde meſdit d’eulx, ie n’y pretends aulcun intereſt. Voyons ce qu’il a eſcript.
Panurge leut attentement l’eſcripture du bon vieillart : puys leurs diſt. Il reſue le paouure Beuueur. Ie l’excuſe toutesfoys. Ie croy qu’il eſt pres de ſa fin. Allons faire ſon epitaphe. Par la reſponſe qu’il nous donne, ie ſuys auſſi ſaige que oncques puys ne fourneaſmes nous. Eſcoute ça, Epiſtemon, mon bedon. Ne l’eſtimez tu pas bien reſolu en ſes reſponſes ? Il eſt, par Dieu, ſophiſte argut, ergoté, & naïf. Ie guaige qu’il eſt Marrabais. Ventre beuf, comment il ſe donne guarde de meſprendre en ſes parolles. Il ne reſpond que par diſionctiues. Il ne peult dire vray. Car à la verité d’icelles ſuffiſt l’vne partie eſtre vraye. O quel Patelineux. Sainct Iago de Breſſuire, en eſt il encores de l’eraige ? Ainſi (reſpondit Epiſtemon) proteſtoit Tireſias le grand Vaticinateur au commencement de toutes ſes diuinations, diſant apertement à ceulx qui de luy prenoient aduis. Ce que ie diray, aduiendra, ou ne aduiendra poinct. Et eſt le ſtyle des prudens prognoſticqueurs. Toutesfoys (diſt Panurge) Iuno luy creua les deux œilz. Voyre (reſpondit Epiſtemon) par deſpit de ce que il auoit mieulx ſententié que elle, ſus le doubte propouſé par Iuppiter. Mais (diſt Panurge) quel Diable poſſede ce maiſtre Raminagrobis, qui ainſi ſans propous, ſans raiſon, ſans occaſion, meſdict des paouures beatz peres Iacobins, Mineurs, & Minimes ? Ie en ſuys grandement ſcandaliſé, ie vous aſſie, & ne me en peuz taire. Il a grefuement peché. Son ame s’en va à trente mille panerées de Diables. Ie ne vous entends poinct (reſpondit Epiſtemon). Et me ſcandaliſez vous meſmes grandement, interpretant peruerſement des fratres Mendians, ce que le bon Poëte diſoit des beſtes noires, fauues, & aultres. Il ne l’entend (ſcelon mon iugement) en telle ſophiſticque & phantaſticque allegorie. Il parle abſolument & proprement des puſſes, punaiſes, cirons, mouſches, culices, & aultres telles beſtes : les quelles ſont vnes noires, aultres fauues, aultres cendrées, aultres tannées & baſanées : toutes importunes, tyrannicques, & moleſtes, non es malades ſeulement, mais auſſi à gens ſains & viguoureux. Par aduenture a il des Aſcarides, Lumbriques, & Vermes dedans le corps. Par aduenture patiſt il (comme eſt en Ægypte, & lieux confins de la mer Erithrée, choſe vulgaire & vſitée) es bras & iambes quelque poincture de Draconneaulx griuolez, que les Arabes appellent Meden. Vous faictez mal aultrement expouſant ſes parolles. Et faictez tord au bon Poëte par detraction, & es dictz Fratres par imputation de tel meſhain. Il fault touſiours de ſon preſme interpreter toutes choſes à bien.
Aprenez moy (diſt Panurge) à congnoiſtre mouſches en laict. Il eſt, par la vertus Dieu, hæreticque. Ie diz hæreticque formé, hæreticque clauelé, hæreticque bruſlable, comme vne belle petite horologe. Son ame s’en va à trente mille charretées de Diables. Sçauez vous où ? Cor Bieu, mon amy, droict deſſoubs la ſcelle perſée de Proſerpine, dedans le propre baſſin infernal, on quel elle rend l’operation fecale de ſes clyſteres, à couſté guauſche de la grande chauldiere, à trois toiſes pres les gryphes de Lucifer, tirant vers la chambre noire de Demiourgon. Ho le villain.
Comment Panurge faict diſcours pour retourner à Raminagrobis.
Chapitre XXIII.
etovrnons (diſt Panurge continuant) l’admoneſter de ſon ſalut. Allons on nom, allons en la vertus de Dieu. Ce ſera œuure charitable à nous faicte : au moins s’il perd le corps & la vie, qu’il ne damne ſon ame. Nous le induirons à contrition de ſon peché : à requerir pardon es dictz tant beatz peres abſens comme præſens. Et en prendrons acte, affin qu’apres ſon treſpas ilz ne le declairent hæreticque & damné : comme les Farfadetz feirent de la præuoſte d’Orleans : & leurs ſatisfaire de l’oultrage, ordonnant par tous les conuens de ceſte prouince aux bons peres religieux force bribes, force meſſes, force obitz & anniuerſaires. Et que au iour de ſon treſpas ſempiternellement ilz ayent tous quintuple pitance : & que le grand bourrabaquin plein du meilleur trote de ranco par leurs tables, tant des Burgotz, Layz, & Briffaulx, que des preſbtres & des clercs : tant des Nouices, que des Profés. Ainſi pourra il de Dieu pardon auoir.