Le Tiers Livre
Comment Pantagruel tranſporta vne colonie de Vtopiens en Dipſodie.
Chapitre I.
antagrvel auoir entierement conqueſté le pays de Dipſodie, en icelluy tranſporta vne colonie de Vtopiens en nombre de 9876543210. homes, ſans les femmes & petitz enfans : artizans de tous meſtiers, & profeſſeurs de toutes ſciences liberales : pour ledict pays refraichir, peupler, & orner, mal autrement habité, & deſert en grande partie. Et les tranſporta non tant pour l’exceſſiue multitude d’homes & femmes, qui eſtoient en Vtopie multipliez comme locuſtes. Vous entendez aſſez, ia beſoing n’eſt d’aduentaige vous l’expoſer, que les Vtopiens auoient les genitoires tant ſeconds, & les Vtopienes portoient matrices tant amples, gloutes, tenaces, & cellulées par bonne architecture, que au bout de chaſcun neufuieme moys, ſept enfans pour le moins, que maſles que femelles, naiſſoient par chaſcun mariage, à l’imitation du peuple Iudaic en Ægypte : ſi de Lyra ne delyre. Non tant auſſi pour la fertilité du ſol, ſalubrité du ciel, & commodité du pays de Dipſodie, que pour icelluy contenir en office & obeiſſance par nouueau tranſport de ſes antiques & feaulx ſubiectz. Lesquelz de toute memoire autre ſeigneur n’auoient congneu, recongneu, aduoué, ne ſeruy, que luy. Et les quelz des lors que naſquirent & entrerent on monde, auec le laict de leurs meres nourrices auoient pareillement ſugcé la doulceur & debonnaireté de ſon regne, & en icelle eſtoient touſdiz confictz, & nourriz. Qui eſtoit eſpoir certain, que plus toſt defauldroient de vie corporelle, que de ceſte première & vnicque ſubiection naturellement deue à leur prince, quelque lieu que feuſſent eſpars & tranſportez. Et non ſeulement telz ſeroient eulx & les enfans ſucceſſiuement naiſſans de leur ſang, mais auſſi en ceſte feaulté & obeiſſance entretiendroient les nations de nouueau adioinctes à ſon empire. Ce que veritablement aduint, & ne feut aulcunement fruſtré en ſa deliberation. Car ſi les Vtopiens auant ceſtuy tranſport, auoient eſté feaulx & bien recongnoiſſans, les Dipſodes auoir peu de iours auecques eulx conuerſé, l’eſtoient encores d’aduentaige, par ne ſçay quelle ferueur naturelle en tous humains au commencement de toutes œuures qui leur viennent à gré. Seulement ſe plaignoient obteſtans tous les cieulx & intelligences motrices, de ce que plus touſt n’eſtoit à leur notice venue la renommée du bon Pantagruel.
Noterez doncques icy Beuueurs, que la maniere d’entretenir & retenir pays nouuellement conqueſtez, n’eſt (comme a eſté l’opinion erronée de certains eſpritz tyrannicques à leur dam & deſhonneur) les peuples pillant, forçant, angariant, ruinant, mal vexant, & regiſſant auecques verges de fer : brief les peuples mangeant & deuorant, en la façon que Homere appelle le roy inique Demouore, c’eſt à dire mangeur de peuple. Ie ne vous allegueray à ce propous les hiſtoires antiques, ſeulement vous reuocqueray en recordation de ce qu’en ont veu vos pères, & vous meſmes, ſi trop ieunes n’eſtez. Comme enfant nouuellement né, les fault alaicter, berſer, eſiouir. Comme arbre nouuellement plantée, les fault appuyer, aſceurer, defendre de toutes vimeres, iniures, & calamitez. Comme perſonne ſaulué de longue & forte maladie, & venent à conualeſcence, les fault choyer, eſpargner, reſtaurer. De ſorte qu’ilz conçoipuent en ſoy ceſte opinion, n’eſtre on monde Roy ne Prince, que moins voulſiſſent ennemy, plus optaſſent amy. Ainſi Oſiris le grand roy des Ægyptiens toute la terre conqueſta : non tant à force d’armes, que par ſoulaigement des angaries, enſeignemens de bien & ſalubrement viure, loix commodes, gratieuſeté & biensfaicts. Pourtant du monde feut il ſurnommé le grand roy Euergetes (c’eſt à dire le bienfaicteur) par le commandement de Iuppiter faict à vne Pamyle. De faict Heſiode en ſa Hierarchie colloque les bons Dæmons (appellez les ſi voulez Anges ou Genies) comme moyens & mediateurs des Dieux & homes : ſuperieurs des homes, inferieurs des Dieux. Et pource que par leurs mains nous aduiennent les richeſſes & biens du Ciel, & ſont continuellement enuers nous bienfaiſans, touſiours du mal nous præſeruent : les dict eſtre en office de Roys : comme bien touſiours faire, iamais mal, eſtant acte vnicquement Royal. Ainſi feut empereur de l’vniuers Alexandre Macedon. Ainſi feut par Hercules tout le continent poſſedé, les humains ſoullageant des monſtres, oppreſſions, exactions, & tyrannies : en bon traictement les gouuernant : en æquité & iuſtice les maintenant : en benigne police & loix conuenentes à l’aſſieté des contrées les inſtituent : ſuppliant à ce que defailloit : ce que abondoit aualluant : & pardonnant tout le paſſé, auecques oubliance ſempiternelle de toutes offenſes præcedentes, comme eſtoit la Amneſtie des Atheniens, lors que feurent par la proueſſe & induſtrie de Thraſybulus les tyrans exterminez : depuys en Rome expoſée par Ciceron, & renouuellée ſoubs l’empereur Aurelian.
Ce ſont les philtres, Iynges, & attraictz d’amour, moienans lequelz pacificquement on retient, ce que peniblement on avoit conqueſté. Et plus en heur ne peut le conquerant regner, ſoit roy, ſoit prince ou philoſophe, que faiſant Iuſtice à Vertus ſucceder. Sa Vertu eſt apparue en la victoire & conqueſte : ſa iuſtice apparoiſtra en ce que par la volunté & bonne affection du peuple donnera loix : publiera edictz, eſtablira religions, fera droict à vn chaſcun : comme de Octauian Auguſte dict le noble poëte Maro.
Il estoit victeur, par le vouloir
Des gens vaincuz, faiſoit les loix valoir.
C’eſt pourquoy Homere en ſon Iliade, les bons princes & grands Roys appelle ϰοσμήτορας λαῶν, c’eſt à dire : ornateurs de peuples. Telle eſtoit la conſideration de Numa Pompilus, Roy ſecond des Romains iuſte, politic, & philoſophe, quand il ordonna au Dieu Terme, le iour de ſa feſte, qu’on nommoit Terminales, rien n’eſtre ſacrifié, qui euſt prins mort : nous enſeignant, que les termes, frontieres, & annexes des royaulmes conuient en paix, amitié, debonnaireté guarder & regir, ſans ſes mains ſouiller de ſang & pillerie. Qui aultrement faict, non ſeulement perdera l’acquis, mais auſſi patira ce ſcandale & opprobre, qu’on le eſtimera mal & à tort auoir acquis : par ceſte conſequence, que l’acqueſt luy eſt entre mains expiré. Car les choſes mal acquiſes, mal deperiſſent. Et ores qu’il euſt toute ſa vie pacificque iouiſſance, ſi toutesfoys l’acqueſt deperit en ſes hoirs, pareil ſera le ſcandale ſus le defunct, & ſa memoire en malediction, comme le conquerant inique. Car vous dictez en prouerbe commun : Des choſes mal acquiſes le tiers hoir ne iouira.
Notez auſſi, Goutteux fieffez, en ceſtuy article, comment par ce moyen Pantagruel feit d’vn ange deux, qui eſt accident oppoſite au conſeil de Charles Maigne, lequel feiſt d’vn diable deux, quand il tranſporta les Saxons en Flandre, & les Flamens en Saxe. Car non pouant en ſubiection contenir les Saxons par luy adioincts à l’empire : que à tous momens n’entraſſent en rebellion, ſi par cas eſtoit diſtraict en Heſpaigne, ou autres terres loingtaines : les tranſporta en pays ſien, & obeiſſant naturellement, ſçauoir eſt Flandres : & les Hannuiers & Flamens ſes naturels ſubiectz tranſporta en Saxe, non doubtant de leur feaulté, encores qu’ilz tranſmigraſſent en regions eſtranges. Mais aduint que les Saxons continuerent en leur rebellion & obſtination premiere : & les Flamens habitans en Saxe, embeurent les meurs & contradictions des Saxons.
Comment Panurge feut faict chaſtellain de Salmiguondin en Dipſodie, & mangeoit ſon bled en herbe.
Chapitre II.
onnant Pantagruel ordre au gouuernement de toute Dipſodie, aſſigna la chaſtellenie de Salmiguondin à Panurge, valent par chaſcun an. 6789106789. Royaulx en deniers certains, non comprins l’incertain reuenu des Hanetons, & Cacquerolles, montant bon an mal an de. 2435768. à. 2435769. moutons à la grande laine. Quelques foys reuenoit à. 1234554321. Seraphz : quand eſtoit bonne année de Cacquerolles, & Hanetons de requeſte. Mais ce n’eſtoit tous les ans. Et ſe gouuerna ſi bien & prudentement monſieur le nouueau chaſtellain, qu’en moins de quatorze iours il dilapida le reuenu certain & incertain de ſa Chaſtellenie pour troys ans. Non proprement dilapida, comme vous pourriez dire en fondations de monaſteres, erections de temples, baſtimens de collieges & hoſpitaulx, ou iectant ſon lard aux chiens. Mais deſpendit en mille petitz banquetz & feſtins ioyeulx, ouuers à tous venens, meſmement bons compaignons, ieunes fillettes, & mignonnes gualoiſes. Abaſtant boys, bruſlant les groſſes ſouches pour la vente des cendres, prenent argent d’auance, achaptant cher, vendent à bon marché, & mangeant ſon bled en herbe. Pantagruel aduerty de l’affaire, n’en feut en ſoy aulcunement indigné, faſché, ne marry. Ie vous ay ia dict, et encores rediz, que c’eſtoit le meilleur petit & grand bon homet, que oncques ceignït eſpée. Toutes choſes prenoit en bonne partie, tout acte interpretoit à bien. Iamais ne ſe tourmentoit, iamais ne ſe ſcandalizoit. Auſſi euſt il eſté bien foriſſu du Deificque manoir de raiſon, ſi aultrement ſe feuſt contriſté ou alteré. Car tous les biens que le Ciel couure : & que la Terre contient en toutes ſes dimenſions : hauteur, profondité, longitude, & latitude, ne ſont dignes d’eſmouuoir nos affections, & troubler nos ſens & eſpritz.
Seulement tira Panurge à part, & doulcettement luy remonſtra, que ſi ainſi vouloit viure, & n’eſtre aulcunement meſnagier, impoſſible ſeroit, ou pour le moins bien difficile, le faire iamais riche. Riche ? reſpondit Panurge. Auiez vous là fermé voſtre penſée ? Auiez vous en ſoing pris me faire riche en ce monde ? Penſez viure ioyeux de par li bon Dieu, & li bons homs. Autre ſoing, autre ſoucy, ne ſoy receup on ſacroſainct domicile de voſtre celeſte cerueau. La ſerenité d’icelluy iamais ne ſoit troublée par nues quelconques de penſement paſſementé de meſhaing & faſcherie. Vous viuant ioyeulx, guaillard, dehayt, ie ne ſeray riche que trop. Tout le monde crie meſnaige, meſnaige. Mais tel parle de meſnaige, qui ne ſçayt mie que c’eſt. C’eſt de moy que fault conſeil prendre. Et de moy pour ceſte heure prendrez aduertiſſement, que ce qu’on me impute à vice, a eſté imitation des Vniuerſités & Parlement de Paris : lieux esquelz conſiſte la vraye ſource & viue Idée de Pantheologie, de toute iuſtice auſſi. Hæreticque qui en doubte, & fermement ne le croyt. Ilz toutesfoys en vn iour mangent leur euesque, ou le reuenu de l’eueſché (c’eſt tout vn) pour vne année entiere, voyre pour deux aulcunes foys : C’eſt au iour qu’il y faict ſon entrée. Et n’y a lieu d’excuſe, s’il ne vouloit eſtre lapidé ſus l’inſtant. A eſté auſſi acte des quatre vertus principales. De Prudence, en prenent argent d’auance. Car on ne ſçayt qui mord, ne qui rue. Qui ſçayt ſi le monde durera troys ans ? Et ores qu’il duraſt d’aduentaige, eſt il home tant fol qui ſe auſaſt promettre viure troys ans ?
Oncq’homme n’eut les Dieux tant bien à main,
Qu’asseuré feust de viure au lendemain.
De iuſtice : Commutatiue, en achaptant cher (ie diz à credit) vendent à bon marché (ie diz argent comptant). Que dict Caton en ſa meſnagerie ſus ce propos ? Il fault (dict il) que le perefamiles ſoit vendeur perpetuel. Par ce moyen eſt impoſſible qu’en fin riche ne deuieigne, ſi touſiours dure l’apothecque. Diſtributiue : donnant à repaiſtre aux bons (notez bons) & gentilz compaignons : lesquelz Fortune auoit iecté comme Vlyxes, ſus le roc de bon appetit, ſans prouiſion de mangeaille : & aux bonnes (notez bonnes) & ieunes gualoiſes (notez ieunes : Car ſcelon la ſentence de Hippocrates, ieuneſſe eſt impatience de faim : meſmement ſi elle eſt viuace, alaigre, brusque, mouente, voltigeante). Lesquelles gualoiſes voluntiers & de bon hayt font plaiſir à gens de bien : & ſont Platonicques & Ciceronianes iusques là, qu’elles ſe reputent eſtre on monde nées non pour ſoy ſeulement : ains de leurs propres perſonnes font part à leur patrie, part à leurs amis.
De force, en abaſtant les gros arbres, comme vn ſecond Milo : ruinant les obſcures foreſtz, teſnieres de Loups, de Sangliers, de Renards : receptacles de briguans & meurtriers : taulpinieres de aſſaſſinateurs, officines de faulx monnoieurs, retraicte d’hæreticques : & les complaniſſant en claires guarigues & belles bruieres : iouant des haulx boys, & præparant les ſieges pour la nuict du iugement.
De Temperance : mangeant mon bled en herbe, comme vn Hermite, viuant de ſallades & racines : me emancipant des appetitz ſenſuelz : & ainſi eſpargnant pour les eſtropiatz & ſouffreteux. Car ce faiſant, i’eſpargne les ſercleurs qui guaignent argent : les meſtiuiers, qui beuuent voluntiers, & ſans eau : les gleneurs, es quelz fault de la fouace : les baſteurs, qui ne laiſſent ail, oignon, ne eſchalote es iardins par l’auctorité de Theſtilis Virgiliane : les meuſniers, qui ſont ordinairement larrons : & les boulangiers, qui ne valent gueres mieulx. Eſt ce petite eſpargne : Oultre la calamité des Mulotz, le deſchet des greniers, & la mangeaille des Charrantons & Mourrins. De bled en herbe vous faictez belle ſaulſe verde, de legiere concoction : de facile digeſtion. Laquelle vous eſbanoiſt le cerueau, eſbaudiſt les eſpritz animaulx, reſiouiſt la veue, ouure l’appetit, delecte le gouſt, aſſere le cœur, chatouille la langue, faict le tainct clair, ſortifie les muſcles, tempere le ſang, alliege le diaphragme, refraiſchit le foye, deſoppile la ratelle, ſoulaige les roignons, aſſoupiſt les reins, deſgourdiſt les ſpondyles, vuide les uretères, dilate les vaſes ſpermaticques, abbreuie les cremaſteres, expurge la veſſie, enfle les genitoires, corrige le prepuce, incruſte le balane, rectifie le membre : vous faict bon ventre, bien rotter, veſſir, peder, fianter, uriner, eſternuer, ſangloutir, touſſir, cracher, vomiter, baiſler, mouſcher, haleiner, inſpirer, reſpirer, ronfler, ſuer, dreſſer le virolet, & mille autres rares aduentaiges. I’entends bien (diſt Pantagruel) vous inferez que gens de peu d’eſprit ne ſçauroient beaucoup en brief temps deſpendre. Vous n’eſtez le premier, qui ayt conceu ceſte hæreſie. Neron le maintenoit, & ſus tous humains admiroit C. Caligula ſon oncle, lequel en peu de iours auoir par inuention mirificque deſpendu tout l’auoir & patrimoine que Tiberius luy auoit laiſſé. Mais en lieu de guarder & obſeruer les loix cœnaires & ſumptuaires des Romains, la Orchie, la Fannie, la Didie, la Licinie, la Cornelie, la Lepidiane, la Antie, & des Corinthiens : par les quelles eſtoit rigoureuſement à vn chaſcun defendu, plus par an deſpendre, que portoit ſon annuel reuenu : vous auez faict Proteruie : qui eſtoit entre les Romains ſacrifice tel que de l’aigneau Paſchal entre les Iuifz. Il y conuenoit tout mangeable manger : le reſte iecter on feu : rien ne reſeruer au lendemain. Ie le peuz de vous iuſtement dire, comme le diſt Caton de Albidius, lequel auoit en exceſſiue deſpenſe mangé tout ce qu’il poſſedoit, reſtant ſeulement vne maiſon, y miſt le feu dedans, pour dire, conſummatum eſt, ainſi que depuys diſt ſainct Thomas Dacquin, quand il eut la Lamproye toute mangée. Cela non force.
Comment Panurge loue les debteurs & emprunteurs.
Chapitre III.
ais (demanda Pantagruel) quand ſerez vous hors de debtes ? Es Calendes Grecques, reſpondit Panurge ; lors que tout le monde ſera content, & que ſerez heritier de vous meſmes. Dieu me guarde d’en eſtre hors. Plus lors ne trouuerois qui vn denier me pretaſt. Qui au ſoir ne laiſſe leuain, ia ne fera au matin leuer paſté. Doibuez tous iours à quelq’vn ? par icelluy ſera continuellement Dieu vous donner bonne, longue, & heureuſe vie : craignant ſa debte perdre, touſiours bien de vous dira en toutes compaignies : touſiours nouueaulx crediteurs vous acqueſtera : affin que par eulx vous faciez verſure, & de terre d’aultruy rempliſſez ſon foſſé. Quand iadis en Gaulle par l’inſtitution des Druydes, les ſerfz, varletz, & appariteurs eſtoient tous vifz bruſlez aux funerailles & exeques de leurs maiſtres & ſeigneurs : n’auoient ilz belle paour que leurs maiſtres & ſeigneurs mouruſſent ? Car enſemble force leurs eſtoit mourir. Ne prioient ilz continuellement leur grand Dieu Mercure, auecques Dis le pere aux eſcuz, longuement en ſanté les conſeruer ? N’eſtoient ilz ſoingneux de bien les traicter & ſeruir ? Car enſemble pouoient ilz viure au moins iusques à la mort. Croyez qu’en plus feruente deuotion vos crediteurs priront Dieu que viuez, craindront que mourez, d’autant que plus ayment la manche que le braz, & la denare que la vie. Teſmoings les vſuriers de Landerouſſe, qui nagueres ſe pendirent, voyans les bleds & les vins raualler en pris, & bon temps retourner. Pantagruel rien ne reſpondent, continua Panurge. Vray bot, quand bien ie y penſe, vous me remettez à poinct en ronfle veue, me reprochant mes debtes & crediteurs. Dea en ceſte ſeule qualité ie me reputois auguſte, reuerend, & redoubtable, que ſus l’opinion de tous Philoſophes (qui diſent rien de rien n’eſtre faict) rien ne tenent, ne matiere premiere, eſtoit facteur & createur. Auois créé. Quoy ? Tant de beaulx & bons crediteurs. Crediteurs ſont (ie le maintiens iusques au feu excluſiuement) creatures belles & bonnes. Qui rien ne preſte, eſt creature laide & mauuaiſe : creature du grand villain diantre d’enfer. Et faict. Quoy ? Debtes. O choſe rare & antiquaire. Debtes, diz ie, excedentes le nombre des ſyllabes reſultantes au couplement de toutes les conſonantes auecques les vocales, iadis proiecté & compté par le noble Xenocrates. A la numeroſité des crediteurs ſi vous eſtimez la perfection des debteurs, vous ne errerez en Arithmetique praticque. Cuidez vous que ie ſuis aiſe quand tous les matins autour de moy ie voy ces crediteurs tant humbles, ſeruiables, & copieux en reuerences ? Et quand ie note que moy faiſant à l’vn viſaige plus ouuert, & chere meilleure que es autres, le paillard penſe auoir ſa depeſche le premier, penſe eſtre le premier en date, & de mon ris cuyde que ſoit argent content. Il m’eſt aduis, que ie ioue encores le Dieu de la paſſion de Saulmur, accompaigné de ſes Anges & Cherubins. Ce ſont mes candidatz, mes paraſites, mes ſalueurs, mes diſeurs de bons iours, mes orateurs perpetuelz. Et penſois veritablement en debtes conſiſter la montaigne de Vertus heroicque deſcripte par Heſiode, en laquelle ie tenois degré premier de ma licence : à laquelle tous humains ſemblent tirer & aſpirer, mais peu y montent pour la difficulté du chemin : voyant au iourdhuy tout le monde en deſir feruent, & ſtrident appetit de faire debtes, & crediteurs nouueaulx. Toutesfoys il n’eſt debteur qui veult : il ne faict crediteurs qui veult. Et vous me voulez debouter de ceſte felicité ſoubeline ? vous me demandez quand ſeray hors de debtes ?
Bien pis y a, ie me donne à ſainct Babolin le bon ſainct, en cas que toute ma vie ie n’aye eſtimé debtes eſtre comme vne connexion & colligence des Cieulx & Terre : vn entretenement vnicque de l’humain lignaige : ie dis ſans lequel bien toſt tous humains periroient : eſtre par aduenture celle grande ame de l’vniuers, laquelle ſcelon les Academicques, toutes choſes viuifie. Qu’ainſi ſoit, repræſentez vous en eſprit ſerain l’idée & forme de quelque monde, prenez ſi bon vous ſemble, le trentieſme de ceulx que imaginoit le philoſophe Metrodorus : ou le ſoixante & dix huyctieſme de Petron : on quel ne ſoit debteur ne crediteur aulcun. Vn monde ſans debtes. Là entre les aſtres ne ſera cours regulier quiconque. Tous ſeront en deſarroy. Iuppiter ne s’eſtimant debiteur à Saturne, le depoſſedera de ſa ſphære, & auecques ſa chaine Homericque ſuſpendera les intelligences, Dieu, Cieulx, Dæmons, Genies, Heroes, Diables, Terre, mer, tous elemens. Saturne ſe r’aliera auecques Mars, & mettront tout ce monde en perturbation. Mercure ne vouldra ſoy aſſeruir les aultres, plus ne ſera leur Camille, comme langue Hetrusque eſtoit nommé. Car il ne leurs eſt en rien debteur. Venus ne ſera venerée, car elle n’aura rien preſté. La Lune reſtera ſanglante & tenebreuſe. A quel propous luy departiroit le Soleil ſa lumiere ? Il n’y eſtoit en rien tenu. Le Soleil ne luyra ſus leur terre : les Aſtres ne y feront influence bonne. Car la terre deſiſtoit leurs preſter nourriſſement par vapeurs & exhalations : des quelles diſoit Heraclitus, prouuoient les Stoiciens, Ciceron maintenoit eſtre les eſtoilles alimentées. Entre les elemens ne ſera ſymboliſation, alternation, ne tranſmutation aulcune. Car l’vn ne ſe reputera obligé à l’autre, il ne luy auoit rien preſté. De terre ne ſera faicte eau : l’eau en aer ne ſera tranſmuée : de l’aer ne ſera faict feu : le feu n’eſchauffera la terre. La terre rien ne produira que monſtres, Titanes, Aloides, Geans : Il n’y pluyra pluye, n’y luyra lumiere, n’y ventera vent, n’y ſera eſté ne automne. Lucifer ſe deſliera, & ſortant du profond d’enfer auecques les Furies, les Poines, & Diables cornuz, vouldra deniger des cieulx tous les dieux tant des maieurs comme des mineurs peuples. De ceſtuy monde rien ne preſtant ne ſera qu’vne chienerie : que vne brigue plus anomale que celle du Recteur de Paris, qu’vne Diablerie plus confuſe que celle des ieuz de Doué. Entre les humains l’vn ne ſaluera l’aultre : il aura beau crier à l’aide, au feu, à l’eau, au meurtre. Perſonne ne ira à ſecours. Pourquoy ? Il n’auoit rien preſté, on ne luy debuoit rien. Perſonne n’a intereſt en ſa conflagration, en ſon naufrage, en ſa ruine, en ſa mort. Auſſi bien ne preſtoit il rien. Auſſi bien n’euſt il par apres rien preſté. Brief de ceſtuy monde ſeront bannies Foy, Eſperance, Charité. Car les homes ſont nez pour l’ayde & ſecours des homes. En lieu d’elles ſuccederont Defiance, Meſpris, Rancune, auecques la cohorte de tous maulx, toutes maledictions, & toutes miſeres. Vous penſerez proprement que là euſt Pandora verſé ſa bouteille. Les homes ſeront loups es homes. Loups guaroux, & lutins, comme feurent Lychaon, Bellerophon, Nabugotdonoſor : briguans, aſſaſſineurs, empoiſonneurs, malfaiſans, malpenſans, malueillans, haine portans vn chaſcun contre tous, comme Iſmael, comme Metabus, comme Timon Athenien, qui pour ceſte cauſe feut ſurnommé μισάνθρωπος. Si que choſe plus facile en nature ſeroit, nourrir en l’aër les poiſſons, paiſtre les cerfz on fond de l’Ocean, que ſupporter ceſte truandaille de monde, qui rien ne preſte. Par ma foys ie les hays bien.
Et ſi au patron de ce faſcheux & chagrin monde rien ne preſtant, vous figurez l’autre petit monde, qui eſt l’home, vous y trouuerez vn terrible tintamarre. La teſte ne vouldra preſter la veue de ſes œilz, pour guider les piedz & les mains. Les piedz ne la daigneront porter : les mains ceſſeront de trauailler pour elle. Le cœur ſe faſchera de tant ſe mouuoir pour les pouls des membres, & ne leurs preſtera plus. Le poulmon ne luy fera preſt de ſes ſouffletz. Le foye en luy enuoyra ſang pour ſon entretien. La veſſie ne vouldra eſtre debitrice aux roignons : l’vrine ſera ſupprimée. Le cerueau conſiderant ce train deſnaturé, ſe mettra en reſuerie, & ne baillera ſentement es nerfz, ne mouuement es muſcles. Somme, en ce monde deſrayé, rien ne debuant, rien ne preſtant, rien ne empruntant, vous voirez vne conſpiration plus pernicieuſe, que n’a figuré Æſope en ſon Apologue. Et perira ſans doubte : non perira ſeulement : mais bien toſt perira, feuſt ce Æſculapius meſmes. Et ira ſoubdain le corps en putrefaction : l’ame toute indignée prendra courſe à tous les Diables, apres mon argent.
Continuation du diſcours de Panurge, à la louange des preſteurs & debteurs.
Chapitre IIII.
v contraire repreſentez vous vn monde autre, on quel vn chaſcun preſte, vn chaſcun doibue, tous ſoient debteurs, tous ſoient preſteurs. O quelle harmonie ſera parmy les reguliers mouuemens des Cieulz. Il m’eſt aduis que ie l’entends auſſi bien que feiſt oncques Platon. Quelle ſympathie entre les elemens. O comment Nature ſe y delectera en ſes œuures & productions. Ceres chargée de bleds : Bacchus de vins : Flora de fleurs : Pomona de fruictz : Iuno en ſon aër ſerain ſeraine, ſalubre, plaiſante. Ie me pers en ceſte contemplation. Entre les humains Paix, Amour, Dilection, Fidelité, repous, banquetz, feſtins, ioye, lieſſe, or, argent, menue monnoie, chaiſnes, bagues, marchandiſes, troteront de main en main. Nul proces, nulle guerre, nul debat : nul n’y ſera vſurier, nul leſchart, nul chichart, nul refuſant. Vray Dieu, ne ſera ce l’aage d’or, le regne de Saturne ? L’idée des regions Olympicques : es quelles toutes autres vertus ceſſent : Charité ſeule regne, regente, domine, triumphe. Tous ſeront bons, tous ſeront beaulx, tous ſeront iuſtes. O monde heureux. O gens de ceſtuy monde heureux. O beatz troys & quatre foys. Il m’eſt aduis que ie y ſuis. Ie vous iure le bon Vraybis, que ſi ceſtuy monde, beat monde ainſi à vn chaſcun preſtant, rien ne refuſant euſt Pape foizonnant en Cardinaulx, & aſſocié de ſon ſacre colliege, en peu d’années vous y voiriez les ſainctz plus druz, plus miraclificques, à plus de leçons, plus de veuz, plus de baſtons, & plus de chandelles, que ne ſont tous ceulx des neufz eueſchez de Bretaigne. Exceptez ſeulement ſainct Iues. Ie vous prie conſiderez comment le noble Patelin voulant deifier & par diuines louenges mettre iusques au tiers ciel le pere de Guillaume Iouſſeaulme, rien plus ne diſt ſinon,
Et ſi preſtoit,
Ses denrées, à qui en vouloit.
O le beau mot. A ce patron figurez vous noſtre microcoſme, id eſt, petit monde, c’eſt l’home, en tous ſes membres, preſtans, empruntans, doibuans, c’eſt à dire en ſon naturel. Car nature n’a créé l’home que pour preſter & emprunter. Plus grande n’eſt l’harmonie des cieux, que ſera de ſa police. L’intention du fondateur de ce microcoſme, eſt y entretenir l’ame, laquelle il y a miſe comme hoſte : & la vie. La vie conſiſte en ſang. Sang eſt le ſiege de l’ame. Pourtant vn ſeul labeur poine en ce monde, c’eſt forger ſang continuellement. En ceſte forge ſont tous membres en office propre : & eſt leur hierarchie telle que ſans ceſſe l’vn de l’autre emprunte, l’vn à l’autre preſte, l’vn à l’autre eſt debteur. La matiere & metal conuenable pour eſtre en ſang tranſmué, eſt baillée par nature : Pain & Vin. En ces deux ſont comprinſes toutes eſpeces des alimens. Et de ce eſt dict le companage en langue Goth. Pour icelles trouuer, præparer, & cuire, trauaillent les mains, cheminent les piedz, & portent toute ceſte machine : les œilz tout conduiſent. L’appetit en l’orifice de l’eſtomach moyennant vn peu de melancholie aigrette, que luy eſt tranſmis de la ratelle, admonneſte de enfourner viande. La langue en faict l’eſſay : les dens la maſchent : l’eſtomach la reçoit, digere & chylifie. Les venes meſaraïcques en ſugcent ce qu’eſt bon & idoine : delaiſſent les excremens. Les quelz par vertu expulſiue ſont vuidez hors par expres conduictz : puys la portent au foye. Il la tranſmue derechef, & en faict ſang. Lors quelle ioye penſez vous eſtre entre ces officiers, quand ils ont veu ce ruiſſeau d’or, qui eſt leur ſeul reſtaurant ? Plus grande n’eſt la ioye des Alchymiſtes, quand apres longs trauaulx, grand ſoin & deſpenſe, ilz voyent les metaulx tranſmuez dedans leurs fourneaulx. Adoncques chaſcun membres ſe præpare & s’eſuertue de nouueau à purifier & affiner ceſtuy theſaur. Les roignons par les venes emulgentes en tirent l’aiguoſité, que vous nommez vrine, & par les vreteres la decoullent en bas. Au bas trouue receptacle propre, c’eſt la veſſie, laquelle en temps oportun la vuide hors. La ratelle en tire le terreſtre, & la lie, que vous nommez melancholie. La bouteille du fiel en ſoubſtrait la cholere ſuperflue. Puys eſt tranſporté en vne autre officine pour mieulx eſtre affiné, c’eſt le Cœur. Lequel par ces mouuemens diaſtolicques & ſyſtolicques le ſubtilie & enflambe, tellement que par le ventricule dextre le met à perfection, & par les venes l’enuoye à tous les membres. Chaſcun membre l’attire à ſoy, & s’en alimente à ſa guiſe : pieds, mains, œilz, tous : & lors ſont faictz debteurs, qui parauant eſtoient preſteurs. Par le ventricule gauſche il le faict tant ſubtil, qu’on le dict ſpirituel : & l’enuoye à tous les membres par ſes arteres, pour l’autre ſang des venes eſchauffer & eſuenter. Le poulmon ne ceſſe auecques es lobes & souffletz le refraiſchir. En recongnoiſſance de ce bien le Cœur luy en depart le meilleur par la uene arteriale. En fin tant eſt affiné dedans le retz merueilleux, que par à preſent ſont faictz les eſpritz animaulx, moyenans les quelz elle imagine, diſcourt, iuge, reſouſt, delibere, ratiocine, & rememore. Vertus guoy ie me naye, ie me pers, ie m’eſguare, quand ie entre on profond abiſme de ce monde ainſi preſtant, ainſi doibuant. Croyez que choſe diuine eſt preſter : debuoir eſt vertus Heroïcque.
Encores n’eſt ce tout. Ce monde preſtant, doibuant, empruntant, eſt ſi bon, que ceſte alimentation paracheuée, il penſe deſia preſter à ceulx qui ne ſont encores nez : & par preſt ſe perpetuer s’il peult, & multiplier en images à ſoy ſemblables, ce ſont enfans. A ceſte fin chaſcun membre du plus precieux de ſon nourriſſement decide & roigne vne portion, & la renuoye en bas : nature y a præparé vaſes & receptacles opportuns, par les quelz deſcendent es genitoires en longs ambages & flexuoſitez : reçoit forme competente, & trouue lieux idoines tant en l’homme comme en la femme, pour conſeruer & perpetuer le genre humain. Ce faict le tout par preſtz & debtes de l’vn à l’autre : dont eſt dict le debuoir de mariage. Poine par nature eſt au refuſant interminée, acre vexation parmy les membres, & furie parmy les ſens : au preſtant loyer conſigné, plaiſir, alaigreſſe, & volupté.
Comment Pantagruel deteſte les debteurs & emprunteurs.
Chapitre V.
’entends (reſpondit Pantagruel) & me ſemblez bon topicqueur & affecté à voſtre cauſe. Mais preſchez & patrocinez d’icy à la Pentecoſte, en fin vous ſerez eſbahy, comment rien ne me aurez perſuadé, & par voſtre beau parler, ia ne me ferez entrer en debtes. Rien (dict le ſainct Enuoyé) à perſonne en doibuez, fors amour & dilection mutuelle.
Vous me vſez icy de belles graphides & diatypoſes, & me plaiſent treſbien : mais ie vous diz, que ſi figurez vn affronteur efronté, & importun emprunteur entrant de nouueau en vne ville ia aduertie de ſes meurs, vous trouuerez que à ſon entrée plus ſeront les citoyens en effroy & trepidation, que ſi la Peſte y entroit en habillement tel que la trouua le Philoſophe Tyanien dedans Epheſe. Et ſuys d’opinion que ne erroient les Perſes, eſtimans le ſecond vice eſtre mentir : le premier eſtre debuoir. Car debtes & menſonges ſont ordinairement enſemble ralliez. Ie ne veulx pourtant inferer, que iamais ne faille debuoir, iamais ne faille preſter. Il n’eſt ſi riche qui quelques foys ne doibue. Il n’eſt ſi paouure, de qui quelques foys on ne puiſſe emprunter. L’ocaſion ſera telle que la dict Platon en ſes loix, quand il ordonne qu’on ne laiſſe chez ſoy les voyſins puiſer eau, ſi premierement ilz n’auoient en leurs propres paſtifz fouſſoyé & beché iusques à trouuer celle eſpece de terre qu’on nomme Ceramite (c’eſt terre à potier) & là n’euſſent rencontré ſource ou degout d’eaux. Car icelle terre par ſa ſubſtance qui eſt graſſe, forte, lize, & denſe, retient l’humidité, & n’en eſt facilement fait eſcours ne exhalation. Ainſi eſt ce grande vergouigne, touiſours, en tous lieux, d’vn chaſcun emprunter, plus touſt que trauailler & guaingner. Lors ſeulement deburoit on (ſelon mon iugement) preſter, quand la perſonne trauaillant n’a peu par ſon labeur faire guain : ou quand elle eſt ſoubdainement tombée en perte inopinée de ſes biens. Pourtant laiſſons ce propos, & dorenauant ne vous atachez à crediteurs : du paſſé ie vous deliure.
Le moins de mon plus (diſt Panurge) en ceſtuy article ſera vous remercier : & ſi les remerciemens doibuent eſtre meſurez par l’affection des biensfaicteurs, ce ſera infiniment, ſempiternellement : car l’amour que de voſtre grace me portez, eſt hors le dez d’eſtimation, il tranſcende tout poix, tout nombre, toute meſure, il eſt infiny, ſempiternel. Mais le meſurant au qualibre des biensfaictz, & contentement des recepuans, ce ſera aſſez laſchement. Vous me faictez des biens beaucoup, & trop plus que m’appartient, plus que n’ay enuers vous deſeruy, plus que ne requeroient mes merites, force eſt que le confeſſe : mais non mie tant que penſez en ceſtuy article. Ce n’eſt là que me deult, ce n’eſt là que me cuiſt & demange. Car dorenauant eſtant quitte quelle contenence auray ie ? Croiez que ie auray mauluaiſe grace pour les premiers moys, veu que ie n’y ſuis ne nourry ne accouſtumé. I’en ay grand paour. D’aduentaige deſormais ne naiſtra ped en tout Salmiguondinoys, qui ne ayt ſon renuoy vers mon nez. Tous les peteurs du monde petans diſent. Voy la pour les quittes. Ma vie finera bien touſt, ie le præuoy. Ie vous recommande mon Epitaphe : Et mourray tout confict en pedz. Si quelque iour pour reſtaurant à faire peter les bonnes femmes, en extreme paſſion de colicque venteuſe, les medicamens ordinaires ne ſatisfont aux medicins, la momie de mon paillard & empeté corps leur fera remede præſent. En prenent tant peu que direz, elles peteront plus qu’ilz n’entendent. C’eſt pourquoy ie vous prirois voluntiers que de debtes me laiſſez quelque centurie : comme le roy Loys vnzieme iectant hors de proces Miles d’Illiers euesque de Chartres, feut importuné luy en laiſſer quelque vn pour ſe exercer. I’ayme mieux leur donner toute ma Cacquerolière, enſemble ma Hannetonnière : rien pourtant ne deduiſant du ſort principal. Laiſſons (diſt Pantagruel) ce propos, ie vous l’ay ia dict vne foys.
Pourquoy les nouueaulx mariez eſtoient exemptz d’aller en guerre.
Chapitre VI.
ais (demanda Panurge) en quelle loy eſtoit ce conſtitué & eſtably, que ceulx qui vigne nouuelle planteroient : ceulx qui logis neuf baſtiroient : & les nouueaulx mariz ſeroient exemptz d’aller en guerre pour la premiere année ? En la loy (reſpondit Pantagruel) de Moſes. Pour quoy (demanda Panurge) les nouueaulx mariez ? Des planteurs de vigne, ie ſuis trop vieulx pour me ſoucier : ie acquieſce on ſoucy des vendangeurs : & les beaulx baſtiſſeurs nouueaux de pierres mortes ne ſont eſcriptz en mon liure de vie. Ie ne baſtis que pierres viues, ce ſont homes. Scelon mon iugement (reſpondit Pantagruel) c’eſtoit, affin que pour la premiere année, ilz iouiſſent de leurs amour à plaiſir, vacaſſent à production de lignage, & feiſſent prouiſion de heritiers. Ainſi pour le moins, ſi l’année ſeconde eſtoient en guerre occis, leur nom & armes reſtat en leurs enfans. Auſſi que leurs femmes on congneuſt certainement eſtre brehaignes ou ſecondes (car l’eſſay d’vn an leur ſembloit ſuffiſant, attendu la maturité de l’aage en laquelle ilz faiſoient nopces) pour mieulx apres le decés des mariz premiers les colloquer en ſecondes nopces : les ſecondes, à ceulx qui vouldroient multiplier en enfans : les brehaignes, à ceulx qui n’en appeteroient : & les prendroient pour leurs vertus, ſçauoir, bonnes graces, ſeulement en conſolation domeſticque, & entretenement de meſnaige. Les preſcheurs de Varenes (diſt Panurge) deteſtent les ſecondes nopces, comme folles & deſhonneſtes. Elles ſont (reſpondiſt Pantagruel) leurs fortes fiebures quartaines. Voire (diſt Panurge) & à frere Enguainnant auſſi, qui en plain ſermon preſchant à Parillé, & deteſtant les nopces ſecondes, iuroit, & ſe donnoit au plus viſte Diable d’enfer, en cas que mieulx n’aymaſt depuceller cent filles, que biſcoter vne vefue. Ie trouue voſtre raiſon bone & bien fondée. Mais que diriez vous, ſi ceſte exemption leurs eſtoit oultroyée, pour raiſon que tout le decours d’icelle prime année, ilz auroient tant taloché leurs amours de nouueau poſſedez (comme c’eſt l’æquité & debuoir) & tant eſgoutté leurs vaſes ſpermaticques, qu’ilz en reſtoient tous effilez, tous euirez, tous eneruez, & flatriz. Si que aduenent le iour de bataille plus toſt ſe mettroient au plongeon comme canes, auecques le baguaige, que auecques les combatans & vaillans champions on lieu on quel par Enyo eſt meu le hourd, & ſont les coups departiz. Et ſoubs l’eſtandart de Mars ne frapperoient coup qui vaille. Car les grands coups auroient ruez ſoubs les courtines de Venus s’amie. Qu’ainſi ſoit nous voyons encores maintenant entre autres reliques & monumens d’antiquité, qu’en toutes bonnes maiſons apres ne ſçay quantz iours l’on enuoye ces nouueaux mariez veoir leur oncle : pour les abſenter de leurs femmes, & ce pendent ſoy repoſer, & de rechief ſe auitailler pour mieux au retour combatre : quoy que ſouuent ilz n’ayent ne oncle ne tante. En pareille forme que le roy Petault apres la iournée des Cornabons, ne nous caſſa proprement parlant, ie diz moy & Courcaillet, mais nous enuoya refraiſchir en nos maiſons. Il eſt encores cherchant la ſienne. La marraine de mon grand pere me diſoit, quand i’eſtois petit, que
Patenoſtres & oraiſons,
Sont pour ceulx là qui les retiennent
Vn fiffre allans en fenaiſons
Eſt plus fort que deux qui en viennent.
Ce que me induict en ceſte opinion, eſt que les planteurs de vigne, à poine mangeoient raiſins, ou beuuoient vin de leur labeur durant la premiere année : & les baſtiſſeurs pour l’an premier, ne habitoient en leurs logiz de nouueau faictz, sur poine de y mourir : ſuffocquez par deffault de expiration, comme doctement a noté Galen. lib. de la difficulté de reſpirer. Ie ne l’ay demandé ſans cauſe bien cauſée : ne ſans raiſon bien reſonnante. Ne vous deſplaiſe.
Comment Panurge auoit la puſſe en l’aureille, & deſiſta porter ſa magnificque braguette.
Chapitre VII.
v lendemain Panurge ſe feit perſer l’aureille dextre à la Iudaicque, & y attacha vn petit anneau d’or à ouuraige de tauchie, on caſton duquel eſtoit vne puſſe enchaſſée. Et eſtoit la puſſe noire, affin que rien ne doubtez. C’eſt belle choſe, eſtre en tout cas bien informé. La deſpence de laquelle raportée à ſon bureau ne montoit par quartier gueres plus que le mariage d’vne Tigreſſe Hircanicque, comme vous pourriez dire 600000. maluedis. De tant exceſſiue deſpence ſe faſcha lors qu’il feut quitte, & depuis la nourrit en la faczon des tyrans & aduocatz, de la ſueur et du ſang de ſes ſubiectz. Print quatre aulnes de bureau : s’en acouſtra comme d’vne robbe longue à ſimple couſture : deſiſta porter le hault de ſes chauſſes : & attacha des lunettes à ſon bonnet. En tel eſtat ſe præſenta dauant Pantagruel : lequel trouua le deſguiſement eſtrange, meſmement ne voyant plus la belle & magnificque braguette, en laquelle il ſouloit comme en l’ancre ſacre conſtituer ſon dernier refuge contre tous naufraiges d’aduerſité. N’entendent le bon Pantagruel ce myſtère, le interrogea demandant que prætendoit ceſte nouuelle proſopopée. I’ay (reſpondit Panurge) la puſſe en l’aureille. Ie me veulx marier. En bonne heure ſoit, diſt Pantagruel, vous m’en auez bien reſiouy. Vrayement ie n’en vouldrois pas tenir vn fer chauld. Mais ce n’eſt la guiſe des amoureux, ainſi auoir bragues aualades, & laiſſé pendre ſa chemiſe ſur les genoilx ſans hault de chauſſes : auecques robbe longue de bureau, qui eſt couleur inuſitée en robbes talares entre gens de bien & de vertus. Si quelques perſonaiges de hæreſies & ſectes particuliaires s’en ſont autres fois acouſtrez, quoy que pluſieurs l’ayent imputé à piperie, impoſture, & affectation de tyrannie ſus le rude populaire, ie ne veulx pourtant les blaſmer, & en cela faire d’eulx iugement ſiniſtre. Chaſcun abonde en ſon ſens : meſmement en choſes foraines, externes, & indifferentes, lesquelles de ſoy ne ſont bonnes ne mauluaiſes : pource qu’elles ne ſortent de nos cœurs & penſées, qui eſt l’officine de tout bien & tout mal : bien, ſi bonne eſt, & par le eſprit munde reiglée l’affection : mal, ſi hors æquité par l’eſprit maling eſt l’affection deprauée. Seulement me deſplaiſt la nouueaulté & meſpris du commun viſaige.
La couleur, reſpondit Panurge, eſt aſpre aux potz, à propos, c’eſt mon bureau, ie le veulx dorenauant tenir, & de près reguarder à mes affaires. Puys qu’vne foys ie ſuis quitte, vous ne veiſtes oncques home plus mal plaiſant que ie ſeray, ſi Dieu ne me ayde. Voiez cy mes bezicles. A me veoir de loing vous diriez proprement que c’eſt frere Ian Bourgeoys. Ie croy bien que l’annee qui vient ie preſcheray encores vne foys la croyſade. Dieu guard de mal les pelotons. Voiez vous ce bureau ? Croiez qu’en luy conſiſte quelque occulte proprieté à peu de gens congneue. Ie ne l’ay prins qu’à ce matin, mais deſia i’endeſue, ie deguene, ie grezille d’eſtre marié, & labourer en diable bur, deſſus ma femme, ſans craincte des coups de baſton. O le grand meſnaiger que ie ſeray. Apres ma mort on me fera bruſler en buſt honorificque : pour en auoir les cendres en memoire & exemplaire du meſnaiger perfaict. Corbieu, ſus ceſtuy mien bureau ne ſe ioue mon argentier d’allonger les.ſs. Car coups de poing troteroient en face. Voyez moy dauant & darriere : c’eſt la forme d’vne Toge, antique habillement des Romains en temps de paix. I’en ay prins la forme en la colonne de Traian à Rome, en l’arc triumphal auſſi de Septimius Seuerus. Ie ſuis las de guerre : las des ſages & hocquetons. I’ay les eſpaules toutes vſées à force de porter harnois. Ceſſent les armes, regnent les Toges. Au moins pour toute ceſte ſubſequente année ſi ie ſuis marié, comme vous me allegaſtez hier par la loy Moſaïque.
Au reguard du hault de chauſſes, ma grand tante Laurence iadis me diſoit, qu’il eſtoit faict pour la braguette. Ie le croy, en pareille induction, que le gentil falot Galen. lib. 9. De l’vſage de nos membres, dict la teſte eſtre faicte pour les œilz. Car nature euſt peu mettre nos teſtes aux genoulx ou au coubtes : mais ordonnant les œilz pour deſcouurir au loing, les fixa en la teſte comme en vn baſton au plus hault du corps : comme nous voyons les Phares & haultes tours ſus les haures de mer eſtre erigées, pour de loing eſtre veue la lanterne. Et pource que ie vouldrois quelque eſpace de temps, vn an pour le moins, reſpirer de l’art militaire, c’eſt à dire, me marier, ie ne porte plus de braguette, ne par conſequent hault de chauſſes. Car la braguette eſt premiere piece de harnoys pour armer l’homme de guerre. Et maintiens iusques au feu (excluſiuement entendez) que les Turcs ne ſont aptement armez, veu que braguettes porter eſt choſe en leurs loix defendue.
Comment la braguette eſt premiere piece de harnois entre gens de guerre.
Chapitre VIII.
ovlez vous, diſt Pantagruel, maintenir que la braguette eſt piece premiere de harnois militaire ? C’eſt doctrine moult paradoxe & nouuelle. Car nous diſons que par eſprons on commence ſoy armer. Ie le maintiens, reſpondit Panurge : & non à tord ie le maintiens. Voyez comment nature voulant les plantes, arbres, arbriſſeaulx, herbes, & Zoophytes vne fois par elles creez, perpetuer & durer en toute ſucceſſion de temps, ſans iamais deperir les eſpeces, encores que les indiuidus periſſent, curieuſement arma leurs germes & ſemences, es quelles conſiſte icelle perpetuité, & les a muniz & couvers par admirable induſtrie de gouſſes, vagines, teſtz, noyaulx, calicules, coques, eſpiz, pappes, eſcorces, echines poignans : qui leur font comme belles & fortes braguettes naturelles. L’exemple y eſt manifeſte en Poix, Febues, Faſeolz, Noix, Alberges, Cotton, Colocynthes, Bleds, Pauot, Citrons, Chaſtaignes : toutes plantes generalement. Es quelles voyons apertement le germe & la ſemence plus eſtre ouuerte, munie, & armée, qu’autre partie d’icelles. Ainſi ne pourueut nature à la perpetuité de l’humain genre. Ainſi crea l’homme nud, tendre, fragile, ſans armes ne offenſiues, ne defenſiues, en eſtat d’innocence & premier aage d’or, comme animant, non plante : comme animant (diz ie) né à paix non à guerre : animant né à iouiſſance mirificque de tous fruictz & plantes vegetables, animant né à domination pacificque ſus toutes beſtes. Aduenent la multiplication de malice entre les humains en ſucceſſion de l’aage de fer, & regne de Iuppiter la terre commença à produire Orties, Chardons, Eſpines, & telle autre maniere de rebellion contre l’homme entre les vegetables : d’autre part, presque tous animaulx par fatale diſpoſition ſe emanciperent de luy, & enſemble tacitement conſpirerent plus ne le ſeruir, plus ne luy obeir, en tant que reſiſter pourroient, mais luy nuire ſcelon leur faculté & puiſſance. L’homme adoncques voulant la premiere iouiſſance maintenir & ſa premiere domination continuer : non auſſi pouant ſoy commodement paſſer du ſervice de pluſieurs animaulx, eut neceſſité ſoy armer de nouueau. Par la diue Oye guenet (s’eſcria Pantagruel) depuys les dernieres pluyes tu es devenu grand lifrelofre, voyre diz ie Philoſophe.
Conſiderez (diſt Panurge) comment nature l’inſpira ſoy armer, & quelle partie de ſon corps il commença premier armer. Ce feut (par la vertus Dieu) la couille, & le bon meſſer Priapus, quand eut faict ne la pria plus. Ainſi nous le teſmoigne le capitaine & philoſophe Hebrieu Moſes, affermant qu’il ſe arma d’une braue & gualante braguette, faicte par moult inuention de feueilles de figuier : les quelles ſont naïfues, & du tout commodes en dureté, inciſure, frizure, poliſſure, grandeur, couleur, odeur, vertus, faculté pour couurir & armer couilles : Exceptez moy les horrificques couilles de Lorraine, les quelles à bride auallée deſcendent au fond des chauſſes, abhorrent le mannoir des braguettes haultaines : & ſont hors toute methode : teſmoing Viardiere le noble Valentin, lequel vn premier iour de May, pour plus guorgias eſtre, ie trouuay à Nancy, deſcrotant ſes couilles extendues ſur vne table comme vne cappe à l’Heſpaignole. Doncques ne fauldra dorenauant dire, qui ne vouldra improprement parler, quand on enuoyra le franc taulpin en guerre, Saulue Teuot le pot au vin, c’eſt le cruon. Il fault dire, Saulue Teuot le pot au laict, ce ſont les couilles : de par tous les diables d’enfer. La teſte perdue, ne periſt que la perſone : les couilles perdues, periroit toute l’humaine nature. C’eſt ce que meut le gualant Cl. Galen, lib. I. de ſpermate, à brauement conclure, que mieulx (c’eſt à dire moindre mal) ſeroit, poinct de cœur n’auoir, que poinct n’auoir de genitoires. Car là conſiſte comme en vn ſacre repoſitoire le germe conſeruatif de l’humain lignage. Et croieroys pour moins de cent francs, que ce ſont les propres pierres, moyenans les quelles Deucalion & Pyrrha reſtituerent le genre humain aboly par le deluge Poëtique. C’eſt ce qui meut me vaillant Iuſtinian lib. 4. de cagotis tollendis, à mettre summum bonum in braguibus & braguetis.
Pour ceſte & aultres cauſes le ſeigneur de Meruille eſſayant quelque iour vn harnoys neuf, pour ſuyure ſon Roy en guerre (car du ſien antique & demy rouillé plus bien ſeruir ne pouoit, à cauſe que depuys certaines années la peau de ſon ventre s’eſtoit beaucoup eſloingnée des roignons) ſa femme conſydera en eſprit contemplatif, que peu de ſoing avoit du pacquet & baſton commun de leur mariage, veu qu’il ne l’armoit que de mailles, & feut d’aduis qu’il le muniſt treſbien & gabionnaſt d’vn gros armet de iouſtes, lequel eſtoit en ſon cabinet inutile. D’icelle ſont eſcriptz ces vers on tiers liure du Chiabrena des pucelles.
Celle qui veid ſon mary tout armé,
Fors la braguette aller à l’eſcarmouche,
Luy diſt. Amy, de paour qu’on ne vous touche,
Armez cela, qui eſt le plus aymé.
Quoy ? tel conſeil doibt il eſtre blaſmé ?
Ie diz que non : Car ſa paour la plus grande
De perdre eſtoit, le voyant animé,
Le bon morceau, dont elle eſtoit friande.
Deſiſtez doncques vous eſbahir de ce nouueau mien acouſtrement.
Comment Panurge ſe conſeille à Pantagruel pour ſçauoir s’il ſe doibt marier.
Chapitre IX.
antagrvel rien ne replicquant, continua Panurge, & diſt auecques vn profond ſoupir. Seigneur, vous auez ma deliberation entendue, qui eſt me marier, ſi de mal encontre n’eſtoient tous les trouz fermez, clous, & bouclez. Ie vous ſupply par l’amour, que ſi longtemps m’auez porté, dictez m’en voſtre aduis. Puis (reſpondit Pantagruel) qu’vne foys en auez iecté le dez, & ainſi l’auez decreté, & prins en ferme deliberation, plus parler n’en fault, reſte ſeulement la mettre à execution.
Voyre mais (diſt Panurge) ie ne la vouldrois executer ſans voſtre conſeil & bon aduis. I’en ſuis (reſpondit Pantagruel) d’aduis, & vous le conſeille. Mais (diſt Panurge) ſi vous congnoiſſiez, que mon meilleur feuſt tel que ie ſuys demeurer, ſans entreprendre cas de nouuelleté, i’aymerois mieulx ne me marier poinct. Point doncques ne vous mariez, reſpondit Pantagruel. Voire mais (diſt Panurge) vouldriez vous qu’ainſi ſeulet ie demeuraſſe toute ma vie ſans compaignie coniugale ? Vous ſçauez qu’il eſt eſcript, Veh ſoli. L’homme ſeul n’a iamais tel ſoulas qu’on veoyd entre gens mariez. Mariez vous doncq, de par Dieu, reſpondit Pantagruel.
Mais ſi (diſt Panurge) ma femme me faiſoit coqu, comme vous ſçauez qu’il en eſt grande année, ce ſeroit aſſez pour me faire treſpaſſer hors les gonds de patience. I’ayme bien les coquz, & me ſemblent gens de bien, & les hante voluntiers : mais pour mourir ie n’en vouldroys eſtre. C’eſt vn poinct qui trop me poingt. Poinct doncques ne vous mariez : (reſpondit Pantagruel) Car la ſentence de Senecque eſt veritable hors toute exception. Ce qu’à aultruy tu auras faict, ſoys certain qu’aultruy te fera. Dictez vous, demanda Panurge, cela ſans exception ? Sans exception il le dict, reſpondit Pantagruel. Ho ho (diſt Panurge) de par le petit diable. Il entend en ce monde, ou en l’aultre.
Voyre mais puis que de femme ne me peuz paſſer en plus qu’vn aueugle de baſton (Car il faut que le virolet trote, aultrement viure ne ſçauroys) n’eſt ce le mieulx que ie me aſſocie quelque honneſte & preude femme, qu’ainſi changer de iour en iour auecques continuel dangier de quelque coup de baſton, ou de la verolle pour le pire ? Car femme de bien oncques ne me feut rien. Et n’en deſplaiſe à leurs mariz. Mariez vous doncq de par Dieu, reſpondit Pantagruel.
Mais ſi, diſt Panurge, Dieu le vouloit, & aduint que i’eſpoſaſſe quelque femme de bien, & elle me baſtiſt, ie ſeroys plus que tiercelet de Iob, ſi ie n’enrageois tout vif. Car l’on m’a dict, que ces tant femmes de bien ont communement mauluaiſe teſte, auſſi ont elles bon vinaigre en leur meſnaige. Ie l’auroys encore pire, & luy batteroys tant & treſtant ſa petite oye, ce ſont braz, iambes, teſte, poulmon, foye, & ratelle : tant luy deſchicqueterois ſes habillemens à baſtons rompuz, que le grand Diole en attendroit l’ame damnée à la porte. De ces tabus ie me paſſerois bien pour ceſte année, & content ſerois n’y entrer poinct. Point doncques ne vous mariez, reſpondit Pantagruel.
Voire mais, diſt Panurge, eſtant en eſtat tel que ie ſuis, quitte, & non marié. Notez que ie diz quitte en la male heure. Car eſtant bien fort endebté, mes crediteurs ne ſeroient que trop ſoigneux de ma paternité. Mais quitte, & non marié, ie n’ay perſonne qui tant de moy ſe ſouciaſt, & amour tel me portaſt, qu’on diſt eſtre amour coniugal. Et ſi par cas tombois en maladie, traicté ne ſerois qu’au rebours. Le ſaige dict. Là où n’eſt femme, i’entends mere familes, & en mariage legitime, le malade eſt en grand eſtris. I’en ay veu claire experience en papes, legatz, cardinaulx, euesques, abbez, prieurs, prebſtres, & moines. Or là iamais ne m’auriez. Mariez vous doncq de par Dieu, reſpondit Pantagruel.