Le Tiers Livre (page 7)

François Rabelais · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Tiers Livre · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Au rebours (reſpondit Panurge). Non que ie me vueille impudentement exempter du territoire de follie. I’en tiens & en ſuys, ie le confeſſe. Tout le monde eſt fol. En Lorraine Fou eſt prés Tou par bonne diſcretion. Tout eſt fol. Solomon dict que infiny eſt des folz le nombre. A infinité rien ne peut decheoir, rien ne peut eſtre adioinct, comme prouue Ariſtoteles. Et fol enragé ſerois, ſi fol eſtant, fol ne me reputois. C’eſt ce que pareillement faict le nombre des maniacques & enraigez infiny. Auicenne dict, que de manie infinies ſont les eſpeces. Mais le reſte de ſes dictz & geſtes faict pour moy. Il dict à ma femme, guare moyne. C’eſt vn moyneau qu’elle aura en delices, comme auoit la Leſbie de Catulle : lequel volera pour mouſches, & y paſſera ſon temps autant ioyeuſement que feiſt oncques Domitian le croquemouſche. Plus dict qu’elle ſera villaticque & plaiſante comme vne belle cornemuſe de Saulieu ou de Buzançay. Le veridicque Triboullet bien a congneu mon naturel, & mes internes affections. Car ie vous affie que plus me plaiſent les guayes bergerottes eſcheuelées, es quelles le cul ſent le Serpoullet, que les dames des grandes cours auecques leurs riches atours, & odorans perfums de maulioinct : plus me plaiſt le ſon de la ruſticque cornemuſe, que les fredonnemens des lucz, rebecz, & violons auliques. Il m’a donné vn coup de poing ſus ma bonne femme d’eſchine. Pour l’amour de Dieu ſoit, & en deduction de tant moins des poines de Purgatoire. Il ne le faiſoit par mal. Il penſoit frapper quelque paige. Il eſt fol de bien. Innocent, ie vous affie, & peche qui de luy mal penſe. Ie luy pardonne de bien bon cœur. Il me nazardoit. Ce ſeront petites follaſtries entre ma femme & moy, comme aduient à tous nouueaulx mariez.

Comment Pantagruel & Panurge deliberent viſiter l’Oracle de la Diue Bouteille.

Chapitre XLVII.

oycy bien vn aultre poinct, lequel ne conſyderez. Eſt toutesfoys le neu de la matiere. Il m’a rendu en main la bouteille. Cela que ſignifie ? Qu’eſt ce à dire ? Par aduenture (reſpondit Pantagruel) ſignifie que voſtre femme ſera yuroigne. Au rebours, (diſt Panurge) car elle eſtoit vuide. Ie vous iure l’eſpine de ſainct Fiacre en Brye, que noſtre Moroſophe l’vnicque non Lunaticque Triboullet me remect à la Bouteille. Et ie refraiſchiz de nouueau mon veu premier, & iure Stix & Acheron en voſtre præſence, lunettes au bonnet porter, ne porter braguette à mes chauſſes, que ſus mon entreprinſe ie n’aye eu le mot de la Diue Bouteille. Ie ſçay home prudent & amy mien, qui ſçait le lieu, le pays, & la contrée en laquelle eſt ſon temple & oracle. Il nous y conduira ſceurement. Allons y enſemble, je vous ſupply ne me eſconduire. Ie vous ſeray vn Achates, vn Damis, & compaignon en tout le voyage. Ie vous ay de longtemps congneu amateur de peregrinité & deſyrant tous iours veoir, & tous iours apprendre. Nous voirons choſes admirables, & m’en croyez.

Voluntiers, (reſpondit Pantagruel) mais auant nous mettre en ceſte longue peregrination, plene de azard, plene de dangiers euidens. Quelz dangiers ? diſt Panurge interrompant le propous. Les dangiers ſe refuyent de moy, quelque part que ie ſoys, ſept lieues à la ronde : comme aduenent le prince, ceſſe le magiſtrat : aduenent le Soleil, eſuanouiſſent les tenebres : & comme les maladies fuyoient à la venue du corps ſainct Martin à Quande. A propous, diſt Pantagruel, auant nous mettre en voye, de certains poinds nous fault expedier. Premierement renuoyons Triboullet à Bloys (Ce que feut faict à l’heure : & luy donna Pantagruel vne robbe de drap d’or frizé). Secondement nous fault auoir l’aduis & congié du Roy mon pere. Plus nous eſt beſoing trouuer quelque Sibylle pour guyde & truchement. Panurge reſpondit que ſon amy Xenomanes leurs ſuffiroit, & d’abondant deliberoit paſſer par le pays de Lanternoys, & là prendre quelque docte & vtile Lanterne, laquelle leurs ſeroit pour ce voyage, ce que feut la Sibylle à Æneas deſcendent es champs Eliſiens. Carpalim paſſant pour la conduicte de Triboullet, entendit ce propous, & s’eſcria diſant, Panurge, ho, monſieur le quitte, pren Millort Debitis à Calais, car il eſt goud fallot, & n’oublie debitoribus, ce ſont lanternes. Ainſi auras & fallot & lanternes.

Mon pronoſtic eſt (diſt Pantagruel) que par le chemin nous ne engendrerons melancholie. Ia clairement ie l’apperçois. Seulement me deſplaiſt que ne parle bon Lanternoys. Ie (reſpondit Panurge) le parleray pour vous tous, ie l’entends comme le maternel, il m’eſt vſité comme le vulgaire.

Briſzmarg d’algotbric nubſtzne zos

Iſquebfz pruſq ; alborz crinqs zacbac.

Miſbe dilbarlkz morp nipp ſtancz bos.

Strombtz Panrge vvalmap quoſt grufz bac.

Or deuine, Epiſtemon, que c’eſt ?

Ce ſont (reſpondit Epiſtemon) noms de Diables errans, diables paſſans, diables rampans. Tes parolles ſont brayes (diſt Panurge) bel amy. C’eſt le courtiſan languaige Lanternoys. Par le chemin ie t’en feray vn beau petit dictionaire, lequel ne durera gueres plus qu’vne paire de ſouliers neufz. Tu l’auras plus touſt aprins, que iour leuant ſentir. Ce que i’ay dict tranſlaté de Lancernoys en vulgaire, chante ainſi.

Tout malheur eſtant amoureux,

M’accompaignoit : oncq n’y eu bien.

Gens mariez plus ſont heureux,

Panurge l’eſt, & le ſçait bien.

Reſte doncques (diſt Pantagruel) le vouloir du Roy mon pere entendre, & licence de luy auoir.

Comment Gargantua remonſtre n’eſtre licite es enfans ſoy marier, ſans le ſceu & adueu de leurs peres & meres.

Chapitre XLVIII.

ntrant Pantagruel en la ſalle grande du chaſteau, trouua le bon Gargantua iſſant du conſeil : luy feiſt narré ſommaire de leurs aduentures : expoſa leur entreprinſe : & le ſupplia, que par ſon vouloir & congié la peuſſent mettre à execution. Le bon home Gargantua tenoit en ſes mains deux gros pacquetz de requeſtes reſpondues : & memoires de reſpondre : les bailla à Vlrich Gallet ſon antique maiſtre des libelles & requeſtes : tira à part Pantagruel, & en face plus ioyeuſe que de couſtume luy diſt. Ie loue Dieu, filz treſcher, qui vous conſerue en deſirs vertueux, & me plaiſt treſbien que par vous ſoit le voyage perfaict. Mais ie vouldroys que pareillement vous vint en vouloir & deſir vous marier. Me ſemble que dorenauant venez en aage à ce competent. Panurge s’eſt aſſés efforcé rompre les difficultez, qui luy pouuoient eſtre en empeſchement. Parlez pour vous. Père treſdebonnaire (reſpondit Pantagruel) encores n’y auoys ie penſé, de tout ce negoce : ie m’en deportoys ſus voſtre bonne volunté & paternel commendement. Plus toſt prie Dieu eſtre à vos piedz veu roydde mort en voſtre deſplailir, que ſans voſtre plaiſir eſtre veu vif marié. Ie n’ay iamais entendu que par loy aulcune, feuſt ſacre, feuſt prophane, & barbare, ayt eſté en arbitre des enfans ſoy marier, non conſentans voulens & promouens leurs peres, meres, & parens prochains. Tous Legiſlateurs ont es enfans ceſte liberté tollue, es parens l’ont reſeruée.

Filz treſcher (diſt Gargantua) ie vous en croy, & loue Dieu de ce que à voſtre notice ne viennent que choſes bonnes & louables, & que par les feneſtres de vos ſens rien n’eſt on domicile de voſtre eſprit entré fors liberal ſçauoir. Car de mon temps a eſté par le continent trouué pays on quel ne ſçay quelz paſtophores Taulpetiers, autant abhorrens de nopces, comme les pontifes de Cybele en Phrygie, ſi chappons feuſſent, & non galls pleins de ſalacité & laſciuie : les quelz ont dict loix es gens mariez ſus le faict de mariage. Et ne ſçay que plus doibue abhominer, ou la tyrannicque præſumption d’iceulx redoubtez Taulpetiers qui ne ſe contiennent dedans les treillis de leurs myſterieux temples, & ſe entremettent des negoces contraires par Diametre entier à leurs eſtatz : ou la ſuperſtitieuſe ſtupidité des gens mariez, qui ont ſanxi & preſté obeiſſance à telles tant malignes & barbaricques loigs. Et ne voyent (ce que plus clair eſt que l’eſtoille Matute) comment telles ſanxions connubiales toutes ſont à l’aduentaige de leurs Myſtes, nul au bien & profict des mariez. Qui eſt cauſe ſuffiſante pour les rendre ſuſpectes comme iniques & fraudulentes. Par reciprocque temerité pourroient ilz loigs eſtablir à leurs Myſtes ſus le faict de leurs ceremonies & ſacrifices, attendu que leurs biens ilz deciment & roignent du guaing prouenant de leurs labeurs & ſueur de leurs mains, pour en abondance les nourrir, & entretenir. Et ne feroient (ſcelon mon iugement) tant peruerſes & impertinentes, comme celles ſont les quelles d’eulx ilz ont receup. Car (comme treſbien auez dict) loy on monde n’eſtoit, qui es enfans liberté de foy marier donnoit, ſans le ſceu, l’adueu, & conſentement de leurs peres. Moyenantes les loigs dont ie vous parle, n’eſt ruffien, forfant, ſcelerat, pendart, puant, punais, ladre, briguant, voleur, meſchant, en leurs contrées, qui violentement ne rauiſſe quelque fille il vouldra choiſir, tant ſoit noble, belle, riche, honeſte, pudicque, que ſçauriez dire, de la maiſon de ſon pere, d’entre les bras de ſa mere, maulgré tous ſes parens : ſi le ruffien ſe y ha vne foys aſſocié quelque Myſte, qui quelque iour participera de la praye. Feroient pis & acte plus cruel les Gothz, les Scythes, les Maſſagettes en place ennemie, par long temps aſſiegée, à grands frays oppugnée, prinſe par force ? Et voyent les dolens peres & meres hors leurs maiſons enleuer & tirer par vn incongneu, eſtrangier, barbare, maſtin tout pourry, chancreux, cadauereux, paouure, malheureux, leurs tant belles, delicates, riches, & ſaines filles, les quelles tant cherement auoient nourriez en tout exercice vertueux, auoient diſciplinées en toute honeſteté : eſperans en temps oportun les colloquer par mariage auecques les enfans de leurs voiſins & antiques amis nourriz & inſtituez de meſme ſoing, pour paruenir à ceſte felicité de mariage, que d’eulx ilz veiſſent naiſtre lignaige raportant & hæreditant non moins aux meurs de leurs peres & meres, que à leurs biens meubles & hæritaiges. Quel ſpectacle penſez vous que ce leurs ſoit ? Ne croyez, que plus enorme feuſt la deſolation du peuple Romain & ſes confœderez entendens le deces de Germanicus Druſus. Ne croyez que plus pitoyable feuſt le deſconfort des Lacedæmoniens, quand de leurs pays veirent par l’adultere Troian furtiuement enleuée Helene Grecque. Ne croyez leur dueil & lamentations eſtre moindres, que de Ceres, quand luy feuſt rauie Proſerpine ſa fille : que de Iſis, à la perte de Oſyris : de Venus, à la mort de Adonis : de Hercules, à l’eſguarement de Hylas : de Hecuba, à la ſubſtraction de Polyxene. Ilz toutesfois tant ſont de craincte du Dæmon & ſuperſtiſioſité eſpris, que contredire ilz n’auſent, puisque le Taulpetier y a eſté præſent & contractant. Et reſtent en leurs maiſons priuez de leurs filles tant aimées, le pere mauldiſſant le iour & heure de ſes nopces : la mere regrettant que n’eſtoit auortée en tel tant triſte & malheureux enfantement : & en pleurs & lamentations finent leurs vie, laquelle eſtoit de raiſon finir en ioye & bon tractement de icelles. Aultres tant ont eſté ecſtaticques & comme maniacques, que eulx meſmes de dueil & regret ſe ſont noyez, penduz, tuez, impatiens de telle indignité.

Aultres ont eu l’eſprit plus Heroïcque, & à l’exemple des enfans de Iacob vengeans le rapt de Dina leur ſœur, ont trouué le ruffien aſſocié de ſon Taulpetier clandeſtinement parlementans & ſubornans leurs filles : les ont ſus l’inſtant mis en pieces & occis felonnement, leurs corps apres iectans es loups & corbeaux parmy les champs. Au quel acte tant viril & cheualereux ont les Symmyſtes Taulpetiers fremy & lamenté miſerablement, ont formé complainctes horribles, & en toute importunité requis & imploré le bras ſeculier, & Iuſtice politicque, inſtans fierement & contendens eſtre de tel cas faicte exemplaire punition. Mais ne en æquité naturelle, ne en droict des gens, ne en loy Imperiale quelconques, n’a eſté trouuée rubricque, paragraphe, poinct, ne tiltre, par lequel fut poine ou torture à tel faict interminée : Raiſon obſiſtante, Nature repugnante. Car home vertueux on monde n’eſt, qui naturellement & par raiſon plus ne ſoit en ſon ſens perturbé, oyant les nouuelles du rapt, diffame, & deſhonneur de ſa fille, que de ſa mort. Ores eſt qu’vn chaſcun trouuant le meurtrier ſus le faict de homicide en la perſone de ſa fille iniquement & de guet à pens, le peut par raiſon, le doibt par nature occire ſus l’inſtant, & n’en ſera par iuſtice apprehendé. Merueilles doncques n’eſt, ſi trouuant le ruffien, à la promotion du Taulpetier, ſa fille ſubornant, & hors ſa maiſon rauiſſant, quoy qu’elle en feuſt conſentente, les peut, les doibt à mort ignominieuſement mettre, & leurs corps iecter en direction des beſtes brutes, comme indignes de recepuoir le doulx, le deſyré, le dernier embraſſement de l’alme & grande mere, la Terre, lequel nous appelions Sepulture.

Filz treſcher, apres mon decés, guardez que telles loigs ne ſoient en ceſtuy Royaulme receues : tant que ſeray en ce corps ſpirant & viuent, ie y donneray ordre treſbon auec l’ayde de mon Dieu. Puis doncques que de voſtre mariage ſus moy vous deportez, i’en ſuis d’opinion. Ie y pouruoiray. Apreſtez vous au voyage de Panurge. Prenez auecques vous Epiſtemon, frere Ian, & aultres que choiſirez. De mes theſaurs faictez à voſtre plein arbitre. Tout ce que ferez, ne pourra ne me plaire. En mon arcenac de Thalaſſe prenez equippage tel que vouldrez : telz pillotz, nauchiers, truſchemens, que vouldrez : & à vent oportun faictez voile on nom & protection du Dieu ſeruateur. Pendent voſtre abſence, ie feray les appreſtz & d’vne femme voſtre, & d’vn feſtin, que ie veulx à vos nopces faire celebre, ſi oncques en feut.

Comment Pantagruel feiſt ſes apreſtz pour monter ſus mer. Et de l’herbe nommée Pantagruelion.

Chapitre XLIX.

ev de iours apres Pantagruel auoir prins congié du bon Gargantua, luy bien priant pour le voyage de ſon filz, arriua au port de Thalaſſe pres Sammalo, acompaigné de Panurge, Epiſtemon, frere Ian des entommeures abbé de Theleme, & aultres de la noble maiſon, notamment de Xenomanes le grand vovagier & trauerſeur des voyes perilleuſes, lequel eſtoit venu au mandement de Panurge, par ce qu’il tenoit ie ne ſçay quoy en arriere fief de la chaſtellenie de Salmiguondin. Là arriuez, Pantagruel dreſſa equippage de nauires, à nombre de celles que Aiax de Salamine auoit iadis menées en conuoy des Gregoys à Troie. Nauchiers, pilotz, heſpaliers, truſchemens, artiſans, gens de guerre, viures, artillerie, munitions, robbes, deniers, & aultres hardes print & chargea, comme eſtoit beſoing pour long & hazardeux voyage. Entre aultres choſes ie veids qu’il feiſt charger grande foiſon de ſon herbe Pantagruelion, tant verde & crude, que conficte & præparée.

L’herbe Pantagruelion a racine petite, durette, rondelette, finante en poincte obtuſe, blanche, à peu de fillamens, & ne profonde en terre plus d’vne coubtée. De la racine procede vn tige vnicque, rond, ferulacée, verd au dehors, blanchiſſant au dedans : concaue, comme le tige de Smyrnium, Olus atrum, Febues, & Gentiane : ligneux, droict, friable, crenelé quelque peu à forme de columnes legierement ſtriées : plein de fibres, es quelles conſiſte toute la dignité de l’herbe, meſmement en la partie dicte Meſa, comme moyene, & celle qui eſt dicte Mylaſea. Haulteur d’icelluy communement eſt de cinq à ſix pieds. Aulcunes foys excede la haulteur d’vne lance. Sçauoir eſt, quand il rencontre terrouoir doulx, vligineux, legier, humide ſans froydure : comme eſt Olone & celluy de Roſea pres Præneſte en Sabinie, & que pluye ne luy deſſault enuiron les Feries des peſcheurs, & Solſtice æſtiual. Et ſurpaſſe la haulteur des arbres, comme vous dictez Dendromalache par l’authorité de Theophraſte : quoy que herbe ſoit par chaſcun an deperiſſante : non arbre en racine, tronc, caudice, & rameaux perdurante. Et du tige ſortent gros & fors rameaux. Les feueilles a longues trois foys plus que larges, verdes tous iours : aſprettes, comme l’Orcanette : durettes, inciſées au tour comme vne faulcille & comme la Betoine : finiſantes en poinctes de Sariſſe Macedonicque, & comme vne lancette dont vſent les Chirurgiens. La figure d’icelle peu eſt differente des feueilles de Freſne & Aigremoine : & tant ſemblable à Eupatoire, que pluſieurs herbiers l’ayant dicte domeſticque, ont dict Eupatoire eſtre Pantagruelion ſauluaginé. Et ſont par rancs en eguale diſtance eſparſes au tour du tige en rotondité par nombre en chaſcun ordre ou de cinq, ou de ſept. Tant l’a cherie nature, qu’elle l’a douée en ſes feueilles de ces deux nombres impars tant diuins & myſterieux. L’odeur d’icelles eſt fort, & peu plaiſant aux nez delicatz. La ſemence prouient vers le chef du tige, & peu au deſſoubs. Elle eſt numereuſe autant que d’herbe qui ſoit, ſphæricque, oblongue, rhomboïde, noire claire, & comme tannée, durette, couuerte de robbe fragile : delicieuſe à tous oyſeaulx canores, comme Linottes, Chardriers, Alouettes, Serins, Tarins, & aultres. Mais eſtainct en l’home la ſemence generatiue, qui en mangeroit beaucoup & ſouuent. Et quoy que iadis encre les Grecs d’icelle l’on feiſt certaines eſpeces de fricaſſees, tartres, & beuignetz, les quelz ilz mangeoient apres ſoupper par friandiſe & pour trouuer le vin meilleur : ſi eſt ce qu’elle eſt de difficile concoction, offenſe l’eſtomach, engendre mauuais ſang, & par ſon exceſſiue chaleur feriſt le cerueau, & rempliſt la teſte de faſcheuſes & douloreuſes vapeurs. Et comme en pluſieurs plantes ſont deux ſexes : maſle, & femelle : ce que voyons es Lauriers, Palmes, Cheſnes, Heouſes, Aſphodele, Mandragore, Fougere, Agaric, Ariſtolochie, Cypres, Terebinthe, Pouliot, Pæone, & aultres : auſſi en ceſte herbe y a maſle, qui ne porte fleur aulcune, mais abonde en ſemence : & femelle, qui foiſonne en petites fleurs, blanchaſtres, inutiles : & ne porte ſemence qui vaille : & comme eſt des aultres ſemblables, ha la feuille plus large, moins dure que le maſle, & ne croiſt en pareille haulteur. On ſeme ceſtuy Pantagruelion à la nouuelle venue des hyrondelles, on le tire de terre lors que les Cigalles commencent s’enrouer.

Comment doibt eſtre preparé & mis en œuure le celebre Pantagruelion.

Chapitre L.

n pare le Pantagruelion ſoubs l’æquinocte automnal en diuerſes manieres, ſcelon la phantaſie des peuples, & diuerſité des pays. L’enſeignement premier de Pantagruel feut, le tige d’icelle deueſtir de feueilles & ſemence : le macerer en Eaue ſtagnante non courante par cinq iours, ſi le temps eſt ſec, & l’eaue chaulde, par neuf ou douze, ſi le temps eſt nubileux, & l’eaue froyde : puys au Soleil le ſeicher : puys à l’vmbre le excorticquer, & ſeparer les fibres (es quelles, comme auons dict, conſiſte tout ſon pris & valeur) de la partie ligneuſe, laquelle eſt inutile, fors qu’à faire flambe lumineuſe, allumer le feu, & pour l’eſbat des petitz enfans enfler les veſſies de porc. D’elle vſent aulcunesfoys les frians à cachetes, comme de Syphons, pour ſugſer & auecques l’haleine attirer le vin nouueau par le bondon. Quelques Pantagrueliſtes modernes euitans le labeur des mains qui ſeroit à faire tel depart, vſent de certains inſtrumens catharactes compoſez à la forme que Iuno la faſcheuſe tenoit les doigts de ſes mains liez pour empeſcher l’enfantement de Alcmene mere de Hercules, & à trauers icelluy contundent & briſent la partie ligneuſe, & la rendent inutile, pour en ſauluer les fibres. En ceſte ſeule præparation acquieſcent ceulx qui contre l’opinion de tout le monde, & en maniere paradoxe à tous Philoſophes, guaingnent leur vie à recullons. Ceulx qui à profict plus euident la voulent aualluer, font ce que l’on nous compte du paſſetemps des troys ſœurs Parces : de l’eſbatement nocturne de la noble Circe : & de la longue excuſe de Penelope enuers ſes muguetz amoureux, pendent l’abſence de ſon mary Vlyxes. Ainſi eſt elle miſe en ſes ineſtimables vertus, des quelles vous expouſeray partie, (car le tout eſt à moy vous expouſer impoſſible) ſi dauant, vous interprete la denomination d’icelle.

Ie trouue que les plantes ſont nommées en diuerſes manieres. Les vnes ont prins le nom de celluy qui premier les inuenta, congneut, monſtra, cultiua, apriuoiſa, & appropria, comme Mercuriale de Mercure : Panacea de Panace, fille de Æſculapius : Armoiſe, de Artemis, qui eſt Diane : Eupatoire, du roy Eupator : Telephium, de Telephus : Euphorbium, de Euphorbus Medicin du roy Iuba : Clymenos, de Clymenus : Alcibiadion, de Alcibiades : Gentiane, de Gentius roy de Sclauonie. Et tant a eſté iadis eſtimée ceſte prærogatiue de impoſer ſon nom aux herbes inuentées, que comme feut controuerſe meue entre Neptune & Pallas de qui prendroit nom la terre par eulx deux enſemblement trouuée : qui depuys feut Athenes dicte, de Athene c’eſt à dire Minerue : pareillement Lyncus roy de Scythie ſe miſt en effort de occire en trahiſon le ieune Triptoleme enuoyé par Ceres pour es homes monſtrer le froment lors encores incongneu : affin que par la mort d’icelluy il impoſaſt ſon nom, & feuſt en honneur & gloire immortelle dict inuenteur de ce grain tant vtile & neceſſaire à la vie humaine. Pour laquelle trahiſon feut par Ceres transformé en Oince, ou Loupceruier. Pareillement grandes & longues guerres feurent iadis meues entre certains Roys de ſeiour en Cappadoce, pour ce ſeul different, du nom des quelz ſeroit vne herbe nommée : laquelle pour tel debat feut dicte Polemonia, comme Guerroyere.

Les aultres ont retenu le nom des regions des quelles feurent ailleurs tranſportées, comme pommes Medices, ce ſont Poncires de Medie, en laquelle feurent premierement trouuées : pommes Punicques, ce ſont Grenades, apportées de Punicie, c’eſt Carthage. Liguſticum, c’eſt Liueſche, apportée de Ligurie, c’eſt la couſte de Genes. Rhabarbe, du fleuue Barbare nommé Rha, comme atteſte Ammianus : Santonicque, fœnu Grec : Caſtanes, Perſicques, Sabine, Stœchas, de mes iſles Hieres anticquement dictez Stœchades, Spica Celtica, & aultres.

Les aultres ont leur nom par Antiphraſe & contrariété : comme Abſynthe, au contraire de pynthe, car il eſt faſcheux à boyre : Holoſteon, c’eſt tout de os : au contraire, car herbe n’eſt en nature plus fragile & plus tendre, qu’il eſt.

Aultres ſont nommées par leurs vertus & operations, comme Ariſtolochia, qui ayde les femmes en mal d’enfant. Lichen qui guerit les maladies de ſon nom. Maulue qui mollifie. Callithrichum, qui faict les cheueulx beaulx. Alyſſum, Ephemerum, Bechium, Naſturtium, qui eſt Creſſon Alenoys : Hyoſcyame, hanebanes, & aultres.

Les aultres par les admirables qualitez qu’on a veu en elles, comme Heliotrope, c’eſt Soulcil, qui ſuyt le Soleil. Car le Soleil leuant, il s’eſpanouiſt : montant, il monte : declinant, il decline : ſoy cachant, il ſe clouſt. Adiantum : car iamais ne retient humidité, quoy qu’il naiſſe pres les eaues, & quoy qu’on le plongeaſt en eaue par bien long temps : Hieracia, Eryngion, & aultres.

Aultres par Metamorphoſe d’homes & femmes de nom ſemblable : comme Daphne, c’eſt Laurier, de Daphne : Myrte, de Myrſine : Pytis, de Pytis : Cynara, c’eſt Artichault : Narciſſe, Saphran, Smilax, & aultres.

Aultres par ſimilitude, comme Hippuris (c’eſt Prelle) car elle reſemble à queue de Cheual : Alopecuros, qui ſemble à la queue de Renard : Pſylion, qui ſemble à la Puſſe : Delphinium, au Daulphin : Bugloſſe, à langue de Beuf : Iris, à l’arc en ciel, en ſes fleurs : Myoſota, à l’aureille de Souriz : Coronopous, au pied de Corneille. Et aultres. Par reciprocque denomination ſont dictz les Fabies, des Febues : les Piſons, des Poys : les Lentules, des Lentiles : les Cicerons, des poys Chices. Comme encores par plus haulte reſemblance eſt dict le nombril de Venus, les cheueulx de Venus, la cuue de Venus, la barbe de Iuppiter, l’œil de Iuppiter, le ſang de Mars, les doigtz de Mercure : Hermodactyles : & aultres.

Les aultres de leurs formes : comme Trefeueil, qui ha trois feueilles : Pentaphyllon, qui a cinq feueilles : Serpoullet, qui herpe concre terre : Helxine, Petaſites, Myrobalans, que les Arabes appellent Béen, car ilz ſemblent à gland, & ſont vnctueux.

Pourquoy eſt dicte Pantagruelion, & des admirables vertus d’icelle.

Chapitre LI.

ar ces manieres (exceptez la fabuleuſe, car de fable ia Dieu ne plaiſe que vſions en ceſte tant veritable hiſtoire) eſt dicte l’herbe Pantagruelion. Car Pantagruel feut d’icelle inuenteur : ie ne diz pas quant à la plante, mais quant à vn certain vſaige, lequel plus eſt abhorré & hay des larrons : plus leurs eſt contraire & ennemy, que ne eſt la Teigne & Cuſcute au Lin, que le Rouſeau à la Fougere : que le Preſle aux Fauſcheurs : que Orobanche aux poys Chices : Ægilops à l’Orge : Securidaca aux Lentilles : Antranium aux Febues : l’Yuraye au Froment : le Lierre aux Murailles : que le Nenufar & Nymphæa Heraclia aux ribaux Moines, que n’eſt la Ferule & le Boulas aux eſcholiers de Nauarre, que n’eſt le Chou, à la Vigne : le Ail, à l’Aymant : l’Oignon, à la veue : la graine de Fougere, aux femmes enceinctes : la ſemence de Saule, aux Nonnains vitieuſes : l’vmbre de If, aux dormans deſſoubs : le Aconite, aux Pards & Loups : le flair du Figuier, aux Taureaux indignez : la Cigüe, aux Oiſons : le Poupié, aux Dents : l’Huille, aux Arbres. Car maintz d’iceux auons veu par tel vſaige finer leur vie hault & court : à l’exemple de Phyllis royne des Thraces : de Bonoſus, Empereur de Rome : de Amate, femme du roy Latin : de Iphis, Auctolia, Licambe, Arachne, Phæda, Leda, Acheus roy de Lydie, & aultres : de ce ſeulement indignez, que ſans eſtre aultrement mallades, par le Pantagruelion on leurs oppiloit les conduictz, par les quelz ſortent les bons motz, & encrent les bons morſeaulx, plus villainemcnt que ne feroit la male Angine & mortelle Squinanche.

Aultres auons ouy ſus l’inſtant que Atropos leurs couppoit le fillet de vie, ſoy griefuement complaignans & lamentans de ce que Pantagruel les tenoit à la guorge. Mais (las) ce n’eſtoit mie Pantagruel. Il ne feut oncques rouart, c’eſtoit Pantagruelion, faiſant office de hart, & leurs ſeruant de cornette. Et parloient improprement & en Solœciſme. Si non qu’on les excuſaſt par figure Synecdochique, prenens l’inuention pour l’inuenteur. Comme on prent Ceres pour pain, Bacchus pour vin. Ie vous iure icy par les bons motz qui ſont dedans ceſte bouteille là qui refraichiſt dedans ce bac, que le noble Pantagruel ne print oncques à la guorge ſi non ceulx qui ſont negligens de obuier à la ſoif imminente.

Aultrement eſt dicte Pantagruelion par ſimilitude. Car Pantagruel naiſſant on monde eſtoit autant grand que l’herbe dont ie vous parle : & en feut prinſe la meſure aiſement : veu qu’il naſquit on temps de alteration, lors qu’on cuille ladiſte herbe, & que le chien de Icarus par les aboys qu’il faict au Soleil, rend tout le monde Troglodyte, & conſtrainct habiter es caues & lieux ſubterrains.

Aultrement eſt dicte Pantagruelion par ſes vertus & ſingularitez. Car comme Pantagruel a eſté l’Idée & exemplaire de toute ioyeuſe perfection, (ie croy que perſone de vous aultres Beuueurs n’en doubte) auſſi en Pantagruelion ie recongnoys tant de vertus, tant d’energie, tant de perfection, tant d’effectz admirables, que ſi elle euſt eſté en ſes qualitez congneue lors que les arbres (par la relation du Prophete) feirent election d’vn Roy de boys pour les regir & dominer, elle ſans doubte euſt emporté la pluralité des voix & ſuffrages. Diray ie plus ? Si Oxylus filz de Orius l’euſt de ſa ſœur Hamadryas engendrée, plus en la ſeule valeur d’icelle ſe feuſt delecté, qu’en tous ſes huyct enfans tant celebrez par nos Mythologes, qui ont leurs noms mis en memoire eternelle. La fille aiſnée eut nom Vigne, le filz puyſné eut nom Figuier : l’autre Noyer, l’aultre Cheſne, l’autre Cormier, l’autre Fenabregue, l’autre Peuplier, le dernier eut nom Vlmeau, & feut grand Chirurgien en ſon temps.

Ie laiſſe à vous dire comment le ius d’icelle exprimé & inſtillé dedans les aureilles tue toute eſpece de vermine, qui y ſeroit née par putrefaction, & tout aultre animal qui dedans ſeroit entré. Si d’icelluy ius vous mettez dedans vn ſeilleau de eaue, ſoubdain vous voirez l’eaue prinſe, comme ſi feuſſent caillebotes, tant eſt grande ſa vertus. Et eſt l’eaue ainſi caillée remede præſent aux cheuaulx coliqueux, & qui tirent des flans. La racine d’icelle cuicte en eaue, remolliſt les nerfz retirez, les ioinctures contractes, les podagres ſclirrhotiques, & les gouttes nouées. Si promptement voulez guerir vne bruſlure, ſoit d’eaue, ſoit de feu, applicquez y du Pantagruelion crud, c’eſt à dire tel qui naiſt de terre, ſans aultre appareil ne compoſition. Et ayez eſguard de le changer ainſi que le voirez deſeichant ſus le mal. Sans elle ſeroient les cuiſines infames, les tables deteſtables, quoy que couuertes feuſſent de toutes viandes exquiſes : les lictz ſans delices, quoy que y ſeult en abondance Or, Argent, Electre, Iuoyre, & Porphyre. Sans elle ne porteroient les Meuſniers bled au moulin, n’en rapporteroient farine. Sans elle comment ſeroient portez les playdoiers des Aduocatz à l’auditoire ? Comment ſeroit ſans elle porté le plaſtre à l’haſtellier ? Sans elle comment ſeroit tirée l’eaue du puyz ? Sans elle que feroient les Tabellions, les Copiſtes, les Secretaires, & Eſcriuains ? Ne periroient les Pantarques & papiers rantiers ? Ne periroit le noble art d’Imprimerie ? De quoy feroit on chaſſis ? Comment ſonneroit on les cloches ? D’elle ſont les Iſiacques ornez, les Paſtophores reueſtuz, toute humaine nature couuerte en premiere poſition. Toutes les arbres lanificques des Seres, les Goſſampines de Tyle en la mer Perſicque, les Cynes des Arabes, les vignes de Malthe, ne veſtiſſent tant de perſones, que faict ceſte herbe ſeulette. Couure les armées contre le froid & la pluye, plus certes commodement que iadis ne faiſoient les peaulx. Couure les Theatres & Amphitheatres contre la chaleur, ceinct les boys & taillis au plaiſir des chaſſeurs, deſcend en eaue tant doulce que marine au profict des peſcheurs. Par elle ſont bottes, botines, botaſſes, houzeaulx, brodequins, ſouliers, eſcarpins, pantofles, ſauattes miſes en forme & vſaige. Par elle ſont les arcs tendus, les arbeleſtes bandées, les fondes faictes. Et comme ſi feuſt herbe ſacre, Verbenicque, & reuerée des Manes & Lemures les corps humains mors ſans elle ne ſont inhumez.

Ie diray plus. Icelle herbe moyenante les ſubſtances inuiſibles viſiblement ſont arreſtées, prinſes detenues, & comme en priſon miſes. A leur prinſe & arreſt ſont les groſſes & peſantes moles tournées agilement à inſigne profict de la vie humaine. Et m’eſbahys comment l’inuention de tel vſaige a eſté par tant de ſiecles celé aux antiques Philoſophes, veue l’vtilité impréciable qui en prouient : veu le labeur intolerable, que ſans elle ilz ſupportoient en leurs piſtrines. Icelle moyenant, par la retention des flots aërez ſont les groſſes Orchades, les amples Thalameges, les fors Guallions, les Naufz Chiliandres & Myriandres de leurs ſtations enleuées, & pouſſées à l’arbitre de leurs gouuerneurs. Icelle moyenant, ſont les nations, que Nature ſembloit tenir abſconſes, impermeables, & incongneues : à nous venues, nous à elles. Choſe que ne feroient les oyſeaulx, quelque legiereté de pennaige qu’ilz ayent, & quelque liberté de nager en l’aër, que leurs ſoit baillée par Nature. Taprobrana a veu Lappia : Iaua a veu les mons Riphées : Phebol voyra Theleme : Les Iſlandoys & Engronelands boyront Euphrates. Par elle Boreas a veu le manoir de Auſter : Eurus a viſité Zephire. De mode que les Intelligences celeſtes, les Dieux tant marins que terreſtres en ont eſté tous effrayez, voyans par l’vſaige de ceſtuy benedict Pantagruelion, les peuples Arcticques en plein aſpect des Antarctiques, franchir la mer Athlanticque, paſſer les deux Tropicques, volter ſoubs la Zone torride, meſurer tout le Zodiacque, s’eſbatre ſoubs l’Æquinoctial, auoir l’vn & l’aultre Pole en veue à fleur de leur Orizon. Les Dieux Olympicques ont en pareil effroy dict. Pantagruel nous a mis en penſement nouueau & tedieux, plus que oncques ne feirent les Aloïdes, par l’vſaige & vertus de ſon herbe. Il ſera de brief marié, de ſa femme aura enfans. A ceſte deſtinée ne pouons nous contreuenir : car elle eſt paſſée par les mains & fuſeaulx des ſœurs fatales, filles de Neceſſité. Par ſes enfans (peut eſtre) ſera inuentée herbe de ſemblable energie : moyenant laquelle pourront les humains viſiter les fources des greſles, les bondes des pluyes, & l’officine des fouldres : pourront enuahir les regions de la Lune, entrer le territoire des ſignes celeſtes, & là prendre logis, les vns à l’Aigle d’or, les aultres au Mouton, les aultres à la Couronne, les aultres à la Herpe, les aultres au Lion d’argent : s’aſſeoir à table auecques nous, & nos Déeſſes prendre à femmes, qui ſont les ſeulx moyens d’eſtre deifiez. En fin ont mis le remede de y obuier en deliberation, & au conſeil.

Comment certaine eſpece de Pantagruelion ne peut eſtre par feu conſommée.

Chapitre LII.

e que ie vous ay dict, eſt grand & admirable. Mais ſi vouliez vous hazarder de croire quelque aultre diuinité de ce ſacre Pantagruelion, ie la vous dirois. Croyez la ou non, ce m’eſt tout vn : me ſuffiſt vous auoir dict verité. Verité vous diray. Mais pour y entrer, car elle eſt d’accés aſſés ſcabreux & difficile, ie vous demande. Si i’auoys en ceſte bouteille mis deux cotyles de vin, & vne d’eau enſemble bien fort meſlez, comment les demeſleriez vous ? comment les ſepareriez vous ? de maniere que vous me rendriez l’eau à part ſans le vin, le vin ſans l’eau, en meſure pareille que les y auroys mis. Aultrement. Si vos chartiers & nautonniers amenans pour la prouiſion de vos maiſons certain nombre de tonneaulx, pippes, & buſſars de vin de Graue, d’Orleans, de Beaulne, de Myreuaulx, les auoient buffetez & beuz à demy, le reſte empliſſans d’eau, comme font les Limoſins à belz eſclotz, charroyans les vins d’Argenton, & Sangaultier : comment en houſteriez vous l’eau entièrement ? Comment les purifieriez vous ? I’entends bien, vous me parlez d’vn entonnoir de Lierre. Cela eſt eſcript. Il eſt vray & aueré par mille experiences, vous le ſçauiez deſia. Mais ceulx qui ne l’ont ſceu & ne le veirent oncques, ne le croyroient poſſible. Paſſons oultre.

Si nous eſtions du temps de Sylla, Marius, Cæſar & aultres Romains empereurs, ou du temps de nos antiques Druydes, qui faiſoient bruſler les corps mors de leurs parens & ſeigneurs, & vouluſſiez les cendres de vos femmes, ou peres boyre en infuſion de quelque bon vin blanc, comme feiſt Artemiſia les cendres de Mauſolus ſon mary, ou aultrement les reſeruer entieres en quelque vrne, & reliquaire : comment ſaulueriez vous icelles cendres à part, & ſeparées des cendres du buſt & feu funeral ? Reſpondez. Par ma figue, vous ſeriez bien empeſchez. Ie vous en deſpeſche. Et vous diz, que prenent de ce celeſte Pantagruelion autant qu’en fauldroit pour couurir le corps du defunct, & ledict corps ayant bien à poinct enclous dedans, lié & couſu de meſmes matiere, iectez le on feu tant grand, tant ardent que vouldrez : le feu à trauers le Pantagruelion bruſlera & redigera en cendres le corps & les oz : le Pantagruelion non ſeulement ne ſera conſumé ne ards, & ne deperdera vn ſeul atome des cendres dedans encloſes, ne recepura vn ſeul atome des cendres buſtuaires, mais ſera en fin du feu extraict plus beau, plus blanc, & plus net que ne l’y auiez iecté. Pourtant eſt il appellé Aſbeſton. Vous en trouuerez foiſon en Carpaſie, & ſoubs le climat Dia Cyenes, à bon marché. O choſe grande ! choſe admirable ? Le feu qui tout deuore, tout deguaſte, & conſume : nettoye, purge, & blanchiſt ce ſeul Pantagruelion Carpaſien Aſbeſtin. Si de ce vous defiez, & en demandez aſſertion & ſigne vſual comme Iuifz & incredules : prenez vn œuf fraiz & le liez circulairement auecques ce diuin Pantagruelion. Ainſi lié mettez le dedans le braſier tant grand & ardent que vouldrez. Laiſſez le ſi long temps que vouldrez. En fin vous tirerez l’œuf cuyt, dur, & bruſlé, ſans alteration, immutation, ne eſchauffement du ſacre Pantagruelion. Pour moins de cinquante mille eſcuz Bourdeloys, amoderez à la douzieme partie d’vne Pithe, vous en aurez faict l’experience. Ne me parragonnez poinct icy la Salamandre, c’eſt abus. Ie confeſſe bien que petit feu de paille la vegete & reſiouiſt. Mais ie vous aſceure que en grande fournaiſe elle eſt comme tout aultre animant, ſuffoquée, & conſumée. Nous en auons veu l’experience. Galen l’auoit long temps a confermé & demonſtré lib. 3. de temperamentis, & le maintient Dioſcorides lib. 2. Icy ne me alleguez l’alum de plume, ne la tour de boys en Pyrée, laquelle L. Sylla ne peut oncques faire bruſler, pource que Archelaus gouuerneur de la ville pour le roy Mithridates, l’auoit toute enduicte d’alum. Ne me comparez icy celle arbre que Alexander Cornelius nommoit Eonem, & la diſoit eſtre ſemblable au Cheſne qui porte le Guy : & ne pouoir eſtr ne par eau, ne par feu conſommée ou endommagée, non plus que le Guy de cheſne, & d’icelle auoir eſté faicte & baſtie la tant celebre nauire Argos. Cherchez qui le croye. Ie m’en excuſe. Ne me parragonnez auſſi, quoy que mirificque ſoit celle eſpece d’arbre que voyez par les montaignes de Briançon, & Ambrun, laquelle de ſa racine nous produit le bon Agaric, de ſon corps nous rend la reſine tant excellente que Galen l’auſe æquiparer à la Terebinthine : ſus ſes feueilles delicates nous retient le fin miel du ciel, c’eſt la Manne : & quoy que gommeuſe & vnctueuſe ſoit, eſt inconſumptible par feu. Vous la nommez Larrix en Grec & Latin : les Alpinois la nomment Melze : les Antenorides & Venetians, Larege. Dont feut dict Larignum le chaſteau en Piedmont : lequel trompa Iule Cæſar venent es Gaules. Iule Cæſar auoit faict commendement à tous les manens & habitans des Alpes & Piedmont, qu’ilz euſſent à porter viures & munitions es eſtappes dreſſées ſus la voie militaire, pour ſon ouſt paſſant oultre. Au quel tous furent obeiſſans, exceptez ceulx qui eſtoient dedans Larigno, les quelz ſoy confians en la force naturelle du lieu, refuſerent à la contribution. Pour les chaſtier de ce refus, l’Empereur feiſt droict au lieu acheminer ſon armée. Dauant la porte du chaſteau eſtoit vne tour baſtie de gros cheurons de Larix laſſés l’vn ſus l’autre alternatiuement comme vne pyle de boys, continuans en telle hauteur, que des machicoulis facilement on pouoit auecques pierres & liuiers debouter ceulx qui approcheroient. Quand Cæſar entendit que ceulx du dedans n’auoient aultres defenſes que pierres & liuiers, & que à poine les pouoient ilz darder iusques aux approches, commenda à ſes foubdars iecter au tour force fagotz, & y mettre le feu. Ce que feut incontinent faict. Le feu mis es fagotz, la flambe feut ſi grande & ſi haulte, qu’elle couurit tout le chaſteau. Dont penſerent que bien toſt apres la tour ſeroit arſe & demollie. Mais ceſſant la flambe, & les fagotz confumez, la tour apparut entiere, ſans en rien eſtre endommagée. Ce que conſyderant Cæſar, commenda que hors le iect des pierres tout au tour l’on feiſt vne ſeine de foſſez & bouclus. Adoncques les Larignans ſe rendirent à compoſition. Et par leur recit congneut Cæſar l’admirable nature de ce boys, lequel de ſoy ne faict feu, flambe, ne charbon : & ſeroit digne en ceſte qualité d’eſtre on degré mis de vray Pantagruelion, & d’autant plus que Pantagruel d’icelluy voulut eſtre faictz tous les huys, portes, feneſtres, gouſtieres, larmiers, & l’ambrun de Theleme : pareillement d’icelluy feiſt couurir les pouppes, prores, ſougons, tillacs, courſies, & rambades de ſes carracons, nauires, gualeres, gualions, brigantins, fuſtes, & aultres vaiſſeaulx de ſon arſenac de Thalaſſe : ne feuſt que Larix en grande fournaiſe de feu prouenent d’aultres eſpeces de boys, eſt en fin corrumpu & diſſipé, comme ſont les pierres en fourneau de chaulx. Pantagruelion Aſbeſte plus toſt y eſt renouuelé & nettoyé, que corrumpu ou altéré. Pourtant

Indes, ceſſez, Arabes, Sabiens,

Tant collauder vos Myrrhe, Encent, Ebene,

Venez icy recongoiſtre nos biens,

Et emportez de noſtre herbe la grene.

Puys ſi chez vous peut croiſtre, en bonne eſtrene,

Graces rendez es cieulx vn million :

Et affermez de France heureux le regne,

On quel prouient Pantagruelion.

Fin du troisiesme liure des faicts & dicts Heroïcques du bon Pantagruel.

LE

TIERS LIVRE

DES FAICTS ET DICTS

Heroïques du bon Pantagruel :

Compoſé par M. Fran.

Rabelais docteur

en Medi-

cine.

Reueu, & corrigé par l’Autheur, ſus

la cenſure antique.

L’AVTHEVR SVSDICT

ſupplie les Lecteurs beneuoles, ſoy

reſeruer à rire au ſoixante

& dixhuytieſme

Liure.

A PARIS,

De l'imprimerie de Michel Fezandat, au mont S. Hilaire, a l’hoſtel d’Albret.

1552.

Auec priuilege du Roy.

Comment Pantagruel remonſtre a Panurge difficile choſe eſtre le conſeil de mariage, a des ſors Homeriques & Virgilianes. Chapitre X

53

Comment Pantagruel remonſtre le ſort des dez eſtre illicite. Chapitre XI

58

Comment Pantagruel explore par ſors Virgilianes, quel ſera le mariage de Panurge. Chapitre XII

61

Comment Pantagruel conſeille Panurge preuoir l’heur ou malheur de ſon mariage par ſonges. Chapitre XIII

66

Le ſonge de Panurge & interpretation d’icelluy. Chapitre XIIII

72

Excuſe de Panurge, & expoſition de Caballe monaſticque en matiere de beuf ſallé. Chapitre XV

78

Comment Pantagruel conſeille a Panurge de conferer auecques vne Sibylle de Panzouſt. Chapitre XVI

82

Comment Panurge parle a la Sibylle de Panzouſt. Chapitre XVII

86

Comment Pantagruel & Panurge diuerſement expoſent les vers de la Sibylle de Panzouſt. Chapitre XVIII

90

Comment Pantagruel loue le conſeil des muetz. Chapitre XIX

95

Comment Nazdecabre par ſignes reſpond a Panurge. Chapitre XX

100

Comment Panurge prend conſeil d’vng vieil Poëte François nommé Raminagrobis. Chapitre XXI

105

Comment Panurge patrocine a l’ordre des fratres Mendians. Chapitre XXII

109

Comment Panurge faict diſcours pour retourner a Raminagrobis. Chapitre XXIII

112

Comment Panurge prend conſeil de Epiſtemon. Chapitre XXIIII

118

Comment Panurge ſe conſeille a Her Trippa. Chapitre XXV

122

Comment Panurge prent conſeil de frere Ian des Entommeures. Chapitre XXVI

128

Comment frere Ian iojeuſement conſeille Panurge. Chapitre XXVII

133

Comment frere Ian reconforte Panurge ſus le doubte de Coquage. Chapitre XXVIII

136

Comment Pantagruel faict aſſemblee d’vn Theologien, d’vn medicin, d’vn Legiſte & d’vn Philoſophe, pour la perplexite de Panurge. Chapitre XXIX

143

Comment Hippothadee Theologien donne conſeil à Panurge ſus l’entrepriſe de mariage. Chapitre XXX

146

Comment Rondibilis medicin conſeille Panurge. Chapitre XXXI

150

Comment Rondibilis declaire Coqüage eſtre naturellement des apannages de mariage. Chapitre XXXII

156

Comment Rondibilis medicin donne remede a Coqüage. Chapitre XXXIII

161

Comment les femmes ordinairement appetent choſes defendues. Chapitre XXXIIII

165

Comment Trouillogan Philoſophe traicte la difficulté de mariage. Chapitre XXXV

169

Continuation des reſponses de Trouillogan philoſophe Ephectique & Pyrrhonien. Chapitre XXXVI

172

Comment Pantagruel perſuade à Panurge prendre conſeil de quelque fol. Chapitre XXXVII

177

Comment par Pantagruel & Panurge eſt Triboullet blaſonne. Chapitre XXXVIII

181

Comment Pantagruel aſſiſte au iugement du iuge Bridoye, lequel ſententioit les proces au ſort des dez. Chapitre XXXIX

186

Comment Bridoye expoſe les cauſes pourquoy il viſitoit les proces qu’il decidoit par le ſort des dez. Chapitre XL

190

Comment Bridoye narre l’hiſtoire de l’apoincteur de proces. Chapitre XLI

194

Comment naiſſent les proces, & comment ilz viennent a perfection. Chapitre XLII

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