Pantagruel (page 2)

François Rabelais · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Pantagruel · 7 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce que ie ne dis par iactance vaine, encores que ie le puiſſe louablement faire en t’eſcripuant, comme tu as l’autorité de Marc Tulle, en ſon liure de vieilleſſe, & la ſentence de Plutarche au liure intitulé, Comment on ſe peut louer ſans enuie, mais pour te donner affection de plus hault tendre. Maintenant toutes diſciplines ſont reſtituees, les langues inſtaurees, Grecque, ſans laquelle c’eſt honte que vne perſonne ſe die ſçauant, Hebraicque, Caldaicque, Latine. Les impreſſions, tant elegantes & correctes, en vſance, qui ont eſté inuentees de mon eage par inſpiration diuine, comme à contrefil, l’artillerie par ſuggeſtion diabolicque. Tout le monde eſt plein de gens ſauans, de precepteurs tres doctes, de librairies tres amples, qu’il m’eſt aduis que, ny au temps de Platon, ny de Ciceron, ny de Papinian, n’eſtoit telle commodité d’eſtude qu’on y veoit maintenant. Et ne ſe fauldra plus doreſnauant trouuer en place ny en compaignie, qui ne ſera bien expoly en l’officine de Minerue. Ie voy les brigans, les boureaulx, les auanturiers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs & preſcheurs de mon temps.

Que diray ie ? Les femmes & filles ont aſpiré à ceſte louange & manne celeſte de bonne doctrine. Tant y a que, en l’eage ou ie ſuis i’ay eſté contrainct de apprendre les lettres Grecques, leſquelles ie n’auois contemné comme Caton, mais ie n’auoys eu loyſir de comprendre en mon ieune eage. Et voluntiers me delecte à lire les moraulx de Plutarche, les beaulx dialogues de Platon, les monumens de Pauſanias & antiquitez de Atheneus, attendant l’heure qu’il plaira à dieu mon createur me appeller & commander yſſir de ceſte terre. Parquoy, mon filz, ie te admoneſte que employe ta ieuneſſe à bien profiter en eſtudes & en vertus. Tu es à Paris, tu as ton precepteur Epiſtemon, dont l’vn par viues & vocables inſtructions, l’aultre par louables exemples, te peut endoctriner. I’entends & veulx que tu aprenes les langues parfaictement. Premierement la Grecque, comme le veult Quintilian. Secondement la Latine. Et puis l’Hebraicque pour les ſainctes letres, & la Chaldaicque & Arabicque pareillement, & que tu formes ton ſtille, quand à la Grecque, à l’imitation de Platon : quand à la Latine, à Ciceron. Qu’il n’y ait hyſtoire que tu ne tienne en memoire preſente, à quoy te aydera la Coſmographie de ceulx qui en ont eſcript. Des ars liberaux, Geometrie, Ariſmeticque & Muſicque, ie t’en donnay quelque gouſt quand tu eſtoys encores petit en l’eage de cinq à ſix ans, pourſuys la reſte, & de Aſtronomie ſaiche en tous les canons, laiſſe moy l’Aſtrologie diuinatrice & l’art de Lullius comme abuz & vanitez. Du droit ciuil, ie veulx que tu ſaiches par cueur les beaulx textes & me les confere auecques philoſophie. Et quand à la congnoiſſance des faictz de nature, ie veulx que tu te y adonne curieuſement, qu’il n’y ayt mer, riuiere ny fontaine, dont tu ne congnoiſſe les poiſſons, tous les oyſeaulx de l’air, tous les arbres, arbuſtes & fructices des foreſtz, toutes les herbes de la terre, tous les metaulx cachez au ventre des abyſmes, les pierreries de tout Orient & midy, rien ne te ſoit incongneu. Puis ſongeuſement reuiſite les liures des medicins Grecs, Arabes & Latins, ſans contemner les Thalmudiſtes & Cabaliſtes, & par frequentes anatomies, acquiers toy parfaicte congnoiſſance de l’aultre monde, qui eſt l’homme. Et par leſquelles heures du iour commence à viſiter les ſainctes lettres. Premierement, en Grec, le nouueau teſtament & Epiſtres des apoſtres, & puis en Hebrieu le vieulx teſtament. Somme que ie voy vn abyſme de ſcience : car doreſnauant que tu deuiens homme & te fais grand, il te fauldra yſſir de ceſte tranquillité & repos d’eſtude : & apprendre la cheualerie & les armes pour defendre ma maiſon, & nos amys ſecourir en tous leurs affaires contre les aſſaulx des malfaiſans. Et veux que de brief tu eſſaye combien tu as proffité, ce que tu ne pourras mieulx faire que tenent concluſions en tout ſçauoir publiquement enuers tous & contre tous : & hantant les gens lettrez qui ſont tant à Paris comme ailleurs. Mais parce que, ſelon le ſaige Salomon Sapience n’entre poinct en ame maliuole, & ſcience ſans conſcience n’eſt que ruine de l’ame, il te conuient ſeruir, aymer & craindre Dieu, & en luy mettre toutes tes penſees & tout ton eſpoir, & par foy formee de charité, eſtre à luy adioinct, en ſorte que iamais n’en ſoys deſamparé par peché. Aye ſuſpectz les abus du monde. Ne metz ton cueur à vanité, car ceſte vie eſt tranſitoire, mais la parolle de Dieu demeure eternellement. Soys ſeruiable à tous tes prochains & les ayme comme toy meſmes. Reuere tes precepteurs, fuis les compaignies des gens eſquelz tu ne veulx point reſembler, et, les graces que Dieu te a donnees, icelles ne reçoipz en vain. Et quand tu congnoiſtras que auras tout le ſçauoir de par delà acquis, retourne vers moy, affin que ie te voye & donne ma benediction deuant que mourir. Mon filz, la paix & grace de Noſtre Seigneur ſoit auecques toy. Amen. De Vtopie, ce dix ſeptieſme iour du moys de mars.

Ton pere, Gargantua.

Ces lettres receues & veues Pantagruel print nouueau courage, & feut enflambé à proffiter plus que iamais : en ſorte que le voyant eſtudier & proffiter, euſſiez dict que tel eſtoit ſon eſperit entre les liures, comme eſt le feu parmy les brandes, tant il l'auoit infatigable & ſtrident.

Comment Pantagruel trouua Panurge lequel il ayma toute ſa vie.

Chapitre IX.

n iour Pantagruel ſe pourmenant hors la ville, vers l’abbaye ſainct Antoine, deuiſant & philoſophant auecques ſes gens & aulcuns eſcholiers, rencontra vn homme beau de ſtature & elegant en tous lineamens du corps, mais pitoyablement nauré en diuers lieux : & tant mal en ordre qu’il ſembloit eſtre echappé es chiens, ou mieulx reſembloit vn cueilleur de pommes du pais du Perche. De tant loing que le vit Pantagruel, il diſt es aſiſtans. Voyez vous ceſt homme, qui vient par le chemin du pont Charanton ? Par ma foy il n’eſt pauure que par fortune : car ie vous aſſeure que à ſa phyſionomie nature l’a produict de riche & noble lignee, mais les aduentures des gens curieulx le ont reduict en telle penurie & indigence. Et ainſi qu’il fut au droict d’entre eulx, il luy demanda. Mon amy, ie vous prie que vn peu vueillez icy arreſter & me reſpondre à ce que vous demanderay, & vous ne vous en repentirez point, car i’ay affection treſgrande de vous donner ayde à mon pouoir en la calamité ou ie vous voy : car vous me faictes grand pitié. Pour tant, mon amy, dictes moy qui eſtes vous ? dont venez vous ? ou allez vous ? que querez vous, & quel eſt voſtre nom ? Le compaignon luy reſpond en langue Germanicque. Iuncker, Gott geb euch glück vnnd Hail. Zuuor, lieber iuncker, ich las euch wiſſen das da ir mich von fragt, iſt ein arm vnnd erbarmglich ding, vnnd wer vil daruon zu ſagen, welches euch verdruſlich zu hœren, vnnd mir zu erzelen wer, vieuol die Poeten vnnd Orators vorzeiten haben geſagt in iren ſprüchen vnnd ſentenzen, das die gedechtnus des ellends vnnd armuot vorlangs erlitten iſt ain groſſer luſt. A quoy reſpondit Pantagruel. Mon amy, ie n’entens poinct ce barragouin, pourtant, ſi voulez qu’on vous entende, parlez aultre langaige. Adoncques le compaignon luy reſpondit. Al barildim gotfano dech min brin alabo dordin falbroth ringuam albaras. Nin porth zadikim almucathin milko prin al elmim enthoth dal heben enſouim : kuth im al dum alkatim nim broth dechoth porth min michais im endoth, pruch dal maiſoulum hol moth danrilrim lupaldas im voldemoth. Nin hur diauolth mnarbotim dal gouſch palfrapin duch im ſcoth pruch galeth dal chinon, min foulchrich al conin butathen doth dal prim. Entendez vous rien là ? diſt Pantagruel es aſſiſtans. A quoy diſt Epiſtemon. Ie croy que c’eſt langaige des Antipodes, le diable n’y mordroit mie. Lors diſt Pantagruel. Compere, ie ne ſçay ſi les murailles vous entendront, mais de nous nul n’y entend note.

Dont diſt le compaignon. Signor mio, voi videte per exemplo che la cornamuſa non ſuona mai s’ela non a il ventre pieno. Coſi io parimente non vi ſaprei contare le mie fortune, ſe prima il tribulato uentre non a la ſolita refectione. Al quale e aduiſo che le mani & li denti abbui perſo il loro ordine naturale & del tuto annichillati. A quoy reſpondit Epiſtemon. Autant de l’vn comme de l’aultre. Dont diſt Panurge. Lard gheſt tholb be ſua virtiuſſ be intelligence : aſſ yi body ſchal biſſ be naturall relutht tholb ſuld of me oety haue for natur haſſ ulſſ equaly maide : bot fortune ſum exaltit heſſ and oyis depreuit : non ye leſſ viois mou virtius depreuit : and virtiuſſ men deſcriuis for anen ye lad end iſſ non gud.

Encores moins, reſpondit Pantagruel. Adoncques diſt Panurge. Iona andie guauſſa gouſſy etan be harda er remedio beharde verſela yſſer landa. Anbates oyto y eſ nauſu ey neſſaſſu gourray propoſian ordine den. Nonyſſena bayta faſcheria egabe gen heraſſy badia ſadaſſu noura aſſia. Aran Hondouan gualde eydaſſu naydaſſuna. Eſtou ouſſyc eguinan ſoury hin er darſtura eguy harm. Genicoa plaſar vadu. Eſtez vous là, reſpondit Eudemon, Genicoa ? A quoy diſt Carpalim. Sainct Treignan, foutys vous deſcoſſ, ou i’ay failly à entendre. Lors reſpondit Panurge. Prug freſt ſtrinſt ſorgdmand ſtrochdt drhds pag brledand Grauot chauigny pomardiere ruſth pkallhdracg deuiniere pres Nays. Bouille kalmuch monach drupp delmeuppliſt rincq dlrnd dodelb vp drent loch minc ſtz rinquald de vins ders cordelis hur iocſt ſtzampenards. A quoy diſt Epiſtemon. Parlez vous chriſtian, mon amy, ou langaige patelinoys ? Non, c’eſt langaige lanternoys. Dont diſt Panurge. Herre, ie en ſpreke anders gheen taele dan kerſten taele : my dunct nochtans, al en ſeg ie v niet een wordt myuen noot vklaert ghenonch wat ie beglere, gheeſt my wyt bermherticheyt yet waer vn ie gheuoet magh zunch.

A quoy reſpondit Pantagruel. Autant de ceſtuy là. Dont diſt Panurge. Seignor, de tanto hablar yo ſoy canſado, por que ſupplico a voſtra reuerentia que mire a los preceptos euangelicos, para que ellos mouant voſtra reuerentia a lo ques de conſcientia, y ſy ellos non baſtarent para mouer voſtra reuerentia a piedad, ſupplico que mire a la piedad natural, la qual yo creo que le moura como es de razon, y con eſto non digo mas. A quoy reſpondit Pantagruel. Dea, mon amy, ie ne fais doubte aulcun que ne ſachez bien parler diuers langaiges, mais dictes nous ce que vouldrez en quelque langue que puiſſions entendre. Lors diſt le compaignon. Myn Herre, endog ieg med ingen tunge talede, lygeſom boeen ocg uskuulig creatner : myne kleebon, och myne legoms magerhed wduyſer allygue klalig huuad tyng meg meeſt behoff girered, ſom aer ſandeligh mad och drycke : huuarfor forbarme teg omſyder offuermeg : och befael at gyffuc meg nogeth : aff huylket ieg kand ſtyre myne groeendes maghe, lygeruſſ ſon mand Cerbero en ſoppe forſetthr. Soa ſhal tue loeffue lenge och lykſaligth. Ie croy, diſt Euſtenes que les Gothz parloient ainſi. Et ſi dieu vouloit, ainſi parlerions nous du cul. Adoncques, diſt le compaignon. Adoni, ſcolom lecha : im iſchar harob hal habdeca, bemeherah thithen li kikar lehem : chancathub laah al adonai chonen ral. A quoy reſpondit Epiſtemon. A ceſte heure ay ie bien entendu : car c’eſt langue Hebraicque bien Rhetoricquement pronuncee. Dont diſt le compaignon : Deſpota tinyn panagathe, dioti ſy mi vc artodotis, horas gar limo analiſcomenon eme athlios, ce en to metaxy eme vc eleis vdamos, zetis de par emu ha v chre. Ce homos philologi pantes homologuſi tote logus te ce rhemeta peritta hyparchin, opote pragma afto paſi delon eſti. Entha gar anancei monon logi iſin, hina pragmata, (hon peri amphiſbetumen) me phoſphoros epiphenete. Quoy : diſt Carpalim, lacquays de Pantagruel, c’eſt Grec, ie l’ay entendu. Et comment, as tu demouré en Grece ? Donc diſt le compaignon. Agonou dont ouſſys vou denaguez algarou : nou den farou zamiſt vous mariſton vlbrou, fouſquez vou brol, tam bredaguez moupreton den goul houſt, daguez daguez nou croupys foſt bardounnofliſt nou grou. Agou paſton tol nalpriſſys hourtou los ecbatonous prou dhouquys brol panygou den baſcrou noudous caguons goulfren goul ouſt troppaſſou. I’entends, ſe me ſemble, diſt Pantagruel : car ou c’eſt langaige de mon pays de Vtopie, ou bien luy reſſemble quant au ſon. Et comme il vouloit commencer quelque propos, le compaignon diſt. Iam toties vos, per ſacra perque deos deaſque omnis obteſtatus ſum, vt ſi qua vos pietas permouet, egeſtatem meam ſolaremini, nec hilum proficio clamans & eiulans. Sinite, queſo, ſinite, viri impii, quo me fata vocant abire, nec vltra vanis veſtris interpellationibus obtundatis, memores veteris illius adagij. quo venter famelicus auriculis carere dicitur. Dea, mon amy, diſt Pantagruel, ne ſçauez vous parler Françoys ?

Si faictz tres bien, Seigneur, reſpondit le compaignon, Dieu mercy : c’eſt ma langue naturelle & maternelle, car ie ſuis né & ay eſté nourry ieune au iardin de France, c’eſt Touraine. Doncques, diſt Pantagruel, racomptez nous quel eſt voſtre nom, & dont vous venez, car, par ma foy, ie vous ay ia prins en amour ſi grand que ſi vous condeſcendez à mon vouloir, vous ne bougerez iamais de ma compaignie, & vous & moy ferons vn nouueau pair d’amitié telle que feut entre Enee & Achates. Seigneur, diſt le compaignon, mon vray & propre nom de bapteſme eſt Panurge, & à preſent viens de Turquie, ou ie fuz mené priſonnier lorſqu’on alla à Metelin en la male heure. Et voluntiers vous racompteroys mes fortunes, qui ſont plus merueilleuſes que celles de Vlyſſes, mais puiſqu’il vous plaiſt me retenir auecques vous, & ie accepte voluntiers l’offre, proteſtant iamais ne vous laiſſer, & aliſſiez vous à tous les diables, nous aurons, en aultre temps plus commode aſſez loyſir d’en racompter, car pour ceſte heure, i’ay neceſſité bien vrgente de repaiſtre, dentz agues, ventre vuyde, gorge ſeiche, appetit ſtrident, tout y eſt deliberé : ſi me voulez mettre en œuure, ce ſera baſme de me voir briber, pour Dieu, donnez y ordre. Lors commenda Pantagruel qu’on le menaſt en ſon logis & qu’on luy apportaſt force viures. Ce que fut faict, & mangea tres bien à ce ſoir : & s’en alla coucher en chappon, & dormit iuſques au lendemain heure de diſner, en ſorte qu’il ne feiſt que troys pas & vn ſault du lict à table.

Comment Pantagruel equitablement iugea d’vne contreuerſe merueilleuſement obſcure & difficile, ſi iuſtement que ſon iugement fut dict fort admirable.

Chapitre X.

antagrvel bien records des lettres & admonitions de ſon pere, voulut vn iour eſſayer ſon ſçauoir. De faict, par tous les carrefours de la ville miſt concluſions en nombre de neuf mille ſept cens ſoixante & quatre, en tout ſçauoir, touchant en ycelles plus fors doubtes qui feuſſent en toutes ſciences. Et premierement en la rue du feurre, tint contre tous les regens, artiens & orateurs, & les miſt tous de cul. Puis en Sorbonne tint contre tous les Theologiens par l’eſpace de ſix ſepmaines, deſpuis le matin quatre heures iuſques à ſix du ſoir : exceptez deux heures d’interualle pour repaiſtre & prendre ſa refection. Et à ce aſſiſterent la plus part des ſeigneurs de la court : maiſtres des requeſtres, preſidens, conſeilliers, les gens des comptes, ſecretaires, aduocatz & aultres : enſemble les eſcheuins de ladicte ville auecques les medicins & canoniſtes. Et notez que d’iceulx la plus part prindrent bien le frain au dentz : mais nonobſtant leurs ergotz & fallaces, il les feiſt tous quinaulx, & leurs monſtra viſiblement qu’ilz n’eſtoient que veaulx engiponnez.

Dont tout le monde commença à bruyre & parler de ſon ſçauoir ſi merueilleux, iuſques es bonnes femmes, lauandieres, courratieres, rouſtiſſieres, ganyuetieres & aultres, leſquelles, quand il paſſoit par les rues, diſoien, c’eſt luy, à quoy il prenoit plaiſir comme Demoſthenes, prince des orateurs Grecz faiſoit quand de luy diſt vne vieille acropie, le monſtrant au doigt, c’eſt ceſtuy là.

Or en ceſte propre ſaiſon eſtoit vn proces pendent en la court entre deux gros ſeigneurs, deſquelz l’vn eſtoit Monſieur de Bayſecul demandeur d’vne part, l’aultre monſieur de Humeueſne, defendeur, de l’aultre. Deſquelz la controuerſe eſtoit ſi haulte & difficile en droict que la court de Parlement n’y entendoit que le hault Alemant. Dont par le commandement du Roy furent aſſemblez quatre les plus ſçauans & les plus gras de tous les Parlemens de France, enſemble le grand conſeil, & tous les principaulx Regens des vniuerſitez, non ſeulement de France, mais auſſi d’Angleterre & Italie, comme Iaſon, Philippe Dece, Petrus de petronibus & vn tas d’aultres vieulx Rabaniſtes. Ainſi aſſemblez, par l’eſpace de quarente & ſix ſepmaines n’y auoyent ſceu mordre ny entendre le cas au net pour le mettre en droict en façon quelconques : dont ilz eſtoyent ſi deſptiz qu’ilz ſe conchioyent de honte villainement.

Mais vn d’entre eulx, nommé Du douhet, le plus ſçauant, le plus expert & prudent de tous les aultres, vn iour qu’ilz eſtoyent tous philogrobolizez du cerueau, leur diſt. Meſſieurs, ia long temps a que ſommes icy ſans rien faire que deſpendre, & ne pouuons trouuer fond ny riue en ceſte matiere, & tant plus y eſtudions, tant moins y entendons, qui nous eſt grand honte & charge de conſcience, & à mon aduis que nous n’en ſortirons que à deſhonneur, car nous ne faiſons que rauaſſer en noz conſultations. Mais voicy que i’ay aduiſé : vous auez bien ouy parler de ce grand perſonnaige, nommé maiſtre Pantagruel, lequel on a congneu eſtre ſçauant deſſus la capacité du temps de maintenant es grandes diſputations qu’il a tenu contre tous publiquement. Ie ſuis d’opinion, que nous l’apellons & conferons de ceſt affaire auecques luy, car iamais homme n’en viendra à bout ſi ceſtuy là n’en vient. A quoy voluntiers conſentirent tous ces conſeilliers & docteurs : de faict l’enuoyerent querir ſur l’heure & le prierent vouloir le proces canabaſſer & grabeler à poinct, & leur en faire le raport tel que de bon luy ſembleroit en vraye ſcience legale, & luy liurerent les ſacs & pantarques entre ſes mains, qui faiſoyent preſque le fais de quatre gros aſnes couillars. Mais Pantagruel leur diſt. Meſſieurs, les deux ſeigneurs qui ont ce proces entre eulx ſont ilz encore viuans ?A quoy luy fut reſpondu, que ouy. De quoy diable donc (diſt il) ſeruent tant de fatraſſeries de papiers & copies que me bailliez ? N’eſt ce le mieux ouyr par leur viue voix leur debat que lire ces babouyneries icy, qui ne ſont que tromperies, cautelles diabolicques de Cepola, & ſubuerſions de droict ? Car ie ſuis ſceur que vous & tous ceulx par les mains deſquelz a paſſé le proces y auez machiné ce que auez peu : pro & contra, et, au cas que leur controuerſe eſtoit patente & facile à iuger, vous l’auez obſcurcie par ſottes & deſraiſonnables raiſons & ineptes opinions de Accurſe, Balde, Bartole, de Caſtro, de Imola, Hippolytus, Panorme, Bertachin, Alexandre, Curtius, & ces aultres vieulx maſtins qui iamais n'entendirent la moindre loy des Pandectes, & n'eſtoyent que gros veaulx de diſme, ignorans de tout ce qu'eſt neceſſaire à l'intelligence des loix, car (comme il eſt tout certain) ilz n'auoyent congnoiſſance de langue ny Grecque ny Latine : mais ſeullement de Gothique & Barbare. Et toutesfoys les loix ſont premierement prinſes des Grecz, comme vous auez le teſmoignage de Vlpian l. poſteriori de orig. iuris, & toutes les loiz ſont pleines de ſentences & motz Grecz : & ſecondement ſont redigees en latin le plus elegant & aorné qui ſoit en toute la langue Latine, & n'en excepteroys voluntiers ny Saluſte, ny Varron, ny Ciceron, ny Senecque, ny T. Liue, ny Quintilian. Comment doncques euſſent peu entendre ces vieulx reſueurs le texte des loix, qui iamais ne virent bon liure de langue Latine ? comme manifeſtement appert à leur ſtille, qui eſt ſtille de ramonneur de cheminee ou de cuyſinier & marmiteux, non de iuriſconſulte. D’auantaige veu que les loix ſont extirpees du mylieu de philoſophie moralle & naturelle, comment l'entendront ces folz qui ont, par Dieu, moins eſtudié en philoſophie que ma mulle ? Au regard des lettres de humanité & congnoiſſance des antiquitez & hiſtoire, ilz en eſtoyent chargez comme vn crapault de plumes, dont toutesfoys les droictz ſont tous pleins, & ſans ce ne peuent eſtre entenduz, comme quelque iour ie monſtreray plus apertement par eſcript. Par ce ſi voulez que ie congnoiſſe de ce proces, premierement faictez moy bruſler tous ces papiers : & ſecondement faictez moy venir les deux gentilzhommes perſonnellement deuant moy, et, quand ie les auray ouy, ie vous en diray mon opinion, ſans fiction ny diſſimulation quelconques. A quoy aulcuns d’entre eux contrediſoient, comme vous ſçauez que en toutes compaignies il y a plus de folz que de ſaiges, & la plus grande partie ſurmonte touſiours la meilleure, ainſi que dict Tite Liue parlant des Cartagiens. Mais ledict du Douhet tint au contraire virilement, contendent que Pantagruel auoit bien dict, que ces regiſtres, enqueſtes, replicques, reproches, ſaluations & aultres telles diableries, n’eſtoient que ſubuerſions de droict, & allongement de proces, & que le diable les emporteroit tous s’ilz ne procedoient aultrement, ſelon equité euangelicque & philoſophicque. Somme, tous les papiers furent bruſlez, & les deux gentilzhommes perſonnellement conuocquez. Et lors Pantagruel leur diſt. Eſtez vous ceulx qui auez ce grand different enſemble ? Ouy, dirent ilz, monſieur. Lequel de vous eſt demandeur ? C’eſt moy, diſt le ſeigneur de Baiſecul. Or, mon amy, contez moy de poinct en poinct voſtre affaire, ſelon la verité, car, par le corps bleu, ſi vous en mentés d’vn mot, ie vous oſteray la teſte de deſſus les eſpaules & vous monſtreray que en iuſtice & iugement l’on ne doibt dire que verité : par ce donnez vous garde de adiouſter ny diminuer au narré de voſtre cas, dictes.

Comment les ſeigneurs de Baiſecul & Humeueſne plaidoient deuant Pantagruel ſans aduocatz.

Chapitre XI.

onc commença Baiſecul en la maniere que s’enſuyt. Monſieur, il eſt vray que vne bonne femme de ma maiſon portoit vendre des œufz au marchez. Couurez vous, Baiſecul, diſt Pantagruel. Grand mercy, monſieur, diſt le ſeigneur de Baiſecul. Mais à propos, paſſoit entre les deux tropicques ſix blans vers le zenith & maille par autant que les mons Rhiphees auoyent eu celle annee grande ſterilité de happelourdes, moyennant vne ſedition de balliuernes meue entre les Barragouyns & les Accourſiers pour la rebellion des Souyces, qui ſ’eſtoyent aſſemblez iuſques au nombre de bon bies pour aller à l’aguillanneuf, le premier trou de l’an que l’on liure la ſouppe aux bœufz & la clef du charbon aux filles pour donner l’auoine aux chiens. Toute la nuict l’on ne feiſt, la main ſur le pot, que deſpeſcher bulles à pied & bulles à cheual, pour retenir les bateaulx, car les couſturiers vouloyent faire des retaillons deſrobez vne ſarbataine pour couurir la mer Oceane, qui pour lors eſtoit groſſe d’une potee de chous ſelon l’opinion des boteleurs de foin : mais les phyſiciens diſoyent que à ſon vrine ilz ne congnoiſſoyent ſigne euident au pas d’oſtarde de manger bezagues à la mouſtarde, ſinon que Meſſieurs de la court feiſſent par bemol commandement à la verolle de non plus allebouter apres les maignans, car les marroufles auoient ia bon commencement à danſer l’eſtrindore au diapaſon, vn pied au feu & la teſte au mylieu, comme diſoit le bon Ragot. Ha, meſſieurs, Dieu modere tout à ſon plaiſir, & contre fortune la diuerſe vn chartier rompit nazardes ſon fouet. Ce fut au retour de la Bicoque, alors qu’on paſſa licentié maiſtre Antitus des croſſonniers en toute lourderie : comme diſent les canoniſtes. Beati lourdes, quoniam ipſi trebuchauerunt. Mais ce que faict la quareſme ſi hault, par ſainct Fiacre de Brye, ce n’eſt pour aultre choſe que la Penthecoſte ne vient foys qu’elle ne me couſte : mais hay auant, peu de pluye abat grand vent, entendu que le ſergeant me miſt ſi hault le blanc à la butte que le greffier ne ſ’en leſchaſt orbiculairement ſes doigtz empenez de iardz, & nous voyons manifeſtement que chaſcun ſ’en prent au nez, ſinon qu’on regardaſt en perſpectiue oculairement vers la cheminee, à l’endroit ou pend l’enſeigne du vin à quarente ſangles, qui ſont neceſſaire à vingt bas de quinquenelle : à tout le moins, qui ne vouldroit laſcher l’oyſeau deuant talemouſes que le deſcouurir, car la memoire ſouuent ſe pert quand on ſe chauſſe au rebours : ſa, Dieu gard de mal Thibault mitaine. Alors diſt Pantagruel. Tout beau, mon amy, tout beau, parlez à traict & ſans cholere. I’entends le cas, pourſuyuez.

Or, monſieur, diſt Baiſecul, ladicte bonne femme, diſant ſes gaudez & audinos, ne peut ſe couurir d’vn reuers faulx montant par la vertuz guoy des priuileges de l’vniuerſité, ſinon par bien ſoy baſſiner anglicquement, le couurant d’vn ſept de quarreaulx & luy tirant vn eſtoc vollant au plus pres du lieu ou l’on vent les vieux drapeaulx dont vſent les paintres de Flandres quand ilz veullent bien à droict ferrer les cigalles, & m’eſbahys bien fort comment le monde ne pont, veu qu’il faict ſi beau couuer. Icy voulut interpeller & dire quelque choſe le ſeigneur de Humeueſne, dont luy diſt Pantagruel. Et ventre ſainct Antoine, t’appertient il de parler ſans commandement ? Ie ſue icy de haan pour entendre la procedure de voſtre different, & tu me viens encore tabuſter ? Paix, de par le diable, paix, tu parleras ton ſou quand ceſtuy cy aura acheué. Pourſuyuez, diſt il à Baiſecul, & ne vous haſtez point.

Voyant doncques, diſt Baiſecul, que la Pragmatique ſanction n’en faiſoit nulle mention & que le pape donnoit liberté à vn chaſcun de peter à ſon aiſe, ſi les blanchetz n’eſtoyent rayez, quelque pauureté que feuſt au monde, pourueu qu’on ne ſe ſignaſt de ribaudaille, l’arcanciel, fraiſchement eſmoulu à Milan pour eſclourre les alouettes, conſentit que la bonne femme eſcullaſt les iſciaticques par le proteſt des petitz poiſſons couillatrys qui eſtoyent pour lors neceſſaires à entendre la conſtruction des vieilles bottes pour tant, Ian le veau, ſon couſin Geruays, remué d’vne buſche de moulle, luy conſeilla qu’elle ne ſe miſt poinct en ce hazard de ſeconder la buee brimballatoyre ſans premier aluner le papier : à tant pille, nade, iocque, fore, car non de ponte vadit qui cum ſapientia cadit, attendu que meſſieurs des comptes ne conuenoyent en la ſommation des fleutes d’allemant, dont on auoit baſty les lunettes des princes imprimee nouuellement à Anuers. Et voylà, meſſieurs, que faict mauluais raport. Et en croy partie aduerſe in ſacer verbo dotis, car voulant obtemperer au plaiſir du roy, ie me eſtois armé de pied en cap d’vne carrelure de ventre pour aller veoir comment mes vendangeurs auoyent dechicqueté leurs haulx bonnetz pour mieux iouer des manequins, & le temps eſtoit quelque peu dangereux de la foire, dont pluſieurs francz archiers auoyent eſté refuſez à la monſtre, nonobſtant que les cheminees feuſſent aſſez haultes ſelon la proportion du iauart & des malandres lamibaudichon. Et par ce moyen fut grande annee de quaquerolles en tout le pays de Artoys, qui ne feuſt petit amandement pour meſſieurs les porteurs de couſteretz, quand on mangeoit, ſans deſguainer, cocques cigrues à ventre deboutonné. Et à la mienne volunté que chaſcun euſt auſſi belle voixm l’on en iourroit beaucoup mieulx à la paulme, & ces petites fineſſes, qu’on faict à etymologizer les pattins, deſcendroyent plus aiſement en Seine pour touſiours ſeruir au pont aux meuſniers, comme iadis feut decreté par le roy de Canarre & l’arreſt en eſt au greffe de ceans. Pour ce, monſieur, ie requiers que par voſtre ſeigneurie ſoit dict & declairé ſur le cas ce que de raiſon, auecques deſpens, dommaiges & intereſtz.

Lors diſt Pantagruel. Mon amy, voulez vous plus rien dire ? Reſpondit Baiſecul, non monſieur : car ie ay dict tout le tu autem, & n’en ay en rien varié, ſur mon honneur. Vous doncques (diſt Pantagruel) monſieur de Humeueſne, dictes ce que vouldrez & abreuiez, ſans rien toutesfoys laiſſer de ce que ſeruira au propos.

Comment le ſeigneur de Humeueſne plaidoie dauant Pantagruel.

Chapitre XII.

ors commenca le ſeigneur de Humeueſne ainſi que s’enſuit. Monſieur & meſſieurs, ſi l’iniquité des hommes eſtoit auſſi facilement veue en iugement categoricque comme on congnoiſt mouſches en laict, le monde, quatre beufz, ne ſeroit tant mangé de ratz comme il eſt, & ſeroient aureilles maintes ſur terre qui en ont eſté rongees trop laſchement. Car combien que tout ce que a dit partie aduerſe ſoit de dumet bien vray quand à la lettre & hiſtoire du factum, toutesfoys, meſſieurs, la fineſſe, la tricherie, les petitz hanicrochemens ſont cachez ſoubz le pot aux roſes. Doibs ie endurer que, à l’heure que ie mange, au pair, ma ſouppe, ſans mal penſer ny mal dire, l’on me vienne ratiſſer & tabuſter le cerueau, me ſonnant l’antiquaille, & diſant, qui boit en mangeant ſa ſouppe, quand il eſt mort, il n’y voit goutte ? Et, ſaincte dame, combien auons nous veu de gros cappitaines en plein camp de bataille, alors qu’on donnoit les horions du pain beniſt de la confrarie, pour plus honneſtement ſe dodeliner, iouer du luc, ſonner du cul, & faire les petiz ſaulx en plate forme ? Mais maintenant le monde eſt tout detraué de louchetz des balles de luceſtre : l’vn ſe deſbauche, l’aultre cinq, quatre & deux, et, ſi la court n’y donne ordre, il fera auſſi mal glener ceſte annee qu’il feiſt, ou bien fera des goubeletz. Si vne pauure perſonne va aux eſtuues pour ſe faire enluminer le muſeau de bouzes de vache ou acheter bottes de hyuer, & de ſergeans paſſans, ou bien ceulx du guet, reçeuuent la decoction d’vn clyſtere ou la matiere fecale d’vne celle perſee ſur leurs tintamarres, en doibt l’on pourtant roigner les teſtons & fricaſſer les eſcutz elles de boys ? Aulcunes foys nous penſons l’vn, mais Dieu faict l’aultre, et, quand le ſoleil eſt couché, toutes beſtes ſont à l’ombre : ie n’en veulx eſtre creu ſi ie ne le prouue hugrement par gens de plain iour. L’an trente & ſix, i’auoys achapté vn courtault d’Alemaigne, hault & court, d’aſſez bonne laine & tainct en grene comme aſſeuroyent les orfeures, toutesfoys le notaire y miſt du cetera. Ie ne ſuis poinct clerc pour prendre la lune auecques les dentz, mais, au pot de beurre ou l’on ſelloit les inſtruments Vulcanicques, le bruyt eſtoit que le bœuf ſalé faiſoit trouuer le vin ſans chandelle, & feuſt il caiché au fond d’vn ſac de charbonnier, houzé & bardé auecques le chanfrain & hoguines requiſes à bien fricaſſer ruſterie, c’eſt teſte de mouton. Et c’eſt bien ce qu’on dict en prouerbe qu’il faict bon veoir vaches noires en boys bruſlé quand on iouiſt de ſes amours. I’en fis conſulter la matiere à meſſieurs les clercs, & pour reſolution conclurent en Friſeſomorum qu’il n’eſt tel que faucher l’eſté en caue bien garnie de papier & d’ancre, de plumes & ganiuet de Lyon ſur le Roſne, tarabin tarebas : car, incontinent que vn harnoys ſent les aulx, la rouille luy mangeue le foye, & puis l’on ne faict que rebecquer torty colli, fleuretant le dormir d’apres diſner. Et voylà qui faict le ſel tant cher. Meſſieurs, ne croyez que, au temps que ladicte bonne femme englua la poche cuilliere pour le record du ſergeant mieulx apanager & que la freſſure boudinalle tergiuerſa par les bourſes des vſuriers, il n’y euſt rien meilleur à ſoy garder des Canibales que prendre vne liaſſe d’oignons, lyee de trois cens naueaulx, & quelque peu d’vne fraize de veau, du meilleur alloy que ayent les alchimiſtes, & bien luter & calciner ſes pantoufles, mouflin, mouflart, auecques belle ſaulce de raballe, & ſoy mucer en quelque petit trou de taulpe, ſaluant touſiours les lardons. Et ſi le dez ne vous veult aultrement ambezars, ternes du gros bout, guare d’az, mettez la dame au coing du lict, fringuez la, toureloura la la, & beuez à oultrance : depiſcando grenoillibus, à tout beaulx houſeaulx coturnicques ; ce ſera pour les petitz oyſons de mue, qui s’eſbatent au ieu de foucquet, attendant battre le metal, & chauffer la cyre aux bauars de godale. Bien vrai eſt il que les quatre beufz deſquelz eſt queſtion auoyent quelque peu la memoire courte, toutesfoys, pour ſçauoir la game, ilz n’en craignoyent courmaran ny quanard de Sauoye, & les bonnes gens de ma terre en auoyent bonne eſperance, diſant. Ces enfants deuiendront grands en Algoriſme, ce nous ſera vne rubrique de droict. Nous ne pouuons faillir à prendre le loup, faiſons nos hayes deſſus le moulin à vent, duquel a eſté parlé par partie aduerſe. Mais le grand diole y eut enuie : & miſt les Allemans par le derriere, qui firent diables de humer, her, tringue, tringue, de doublet en caſe. Car il n’y a nulle apparence de dire que à Paris ſur petit pont geline de feurre, & fuſſent ilz auſſi huppez que duppes de marays, ſinon vrayement qu’on ſçacrifiaſt les pompetes au moret fraichement eſmoulu de lettres verſalles ou courſiues, ce m’eſt tout vn, pourueu que la tranchefille n’y engendre les vers. Et poſé le cas que au coublement des chiens courans les marmouzelles euſſent corné prinſe deuant que le notaire euſt baillé ſa relation par art Cabaliſticque, il ne s’enſuit (ſaulue meilleur iugement de la court) que ſix arpens de pré à la grand laize feiſſent troys bottes de fine ancre ſans ſouffler au baſſin, conſideré que aux funerailles du Roy Charles l’on auoit en plain marché la toyſon pour deux & ar, i’entens, par mon ſerment, de laine. Et ie voy ordinairement en toutes bonnes cornemuſes que, quand l’on va à la pipee, faiſant troys tours de balay par la cheminee & inſinuant ſa nomination : l’on ne faict que bander aux reins & ſoufler au cul, ſi d’aduenture il eſt trop chault, & quille luy bille, incontinent les lettres veues, les vaches luy furent rendues. Et en fut donné pareil arreſt à la martingalle l’an dix & ſept pour le maulgouuert de Louzefougerouſe, à quoy il plaira à la Court d’auoir eſguard. Ie ne dy vrayement qu’on ne puiſſe pas equité deſpoſſeder en iuſte tiltre ceulx qui de l’eaue beniſte beuuroyent, comme on faict d’vn rançon de tiſſerant, dont on faict les ſuppoſitoires à ceulx qui ne voulent reſigner, ſinon à beau ieu bel argent. Tunc, meſſieurs, quid iuris pro minoribus ? Car l’vſance comme de la loy Salicque eſt telle, que le premier boute feu qui eſcornifle la vache, qui mouſche en plein chant de Muſicque, ſans ſolfier les poinctz des ſauatiers, doibt, en temps de godemarre, ſublimer la penurie de ſon membre par la mouſſe cuillie alors qu’on ſe morfond à la meſſe de minuict pour bailler l’eſtrapade à ces vins blancs d’Aniou qui font la iambette, collet à collet, à la mode de Bretaigne. Concluent comme deſſus, auecques deſpens, dommaiges, & intereſtz. Apres que le ſeigneur de Humeueſne eut acheué, Pantagruel diſt au ſeigneur de Baiſecul. Mon amy, voulez vous rien replicquer ? A quoi reſpondit Baiſecul. Non, monſieur : car ie n’en ay dict que la verité : & pour Dieu, donnons fin à noſtre different : car nous ne ſommes icy ſans grand frais.

Comment Pantagruel donna ſentence ſus le different des deux ſeigneurs.

Chapitre XIII.

lors Pantagruel ſe leue, & aſſemble tous les Preſidens, Conſeilliers & Docteurs là aſſiſtans, & leur diſt. Or cza, meſſieurs, vous auez ouy (viue vocis oraculo) le different dont eſt queſtion, que vous en ſemble ? A quoy reſpondirent. Nous l’auons veritablement ouy, mais nous n’y auons entendu, au diable, la cauſe. Par ce, nous vous prions vna voce & ſupplions par grace que vueilliez donner la ſentence telle que verrez, & ex nunc prout ex tunc nous l’auons aggreable, & ratifions de nos pleins conſentemens. Et bien, meſſieurs, diſt Pantagruel, puis qu’il vous plaiſt ie le feray : mais ie ne trouue le cas tant difficile que vous le faictes. Voſtre paraphe Caton, la loy Frater, la loy Gallus, la loy Quinque pedum, la loy Vinum. la loy Si dominus, la loy Mater, la loy Mulier bona, la loy Si quis, la loy Pomponius, la loy Fundi, la loy Emptor, la loy Pretor, la loy Venditor, & tant d’aultres, ſont bien plus difficiles en mon oppinion. Et apres ce dict, il ſe pourmena vn tour ou deux par la ſale, penſant bien profundement, comme l’on pouoit eſtimer, car il gehaignoyt comme vn aſne qu’on ſangle trop fort, penſant qu’il failloit à vn chaſcun faire droict, ſans varier ny accepter perſonne, puis retourna s’aſſeoir & commença pronuncer la ſentence comme s’enſuyt.

Veu, entendu & bien calculé le different d’entre les ſeigneurs de Baiſecul & Humeueſne, la court leur dict que conſideree l’orripilation de la ratepenade declinent brauement du ſolſtice eſtiual pour mugueter les billes veſees qui ont eu mat du pyon par les males vexations des lucifuges qui ſont au climat diarhomes d’vn matagot à cheual bendant vne arbaleſte au reins, le demandeur eut iuſte cauſe de callafater le gallion que la bonne femme bourſouffloit, vn pied chauſſé & l’aultre nud, le rembourſant bas & roidde en ſa conſcience d’aultant de baguenaudes comme y a de poil en dix huit vaches, & autant pour le brodeur. Semblablement eſt declairé innocent du cas priuilegié des gringuenaudes qu’on penſoit qu’il euſt encouru de ce qu’il ne pouuoit baudement fianter, par la deciſion d’vne paire de gands, parfumés de petarrades à la chandelle de noix, comme on vſe en ſon pays de Mirebaloys, laſchant la bouline auecques les bouletz de bronze, dont les houſſepailleurs paſtiſſoyent coneſtablement ſes legumaiges interbaſtez du Loyrre à tout les ſonnettes d’eſparuier faictes à poinct de Hongrie, que ſon beau frere portoit memoriallement en vn penier limitrophe, brodé de gueulles à troys cheurons hallebrenez, de canabaſſerie, au caignard angulaire dont on tire au papeguay vermiforme auecques la viſtempenarde. Mais en ce qu’il met ſus au defendeur qu’il fut rataconneur, tyrolageux & goildronneur de mommye, que n’a eſté en brimbalant trouué vray, comme bien l’a debaſtu ledict defendeur, la court le condemne en troys verraſſees de caillebottes aſſimentees, prelorelitantees & gaudepiſees comme eſt la couſtume du pays enuers ledict defendeur, payables à la My d’ouſt en May, mais ledict defendeur ſera tenu de fournir de foin & d’eſtoupes à l’embouchement des chaſſe trapes gutturales, emburelucocquees de guiluerdons, bien grabelez à rouelle, & amis comme deuant ſans deſpens, & pour cauſe. Laquelle ſentence pronuncee, les deux parties departirent toutes deux contentes de l’arreſt, qui fuſt quaſi choſe increable. Car venu n’eſtoyt deſpuys les grandes pluyes & n’aduiendra de treze Iubilez que deux parties, contendentes en iugement contradictoires, ſoient egualement contentez d’vn arreſt diffinitif. Au regard des Conſeilliers & aultres Docteurs qui là aſſiſtoyent, ilz demeurerent en ecſtaſe eſuanoys bien troys heures, & tous rauys en admiration de la prudence de Pantagruel plus que humaine, laquelle auoyent congneu clerement en la deciſion de ce iugement tant difficile & eſpineux. Et y feuſſent encores, ſinon qu’on apporta force vinaigre & eaue roſe pour leur faire reuenir le ſens & entendement acouſtumé, dont Dieu ſoit loué par tout.

Comment Panurge racompte la maniere comment il eſchappa de la main des Turcqs.

Chapitre XIIII.

e iugement de Pantagruel fut incontinent ſceu & entendu de tout le monde, & imprimé à force, & redigé es Archiues du Palays, en ſorte que tout le monde commença à dire. Salomon qui rendit par ſoubſon l’enfant à ſa mere, iamais ne monſtra tel chef d’œuure de prudence comme a faict ce bon Pantagruel : nous ſommes heureux de l’auoir en ce pays. Et de faict l’on le voulut faire maiſtre des reſqueſtes, & preſident en la court : mais il refuſa tout, les remerciant gracieuſement, car il y a (diſt il) trop grand ſeruitude à ces offices, & à trop grand peine peuuent eſtre ſauluez ceulx qui les exercent, veu la corruption des hommes. Et croy que ſi les ſieges vuides des anges ne ſont rempliz d’aultre ſorte de gens, que de trente ſept Iubilez nous n’aurons le iugement final & ſera Cuſanus trompé en ſes coniectures. Ie vous en aduertis de bonne heure. Mais ſi auez quelque muitz de bon vin, voluntiers i’en recepuray le preſent.

Ce qu’ilz firent voulentiers, & luy enuoyerent du meilleur de la ville, & beut aſſez bien. Mais le pauure Panurge en beut vaillament, car il eſtoit exime comme vng haran ſoret. Auſſi alloit il du pied comme vng chat maigre. Et quelcvn l’admoneſta en diſnant, diſant. Compere, tout beau, vous faictes rage de humer. Ie doncq au dieſble (diſt il) tu n’as pas trouué tes petitz beuureaux de Paris qui ne beuuent en plus q’vn pinſon, & ne prenent leur bechee ſinon qu’on leurs tape la queue à la mode des paſſereaux. O compaing ſi ie montaſſe auſſi bien comme ie aualle, ie feuſſe deſia au deſſus la ſphere de la lune, auecques Empedocles. Mais ie ne ſçay que diable cecy veult dire, ce vin eſt fort bon & bien delicieux, mais plus i’en boy plus i’ay de ſoif. Ie croy que l’ombre de Monſeigneur Pantagruel engendre les alterez, comme la lune faict les catharres. Auquel commentaire commencerent à rire les aſſiſtans.

Ce que voyant, Pantagruel diſt. Panurge, qu’eſt ce que auez à rire ? Seigneur (diſt il) ie leur contoys, comment ces diables de Turcqs ſont bien malheureux de ne boire goutte de vin. Si aultre mal n’y auoit en l’Alchoran de Mahumeth, encores ne me mettroys ie pas de ſa foy. Mais or me dictes comment (diſt Pantagruel) vous eſchappates de leurs mains ? Par dieu, ſeigneur, diſt Panurge, ie ne vous en mentiray de mot. Les paillards Turcqs m’auoient mys en broche tout lardé, comme vn connil, car i’eſtois tant eximé que aultrement de ma chair euſt eſté fort mauluaiſe viande, & en ce poinct me faiſoyent rouſtir tout vif. Et ainſi comme ilz me rouſtiſſoient, ie me recommandoys à la grace diuine, ayant en memoire le bon ſainct Laurent, & touſiours eſperoys en Dieu, qu’il me deliureroit de ce torment, ce qui fut faict bien eſtrangement. Car ainſi que me recommandoys bien de bon cueur à dieu, cryant. Seigneur dieu, ayde moy, Seigneur dieu, ſaulue moy, Seigneur Dieu, oſte moy de ce torment, auquel ces traiſtres chiens me detiennent, pour la maintenance de ta loy, le rouſtiſſeur s’endormyt par le vouloir diuin, ou bien de quelque bon Mercure qui endormit cautement Argus qui auoit cent yeulx. Quand ie vys qu’il ne me tournoit plus en routiſſant, ie le regarde, & voy qu’il s’endort, ainſi ie prens auecques les dens vn tyſon par le bout ou il n’eſtoit point bruſlé, & vous le gette au gyron de mon routiſſeur, & vn aultre ie gette le mieulx que ie peuz ſoubz vn lict de camp, qui eſtoit aupres de la cheminee, ou eſtoit la paillaſſe de monſieur mon rouſtiſſeur. Incontinent le feu ſe print à la paille, & de la paille au lict, & du lict au ſolier qui eſtoit embrunché de ſapin, faict à quehues de lampes. Mais le bon feut, que le feu que i’auoys getté au gyron de mon paillard routiſſeur luy bruſla tout le penil & ſe prenoit aux couillons, ſinon qu’il n’eſtoit tant punays qu’il ne le ſentit plus toſt que le iour, & debouq eſtourdy ſe leuant crya à la feneſtre tant qu’il peult dal baroth, dal baroth, qui vault autant à dire comme, au feu, au feu : & vint droict à moy pour me getter du tout au feu, & deſia auoyt couppé les cordes dont on m’auoit lyé les mains, & couppoit les lyens des piedz, mais le maiſtre de la maiſon ouyant le cry du feu, & en ſentant ià la fumee de la rue ou il ſe pourmenoit auecques quelques aultres Baſchatz & Muſaffiz, courut tant qu’il peult y donner ſecours & pour emporter ſes bagues. De pleine arriuee il tire la broche ou i’eſtoys embroché, & tua tout roidde mon routiſſeur, dont il mourut là par faulte de gouuernement ou aultrement, car il luy paſſa la broche peu au deſſus du nombril vers le flan droict, & luy percea la tierce lobe du foye, & le coup hauſſant luy penetra le diaphragme, & par atrauers la capſule du cueur luy ſortit la broche par le hault des eſpaules entre les ſpondyles & l’omoplate ſeneſtre. Vray eſt que en tirant la broche de mon corps ie tumbé à terre pres des landiers, & me fys vng peu de mal à la cheute, toutesfoys non grand : car les lardons ſouſtindrent le coup. Puis voyant mon Baſchaz, que le cas eſtoit deſeſperé, & que la maiſon eſtoit bruſlee ſans remiſſion, & tout ſon bien perdu : ſe donna à tous les diables, appelant Grilgoth, Aſtaroth, & Rapallus par neuf foys.

Quoy voyant ieuz de peur pour plus de cinq ſolz, craignant : les diables viendront à ceſte heure pour emporter ce fol icy, ſeroient ilz bien gens pour m’emporter auſſi ? Ie ſuis ià demy rouſty, mes lardons ſeront cauſe de mon mal : car ces diables icy ſont fryans de lardons, comme vous auez l’autorité du philoſophe Iamblicque & Murmault en l’apologie de boſſutis & contrefactis pro Magiſtros noſtros, mais ie fis le ſigne de la croix, criant agyos, athanatos, ho theos, & nul ne venoit. Ce que congnoiſſant mon villain Baſchaz, ſe vouloit tuer de ma broche, & s’en percer le cueur. De faict la miſt contre ſa poitrine : mais elle ne pouoit oultre paſſer, car elle n’eſtoys pas aſſez poinctue : & pouſſoit tant qu’il pouoit, mais ne proffitoit riens. Alors ie m’en vins à luy, diſant. Miſſaire bougrino tu pers icy ton temps : car tu ne te tueras iamais ainſi : bien te bleſſeras quelque hurte, dont tu languiras toute ta vie entre les mains des barbiers : mais ſi tu veulx ie te tueray icy tout franc, en ſorte que tu n’en ſentiras rien, & m’en croys : car i’en ay tué bien d’aultres qui s’en ſont bien trouuez. Ha mon amy (diſt il) ie t’en prie, & ce faiſant ie te donne ma bougette, tiens voy la là : il y a ſix cens ſeraph dedans, & quelques dyamans & rubyz en perfection. Et ou ſont ilz (diſt Epiſtemon) ? Par ſainct Ioan, diſt Panurge, ilz ſont bien loing s’ilz vont touſiours, mais ou ſont les neiges d’antan ? C’eſtoit le plus grand ſoucy que euſt Villon, le poete Pariſien. Acheue (diſt Pantagruel) ie te prie que nous ſaichons comment tu acouſtras ton Baſchaz.

Foy d’homme de bien, diſt Panurge, ie n’en mentz de mot. Ie le bande d’vne meſchante braye que ie trouue là demy bruſlee, & vous le lye ruſtrement piedz & mains de mes cordes, ſi bien qu’il n’euſt ſceu regimber, puis luy paſſay ma broche à trauers la gargamelle, & le pendys acrochant la broche à deux gros crampons, qui ſouſtenoient des alebardes. Et vous attiſe vn beau feu au deſſoubz & vous flamboys mon milourt comme on faict des harans ſoretz à la cheminee, puis prenant ſa bougette & vn petit iauelot qui eſtoit ſur les crampons m’en fuys le beau galot. Et dieu ſçait comme ie ſentoys mon eſpaule de mouton. Quand ie fuz deſcendu en la rue, ie trouuay tout le monde qui eſtoit acouru au feu à force d’eau pour l’eſtaindre. Et me voyans ainſi à demy rouſty eurent pitié de moy naturellement & me getterent toute leur eaue ſur moy naturellement & me refraicherent ioyeuſement, ce que me fiſt fort grand bien, puis me donnerent quelque peu à repaiſtre, mais ie ne mangeoys gueres : car ilz ne me bailloient que de l’eau à boyre, à leur mode. Aultre mal ne me firent ſinon vn villain petit Turcq boſſu par deuant, qui furtiuement me crocquoit mes lardons : mais ie luy baillys ſi vert dronos ſur les doigts à tout mon iauelot qu’il n’y retourna pas deux foys.

Et vne ieune Corinthiace, qui m’auoit aporté vn pot de Myrobalans emblicz confictz à leur mode, laquelle regardoit mon pauure haire eſmoucheté, comment il s’eſtoit retiré au feu, car il ne me alloit plus que iuſques ſur les genoulx. Mais notez que ceſtuy rotiſſement me gueriſt d’vne Iſciaticque entierement à laquelle i’eſtoys ſubiect plus de ſept ans auoit du couſté auquel mon rotiſſeur s’endorment me laiſſa bruſler.

Or ce pendant qu’ilz ſe amuſoient à moy, le feu triumphoit ne demandez pas comment à prendre en plus de deux mille maiſons, tant que quelcun d’entre eulx l’auiſa & s’eſcria, diſant. Ventre Mahom, toute la ville bruſle, & nous amuſons icy. Ainſy chaſcun s’en va à ſa chaſcuniere. De moy, ie prens mon chemin vers la porte. Quand ie fuz ſur vn petit tucquet qui eſt aupres, ie me retourne arriere, comme la femme de Loth, & vys toute la ville bruſlant, dont ie fuz tant aiſe que ie me cuyde conchier de ioye : mais Dieu m’en punit bien. Comment ? (diſt Pantagruel). Ainſi (diſt Panurge) que ie regardoys en grand lieſſe ce beau feu, me gabelant, & diſant. Ha, pauures pulſes, ha pauures ſouris, vous aurez mauluais hyuer, le feu eſt en voſtre paillier, ſortirent plus de ſix, voire plus de treze cens & vnze chiens gros & menutz tous enſemble de la ville fuyans le feu. De premiere venue accoururent droict à moy, ſentant l’odeur de ma paillarde chair demy roſtie, & me euſſent deuoré à l’heure, ſi mon bon ange ne m’euſt bien inſpiré me enſeignant vn remede bien oportun contre le mal des dens. Et à quel propous (diſt Pantagruel) craignois tu le mal des dens ? N’eſtois tu guery de tes rheumes ? Paſques de ſoles (reſponſdit Panurge) eſt il mal de dens plus grand, que quand les chiens vous tenent aux iambes ? Mais ſoudain ie me aduiſe de mes lardons, & les gettoys au mylieu d’entre eulx : lors chiens d’aller, & de ſe entrebattre l’vn l’aultre à belles dentz, à qui auroit le lardon. Par ce moyen me laiſſerent, & ie les laiſſe auſſi ſe pelaudant l’vn l’aultre. Ainſi eſchappe gaillard & dehayt, & viue la rouſtiſſerie.

Comment Panurge enſeigne vne maniere bien nouuelle de baſtir les murailles de Paris.

Chapitre XV.

antagrvel quelque iour pour ſe recreer de ſon eſtude ſe pourmenoit vers les faulxbours Sainct Marceau, voulant veoir la follie Goubelin. Panurge eſtoit auecques luy, ayant touſiours le flacon ſoubz ſa robbe, & quelque morceau de iambon : car ſans cela iamais ne alloit il, diſant que c’eſtoit ſon garde corps, aultre eſpee ne portoit il. Et quand Pantagruel luy en voulut bailler vne, il reſpondit, qu’elle luy eſchaufferoit la ratelle. Voire mais, diſt Epiſtemon, ſi l’on te aſſailloit comment te defendroys tu ? A grands coups de brodequin : reſpondit il, pourueu que les eſtocz feuſſent deſcenduz.

A leur retour Panurge conſideroit les murailles de la ville de Paris, & en irriſion diſt à Pantagruel. Voyez cy ces belles murailles. O que fortes ſont & bien en poinct pour garder les oyſons en mue ? Par ma barbe, elles ſont competentement meſchantes pour vne telle ville comme eſt ceſte cy : car vne vache auecques vn pet en abattroit plus de ſix braſſes.

O mon amy, diſt Pantagruel, ſçaitz tu bien ce que diſt Ageſilee, quand on luy demanda : Pourquoy la grande cité de Lacedemone n’eſtoit pas ceincte de murailles ? Car monſtrant les habitans & citoyens de la ville tant bien expers en diſcipline militaire, tant fors & bien armez. Voicy (diſt il) les murailles de la Cité. Signifiant qu’il n’eſt muraille que de os, & que les Villes & Citez ne ſçauroyent auoir muraille plus ſeure & plus forte que de la vertus des habitans. Ainſi ceſte ville eſt ſi forte par la multitude du peuple belliqueux qui eſt dedans, qu’ilz ne ſe ſoucient de faire aultres murailles. D’auantaige, qui la vouldroit emmurailler comme Straſbourg, Orleans, ou Ferrare, il ne ſeroit poſſible, tant les frais & deſpens ſeroyent exceſſifz. Voire mais, diſt Panurge, ſi faict il bon auoir quelque viſaige de pierre, quand on eſt enuahy de ſes ennemys, & ne feuſt ce que pour demander, qui eſt là bas ? Au regard des frays enormes que dictes eſtre neceſſaires ſi on la vouloit murer, ſi meſſieurs de la ville me voulent donner quelque bon pot de vin, ie leur enſeigneray vne maniere bien nouuelle, comment ilz pourront baſtir à bon marché. Comment ? diſt Pantagruel. Ne le dictes doncques mie (reſpondit Panurge) ſi ie vous l’enſeigne. Ie voy que les callibiſtrys des femmes de ce pays ſont à meilleur marché que les pierres, d’iceulx fauldroit baſtir les murailles en les arrengeant par bonne ſymmeterye d’architecture, & mettant les plus grans au premiers rancz, & puis en taluant à doz d’aſne arrangeant les moyens, & finablement les petitz. Puis faire vn beau petit entrelardement à poinctes de diamans comme la groſſe tour de Bourges, de tant de bracquemars enroiddys qui habitent par les braguettes clauſtrales.

Quel diable defferoit telles murailles ? Il n’y a metal qui tant reſiſtat aux coups. Et puis que les couilleurines ſe y vinſent froter, vous en verriez (par dieu) incontinent diſtiller de ce benoiſt fruict de groſſe verolle menu comme pluye. Sec au nom des diables. D’auantaige la fouldre ne tumberoit iamais deſſus. Car pourquoy ? ilz ſont tous beniſtz ou ſacrez. Ie n’y voy q’vn inconuenient. Ho, ho, ha, ha, ha, (diſt Pantagruel). Et quel ? C’eſt que les mouſches en ſont tant friandes que merueilles, & ſe y cueilleroyent facillement & y feroient leur ordure : & voylà l’ouurage gaſté. Mais voicy comme l’on y remediroit. Il fauldroit treſbien les eſmoucheter auecques belles quehues de renards, ou bons gros vietz d’azes de Prouence. Et à ce propos ie vous veulx dire (nous en allant pour ſoupper) vn bel exemple que met frater Lubinus, libro de compotationibus mendicantium.

Au temps que les beſtes parloyent (il n’y a pas troys iours) vn pauure Lyon par la foreſt de Bieure ſe pourmenant & diſant ſes menus ſuffrages paſſa par deſſoubz vn arbre auquel eſtoit monté vn villain charbonnier pour abaſtre du boys. Lequel voyant le Lyon, luy getta ſa coignee, & le bleſſa enormement en vne cuyſſe. Dont le Lyon cloppant tant courut & tracaſſa par la foreſt pour trouuer ayde qu’il rencontra vn charpantier, lequel voluntiers regarda ſa playe, la nettoya le mieux qu’il peuſt, & l’emplit de mouſſe, luy diſant, qu’il eſmouchaſt bien ſa playe, que les mouſches ne y feiſſent ordure, attendant qu’il yroit chercher de l’herbe au charpentier. Ainſi le Lyon guery, ſe pourmenoiſt par la foreſt, à quelle heure vne vieille ſempiterneuſe ebuſchetoit & amaſſoit du boys par ladicte foreſt, laquelle voyant le Lyon venir, tumba de peur à la renuerſe de telle faczon, que le vent luy renuerſa robbe, cotte, & chemiſe iuſques au deſſus des eſpaules. Ce que voyant le Lyon accourut de pitié, veoir ſi elle s’eſtoit faict aulcun mal, & conſiderant ſon comment a nom, diſt. O pauure femme, qui t’a ainſi bleſſee ? & ce diſant, apperceut vn regnard, lequel il apella, diſant. Compere regnard, hau cza cza, & pour cauſe. Quand le regnard fut venu, il luy dict. Compere mon amy, l’on a bleſſé ceſte bonne femme icy entre les iambes bien villainement & y a ſolution de continuité manifeſte, regarde que la playe eſt grande depuis le cul iuſques au nombril, meſure quatre, mais bien cinq empans & demy, c’eſt vn coup de coignie, ie me doubte que la playe ſoit vieille, pourtant affin que les mouſches n’y prennent, eſmouche la bien fort ie t’en prie, & dedans & dehors, tu as bonne quehue & longue, eſmouche, mon amy, eſmouche ie t’en ſupplye, & ce pendent ie voys querir de la mouſſe pour y mettre. Car ainſi nous fault il ſecourir & ayder l’vn l’autre. Eſmouche fort, ainſi, mon amy, eſmouche bien : car ceſte playe veult eſtre eſmouchee ſouuent, aultrement la perſonne ne peut eſtre à ſon aiſe. Or eſmouche bien, mon petit compere, eſmouche, dieu t’a bien pourueu de quehue, tu l’as grande & groſſe à l’aduenant, eſmouche fort & ne t’ennuye point, vn bon eſmoucheteur qui en eſmouchetant continuellement eſmouche de ſon mouchet par mouſches iamais eſmouché ne ſera. Eſmouche, couillaud, eſmouche mon petit bedaud : ie n’arreſteray gueres. Puis va chercher force mouſſe, & quand il feut quelque peu loing il s’eſcrya parlant au regnard. Eſmouche bien touſiours, compere, eſmouſche, & ne te faſche iamais de bien eſmoucher, mon petit compere, ie te feray eſtre à gaiges, eſmoucheteur de don Pietro de Caſtille. Eſmouche ſeulement, eſmouche & rien plus. Le pauure regnard eſmouchoit fort bien & deçà & delà & dedans & dehors : mais la faulſe vieille veſnoit & veſſoit puant comme cent diables. Le pauure regnard eſtoit bien mal à ſon ayſe : car il ne ſçauoit de quel couſté ſe virer pour euader le parfun des veſſes de la vieille : & ainſi qu’il ſe tournoit il veit que au derriere eſtoit encores vn aultre pertuys, non ſi grand que celluy qu’il eſmouchoit, dont luy venoit ce vent tant puant & infect. Le lyon finablement retourne, portant plus de mouſſe que n’en tiendroyent dix & huyt balles, & commença en mettre dedans la playe, auecques vn baſton qu’il aporta, & y en auoit ià bien mys ſeize balles & demye, & s’eſbahyſſoit. Que diable, ceſte playe eſt parfonde, il y entreroit de mouſſe plus de deux charretees. Mais le regnard l’aduiſa. O compere lyon, mon amy, ie te prie, ne metz icy toute la mouſſe, gardes en quelque peu, car y a encores icy deſſoubz vn aultre petit pertuys, qui put comme cinq cens diables. I’en ſuis empoiſonné de l’odeur, tant il eſt punays. Ainſi fauldroit garder ces murailles des mouſches, & mettre des eſmoucheteurs à gaiges.

Lors dit Pantagruel. Comment ſcez tu que les membres honteux des femmes ſont à ſi bon marché : car en ceſte ville il y a force preudes femmes, chaſtes & pucelles. Et vbi prenus ? diſt Panurge. Ie vous en diray non oppinion, mais vraye certitude & aſſeurance. Ie ne me vante d’en auoir embourré quatre cens dix & ſept deſpuis que ſuis en ceſte ville, & n’y a que neuf iours. Mais à ce matin i’ay trouué vn bon homme, qui en vn biſſac tel comme celluy de Eſopet portoit deux petites fillettes de l’eage de deux ou troys ans au plus, l’vne dauant, l’aultre derriere. Il me demande l’aulmoſne, mais ie luy feis reſponce que i’auoys beaucoup plus de couillons que de deniers. Et apres luy demande, Bon homme, ces deux fillettes ſont elles pucelles ? Frere, diſt il, il y a deux ans que ainſi ie les porte, & au regard de ceſte cy deuant, laquelle ie voy continuellement, en mon aduis elle eſt pucelle, toutesfois ie n’en vouldroys mettre mon doigt au feu, quand eſt de celle que ie porte derriere, ie ne ſçay ſans faulte riens. Vrayement, diſt Pantagruel, tu es gentil compaignon, ie te veulx habiller de ma liuree. Et le feiſt veſtir galantement ſelon la mode du temps qui couroit : excepté que Panurge voulut que la braguette de ſes chauſſes feuſt longue de troys piedz, & quarree non ronde, ce que feuſt faict, & la faiſoit bon veoir. Et diſoit ſouuent que le monde n’auoit encores congneu l’emolument & vtilité qui eſt de porter grande braguette : mais le temps leur enſeigneroit quelque iour, comme toutes choſes ont eſté inuentees en temps.

Dieu gard de mal (diſoit il) le compaignon à qui la longue braguette a ſaulué la vie. Dieu gard de mal à qui la longue braguette a valu pour vn iour cent ſoixante mille & neuf eſcutz. Dieu gard de mal, qui par ſa longue braguette a ſaulué toute vne ville de mourir de fain. Et, par dieu, ie feray vn liure de la commodité des longues braguettes, quand i’auray plus de loyſir. De faict en compoſa vn beau & grand liure auecques les figures : mais il n’eſt encores imprimé, que ie ſaiche.

Des meurs & condictions de Panurge.

Chapitre XVI.

anvrge eſtoit de ſtature moyenne, ny trop grand ny trop petit, & auoit le nez vng peu aquillin faict à manche de raſouer. Et pour lors eſtoit de l’eage de trente & cinq ans ou enuiron, fin à dorer comme vne dague de plomb, bien galand homme de ſa perſonne, ſinon qu’il eſtoit quelque peu paillard, & ſubiect de nature à vne maladie qu’on appelloit en ce temps là, faulte d’argent c’eſt doleur non pareille, toutesfoys il auoit ſoixante & troys manieres d’en trouuer touſiours à ſon beſoing, dont la plus honnorable & la plus commune eſtoit par façon de larrecin furtiuement faict, malfaiſant, pipeur, beuueur, bateur de pauez, ribleur s’il en eſtoit en Paris : au demourant le meilleur filz du monde, & touſiours machinoit quelque choſe contre les ſergeans & contre le guet.

A l’vne foys il aſſembloit troys ou quatre de bons ruſtres, les faiſoit boire comme Templiers ſur le ſoir, apres les menoit au deſſoubz de ſaincte Geneuiefue ou aupres du colliege de Nauarre, & à l’heure que le guet montoit par là : ce que il congnoiſſoit en mettant ſon eſpee ſur le paué & l’aureille aupres, & lors qu’il ouyoit ſon eſpee branſler, c’eſtoit ſigne infaillible que le guet eſtoit pres : à l’heure doncques luy & ſes compaignons prenoyent vn tombereau, & luy bailloyent le branſle le ruant de grand force contre la vallee, & ainſi mettoyent tout le pauure guet par terre comme porcs, puis fuyoyent de l’aultre couſté, car en moins de deux iours, il ſceut toutes les rues, ruelles & trauerſes de Paris comme ſon Deus det. A l’aultre foys faiſoit en quelque belle place par ou ledict guet debuoit paſſer vne trainee de pouldre de canon, & à l’heure que paſſoit mettoit le feu dedans, & puis prenoit ſon paſſetemps à veoir la bonne grace qu’ils auoyent en fuyant penſans le feu ſainct Antoine les tint aux iambes. Et au regard des pauures maiſtres es ars, il les perſecutoit ſur tous aultres : quand il rencontroit quelcvn d’entre eulx par la rue, iamais ne failloit de leur faire quelque mal, maintenant leurs mettant vn eſtronc dedans leur chaperons au bourlet, maintenant leur attachant petites quehues de regnard, ou des aureilles de lieures par derriere, ou quelque aultre mal. Vn iour que l’on auoit aſſigné à yceulx ſe trouuer en la rue du feurre, il feiſt vne tartre borbonnoiſe compoſee de force de hailz, de galbanum, de aſſa fetida, de caſtoreum, d’eſtroncs tous chaulx, & la deſtrampit de ſanie de boſſes chancreuſes, & de fort bon matin engreſſa & oignit tout le paué en ſorte que le diable n’y euſt pas duré. Et tous ces bonnes gens rendoyent là leurs gorges deuant tout le monde, comme s’ilz euſſent eſcorché le regnard, & en mourut dix ou douze de peſte, quatorze en feurent ladres, dix & huyct en furent pouacres, & plus de vingt & ſept en eurent la verolle, mais il ne s’en ſoucioit mie. Et portoit ordinairement vn fouet ſoubz ſa robbe, duquel il fouettoyt ſans remiſſion les paiges qu’il trouuoit portans du vin à leurs maiſtres, pour les auancer d’aller. En ſon ſaye y auoit plus de vingt & ſix petites bougettes & faſques touſiours pleines, l’vne d’vn petit d’eau, de plomb, & d’vn petit couſteau affilé comme vne aiguille d’vn peletier, dont il couppoit les bourſes : l’aultre de aigreſt qu’il gettoit aux yeulx de ceulx qu’il trouuoit, l’aultre de glaterons empenez de petites plumes de oyſons ou de chappons, qu’il gettoit ſur les robes & bonnetz des bonnes gens : & ſouuent leur en faiſoit de belles cornes qu’ilz portoyent par toute la ville, aulcunesfoys toute leur vie.

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