Pantagruel (page 3)

François Rabelais · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Pantagruel · 7 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Aux femmes auſſi par deſſus leurs chapperons au derriere, aulcunesfoys en mettoit faictz en forme d’vn membre d’homme. En l’aultre vn tas de cornetz tous pleins de pulſes & de poux, qu’il empruntoit des guenaulx de ſainct Innocent, & les gettoit auecques belles petites cannes ou plumes dont on eſcript ſur les colletz des plus ſucrees damoiſelles qu’il trouuoit, & meſmement en l’egliſe : car iamais ne ſe mettoit au cueur au hault, mais touſiours demouroit en la nef entre les femmes, tant à la meſſe, à veſpres, comme au ſermon. En l’aultre force prouiſion de haims & claueaux, dont il acouploit ſouuent les hommes & les femmes en compaignies ou ilz eſtoient ſerrez, & meſmement celles qui portoyent robbes de tafetas armoiſy, & à l’heure qu’elles ſe vouloyent departir, elles rompoyent toutes leurs robbes.

En l’aultre vn fouzil garny d’eſmorche, d’allumettes, de pierre à feu, & tout aultre appareil à ce requis. En l’aultre deux ou troys mirouers ardens, dont il faiſoit enrager aulcunesfoys les hommes & les femmes, & leur faiſoit perdre contenence à l’egliſe : car il diſoit qu’il n’y auoit q’vn antistrophe entre femme folle à la meſſe, & femme molle à la feſſe.

En l’aultre auoit prouiſion de fil & d’agueilles, dont il faiſoit mille petites diableries. Vne foys à l’iſſue du Palays à la grand ſalle lors que vn cordelier diſoit la meſſe de meſſieurs, il luy ayda à ſoy habiller & reueſtir, mais en l’acouſtrant il luy couſit l’aulbe auec ſa robbe & chemiſe, & puis ſe retira quand meſſieurs de la court vindrent s’aſſeoir pour ouyr icelle meſſe. Mais quand ce fut à l’ite miſſa eſt, que le pauure frater ſe voulut deueſtir ſon aulbe, il emporta enſemble & habit & chemiſe qui eſtoyent bien couſuz enſemble, & ſe rebraſſit iuſques aux eſpaules, monſtrant ſon callibiſtris à tout le monde, qui n’eſtoit pas petit : ſans doubte. Et le frater touſiours tiroit, mais tant plus ſe deſcouuroit il, iuſques à ce q’vn de meſſieurs de la court diſt. Et quoy, ce beau pere nous veuft il icy faire l’offrande & baiſer ſon cul ? Le feu ſainct Antoine le baiſe. Des lors fut ordonné que les pauures beaulx peres ne ſe deſpouilleroyent plus deuant le monde : mais en leur ſacriftie, meſmement en preſence des femmes : car ce leur ſeroit occaſion du peché d’enuie. Et le monde demandoit. Pourquoy eſt ce que ces fratres auoyent la couille ſi longue ? Ledict Panurge ſoulut treſbien le probleme, diſant. Ce que faict les aureilles des aſnes ſi grandes, ce eſt par ce que leurs meres ne leurs mettoyent point de beguin en la teſte, comme dict de Alliaco en ſes ſuppoſitions. A pareille raiſon, ce que faict la couille des pauures beatz peres, c’eſt qu’ilz ne portent point de chauſſes foncees, & leur pauure membre s’eſtend en liberté à bride auallee, & leur va ainſi triballant ſur les genoulx, comme font les patenoſtres aux femmes. Mais la cauſe pourquoy ilz l’auoyent gros à l’equipollent, c’eſtoit que en ce triballement les humeurs du corps deſcendent audict membre : car ſelon les Legiſtes, agitation & motion continuelle eſt cauſe de d’atraction.

Item il auoit vn aultre poche toute pleine de alun de plume, dont il gettoit dedans le doz des femmes qu’il voyoit les plus acreſtees, & les faiſoit deſpouiller deuant tout le monde, les aultres dancer comme iau ſur breze ou bille ſur tambour : les aultres courir les rues, & luy apres couroit : & à celles qui ſe deſpouilloyent, il mettoit ſa cappe ſur le doz, comme homme courtoys & gracieux. Item en vn aultre il auoit vne petite guedoufle pleine de vieille huyle, & quand il trouuoit ou homme ou femme qui euſt quelque belle robbe il leurs engreſſoit & guaſtoit tous les plus beaulx endroictz, ſoubz le ſemblant de les toucher & dire, voicy de bon drap, voicy bon ſatin, bon tafetas, ma dame, dieu vous doint ce que voſtre noble cueur deſire : vous auez robbe neufue, nouuel amy, dieu vous y maintienne. Ce diſant, leurs mettoit la main ſur le collet, enſemble la male tache y demouroit perpetuellement, ſi enormement engrauee en l’ame, en corps, & renommee, que le diable n’euſt poinct oſtee, puis à la fin leur diſoit. Ma dame, donnez vous guarde de tumber : car il y a icy vn grand & ſale trou deuant vous. En vn aultre auoit tout plein de Euphorbe pulueriſé bien ſubtilement, & là dedans mettoit vn mouſchenez beau & bien ouuré qu’il auoit deſrobé à la belle lingere du palays, en luy ouſtant vn poul deſſus ſon ſein, lequel toutesfoys il y auoit mis. Et quand il ſe trouuoit en compaignie de quelques bonnes dames, il leur mettoit ſus le propos de lingerie, & leur mettoit la main au ſein demandant, & ceſt ouuraige eſt il de Flandres ou de Haynault ? Et puis tiroit ſon mouſchenez diſant, tenez, tenez, voyez en cy de l’ouurage, elle eſt de Foutignan ou de Foutarabie, & le ſecouoit bien fort à leur nez, & les faiſſoit eſternuer quatre heures ſans repos : Ce pendant il petoit comme vn rouſin & les femmes ſe ryoient luy diſant comment, vous petez, Panurge ? Non foys : diſoit il, ma dame : mais ie accorde au contrepoint de la muſicque que vous ſonnés du nez. En l’aultre vn dauiet, vn pellican, vn crochet & quelques aultres ferremens dont il n’y auoit porte ny coffre qu’il ne crochetaſt. En l’aultre tout plein de petitz goubeletz : dont il iouoit fort artificiellement : car il auoit les doigts faictz à la main comme Minerue ou Arachne, & auoit aultrefoys crié le theriacle. Et quand il changeoit vn teſton, ou quelque aultre piece, le changeur euſt eſté plus fin que maiſtre mouſche, ſi Panurge n’euſt faict euanouyr à chaſcune foys cinq ou ſix grands blancs viſiblement, apertement, manifeſtement, ſans faire leſion ne bleſſure aulcune, dont le changeur n’en euſt ſenty que le vent.

Comment Panurge guaingnoyt les pardons & maryoit les vieilles & des proces qu’il eut à Paris.

Chapitre XVII.

n iour ie trouuay Panurge quelque peu eſcorné & taciturne, & me doubtay bien qu’il n’auoit denare, dont ie luy dys. Panurge, vous eſtes malade à ce que ie voy à voſtre phyſionomie, & i’entens le mal : vous auez vn fluz de bourſe, mais ne vous ſouciez. I’ay encores ſix ſolx & maille, qui ne virent oncq pere ny mere, qui ne vous fauldront non plus que la verolle, en voſtre neceſſité. A quoy il me reſpondit. Et bren pour l’argent, ie n’en auray quelque iour que trop : car i’ay vne pierre philoſophale qui me attire l’argent des bourſes, comme l’aymant attire le fer. Mais voulés vous venir gaigner les pardons ? diſt il. Et par ma foy : (ie luy reſpons) Ie ne ſuis grand pardonneur en ce monde icy, ie ne ſçay ſi ie le ſeray en l’aultre. Bien allons au nom de dieu, pour vn denier ny plus ny moins. Mais (diſt il) preſtez moy doncques vn denier à l’intereſt. Rien, rien, dis ie. Ie vous le donne de bon cueur. Grates vobis dominos, diſt il. Ainſi allaſmes commenceant à ſainct Geruays, & ie gaigne les pardons au premier tronc ſeulement : car ie me contente de peu en ces matieres, puis diſoys mes menuz ſuffrages, & oraiſons de ſaincte Brigide : mais il gaigna à tous les troncz, & touſiours bailloit argent à chaſcun des pardonnaires. De là nous tranſportaſmes à noſtre Dame, à ſainct Iean, à ſainct Antoine, & ainſi des aultres egliſes ou eſtoit bancque de pardons. De ma part ie n’en gaignoys plus : mais luy à tous les troncz il baiſoit les relicques, & à chaſcun donnoit. Brief quand nous fuſmes de retour il me mena boire au cabaret du chaſteau & me montra dix ou douze de ſes bougettes pleines d’argent. A quoy ie me ſeignay faiſant la croix, & diſant. Dont auez vous tant recouuert d’argent en ſi peu de temps ? A quoy il me reſpondit que il auoit prins es beſſains des pardons : car en leur baillant le premier denier (diſt il) ie le mis ſi ſouplement que il ſembla que feuſt vn grand blanc, ainſi d’vne main ie prins douze deniers, voyre bien douze liards ou doubles pour le moins, & de l’aultre troys ou quatre douzains : & ainſi par toutes les egliſes ou nous auons eſté.

Voire mais (dis ie) vous vous dampnez comme vne ſarpe, & eſtes larron & ſacrilege. Ouy bien (diſt il) comme il vous ſemble, mais il ne me ſemble quand à moy. Car les pardonnaires me le donnent quand ilz me diſent en preſentant les relicques à bayſer, centuplum accipies, que pour vn denier i’en prene cent : car accipies eſt dict ſelon la maniere des Hebreux qui vſent du futur en lieu de l’imperatif, comme auez en la loy diliges dominum, id eſt dilige. Ainſi quand le pardonnigere me dict, centuplum accipies, il veut dire, centuplum accipe, & ainſi l’expoſe Rabi Kimy, & Rabi Aben Ezra & tous les Maſſoretz : & ibi Bartolus. D’aduantaige le pape Sixte me donna quinze cens liures de rente ſur ſon dommaine & theſor eccleſiaſticque pour luy auoir guery vne boſſe chancreuſe, qui tant le tourmentoit, qu’il en cuida deuenir boyteux toute ſa vie. Ainſi ie me paye par mes mains : car il n’eſt tel, ſur ledict theſor eccleſiaſticque.

Ho, mon amy (diſoit il) ſi tu ſçauoys comment ie fis mes chous gras de la croyſade, tu ſeroys tout eſbahy. Elle me valut plus de ſix mille fleurins. Et ou diable ſont ils allez ? dis ie, car tu n’en as vne maille. Dont ilz eſtoyent venuz (diſt il). Ilz ne feirent ſeulement que changer maiſtre. Mais i’en emploiay bien troys mille à marier non les ieunes filles : car elles ne trouuent que trop marys, mais grand vieilles ſempiterneuſes qui n’auoyent dentz en gueulle. Conſiderant, ces bonnes femmes icy ont treſbien employé leur temps en ieuneſſe & ont ioué du ſerrecropiere à cul leué à tous venans, iuſques à ce qu’on n’en a plus voulu. Et par dieu, ie les feray ſaccader encores vne foys deuant qu’elles meurent. Par ce moyen à l’vne donnois cent fleurins, à l’aultre ſix vingtz, à l’aultre troys cens, ſelon qu’elles eſtoient bien infames, deteſtables, & abhominables, car d’aultant qu’elles eſtoient plus horribles, & execrables, d’autant il leur failloyt donner d’aduantage, aultrement le diable ne les euſt voulu biſcoter. Incontinent m’en alloys à quelque porteur de couſtretz gros & gras, & faiſoys moy meſmes le mariage, mais premier que luy monſtrer les vieilles, ie luy monſtroys les eſcuz, diſant. Compere, voicy qui eſt à toy ſi tu veulx fretinfretailler vn bon coup. Des lors les pauures hayres bubaialloient comme vieulx mulletz, & ainſi leur faiſoyſ bien aprester & bancqueter, boire du meilleur & force espiceries pour mettre les vieilles en ruyt & en chaleur. Fin de compte ilz besoingnoyent comme toutes bonnes ames, sinon que à celles qui estoyent horriblement villaines & defaictes, ie leur faisoys mettre un sac sur le visaige. D’avantaige i’en ay perdu beaucoup en proces. Et quelz proces as tu peu avoir ? (disoys ie) tu ne as ny terre ny maison.

Mon amy (dist il) les damoyselles de ceste ville avoyent trouvé par instigation de diable d’enfer, une maniere de colletz ou cachecoulx à la haulte façon, qui leur cachoyent si bien les seins, que l’on n’y povoit plus mettre la main par dessoubz : car la fente d’iceulx elles avoyent mise par derriere, & estoient tous cloz par devant, dont les pauvres amans dolens contemplatifz n’estoyent contens. Vn beau iour de Mardy, i’en presentay resqueste à la court, me formant partie contre lesdictes damoyselles et remonstrant les grans interestz que ie prendroys, protestant que à mesme raison ie feroys couldre la braguette de mes chausses au derriere, si la court n’y donnoit ordre : somme toute les damoyselles formerent syndicat, monstrerent leurs fondemens et passerent procuration à defendre leur cause : mais ie les poursuivy si vertement, que par arrest de la court fut dict, que ces haulx cachecoulx ne seroyent plus portez, sinon qu’ilz feussent quelque peu fenduz par devant. Mais il me cousta beaucoup. I’euz un aultre proces bien hord & bien sale contre maistre Fify & ses suppotz, à ce qu’ilz n’eussent point à lire clandestinement de nuyct la pipe de buſſart, ne le quart de Sentences : mais de beau plain iour et ce es escholes de Feurre, en face de tous les theologiens, ou ie fuz condemné es despens pour quelque formalité de la relation du ſergeant. Vne aultre foys ie fourmay complainte à la court contre les mulles des Preſidens & Conſeilliers, & aultres : tendent à fin que quand en la baſſe court du Palays l’on les mettroit à ronger leur frain, que les Conſeilleres leur feiſſent de belles bauerettes affin que de leur baue elles ne gaſtaſſent le paué, en ſorte que les pages du palais peuſſent iouer deſſus à beaulx detz, ou au reniguebieu à leur ayſe, ſans y guaſter leurs chauſſes aulx genoulx. Et de ce en euz bel arreſt : mais il me couſte bon. Or ſommez à ceſte heure combien me couſtent les petitz bancquetz que ie fais aux paiges du palays de iour en iour. Et à quelle fin ? dis ie.

Mon amy (diſt il) tu ne as paſſetemps aulcun en ce monde. I’en ay plus que le Roy. Et ſi tu vouloys te raſlier auecques moy, nous ſerions diables. Non, non (dis ie) par ſainct Adauras : car tu ſeras vne foys pendu. Et toy (diſt il) tu ſeras vne foys enterré, lequel eſt plus honorablement, ou l’air, ou la terre ? Hé, groſſe pecore. Ce pendent que ces paiges banquetoient ie garde leurs mulles : & couppe à quelcune l’eſtriuiere du couſté du montouoir, en ſorte qu’elle ne tient que à vn fillet. Quand le gros enflé de Conſeillier ou aultre a prins ſon branſle pour monter ſus, ilz tombent tous platz comme porcz deuant tout le monde, & apreſtent à rire pour plus de cent francs. Mais ie me rys encores d’auantage, c’eſt que, eulx arriuez au logis, ilz font fouetter monſieur du paige comme ſeigle vert, par ainſi ie ne plains poinct ce que m’a couſté à les bancqueter. Fin de compte, il auoit (comme ay dict deſſus) ſoixante & troys manieres de recouurer argent : mais il en auoit deux cens quatorze de le deſpendre, hors mis la reparation de deſſoubz le nez.

Comment vn grand clerc de Angleterre uouloit arguer contre Pantagruel, & fut vaincu par Panurge.

Chapitre XVIII.

n ces meſmes iours vn ſçauant homme nommé Thaumaſte oyant le bruict & renommee du ſçauoir incomparable de Pantagruel, vint du pays de Angleterre en ceſte ſeule intention de veoir Pantagruel, & le congnoiſtre, & eſprouuer ſi tel eſtoit ſon ſçauoir comme en eſtoit la renommee. De faict, arriué à Paris, ſe tranſporta vers l’hoſtel dudict Pantagruel qui eſtoit logé à l’hoſtel ſainct Denys, & pour lors ſe pourmenoit par le iardin auecques Panurge, philoſophant à la mode des Peripateticques. De premiere entree treſſaillit tout de paour, le voyant ſi grand & ſi gros : puis le ſalua, comme eſt la façon, courtoyſement luy diſant.

Bien vray eſt il, ce dit Platon le prince des philoſophes, que ſi l’imaige de ſcience & ſapience eſtoit corporelle & ſpectable es yeulx des humains, elle exciteroit tout le monde en admiration de ſoy. Car ſeullement le bruyt d’icelle eſpendu par l’air, s’il eſt receu es aureilles des ſtudieux & amateurs d’icelle, qu’on nomme Philoſophes, ne les laiſſe dormir ny repoſer à leur ayſe, tant les ſtimule & embraſe de acourir au lieu, & veoir la perſonne, en qui eſt dicte ſcience auoir eſtably ſon temple, & produyre ſes oracles. Comme il nous feuſt manifeſtement demonſtré en la Royne de Saba, qui vint des limites d’Orient & mer Perſicque pour veoir l’ordre de la maiſon du ſaige Salomon & ouyr ſa ſapience. En Anacharſis, qui de Scithie alla iuſques en Athenes pour veoir Solon. En Pythagoras, qui viſita les vaticinateurs Memphiticques. En Platon, qui viſita les Mages de Egypte & Architas de Tarente. En Apollonius Tyaneus, qui alla iuſques au mont Caucaſe, paſſa les Scytes, les Maſſagettes, les Indiens, nauiga le grand fleuue de Phyſon, iuſques es Brachmanes, pour veoir Hiarchas. Et en Babyloine, Caldee, Medee, Aſſyrie, Parthie, Syrie, Phœnice, Arabie, Paleſtine, Alexandrie, iuſques en Ethiopie, pour veoir les Gymnoſophiſtes. Pareil exemple auons nous de Tite Liue, pour lequel veoir & ouyr pluſieurs gens ſtudieux vindrent en Rome, des fins limitrophes de France & Heſpagne. Ie ne me auſe pas recenſer au nombre & ordre de ces gens tant parfaictz : mais bien ie veulx eſtre dit ſtudieux, & amateur, non ſeulement des lettres, mais auſſi des gens lettrez. De faict, ouyant le bruyt de ton ſçauoir tant ineſtimable, ay delaiſſé pays, parens & maiſon, & me ſuis icy tranſporté, rien ne eſtimant la longueur du chemin, l’attediation de la mer, la nouueaulté des contrees, pour ſeulement te veoir, & conferer auecques toy d’aulcuns paſſages de Philoſophie, de Geomantie, & de Caballe, deſquelz ie doubte & ne puis contenter mon eſprit, leſquelz ſi tu me peux ſouldre, ie me rens des à preſent ton eſclaue moy & toute ma posterité : car aultre don ne ay que assez ie estimasse pour la recompense.

Ie les redigeray par escript et demain le feray sçavoir à tous les gens sçavans de la ville : afin que devant eulx publicquement nous en disputons.

Mais voicy la maniere comment i’entens que nous disputerons. Ie ne veulx disputer pro et contra, comme font ces solz sophistes de ceste ville & d’ailleurs. Semblablement ie ne veulx disputer en la maniere des Academicques par declamation, ny aussi par nombres comme faisoit Pythagoras, & comme voulut faire Picus Mirandula à Romme. Mais ie veulx disputer par signes seulement, sans parler : car les matieres sont tant ardues, que les parolles humaines ne seroient suffisantes à les explicquer à mon plaisir. Par ce il plaira à ta magnificence de soy y trouver, ce sera en la grande salle de Navarre à sept heures de matin. Ces parolles achevees, Pantagruel luy dist honnorablement. Seigneur, des graces que Dieu m’a donné ie ne vouldroys denier à personne en despartir à mon pouvoir : car tout bien vient de luy : & son plaisir est que soit multiplié quand on se trouve entre gens dignes & ydoines de recepvoir ceste celeste manne de honneste sçavoir. Au nombre desquelz par ce que en ce temps, comme ia bien apperçoy, tu tiens le premier ranc, ie te notifie que à toutes heures tu me trouveras prest de obtemperer à une chascune de tes requestes, selon mon petit pouvoir. Combien que plus de toy ie deusse apprendre que toy de moy : mais comme as protesté nous confererons de tes doubtes ensemble, et en chercherons la resolution, iusques au fond du puis inespuisable au quel disoit Heraclite estre la verité cachee. Et loue grandement la maniere d’arguer que as propoſee, c’eſt aſſauoir par ſignes ſans parler : car ce faiſant toy & moy, nous nous entendrons : & ſerons hors de ces frapemens de mains, que font ces badaulx ſophiſtes quand on argue : alors qu’on eſt au bon de l’argument. Or demain ie ne fauldray me trouuer au lieu & heure que me as aſſigné : mais ie te prye que entre nous n’y ait debat ny tumulte, & que ne cherchons point honeur ny applauſement des hommes : mais la verité ſeule.

A quoy reſpondit Thaumaſte. Seigneur, dieu te maintienne en ſa grace, te remerciant de ce que ta haulte magnificence tant ſe veult condeſcendre à ma petite vilité. Or a dieu iuſques à demain. A dieu, diſt Pantagruel. Meſſieurs, vous qui liſez ce preſent eſcript, ne penſez que iamais gens plus feuſſent eſleuez & tranſportez en penſee, que furent tout celle nuict, tant Thaumaſte que Pantagruel. Car ledict Thaumaſte diſt au concierge de l’hoſtel de Cluny, auquel il eſtoit logé, que de ſa vie ne ſe eſtoit trouué tant alteré comme il eſtoit celle nuyct. Il m’eſt (diſoit il) aduis que Pantagruel me tient à la gorge, donnez ordre que beuuons, ie vous prie, & faictes tant que ayons de l’eaue freſche, pour me guarguariſer le palat.

De l’aultre couſté Pantagruel entra en la haulte game & de toute la nuict ne faiſoit que rauaſſer apres

Le liure de Beda de numeris & ſignis.

Le liure de Plotin de inenarrabilibus.

Le liure de Procle de magia.

Les liures de Artemidore peri onirocriticon.

De Anaxagoras peri ſemion.

D’Ynarius peri aphaton.

Les liures de Philiſtion.

Hipponax peri anecphoneton, & vn tas d’aultres, tant que Panurge luy diſt.

Seigneur, laiſſez toutes ces penſees & vous allez coucher : car ie vous ſens tant eſmeu en voſtre eſprit, que bien toſt tomberiez en quelque fiebure ephemere par ceſt exces de penſement : mais premier beuuant vingt & cinq ou trente bonnes foys retirez vous & dormez à votre aiſe, car de matin ie reſpondray & argueray contre monſieur l’Angloys, & au cas que ie ne le mette ad metam non loqui, dictes mal de moy. Voire mes (diſt Pantagruel) Panurge, mon amy, il eſt merueilleuſement ſçauant, comment luy pourras tu ſatisfaire ? Treſbien, reſpondit Panurge. Ie vous prye n’en parlez plus, & m’en laiſſez faire : y a il homme tant ſçauant que ſont les diables ? Non vrayement (diſt Pantagruel) ſans grace diuine eſpeciale. Et toutesfoys (diſt Panurge) i’ay argué maintesfoys contre eulx, & les ay faictz quinaulx & mis de cul. Par ce ſoyez aſſeuré de ce glorieux Angloys, que ie vous le feray demain chier vinaigre deuant tout le monde. Ainſi paſſa la nuict Panurge à chopiner auecques les paiges, & iouer toutes les aigueillettes de ſes chauſſes à primus & ſecundus, & à la vergette. Et quand vint l’heure aſſignee il conduyſit ſon maiſtre Pantagruel au lieu conſtitué. Et hardiment croyez qu’il n’y eut petit ne grand dedans Paris qu’il ne ſe trouuaſt au lieu : penſant, ce diable de Pantagruel, qui a conuaincu tous les reſueurs & beiaunes Sophiſtes, à ceſte heure aura ſon vin : car ceſt Angloys eſt vn aultre diable de Vauuert, nous verrons qui en gaignera.

Ainſi tout le monde aſſemblé, Thaumaſte les attendoit. Et lors que Pantagruel & Panurge arriuerent à la ſalle, tous ces grimaulx, artiens, & Intrans commencerent frapper des mains comme eſt leur badaude couſtume.

Mais Pantagruel s’eſcrya à haulte voix, comme ſi ce euſt eſté le ſon d’vn double canon, diſant, Paix de par le diable : paix par dieu, coquins, ſi vous me tabuſtez icy, ie vous couperay la teſte à treſtous. A laquelle parolle ilz demourerent tous eſtonnez comme canes, & ne auſoient ſeulement touſſer, voire euſſent ilz mangé quinze liures de plume. Et furent tant alterez de ceſte ſeule voix qu’ilz tiroyent la langue demy pied hors de la gueule, comme ſi Pantagruel leur euſt les gorges ſalees. Lors commença Panurge à parler diſant à l’Angloys. Seigneur, es tu icy venu pour diſputer contentieuſement de ces propoſitions que tu as mis, ou bien pour apprendre & en ſçauoir la verité ? A quoy reſpondit Thaumaſte. Seigneur, aultre choſe ne me ameine ſinon bon deſir de apprendre & ſçauoir ce, dont i’ay doubté toute ma vie, & n’ay trouué ny liure ny homme qui me ayt contenté en la reſolution des doubtes que i’ay propoſez. Et au regard de diſputer par contention, ie ne le veulx faire, auſſi eſt ce choſe trop vile, & le laiſſe à ces maraulx de Sophiſtes, leſquelz en leurs diſputations ne cherchent verité mais contradiction & debat. Doncques, diſt Panurge, ſi ie qui ſuis petit diſciple de mon maiſtre monſieur Pantagruel, te contente & te ſatisfays en tout & par tout, ce ſeroit choſe indigne d’en empeſcher mondict maiſtre, par ce mieulx vauldra qu’il ſoit cathedrant, iugeant de noz propos, & te contentent au parſus, s’il te ſemble que ie ne aye ſatisfaict à ton ſtudieux deſir.

Vrayement, diſt Thaumaſte, c’eſt treſbien dict. Commence doncques.

Or notez, que Panurge auoit mis au bout de ſa longue braguette vn beau Floc de ſoye rouge, blanche, verte, & bleue, & dedans auoit mis vne belle pomme d’orange.

Comment Panurge feiſt quinaud l’Angloys, qui arguoit par ſigne.

Chapitre XIX.

doncques, tout le monde aſſiſtant & eſcoutant en bonne ſilence, l’Angloys leua hault en l’air les deux mains ſeparement clouant toutes les extremitez des doigtz en forme qu’on nomme en Chinonnoys, cul de poulle, & frappa de l’vne l’aultre par les ongles quatre foys, puys les ouurit, & ainſi à plat de l’vne frappa l’aultre en ſon ſtrident, vne foys de rechief les ioignant comme deſſus frappa deux foys, & quatre foys de rechief les ouurant. Puys les remiſt ioinctes & extendues l’vne iouxte l’aultre, comme ſemblant deuotement dieu prier. Panurge ſoubdain leua en l’air la main dextre, puys d’ycelle miſt le poulſe dedans la narine d’ycelluy couſté, tenant les quatre doigtz eſtenduz & ſerrez par leur ordre en ligne parallelle à la pene du nez, fermant l’œil gauſche entierement, & guaignant du dextre auecques profonde depreſſion de la ſourcile & paulpiere. Puys la gauſche leua hault, auecques fort ſerrement & extenſion des quatre doigtz & eleuation du poulſe, & la tenoyt en ligne directement correſpondente à l’aſſiete de la dextre, auecques diſtance entre les deux d’vne couldee & demye. Cela faict, en pareille forme baiſſa contre terre l’vne & l’aultre main : finablement les tint on my lieu, comme viſant droict au nez de l’Angloys.

Et ſi Mercure, diſt l’Angloys. Là Panurge interrompt diſant. Vous auez parlé, maſque. Lors feiſt l’Angloys tel ſigne. La main gauſche toute ouuerte il leua hault en l’air. Puys ferma on poing les quatre doigts d’ycelle, & le poulſe extendu aſſiſt ſuz la pinne du nez. Soubdain apres leua la dextre toute ouuerte & toute ouuerte la baiſſa ioignant le poulſe on lieu que fermoyt le petit doigt de la gauſche, & les quatre doigtz d’ycelle mouuoyt lentement en l’air. Puys au rebours feiſt de la dextre ce qu’il auoyt faict de la gauſche, & de la gauſche ce que auoyt faict de la dextre. Panurge de ce non eſtonné tyra en l’air ſa treſmegiſte braguette de la gauſche, & de la dextre en tira vn tranſon de couſte bouine blanche & deux pieces de boys de forme pareille, l’vne de Ebene noir, l’aultre de Breſil incarnat, & les miſt entre les doigtz d’ycelle en bonne ſymmetrie, & les chocquant enſemble, faiſoyt ſon, tel que font les ladres en Bretaigne auecques leurs clicquettes, mieulx toutesfoys reſonnant & plus harmonieux : & de la langue contracte dedans la bouche fredonnoyt ioyeuſement, touſiours reguardant l’Angloys.

Les theologiens, medicins, & chirurgiens penſerent que par ce ſigne il inferoyt, l’Angloys eſtre ladre. Les conſeilliers, legiſtes & decretiſtes, penſoient que ce faiſant il vouloyt conclurre, quelque eſpece de felicité humaine conſiſter en eſtat de ladrye, comme iadys maintenoyt le ſeigneur.

L’Angloys pource ne s’effraya, & leuant les deux mains en l’air les tint en telle forme, que les troys maiſtres doigtz ſerroyt on poing, & paſſoyt les poulſes entre le doigtz indice & moien, & les doigtz auriculaires demouroient en leurs extendues : ainſi les preſentoyt à Panurge, puys les acoubla de mode que le poulſe dextre touchoyt le gauſche, & le doigt petit gauſche touchoyt le dextre. A ce, Panurge ſans mot dire leua les mains, & en feiſt tel ſigne : De la main gauche il ioingnit l’ongle du doigt indice à l’ongle du poulce faiſant au meillieu de la diſtance comme vne boucle, & de la main dextre ſerroit tous les doigts au poing, excepté le doigt indice, lequel il mettoit & tiroit ſouuent par entre les deux aultres ſuſdictes de la main gauche, puis de la dextre eſtendit le doigt indice & le mylieu les eſloignant le mieulx qu’il pouoit, & les tirans vers Thaumaſte, puis mettoit le poulce de la main gauche ſus l’anglet de l’œil gauche eſtendant toute la main comme vne aeſle d’oyſeau, ou vne pinne de poiſſon, & la meuuant bien mignonnement deczà & delà, autant en faiſoit de la dextre ſur l’anglet de l’œil dextre. Thaumaſte commencza paſlir & trembler, & luy feiſt tel ſigne. De la main dextre il frappa du doigt meillieu contre le muſcle de la vole, qui eſt au deſſoubz le poulce, puis miſt le doigt indice de la dextre en pareille boucle de la ſeneſtre : mais il le miſt par deſſoubz, non par deſſus, comme faiſoit Panurge. Adoncques Panurge frappa la main l’vne contre l’aultre, & ſouffle en paulme, ce faict, met encores le doigt indice de la dextre en la boucle de la gauche le tirant & mettant ſouuent : puis eſtendit le menton, regardant intentement Thaumaſte. Le monde qui n’entendoit rien à ces ſignes, entendit bien que en ce il demandoit ſans dire mot, à Thaumaſte, que voulez vous dire là ? De faict Thaumaſte commença ſuer à groſſes gouttes, & ſembloit bien vn homme qui feuſt rauy en haulte contemplation. Puis ſe aduiſa, & miſt tous les ongles de la gauche contre ceulx de la dextre, ouurant les doigts, comme ſi ce euſſent eſté demys cercles, & eleuoit tant qu’il pouoit les mains en ce ſigne.

A quoy Panurge ſoubdain miſt le poulce de la main dextre ſoubz les mandibules & le doigt auriculaire d’icelle en la boucle de la gauche, & en ce poinct faiſoit ſonner ſes dentz bien melodieuſement les baſſes contre les haultes.

Thaumaſte, de grand hahan ſe leua, mais en ſe leuant fiſt vn gros pet de boulangier : car le bran vint apres & piſſa vinaigre bien fort, & puoit comme tous les diables : les aſſiſtans commencerent ſe eſtouper les nez, car il ſe conchioit de anguſtie, puis leua la main dextre la clouant en telle faczon, qu’il aſſembloit les boutz de tous les doigts enſemble, & la main gauche aſſiſt toute pleine ſur la poictrine. A quoy Panurge tira ſa longue braguette auecques ſon Floc, & l’eſtendit d’vne couldee & demie, & la tenoit en l’air de la main gauche, & de la dextre print ſa pomme d’orange, & la gettant en l’air par ſept foys, à la huytieſme la cacha au poing de la dextre, la tenant en hault tout coy, puis commença ſecouer ſa belle braguette, la monſtrant à Thaumaſte. Apres cella Thaumaſte commença enfler les deux ioues comme vn cornemuſeur & ſouffloit, comme ſe il enfloit vne veſſie de porc. A quoy Panurge miſt vn doigt de la gauche ou trou du cul, & de la bouche tiroit l’air comme quand on mange des huytres en eſcalle, ou quand on hume ſa ſoupe, ce faict, ouure quelque peu de la bouche, & auecques le plat de la main dextre frappoit deſſus, faiſant en ce vn grand ſon & parfond comme s’il venoit de la ſuperficie du diaphragme par la trachee artere, & le feiſt par ſeize foys. Mais Thaumaſte ſouffloit touſiours comme vne oye. Adoncques Panurge miſt le doigt indice de la dextre dedans la bouche, le ſerrant bien fort auecques les muſcles de la bouche, puis le tiroit & le tirant faiſoit vn grand ſon, comme quand les petitz garſons tirent d’vn canon de ſulz auecques belles rabbes, & le fiſt par neuf foys. Alors Thaumaſte s’eſcria. Ha, meſſieurs, le grand ſecret : il y a mis la main iuſques au coulde, puis tira vn poignard qu’il auoit, le tenant par la poincte contre bas. A quoy Panurge print ſa longue braguette & la ſecouoit tant qu’il pouoit contre ſes cuiſſes : puis miſt ſes deux mains lyeez en forme de peigne ſur ſa teſte, tirant la langue tant qu’il pouoit, & tournant les yeulx en la teſte comme vne chieure qui meurt. Ha, i’entens, diſt Thaumaſte, mais quoy ? faiſant tel ſigne qu’il mettoit le manche de ſon poignard contre ſa poictrine & ſur la poincte mettoit le plat de la main en retournant quelque peu le bout des doigts.

A quoy Panurge baiſſa ſa teſte du couſté gauche & miſt le doigt mylieu en l’aureille dextre, eſleuant le poulce contre mont. Puis croiſa les deux bras ſur la poictrine, touſſant par cinq foys, & à la cinquieſme frappant du pied droit contre terre, puis leua le bras gauche, & ſerrant tous les doigtz au poing, tenoit le poulſe contre le front, frappant de la main dextre par ſix foys contre la poictrine. Mais Thaumaſte comme non content de ce miſt le poulſe de la gauche ſur le bout du nez, fermant la reſte de ladicte main. Dont Panurge miſt les deux maiſtres doigtz à chaſcun couſté de la bouche, le retirant tant qu’il pouvoit et monstrant toutes ses dentz : et des deux poulses rabaissoit les paulpiers des yeulx bien parfondement en faisant assez layde grimace selon que sembloit es assistans.

Comment Thaumaſte racompte les vertus et ſçauoir de Panurge.

Chapitre XX.

doncqves ſe leua Thaumaſte & oſtant ſon bonnet de la teſte, remercia ledict Panurge doulcement. Puis dict à haulte voix à toute l’aſſiſtence. Seigneurs, à ceſte heure puis ie bien dire le mot euangelicque. Et ecce pluſquam Salomon hic. Vous auez icy vn theſor incomparable en voſtre preſence, c’eſt monſieur Pantagruel, duquel la renommee me auoit icy attiré du fin fond de Angleterre, pour conferer auecques luy des problemes inſolubles tant de Magie, Alchymie, de Caballe, de Geomantie, de Aſtrologie, que de Philoſophie : leſquelz ie auoys en mon eſprit. Mais de preſent ie me courrouce contre la renommee, laquelle me ſemble eſtre enuieuſe contre luy, car elle n’en raporte la millieſme partie de ce que en eſt par efficace. Vous auez veu comment ſon ſeul diſciple me a contenté & m’en a plus dit que n’en demandoys, d’abundand m’a ouuert & enſemble ſolu d’aultres doubtes ineſtimables. En quoy ie vous puiſſe aſſeurer qu’il m’a ouuert le vrays puys & abiſme de Encyclopedie, voire en vne ſorte que ie ne penſoys trouuer homme qui en ſceuſt les premiers elemens ſeulement, c’eſt quand nous auons diſputé par ſignes ſans dire mot ny demy. Mais à tant ie redigeray par eſcript ce que auons dit & reſolu, affin que l’on ne penſe que ce ayent eſté mocqueries, & le feray imprimer à ce que chaſcun y apreigne comme ie ay faict. Dont pouez iuger ce que euſt peu dire le maiſtre, veu que le diſciple a faict telle proueſſe : car Non eſt diſcipulus ſupra magiſtrum. En tout cas Dieu ſoit loué, & bien humblement vous remercie de l’honneur que nous auez faict à ceſt acte, Dieu vous le retribue eternellement. Semblables actions de graces rendit Pantagruel à toute l’aſſiſtance, & de là partant mena diſner Thaumaſte auecques luy, & croyez qu’ilz beurent à ventre deboutonné (car en ce temps là on fermoit les ventres à boutons, comme les colletz de preſent) iuſques à dire, dont venez vous ? Saincte dame, comment ilz tiroyent au cheurotin, & flaccons d’aller, & eulx de corner, tyre, baille, paige, vin, boutte, de par le diable, boutte : il n’y eut celluy qui n’en beuſt vingt cinq ou trente muys. Et ſçauez comment, ſicut terra ſine aqua, car il faiſoit chault, & d’auantaige ſe eſtoient alterez. Au regard de l’expoſition des propoſitions miſes par Thaumaſte, & des ſignifications des ſignes deſquelz ils vſerent en diſputant, ie vous les exoſeroys ſelon la relation d’entre eulx meſmes : mais l’on m’a dict que Thaumaſte en feiſt vn grand liure imprimé à Londres, auquel il declaire tout ſans riens laiſſer : par ce ie m’en deporte pour le preſent.

Comment Panurge feut amoureux d’vne haulte dame de Paris.

Chapitre XXI.

anvrge commença à eſtre en reputation en la ville de Paris par ceſte diſputation qu’il obtint contre l’Angloys, & faiſoit des lors bien valoir ſa braguette, & la feiſt au deſſus eſmoucheter de broderie à la Romanicque. Et le monde le louoit publicquement, & en feut faict vne Chanſon, dont les petitz enfans alloyent à la mouſtarde, & eſtoit bien venu en toutes compaignies de dames & damoiſelles, en ſorte qu’il deuint glorieux, ſi bien qu’il entreprint de venir au deſſus d’vne des grandes dames de la ville. De faict, laiſſant vn tas de longs prologues & proteſtations que font ordinairement ces dolens contemplatifz amoureux de Kareſme, leſquelz poinct à la chair ne touchent, luy dit vn iour. Ma dame, ce ſeroit vn bien fort vtile à toute la republicque, delectable à vous, honneſte à voſtre lignee, & à moy neceſſaire, que feuſſiez couuerte de ma race, & le croyez, car l’experience vous le demonſtrera. La dame à ceſte parolle le reculla plus de cent lieues, diſant. Meſchant fol, vous appertient il me tenir telz propos ? A qui penſez vous parler ? Allez, ne vous trouuez iamais deuant moy, car ſi n’eſtoit pour vn petit, ie vous feroys coupper bras & iambes. Or (diſt il) ce me ſeroit tout vn d’auoir bras & iambes couppez, en condition que nous fiſſions vous & moy vn tranſon de chere lie, iouant des manequins à baſſes marches : car (monſtrant ſa longue braguette) voicy maiſtre Iean Ieudy : qui vous ſonneroit vne antiquaille, dont vous ſentiriez iuſques à la mouelle des os. Il eſt galland & vous ſçait bien trouuer les alibitz forains & petitz poullains grenez en la ratouere, que apres luy il n’y a que eſpouſſeter. A quoy reſpondit la dame. Allez, meſchant, allez, ſi vous m’en dictes encores vn mot, ie appelleray le monde : & vous feray icy aſſommer de coups. Ho (diſt il) vous n’eſtes tant male que vous dictes, non, ou ie ſuis bien trompé à voſtre phyſionomie : car plus toſt la terre monteroit es cieulx & les haulx cieulx deſcendroyent en l’abiſme & tout ordre de nature ſeroit paruerty, qu’en ſi grande beaulté & elegance comme la voſtre, y euſt vne goutte de fiel, ny de malice. L’on dict bien que à grand peine veit on iamais femme belle, qui auſſi ne feuſt rebelle : mais cella eſt dict de ces beaultez vulgaires. La voſtre eſt tant excellente, tant ſinguliere, tant celeſte, que ie croy que nature l’a miſe en vous comme vn parragon pour nous donner entendre combien elle peut faire quand elle veult employer toute ſa puiſſance & tout ſon ſçauoir. Ce n’eſt que miel, ce n’eſt que ſucre, ce n’eſt que manne celeſte, de tout ce qu’eſt en vous. C’eſtoit à vous à qui Paris debuoit adiuger la pomme d’or, non à Venus non, ny à Iuno, ny à Minerue : car oncques n’y eut tant de magnificence en Iuno, tant de prudence en Minerue, tant de elegance en Venus, comme y a en vous. O dieux & deeſſes celeſtes, que heureux ſera celluy à qui ferez celle grace de ceſte cy accoller, de la baiſer & de frotter ſon lart auecques elle. Par dieu, ce ſera moy, ie le voy bien, car deſia elle me ayme tout à plein, ie le congnoys, & fuis à ce predeſtiné des phees. Doncques pour gaigner temps boutte pouſſeniambions. Et la vouloit embraſſer, mais elle fiſt ſemblant de ſe mettre à la feneſtre pour appeller les voiſins à la force. Adoncques ſortit Panurge bien toſt, & luy diſt en fuyant. Ma dame, attendez moy icy, ie les voys querir moy meſme, n’en prenez la poine. Ainſi s’en alla, ſans grandement ſe ſoucier du reffus qu’il auoit eu, & n’en fiſt oncques pire chiere.

Au lendemain il ſe trouua à l’egliſe à l’heure qu’elle alloit à la meſſe, à l’entree luy bailla de l’eau beniſte ſe enclinant parfondement deuant elle, apres ſe agenouilla aupres de elle familiairement, & luy diſt. Ma dame, ſaichez que ie ſuis tant amoureux de vous, que ie n’en peuz ny piſſer ny fianter, ie ne ſçay comment l’entendez. S’il m’en aduenoit quelque mal, que en ſeroit il ? Allez (diſt elle) allez, ie ne m’en ſoucie : moy icy prier dieu.

Mais (diſt il) equiuocquez ſur A beaumont le viconte. Ie ne ſçauroys, dit elle. C’eſt (diſt il) A beau con le vit monte. Et ſur cella priez dieu qu’il me doint ce que voſtre noble cueur deſire, & me donnez ces patenoſtres par grace. Tenez (diſt elle) & ne me tabuſtez plus. Ce dict, luy vouloit tirer ſes patenoſtres que eſtoyent de celtrin auecques groſſes marques d’or, mais Panurge promptement tira vn de ſes couſteaux, & les couppa treſbien, & les emporta à la fryperie, luy diſant, voulez vous mon couſteau ? Non, non, diſt elle. Mais (diſt il) à propos, il eſt bien à voſtre commandement corps & biens, tripes & boyaulx.

Ce pendent la dame n’eſtoit fort contente de ſes patenoſtres : car c’eſtoit vne de ſes contenences à l’egliſe. Et penſoit, ce bauart icy eſt quelque eſuenté, homme d’eſtrange pays, ie ne recouureray iamais mes patenoſtres, que m’en dira mon mary ? Il s’en courroucera à moy : mais ie luy diray qu’vn larron me les a couppees dedans l’egliſe, ce qu’il croira facillement, voyant encores le bout du ruban à ma ceincture. Apres diſner Panurge l’alla veoir, portant en ſa manche vne grande bourſe pleine d’eſcuz du palais & de gettons, & luy commença à dire.

Lequel des deux ayme plus l’aultre, ou vous moy, ou moy vous ? A quoy elle reſpondit. Quant eſt de moy ie ne vous hays poinct : car comme dieu le commande, ie ayme tout le monde.

Mais à propos (diſt il) n’eſtes vous pas amoureuſe de moy ? Ie vous ay (diſt elle) ia dit tant de foys que vous ne me teniſſiez plus telles parolles, ſi vous m’en parlez encores ie vous monſtreray que ce n’eſt pas à moy à qui vous debuez ainſi parler de deſhonneur. Partez d’icy, & me rendez mes patenoſtres, à ce que mon mary ne me les demande. Comment (diſt il) ma dame, voz patenoſtres ? Non feray, par mon ſergent, mais ie vous en veux bien donner d’aultres : en aymerez vous mieulx d’or bien eſmaillé en forme de groſſes ſpheres, ou de beaux lacz d’amours, ou bien toutes maſſifues comme gros lingotz, ou ſi en voulez de Ebene, ou de gros Hyacinthes, de gros grenatz taillez auecques les marches de fines Turquoyſes, ou de beaulx Topazes marchez de fins Saphiz, ou de beaulx Balays à tout groſſes marches de Dyamans à vingt & huyt quarres ? Non, non, c’eſt trop peu. I’en ſçay vn beau chappelet de fines Eſmeraudes marchees de Ambre gris, coſcoté, & à la boucle vn Vnion Perſicque gros comme vne pomme d’orange : elles ne couſtent que vingt & cinq mille ducatz, ie vous en veulx faire vn preſent : car i’en ay du content. Et de ce diſoit faiſant ſonner ſes gettons comme ſi ce feuſſent eſcuz au ſoleil. Voulés vous vne piece de veloux violet cramoyſi tainct en grene, vne piece de ſatin broché ou bien cramoyſi ? Voulez vous chainez, doreures, templettes, bagues ? Il ne fault que dire ouy. Iuſques à cinquante mille ducatz, ce ne m’eſt rien cela. Par la vertus deſquelles parolles il luy faiſoit venir l’eau à la bouche. Mais elle luy dict. Non, ie vous remercie : ie ne veulx rien de vous. Par dieu (diſt il) ſi veulx bien moy de vous : mais c’eſt choſe qui ne vous couſtera rien, & n’en aurez de rien moins. Tenez (monſtrant ſa longue braguette) voicy maiſtre Ian Chouart qui demande logis, & apres la vouloit accoller : mais elle commença à s’eſcrier, toutesfoys non pas trop hault. Adoncques Panurge tourna ſon faulx viſaige, & luy dict. Vous ne voulez doncques aultrement me laiſſer vn peu faire ? Bren pour vous. Il ne vous appartient tant de bien ny de honneur : mais, par Dieu, ie vous feray cheuaucher aux chiens : & ce dict, s’en fouit le grand pas de peur des coups : leſquelz il craignoit naturellement.

Comment Panurge feiſt vn tour à la dame Pariſianne qui ne fut poinct à ſon aduentage.

Chapitre XXII.

r notez que le lendemain eſtoit la grand feſte du ſacre, à laquelle toutes les femmes ſe mettent en leur triumphe de habillemens : & pour ce iour ladicte dame s’eſtoit veſtue d’vne treſbelle robbe de ſatin cramoyſi, & d’vne cotte de veloux blanc bien precieux. Le iour de la vigile Panurge chercha tant d’vn couſté & d’aultre qu’il trouua vne lyciſque orgooſe laquelle il lya auecques ſa ceincture & la mena en ſa chambre, & la nourrit treſbien cedict iour & toute la nuyct, au matin la tua, & en prit ce que ſçauent les Geomantiens Gregeoys, & le miſt en pieces le plus menu qu’il peut, & les emporta bien cachees, & alla ou la dame deuoit aller pour ſuyure la proceſſion, comme eſt de couſtume à ladicte feſte. Et alors qu’elle entra, Panurge luy donna de l’eau beniſte bien courtoiſement la ſaluant, & quelque peu de temps apres qu’elle eut dit ſes menuz ſuffrages il ſe va ioindre à elle en ſon banc, & luy bailla vn Rondeau par eſcript en la forme que s’enſuyt.

⸿ Rondeau.

Pour ceſte foys, que à vous dame treſbelle

Mon cas diſoys, par trop feuſtes rebelle

De me chaſſer, ſans eſpoir de retour :

Veu qu’à vous oncq ne feis auſtere tour

En dict ny faict, en ſoubſon ny libelle.

Si tant à vous deplaiſoit ma querelle,

Vous pouuiez par vous, ſans maquerelle,

Me dire, amy, partez d’icy entour,

Pour ceſte foys.

Tort ne vous fays, ſi mon cueur vous decelle,

En remonſtrant comme l’ard l’etincelle

De la beaulté que couure voſtre atour :

Car riens ny quiers, ſinon qu’en voſtre tour

Me faciez dehait la combrecelle,

Pour ceſte foys.

Et ainſi qu’elle ouurit le papier pour veoir que c’eſtoit, Panurge promptement ſema la drogue qu’il auoit ſur elle en diuers lieux, & meſmement au replis de ſes manches & de ſa robbe, & puis luy diſt. Ma dame, les pauures amans ne ſont touſiours à leur aiſe. Quant eſt de moy i’eſpere que les males nuicts, les trauaulx & ennuytz, eſquelz me tient l’amour de vous, me ſeront en deduction d’autant des poines de purgatoire. A tout le moins priez dieu qu’il me doint mon mal en patience. Panurge n’eut acheué ce mot, que tous les chiens qui eſtoient en l’egliſe acoururent à ceſte dame pour l’odeur des drogues qu’il auoit eſpandu ſur elle : petitz & grands, gros & menuz, tous y venoyent tirant le membre & la ſentens & piſſans par tout ſur elle : c’eſtoit la plus grande villanie du monde. Panurge les chaſſa quelque peu, puis d’elle print congé & ſe retira en quelque chapelle pour veoir le deduyt : car ces villains chiens compiſſoyent tout ſes habillemens, tant que vn grand leurier qui luy piſſa ſur la teſte, les aultres aux manches, les aultres à la croppe : & les petitz piſſoient ſes patins. En ſorte que toutes les femmes de là autour auoyent beaucoup affaire à la ſauluer. Et Panurge de rire, & diſt à quelcun des ſeigneurs de la ville. Ie croy que ceſte dame là eſt en chaleur, ou bien que quelque leurier l’a couuerte fraiſchement. Et quand il veid que tous les chiens grondoyent bien à l’entour de elle comme ilz font autour d’vne chienne chaulde, partit de là, & alla querir Pantagruel. Par toutes les rues ou il trouuoit des chiens il leur bailloit vn coup de pied, diſant. Ne yrez vous pas auec voz compaignons aux nopces ? Deuant, deuant, de par le diable, deuant.

Et arriué au logis diſt à Pantagruel, Maiſtre, ie vous prye venez veoir tous les chiens du pays qui ſont aſſemblés à l’entour d’vne dame la plus belle de ceſte ville, & la veullent iocqueter. A quoy voluntiers conſentit Pantagruel, & veit le myſtere lequel il trouua fort beau & nouueau. Mais le bon feut à la proceſſion : en laquelle feurent veuz plus de ſix cens mille & quatorze chiens à l’entour d’elle, leſquelz luy faiſoyent mille hayres : & par tout ou elle paſſoit les chiens frays venuz la ſuyuoyent à la trace, piſſans par le chemin ou ſes robbes auoyent touché.

Tout le monde ſe areſtoit à ce ſpectacle, conſiderant les contenances de ces chiens qui luy montoyent iuſques au col, & luy gaſterent tout ces beaulx acouſtremens, à quoy ne ſceut trouuer aulcun remede, ſinon ſoy retirer en ſon hoſtel.

Et chiens d’aller apres, & elle de ſe cacher, & chamberieres de rire. Quand elle feut entree en ſa maiſon & fermé la porte apres elle, tous les chiens y accouroyent de demye lieue, & compiſſerent ſi bien la porte de ſa maiſon qu’ilz y feirent vn ruyſſeau de leurs vrines, auquel les cannes euſſent bien nagé. Et c’eſt celluy ruyſſeau qui de preſent paſſe à ſainct Victor, auquel Guobelin tainct l’eſcarlatte, pour la vertu ſpecificque de ces piſſe chiens, comme iadis preſcha publicquement noſtre maiſtre Doribus. Ainſi vous aiſt dieu, vn moulin y euſt peu mouldre. Non tant toutesfoys que ceulx du Bazacle à Thouloufe.

Comment Pantagruel partit de paris ouyant nouuelles que les Dipſodes enuahiſſoient le pays des Amaurotes. Et la cauſe pourquoy les lieues ſont tant petites en France.

Chapitre XXIII.

ev de temps apres Pantagruel ouyt nouuelles que ſon pere Gargantua auoit eſté tranſlaté au pays des Phees par Morgue, comme fut iadis Ogier & Artus, enſemble que le bruyt de ſa tranſlation entendu, les Dipſodes eſtoient yſſuz de leurs limites, & auoient gaſté vn grand pays de Vtopie, & tenoyent pour lors la grande ville des Amaurotes aſſiegee. Dont partit de Paris ſans dire adieu à nulluy : car l’affaire requeroit diligence, & vint à Rouen. Or en cheminant, voyant Pantagruel que les lieues de France eſtoient petites par trop au regard des aultres pays, en demanda la cauſe & raiſon à Panurge, lequel luy dit vne hiſtoires que mect Marotus du lac, monachus, es geſtes des Roys de Canarre.

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