Pantagruel
De l’origine & antiquité du grand Pantagruel.
Chapitre I.
e ne ſera choſe inutile ne oyſifue, veu que ſommes de ſeiour, vous ramenteuoir la premiere ſource & origine dont nous eſt né le bon Pantagruel. Car ie voy que tous bons hyſtoriographes ainſi ont traicté leurs Chronicques, non ſeullement les Arabes, Barbares & Latins, mais auſſi Gregoys Gentilz, qui furent buueurs eternelz. Ilz vous conuient doncques noter que, au commencement du monde (ie parle de loing, il y a plus de quarante quarantaines de nuictz, pour nombrer à la mode des antiques Druides), peu apres que Abel fuſt occis par ſon frere Cain, la terre embue du ſang du iuſte fut certaine annee ſi tresfertile en tous fruictz qui de ſes flans nous ſont produytz, & ſingulierement en Meſles, que on l’appella de toute memoire l’annee des groſſes Meſles : car les troys en faiſoyent le boyſſeau. En ycelle les kalendes feurent trouuees par les breuiaires des Grecz, le moys de Mars faillit en kareſme, & fut la myouſt en May. On moys de Octobre, ce me ſemble, ou bien de Septembre (affin que ie ne erre, car de cela me veulx ie curieuſement guarder) fut la ſepmaine, tant renommee par les annales, qu’on nomme la ſepmaine des troys Ieudis : car il y en eut troys, à cauſe des irreguliers biſſextes, que le Soleil bruncha quelque peu, comme debitoribus à gauche, & la Lune varia de ſon cours plus de cinq toyzes, & feut manifeſtement veu le mouement de trepidation on firmament dict Aplane : tellement que la Pleiade moyene laiſſant ſes compaignons declina vers l’equinoctial, & l’eſtoille nommé l’eſpy laiſſa la vierge, ſe retirant vers la balance : qui ſont cas bien eſpouentables & matieres tant dures & difficiles que les aſtrologues ne y peuuent mordre. Auſſy auroient ilz les dens bien longues s’ilz pouoient toucher iuſques là. Faictes voſtre compte que le monde voluntiers mangeoit deſdictes Meſles : car elles eſtoient belles à l’œil & delicieuſes au gouſt. Mais tout ainſi comme Noë, le ſainct homme (auquel tant ſommes obligez & tenuz de ce qu’il nous planta la vine, dont nous vient celle nectaricque, delicieuſe, precieuſe, celeſte, ioyeuſe & deificque liqueur qu’on nomme le piot), fut trompé en le beuuant, car il ignoroit la grande vertu & puiſſance d’icelluy. Semblablement les hommes & femmes de celluy temps mangeoyent en grand plaiſir de ce beau & gros fruict. Mais accidens bien diuers leurs en aduindrent. Car à tous ſuruint au corps vne enfleure tres horrible, mais non à tous en vn meſme lieu. Car aulcuns enfloyent par le ventre, & le ventre leur deuenoit boſſu comme vne groſſe tonne, deſquelz eſt eſcript : Ventrem omnipotentem : leſquelz furent tous gens de bien & bon raillars. Et de ceſte race naſquit ſainct Panſart & Mardygras. Les aultres enfloyent par les eſpaules, & tant eſtoyent boſſus qu’on les appelloit montiferes, comme porte montaignes, dont vous en voyez encores par le monde en diuers ſexes & dignités, & de ceſte race yſſit Eſopet : duquel vous auez les beaulx faictz & dictz par eſcript. Les aultres enfloyent en longueur, par le membre, qu’on nomme le laboureur de nature : en ſorte qu’ilz le auoyent merueilleuſement long, grand, gras, gros, vert & acreſté à la mode antique, ſi bien qu’ilz s’en ſeruoyent de ceinture, le redoublans à cinq ou à ſix foys par le corps. Et s’il aduenoit qu’il feuſt en poinct & euſt vent en pouppe, à les veoir euſſiez dict que c’eſtoyent gens qui euſſent leurs lances en l’arreſt pour iouſter à la quintaine. Et d’yceulx eſt perdue la race, ainſi comme diſent les femmes. Car elles lamentent continuellement qu’il n’en eſt plus de ces gros, etc. Vous ſçauez la reſte de la chanſon. Aultres croiſſoient en matiere de couilles ſi enormement que les troys empliſſoient bien vn muy. D’yceulx ſont deſcendues les couilles de Lorraine, leſquelles iamays ne habitent en braguette, elles tombent au fond des chauſſes. Aultres croyſſoient par les iambes, & à les veoir euſſiez dict que c’eſtoyent grues ou flammans, ou bien gens marchans ſus eſchaſſes, & les petits grimaulx les appellent en grammaire Iambus. Es aultres tant croiſſoit le nez qu’il ſembloit la fleute d’vn alambic, tout diapré, tout eſtincelé de bubeletes : pullulant, purpuré, à pompettes, tout eſmaillé, tout boutonné & brodé de gueules. Et tel auez veu le chanoyne Panzoult & Piedeboys, medicin de Angiers : de laquelle race peu furent qui aimaſſent la ptiſſane, mais tous furent amateurs de puree Septembrale. Naſon & Ouide en prindrent leur origine. Et tous ceulx deſquelz eſt eſcript : Ne reminiſcaris.
Aultres croiſſoyent par les aureilles, leſquelles tant grandes auoyent que de l’vne faiſoyent pourpoint, chauſſes & ſayon, de l’autre ſe couuroyent comme d’vne cape à l’eſpagnole. Et dict on que en Bourbonnoys encores dure l’eraige, dont ſont dictes aureilles de Bourbonnoys. Les aultres croiſſoyent en long du corps : & de ceulx là ſont venuz les Geans, & par eulx Pantagruel. Et le premier fut Chalbroth,
Qui engendra Sarabroth,
Qui engendra Faribroth,
Qui engendra Hurtaly, qui fut beau mangeur de ſouppes & regna au temps du deluge :
Qui engendra Nembroth,
Qui engendra Athlas, qui auecques ſes eſpaulles garda le ciel de tumber,
Qui engendra Goliath,
Qui engendra Eryx, lequel fut inuenteur du ieu des gobeletz,
Qui engendra Tite,
Qui engendra Eryon,
Qui engendra Polypheme,
Qui engendra Cace,
Qui engendra Etion, lequel premier eut la verolle pour n’auoir beu frayz en eſté, comme teſmoigne Bartachim :
Qui engendra Encelade,
Qui engendra Cee,
Qui engendra Typhoe,
Qui engendra Aloe,
Qui engendra Othe,
Qui engendra Ægeon,
Qui engendra Briaré, qui auoit cent mains,
Qui engendra Porphirio,
Qui engendra Adamaſtor,
Qui engendra Antee,
Qui engendra Agatho,
Qui engendra Pore, contre lequel batailla Alexandre le grand,
Qui engendra Aranthas,
Qui engendra Gabbara, qui premier inuenta de boire d’autant,
Qui engendra Goliath de Secundille,
Qui engendra Offot, lequel eut terriblement beau nez à boyre au baril,
Qui engendra Artachees,
Qui engendra Oromedon,
Qui engendra Gemmagog, qui fut inuenteur des ſouliers à poulaine,
Qui engendra Siſyphe,
Qui engendra les Titanes, dont naſquit Hercules,
Qui engendra Enay, qui fut tres expert en matiere de oſter les cerons des mains,
Qui engendra Fierabras, lequel fut vaincu par Oliuier, pair de France, compaignon de Roland,
Qui engendra Morguan, lequel premier de ce monde ioua aux dez auecques ſes bezicles,
Qui engendra Fracaſſus, duquel a eſcript Merlin Caccaie,
Dont naſquit Ferragus,
Qui engendra Happemouſche, qui premier inuenta de fumer les langues de beuf à la cheminee, car auparauant le monde les ſaloit comme on faict les iambons,
Qui engendra Boliuorax,
Qui engendra Longys,
Qui engendra Gayoffe, lequel auoit les couillons de peuple & le vit de cormier,
Qui engendra Maſchefain,
Qui engendra Bruſlefer,
Qui engendra Engoleuent,
Qui engendra Galehault, lequel fut inuenteur des flacons,
Qui engendra Mirelangault,
Qui engendra Galaffre,
Qui engendra Falourdin,
Qui engendra Roboaſtre,
Qui engendra Sortibrant de conimbres,
Qui engendra Brushant de Mommiere,
Qui engendra Bruyer, lequel fut vaincu par Ogier le Dannoys, pair de France,
Qui engendra Mabrun,
Qui engendra Foutaſnlon,
Qui engendra Hacquelebac,
Qui engendra Vitdegrain,
Qui engendra Grand Goſier,
Qui engendra Gargantua,
Qui engendra le noble Pantagruel, mon maiſtre.
I’entens bien que, lyſans ce paſſaige, vous faictez en vous meſmes vn doubte bien raiſonnable. Et demandez comment eſt il poſſible que ainſi ſoit : veu que au temps du deluge tout le monde perit, fors Noë & ſept perſonnes auecques luy dedans l’arche : au nombre deſquelz n’eſt mis ledict Hurtaly ? La demande eſt bien faicte, ſans doubte, & bien apparente : mais la reſponce vous contentera, ou i’ay le ſens mal gallefreté. Et par ce que n’eſtoys de ce temps là pour vous en dire à mon plaiſir, ie vous allegueray l’autorité des Maſſoretz, bons couillaux, & beaux cornemuſeurs Hebraicques : leſquelz afferment que veritablement ledict Hurtaly n’eſtoit dedans l’arche de Noë, auſſi n’y euſt il peu entrer, car il eſtoit trop grand : mais il eſtoit deſſus à cheual, iambe deſà, iambe de là, comme ſont les petitz enfans ſus les cheuaulx de boys & comme le gros toreau de Berne, qui feut tué à Marignan, cheuauchoyt pour ſa monture vn gros canon peuier : c’eſt vne beſte de beau & ioyeux amble, ſans poinct de faulte. En icelle façon, ſaulua, apres dieu, ladicte arche de periller : car il luy bailloit le branſle auecques les iambes, & du pied la tournoit ou il vouloit, comme on faict du gouuernail d’une nauire. Ceulx qui dedans eſtoient luy enuoyoient viures par vne cheminee à ſuffiſance, comme gens recongnoiſſans le bien qu’il leurs faiſoit. Et quelquefoys parlementoyent enſemble, comme faiſoit Icaromenippe à Iupiter ſelon le raport de Lucian. Aués vous bien le tout entendu ? Beuuez donc vn bon coup ſans eaue. Car ſi ne le croiez, non foys ie, fiſt elle.
De la natiuité du treſredoubté Pantagruel.
Chapitre II.
argantva en ſon eage de quatre cens quatre vingtz quarante & quatre ans, engendra ſon filz Pantagruel de ſa femme, nommee Badebec, fille du roy des Amaurotes en Vtopie, laquelle mourut du mal d’enfant, car il eſtoit ſi merueilleuſement grand & ſi lourd qu’il ne peut venir à lumiere ſans ainſi ſuffocquer ſa mere. Mais, pour entendre pleinement la cauſe & raiſon de ſon nom, qui luy feut baillé en bapteſme : vous noterez qu’en icelle annee fut ſeichereſſe tant grande en tout le pays de Africque, que paſſerent xxxvj. moys, troys ſepmaines, quatre iours, treze heures & quelque peu d’aduantaige, ſans pluye, auec chaleur de ſoleil ſi vehemente que toute la terre en eſtoit aride. Et ne fut au temps de Helye, plus eſchauffee que fut pour lors. Car il n’eſtoit arbre ſus terre qui euſt ny fueille ny fleur, les herbes eſtoient ſans verdure, les riuieres taries, les fontaines à ſec, les pauures poiſſons, delaiſſez de leurs propres elemens, vagans & crians par la terre horriblement, les oyſeaux tumbans de l’air par faulte de roſee, les loups, les regnars, cerfz, ſangliers, dains, lieures, connilz, belettes, foynes, blereaux & aultres beſtes, l’on trouuoit par les champs mortes, la gueulle baye. Au regard des hommes, c’eſtoit la grande pitié. Vous les euſſiez veuz tirans la langue, comme leuriers qui ont couru ſix heures. Pluſieurs ſe gettoyent dedans les puys. Aultres ſe mettoyent au ventre d’vne vache pour eſtre à l’hombre, & les appelle Homere Alibantes. Toute la contree eſtoit à l’ancre : c’eſtoit pitoyable cas, de veoir le trauail des humains pour ſe garentir de ceſte horrificque alteration. Car il auoit prou affaire de ſauuer l’eaue benoiſte par les egliſes, à ce que ne feuſt deſconfite : mais l’on y donna tel ordre, par le conſeil de meſſieurs les Cardinaulx & du ſainct pere, que nul n’en oſoit prendre que vne venue. Encores, quand quelc’vn entroit en l’egliſe, vous en euſſiez veu à vingtaines de pauures alterez qui venoyent au derriere de celluy qui la diſtribuoit à quelcun, la gueulle ouuerte pour en auoir quelque goutellete, comme le mauluais riche, affin que rien ne ſe perdiſt. O que bien heureux fut en icelle annee celluy qui euſt caue freſche & bien garnie. Le Philoſophe raconte, en mouuent la queſtion. Parquoy c’eſt que l’eaue de la mer eſt ſalee ? que au temps que Phebus bailla le gouuernement de ſon chariot lucificque à ſon filz Phaeton, ledict Phaeton mal apris en l’art & ne ſçauant enſuyure la line ecliptique entre les deux tropiques de la ſphere du Soleil, varia de ſon chemin, & tant approcha de terre qu’il miſt à ſec toutes les contrees ſubiacentes, bruſlant vne grande partie du ciel que les philoſophes appellent via lactea : & les Lifrelofres nomment le chemin ſainct Iacques. Combien que les plus Huppez poetes diſent eſtre la part ou tomba le laict de Iuno, lors qu’elle allaicta Hercules. Adonc la terre fut tant eſchaufee que il luy vint vne ſueur enorme, dont elle ſua toute la mer, qui par ce eſt ſalee, car toute ſueur eſt ſalee : ce que vous direz eſtre vray ſi vous voulez taſter de la voſtre propre, ou bien de celles des verollez quand on les faict ſuer, ce me eſt tout vn. Quaſi pareil cas arriua en ceſte dicte annee, car, vn iour de vendredy que tout le monde ſ’eſtoit mis en deuotion & faiſoit vne belle proceſſion auecques forces letanies & beaux preſchans, ſupplians à Dieu omnipotent les vouloir regarder de ſon œil de clemence en tel deſconfort, viſiblement furent veues de terre ſortir groſſes gouttes d’eaue, comme quand quelque perſonne ſue copieuſement. Et le pauure peuple commença à ſ’eſiouyr comme ſi ce euſt eſté choſe à eulx proffitable, car les aulcuns diſoient que de humeur il n’y en auoit goute en l’air dont on eſperaſt auoir pluye & que la terre ſupplioit au deffault. Les aultres gens ſçauans diſoyent que c’eſtoit pluye des Antipodes : comme Senecque narre au quart liure queſtionum naturalium, parlant de l’origine & ſource du Nil, mais ilz y furent trompés, car, la proceſſion finie, alors que chaſcun vouloit recueillir de ceſte roſee & en boire à plein godet, trouuerent que ce n’eſtoit que ſaulmure, pire & plus ſalee que n’eſtoit l’eaue de la mer. Et par ce que en ce propre iour naſquit Pantagruel, ſon pere luy impoſa tel nom. Car Panta en Grec vault autant à dire comme tout, & Gruel en langue Hagarene vault autant comme alteré, voulent inferer que à l’heure de ſa natiuité, le monde eſtoit tout alteré. Et voyant en eſperit de prophetie qu’il ſeroit quelque iour dominateur des alterez. Ce que luy fut monſtré à celle heure meſmes par aultre ſigne plus euident. Car alors que ſa mere Badebec l’enfantoit, & que les ſages femmes attendoyent pour le recepuoir, yſſirent premier de ſon ventre ſoixante & huyt tregeniers chaſcun tirant par le licol vn mulet tout chargé de ſel, apres leſquelz ſortirent neuf dromadaires chargés de iambons & langues de beuf fumees, ſept chameaulx chargés d’anguillettes, puis xxv. charretees de porreaulx, d’aulx, d’oignons & de cibotz : ce que eſpouenta bien leſdictes ſaiges femmes, mais les aulcunes d’entre elles diſoyent. Voicy bonne prouiſion. Auſſy bien ne beuyons nous que lachement, non en lancement. Cecy n’eſt que bon ſigne, ce ſont aguillons de vin. Et comme elles caquetoyent de ces menus propos entre elles, voicy ſortir Pantagruel, tout velu comme vn ours, dont diſt vne d’elles en eſperit propheticque. Il eſt né à tout le poil, il fera choſes merueilleuſes, & s’il vit il aura de l’eage.
Du dueil que mena Gargantua de la mort de ſa femme Badebec.
Chapitre III.
vand Pantagruel fut né, qui fut bien eſbahi & perplex, ce fut Gargantua ſon pere, car voyant d’vn couſté ſa femme Badebec morte, & de l’aultre ſon filz Pantagruel né, tant beau & tant grand, ne ſçauoit que dire ny que faire. Et le doubte que troubloit ſon entendement eſtoit, aſſauoir s’il deuoit plorer pour le deuil de ſa femme, ou rire pour la ioye de ſon filz ? D’vn coſté & d’aultre il auoit argumens ſophiſticques qui le ſuffocquoyent, car il les faiſoit tres bien in modo & figura, mais il ne les pouoit ſouldre. Et par ce moyen demouroit empeſtré comme la ſouriz empeigee ou vn Milan prins au laſſet. Pleureray ie, diſoit il ? Ouy : car pourquoy ? Ma tant bonne femme eſt morte, qui eſtoit la plus cecy, la plus cela, qui feuſt au monde. Iamais ie ne la verray, iamais ie n’en recouureray vne telle : ce m’eſt vne perte ineſtimable. O mon Dieu, que te auoys ie faict pour ainſi me punir ? Que ne enuoyas tu la mort à moy premier que à elle ? car viure ſans elle ne m’eſt que languir ? Ha, Modèle:Titre2 ma mignonne, mamye, mon petit con (toutesfois elle en auait bien troys arpens & deux ſexterees) ma tendrette, ma braguette, ma ſauate, ma pantofle, iamais ie ne te verray. Ha, pauure Pantagruel, tu as perdu ta bonne mere, ta doulce nourriſſe, ta dame treſaymee. Ha faulce mort, tant tu me es maliuole, tant tu me es oultrageuſe, de me tollir celle à laquelle immortalité appartenoit de droict.
Et ce diſant pleuroit comme vne vache, mais tout ſoubdain rioit comme vn veau quand Pantagruel luy venoit en memoire. Ho mon petit filz (diſoit il), mon coillon, mon peton, que tu es ioly, & tant ie ſuis tenu à Dieu de ce qu’il m’a donné vn ſi beau filz, tant ioyeux, tant riant, tant ioly. Ho, ho, ho, ho, que ſuis ayſe, beuuons, ho, laiſſons toute melancholie, apporte du meilleur, rince les verres, boute la nappe, chaſſe ces chiens, ſouffle ce feu, allume la chandelle, ferme ceſte porte, taille ces ſouppes, enuoye ces pauures, baille leur ce qu’ilz demandent, tiens ma robbe, que ie me mette en pourpoint pour mieux feſtoyer les commeres. Ce diſant ouyt la letanie & les Mementos des prebſtres qui portoyent ſa femme en terre, dont laiſſa ſon bon propos & tout ſoubdain fut rauy ailleurs, diſant, Seigneur Dieu, fault il que ie me contriſte encores ? Cela me faſche, ie ne ſuis plus ieune, ie deuiens vieulx, le temps eſt dangereux, ie pourray prendre quelque fiebure, me voylà affolé. Foy de gentil homme, il vault mieulx pleurer moins & boire d’aduantaige. Ma femme eſt morte : & bien, par dieu (da iurandi) ie ne la reſuſciteray pas par mes pleurs : elle eſt bien, elle eſt en paradis pour le moins, ſi mieulx ne eſt : elle prie dieu pour nous, elle eſt bien heureuſe, elle ne ſe ſoucie plus de nos miſeres & calamitez, autant nous en pend à l’œil, dieu gard le demourant, il me fault penſer d’en trouuer vne aultre. Mais voicy que vous ferez, dict il es ſaiges femmes (ou ſont elles ? Bonnes gens, ie ne vous peulx veoyr) allez à l’enterrement d’elle, & ce pendent ie berceray icy mon filz, car ie me ſens bien fort alteré, & ſerois en danger de tomber malade, mais beuuez quelque bon traict deuant : car vous vous en trouuerez bien, & m’en croyez, ſur mon honneur. A quoy obtemperantz, allerent à l’enterrement & funerailles, & le pauure Gargantua demoura à l’hoſtel. Et ce pendent feiſt l’epitaphe pour eſtre engraué en la maniere que s’enſuyt.
Elle en mourut, la noble Badebec,
Du mal d’enfant, que tant me ſembloit nice :
Car elle auoit viſaige de rebec,
Corps d’eſpaignole, & ventre de Souyce.
Priez à dieu, qu’à elle ſoit propice,
Luy perdonnant s’en riens oultrepaſſa :
Cy giſt ſon corps lequel veſquit ſans vice,
Et mourut l’an & iour que treſpaſſa.
De l’enfance de Pantagruel.
Chapitre IIII.
e trouue, par les anciens hiſtoriographes & poetes, que pluſieurs ſont nez en ce monde en façons bien eſtranges, que ſeroient trop longues à racompter : liſez le vij. liure de Pline, ſi aués loyſir. Mais vous n’en ouyſtes iamais d’vne ſi merueilleuſe comme fut celle de Pantagruel, car c’eſtoit choſe difficile à croyre comme il creut en corps & en force en peu de temps. Et n’eſtoit rien Hercules qui eſtant au berſeau, tua les deux ſerpens : car leſdictz ſerpens eſtoyent bien petitz & fragiles. Mais Pantagruel, eſtant encores au berſeau, feiſt cas bien eſpouuentables. Ie laiſſe icy à dire comment à chaſcun de ſes repas, il humoit le laict de quatre mille ſix cens vaches & comment, pour luy faire vn paeſlon à cuire ſa bouillie, furent occupez tous les paeſliers de Saumur en Aniou, de Villedieu en Normandie, de Bramont en Lorraine, & luy bailloit on ladicte bouillie en vn grand timbre qui eſt encores de preſent à Bourges, pres du palays, mais les dentz luy eſtoient deſia tant crues & fortifiees qu’il en rompit dudict tymbre vn grand morceau comme treſbien apparoiſt. Certain iour vers le matin que on le vouloit faire tetter vne de ſes vaches (car de nourriſſes il n’en eut iamais aultrement, comme dict l’hyſtoire) il ſe deffit des liens qui le tenoyent au berceau vn des bras, & vous prent ladicte vache par deſſoubz le iarret, & luy mangea les deux tetins & la moytié du ventre, auecques le foye & les roignons, & l’euſt toute deuoree, n’euſt eſté qu’elle cryoit horriblement comme ſi les loups la tenoient aux iambes, auquel cry le monde arriua, & oſterent ladicte vache à Pantagruel, mais ilz ne ſceurent ſi bien faire que le iarret ne luy en demouraſt comme il le tenoit, & le mangeoit treſbien, comme vous feriez d’vne ſaulciſſe, & quand on luy voulut oſter l’os, il l’aualla bien toſt comme vn Cormaran feroit vn petit poiſſon, & apres commença à dire, bon, bon, bon, car il ne ſçauoit encores bien parler, voulant donner à entendre que il auoit trouué fort bon, & qu’il n’en failloit plus que autant. Ce que voyans, ceulx qui le ſeruoyent le lierent à gros cables, comme ſont ceulx que l’on faict à Tain pour le voyage du ſel de Lyon : ou comme ſont ceulx de la grand nauf Françoyſe qui eſt au port de Grace en Normandie. Mais quelquefoys que vn grand ours que nourriſſoit ſon pere eſchappa, & luy venoit leſcher le viſaige, car les nourriſſes ne luy auoyent bien à point torché les babines, il ſe deffiſt deſdictz cables auſſi facillement comme Samſon d’entre les Philiſtins, & vous print monſieur de l’Ours, & le miſt en pieces comme vn poulet, & vous en fiſt vne bonne gorge chaulde pour ce repas. Parquoy craignant Gargantua qu’il ſe gaſtaſt, fiſt faire quatre groſſes chaiſnes de fer pour le lyer, & fiſt faire des arboutans à ſon berceau, bien afuſtez. Et de ces chaiſnes en auez vne à la Rochelle, que l’on leue au ſoir entre les deux groſſes tours du haure. L’aultre eſt à Lyon. L’aultre à Angiers. Et la quarte fut emportee des diables pour lier Lucifer qui ſe deſchaiſnoit en ce temps là à cauſe d’vne colicque qui le tormentoit extraordinairement, pour auoir mangé l’ame d’vn ſergeant en fricaſſee à ſon deſieuner. Dont pouez bien croire ce que dict Nicolas de Lyra ſur le paſſaige du pſaultier ou il eſt eſcript. Et Og regem Baſan, que ledict Og, eſtant encores petit, eſtoit tant fort & robuſte qu’il le failloit lyer de chaiſnes de fer en ſon berceau. Et ainſi demoura coy & pacificque : car il ne pouuoit rompre tant facillement leſdictes chaiſnes, meſmement qu’il n’auoit pas eſpace au berceau de donner la ſecouſſe des bras. Mais voicy que arriua vn iour d’vne grande feſte, que ſon pere Gargantua faiſoit vn beau banquet à tous les princes de ſa court. Ie croy bien que tous les officiers de ſa court eſtoyent tant occupés au ſeruice du feſtin que l’on ne ſe ſoucyoit du pauure Pantagruel, & demeuroit ainſi à reculorum. Que fiſt-il ? Qu’il fiſt, mes bonnes gens, eſcoutez. Il eſſaya de rompre les chaiſnes du berceau auecques les bras ; mais il ne peut, car elles eſtoyent trop fortes : adonc il trepigna tant des piedz qu’il rompit le bout de ſon berceau, qui toutesfoys eſtoit d’vne groſſe poſte de ſept empans en quarré, & ainſi qu’il eut mys les piedz dehors, il ſe aualla le mieulx qu’il peut, en ſorte que il touchoit les piedz en terre. Et alors auecques grande puiſſance ſe leua, emportant ſon berceau ſur l’eſchine ainſi lyé, comme vne tortue qui monte contre vne muraille & à le veoir ſembloit que ce feuſt vne grande carracque de cinq cens tonneaulx qui feuſt debout. En ce point, entra en la ſalle ou l’on banquetoit, & hardiment, qu’il eſpouenta bien l’aſſiſtance, mais, par autant qu’il auoit les bras lyez dedans, il ne pouoit rien prendre à manger, mais en grande peine ſe enclinoit pour prendre à tout la langue quelque lippee. Quoy voyant ſon pere entendit bien que l’on l’auoit laiſſé ſans luy bailler à repaiſtre & commanda qu’il fut deſlyé deſdictes cheſnes car le conſeil des princes & ſeigneurs aſſiſtans, enſemble auſſi que les medicins de Gargantua diſoyent que ſi l’on le tenoit ainſi au berceau, qu’il ſeroit toute ſa vie ſubiect à la grauelle. Lors qu’il feuſt deſchainé, l’on le fiſt aſſeoir, & repeut fort bien, & miſt ſon dict berceau en plus de cinq cens mille pieces d’un coup de poing qu’il frappa au milieu par deſpit, auec proteſtation de iamais n’y retourner.
Des faictz du noble Pantagruel en ſon ieune eage.
Chapitre V.
insi croiſſoit Pantagruel de iour en iour & prouffitoit à veue d’œil, dont ſon pere s’eſiouyſſoit par affection naturelle. Et luy feiſt faire, comme il eſtoit petit, vne arbaleſte pour s’eſbatre apres les oyſillons, qu’on appelle de preſent la grand arbaleſte de Chantelle. Puis l’enuoya à l’eſchole pour apprendre & paſſer ſon ieune eage. De faict, vint à Poictiers, pour eſtudier, & proffita beaucoup, auquel lieu, voyant que les eſcoliers eſtoyent aulcunesfoys de loyſir & ne ſçauoient à quoy paſſer temps, en eut compaſſion. Et vn iour print d’vn grand rochier qu’on nomme Paſſelourdin, vne groſſe Roche, ayant enuiron de douze toizes en quarré, & d’eſpeſſeur quatorze pans. Et la miſt ſur quatre pilliers au milieu d’vn champ bien à ſon ayſe : affin que leſdictz eſcoliers quand ilz ne ſçauroyent aultre choſe faire, paſſaſſent le temps à monter ſur ladicte pierre & là banqueter à force flacons, iambons & paſtez, & eſcripre leurs noms deſſus auec vn couſteau, & de preſent l’appelle on La pierre leuee. Et en memoire de ce n’eſt auiourd’huy paſſé aulcun en la matricule de ladicte vniuerſité de Poictiers ſinon qu’il ait beu en la fontaine Caballine de Crouſtelles, paſſé à Paſſelourdin & monté ſur la Pierre leuee. En apres, liſant les belles chronicques de ſes anceſtres, trouua que Geoffroy de Luſignan, dict Geoffroy à la grand dent, grand pere du beau couſin de la ſeur aiſnee de la tante du gendre de l’oncle de la bruz de ſa belle mere, eſtoit enterré à Maillezays, dont print vn iour campos pour le viſiter comme homme de bien. Et partant de Poictiers auecques aulcuns de ſes compaignons, paſſerent par Legugé, viſitant le noble Ardillon abbé, par Luſignan, par Sanſay, par Celles, par Colonges, par Fontenay le conte, ſaluant le docte Tiraqueau, & de là arriuerent à Maillezays, ou viſita le ſepulchre dudict Geoffroy à la grand dent, dont il eut quelque peu de frayeur, voyant ſa pourtraicture, car il y eſt en image comme d’vn homme furieux, tirant à demy ſon grand malchus de la guaine. Et demandoit la cauſe de ce. Les chanoines dudict lieu luy dirent que n’eſtoit aultre cauſe ſinon que Pictoribus atque poetis, &c. c’eſt à dire que les painctres & poetes ont liberté de paindre à leur plaiſir ce qu’ilz veullent. Mais il ne ſe contenta de leur reſponce, & diſt, Il n’eſt ainſi painct ſans cauſe. Et me doubte que à ſa mort on luy a faict quelque tord, duquel il demande vengeance à ſes parens. Ie m’en enqueſteray plus à plein & en feray ce que de raiſon. Puys retourna non à Poictiers, mais voulut viſiter les aultres vniuerſitez de France, dont paſſant à la Rochelle, ſe miſt ſur mer & vint à Bourdeaulx, on quel lieu ne trouua grand exercice, ſinon des guabarriers iouans aux luettes ſur la graue : de là vint à Thoulouſe ou aprint fort bien à dancer & à iouer de l’eſpee à deux mains, comme eſt l’vſance des eſcholiers de ladicte vniuerſité, mais il n’y demoura gueres, quand il vit qu’ilz faiſoyent bruſler leurs regens tout vifz comme harans ſoretz : diſant, Ia dieu ne plaiſe que ainſi ie meure, car ie ſuis de ma nature aſſez alteré ſans me chauffer d’auantaige.
Puis vint à Montpellier ou il trouua fort bon vins de Mireuaulx & ioyeuſe compagniem & ſe cuida mettre à eſtudier en Medicine, mais il conſidera que l’eſtat eſtoit faſcheux par trop & melancholicque & que les medicins ſentoyent les cliſteres comme vieulx diables. Pourtant vouloit eſtudier en loix, mais voyant que là n’eſtoient que troys teigneux & vn pelé de legiſtes audict lieu s’en partit. Et au chemin fiſt le pont du Guard & l’amphitheatre de Nimes en moins de troys heures, qui toutesfoys ſemble œuure plus diuin que humain. Et vint en Auignon ou il ne fut troys iours qu’il ne deuint amoureux, car les femmes y iouent voluntiers du ſerrecropyere par ce que c’eſt terre papale. Ce que voyant ſon pedagogue nommé Epiſtemon l’en tira, & le mena à Valence au Daulphiné, mais il vit qu’il n’y auoit grand exercice & que les marroufles de la ville batoyent les eſcholiers, dont eut deſpit, & vn beau dimanche que tout le monde danſoit publiquement, vn eſcholier ſe voulut mettre en dance, ce que ne permirent leſdictz marroufles. Quoy voyant Pantagruel leur bailla à tous la chaſſe iuſques au bort du Roſne, & les vouloit faire tous noyer, mais ilz ſe muſſerent contre terre comme taulpes, bien demye lieue ſoubz le Roſne. Le pertuys encores y apparoiſt. Apres il s’en partit, & à troys pas & vn ſault vint à Angiers, ou il ſe trouuoit fort bien, & y euſt demeuré quelque eſpace, n’euſt eſté que la peſte les en chaſſa. Ainſi vint à Bourges ou eſtudia bien longtemps, & proffita beaucoup en la faculté des loix, & diſoit aulcunesfois que les liures des loix luy ſembloyent vne belle robbe d’or, triumphante & precieuſe à merueilles, qui feuſt brodee de merde, car diſoit-il, au monde n’y a liures tant beaulx, tant aornés, tant elegans comme ſont les textes des Pandectes, mais la brodure d’iceulx, c’eſt aſſauoir la gloſe de Accurſe, eſt tant ſalle, tant infame & punaiſe, que ce n’eſt que ordure & villenie. Partant de Bourges, vint à Orleans, & là trouua force ruſtres d’eſcholiers, qui luy firent grand chere à ſa venue, & en peu de temps aprint auecque eulx à iouer à la paulme, ſi bien qu’il en eſtoit maiſtre. Car les eſtudians dudict lieu en font bel exercice. Et le menoyent aulcunesfoys es Iſles pour s’eſbatre au ieu du pouſſauant. Et au regard de ſe rompre fort la teſte à eſtudier, il ne le faiſoit mie, de peur que la veue luy diminuaſt. Meſmement que vn quidam des regens diſoit ſouuent en ſes lectures qu’il n’y a choſe tant contraire à la veue comme eſt la maladie des yeulx. Et quelque iour que l’on paſſa Licentié en loix quelc’vn des eſcholliers de ſa congnoiſſance, qui de ſcience n’en auoit gueres plus que ſa portee, mais en recompenſe ſcauoit fort bien danſer & iouer à la paulme, il fiſt le blaſon & diuiſe des licentiez en ladicte vniuerſité, diſant. Vn eſteuf en la braguette, en la main vne raquette, vne loy en la cornette, vne baſſe dance au talon, vous voy là paſſé coquillon.
Comment Pantagruel rencontra vn Limoſin, qui contrefaiſoit le langaige Francoys.
Chapitre VI.
velqve iour ie ne ſçay quand Pantagruel ſe pourmenoit apres ſoupper auecques ſes compaignons par la porte dont l’on va à Paris : là rencontra vn eſcholier tout iolliet, qui venoit par icelluy chemin : & apres qu’ilz ſe furent ſaluez, luy demanda, mon amy, dont viens tu à ceſte heure ? L’eſcholier luy reſpondit. De l’alme inclyte & celebre academie, que l’on vocite Lutece. Qu’eſt ce à dire ? diſt Pantagruel à vn de ſes gens. C’eſt (reſpondit-il) de Paris. Tu viens doncques de Paris ? diſt il. Et à quoy paſſez vous le temps vous aultres meſſieurs eſtudiens audict Paris ? Reſpondit l’eſcolier. Nous transfretons la Sequane au dilucule, & crepuſcule, nous deambulons par les compites & quadriuiers de l’vrbe, nous deſpumons la verbocination Latiale, & comme veriſimiles amorabonds captons la beneuolence de l’omnijuge omniforme & omnigene ſexe feminin, certaines diecules nous inuiſons les lupanares, & en ecſtaſe Venereique inculcons nos veretres es penitiſſimes receſſes des pudendes de ces meritricules amicabiliſſimes, puis cauponizons es tabernes meritoires de la pomme de pin, du caſtel, de la Magdaleine & de la Mulle, belles ſpatules veruecines perforaminees de petroſil. Et ſi par forte fortune y a rarité ou penurie de pecune en nos marſupies & ſoyent exhauſtes de metal ferruginé, pour l’eſcot nous dimittons nos codices & veſtes opignerees, preſtolans les tabellaires à venir des penates & lares patriotiques. A quoy Pantagruel diſt. Que diable de langaige eſt cecy ? Par dieu, tu es quelque heretique. Seignor, non, dit l’eſcolier, car libentiſſiment, des ce qu’il illuceſce quelque minutule leſche du iour, ie demigre en quelc’vn de ces tant bien architectez monſtiers : & là me irrorant de belle eaue luſtrale, grignotte d’vn tranſon de quelque miſſicque precation de nos ſacrificules. Et ſubmirmillant mes precules horaires, elue & abſterge mon anime de ſes inquinamens nocturnes. Ie reuere les olimpicoles. Ie venere latrialement le ſupernel aſtripotent. Ie dilige & redame mes proximes. Ie ſerue les preſcriptz decalogiques, & ſelon la facultatule de mes vires, n’en diſcede le late vnguicule. Bien eſt veriforme que, à cauſe que Mammone ne ſupergurgite goutte en mes locules, ie ſuis quelque peu rare & lend à ſupereroger les eleemoſynes à ces egenes queritans leurs ſtipe hoſtiatement. Et bren, bren, diſt Pantagruel, qu’eſt ce que veult dire ce fol ? Ie croys qu’il nous forge icy quelque langaige diabolique & qu’il nous cherme comme enchanteur. A quoy diſt vn de ſes gens. Seigneur, ſans doubte, ce gallant veult contrefaire la langue des Pariſians, mais il ne faict que eſcorcher le latin, & cuide ainſi Pindariſer, & luy ſemble bien qu’il eſt quelque grand orateur en Francoys : parce qu’il dedaigne l’vſance commun de parler. A quoi dict Pantagruel. Eſt il vray ? L’eſcholier reſpondit. Seignor miſſayre, mon genie n’eſt poinct apte nate à ce que dict ce flagitioſe nebulon, pour eſcorier la cuticule de noſtre vernacule Gallicque, mais vice verſement ie gnaue opere, & par veles & rames ie me enite de le locupleter de la redundance latinicome. Par dieu (diſt Pantagruel) ie vous apprendray à parler. Mais deuant, reſponds moy, dont es tu ? A quoy diſt l’eſcholier. L’origine primeue de mes aues & ataues fut indigene des regions Lemouicques, ou requieſce le corpore de l’agiotate ſainct Martial. I’entens bien, diſt Pantagruel. Tu es Lymoſin, pour tout potaige. Et tu veulx icy contrefaire le Pariſian. Or vien çza, que ie te donne vn tour de pigne. Lors le print à la gorge, luy diſant. Tu eſcorche le latin, par ſainct Iean, ie te feray eſcorcher le renard, car ie te eſcorcheray tout vif. Lors commença le pauure Lymoſin à dire : « Vee dicou, gentilaſtre. Ho, ſainct Marſault, adiouda my. Hau, hau, laiſſas à quau, au nom de dious, & ne me touquas grou. A quoy diſt Pantagruel. A ceſte heure parle tu naturellement. Et ainſi le laiſſa : car le pauure Lymoſin conchioit toutes ſes chauſſes qui eſtoient faictes à queheue de merluz, & non à plein fons, dont diſt Pantagruel. Sainct Alipentin, quelle ciuette ? Au diable ſoit le maſcherabe, tant il put. Et le laiſſa. Mais ce luy fut vn tel remord toute ſa vie, & tant fut alteré qu’il diſoit ſouuent que Pantagruel le tenoit à la gorge. Et apres quelques annees, mourut de la mort Roland, ce faiſant la vengeance diuine & nous demonſtrant ce que dit le Philoſophe & Aule Gelle, qu’il nous conuient parler ſelon le langaige vſité. Et comme diſoit Octauian Auguſte, qu’il fault euiter les motz eſpaues en pareille diligence que les patrons des nauires euitent les rochiers de mer.
Comment Pantagruel vint à Paris : & des beaulx liures de la librairie de ſainct Victor
Chapitre VII.
presque Pantagruel eut fort bien eſtudié en Aurelians, il delibera viſiter la grande vniuerſité de Paris, mais deuant que partir, fut aduerty que groſſe & enorme cloche eſtoit à Sainct Aignan dudict Aurelians, en terre, paſſez deux cens quatorze ans : car elle eſtoit tant groſſe que par engin aulcun ne la pouoit on mettre ſeullement hors terre, combien que l’on y euſt applicqué tous les moyens que mettent Vitruuius de architectura, Albertus de re edificatoria, Euclides, Theon, Archimedes, & Hero de ingeniis, tout n’y ſeruit de rien. Dont voluntiers encliné à l’humble requeſte des citoyens & habitans de la dicte ville, delibera la porter au clochier à ce deſtiné. De faict vint au lieu ou elle eſtoit : & la leua de terre auecques le petit doigt, auſſi facillement que feriez vne ſonnette d’eſparuier. Et deuant que la porter au clochier, Pantagruel en voulut donner vne aubade par la ville, & la faire ſonner par toutes les rues en la portant en ſa main, dont tout le monde ſe reſiouyſt fort : mais il en aduint vn inconuenient bien grand, car la portant ainſi & la faiſant ſonner par les rues, tout le bon vin d’Orleans poulſa, & ſe gaſta. De quoy le monde ne ſe aduiſa que la nuyct enſuyuant : car vn chaſcun ſe ſentit tant alteré de auoir beu de ces vins poulſez qu’ilz ne faiſoient que cracher auſſi blanc comme cotton de Malthe diſans, nous auons du Pantagruel, & auons les gorges ſallees.
Ce faict, vint à Paris auecques ſes gens. Et à ſon entree tout le monde ſortit hors pour le veoir, comme vous ſçauez bien que le peuple de Paris eſt ſot par nature, par bequare, & par bemol, & le regardoyent en grand eſbahyſſement, & non ſans grande peur qu’il n’emportaſt le Palais ailleurs, en quelque pays a remotis, comme ſon pere auoit emporté les campanes de noſtre dame, pour atacher au col de ſa iument. Et apres quelque eſpace de temps qu’il y eut demouré, & fort bien eſtudié en tous les ſept ars liberaulx, il diſoit que c’eſtoit vne bonne ville pour viure, mais non pour mourir, car les guenaulx de ſainct Innocent ſe chauffoyent le cul des oſſements des mors. Et trouua la librairie de ſainct Victor fort magnificque, meſmement d’aulcuns liures qu’il y trouua, deſquelz s’enſuit le repertoyre, & primo.
Bigua ſalutis.
Bragueta iuris.
Pantofla decretorum.
Malogranatum vitiorum.
Le peloton de theologie.
Le viſtempenard des preſcheurs, compoſé par Turelupin.
Le couillebarine des preux.
Les hanebanes des eueſques.
Marmotretus de baboinis & cingis, cum commento Dorbellis.
Decretum vniuerſitatis Pariſienſis ſuper gorgiaſitate muliercularum ad placitum.
L’apparition de ſaincte Geltrude à vne nonnain de Poiſſy eſtant en mal d’enfant.
Ars honeſte petandi in ſocietate, per M. Ortuinum.
Le mouſtardier de penitence.
Les hoſeaulx, alias les bottes de patience.
Formicarium artium.
De brodiorum vſu & honeſtate chopinandi, per Silueſtrem prieratem, Iacoſpinum.
Le beliné en court.
Le cabat des notaires.
Le pacquet de mariage.
Le creziou de contemplation.
Les fariboles de droict.
L’aguillon de vin.
L’eſperon de fromaige.
Decrotatorium ſcholarium.
Tartaretus de modo cacandi.
Les fanfares de Rome.
Bricot de differentiis ſoupparum.
Le culot de diſcipline.
La ſauate de humilité.
Le tripier de bon penſement.
Le chaulderon de magnanimité.
Les hanicrochemens des confeſſeurs.
La croquignolle des curés.
Reuerendi patris fratris Lubini prouincialis Bauardie, de croquendis lardonibus libri tres.
Paſquili doctoris marmorei, de capreolis cum chardoneta comedendis tempore papali ab eccleſia interdicto.
L’inuention ſaincte croix, à ſix perſonnaiges, iouee par les clercs de fineſſe.
Les lunettes des Romipetes.
Maioris de modo faciendi boudinos.
La cornemuſe des prelatz.
Beda de optimitate triparum.
La complainte des aduocatz ſus la reformation des dragees.
Le chatfourré des procureurs.
Des poys au lart cum commento.
La profiterolle des indulgences.
Preclariſſimi iuris vtriuſque doctoris Maiſtre Pilloti Racquedenari de bobelinandis gloſſe Accurſiane baguenaudis repetitio enucidiluculidiſſima.
Stratagemata Francarchieri de Baignolet.
Franctopinus de re militari cum figuris Teuoti.
De vſu & vtilitate eſcorchandi equos & equas, autore M. noſtro de Quebecu.
La ruſtrie des preſtolans.
M. n. Roſtocoſtoiambedaneſſe, de mouſtarda poſt prandium ſeruienda lib. quatuordecim, apoſtilati per M. Vaurrillonis.
Le couillaige des promoteurs.
Queſtio ſubtilliſſima, Vtrum Chimera in vacuo bombinans poſſit comedere ſecundas intentiones ? & fuit debatuta per decem hebdomadas in concilio Conſtantienſi.
Le maſchefain des aduocatz.
Barbouilamenta Scoti.
Le retepenade des cardinaulx.
De calcaribus remouendis decades vndecim, per M. Albericum de roſata.
Eiuſdem de caſtrametandis crinibus lib. tres.
L’entree de anthoine de Leiue es terres du Breſil.
Marforii, bacalarii cubentis Rome, de pelendis maſcarendiſque cardinalium mulis.
Apologie d’icelluy, contre ceulx qui diſent que la mule du pape ne mange qu’à ſes heures.
Pronoſtication que incipit Sylui Triquebille balata per m. n. Songecruſyon.
Boudarini epiſcopi de emulgentiarum profectibus enneades nouem, cum priuilegio papali ad triennium, & poſtea non.
Le chiabrena des pucelles.
Le culpelé des vefues.
La cocqueluche des moines.
Les brimborions des padres Celeſtins.
Le barrage de manducité.
Le clacquedent des marroufles.
La ratouere des theologiens.
L’ambouchouoir des maiſtres en ars.
Les marmitons de Olcam à ſimple tonſure.
Magiſtri n. Fripeſaulcetis, de grabellationibus horrarum canonicarum, lib. quadraginta.
Cullebutatorium confratriarum, incerto autore.
La cabourne des briffaulx.
Le faguenat des Heſpaignolz ſupercoquelicanticqué par frai Inigo.
La barbotine des marmiteux.
Poiltroniſmus rerum Italicarum, autore magiſtro Bruſlefer.
R. Lullius de batisfolagiis principium.
Callibiſtratorium caffardis, actore M. Iacobo Hocſtratem, hereticometra.
Chaultcouillons de magiſtro noſtrandorum magiſtro noſtratorumque beuuetis lib. octo gualantiſſimi.
Les petarrades des bulliſtes, copiſtes, ſcripteurs, abbreuiateurs, referendaires & dataires, compillees par Regis.
Almanach perpetuel pour les gouteux & verollez.
Maneries ramonandi fournellos, per M. Eccium.
Le poulermart des marchans.
Les aiſez de vie monachale.
La gualimaffree des Bigotz.
L’hiſtoire des farfadetz.
La beliſtrandie des Milleſouldiers.
Les happelourdes des officiaux.
La bauduffe des theſauriers.
Badinatorium ſophiſtarum.
Antipericatametanaparbeugedamphicribrationes merdicantium.
Le limaſſon des rimaſſeurs.
Le boutauent des Alchymiſtes.
La nicquenocque des queſteurs cababezacee par frere Serratis.
Les entraues de religion.
La racquette des brimbaleurs.
L’acodouoir de vieilleſſe.
La muſeliere de nobleſſe.
La patenoſtre du cinge.
Les grezillons de deuotion.
La marmite des quatre temps.
Le mortier de vie politicque.
Le mouſchet des hermites.
La barbute des penitenciers.
Le trictrac des freres frapars.
Lourdaudus de vita & honeſtate braguardorum.
Lyripipii Sorbonici moraliſationes per M. Lupoldum.
Les brimbelettes des voyageurs.
Les potingues des eueſques potatifz.
Tarraballationes doctorum Colonienſium aduerſus Reuchlin.
Les cymbales des dames.
La martingalle des fianteurs.
Vireuouſtatorum nacquettorum, per f. Pedebilletis.
Les bobelins de franc couraige.
La mommerie des rebatz & lutins.
Gerſon de auferibilitate pape ab eccleſia.
La ramaſſe des nommez & graduez.
Io. Dytebrodij de terribiliditate excommunicationum libellus acephalos.
Ingenioſitas inuocandi diabolos & diabolas, per M. Guinguolfum.
Le hoſchepot des perpetuons.
La moriſque des hereticques.
Les henilles de gaietan.
Moillegroin doctoris cherubici de origine patepelutarum & torticollorum ritibus lib. ſeptem.
Soixante & neuf breuiaires de haulte greſſe.
Le godemarre des cinq ordres des mendians.
La pelletiere des tyrelupins, extraicte de la bote fauue incornifiſtibulee en la ſomme angelicque.
Le rauaſſeur des cas de conſcience.
La bedondaine des preſidens.
Le vietdazouer des abbés.
Sutoris aduerſus quendam qui vocauerat eum fripponnatorem, & quod fripponnatores non ſunt damnati ab eccleſia.
Cacatorium medicorum.
Le rammonneur d’aſtrologie.
Campi clyſteriorum per §. C.
Le tyrepet des apothecaires.
Le baiſecul de chirurgie.
Iuſtinianus de Cagotis tollendis.
Antidotarium anime.
Merlinus Coccaius de patria diabolorum.
Deſquelz aulcuns ſont ia imprimez, & les aultres l’on imprime maintenant en ceſte noble ville de Tubinge.
Comment Pantagruel eſtant à Paris receut letres de ſon pere Gargantua, & la copie d’icelles.
Chapitre VIII.
antagrvel eſtudioit fort bien comme aſſez entendez, & proufitoit de meſmes, car il auoit l’entendement à double rebras & capacité de memoire à la meſure de douze oyres & botes d’olif. Et comme il eſtoit ainſi là demourant receut vn iour lettres de ſon Pere en la maniere que s’enſuyt.
Treſchier filz, entre les dons, graces & prerogatiues deſquelles le ſouuerain plaſmateur Dieu tout puiſſant, a endouayré & aorné l’humaine nature à ſon commencement, celle me ſemble ſinguliere & excellente par laquelle elle peut, en eſtat mortel, acquerir eſpece de immortalité et, en decours de vie tranſitoire, perpetuer ſon nom & ſa ſemence. Ce que eſt faict par lignee yſſue de nous en mariage legitime. Dont nous eſt aulcunement inſtauré ce que nous feut tollu par le peché de nos premiers parens, eſquelz fut dict, que par ce qu’ilz n’auoyent eſté obeyſſans au commendement de Dieu le createur, ilz mourroyent : & par mort ſeroit reduicte à neant ceſte tant magnificque plaſmature, en laquelle auoit eſté l’homme creé. Mais par ce moyen de propagation ſeminale demoure es enfans ce que eſtoit de perdu es parens, & es nepueux ce que deperiſſoit es enfans, & ainſi ſucceſſiuement iuſques à l’heure du iugement final, quand Ieſuchriſt aura rendu à Dieu le pere ſon royaulme pacificque hors tout dangier & contamination de peché, car alors ceſſeront toutes generations & corruptions, & ſeront les elemens hors de leurs tranſmutations continues, veu que la paix tant deſiree ſera conſumee, & parfaicte & que toutes choſes ſeront reduites à leur fin & periode. Non doncques ſans iuſte & equitable cauſe ie rends graces à Dieu, mon conſeruateur, de ce qu’il m’a donné pouoir veoir mon antiquité chanue refleurir en ta ieuneſſe, car quand, par le plaiſir de luy, qui tout regiſt & modere, mon ame laiſſera ceſte habitation humaine, ie ne me reputeray totallement mourir, ains paſſer d’vn lieu en aultre, attendu que en toy & par toy ie demeure en mon image viſible en ce monde, viuant, voyant & conuerſant entre gens de honneur & mes amys, comme ie ſouloys. Laquelle mienne conuerſation a eſté, moyennant l’ayde & grace diuine, non ſans peché, ie le confeſſe (car nous pechons tous & continuellement requerons à dieu qu’il efface noz pechez) mais ſans reproche.
Parquoy ainſi comme en toy demeure l’image de mon corps, ſi pareillement ne reluyſoient les meurs de l’ame, l’on ne te iugeroit eſtre garde & treſor de l’immortallite de noſtre nom, & le plaiſir que prendroys, ce voyant, ſeroit petit, conſiderant que la moindre partie de moy, qui eſt le corps, demoureroit, & que la meilleure, qui eſt l’ame & par laquelle demeure noſtre nom en benediction entre les hommes, ſeroit degenerante & abaſtardie. Ce que ie ne dis par defiance que ie aye de ta vertu, laquelle m’a eſté ia par cy deuant eſprouuee, mais pour plus fort te encourager à proffiter de bien en mieulx. Et ce que preſentement te eſcriz n’eſt tant affin qu’en ce train vertueux tu viues, que de ainſi viure & auoir veſcu tu te reſiouiſſes & te refraiſchiſſes en courage pareil pour l’aduenir. A laquelle entreprinſe parfaire & conſommer, il te peut aſſez ſouuenir comment ie n’ay rien eſpargné : mais ainſi te y ay ie ſecouru comme ſi ie n’euſſe aultre theſor en ce monde que de te veoir vne foys en ma vie abſolu & parfaict, tant en vertu, honeſteté & preudhommie, comme en tout ſçauoir liberal & honeſte, & tel te laiſſer apres ma mort comme vn mirouoir repreſentant la perſonne de moy ton pere, & ſinon tant excellent & tel de faict comme ie te ſouhaite, certes bien tel en deſir. Mais, encores que mon feu pere, de bonne memoire, Grandgouſier euſt adonné tout ſon eſtude à ce que ie proffitaſſe en toute perfection & ſçauoir politique, & que mon labeur & eſtude correſpondit tres bien, voire encores oultrepaſſaſt ſon deſir : toutesfoys, comme tu peulx bien entendre, le temps n’eſtoit tant idoine ne commode es lettres comme eſt de preſent, & n’auoys copie de telz precepteurs comme tu as eu. Le temps eſtoit encores tenebreux & ſentant l’infelicité & la calamité des Gothz, qui auoient mis à deſtruction toute bonne literature. Mais par la bonté diuine, la lumiere & dignité a eſté de mon eage rendue es lettres, & y voy tel amendement que de preſent à difficulté ſeroys ie receu en la premiere claſſe des petitz grimaulx, qui, en mon eage virile, eſtoys (non à tord) reputé le plus ſçauant dudict ſiecle.