Pantagruel (page 5)

François Rabelais · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Pantagruel · 7 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

A quelle voix ſe leuerent tous les Geans pour le ſecourir. Mais Panurge leur diſt. Meſſieurs, n’y alez pas ſi m’en croyez : car noſtre maiſtre eſt fol, & frappe à tors & à trauers, & ne regarde point ou, il vous donnera malencontre. Mais les Geans n’en tindrent contre, voyans que Pantagruel eſtoit ſans baſton : Lors que aprocher les veid Pantagruel, print Loupgarou par les deux piedz & ſon corps leua comme vne picque en l’air & d’icelluy armé d’enclumes frappoit parmy ces Geans armez de pierres de taille, & les abbatoit comme vn maſſon faict de couppeaulx, que nul arreſtoit deuant luy qu’il ne ruaſt par terre. Dont à la rupture de ces harnoys pierreux feut faict vn ſi horrible tumulte qu’il me ſouuint, quand la groſſe tour de beurre qui eſtoit à ſainct Eſtienne de Bourges, fondit au ſoleil. Panurge enſemble Carpalim & Euſthenes ce pendent eſgorgetoyent ceulx qui eſtoyent portez par terre. Faictez voſtre compte qu’il n’en eſchappa vn ſeul & à veoir Pantagruel ſembloit vn faulcheur, qui de la faulx (c’eſtoit Loupgarou) abbatoit l’herbe d’vn pré (c’eſtoient les Geans). Mais à ceſte eſcrime Loupgarou perdit la teſte, ce feut quand Pantagruel en abatit vn, qui auoit nom Riflandouille, qui eſtoit armé à hault appareil, c’eſtoit de pierre de tuffe, & les aultres de pierre ardoyzine. Finablement voyant que tous eſtoient mors getta le corps de Loupgarou tant qu’il peut contre la ville, & tomba comme vne grenoille, ſus ventre en la place mage de ladicte ville : & en tombant du coup tua vn chat bruſlé, vne chatte mouillee, vne canne petiere, & vn oyſon bridé.

Comment Epiſtemon qui auoit la coupe teſtee, feut guery habillement par Panurge. Et des nouuelles des diables, & de damnez.

Chapitre XXX.

este deſconfite gigantale paracheuee, Pantagruel ſe retira au lieu des flaccons & appela Panurge, & les aultres, leſquelz ſe rendirent à luy ſains & ſaulues, excepté Euſthenes lequel vn des Geans auoit egraphiné quelque peu au viſaige : ainſi qu’il l’eſgorgetoit. Et Epiſtemon qui ne ſe comparoit poinct. Dont Pantagruel fut ſi dolent qu’il ſe voulut tuer ſoymeſmes, mais Panurge luy diſt. Dea, ſeigneur, attendez vn peu, & nous le chercherons entre les mors, & voirons la verité du tout. Ainſi doncques comme ilz cherchoyent, ilz le trouuerent tout roidde mort & la teſte entre ſes bras toute ſanglante.

Lors Euſthenes s’eſcria. Ha, male mort, nous as tu tollu le plus parfaict des hommes ? A laquelle voix ſe leua Pantagruel au plus grand deuil qu’on veit iamais au monde. Et diſt à Panurge. Ha, mon amy, l’auſpice de vos deux verres & du fuſt de iaueline eſtoyt bien par trop fallace. Mais Panurge diſt. Enfans, ne pleurez goutte, il eſt encores tout chault, ie vous le gueriray auſſi ſain qu’il fut iamais. Ce diſant print la teſte & la tint ſus ſa braguette chauldement affin qu’elle ne print vent. Euſthenes & Carpalim porterent le corps au lieu ou ilz auoient bancquetté : non par eſpoir que iamais gueriſt, mais affin que Pantagruel le veiſt. Toutesfoys Panurge les reconfortoit, diſant. Si ie ne le guery ie veulx perdre la teſte (qui eſt le gaige d’vn fol) laiſſez ces pleurs & me aydez. Adonc nectoya treſbien de beau vin blanc le col, & puis la teſte : & y ſynapiza de pouldre de diamerdis qu’il portoit touſiours en vne de ſes faſques, apres les oignit de ie ne ſçay quel oingnement : & les afuſta iuſtement veine contre veine, nerf contre nerf, ſpondyle contre ſpondyle, affin qu’il ne feuſt tortycolly (car telles gens il haiſſoit de mort) ce faict, luy fiſt alentour quinze ou ſeize poincts de agueille, affin qu’elle ne tumbaſt de rechief : puis miſt à l’entour vn peu d’vn vnguent, qu’il appelloit reſuſcitatif. Soubdain Epiſtemon commença reſpirer, puis ouurir les yeulx, puis baiſler, puis eſternuer, puis fiſt vn gros pet de meſnage. Dont diſt Panurge, à ceſte heure il eſt guery aſſeurement, & luy bailla à boire vn voirre d’vn grand villain vin blanc auecques vne rouſtie ſuccree. En ceſte faczon fut Epiſtemon guery habillement, excepté qu’il feut enroué plus de troys ſepmaines, & eut vne toux ſeiche, dont il ne peut oncques guerir, ſinon à force de boire.

Et là commencza à parler, diſant. Qu’il auoit veu les diables, auoit parlé à Lucifer familierement, & faict grand chere en enfer. Et par les Champs Eliſees. Et aſſeuroit deuant tous que les diables eſtoyent bons compaignons. Au regard des damnez, il diſt, qu’il eſtoit bien marry de ce que Panurge l’auoit ſi toſt reuocqué en vie. Car ie prenois (diſt il) vn ſingulier paſſetemps à les veoir.

Comment ? diſt Pantagruel. L’on ne les traicte (diſt Epiſtemon) ſi mal que vous penſeriez : mais leur eſtat eſt changé en eſtrange façon. Car ie veis Alexandre le grand qui repetaſſoit de vieilles chauſſes, & ainſi gaignoit ſa vie.

Xerces crioit la mouſtarde.

Romule eſtoit ſaulnier.

Numa clouatier.

Tarquin tacquin.

Piſo paiſant.

Sylla riueran.

Cyre eſtoit vachier.

Themiſtocles verrier.

Epaminondas myrallier.

Brute & Caſſie agrimenſeurs.

Demoſthenes vigneron.

Ciceron atizefeu.

Fabie enfileur de patenoſtres.

Artaxerces cordier.

Eneas meuſnier.

Achilles teigneux.

Agamenon lichecaſſe.

Vlyſſes fauſcheur.

Neſtor harpailleur.

Darie cureur de retraictz.

Ancus Martius gallefretier.

Camillus gallochier.

Marcellus eſgouſſeur de febues.

Druſus trinquamolle.

Scipion Africain cryoit la lye en vn ſabot.

Aſdrubal eſtoit lanternier.

Hannibal cocquaſſier.

Priam vendoit les vieulx drapeaulx.

Lancelot du lac eſtoit eſcorcheur de cheuaulx mors.

Tous les cheualiers de la table ronde eſtoient pauures gaignedeniers tirans la rame pour paſſer les riuieres de Coccytus, Phlegeton, Styx, Acheron, Lethé, quand meſſieurs les diables ſe veulent eſbattre ſur l’eau comme font les baſtelieres de Lyon & gondoliers Venize. Mais pour chaſcune paſſade ilz ne ont que vne nazarde, & ſus le ſoir quelque morceau de pain chaumeny.

Traian eſtoit peſcheur de Grenoilles.

Anton lacquays.

Commode gayetier.

Pertinax eſchalleur de noys.

Luculle grillotier.

Iuſtinian bimbelotier.

Paris eſtoit pauure loqueteux.

Hector eſtoit fripeſaulce.

Achilles boteleur de foin.

Cambyſes mulletier.

Ataxerces eſcumeur de potz.

Neron eſtoit vielleux, & Fierabras eſtoit ſon varlet mais il luy faiſoit mille maulx, & luy faiſoit manger le pain bis, & boire le vin poulſé, luy mangeoit & buuoit du meilleur.

Iulles Ceſar & Pompee eſtoient guoildronneurs de nauires.

Valentin & Orſon ſeruoient aux eſtuues d’enfer, & eſtoient ragletorelz.

Giglan & Gauuain eſtoient pauures porchiers.

Geoffroy à la grand dent eſtoit allumetier.

Godeffroy de Billon dominotier.

Iaſon eſtoit manillier.

Don Pietre de Caſtille porteur de rogatons.

Morgant braſſeur de byere.

Huon de bordeaulx eſtoit relieur de tonneaulx.

Pirrhus ſouillart de cuiſine.

Antiochus eſtoit ramonneur de cheminees.

Romulus eſtoit rataconneur de bobelins.

Octauian ratiſſeur de papier.

Nerua houſſepaillier.

Le pape Iules crieur de petitz paſtez, mais il ne portoit plus ſa grande & bougrifique barbe.

Ian de Paris eſtoit greſſeur de bottes.

Artus de Bretaigne degreſſeur de bonnetz.

Perceforeſt porteur de couſtretz.

Boniface pape huytieſme eſtoit eſcumeur des marmites.

Nicolas pape tiers eſtoit papetier.

Le pape Alexandre eſtoit preneur de ratz.

Le pape Sixte greſſeur de verolle.

Comment ? diſt Pantagruel, y a il des verollez de par delà ? Certes, diſt Eſpitemon. Ie n’en veiz oncques tant, il y en a plus cent millons. Car croyez que ceulx qui n’ont eu la verolle en ce monde cy, l’ont en l’aultre.

Cor dieu, diſt Panurge, i’en ſuis doncques quite. Car ie y ay eſté iuſques au trou de Gylbathar, & remply les bondes de Hercules, & ay abatu des plus meures.

Ogier le Dannoys eſtoit frobiſſeur de harnoys.

Le roy Tigranes eſtoit recouureur.

Galien Reſtauré preneur de taulpes.

Les quatre filz Aymon arracheurs de dentz.

Le pape Calixte eſtoit barbier de mauioinct.

Le pape Vrbain crocquelardon.

Meluſine eſtoit ſouillarde de cuyſine.

Matabrune lauandiere de buees.

Cleopatra reuendereſſe d’oignons.

Helene courratiere de chambrieres.

Semyramis eſpouillereſſe de beliſtres.

Dido vendoit des mouſſerons.

Panthaſilee eſtoit creſſonniere.

Lucreſſe hoſpiraliere.

Hortenſia filandiere.

Liuie raclereſſe de verdet.

En ceſte façon ceulx qui auoient eſté gros Seigneurs en ce monde icy, gaingnoyent leur pauure meſchante & paillarde vie là bas. Au contraire les philoſophes, & ceulx qui auoient eſté indigens en ce monde, de par delà eſtoient gros ſeigneurs en leur tout. Ie veiz Diogenez qui ſe prelaſſoit en magnificence auec vne grand robbe de pourpre, & vng ſceptre en ſa dextre, & faiſoit enrager Alexandre le grand, quand il n’auoit pas bien repetaſſé les chauſſes, & le payoit en grans coups de baſton. Ie veiz Epictete veſtu gualentement à la françoyſe, ſoubz vne belle ramee auecques force Damoizelles ſe rigolant, beuuant, danſant, faiſant en tous cas grande chere, & aupres de luy force eſcuz au ſoleil. Au deſſus de la treille eſtoient pour ſa deuiſe ces vers eſcriptz.

Saulter, dancer, faire les tours,

Et boyre vin blanc & vermeil :

Et ne faire rien tous les iours

Que compter eſcuz au ſoleil.

Lors quand me veit il me inuita à boire auecques luy courtoiſement, ce que ie feiz voluntiers, & chopinaſmes theologalement. Ce pendent vint Cyre luy demander vn denier en l’honneur de Mercure pour achapter vn peu d’oignons pour ſon ſouper. Rien, rien, dict Epictete, ie ne donne poinct deniers. Tien, marault, voy là vn eſcu, foys homme de bien. Cyre feut bien aiſe d’auoir rancontré tel butin. Mais les aultres coquins de Royx qui font là bas, comme Alexandre, Daire & aultres, le deſroberent la nuyct.

Ie veiz Pathelin, theſaurier de Rhadamanthe, qui marchandoit des petitz paſtez que cryoit le pape Iules, & luy demanda combien la douzaine ? Troys blancs, dit le pape. Mais, diſt Pathelin, troys coups de barre, baille icy, villain, baille, & en va querir d’aultres. Le pauure pape alloit pleurant, quand il feut deuant ſon maiſtre patiſſier, luy dict, qu’on luy auoit oſté ſes paſtez. Adonc le patiſſier luy bailla l’anguillade ſi bien que ſa peau n’euſt rien vallu à faire cornemuſes.

Ie veiz maiſtre Iean le maire qui contrefaiſoit du pape, & à tous ces pauures roys & papes de ce monde faiſoit baiſer ſes piedz, & en faiſant du grobis leur donnoit la benediction, diſant. Gaignez les pardons, coquins, guaignez, ilz ſont à bon marché. Ie vous abſouz de pain & de ſouppe, & vous diſpenſe de ne valoir iamais rien, & appela Caillete & Triboulet, diſant. Meſſieurs les Cardinaulx, depeſchez leurs bulles, & chaſcun vn coup de pau ſus les reins : ce que fut faict incontinent. Ie veiz maiſtre François Villon qui demanda à Xerces. Combien la denree de mouſtarde ? Vn denier, diſt Xerces. A quoy diſt ledict de Villon. Tes fieures quartaines, villain, la blanchee n’en vault q’vn pinart, & tu nous ſurfaictz icy les viures. Adonc piſſa dedans ſon bacquet comme font les mouſtardiers à Paris.

Ie veiz le franc archier de Baignolet qui eſtoit inquiſiteur des heretiques. Il rencontra Perſeforeſt piſſant contre vne muraille en laquelle eſtoit painct le feu de ſainct Antoine. Il le declaira heretique, & le euſt faict bruſler tout vif, n’euſt eſté Morgant qui pour ſon proficiat & aultres menuz droicts luy donna neuf muys de biere. Or diſt Pantagruel. Reſerue nous ces beaulx comptes à vne aultre foys. Seullement dis nous comment y ſont traictez les vſuriers ?

Ie les veis, diſt Epiſtemon, tous occupez à chercher les eſpingles rouillees & vieulx cloux parmy les ruiſſeaux des rues, comme vous voyez que font les coquins en ce monde. Mais le quintal de ſes quinqualleries ne vault qu’vn bouſſin de pain, encores y en a il mauluaiſe depeſche : ainſi les pauures malautruz ſont aulcunesfoys plus de troys ſepmaines ſans manger morceau ny miette, & trauaillent iour & nuict attendant la foyre à venir : mais de ce trauail & de malheureté y ne leur ſouuient tant ilz ſont actifz & mauldictz, pourueu que au bout de l’an ilz gaingnent quelque meſchant denier. Or, dict Pantagruel, faiſons vn tranſon de bonne chere, & beuuons, ie vous en prie, enfans : car il faict beau boire tout ce moys. Lors degainerent flaccons à tas, & des munitions du camp feirent grand chere. Mais le pauure roy Anarche ne ſe pouoit eſiouyr. Dont diſt Panurge. De quel meſtier ferons nous monſieur du roy icy ? affin que il ſoit ia tout expert en l’art quand il ſera de par delà à tous les diables ? Vrayement, diſt Pantagruel, c’eſt bien aduiſé à toy : or, fais en à ton plaiſir : ie le te donne. Grand mercy, diſt Panurge, le preſent n’eſt de refus & l’ayme de vous.

Comment Pantagruel entra en la ville des Amaurotes. Et comment Panurge maria le roy Anarche, & le feiſt cryeur de ſaulce vert.

Chapitre XXXI.

pres celle victoire merueilleuſe Pantagruel enuoya Carpalim en la ville des Amaurotes dire & annoncer comment le Roy Anarche eſtoit prins, & tous leurs ennemys defaictz. Laquelle nouuelle entendue, ſortirent au deuant de luy tous les habitans de la ville en bon ordre & en pompe triumphale, auecques vne lieſſe diuine, & le conduirent en la ville. Et furent faictz beaulx feuz de ioye par toute la ville, & belles tables rondes garnies de force viures dreſſees par les rues. Ce feut vn renouuellement du temps de Saturne, tant il y fut faicte lors grand chere. Mais Pantagruel, tout le ſenat enſemble, diſt. Meſſieurs, ce pendent que le fer eſt chault il le fault batre, pareillement deuant que nous debauſcher d’auantaige, ie veulx que allions prendre d’aſſault tout le Royaulme des Dipſodes. Pourtant ceulx qui auecques moy vouldront venir, ſe apreſtent à demain apres boire : car lors ie commenceray marcher. Non qu’il me faille gens d’auantaige pour me ayder à le conqueſter : car autant vauldroit que ie le tinſe deſia : mais ie voy que ceſte ville eſt tant pleine des habitans qu’ilz ne peuuent ſe tourner par les rues. Docnques ie les meneray comme vne colonie en Dipſodie, & leur donneray tout le pays, qui eſt beau, ſalubre, fructueux, & plaiſant ſus tous les pays du monde, comme pluſieurs de vous ſçauent qui y eſtes allez aultrefoys. Vn chaſcun de vous qui y vouldra venir ſoit preſt comme i’ay dict.

Ce conſeil & deliberation fut diuulgué par la ville, & le lendemain ſe trouuerent en la place deuant le palais iuſques au nombre de dixhuyct cens cinquante & ſix mille & vnze, ſans les femmes & petitz enfans. Ainſi commencerent à marcher droict en Dipſodie en ſi bon ordre qu’ilz reſſembloyent es enfans d’Iſraël quand ilz partirent d’Egypte pour paſſer la mer rouge.

Mais dauant que pourſuyure ceſte entreprinſe ie vous veulx dire comment Panurge traicta ſon priſonnier le roy Anarche. Il luy ſouuint de ce que auoit raconté Epiſtemon, comment eſtoient traictez les Roys & riches de ce monde par les champs Eliſees, & comment ilz gaignoient pour lors leur vie à vilz & ſalles meſtiers. Pourtant vn iour habilla ſondict Roy d’vn beau petit pourpoint de toille tout deſchiquetté comme la cornette d’vn Albanoys, & de belles chauſſes à la mariniere, ſans ſouliers : car (diſoit il) ilz luy gaſteroient la veue, & vn petit bonnet pers auecques vn grand plume de chappon. Ie faulx, car il m’eſt aduis qu’il y en auoit deux, & vne belle ceincture de pers & vert, diſant que ceſte liuree luy aduenoit bien, veu qu’il auoit eſté peruers.

En tel poinct l’amena deuant Pantagruel, & luy diſt. Congnoiſſez vous ce ruſtre ? Non certes, diſt Pantagruel. C’eſt monſieur du Roy de troys cuittes. Ie le veulx faire homme de bien : ces diables de roys icy ne ſont que veaulx, & ne ſçauent ny ne valent rien, ſinon à faire des maulx es pauures ſubiectz, & à troubler tout le monde par guerre pour leur inique & deteſtable plaiſir. Ie le veulx mettre à meſtier, & le faire cryeur de ſaulce vert. Or commence à cryer, Vous fault il poinct de ſaulce vert ? Et le pauure diable cryoit. C’eſt trop bas, diſt Panurge, & le print par l’aureille, diſant. Chante plus hault, en g ſol ré vt. Ainſi, diable, tu as bonne gorge, tu ne fuz iamais ſi heureux que de n’eſtre plus roy. Et Pantagruel prenoit à tout plaiſir. Car ie auſe bien dire que c’eſtoit le meilleur petit bon homme qui fuſt d’icy au bout d’vn baſton. Ainſi feut Anarche bon cryeur de ſaulce vert. Deux iours apres Panurge le maria auecques vne vieille lanterniere, luy meſmes fiſt les nopces à belles teſtes de mouton, bonnes haſtilles à la mouſtarde, & beaulx tribars aux ailz, dont il en enuoya cinq ſommades à Pantagruel, leſquelles il mangea toutes, tant il les trouua appetiſſantes, & à boire belle piſcantine & beau cormé. Et pour les faire dancer, loua vn aueugle qui leur ſonnoit la note auecques la vielle. Apres diſner les amena au palais & les monſtra à Pantagruel, & luy diſt monſtrant la mariee, Elle n’a garde de peter. Pourquoy ? diſt Pantagruel. Pource, diſt Panurge, qu’elle eſt bien entamee. Quelle parole eſt cela ? diſt Pantagruel. Ne voyez vous, diſt Panurge, que les chaſtaignes qu’on faict cuire au feu, ſi elles ſont entieres elles petent que c’eſt raige : & pour les engarder de peter l’on les entame. Auſſi ceſte mariee eſt bien entamee par le bas, ainſi elle ne petera poinct.

Pantagruel leur donna vne petite loge aupres de la baſſe rue, & vn mortier de pierre à piller la ſaulce. Et firent en ce point leur petit meſnage : & feut auſſi gentil cryeur de ſaulce vert que feuſt oncques veu en Vtopie. Mais l’on m’a dict deſpuis que ſa femme le bat comme plaſtre, & le pauure ſot ne ſe auſe defendre, tant il eſt nies.

Comment Pantagruel de ſa langue couurit toute vne armee, & de ce que l’auteur veit dedans ſa bouche.

Chapitre XXXII.

insi que Pantagruel auecques toute ſa bande entrerent es terres des Dipſodes, tout le monde ſe rendirent à luy, & de leur franc vouloir luy apporterent les clefz de toutes les villes ou il alloit, excepté les Almyrodes, qui voulurent tenir contre luy, & feirent reſponſe à ſes heraulx, qu’ilz ne ſe renderoyent : ſinon à bonnes enſeignes.

Quoy, diſt Pantagruel, en demandent ilz meilleures que la main au pot, & le verre au poing ? Allons, & qu’on me les mette à ſac. Adonc tous ſe mirent en ordre comme deliberez de donner l’aſſault.

Mais au chemin, paſſant vne grande campaigne, furent ſaiſiz d’vne groſſe houſee de pluye. A quoy commencerent ſe treſmouſſer & ſe ſerrer l’vn l’aultre. Ce que voyant Pantagruel leur fiſt dire par les capitaines que ce n’eſtoit rien, & qu’il veoit bien au deſſus des nuees que ce ne ſeroit qu’vne petite rouſee, mais à toutes fins qu’ilz ſe miſſent en ordre, & qu’il les vouloit couurir. Lors ſe mirent en bon ordre & bien ſerrez. Et Pantagruel tira la langue ſeulement à demy, & les en couurit comme vne geline faict ſes poulletz.

Ce pendent ie qui vous fais ces tant veritables contes, m’eſtois caché deſſoubz vne fueille de Bardane, qui n’eſtoit moins large que l’arche du pont de Monſtrible : mais quand ie les veiz ainſi bien couuerts ie m’en allay à eulx rendre à l’abrit, ce que ie ne peuz tant ilz eſtoient, comme l’on dict, au bout de l’aulne fault le drap. Doncques le mieux que ie peuz montay par deſſus & cheminay bien deux lieues ſus ſa langue, tant que ie entray dedans ſa bouche. Mais, o dieux & deeſſes, que veiz ie là ? Iuppiter me confonde de la fouldre triſulque ſi i’en mens. Ie y cheminoys comme l’on faict en Sophie à Conſtantinoble, & y veiz de grans rochiers, comme les mons des Dannoys, ie croy que c’eſtoient ſes dentz, & de grans prez, de grans foretz, & de fortes & groſſes villes non moins grandes que Lyon ou Poictiers. Le premier que y trouuay, ce fut vn bon homme qui plantoit des choulx. Dont tout eſbahy luy demanday. Mon amy, que fais tu icy ? Ie plante, diſt il, des choulx. Et à quoy ny comment ? dis ie. Ha, monſieur (diſt il) chaſcun ne peut auoir les couillons auſſi peſant q’vn mortier, & ne pouuons eſtre tous riches. Ie gaigne ainſi ma vie : & les porte vendre au marché en la cité qui eſt icy derriere. Ieſus (dis ie) il y a icy vn nouueau monde. Certes (diſt il) il n’eſt mie nouueau : mais l’on diſt bien que hors d’icy il y a vne terre neufue ou ilz ont & Soleil & Lune : & tout plein de belles beſoignes : mais ceſtuy cy eſt plus ancien. Voire mais (dis ie) mon amy, comment a nom ceſte ville ou tu portes vendre teſ choulx ? Elle a (diſt il) nom Aſpharage, & ſont Chriſtians, gens de bien, & vous feront grang chiere. Bref, ie me deliberay d’y aller.

Or en mon chemin ie trouuay vn compaignon, qui tendoit aux pigeons. Auquel ie demanday. Mon amy, dont vous viennent ces pigeons icy ? Cyre (diſt il) ilz viennent de l’aultre monde.

Lors ie penſay que quand Pantagruel baiſloit, les pigeons à pleines vollees entroyent dedans ſa gorge, penſant que feuſt vn colombier. Puis entray en la ville, laquelle ie trouuay belle, bien forte, & en bel air, mais à l’entree les portiers me demanderent mon bulletin, de quoy ie fuz fort eſbahy, & leur demanday. Meſſieurs, y a il icy dangier de peſte ? O ſeigneur (dirent ilz) l’on ſe meurt icy aupres tant que le charriot court par les rues. Vray dieu (dis ie) & ou ? A quoy me dirent, que c’eſtoit en Laryngues & Pharingues, qui ſont deux groſſes villes telles comme Rouen & Nantes riches & bien marchandes. Et la cauſe de la peſte a eſté pour vne puante & infecte exhalation qui eſt ſortie des abyſmes deſpuis n’a gueres, dont ilz ſont mors plus vingt & deux cens ſoixante mille & ſeize perſonnes, deſpuis huict iours.

Lors ie penſe & calcule, & trouue que c’eſtoit vne puante halaine qui eſtoit venue de l’eſtomach de Pantagruel alors qu’il mangea tant d’aillade, comme nous auons dict deſſus.

De là partant paſſay par entre les rochiers qui eſtoient ſes dentz, & feis tant que ie montay ſus vne, & là trouuay les plus beaulx lieux du monde, beaulx grans ieux de paulme, belles galleries, belles prariea, force vignes, & vne infinité de caſſines à la mode Italicque par les champs pleins de delices : & là demouray bien quatre moys & ne feis oncques telle chere que pour lors. Puis me deſcendis par les dentz du derriere pour m’en venir aux baulieures, mais en paſſant ie fuz deſtrouſſé des brigans par vne grand foreſt qui eſt vers la partie des aureilles, puis trouuay vne petite bourgade à la deuallee, i’ay oublyé ſon nom, ou ie feiz encore meilleure chere que iamais, & gaignay quelque peu d’argent pour viure. Sçauez vous comment ? A dormir, car l’on loue les gens à iournee pour dormir, & gaignent cinq à ſix ſolz par iour, mais ceulx qui ronflent bien fort gaignent bien ſept ſolz & demy.

Et contois aux ſenateurs comment on m’auoit deſtrouſſé par la vallee : leſquelz me dirent que pour tout vray les gens de delà les dentz eſtoient mal viuans & brigans de nature.

A quoy ie congneu que ainſi comme nous auons les contrees de deçà & de delà les montz, auſſi ont ilz deçà & delà les dentz. Mais il fait beaucoup meilleur de deçà & y a meilleur air.

Là commençay à penſer qu’il eſt bien vray ce que l’on dit, que la moytié du monde ne ſçay comment l’aultre vit. Veu que nul n’auoit encores eſcript de ce pais là, auquel ſont plus de xxu royaulmes habitez, ſans les deſers, & vng gros bras de mer : mais i’en ay compoſé vn grand liure intitulé l’Hiſtoire de Gorgias : car ainſi les ay ie nommez par ce qu’ilz demouroient en la gorge de mon maiſtre Pantagruel.

Finablement vouluz retourner & paſſant par ſa barbe me gettay ſus ſes eſpaules, & de là me deualle en terre & tumbe deuant luy. Et quand il me apperceut, il me demanda, Dont viens tu Alcofrybas ? Ie luy reſponds. De voſtre gorge, monſieur. Et deſpuis quand y es tu ? diſt il. Deſpuis (dis ie) que vous alliez contre les Almyrodes. Il y a (diſt il) plus de ſix moys. Et dequoy viuois tu ? que beuuoys tu ? Ie reſponds. Seigneur, de meſmes vous, & des plus frians morceaulx qui paſſoient par voſtre gorge i’en prenois le barraige. Voire mais (diſt il) ou chioys tu ? En voſtre gorge, monſieur, dis ie. Ha, ha, tu es gentil compaignon (diſt il). Nous auons auecques l’ayde de dieu conqueſté tout le pays des Dipſodes, ie te donne la chatellenie de Salmigondin. Grand mercy (dis ie) monſieur, vous me faictes du bien plus que n’ay deſeruy enuers vous.

Comment Pantagruel feut malade, & la façon comment il guerit.

Chapitre XXXIII.

ev de temps apres, le bon Pantagruel tomba malade, & feut tant prins de l’eſtomach qu’il ne pouuoit boire ny manger, & par ce q’vn malheur ne vient iamais ſeul, luy print vne piſſe chaulde qui le tormenta plus que ne penſeriez : mais ſes medecins le ſecoururent, & treſbien auecques force drogues lenitiues & diureticques le feirent piſſer ſon malheur. Son vrine tant eſtoit chaulde que deſpuis ce temps là elle n’eſt encores refroydie. Et en auez en france en diuers lieulx ſelon qu’elle print ſon cours : & l’on l’appelle les bains chaulx, comme

à Coderetz,

à Limons,

à Daſt,

à Balleruc,

à Neric,

à Bourbonenſy, & ailleurs.

En Italie :

à Mons grot,

à Appone,

à Sancto Pedro dy Padua,

à Saincte Helene,

à Caſa Noua,

à Sancto Bartholomeo,

En la comté de Bouloigne,

à la Porrette, & mille aultres lieux.

Et m’eſbahys grandement d’vn tas de folz philoſophes & medecins, qui perdent temps à diſputer dont vient la chaleur de ceſdictes eaulx, ou ſi c’eſt à cauſe du Baurach, ou du Soulphre, ou l’Allun, ou du Salpeſtre qui eſt dedans la minere : car ilz ne y font que rauaſſer, & mieulx leur vauldroit ſe aller froter le cul au panicault que de perdre ainſi le temps à diſputer de ce dont ilz ne ſçauent l’origine. Car la reſolution eſt ayſee & n’en fault enqueſter d’auantaige, que leſdicts bains ſont chaulx par ce qu’ilz ſont yſſuz par vne chauldepiſſe du bon Pantagruel. Or pour vous dire comment il gueriſt de ſon mal principal ie laiſſe icy comment pour vne minoratiue il print : Quatre quintaulx de Scammonee Colophaniacque. Six vingtz & dixhuyt charretees de Caſſe. Vnze mille neuf cens liures de Reubarbe, ſans les aultres barbouillemens.

Il vous fault entendre que par le conſeil des medecins feut decreté qu’on oſteroit ce que luy faiſoit le mal à l’eſtomach. Pour ce l’on fiſt xvij. groſſes pommes de cuyure plus groſſes que celle qui eſt à Rome à l’aguille de Virgile, en telle façon qu’on les ouuroit par le mylieu & fermoit à vn reſſort. En l’vne entra vn de ſes gens portant vne lanterne & vn flambeau allumé. Et ainſi l’aualla Pantagruel comme vne petite pillule.

En cinq aultres entrerent d’aultres gros varletz chaſcun portant vng pic à ſon col. En troys aultres entrerent payſans chaſcun ayant vne paſle à ſon col.

En ſept aultres entrerent ſept porteurs de couſtretz chaſcun ayant vne corbeille à ſon col. Et ainſi furent auallees comme pillules. Quand furent en l’eſtomach, chaſcun deffit ſon reſſort & ſortirent de leurs cabanes, & premier celluy qui portoit la lanterne, & ainſi cheurent plus de demye lieue en vn goulphre horrible, puant, & infect plus que Mephitis, ny le palus Camarine, ny le punays lac de Sorbone, duquel eſcript Strabo. Et n’euſt eſté qu’ils eſtoient treſbien antidotez le cueur, l’eſtomach, & le pot au vin (lequel on nomme la caboche) ilz feuſſent ſuffocquez & eſtainctz de ces vapeurs abhominables. O quel parfum, o quel vaporament, pour embrener touretz de nez à ieunes gualoyſes. Apres, en tactonnant & fleuretant aprocherent de la matiere fecale & des humeurs corrumpues. Finablement trouuerent vne montioye d’ordure : lors les pionniers frapperent ſus pour les deſrocher & les aultres auecques les paſles en emplirent les corbeilles : & quand tout fut bien nettoyé, chaſcun ſe retira en ſa pomme. Ce faict Pantagruel ſe parforce de rendre ſa gorge, & facillement les miſt dehors, & ne monſtoyent en ſa gorge en plus q’vn pet en la voſtre, & là ſortirent hors de leurs pillules ioyeuſement. Il me ſouuenoit quand les Gregeoys ſortirent du cheual en Troye. Et par ce moyen fut guery & reduict à ſa premiere conualeſcence.

Et de ces pillules d’arin en auez vne en Orleans ſus le clochier de l’egliſe de ſaincte Croix.

La concluſion du preſent liure, & l’excuſe de l’auteur.

Chapitre XXXIIII.

r, meſſieurs, vous auez ouy vn commencement de l’hiſtoire horrificque de mon maiſtre & ſeigneur Pantagruel. Icy ie feray fin à ce premier liure : la teſte me faict vn peu de mal, & ſens bien que les regiſtres de mon cerueau ſont quelque peu brouillez de ceſte puree de Septembre. Vous aurez la reſte de l’hiſtoire à ces foires de Francfort prochainement venantes, & là vous verrez comment Panurge fut marié, & cocqu des le premier moys de ſes nopces, & comment Pantagruel trouua la pierre philoſophale, & la maniere de la trouuer & d’en vſer. Et comment il paſſa les mons Caſpies, comment il nauiga par la mer Athlanticque & deffit les Caniballes, & conqueſta les iſles de Perlas. Comment il eſpouſa la fille du roy de Inde, nommee Preſthan. Comment il combatit contre les diables, & fiſt bruſler cinq chambres d’enfer, & miſt à ſac la grande chambre noire, & getta Proſerpine au feu, & rompit quatre dentz à Lucifer & vne corne au cul, & comment il viſita les regions de la lune pour ſçauoir ſi à la verité la Lune n’eſtoit entiere : mais que les femmes en auoient troys quartiers en la teſte. Et mille aultres petites ioyeuſetez toutes veritables. Ce ſont belles beſoignes. Bon ſoir, meſſieurs. Pardonnate my, & ne penſez tant à mes faultes, que ne penſez bien es voſtres. Si vous me dictes. Maiſtre, il ſembleroit que ne feuſſiez grandement ſaige de nous eſcrire ces baliuernes & plaiſantes mocquettes.

Ie vous reſponds, que vous ne l’eſtes gueres plus, de vous amuſer à les lire. Toutesfoys ſy pour paſſe temps ioyeulx les liſez, comme paſſant temps les eſcripuoys, vous & moy ſommes plus dignes de pardon q’vn grand tas de Sarrabouites, Cagotz, Eſcargotz, Hypocrites, Caffars, Frapars, Botineurs, & aultres telles ſectes de gens, qui ſe ſont deſguizez comme maſques pour tromper le monde.

Car donnans entendre au populaire commun, qu’ilz ne ſont occupez ſinon à contemplation & deuotion, en ieuſnes & maceration de la ſenſualité, ſinon vrayement pour ſuſtenter & alimenter la petite fragilité de leur humanité : au contraire font chiere dieu ſçait quelle, & Curios ſimulant, ſed Bacchanalia viuunt. Vous le pouuez lire en groſſe lettre & enlumineure de leurs rouges muzeaulx, & ventres à poulaine, ſinon quand ilz ſe parfument de Soulphre. Quant eſt de leur eſtude, elle eſt toute conſummee à la lecture de liures Pantagruelicques : non tant pour paſſer temps ioyeuſement, que pour nuyre à quelcun meſchantement, ſçauoir eſt, articulant, monorticulant, torticulant, culletant, couilletant & diabliculant, c’eſt à dire callumniant. Ce que faiſans ſemblent es coquins de village qui fougent & echarbottent la merde des petitz enfans en la ſaiſon des ceriſes & guignes pour trouuer les noyaulx, & iceulx vendre es drogueurs qui font l’huille de Maguelet. Iceulx fuyez, abhorrissez, et haissez autant que je foys et vous en trouverez bien sur ma foy. Et si desirez estre bons pantagruelistes (c’est à dire vivre en paix, joye, santé, faisans tousjours grande chere), ne vous fiez jamais en gens qui regardent par un partuys.

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