Pantagruel (page 4)

François Rabelais · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Pantagruel · 7 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Diſant que d’ancienneté les pays n’eſtoyent diſtinctz par lieues, miliaires, ſtades, ny paraſanges, iuſques à ce que le roy Pharamond les diſtingua, ce que feut faict en la maniere que s’enſuyt. Car il print dedans Paris cent beaulx ieunes & gallans compaignons bien deliberez, & cent belles garſes Picardes, & les feiſt bien traicter & bien penſer par huyt iours, puis les appella & à vn chaſcun bailla ſa garſe auecques force argent pour les deſpens, leur faiſant commandement qu’ilz allaſſent en diuers lieux par cy & par là. Et à tous les paſſaiges qu’ilz biſcoteroyent leurs garſes que ilz miſſent vne pierre, & ce ſeroit vne lieue. Ainſi les compaignons ioyeuſement partirent, & pource qu’ilz eſtoient frays & de ſeiour ilz fanfreluchoient à chaſque bout de champ, & voylà pourquoy les lieues de France ſont tant petites. Mais quand ilz eurent long chemin parfaict & eſtoient ia las comme pauures diables & qu’il n’y auoit plus d’olif en ly caleil, ilz ne belinoyent ſi ſouuent & ſe contentoyent bien (i’entends quant aux hommes) de quelque meſchante & paillarde foys le iour. Et voylà qui faict les lieues de Bretaigne, de Lanes, d’Allemaignes, & aultres pays plus eſloignez, ſi grandes. Les aultres mettent d’aultres raiſons : mais celle là me ſemble la meilleure. A quoy conſentit voluntiers Pantagruel. Partans de Rouen arriuerent à Hommefleur ou ſe mirent ſur mer Pantagruel, Panurge, Epiſtemon, Euſthenes, & Carpalim. Auquel lieu attendans le vent propice & calfretant leur nef receut d’vne dame de Paris (laquelle il auoit entretenue bonne eſpace de temps) vnes lettres inſcrites au deſſus.

Au plus aymé des belles, & moins loyal des preux,

P N T G R L.

Lettres que vn meſſagier aporta à Pantagruel d’vne dame de Paris, & l’expoſition d’vn mot eſcript en vn aneau d’or.

Chapitre XXIIII.

uand Pantagruel eut leue l’Inſcription il feut bien eſbahy, & demandant au dict meſſagier le nom de celle qui l’auoit enuoyé, ouurit les lettres & rien ne trouua dedans eſcript, mais ſeulement vn aneau d’or auecques vn Diament en table. Lors appella Panurge & luy monſtra le cas. A quoy Panurge luy diſt, que la fueille de papier eſtoit eſcripte, mais c’eſtoit par telle ſubtilité que l’on n’y veoit poinct d’eſcripture. Et pour le ſçauoir, la miſt aupres du feu pour veoir ſi l’eſcripture eſtoit faicte auec du ſel Ammoniac deſtrempé en eau. Puis la miſt dedans l’eau pour ſçauoir ſi la lettre eſtoit eſcripte du ſuc de Tithymalle. Puis la monſtra à la chandelle, ſi elle eſtoit poinct eſcripte du ius de oignons blans. Puis en frotta vne partie d’huille de noix, pour veoir ſi elle eſtoit poinct eſcripte de lexif de figuier. Puis en frotta vne part de laict de femme allaictant ſa fille premiere nee, pour veoir ſi elle eſtoit poinct eſcripte de ſang de Rubettes. Puis en frotta vn coing de cendres d’vn nic de Arondelles, pour veoir ſi elle eſtoit eſcripte de rouſee qu’on trouue dedans les pommes de Alicacabut. Puis en frotta vn aultre bout de la ſanie des aureilles, pour veoir ſi elle eſtoit eſcripte de fiel de corbeau. Puis les trempa en vinaigre, pour veoir ſi elle eſtoit eſcripte de laict de eſpurge. Puis les greſſa d’axunge de ſouris chauues, pour veoir ſi elle eſtoit eſcripte auec ſperme de baleine qu’on appelle ambre gris. Puis la miſt tout doulcement dedans vn baſſin d’eau freſche, & ſoubdain la tira, pour veoir ſi elle eſtoit eſcripte auecques alum de plume. Et voyant qu’il n’y congnoiſſoit rien, appella le meſſagier & luy demanda. Compaing, la dame qui t’a icy enuoyé t’a elle poinct baillé de baſton pour apporter ? Penſant que feuſt la fineſſe que mect Aule Gelle, & le meſſagier luy reſpondit. Non, monſieur. Adoncques Panurge luy voulut faire raire les cheueulx pour ſçauoir ſi la dame auoit faict eſcripre auecques fort moret ſur ſa teſte raſe, ce qu’elle vouloit mander, mais voyant que ſes cheueulx eſtoyent fort grand, il deſiſta : conſiderant que en ſi peu de temps ſes cheueulx n’euſſent creuz ſi longs. Alors diſt à Pantagruel. Maiſtre, par les vertuz dieu, ie n’y ſçauroys que faire ny dire. Ie ay employé, pour congnoiſtre ſi rien y a icy eſcript, vne partie de ce que en met Meſſere Franceſco di Nianto le Thuſcan qui a eſcript la maniere de lire lettres non apparentes, & ce que eſcript Zoroaſter peri grammaton acriton, & Calphurnius Baſſus de Literis illegibilibus, mais ie n’y voy rien, & croy qu’il n’y a aultre choſe que l’aneau. Or le voyons.

Lors, le regardant, trouuerent eſcrit par dedans en Hebrieu, Lamah hazabthani, dont appellerent Epiſtemon, luy demandant que c’eſtoit à dire ? A quoy reſpondit que c’eſtoyent motz Hebraicques ſignifians, pourquoy me as tu laiſſé ? Dont ſoubdain replicqua Panurge, I’entens le cas, voyez vous ce dyament ? c’eſt vn dyamant faulx. Telle eſt doncques l’expoſition de ce, que veult dire la dame. Dy, amant faulx : pourquoy me as tu laiſſee ? Laquelle expoſition entendit Pantagruel incontinent : & luy ſouuint comment à ſon departir n’auoit dict à dieu à la dame, & s’en contriſtoit : & voluntiers fuſt retourné à Paris pour faire ſa paix auecques elle. Mais Epiſtemon luy reduyt à memoire le departement de Eneas d’auecques Dido, & le dict de Heraclides Tarentin : que la nauire reſtant à l’ancre, quand la neceſſité preſſe, il fault coupper la chorde plus toſt que perdre temps à la deſlier. Et qu’il debuoit laiſſer tous penſements pour ſuruenir à la ville de ſa natiuité, qui eſtoit en dangier. De faict, vne heure apres ſe leua le vent nommé Nordnordweſt, auquel ilz donnerent pleines voilles & prindrent la haulte mer, & en briefz iours, paſſans par porto ſancto & par Medere, firent ſcalle es iſles de Canarre. De là partans paſſerent par Cap blanco, par Senege, par Cap virido, par Gambre, par Sagres, par Melli, par le Cap de bona ſperantza, & firent ſcalle au royaulme de Melinde : de là partans, feirent voille au vent de la tranſmontane, paſſans par Meden, par Vti, par Vdem, par Gelaſim, par les iſles de Phees, & iouxte le royaulme de Achorie, finablement arriuerent au port de Vtopie : diſtant de la ville des Amaurotes par troys lieues, & quelque peu d’auantaige. Quand ilz feurent en terre quelque peu refraichiz, Pantagruel diſt. Enfans, la ville n’eſt loing d’icy : dauant que marcher oultre il ſeroit bon deliberer de ce qu’eſt à faire, affin que ne ſemblons es Atheniens qui ne conſultoient iamais ſinon apres le cas faict. Eſtez vous deliberez de viure & mourir auecques moy ? Seigneur, ouy, (dirent ilz tous) tenez vous aſſeuré de nous, comme de voz doigtz propres. Or (diſt il) il n’y a q’vn poinct que tienne mon eſperit ſuſpend & doubteux, c’eſt que ie ne ſçay en quel ordre, ny en quel nombre ſont les ennemis qui tiennent la ville aſſiegee : car quand ie le ſçauroys, ie m’y en iroys en plus grande aſſeurance : par ce, aduiſons enſemble du moyen comment nous le pourrons ſçauoir. A quoy tous enſemble dirent. Laiſſez nous y aller veoir, & nous attendez icy : car pour tout le iourdhuy nous vous en apporterons nouuelles certaines. Ie (diſt Panurge) entreprens de entrer en leur camp par le meillieu des gardes & du guet, & bancqueter auec eulx & bragmarder à leurs deſpens, ſans eſtre congneu de nully, viſiter l’artillerie, les tentes de tous les capitaines, & me prelaſſer par les bandes ſans iamais eſtre deſcouuert : le diable ne me affineroit pas, car ie ſuis de la lignee de Zopyre. Ie (diſt Epiſtemon) ſçay tous les ſtratagemates & proueſſes des vaillans capitaines & champions du temps paſſé, & toutes les ruſes & fineſſes de diſcipline militaire : ie iray, & encores que feuſſe deſcouuert & decelé, i’eſchapperay en leur faiſant croire de vous tout ce que me plaira : car ie ſuis de la lignee de Sinon. Ie (diſt Euſthenes) entreray par atrauers leurs tranchees, maulgré le guet & tous les gardes, car ie leur paſſeray ſur le ventre & leur rompray bras & iambes, & feuſſent ilz auſſi fors que le diable : car ie ſuis de la lignee de Hercules. Ie (diſt Carpalim) y entreray ſi les oyſeaulx y entrent : car i’ay le corps tant allaigre que ie auray ſaulté leurs tranchées et percé oultre tout leur camp, davant qu’ilz me ayent apperceu. Et ne crains ny traict ny flesche, ny cheval tant soit legier, et feust ce Pegase de Perseus, ou Pacolet, que devant eulx je n’eschappe gaillard et sauf. J’entreprens de marcher sur les espiz de bled, sur l’herbe des prez, sans qu’elle flechisse dessoubz moy : car je suis de la lignée de Camille Amazone.

Comment Panurge, Carpalim, Euſthenes, Epiſtemon, compaignons de Pantagruel, deſconfirent ſix cent ſoixante cheualierſ bien ſubtilement.

Chapitre XXV.

insi qu’il diſoit cela ilz aduiſerent ſix cent ſoixante cheualiers montez à l’aduantage ſur cheuaux legiers, qui accouroient là veoir quelle nauire c’eſtoit qui eſtoit de nouueau abordee au port, & couroient à bride auallee pour les prendre s’ilz euſſent peu. Lors diſt Pantagruel. Enfans, retirez vous en la nauire, voyez cy de noz ennemys qui accourent, mais ie vous les tueray icy comme beſtes & feuſſent ilz dix foys autant : ce pendent retirez vous, & en prenez voſtre paſſe temps.

Adonc reſpondit Panurge. Non, ſeigneur, il n’eſt de raiſon que ainſi faciez : mais au contraire retirez vous en la nauire & vous & les aultres. Car tout ſeul les deſconfiray icy : mais y ne fault pas tarder : auancez vous. A quoy dirent les aultres, c’eſt bien dict. Seigneur, retirez vous, & nous ayderons icy Panurge, & vous congnoiſtrez que nous ſçauons faire. Adonc Pantagruel diſt. Or ie le veulx bien, mais au cas que feuſſiez les plus foybles, ie ne vous fauldray. Alors Panurge tira deux grandes chordes de la nef, & les atacha au tour qui eſtoit ſur le tillac & les miſt en terre & en fiſt vn long circuyt, l’vn plus loing, l’aultre dedans ceſtuy là. Et diſt à Epiſtemon, entre dedans la nauire, & quand ie vous ſonneray, tournez le tour diligentement en ramenant à vous ces deux chordes. Puis diſt à Euſthenez & à Carpalim. Enfans, attendez icy & vous offrez à ces ennemys franchement, & obtemperez à eulx & faictes ſemblant de vous rendre, mais aduiſez, que ne entrez au cerne de ces chordes : retirez vous touſiours hors. Et incontinent entra dedans la nauire, & print vn fais de paille & vne botte de pouldre de canon & eſpandit par le cerne des chordes, & auec vne migraine de feu ſe tint aupres. Soubdain arriuerent à grande force les cheualiers, & les premiers chocquerent iuſques aupres de la nauire, & par ce que le riuage gliſſoit, tumberent eux & leurs cheuaulx iuſques au nombre de quarante & quatre. Quoy voyans les aultres approcherent penſans que on leur euſt reſiſté à l’arriuee. Mais Panurge leur diſt. Meſſieurs, ie croy que vous ſoyez faict mal, pardonnez le nous : car ce n’eſt pas de nous, mais c’eſt de la lubricité de l’eau de mer, qui eſt touſiours vnctueuſe. Nous nous rendons à voſtre bon plaiſir. Autant en dirent ſes deux compaignons, & Epiſtemon qui eſtoit ſur le tillac.

Ce pendent Panurge s’eſloignoit & voyant que tous eſtoyent dedans le cerne des chordes, & que ſes deux compaignons s’en eſtoyent eſloignez faiſant place à tous ces cheualiers qui à foulle alloyent pour veoir la nef & qui eſtoient dedans, ſoubdain crya à Epiſtemon, tire, tire. Lors Epiſtemon commença tirer au tour, & les deux chordes ſe empeſtrerent entre les cheuaulx & les ruyoent par terre bien ayſement auecques les cheuaucheurs : mais eulx ce voyant tirerent à l’eſpee & les vouloyent desfaire, dont Panurge met le feu en la trainee & les fiſt tous là bruſler comme ames damnees, hommes & cheuaulx nul n’en eſchappa, exepté vn qui eſtoit monté ſur vn cheual turcq, qui gaigna à fouyr : mais quand Carpalim l’apperceut, il courut apres en telle haſtiueté & allaigreſſe qu’il le attrappa en moins de cent pas, & ſaultant ſur la croupe de ſon cheual l’embraſſa par derriere & l’amena en la nauire. Ceſte deffaicte paracheuee Pantagruel feut bien ioyeux, & loua merueilleuſement l’induſtrie de ſes compaignons, & les fiſt refraichir & bien repaiſtre ſur le riuage ioyeuſement & boire d’autant le ventre contre terre, & leur priſonnier auecques eulx familierement : ſinon que le pauure diable n’eſtoit point aſſeuré que Pantagruel ne le deuoraſt tout entier, ce qu’il euſt faict, tant il auoit la gorge large, auſſi facillement que feriez vn grain de dragee, & ne luy euſt monſtré en ſa bouche en plus qu’vn grain de millet en la gueulle d’vn aſne.

Comment Pantagruel & ſes compaignons eſtoient fachez de manger de la chair ſalee, & comme Carpalim alla chaſſer pour auoir de la venaiſon.

Chapitre XXVI.

insi comme ilz bancquetoyent, Carpalim diſt. Et ventre ſainct Quenet, ne mangerons nous iamais de venaiſon ? Ceſte chair ſallee me altere tout. Ie vous voys apporter icy vne cuyſſe de ces cheuaulx que auons faict bruſler : elle ſera aſſez bien roſtie. Tout ainſi qu’il ſe leuoit pour ce faire, apperceut à l’oree du boys vn beau grand cheureul qui eſtoit yſſu du fort, voyant le feu de Panurge, à mon aduis. Incontinent courut apres de telle roiddeur, qu’il ſembloit que feuſt vn carreau d’arbaleſte, & l’attrapa en vn moment : & en courant print de ſes mains en l’air quatre grandes Otardes.

Sept Bitars.

Vingt & ſix perdrys griſes.

Trente & deux rouges.

Seize Faiſans.

Neuf Beccaſſes.

Dix & neuf Herons.

Trente & deux Pigeons ramiers.

Et tua de ses pieds dix ou douze que Leuraulx que Lapins qui ia estoyent hors de page.

Dixhuyt Rasles parez ensemble.

Quinze sanglerons.

Deux Blereaux.

Troys grands Renards.

Frappant doncques le Cheureul de son Malcus à trauers la teste le tua, & l’apportant recueillit ses Leuraulx, Rasles & Sanglerons. Et de tant loing que peust estre ouy, s’escria, disant. Panurge, mon amy, vinaigre, vinaigre. Dont pensoit le bon Pantagruel, que le cueur luy fist mal, & commanda qu’on luy apprestast du vinaigre. Mais Panurge entendit bien, qu’il y auoit Leurault au croc, de faict monstra au noble Pantagruel comment il portoit à son col un beau cheureul, & toute sa ceincture brodee de leuraulx. Soubdain Epistemon fist au nom des neuf Muses neuf belles broches de boys à l’anticque : Eusthenes aydoit à escorcher. Et Panurge mist deux selles d’armes des cheualiers en tel ordre qu’elles seruirent de landiers, & firent roustisseur leur prisonnier, & au feu ou brusloyent les cheualiers, firent roustir leur venaison. Et après, grand chere à force vinaigre, au diable l’un qui se faignoit, c’estoit triumphe de les veoir bauffrer. Lors dist Pantagruel, Pleust à dieu que chascun de vous eust deux paires de sonnettes de Sacre au menton, & que ie eusse au mien les grosses horologes de Renes, de Poictiers, de Tours, & de Cambray, pour veoir l’aubade que nous donnerions au remuement de noz badigoinces. Mais, dist Panurge, il vault mieulx penser de nostre affaire vn peu, & par quel moyen nous pourrons venir au deſſus de noz ennemys. C’eſt bien aduiſé, diſt Pantagruel. Pourtant demanda à leur priſonnier. Mon amy, dys nous icy la verité & ne nous mens en rien, ſi tu ne veulx eſtre eſcorché tout vif : car c’eſt moy qui mange les petiz enfans. Conte nous entierement l’ordre, le nombre & la fortereſſe de l’armee. A quoi reſpondit le priſonnier. Seigneur, ſachez pour la verité que en l’armee ſont troys cens Geans tous armez de pierre de taille, grands à merueilles, toutesfois non tant du tout que vous, excepté vn qui eſt leur chef, & a nom Loupgarou, & eſt tout armé d’enclumes Cyclopicques : cent ſoixante & troys mille pietons tous armés de peaulx de Lutins, gens fortz & courageux : vnze mille quatre cens hommes d’armes : troys mille ſix cens doubles canons & d’eſpingarderie ſans nombre : quatre vingtz quatorze mille pionniers ; cent cinquante mille putains, belles comme deeſſes (uoylà pour moy, diſt Panurge) dont les aulcunes ſont Amazones, les aultres Lyonnoyſes, les aultres Pariſiannes, Tourangelles, Angeuines, Poicteuines, Normandes, Allemandes, de tous pays & toutes langues y en a. Voire mais (diſt Pantagruel) le Roy y eſt il ? Ouy, Sire, diſt le priſonnier, il y eſt en perſonne : & nous le nommons Anarche roy des Dypſodes, qui vault autant à dire comme gens alterez : car vous ne veiſtes oncques gens tant alterez, ny beuuans plus voluntiers. Et a ſa tente en la garde des geans. C’eſt aſſez, diſt Pantagruel. Sus, enfans, eſtez vous deliberez d’y venir auecques moy ? A quoy reſpondit Panurge. Dieu confonde qui vous laiſſera. I’ay ia penſé comment ie vous les rendray tous mors comme porcs, qu’il n’en eſchappera au diable le iarret. Mais ie me ſoucie quelque peu d’vn cas.

Et qui eſt ce ? diſt Pantagruel.

C’eſt (diſt Panurge) comment ie pourray auanger à braquemarder toutes les putains qui y ſont en ceſte apres diſnee, qu’il n’en eſchappe pas vne, que ie ne taboure en forme commune.

Ha, ha, ha, diſt Pantagruel.

Et Carpalim diſt. Au diable de biterne : par dieu, i’en embourreray quelque vne. Et ie, diſt Euſthenes, quoy ? qui ne dreſſay oncques puis que bougeaſmes de Rouen, au moins que l’aguille montaſt iuſques ſur les dix ou vnze heures : voire encores que l’aye dur & fort comme cent diables.

Vrayement, diſt Panurge, tu en auras des plus graſſes & des plus refaictes.

Comment (diſt Epiſtemon) tout le monde cheuauchera & ie meneray l’aſne, le diable emporte qui en fera rien. Nous vſerons du droict de guerre, qui poteſt capere capiat. Non, non, diſt Panurge. Mais atache ton aſne à vn croc, & cheuauche comme le monde. Et le bon Pantagruel ryoit à tout, puis leur diſt. Vous comptez ſans voſtre hoſte. I’ay grand peur que deuant qu’il ſoit nuyct, ne vous voye en eſtat, que ne aurez grande enuie d’arreſſer, & qu’on vous cheuauchera à grand coup de picque & de lance.

Baſte, diſt Epiſtemon. Ie vous les rends à rouſtir ou boillir : à fricaſſer ou mettre en paſte. Ilz ne ſont en ſi grand nombre comme auoit Xerces : car il auoit trente cens mille combatans, ſi croyez Herodote & Troge pompone. Et toutesfoys Themiſtocles à peu de gens les deſconfit. Ne vous ſouciez pour dieu. Merde, merde, diſt Panurge. Ma ſeulle braguette espoussetera tous les hommes, et sainct Balletrou qui dedans y repose, decrottera toutes les femmes.

Sus doncques, enfans, dict Pantagruel, commençons à marcher.

Comment Pantagruel droiſſa vn Trophee en memoire de leur proueſſe, & Panurge vn aultre en memoire des Leuraulx. Et comment Pantagruel de ſes petz engendroit les petiz hommes, & de ſes veſnes les petites femmes. Et comment Panurge rompit vn gros baſton ſur deux verres.

Chapitre XXVII.

evant que partons d’icy, diſt Pantagruel, en memoire de la proueſſe que auez preſentement faict, ie veulx eriger en ce lieu vn beau trophee. Adoncques vn chaſcun d’entre eulx en grand lieſſe & petites chanſonnettes villaticques dreſſerent vn grand boys, auquel y pendirent vne ſelle d’armes, vn chanfrain de cheual, des pompes, des eſtriuieres, des eſperons, vn haubert, vn hault appareil aſſeré, vne haſche, vn eſtoc d’armes, vn gantelet, vne maſſe, des gouſſetz, des greues, vn gorgery, & auſſi de tout appareil requis à vn arc triumphal ou Trophee. Puis en memoire eternelle eſcriuit Pantagruel le dicton victorial comme s’enſuyt.

Ce fut icy qu’apparut la vertus

De quatre preux & vaillans champions,

Qui de bon ſens, non de harnois veſtuz,

Comme Fabie, ou les deux Scipions,

Firent ſix cens ſoixante morpions

Puiſſans ribaulx, bruſler comme vne eſcorce :

Prenez y tous, Roys, ducz, rocz, & pions,

Enſeignement, que engin mieulx vault que force.

Car la victoire

Comme eſt notoire,

Ne giſt qu’en heur :

Du conſiſtoire

Ou regne en gloire

Le hault ſeigneur,

Vient, non au plus fort ou greigneur,

Mais à qui luy plaiſt, com’ fault croire :

Doncques a cheuanche & honneur

Cil qui par foy en luy eſpoire.

Ce pendent que Pantagruel eſcriuoit les carmes ſuſdictz Panurge emmancha en vn grand pal les cornes du cheureul, & la peau, & le pied droict de deuant d’icelluy. Puis les aureilles de troys leuraulx, le rable d’vn lapin, les mandibules d’vn lieure, les aeſles de deux bitars, les piedz de quatre ramiers, vne guedofle de vinaigre, vne corne ou ilz mettoient le ſel, leur broche de boys, vne lardouere, vn meſchant chaudron tout pertuiſé, vne breuſſe ou ilz ſaulſoient, vne ſaliere de terre, & vn goubelet de Beauuoys. Et en imitation des vers & Trophee de Pantagruel eſcriuit ce que s’enſuyt.

Ce fut icy, que mirent à baz culz

Ioyeuſement quatre gaillars pions,

Pour bancqueter à l’honneur de Baccus

Beuuans à gré comme beaulx carpions :

Lors y perdit rables & cropions

Maiſtre leurault, quand chaſcun s’y efforce :

Sel & vinaigre, ainſi que ſcorpions

Le pourſuiuoyent, dont en eurent l’eſtorce.

Car l’inuentoire

D’vn defenſoire,

En la chaleur,

Ce n’eſt qu’à boire

Droit & net, voire

Et du meilleur,

Mais manger leurault, c’eſt malheur,

Sans de vinaigre auoir memoire :

Vinaigre eſt ſon ame & valeur,

Retenez le en point peremptoire.

Lors diſt Panſtagruel. Allons, enfans, c’eſt trop muſé icy à la viande : car à grand peine voit on aduenir que grans bancqueteurs facent beaux faictz d’armes. Il n’eſt vmbre que d’eſtandart, il n’eſt fumee que de cheuaulx, & clycquetys que de harnoys. A ce commencza Epiſtemon ſoubrire, & diſt.

Il n’eſt vmbre que de cuiſine, fumee que de paſtez, & clicquetys que de taſſes. A quoy reſpondit Panurge. Il n’eſt vmbre que de courtines, fumee que de tetins, & n’eſt clycquetis que de couillons. Puis ſe leuant fiſt vn pet, vn ſault, & vn ſublet, & crya à haulte voix ioyeuſement, viue touſiours Pantagruel. Ce voyant Pantagruel en voulut autant faire, mais du pet qu’il fiſt la terre trembla, neuf lieues à la ronde, duquel auec l’air corrumpu engendra plus de cinquante & troys mille petitz hommes nains & contrefaictz : & d’vne veſne qu’il fiſt, engendra autant de petites femmes acropies comme vous en voyez en pluſieurs lieux, qui iamais ne croiſſent, ſinon comme les quehues de vaches, contre bas, ou bien comme les rabbes de Lymouſin, en rond. Et quoy, diſt Panurge, vos petz ſont ilz tant fructueux ? Par dieu, voicy de belles ſauates d’hommes, & de belles veſſes de femmes, il les fault marier enſemble. Ils engendreront des mouches bouines.

Ce que fiſt Pantagruel, & les nomma Pygmees. Et les enuoya viure en vne iſle là aupres, ou ilz ſe ſont fort multipliez depuis. Mais les grues leur font continuellement la guerre, deſquelles ilz ſe defendent courageuſement, car ces petitz boutz d’hommes (leſquelz en Eſcoſſe l’on appelle manches d’eſtrilles) ſont voluntiers cholericques. La raiſon phyſicale eſt : par ce qu’ilz ont le cueur pres de la merde.

En ceſte meſme heure Panurge print deux verres qui là eſtoient tous deux d’vne grandeur, & en miſt l’vn ſur vne eſcabelle, & l’aultre ſur vne aultre, les eſloignant à part par la diſtance de cinq piedz, puis print le fuſt d’vne iaueline de la grandeur de cinq piedz & demy, & le miſt deſſus les deux verres, en ſorte que les deux boutz du fuſtz touchoient iuſtement les bors des verres. Cela faict print vn gros pau, & diſt à Pantagruel & es aultres. Meſſieurs, conſiderez comment nous aurons victoire facillement de nos ennemys. Car ainſi comme ie rompray ce fuſt icy deſſus les verres ſans que les verres ſoient en rien rompus ne briſez, encores qui plus eſt, ſans qu’vne ſeulle goutte d’eau en ſorte dehors : tout ainſi nous romprons la teſte à noz Dipſodes, ſans ce que nul de nous ſoit bleſſé, & ſans perte aulcune de noz beſoignes. Mais affin que ne penſez qu’il y ait enchantement, tenez, diſt il à Euſthenes, frappez de ce pau tant que pourrez au millieu. Ce que fiſt Euſthenes, & le fuſt rompit en deux pieces tout net, ſans qu’vne goutte d’eau tumbaſt des verres. Puis diſt I’en ſçay bien d’aultres, allons ſeulement en aſſeurance.

Comment Pantagruel eut victoire bien eſtrangement des Dipſodes, & des Geans.

Chapitre XXVIII.

pres tous ces propos Pantagruel appella leur priſonnier & le renuoya, diſant. Va t’en à ton Roy en ſon camp, & luy dis nouuelles de ce que tu as veu, & qu’il ſe delibere de me feſtoyer demain ſus le midy : car incontinent que mes galleres ſeront venues, qui ſera de matin au plus tard, ie luy prouueray par dixhuyt cens mille combatans & ſept mille Geans tous plus plus grans que tu me veoys, qu’il a faict follement & contre raiſon de affaiblir ainſi mon pays. En quoy faignoit Pantagruel auoir armee ſur mer. Mais le priſonnier reſpondit qu’il ſe rendoit ſon eſclaue, & qu’il eſtoit content de iamais ne retourner à ſes gens, ains pluſtoſt combatre auecques Pantagruel contre eulx, & pour dieu qu’ainſi le permiſt. A quoy Pantagruel ne voulut conſentir, ains luy commanda que partiſt de là briefuement & allaſt ainſi qu’il auoit dict, & luy bailla vne boette pleine de Euphorbe & de grains de Coccognide confictz en eau ardente en forme de compouſte, luy commandant la porter à ſon Roy & luy dire que s’il en pouuer manger vne once ſans boire, qu’il pourroit à luy reſiſter ſans peur. Adonc le priſonnier le ſupplia à ioinctes mains que à l’heure de la bataille il euſt de luy pitié : dont luy diſt Pantagruel. Apres que tu auras le tout annoncé à ton Roy, metz tout ton eſpoir en dieu, & il ne te delaiſſera poinct. Car de moy, encores que ſoye puiſſant comme tu peuz veoir, & aye gens infinitz en armes, toutesfoys ie n’eſpere point en ma force, ny en mon induſtrie : mais toute ma fiance eſt en dieu mon protecteur, lequel iamais ne delaiſſe ceulx qui en luy ont mys leur eſpoir & penſee.

Ce faict, le priſonnier luy requiſt que touchant ſa ranſon il luy voulut faire party raiſonnable. A quoy reſpondiſt Pantagruel, Que ſa fin n’eſtoit de piller ny ranſonner les humains, mais de les enrichir & reformer en liberté totalle.

Va t’en (diſt il) en la paix du Dieu viuant : & ne fuiz iamais mauluaiſe compaignie, que malheur ne te aduienne.

Le priſonnier party, Pantagruel diſt à ſes gens. Enfans, i’ay donné à entendre à ce priſonnier que nous auons armee ſur mer, enſemble que nous ne leur donnerons l’aſſault que iuſques à demain ſur le midy, à celle fin que eulx doubtans la grande venue de gens, cette nuyct ſe occupent à mettre en ordre & ſoy remparer : mais ce pendent mon intention eſt que nous chargeons ſur eulx enuiron l’heure du premier ſomme.

Mais laiſſons icy Pantagruel auecques les apoſtoles, & parlons du roy Anarche & de ſon armee. Quand le priſonnier feut arriué il ſe tranſporta vers le Roy, & luy compta comment il eſtoit venu vn grand geant nommé Pantagruel qui auoit deſconfit & faict rouſtir cruellement tous les ſix cens cinquante & neuf cheualiers, & luy ſeul eſtoit ſaulue pour en porter les nouuelles. D’auantaige auoit charge dudict geant de luy dire qu’il luy apreſtaſt au lendemain ſur le midy à diſner : car il deliberoit de le enuahir à la dicte heure. Puis luy bailla celle boette ou eſtoient les confictures. Mais tout ſoubdain qu’il en eut auallé vne cueilleree, luy vint tel eſchauffement de gorge auecques vlceration de la luette, que la langue luy pela. Et pour remede qu’on luy feiſt ne trouua allegement quelconques, ſinon de boire ſans remiſſion : car incontinent qu’il oſtoit le goubelet de la bouche, la langue luy bruſloit. Par ce l’on ne faiſoit que luy entonner vin auec vn embut.

Ce que voyans ſes capitaines, Baſchatz, & gens de garde, gouſterent deſdictes drogues pour eſprouuer ſi elles eſtoient tant alteratiues : mais y leur en print comme à leur roy. Et tous flaconnerent ſi bien que le bruyt en vint par tout le camp, comment le priſonnier eſtoit de retour, & qu’ilz debuoient auoir au lendemain l’aſſault, & que à ce ia ſe preparoit le Roy & les capitaines, enſemble les gens de la garde, & ce par boire à tyre larigot. Parquoy vn chaſcun de l’armee commencza Martiner, chopiner, & tringuer de meſmes. Somme ilz beurent tant & tant, qu’ilz s’endormirent comme porcs ſans nul ordre parmy le camp.

Maintenant retournons au bon Pantagruel : & racontons comment il ſe porta en ceſt affaire. Partant du lieu du Trophee, print le maſt de leur nauire en ſa main comme vn bourdon : & miſt dedans la hune deux cens trente & ſept poinſons de vin blanc d’Aniou du reſte de Rouen, & atacha à ſa ceincture la barque tout pleine de ſel auſſi aiſement comme les Lanſquenettes portent leurs petitz panerotz. Et ainſi ſe miſt en chemin auecques ſes compaignons.

Quand il fut pres du camp des ennemys, Panurge luy diſt. Seigneur voulez vous bien faire ? Deuallez ce vin blanc d’Aniou de la hune, & beuuons icy à la Breteſque. A quoy ſe condeſcendit voluntiers Pantagruel, & beurent ſi net qu’il n’y demeura vne ſeulle goutte, des deux cens trente & ſept poinſons, excepté vne ferriere de cuir bouilly de Tours que Panurge emplit pour ſoy : car il l’appeloit ſon vademecum : & quelques meſchantes baiſſieres pour le vinaigre. Apres qu’ilz eurent bien tiré au cheurotin, Panurge donna à manger à Pantagruel quelque diable de drogues compoſees de lithontripon, nephrocatarticon, coudinac cantharidiſé, & aultres eſpeces diureticques. Ce faict Pantagruel diſt à Carpalim. Allez vous en la ville en grauant comme vn rat contre la muraille, comme bien ſçauez faire, & leur dictes qu’à l’heure preſente ilz ſortent & donnent ſur les ennemys tant roiddement qu’ilz pourront, & ce dit, deſcendez, prenant vne torche allumee, auecques laquelle vous mettrez le feu dedans toutes les tentes & pauillons du camp, puys vous crierez tant que pourrez de voſtre groſſe voix, & partez dudict camp. Voire mais, diſt Carpalim, ſeroit ce pas bon que ie encloaſſe toute leur artillerie ? Non, non, diſt Pantagruel, mais bien mettez le feu en leur pouldres. A quoy obtemperant Carpalim partit ſoubdain & fiſt comme auoit eſté decreté par Pantagruel, & ſortirent de la ville tous les combatans qui y eſtoyent. Et lors qu’il eut mis le feu par les tentes & pauillons, paſſoit legierement par ſur eulx ſans qu’ilz en ſentiſſent rien tant ilz ronfloyent & dormoyent parfondement. Il vint au lieu ou eſtoit l’artillerie & miſt le feu en leurs munitions, (mais ce feuſt le dangier) le feu feut ſi ſoubdain qu’il cuida embrazer le pauure Carpalim. Et n’euſt eſté ſa merueilleuſe haſtiueté, il eſtoit fricaſſé comme vn cochon, mais il departit ſi roidement q’vn quarreau d’arbaleſte ne vole pas pluſtoſt. Quant il feut hors des tranchees il s’eſcria ſi eſpouantablement, qu’il ſembloit que tous les diables feuſſent deſchainés. Auquel ſon s’eſueillerent les ennemys, mais ſçauez vous comment ? Auſſi eſtourdys que le premier ſon de matines, qu’on appelle en Luſſonoys, frotte couille.

Ce pendent Pantagruel commença à ſemer le ſel qu’il auoit en ſa barque, & par ce qu’ilz dormoyent la gueulle baye & ouuerte, il leur en remplit tout le gouzier, tant que ces pouures haires touſſiſſoient comme regnards, cryans. Ha, Pantagruel, tant tu nous chauffes le tizon. Soubdain print enuie à Pantagruel de piſſer, à cauſe des drogues que luy auoit baillé Panurge, & piſſa parmy leur camp ſi bien & copieuſement qu’il les noya tous : & y eut deluge particulier dix lieues à la ronde. Et dit l’hiſtoire, que ſi la grand iument de ſon pere y euſt eſté & piſſé pareillement, qu’il y euſt eu deluge plus enorme que celluy de Deucalion : car elle ne piſſoit foys qu’elle ne fiſt vne riuiere plus grande que n’eſt le Roſne, & le Danouble. Ce que voyans ceulx qui eſtoient iſſuz de la ville, diſoient. Ilz ſont tous mors cruellement, voyez le ſang courir. Mais ilz y eſtoient trompez, penſans de l’vrine de Pantagruel que feuſt le ſang des ennemys, car ilz ne le veoyent ſinon au luſtre du feu des pauillons & quelque peu de clarté de la Lune. Les ennemys apres ſoy eſtre reueillez voyans d’vn couſté le feu en leur camp, & l’inundation & deluge vrinal, ne ſçauoyent que dire ny que penſer. Aulcuns diſoient que c’eſtoit la fin du monde & le iugement final, qui doibt eſtre conſommé par le feu : les aultres, que les dieux marins Neptune, Protheus, Tritons, aultres, les perſecutoient, & de faict c’eſtoit eaue marine & ſalee. O qui pourra maintenant racompter comment ſe porta Pantagruel contre les troys cens geans. O ma muſe, ma Calliope, ma Thalye, inſpire moy à ceſte heure, reſtaure mes eſperitz, car voicy le pont aux aſnes de Logicque, voicy le trebuchet, voicy la difficulté de pouuoir exprimer l’horrible bataille qui fut faicte. A la mienne volunté que ie euſſe maintenant vn boucal du meilleur vin que beurent oncques ceulx qui liront ceſte hiſtoire tant veridicque.

Comment Pantagruel deffit les troys cens Geans armez de pierre de taille. Et Loupgarou leur capitaine.

Chapitre XXIX.

es Geans voyans que tout leur camp eſtoit noyé emporterent leur Roy Anarche à leur col le mieulx qu’ilz peurent hors du fort, comme fiſt Eneas ſon pere Anchiſes de la conflagration de Troye.

Leſquelz quand Panurge apperceut, diſt à Pantagruel. Seigneur voyez là les Geans qui ſont yſſuz, donnez deſſus à voſtre maſt gualantemment à la vieille eſcrime. Car c’eſt à ceſte heure qu’il ſe fault monſtrer homme de bien. Et de noſtre couſté nous ne vous fauldrons. Et hardiment que ie vous en tueray beaucoup. Car quoy ? Dauid tua bien Goliath facillement. Et puis ce gros paillard Euſthenes qui eſt fort comme quatre beufz, ne s’y eſpargnera. Prenez courage, chocquez à trauers d’eſtoc & de taille. Or diſt Pantagruel, de couraige i’en ay pour plus cinquante francs. Mais quoy ? Hercules ne auſa iamais entreprendre contre deux.

C’eſt, diſt Panurge, bien chié en mon nez, vous comparez vous à Hercules ? Vous auez, par dieu, plus de force aux dentz, & plus de ſens au cul, que n’eut iamais Hercules en tout ſon corps & ame. Autant vault l’homme comme il s’eſtime. Eulx diſans ces parolles, voicy arriuer Loupgarou auecques tous ſes Geans, lequel voyant Pantagruel ſeul, feut eſprins de temerité & oultrecuidance, par eſpoir qu’il auoit de occire le pauure bon hommet. Dont dict à ſes compaignons Geans. Paillars de plat pays, par Mahom, ſi aulcun de vous entreprent de combatre contre ceulx cy, ie vous feray mourir cruellement. Ie veulx que me laiſſez combatre ſeul : ce pendent vous aurez voſtre paſſetemps à nous regarder. Adonc ſe retirerent tous les Geans auecques leur Roy là aupres ou eſtoient les flaccons, & Panurge & ſes compaignons auecques eulx, qui contrefaiſoit ceulx qui ont eu la verolle, car il tordoit la gueule & retiroit les doigts, & en parolle enrouee leur diſt. Ie renie bieu, compaignons, nous ne faiſons point la guerre : donnez nous à repaiſtre auecques vous ce pendent que noz maiſtres s’entrebatent. A quoy voluntiers le Roy & les Geans conſentirent, & les firent bancqueter auecques eulx. Ce pendent Panurge leur contoit les fables de Turpin, les exemples de ſainct Nicolas, & le conte de la Ciguoingne.

Loupgarou doncques s’adreſſa à Pantagruel auec vne maſſe toute d’acier peſante neuf mille ſept cens quintaulx d’acier de Calibes, au bout de laquelle eſtoient treze poinctes de dyamans, dont la moindre eſtoit auſſi groſſe comme la plus grand cloche de noſtre dame de Paris (il s’en failloit par aduenture l’eſpeſſeur d’vn ongle, ou au plus, que ie ne mente, d’vn doz de ces couteaulx qu’on appelle couppeaureille : mais pour vn petit, ne auant ne arriere). Et eſtoit pheée en la maniere que iamais ne pouuoit rompre, mais au contraire, tout ce qu’il en touchoit rompoit incontinent. Ainſi doncques comme il approchoit en grande fierté, Pantagruel iectant ſes yeulx au ciel ſe recommanda à Dieu de bien bon cueur, faiſant veu tel comme s’enſuyt. Seigneur dieu, qui touſiours a eſté mon protecteur & mon ſeruateur, tu voys la deſtreſſe en laquelle ie ſuis maintenant. Rien icy ne me amene, ſinon zele naturel, ainſi comme tu as octroyé es humains de garder & defendre ſoy, leurs femmes, enfans, pays, & famille, en cas que ne ſeroit ton negoce propre, qui eſt la foy, car en tel affaire tu ne veulx coadiuteur : ſinon de confeſſion catholicque, & ſeruice de ta parolle : & nous as defendu toutes armes & defences : car tu es le tout puiſſant, qui en ton affaire propre, & ou ta cauſe propre eſt tiree en action, te peulx defendre trop plus qu’on ne ſçauroit eſtimer : toy qui as mille milliers de centaines de millions de legions d’anges duquel le moindre peut occire tous les humains, & tourner le ciel & la terre à ſon plaiſir, comme iadis bien appareut en l’armee de Sennacherib. Doncques s’il te plaiſt à ceſte heure me eſtre en ayde comme en toy ſeul eſt ma totale confiance & eſpoir : ie te fays veu que par toutes contrees tant de ce pays de Vtopie que d’ailleurs, ou ie auray puiſſance & auctorité, ie feray preſcher ton ſainct Euangile, purement, ſimplement, & entierement, ſi que les abus d’vn tas de papelars & faulx prophetes, qui ont par conſtitutions humaines & inuentions deprauees enuenimé tout le monde, ſeront d’entour moy exterminez.

Alors feut ouye vne voix du ciel, diſant, Hoc fac & vinces, c’eſt à dire, Fais ainſi, & tu auras victoire.

Puis voyant Pantagruel que Loupgarou approcheoit la gueulle ouuerte, vint contre luy hardiment & s’eſcrya tant qu’il peut. A mort, ribault, à mort, pour luy faire paour, ſelon la diſcipline des Lacedemoniens, par ſon horrible cry. Puis luy getta ſa barque, qu’il portoit à ſa ceincture, plus de dix & huyct cacques & vn minot de ſel, dont il luy emplit & gorge & gouzier, & le nez & les yeulx. De ce irrité Loupgarou luy lancea vn coup de ſa maſſe, luy voulant rompre la ceruelle. Mais Pantagruel fut habille & eut touſiours bon pied & bon œil, par ce demarcha du pied gauche vn pas arriere, mais il ne ſceut ſi bien faire que le coup ne tumbaſt ſur la barque, laquelle rompit en quatre mille octante & ſix pieces & verſa le reſte du ſel en terre.

Quoy voyant Pantagruel gualentement ſes bras deſplie, & comme eſt l’art de la haſche, luy donna du gros bout de ſon maſt, en eſtoc au deſſus de la mammelle, & retirant le coup à gauche en taillade luy frappa entre col & collet, puis auanceant le pied droict luy donna ſur les couillons vn pic du hault bout de ſon maſt, à quoy rompi la hune, & verſa troys ou quatre poinſons de vin qui eſtoient de reſte.

Dont Loupgarou penſa qu’il luy euſt inciſé la veſſie, & du vin que ſe feuſt ſon vrine qui en ſortiſt.

De ce non contant Pantagruel vouloit redoubler au coulouoir : mais Loupgarou hauſſant ſa maſſe auancea ſon pas ſur luy, & de toute ſa force la vouloit enfoncer ſur Pantagruel : de faict en donna ſi vertement que ſi dieu n’euſt ſecouru le bon Pantagruel, il l’euſt fendu deſpuis le ſommet de la teſte iuſques au fond de la ratelle : mais le coup declina à droict par la bruſque haſtiueté de Pantagruel. Et entra ſa maſſe plus de ſoixante & treize piedz en terre à trauers vn gros rochier dont il feiſt ſortir le feu pluſ gros que neuf mille ſix tonneaux. Voyant Pantagruel qu’il s’amuſoit à tirer ſadicte maſſe qui tenoit en terre entre le roc, luy court ſus, & luy vouloit aualler la teſte tout net : mais ſon maſt de male fortune toucha vn peu au fuſt de la maſſe de Loupgarou qui eſtoit phee (comme auons dit deuant) par ce moyen ſon maſt luy rompit à troys doigts de la poignee. Dont il feut plus eſtonné qu’vn fondeur de cloches & s’eſcria. Ha, Panurge, ou es tu ? Ce que ouyant Panurge, dict au Roy & aux Geans. Par dieu, ilz ſe feront mal, qui ne les departira. Mais les Geans eſtoient aiſes comme s’ilz feuſſent de nopces.

Lors Carpalim ſe voulut leuer de là pour ſecourir ſon maiſtre : mais vn Geant luy diſt. Par Golfarin nepueu de Mahon, ſi tu bouges d’icy ie te mettray au fond de mes chauſſes comme on faict d’vn ſuppoſitoire, auſſi bien ſuis ie conſtipé du ventre, & ne peulx gueres cagar, ſinon à force de grincer des dentz. Puis Pantagruel ainſi deſtitué de baſton, reprint le bout de ſon maſt, en frappant torche lorgne, deſſus le Geant, mais il ne luy faiſoit mal en plus que feriez baillant vne chicquenaude ſus vn enclume de forgeron. Ce pendent Loupgarou tiroit de terre ſa maſſe & l’auoit ia tiree & la paroit pour en ferir Pantagruel qui eſtoit ſoubdain au remuement & declinoit tous ſes coups, iuſques à ce qu’vne foys voyant que Loupgarou le menaſſoit, diſant, meſchant à ceſte heure te haſcheray ie comme chair à paſtez. Iamais tu ne altereras les pauures gens, Pantagruel lui frappa du pied vn ſi grand coup contre le ventre, qu’il le getta en arriere à iambes redindaines, & vous le trainnoyt ainſi à l’eſcorche cul plus d’vn traict d’arc. Et Loupgarou s’eſcrioit, rendant le ſang par la gorge. Mahon, Mahon, Mahon.

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