Mithridate (page 3)

Jean Racine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mithridate (éditions Didot, 1854) · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et sans perdre un moment pour ce noble dessein,

Aujourd’hui votre époux, il faut partir demain.

MONIME.

Seigneur, vous pouvez tout : ceux par qui je respire

Vous ont cédé sur moi leur souverain empire ;

Et quand vous userez de ce droit tout-puissant,

Je ne vous répondrai qu’en vous obéissant.

MITHRIDATE.

Ainsi, prête à subir un joug qui vous opprime,

Vous n’allez à l’autel que comme une victime ;

Et moi, tyran d’un cœur qui se refuse au mien,

Même en vous possédant je ne vous devrai rien.

Ah, madame ! est-ce là de quoi me satisfaire ?

Faut-il que désormais renonçant à vous plaire,

Je ne prétende plus qu’à vous tyranniser ?

Mes malheurs, en un mot, me font-ils mépriser ?

Ah ! pour tenter encor de nouvelles conquêtes,

Quand je ne verrais pas des routes toutes prêtes,

Quand le sort ennemi m’aurait jeté plus bas,

Vaincu, persécuté, sans secours, sans États,

Errant de mers en mers, et moins roi que pirate,

Conservant pour tous biens le nom de Mithridate,

Apprenez que suivi d’un nom si glorieux,

Partout de l’univers j’attacherais les yeux ;

Et qu’il n’est point de rois, s’ils sont dignes de l’être,

Qui sur le trône assis n’enviassent peut-être

Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé,

Que Rome et quarante ans ont à peine achevé.

Vous-même d’un autre œil me verriez-vous, madame,

Si ces Grecs vos aïeux revivaient dans votre âme ?

Et puisqu’il faut enfin que je sois votre époux,

N’était-il pas plus noble et plus digne de vous

De joindre à ce devoir votre propre suffrage ;

D’opposer votre estime au destin qui m’outrage ;

Et de me rassurer, en flattant ma douleur,

Contre la défiance attachée au malheur ?

Eh quoi ! n’avez-vous rien, madame, à me répondre ?

Tout mon empressement ne sert qu’à vous confondre.

Vous demeurez muette ; et loin de me parler,

Je vois, malgré vos soins, vos pleurs prêts à couler.

MONIME.

Moi, seigneur ! Je n’ai point de larmes à répandre.

J’obéis : n’est-ce pas assez me faire entendre ?

Et ne suffit-il pas…

MITHRIDATE.

Et ne suffit-il pas… Non, ce n’est pas assez.

Je vous entends ici mieux que vous ne pensez ;

Je vois qu’on m’a dit vrai. Ma juste jalousie

Par vos propres discours est trop bien éclaircie !

Je vois qu’un fils perfide, épris de vos beautés,

Vous a parlé d’amour, et que vous l’écoutez.

Je vous jette pour lui dans des craintes nouvelles ;

Mais il jouira peu de vos pleurs infidèles,

Madame ; et désormais tout est sourd à mes lois,

Ou bien vous l’avez vu pour la dernière fois.

Appelez Xipharès.

MONIME.

Appelez Xipharès. Ah ! que voulez-vous faire ?

Xipharès…

MITHRIDATE.

Xipharès… Xipharès n’a point trahi son père !

Vous vous pressez en vain de le désavouer ;

Et ma tendre amitié ne peut que s’en louer.

Ma honte en serait moindre, ainsi que votre crime,

Si ce fils, en effet digne de votre estime,

À quelque amour encore avait pu vous forcer.

Mais qu’un traître, qui n’est hardi qu’à m’offenser,

De qui nulle vertu n’accompagne l’audace,

Que Pharnace, en un mot, ait pu prendre ma place,

Qu’il soit aimé, madame, et que je sois haï…

Scène V.

MITHRIDATE, MONIME, XIPHARÈS.

MITHRIDATE.

Venez, mon fils, venez ; votre père est trahi.

Un fils audacieux insulte à ma ruine,

Traverse mes desseins, m’outrage, m’assassine,

Aime la reine enfin, lui plaît, et me ravit

Un cœur que son devoir à moi seul asservit.

Heureux pourtant, heureux, que dans cette disgrâce

Je ne puisse accuser que la main de Pharnace ;

Qu’une mère infidèle, un frère audacieux,

Vous présentent en vain leur exemple odieux !

Oui, mon fils, c’est vous seul sur qui je me repose,

Vous seul qu’aux grands desseins que mon cœur se propose

J’ai choisi dès longtemps pour digne compagnon,

L’héritier de mon sceptre, et surtout de mon nom.

Pharnace, en ce moment, et ma flamme offensée,

Ne peuvent pas tout seuls occuper ma pensée :

D’un voyage important les soins et les apprêts,

Mes vaisseaux qu’à partir il faut tenir tout prêts,

Mes soldats, dont je veux tenter la complaisance,

Dans ce même moment demandent ma présence.

Vous cependant ici veillez pour mon repos ;

D’un rival insolent arrêtez les complots :

Ne quittez point la reine ; et s’il se peut, vous-même

Rendez-la moins contraire aux vœux d’un roi qui l’aime,

Détournez-la, mon fils, d’un choix injurieux :

Juge sans intérêt, vous la convaincrez mieux.

En un mot, c’est assez éprouver ma faiblesse :

Qu’elle ne pousse point cette même tendresse,

Que sais-je ? à des fureurs dont mon cœur outragé

Ne se repentirait qu’après s’être vengé.

Scène VI.

MONIME, XIPHARÈS.

XIPHARÈS.

Que dirai-je, madame ? Et comment dois-je entendre

Cet ordre, ce discours que je ne puis comprendre ?

Serait-il vrai, grands dieux ! que trop aimé de vous

Pharnace eût en effet mérité ce courroux ?

Pharnace aurait-il part à ce désordre extrême ?

MONIME.

Pharnace ? Ô ciel ! Pharnace ! Ah ! qu’entends-je moi-même ?

Ce n’est donc pas assez que ce funeste jour

À tout ce que j’aimais m’arrache sans retour,

Et que de mon devoir esclave infortunée,

À d’éternels ennuis je me voie enchaînée ?

Il faut qu’on joigne encor l’outrage à mes douleurs :

À l’amour de Pharnace on impute mes pleurs ;

Malgré toute ma haine on veut qu’il m’ait su plaire.

Je le pardonne au roi, qu’aveugle sa colère,

Et qui de mes secrets ne peut être éclairci,

Mais vous, seigneur, mais vous, me traitez-vous ainsi ?

XIPHARÈS.

Ah ! madame, excusez un amant qui s’égare ;

Qui lui-même, lié par un devoir barbare,

Se voit près de tout perdre, et n’ose se venger.

Mais des fureurs du roi que puis-je enfin juger ?

Il se plaint qu’à ses vœux un autre amour s’oppose :

Quel heureux criminel en peut être la cause ?

Qui ? Parlez.

MONIME.

Qui ? Parlez. Vous cherchez, prince, à vous tourmenter.

Plaignez votre malheur, sans vouloir l’augmenter.

XIPHARÈS.

Je sais trop quel tourment je m’apprête moi-même.

C’est peu de voir un père épouser ce que j’aime :

Voir encor un rival honoré de vos pleurs,

Sans doute c’est pour moi le comble des malheurs ;

Mais dans mon désespoir je cherche à les accraître.

Madame, par pitié, faites-le-moi connaître :

Quel est-il, cet amant ? Qui dois-je soupçonner ?

MONIME.

Avez-vous tant de peine à vous l’imaginer ?

Tantôt, quand je fuyais une injuste contrainte,

À qui contre Pharnace ai-je adressé ma plainte ?

Sous quel appui tantôt mon cœur s’est-il jeté ?

Quel amour ai-je enfin sans colère écouté ?

XIPHARÈS.

Ô ciel ! Quoi ! je serais ce bienheureux coupable

Que vous avez pu voir d’un regard favorable !

Vos pleurs pour Xipharès auraient daigné couler ?

MONIME.

Oui, prince : il n’est plus temps de le dissimuler ;

Ma douleur pour se taire a trop de violence.

Un rigoureux devoir me condamne au silence ;

Mais il faut bien enfin, malgré ses dures lois,

Parler pour la première et la dernière fois.

Vous m’aimez dès longtemps : une égale tendresse

Pour vous, depuis longtemps, m’afflige et m’intéresse.

Songez depuis quel jour ces funestes appas

Firent naître un amour qu’ils ne méritaient pas ;

Rappelez un espoir qui ne vous dura guère,

Le trouble où vous jeta l’amour de votre père,

Le tourment de me perdre et de le voir heureux,

Les rigueurs d’un devoir contraire à tous vos vœux :

Vous n’en sauriez, seigneur, retracer la mémoire,

Ni conter vos malheurs, sans conter mon histoire ;

Et lorsque ce matin j’en écoutais le cours,

Mon cœur vous répondait tous vos mêmes discours.

Inutile, ou plutôt funeste sympathie !

Trop parfaite union par le sort démentie !

Ah ! par quel sort cruel le ciel avait-il joint

Deux cœurs que l’un pour l’autre il ne destinait point !

Car, quel que soit vers vous le penchant qui m’attire,

Je vous le dis, seigneur, pour ne plus vous le dire,

Ma gloire me rappelle et m’entraîne à l’autel,

Où je vais vous jurer un silence éternel.

J’entends ; vous gémissez : mais telle est ma misère,

Je ne suis point à vous, je suis à votre père.

Dans ce dessein vous-même il faut me soutenir,

Et de mon faible cœur m’aider à vous bannir.

J’attends du moins, j’attends de votre complaisance

Que désormais partout vous fuirez ma présence.

J’en viens de dire assez pour vous persuader

Que j’ai trop de raisons de vous le commander.

Mais après ce moment, si ce cœur magnanime

D’un véritable amour a brûlé pour Monime,

Je ne reconnais plus la foi de vos discours,

Qu’au soin que vous prendrez de m’éviter toujours.

XIPHARÈS.

Quelle marque, grands dieux ! d’un amour déplorable !

Combien, en un moment, heureux et misérable !

De quel comble de gloire et de félicités,

Dans quel abîme affreux vous me précipitez !

Quoi ! j’aurai pu toucher un cœur comme le vôtre,

Vous aurez pu m’aimer ; et cependant un autre

Possédera ce cœur dont j’attirais les vœux !

Père injuste, cruel, mais d’ailleurs malheureux…

Vous voulez que je fuie, et que je vous évite ;

Et cependant le roi m’attache à votre suite.

Que dira-t-il ?

MONIME.

Que dira-t-il ? N’importe, il me faut obéir.

Inventez des raisons qui puissent l’éblouir.

D’un héros tel que vous c’est là l’effort suprême :

Cherchez, prince, cherchez, pour vous trahir vous-même,

Tout ce que, pour jouir de leurs contentements,

L’amour fait inventer aux vulgaires amants.

Enfin, je me connais, il y va de ma vie :

De mes faibles efforts ma vertu se défie.

Je sais qu’en vous voyant, un tendre souvenir

Peut m’arracher du cœur quelque indigne soupir ;

Que je verrai mon âme, en secret déchirée,

Revoler vers le bien dont elle est séparée ;

Mais je sais bien aussi que, s’il dépend de vous

De me faire chérir un souvenir si doux,

Vous n’empêcherez pas que ma gloire offensée

N’en punisse aussitôt la coupable pensée ;

Que ma main dans mon cœur ne vous aille chercher

Pour y laver ma honte, et vous en arracher.

Que dis-je ? en ce moment, le dernier qui nous reste,

Je me sens arrêter par un plaisir funeste :

Plus je vous parle, et plus, trop faible que je suis,

Je cherche à prolonger le péril que je fuis.

Il faut pourtant, il faut se faire violence :

Et, sans perdre en adieux un reste de constance,

Je fuis. Souvenez-vous, prince, de m’éviter ;

Et méritez les pleurs que vous m’allez coûter.

XIPHARÈS.

Ah ! madame !… Elle fuit, et ne veut plus m’entendre.

Malheureux Xipharès, quel parti dois-tu prendre ?

On t’aime ; on te bannit : toi-même tu vois bien

Que ton propre devoir s’accorde avec le sien :

Cours par un prompt trépas abréger ton supplice.

Toutefois attendons que son sort s’éclaircisse ;

Et s’il faut qu’un rival la ravisse à ma foi,

Du moins, en expirant, ne la cédons qu’au roi.

ACTE TROISIÈME.

Scène première.

MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARÈS.

MITHRIDATE.

Approchez, mes enfants. Enfin l’heure est venue

Qu’il faut que mon secret éclate à votre vue :

À mes nobles projets je vois tout conspirer ;

Il ne me reste plus qu’à vous les déclarer.

Je fuis : ainsi le veut la fortune ennemie.

Mais vous savez trop bien l’histoire de ma vie

Pour croire que longtemps, soigneux de me cacher,

J’attende en ces déserts qu’on me vienne chercher.

La guerre a ses faveurs ainsi que ses disgrâces :

Déjà plus d’une fois retournant sur mes traces,

Tandis que l’ennemi, par ma fuite trompé,

Tenait après son char un vain peuple occupé,

Et gravant en airain ses frêles avantages,

De mes États conquis enchaînait les images ;

Le Bosphore m’a vu, par de nouveaux apprêts,

Ramener la terreur du fond de ses marais,

Et chassant les Romains de l’Asie étonnée,

Renverser en un jour l’ouvrage d’une année.

D’autres temps, d’autres soins. L’Orient accablé

Ne peut plus soutenir leur effort redoublé :

Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes

De Romains que la guerre enrichit de nos pertes.

Des biens des nations ravisseurs altérés,

Le bruit de nos trésors les a tous attirés :

Ils y courent en foule ; et jaloux l’un de l’autre,

Désertent leur pays pour inonder le nôtre.

Moi seul je leur résiste : ou lassés, ou soumis,

Ma funeste amitié pèse à tous mes amis ;

Chacun à ce fardeau veut dérober sa tête ;

Le grand nom de Pompée assure sa conquête :

C’est l’effroi de l’Asie ; et loin de l’y chercher,

C’est à Rome, mes fils, que je prétends marcher.

Ce dessein vous surprend ; et vous croyez peut-être

Que le seul désespoir aujourd’hui le fait naître.

J’excuse votre erreur ; et pour être approuvés,

De semblables projets veulent être achevés.

Ne vous figurez point que de cette contrée

Par d’éternels remparts Rome soit séparée :

Je sais tous les chemins par où je dois passer ;

Et si la mort bientôt ne me vient traverser,

Sans reculer plus loin l’effet de ma parole,

Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole.

Doutez-vous que l’Euxin ne me porte en deux jours

Aux lieux où le Danube y vient finir son cours ;

Que du Scythe avec moi l’alliance jurée

De l’Europe en ces lieux ne me livre l’entrée ?

Recueilli dans leurs ports, accru de leurs soldats,

Nous verrons notre camp grossir à chaque pas.

Daces, Pannoniens, la fière Germanie,

Tous n’attendent qu’un chef contre la tyrannie.

Vous avez vu l’Espagne, et surtout les Gaulois,

Contre ces mêmes murs qu’ils ont pris autrefois

Exciter ma vengeance, et jusque dans la Grèce,

Par des ambassadeurs accuser ma paresse.

Ils savent que, sur eux prêt à se déborder,

Ce torrent, s’il m’entraîne, ira tout inonder ;

Et vous les verrez tous, prévenant son ravage,

Guider dans l’Italie et suivre mon passage.

C’est là qu’en arrivant, plus qu’en tout le chemin,

Vous trouverez partout l’horreur du nom romain,

Et la triste Italie encor toute fumante

Des feux qu’a rallumés sa liberté mourante.

Non, princes, ce n’est point au bout de l’univers

Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers :

Et de près inspirant les haines les plus fortes,

Tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes.

Ah ! s’ils ont pu choisir pour leur libérateur

Spartacus, un esclave, un vil gladiateur ;

S’ils suivent au combat des brigands qui les vengent,

De quelle noble ardeur pensez-vous qu’ils se rangent

Sous les drapeaux d’un roi longtemps victorieux,

Qui voit jusqu’à Cyrus remonter ses aïeux ?

Que dis-je ? En quel état croyez-vous la surprendre ?

Vide de légions qui la puissent défendre,

Tandis que tout s’occupe à me persécuter,

Leurs femmes, leurs enfants, pourront-ils m’arrêter ?

Marchons, et dans son sein rejetons cette guerre

Que sa fureur envoie aux deux bouts de la terre.

Attaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers ;

Qu’ils tremblent, à leur tour, pour leurs propres foyers :

Annibal l’a prédit, croyons-en ce grand homme :

Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome.

Noyons-la dans son sang justement répandu ;

Brûlons ce Capitole où j’étais attendu ;

Détruisons ses honneurs, et faisons disparaître

La honte de cent rois, et la mienne peut-être ;

Et la flamme à la main, effaçons tous ces noms

Que Rome y consacrait à d’éternels affronts.

Voilà l’ambition dont mon âme est saisie.

Ne croyez point pourtant qu’éloigné de l’Asie

J’en laisse les Romains tranquilles possesseurs :

Je sais où je lui dois trouver des défenseurs ;

Je veux que d’ennemis partout enveloppée,

Rome rappelle en vain le secours de Pompée.

Le Parthe, des Romains comme moi la terreur,

Consent de succéder à ma juste fureur ;

Prêt d’unir avec moi sa haine et sa famille,

Il me demande un fils pour époux à sa fille.

Cet honneur vous regarde, et j’ai fait choix de vous,

Pharnace : allez, soyez ce bienheureux époux.

Demain, sans différer, je prétends que l’aurore

Découvre mes vaisseaux déjà loin du Bosphore.

Vous que rien n’y retient, partez dès ce moment,

Et méritez mon choix par votre empressement :

Achevez cet hymen ; et repassant l’Euphrate,

Faites voir à l’Asie un autre Mithridate.

Que nos tyrans communs en pâlissent d’effroi ;

Et que le bruit à Rome en vienne jusqu’à moi.

PHARNACE.

Seigneur, je ne vous puis déguiser ma surprise.

J’écoute avec transport cette grande entreprise ;

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