Mithridate (page 4)
Je l’admire ; et jamais un plus hardi dessein
Ne mit à des vaincus les armes à la main.
Surtout j’admire en vous ce cœur infatigable
Qui semble s’affermir sous le faix qui l’accable.
Mais si j’ose parler avec sincérité,
En êtes-vous réduit à cette extrémité ?
Pourquoi tenter si loin des courses inutiles,
Quand vos États encor vous offrent tant d’asiles ;
Et vouloir affronter des travaux infinis,
Dignes plutôt d’un chef de malheureux bannis,
Que d’un roi qui naguère avec quelque apparence
De l’aurore au couchant portait son espérance,
Fondait sur trente États son trône florissant,
Dont le débris est même un empire puissant ?
Vous seul, seigneur, vous seul, après quarante années,
Pouvez encor lutter contre les destinées.
Implacable ennemi de Rome et du repos,
Comptez-vous vos soldats pour autant de héros ?
Pensez-vous que ces cœurs, tremblants de leur défaite,
Fatigués d’une longue et pénible retraite,
Cherchent avidement sous un ciel étranger
La mort, et le travail pire que le danger ?
Vaincus plus d’une fois aux yeux de la patrie,
Soutiendront-ils ailleurs un vainqueur en furie ?
Sera-t-il moins terrible, et le vaincront-ils mieux
Dans le sein de sa ville, à l’aspect de ses dieux ?
Le Parthe vous recherche et vous demande un gendre.
Mais ce Parthe, seigneur, ardent à nous défendre
Lorsque tout l’univers semblait nous protéger,
D’un gendre sans appui voudra-t-il se charger ?
M’en irai-je moi seul, rebut de la fortune,
Essuyer l’inconstance au Parthe si commune ;
Et peut-être, pour fruit d’un téméraire amour,
Exposer votre nom au mépris de sa cour ?
Du moins, s’il faut céder ; si, contre notre usage,
Il faut d’un suppliant emprunter le visage,
Sans m’envoyer du Parthe embrasser les genoux,
Sans vous-même implorer des rois moindres que vous,
Ne pourrions-nous pas prendre une plus sûre voie ?
Jetons-nous dans les bras qu’on nous tend avec joie :
Rome en notre faveur facile à s’apaiser…
XIPHARÈS.
Rome, mon frère ! Ô ciel ! qu’osez-vous proposer ?
Vous voulez que le roi s’abaisse et s’humilie ?
Qu’il démente en un jour tout le cours de sa vie ?
Qu’il se fie aux Romains, et subisse des lois
Dont il a quarante ans défendu tous les rois ?
Continuez, seigneur : tout vaincu que vous êtes,
La guerre, les périls sont vos seules retraites.
Rome poursuit en vous un ennemi fatal
Plus conjuré contre elle et plus craint qu’Annibal.
Tout couvert de son sang, quoique vous puissiez faire,
N’en attendez jamais qu’une paix sanguinaire,
Telle qu’en un seul jour un ordre de vos mains
La donna dans l’Asie à cent mille Romains.
Toutefois épargnez votre tête sacrée :
Vous-même n’allez point de contrée en contrée
Montrer aux nations Mithridate détruit,
Et de votre grand nom diminuer le bruit.
Votre vengeance est juste ; il la faut entreprendre :
Brûlez le Capitole, et mettez Rome en cendre.
Mais c’est assez pour vous d’en ouvrir les chemins :
Faites porter ce feu par de plus jeunes mains ;
Et tandis que l’Asie occupera Pharnace,
De cette autre entreprise honorez mon audace.
Commandez : laissez-nous, de votre nom suivis,
Justifier partout que nous sommes vos fils.
Embrasez par nos mains le couchant et l’aurore ;
Remplissez l’univers, sans sortir du Bosphore ;
Que les Romains, pressés de l’un à l’autre bout,
Doutent où vous serez, et vous trouvent partout.
Dès ce même moment ordonnez que je parte.
Ici tout vous retient, et moi, tout m’en écarte :
Et si ce grand dessein surpasse ma valeur,
Du moins ce désespoir convient à mon malheur.
Trop heureux d’avancer la fin de ma misère,
J’irai… J’effacerai le crime de ma mère.
Seigneur, vous m’en voyez rougir à vos genoux ;
J’ai honte de me voir si peu digne de vous ;
Tout mon sang doit laver une tache si noire.
Mais je cherche un trépas utile à votre gloire ;
Et Rome, unique objet d’un désespoir si beau,
Du fils de Mithridate est le digne tombeau.
MITHRIDATE, se levant.
Mon fils, ne parlons plus d’une mère infidèle.
Votre père est content, il connaît votre zèle,
Et ne vous verra point affronter de danger
Qu’avec vous son amour ne veuille partager :
Vous me suivrez ; je veux que rien ne nous sépare.
Et vous, à m’obéir, prince, qu’on se prépare ;
Les vaisseaux sont tout prêts : j’ai moi-même ordonné
La suite et l’appareil qui vous est destiné.
Arbate, à cet hymen chargé de vous conduire,
De votre obéissance aura soin de m’instruire.
Allez, et soutenant l’honneur de vos aïeux,
Dans cet embrassement recevez mes adieux.
PHARNACE.
Seigneur…
MITHRIDATE.
Seigneur… Ma volonté, prince, vous doit suffire.
Obéissez. C’est trop vous le faire redire.
PHARNACE.
Seigneur, si pour vous plaire, il ne faut que périr,
Plus ardent qu’aucun autre on m’y verra courir :
Combattant à vos yeux permettez que je meure.
MITHRIDATE.
Je vous ai commandé de partir tout à l’heure.
Mais après ce moment… Prince, vous m’entendez,
Et vous êtes perdu si vous me répondez.
PHARNACE.
Dussiez-vous présenter mille morts à ma vue,
Je ne saurais chercher une fille inconnue.
Ma vie est en vos mains.
MITHRIDATE.
Ma vie est en vos mains. Ah ! c’est où je t’attends.
Tu ne saurais partir, perfide ! et je t’entends.
Je sais pourquoi tu fuis l’hymen où je t’envoie :
Il te fâche en ces lieux d’abandonner ta proie ;
Monime te retient ; ton amour criminel
Prétendait l’arracher à l’hymen paternel.
Ni l’ardeur dont tu sais que je l’ai recherchée,
Ni déjà sur son front ma couronne attachée,
Ni cet asile même où je la fais garder,
Ni mon juste courroux, n’ont pu t’intimider.
Traître ! pour les Romains tes lâches complaisances
N’étaient pas à mes yeux d’assez noires offenses :
Il te manquait encor ces perfides amours
Pour être le supplice et l’horreur de mes jours.
Loin de t’en repentir, je vois sur ton visage
Que ta confusion ne part que de ta rage :
Il te tarde déjà qu’échappé de mes mains
Tu ne coures me perdre, et me vendre aux Romains.
Mais, avant que partir, je me ferai justice :
Je te l’ai dit. Holà, gardes !
Scène II.
MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARÈS, gardes.
MITHRIDATE.
Je te l’ai dit. Holà, gardes ! Qu’on le saisisse.
Oui, lui-même, Pharnace. Allez ; et de ce pas
Qu’enfermé dans la tour on ne le quitte pas.
PHARNACE.
Eh bien ! sans me parer d’une innocence vaine,
Il est vrai, mon amour mérite votre haine,
J’aime : l’on vous a fait un fidèle récit.
Mais Xipharès, seigneur, ne vous a pas tout dit ;
C’est le moindre secret qu’il pouvait vous apprendre :
Et ce fils si fidèle a dû vous faire entendre
Que, des mêmes ardeurs dès longtemps enflammé,
Il aime aussi la reine, et même en est aimé.
Scène III.
MITHRIDATE, XIPHARÈS.
XIPHARÈS.
Seigneur, le croirez-vous, qu’un dessein si coupable…
MITHRIDATE.
Mon fils, je sais de quoi votre frère est capable.
Me préserve le ciel de soupçonner jamais
Que d’un prix si cruel vous payez mes bienfaits ;
Qu’un fils qui fut toujours le bonheur de ma vie
Ait pu percer ce cœur qu’un père lui confie !
Je ne le croirai point. Allez : loin d’y songer,
Je ne vais désormais penser qu’à nous venger.
Scène IV.
MITHRIDATE.
Je ne le croirai point ? Vain espoir qui me flatte !
Tu ne le crois que trop, malheureux Mithridate !
Xipharès mon rival ! et, d’accord avec lui,
La reine aurait osé me tromper aujourd’hui !
Quoi ! de quelque côté que je tourne la vue,
La foi de tous les cœurs est pour moi disparue !
Tout m’abandonne ailleurs ! tout me trahit ici !
Pharnace, amis, maîtresse ; et toi, mon fils, aussi !
Toi de qui la vertu consolant ma disgrâce…
Mais ne connais-je pas le perfide Pharnace ?
Quelle faiblesse à moi d’en croire un furieux
Qu’arme contre son frère un courroux envieux ;
Ou dont le désespoir me troublant par des fables,
Grossit, pour se sauver, le nombre des coupables !
Non, ne l’en croyons point ! et, sans trop nous presser,
Voyons, examinons. Mais par où commencer ?
Qui m’en éclaircira ? quels témoins ? quel indice ?…
Le ciel en ce moment m’inspire un artifice.
Qu’on appelle la reine. Oui, sans aller plus loin,
Je veux l’ouïr : mon choix s’arrête à ce témoin.
L’amour avidement croit tout ce qui le flatte.
Qui peut de son vainqueur mieux parler que l’ingrate ?
Voyons qui son amour accusera des deux.
S’il n’est digne de moi, le piége est digne d’eux.
Trompons qui nous trahit : et pour connaître un traître,
Il n’est point de moyens… Mais je la vois paraître :
Feignons ; et de son cœur, d’un vain espoir flatté,
Par un mensonge adroit tirons la vérité.
Scène V.
MONIME, MITHRIDATE.
MITHRIDATE.
Enfin j’ouvre les yeux, et je me fais justice :
C’est faire à vos beautés un triste sacrifice,
Que de vous présenter, madame, avec ma foi,
Tout l’âge et le malheur que je traîne avec moi.
Jusqu’ici la fortune et la victoire mêmes
Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes.
Mais ce temps-là n’est plus : je régnais, et je fuis.
Mes ans se sont accrus ; mes honneurs sont détruits ;
Et mon front, dépouillé d’un si noble avantage,
Du temps qui l’a flétri laisse voir tout l’outrage.
D’ailleurs mille desseins partagent mes esprits :
D’un camp prêt à partir vous entendez les cris ;
Sortant de mes vaisseaux, il faut que j’y remonte.
Quel temps pour un hymen, qu’une fuite si prompte,
Madame ! Et de quel front vous unir à mon sort,
Quand je ne cherche plus que la guerre et la mort ?
Cessez pourtant, cessez de prétendre à Pharnace :
Quand je me fais justice, il faut qu’on se la fasse :
Je ne souffrirai point que ce fils odieux,
Que je viens pour jamais de bannir de mes yeux,
Possédant une amour qui me fut déniée,
Vous fasse des Romains devenir l’alliée.
Mon trône vous est dû : loin de m’en repentir,
Je vous y place même avant que de partir,
Pourvu que vous vouliez qu’une main qui m’est chère,
Un fils, le digne objet de l’amour de son père,
Xipharès, en un mot, devenant votre époux,
Me venge de Pharnace, et m’acquitte envers vous.
MONIME.
Xipharès ! Lui, seigneur ?
MITHRIDATE.
Xipharès ! Lui, seigneur ? Oui, lui-même, madame.
D’où peut naître à ce nom le trouble de votre âme ?
Contre un si juste choix qui peut vous révolter ?
Est-ce quelque mépris qu’on ne puisse dompter ?
Je le répète encor : c’est un autre moi-même,
Un fils victorieux, qui me chérit, que j’aime,
L’ennemi des Romains, l’héritier et l’appui
D’un empire et d’un nom qui va renaître en lui ;
Et quoi que votre amour ait osé se promettre,
Ce n’est qu’entre ses mains que je puis vous remettre.
MONIME.
Que dites-vous ? Ô ciel ! Pourriez-vous approuver…
Pourquoi, seigneur, pourquoi voulez-vous m’éprouver ?
Cessez de tourmenter une âme infortunée :
Je sais que c’est à vous que je fus destinée ;
Je sais qu’en ce moment, pour ce nœud solennel,
La victime, seigneur, nous attend à l’autel.
Venez.
MITHRIDATE.
Venez. Je le vois bien : quelque effort que je fasse,
Madame, vous voulez vous garder à Pharnace.
Je reconnais toujours vos injustes mépris ;
Ils ont même passé sur mon malheureux fils.
MONIME.
Je le méprise !
MITHRIDATE.
Je le méprise ! Eh bien, n’en parlons plus, madame.
Continuez : brûlez d’une honteuse flamme.
Tandis qu’avec mon fils je vais, loin de vos yeux,
Chercher au bout du monde un trépas glorieux,
Vous cependant ici servez avec son frère,
Et vendez aux Romains le sang de votre père.
Venez : je ne saurais mieux punir vos dédains,
Qu’en vous mettant moi-même en ses serviles mains ;
Et, sans plus me charger du soin de votre gloire,
Je veux laisser de vous jusqu’à votre mémoire.
Allons, madame, allons. Je m’en vais vous unir.
MONIME.
Plutôt de mille morts dussiez-vous me punir !
MITHRIDATE.
Vous résistez en vain, et j’entends votre fuite.
MONIME.
En quelle extrémité, seigneur, suis-je réduite ?
Mais enfin je vous crois, et je ne puis penser
Qu’à feindre si longtemps vous puissiez vous forcer.
Les dieux me sont témoins qu’à vous plaire bornée
Mon âme à tout son sort s’était abandonnée.
Mais si quelque faiblesse avait pu m’alarmer,
Si de tous ses efforts mon cœur a dû s’armer,
Ne croyez point, seigneur, qu’auteur de mes alarmes,
Pharnace m’ait jamais coûté les moindres larmes.
Ce fils victorieux que vous favorisez,
Cette vivante image en qui vous vous plaisez,
Cet ennemi de Rome, et cet autre vous-même,
Enfin ce Xipharès que vous voulez que j’aime…
MITHRIDATE.
Vous l’aimez ?
MONIME.
Vous l’aimez ? Si le sort ne m’eût donnée à vous,
Mon bonheur dépendait de l’avoir pour époux.
Avant que votre amour m’eût envoyé ce gage,
Nous nous aimions… Seigneur, vous changez de visage !
MITHRIDATE.
Non, madame. Il suffit. Je vais vous l’envoyer.
Allez : le temps est cher, il le faut employer.
Je vois qu’à m’obéir vous êtes disposée :
Je suis content.
MONIME, en s’en allant.
Je suis content. Ô ciel ! me serais-je abusée ?
Scène VI.
MITHRIDATE.
Ils s’aiment ! C’est ainsi qu’on se jouait de nous !
Ah ! fils ingrat, tu vas me répondre pour tous :
Tu périras ! Je sais combien ta renommée
Et tes fausses vertus ont séduit mon armée ;
Perfide, je te veux porter des coups certains :
Il faut pour te mieux perdre écarter les mutins,
Et faisant à mes yeux partir les plus rebelles,
Ne garder près de moi que des troupes fidèles.
Allons. Mais sans montrer un visage offensé,
Dissimulons encor, comme j’ai commencé.
ACTE QUATRIÈME.
Scène première.
MONIME, PHŒDIME.
MONIME.
Phœdime, au nom des dieux, fais ce que je désire :
Va voir ce qui se passe, et reviens me le dire.
Je ne sais ; mais mon cœur ne se peut rassurer :
Mille soupçons affreux viennent me déchirer.
Que tarde Xipharès ! et d’où vient qu’il diffère
À seconder des vœux qu’autorise son père ?
Son père, en me quittant, me l’allait envoyer…
Mais il feignait peut-être… Il fallait tout nier.
Le roi feignait ! Et moi découvrant ma pensée…
Ô dieux ! en ce péril m’auriez-vous délaissée ?
Et se pourrait-il bien qu’à son ressentiment
Mon amour indiscret eût livré mon amant ?
Quoi, prince ! quand tout plein de ton amour extrême
Pour savoir mon secret tu me pressais toi-même,
Mes refus trop cruels vingt fois te l’ont caché ;
Je t’ai même puni de l’avoir arraché :
Et quand de toi peut-être un père se défie,
Que dis-je ? quand peut-être il y va de ta vie,
Je parle ; et trop facile à me laisser tromper,
Je lui marque le cœur où sa main doit frapper !
PHŒDIME.
Ah ! traitez-le, madame, avec plus de justice ;
Un grand roi descend-il jusqu’à cet artifice ?
À prendre ce détour qui l’aurait pu forcer ?
Sans murmure à l’autel vous l’alliez devancer.
Voulait-il perdre un fils qu’il aime avec tendresse ?
Jusqu’ici les effets secondent sa promesse :
Madame, il vous disait qu’un important dessein,
Malgré lui, le forçait à vous quitter demain :
Ce seul dessein l’occupe ; et hâtant son voyage,
Lui-même ordonne tout, présent sur le rivage ;
Ses vaisseaux en tous lieux se chargent de soldats,
Et partout Xipharès accompagne ses pas.
D’un rival en fureur est-ce là la conduite ?
Et voit-on ses discours démentis par la suite ?
MONIME.
Pharnace, cependant, par son ordre arrêté,
Trouve en lui d’un rival toute la dureté.
Phœdime, à Xipharès fera-t-il plus de grâce ?
PHŒDIME.
C’est l’ami des Romains qu’il punit en Pharnace :
L’amour a peu de part à ses justes soupçons.
MONIME.
Autant que je le puis, je cède à tes raisons ;
Elles calment un peu l’ennui qui me dévore.
Mais pourtant Xipharès ne paraît point encore.
PHŒDIME.
Vaine erreur des amants, qui, pleins de leurs désirs,
Voudraient que tout cédât aux soins de leurs plaisirs ;
Qui, prêts à s’irriter contre le moindre obstacle…
MONIME.
Ma Phœdime, eh ! qui peut concevoir ce miracle ?
Après deux ans d’ennuis, dont tu sais tout le poids,
Quoi ! je puis respirer pour la première fois !