Regula pastoralis (page 2)
3 e PARTIE RÈGLES POUR LA PRÉDICATION PROLOGUE Après donc avoir fait connaître ce que doit être le pasteur, montrons maintenant de quelle manière il doit donner l'enseignement. Et en effet, ainsi que Grégoire de Nazianze, de mémoire vénérable, l'a expliqué longtemps avants nous,5 une même et unique méthode ne s'applique pas à tous les hommes parce qu'une égale nature de caractère ne les régit pas tous. Fréquemment sont nuisibles à d'aucuns des procédés qui profitent à d'autres, de même que très souvent les herbes qui font la nourriture de certains animaux deviennent mortelles pour des espèces différentes, et que le sifflement léger qui calme les chevaux excite les jeune chiens. Un médicament qui fait tomber tel mal provoque la recrudescence de tel autre et le pain qui fortifie la vie des gens robustes est une cause de mort pour celle de tout petits enfants. Le discours de ceux qui enseignent doit donc être adapté à la capacité des auditeurs : de telle sorte qu'il soit en rapport avec les dispositions de chacun, et que, pourtant, jamais il ne s'écarte du principe de l'édification commune. Que sont, en effet, si je puis ainsi dire, les esprits attentionnés des auditeurs, sinon le réseau tendu des cordes dans une cithare ? Cordes que l'artiste, en les touchant, fait vibrer différemment, pour ne pas s'infliger à lui-même un chant discordant ? Dès lors les cordes rendent un son harmonieux, parce qu'elles sont touchées, avec le même archet sans doute, mais non d'après un rythme identique. Ainsi chaque docteur, pour édifier tous les hommes avec l'unique vertu de charité, doit aborder les cœurs des auditeurs avec la même doctrine, mais non avec un seul et même langage. CHAPITRE 1 Quelle grande diversité doit régner dans l'art de la prédication. Il convient d'enseigner les femmes autrement que les hommes. Autrement les jeunes gens, autrement les vieillards. Différemment les riches et les pauvres. Autrement ceux qui sont dans la joie et ceux qui sont dans la tristesse. Les sujets d'une façon, et les gens en charge d'une autre. Autrement les serviteurs, et autrement les maîtres. Diversement les sages de ce monde et les faibles d'esprit. Différemment les impudents et les modestes. Les violents d'une manière, et d'une autre façon les pusillanimes. Autrement les impatients que les patients, les bienveillants que les jaloux, les purs que ceux qui sont souillés. Autrement les gens bien portants, autrement les malades. Autrement ceux qui redoutent les châtiments, et qui vivent convenablement sous l'effet de cette crainte, autrement ceux qui sont endurcis dans le péché à tel degré que même les châtiments ne les amendent point. Autrement les taciturnes à l'excès, autrement les bavards de profession. Autrement les indolents, autrement les brouillons. Autrement les doux, autrement les irascibles. Autrement les humbles, autrement les superbes. Autrement les obstinés, autrement les inconstants. Autrement les adonnés à la gourmandise et autrement les sobres. Autrement ceux qui font miséricordieusement l'aumône de leurs biens, autrement ceux qui visent à s'emparer du bien d'autrui. Autrement ceux qui ne prennent rien aux autres mais ne font point non plus l'aumône autrement ceux qui donnent, il est vrai de leurs biens, mais ne cessent point pour autant de prendre ce qui ne leur appartient pas. Autrement les gens en désaccord, autrement ceux qui vivent tranquilles. Autrement les semeurs de disputes, autrement les pacifiques. Autrement ceux qui n'ont pas le sens exact des paroles de la Loi divine, autrement ceux qui les comprennent mais ne les rapportent pas avec humilité. Autrement ceux qui
Dans le Discours Apologétique 1, où Grégoire explique et justifie sa fuite après son ordination sacerdotale.
étant capables de prêcher comme il faut sont retenus craintivement par un excès d'humilité; autrement ceux à qui leur défaut d'aptitude ou leur âge interdisent la prédication, et que pourtant y pousse la précipitation. Autrement ceux qui réussissent dans leurs ambitions temporelles; autrement ceux-la qui, sans doute, ont de l'ambition, mais qui portent le poids du labeur de l'adversité. Autrement ceux qui sont engagés dans les liens du mariage, autrement ceux qui en sont libres. Autrement ceux qui ont l'habitude du commerce charnel, autrement ceux-là qui l'ignorent. Autrement ceux qui déplorent des fautes d'actions, autrement ceux qui pleurent des péchés de pensées. Autrement ceux qui se lamentent au sujet des fautes qu'ils ont commises et qui, pourtant, ne cessent point de les commettre; autrement ceux qui cessent de pécher et cependant ne gémissent point de leurs fautes passées. Autrement ceux qui font l'apologie des infractions qu'ils se permettent, autrement ceux qui confessent leurs vices mais sans en sortir. Autrement ceux que terrasse une brutale poussée de passion, et différemment ceux qui se laissent délibérément enchaîner dans le péché. Autrement ceux qui se permettent des manquements, légers sans doute, mais répétés; autrement ceux qui se gardent des fautes légères mais sombrent, de temps à autre, dans des manquements graves. Autrement ceux qui n'essaient même pas de commencer à faire le bien, autrement ceux qui n'achèvent jamais le bien qu'ils ont commencé de faire. Autrement ceux qui font le mal en secret et le bien devant les autres autrement ceux qui conservent secret le bien qu'ils accomplissent, et qui pourtant, à cause de certains faits, ne laissent pas de donner mauvaise opinion d'eux dans le public. Mais quelle utilité y aurait-il à ce que nous résumions toutes ces choses dans une rapide exposition, si en même temps nous ne montrions pas, avec toute la concision tout nous sommes capables, les modes de correction qui conviennent a chaque cas et donc les hommes sont à exhorter autrement que les femmes; car il faut aux premiers imposer des obligations plus sévères, et, aux secondes, au contraire, des devoirs plus légers : de telle façon que le grandes choses soient un stimulant pour les hommes, et que des prescriptions plus faciles attirent le femmes en les charmant. Il faut reprendre les jeunes gens autrement que les vieillards : car la sévérité de la réprimande ramène presque toujours les jeunes au devoir, tandis qu'une observation bienveillante prépare mieux l'amendement des anciens. Car il est écrit : «Ne reprends pas avec rudesse un vieillard, mais avertis-le comme un père.» (I Tim 5,1). CHAPITRE 2 Comment il faut parler aux pauvres et aux riches. Les pauvres sont à exhorter autrement que les riches : car aux premiers nous nous devons d'offrir l'adoucissement de la consolation vis-à-vis de l'épreuve, tandis qu'il nous faut inspirer la crainte aux seconds comme correctif de leur élévation. Et, en effet, Dieu dit à une pauvresse par son prophète : «Ne crains point, car tu ne seras pas confondue.» (Is 54,4) Et un peu plus loin le Seigneur continue : «Malheureuse, battue par la tempête.» (Is 45,2). Et il ajoute pour la consoler : «Je t'ai choisie dans le creuset de la pauvreté.» (Is 48,10) Saint Paul, au contraire, dit à son disciple à propos des riches : «Commande à ceux qui sont riches dans le siècle présent de n'être pas hautains, et de ne pas placer leur espérance dans des richesses incertaines.» (I Tim 6,17). Il faut noter dans ce passage, que le docteur de l'humilité, faisant mémoire de riches, ne dit pas (à son disciple) : prie, mais : «commande.» Parce que s'il faut témoigner une douce bonté la faiblesse, il n'est pas dû toutefois d'honneur à l'orgueil. Par suite, la vérité à dire aux orgueilleux leur sera d'autant plus nettement signifiée qu'ils affichent plus de fatuité à l'occasion de leurs richesses périssables. C'est de ces gens que le Seigneur déclare dans l'Évangile : «Malheur à vous, riches, car vous avez votre consolation.» (Lc 6,24). Effectivement, comme ils ignorent ce que sont les joies éternelles, ils prennent leur consolation dans l'abondance de la vie présente. Il faut donc donner de la consolation à ceux que consume l'épreuve ardente de la pauvreté; et, d'autre part, inspirer de la crainte à ceux qu'exalte la consolation de la gloire d'ici-bas : afin que les premiers sachent bien qu'ils possèdent des trésors invisibles, et que les autres apprennent qu'ils sont impuissants à retenir leurs richesses visibles. D'un autre côté, il faut
avouer que très souvent la nature des caractères vient modifier l'ordre des choses, et qu'il arrive que le riche soit humble, et le pauvre orgueilleux. Dès lors, la parole du prédicateur doit se régler sur la façon de vivre de celui qui l'écoute de telle sorte qu'elle atteigne d'autant plus sévèrement chez le pauvre une arrogance que l'épreuve de la pauvreté est d'autant moins là pour abattre de telle manière aussi, qu'elle touche d'autant plus doucement l'humilité des riches, que l'abondance qui élève les enorgueillit d'autant moins. Toutefois, il peut se trouver que même un riche orgueilleux doive être fléchi par une exhortation bienveillante. Presque toujours, en effet, les plaies vives s'attendrissent sous l'action des pansements lénitifs, et fréquemment la fureur des déments est guérie par les amabilités du médecin; car la condescendante douceur qu'on leur témoigne calme leur folie. Il faut, en effet, se garder d'oublier qu'au temps où un esprit mauvais possédait Saül, David, à l'aide de sa harpe, apaisait la démence du roi. Et que faut-il entendre par Saül sinon l'orgueil des puissants; et par David, sinon l'humilité des saints ? Quand donc Saül était soudainement envahi par l'esprit immonde, David en chantant calmait sa démence : ce qui signifie que quand le sens des puissants tourne à la folie par suite de leur orgueil, il est juste que, par la sérénité de notre parole, leur esprit soit ramené an calme ainsi que par la douceur de son de la harpe. Parfois aussi, lorsqu'on reprend les puissants de ce monde, il faut avoir soin de procéder à l'aide de quelqu'allégorie, comme s'il s'agissait d'un autre cas que du leur propre. Et lorsqu'ils ont (eux-mêmes) porté une juste sentence, comme ils eussent fait pour un étranger, alors il faut, en termes appropriés, les châtier pour leur propre crime; de telle sorte que leur âme enflée de puissance temporelle, et qui, spontanément vient de se libérer du joug de l'orgueil, ne puisse d'aucune façon se dresser contre celui qui la reprend, ni davantage essayer de présenter sa défense, liée qu'elle est par un jugement sorti de sa propre bouche. C'est en de telles conditions que le prophète Nathan était venu reprendre le roi David, et lui demandait un jugement dans la cause d'un pauvre contre un riche afin que, tout d'abord, le prince rendît sa sentence, et entendît ensuite prononcer au sujet de son propre crime. De telle façon qu'il lui fut totalement impossible de contester la décision qu'il avait, en personne, portée contre lui-même. (cf. II Roi 12,4 et suivant). Donc ce saint homme, se trouvant en présence d'un pécheur et d'un roi, s'appliqua tout d'abord, avec grand à-propos, à enfermer l'orgueilleux délinquant dans les liens de sa propre confession puis à l'atteindre par une forte invective. Il lui laissa ignorer un moment quel coupable il cherchait, mais il le frappa aussitôt qu'il l'eut convaincu de sa faute. Peutêtre n'aurait-il pas aussi vivement atteint le roi, s'il avait essayé dès les premières paroles de châtier son forfait. Procédant, au contraire, au moyen d'une allégorie, il rendit plus aigu le reproche qu'il avait d'abord dissimulé. Il était venu, médecin, vers un malade. Il se rendait bien compte de la nécessité d'une opération mais il doutait de la patience de celui qui était souffrant. Il cacha donc sous son manteau le fer du chirurgien; puis, le tirant, il l'enfonça brusquement dans la plaie, de telle façon qu'avant de l’avoir aperçue le malade sentît la lame faire son travail le résection. Cela, afin de prévenir le refus probable du patient si ce dernier, précédemment, avait eu la vie de l'instrument. CHAPITRE 3 Comment doivent être repris les joyeux et les tristes. On ne peut donner les mêmes avertissements aux joyeux et à ceux qui sont tristes. Pratiquement, il faut appeler aux personnes de joyeuse vie les effrayant réalités qui sont la conséquence de la damnation et faire ceux-là qui sont chagrins se souvenir des joies promises à la possession du Royaume. Que ceux qui vivent dans la joie apprennent, de la gravité des menaces, ce qu'ils ont à redouter et que les affligés entendent parler des joies des récompenses qu'ils espèrent. Et en effet, il est dit aux premiers : «Malheur à vous qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et les larmes !» (Lc 6,25). Mais le seconds entendent le même Maître leur
enseigner : «Je vous reverrai, et votre cœur se réjouira, et nul ne vous ravira votre joie.» (Jn 16,22).
Ce ne sont cependant pas les événements qui font les rieurs ou les tristes; cela vient plutôt des natures. Et c'est ainsi que certains vices sont en accord avec certains caractères par exemple, les naturels joyeux sont plus portés à la luxure, les tristes davantage enclins à la colère. Il y a donc nécessité que non seulement chacun s'attache à bien connaître de quel tempérament il est doué par nature, mais encore aux attaques de quels bas instincts il sera en butte de ce fait : de peur qu'en négligeant complètement de lutter contre ses défauts originels, il ne succombe à quelque vice dont il pouvait se croire exempt. CHAPITRE 4 Comment il faut parler aux subordonnés et aux supérieurs.
Il faut différemment adresser des avis aux subordonnés et aux supérieurs. De façon à ce que la sujétion n'accable pas les premiers, et que leur dignité n'enorgueillisse point les autres; afin que les subordonnés ne fassent pas moins qu'on leur commande, et que les supérieurs n'ordonnent pas plus qu'il n'est possible de faire pour qu'enfin les sujets humblement se soumettent, et que les dirigeants gouvernent avec mesure. En effet, par les paroles suivantes, – que l'on peut figurativement interpréter, – il est dit à ceux qui sont dans la dépendance : «Vous, enfants, obéissez en toutes choses à vos parents dans le Seigneur.»
Et il est enjoint aux supérieurs : «Et vous pères, n'irritez pas vos enfants.» (Col 3,20). Que les sujets apprennent donc (du pasteur), comment ils doivent composer leur intention devant les regards du juge invisible et que les supérieurs, à leur tour, soient instruits de la manière suivant laquelle ils doivent être extérieurement, par leurs mœurs irréprochables, un exemple pour ceux qui leur sont soumis.
Les supérieurs doivent savoir, en effet, que si parfois ils commettent le mal, ils se rendent dignes d'autant de morts qu'ils lèguent à leurs sujets d'exemples le perdition. D'où l'obligation de se garder eux-mêmes d'autant plus soigneusement du péché que, par les mauvaises actions qu'ils commettent ils ne périssent point seuls, mais portent la responsabilité des autres âmes qu'ils ont perdues par leurs exemples. Il est donc nécessaire, afin de leur épargner un plus rigoureux châtiment, d'admonester les inférieurs quand, au moins en ce qui a trait à leur seule conduite personnelle, ils ne savent pas vivre suivant la justice; et, il est tout aussi urgent de donner un avertissement aux supérieurs, de crainte que, quand bien même ils s'estimeraient tranquilles relativement à leur vie privée, ils ne courent le risque de se voir condamnés à cause de ceux-là qui leur furent soumis. Et ce, afin que les premiers veillent d'autant plus près à leur manière de vivre qu'ils sont exemptés davantage de la surveillance d'autrui et pour que les seconds s'acquittent de leurs devoirs à l'égard du prochain, tout en ne cessant point de prendre soin d'eux-mêmes, et qu'ainsi leur ferveur pour leur propre salut les préserve de la moindre tiédeur dans la garde de ceux qui leur sont commis.
Et en effet, l’Écriture dit à celui qui n’a qu’à songer à lui-même : «Va vers la fourmi, ô paresseux considère ses voies et deviens sage.» (Pro 6,6). Mais un terrible avis est donné au chef par ces mots : «Mon fils, si tu t'es rendu caution pour ton ami, si tu t'es engagé pour un étranger, tu t'es lié par les paroles de ta bouche, tu es pris par tes propres paroles.» (Pro 6,1). Se rendre caution pour son ami, c'est se charger de la responsabilité d'une autre âme au péril de son salut personnel. De ce fait, notre main est engagée pour un étranger car notre âme se trouve prise alors dans un devoir de sollicitude qui n'existait pas auparavant. On se trouve lié par les paroles de sa bouche et pris par ses propres discours : parce que quiconque est mis de la sorte dans l'obligation d'apprendre le bien à ceux qui lui sont confiés, se trouve placé dans la nécessité d'observer le premier les choses qu'il enseigne. Il est donc bien lié par les paroles de sa bouche : contraint qu'il est, par les exigences de la raison, de ne point se conduire autrement qu'il instruit. Et dès lors, il est tenu, aux yeux de l'inflexible juge, à l'accomplissement d'un bien d'autant plus grand que plus parfaites sont les bonnes œuvres dont il a publiquement prescrit, par sa parole, la pratique aux autres. Et
c'est bien à propos qu'aussitôt l'Écriture ajoute ce conseil : «Fais donc ce que je dis, mon fils : dégage-toi ! Puisque tu es tombé aux mains de ton prochain, va, hâte-toi, réveille ton ami ! Ne donne ni sommeil à tes yeux, ni assoupissement à tes paupières. (Pro 6,3). Quiconque, par suite, est officiellement préposé aux autres en exemple de vie, est averti d'être non seulement vigilant lui-même, mais encore de réveiller son ami. Il n'est pas suffisant, en effet, pour lui, de veiller en ayant une bonne conduite, s'il ne retire pas de la torpeur du péché celui auquel il commande. Et c'est avec raison qu'il est écrit : «Ne donne ni sommeil à tes yeux, ni assoupissement à tes paupières.» Donner du sommeil à ses yeux c'est, par une défaillance de volonté, faire fi totalement du soin de ses subordonnés. D'autre part, les paupières s'assoupissent, quand notre intelligence voit clairement les défauts qu'il faudrait reprendre chez ceux-là qui nous sont soumis, mais feint, par lâche paresse, de ne les point connaître. Dormir, en effet, d'un complet sommeil, c'est ni ne savoir, ni corriger les actions répréhensibles de ses sujets. Ce n'est donc pas dormir, mais sommeiller, que de connaître ce qu'il y aurait lieu de réprimander et cependant, par paresse d'âme, ne le point amender à l'aide de reproches appropriés. Or, en cédant à l'assoupissement, l'œil s'en va vers le plein sommeil : c'est-à-dire qu'ordinairement si celui qui préside ne retranche point le mal qu’il voit fort bien, il en arrive un jour ou l'autre, et en punition de sa négligence, à ne même plus se rendue compte de ce que ses sujets accomplissent de mal. Il faut recommander, par suite, à ceux qui gouvernent les autres, d'avoir, par zèle de surveillance et par souci de ressemblance avec les animaux (symboliques que Jean vit) dans le ciel, des yeux vigilants et au-dedans et à l'entour. (cf. Ap 4,6). Et en effet, ces animaux célestes, que nous décrit l’Apocalypse sont montrés comme remplis d'yeux au-dedans et à l'entour, parce qu'il sied à tous les pasteurs d'âmes d'être doués d'yeux de même façon : en ce sens qu'ils doivent s'efforcer d'être, dans l'intime, agréables au Juge qui sonde les cœurs; et qu'il leur faut, en plus des bons exemples dont ils sont redevables dans leur vie extérieure, découvrir ce qu'il faut corriger chez autrui. Les inférieurs sont à prévenir de n'avoir point à porter de jugements téméraires sur leurs chefs, quand bien même, par hasard, ils trouveraient quelque chose à reprendre dans leur conduite. De craint, qu'en faisant la preuve certaine d'un mal, ils ne tombent euxmêmes, sous l'influence de l'orgueil, dans quelque plus profonde misère. Il faut les mettre en garde de ne point s'élever avec une excessive audace contre leurs supérieurs s'ils surprennent chez ceux-ci des fautes mais d'agir de telle sorte que si ces manquements des pasteurs sont bien graves ils les condamnent en leur for intérieur, tout en ne refusant point, en sujets que lie la crainte divine, de porter sous ces chefs (indignes) le joug de la discipline.6 C'est ce que nous pouvons faire mieux voir en apportant l'épisode suivant (de l'histoire) de David. (cf. I Rois 24,4 et sv.). Un jour que son persécuteur Saül était entré dans une caverne pour une nécessité de nature, David avec ses gens étaient au fond de cette même grotte. Or il y avait longtemps déjà que celui-ci subissait les conséquences de l'animosité du roi. Mais quand les hommes de David voulurent s'avancer pour frapper Saül, il les arrêta en disant qu'il ne fallait pas porter la main sur l'oint du Seigneur. Pourtant, s'étant levé, il coupa à la dérobée le pan du manteau de Saül. Or, que représente Saül si ce n'est les mauvais pasteurs ? Et que figure David sinon les bons fidèles ? Le besoin naturel de Saül symbolise les chefs dépravés qui étalent jusqu'en des actions de réputation fétide la secrète malice de leur cœur et, par des faits perpétrés au grand jour, découvrent leurs pensées coupables. Et cependant David craignit de frapper Saül c'est-à-dire que les âmes vertueuses des fidèles se tenant éloignées de toute peste de jalousie, ne frappent jamais du glaive de la langue la façon de vivre de leurs pasteurs, même dans le temps où ils ont lieu de blâmer leur manque de perfection. Que si parfois, du fait de la fragilité humaine, ils peuvent difficilement s'empêcher de s'entretenir de certaines fautes particulièrement graves et publiques de leurs pasteurs, ils le font alors dans l'humiliation de leur âme, comme s'ils coupaient silencieusement, (à l'instar de David)
«La foi étant cependant sauve,» remarque ailleurs le saint (Morales 50,25, ch. 36).
le pan du manteau (de leur seigneur). Et en effet, quand, même vertueusement et secrètement, ils portent atteinte à la dignité pastorale, ils salissent le manteau du roi leur seigneur. Aussi reviennent-ils à eux-mêmes, et se font-ils un très cuisant reproche de leur piqûre de langue, fut-ce même la plus petite.
C'est donc à juste titre qu'il est écrit au même endroit : «Après cela David se frappa le cœur de ce qu'il avait coupé le pan du manteau de Saül.»
Par suite, les actions des pasteurs ne sont point à frapper du glaive de la langue, lors même qu'en vérité on les estime répréhensibles. Si par hasard la langue vient à tomber à leur sujet dans des manquements, fusent-ils minimes, il est indispensable qu'on se frappe le cœur par l'affliction de la pénitence que l'on fasse retour sur soi-même; et qu'après un manquement vis-à-vis de l'autorité pastorale, on redoute grandement le jugement de Celui par qui elle fut déléguée. Car lorsque nous manquons à nos pasteurs, nous résistons à l'ordre de Celui qui nous les a donnés pour chefs. Aussi, quand Moïse eut appris que le peuple murmurait contre lui et contre Aaron, prononça-t-il ces mots : «Nous, que sommesnous ? Ce n'est pas contre nous que sont vos murmures, c'est contre le Seigneur.» (Ex 16,8).
CHAPITRE 5 Comment il faut reprendre maîtres et serviteurs.
Les mêmes avis ne sont point également à donner au serviteur et à son maître. Ainsi les serviteurs doivent toujours tenir compte de l'humilité de leur condition; et les maîtres, de leur côté, fidèlement se souvenir de l'origine de leur nature qui les rend les égaux de ceux qui sont à leur service.
Il faut apprendre aux serviteurs à ne point mépriser leurs maîtres afin de ne pas offenser Dieu en se révoltant avec orgueil contre l'ordre établi par Lui. Et d'un autre côté, il y a lieu de rappeler aux maîtres qu'ils se targuent insolemment contre Dieu de ses propres dons, dès qu'ils refusent de reconnaître que les hommes maintenus en servage à cause de leur condition sont leurs égaux de par la communauté de nature.
Que les premiers soient avertis, afin de bien savoir qu'ils sont les serviteurs de leurs maîtres; et que les seconds apprennent qu'ils sont les compagnons de service de leurs serviteurs. Car l'Apôtre dit aux uns : «Serviteurs, obéissez à vos maîtres selon la chair.» (Col 3,22). Et encore : «Que tous ceux qui sont sous le joug comme esclaves estiment leurs maîtres dignes de tout honneur.» (I Tim 6,1). Quant aux autres, il leur adresse ces paroles : «Et vous, maîtres, agissez de même à l'égard de vos serviteurs, et laissez là les menaces, sachant que leur Seigneur et le vôtre est dans les cieux.» (Ep 6,9).
CHAPITRE 6 Comment il faut traiter les sages et les simples d'esprit.
On ne doit pas parler aux sages de ce monde de la même manière qu'aux simples d'esprit. Il faut exhorter, en effet, les savants à perdre la conviction qu'ils savent, tandis que les simples d'esprit doivent être poussés à acquérir la connaissance de ce qu'ils ignorent. Chez les premiers, il faut en premier lieu détruire la persuasion où ils sont d'être sages; et chez les autres, il faut d'abord inculquer tout ce qui nous est connu au sujet de l'éternelle sagesse : car l'absence complète d'orgueil a en quelque façon prédisposé leurs cœurs à recevoir cette formation. Avec les savants il faut s'employer à ce que, plus sagement, ils deviennent insensés en renonçant à la folle sagesse pour apprendre à connaître la sage folie de Dieu. Et il faut exhorter les simples à partir de cette simplicité qui est qualifiée de folie, pour atteindre à la vraie sagesse. Car l'Écriture dit aux premiers : «Si quelqu'un parmi vous pense être sage dans ce siècle, qu'il devienne fou afin d'être sage.» (I Cor 3,18). Et aux seconds : «Il n'y a point parmi vous beaucoup de sages selon la chair.» Puis : «Ce
que le monde tient pour insensé, c'est ce que Dieu a choisi pour confondre les sages.» (I Cor 1,26-27). Ce qui presque toujours convertit les savants, se sont les arguments d'une controverse; tandis qu'ordinairement les exemples touchent bien mieux les humbles. Il est utile à ceux-là d'être vaincus et terrassés dans leurs propres allégations; généralement il suffit à ceux-ci d'avoir la connaissance des actions louables du prochain. C'est ainsi que le grand Apôtre, qui disait se devoir aux sages et aux ignorants, alors qu'il instruisait les savants aussi bien que les simples du peuple Hébreu de la caducité du Testament ancien triompha des docteurs en se servant dans son discours de leur propre sagesse quand il leur déclara : «Or ce qui et devenu ancien, ce qui est vieilli, est près de disparaître.» (Heb 8,13). Mais comme il se rendait bien compte que d'autres ne seraient conquis que par les seuls exemples, il ajouta dans la même lettre : «Les saints ont souffert les moqueries et les verges de plus, les chaînes et les cachots ils ont été lapidés, sciés, éprouvés; ils ont morts par le tranchant du glaive.» (Heb 11, 36-37)/ Et de nouveau : «Souvenez-vous de ceux qui vous conduisent qui vous ont annoncé la parole de Dieu et considérant quelle a été l'issue de leur vie, imitez leur foi.» (Heb 13,7). Ainsi une science victorieuse subjuguait les uns; et le doux attrait de l'exemple encourageait les autres à gravir le sentier de la perfection CHAPITRE 7 Comment reprendre les effrontés et les timides. Les effrontés sont à reprendre d'une façon et les personnes modestes d'une autre. Seul, en effet, un reproche sévère corrige les premiers du vice de l'impudence tandis que, d'ordinaire, une parole discrète amendera les seconds. Ceux-ci ne reconnaissent leurs péchés que s'ils en sont repris par plusieurs; il suffit le plus souvent à la conversion de ceux-là qu'un maître de doctrine leur mette avec bonté une seule fois sous les yeux les fautes qu'ils ont commises. On réussit auprès des impudents en les tançant avec vigueur mais on procure mieux l'amélioration des timides en abordant, pour ainsi dire, de manière indirecte ce qu'on a à leur reprocher. Et, en effet, le Seigneur apostrophant ouvertement l'impudent peuple judaïque lui dit : «Tu as eu un front de courtisane, tu n'as pas voulu rougir.» (Jer 3,3). Par contre, il réconforte le même peuple devenu humble, en lui adressant ces paroles : «Tu oublieras la honte de ta jeunesse, et tu ne te souviendras plus de l'opprobre de ton veuvage, car il régnera sur toi celui qui t'a créé.» (Is 54,4). De même saint Paul réprimande-t-il sans détour les Galates qui avaient impudemment failli : «Ô Galates insensés, écrit-il, qui vous a fascinés ?» (Gal 3,1). Et il ajoute : «Avezvous si peu de sens qu'après avoir commencé par l'esprit, vous finissiez par la chair.» (Ibid. 3). Il reprend comme suit, au contraire, prenant en quelque sorte part à leur peine, les errements des Philippiens qui rougissaient de leur faute : «Je me suis vivement réjoui dans le Seigneur, de ce que vous avez fait refleurir enfin vos sentiments d'autrefois à mon égard; vous les aviez bien, mais l'occasion vous avait manqué.» (Phil 4,10). Ainsi une sévère réprimande mettait à nu les fautes des premiers, et un plus doux reproche voilait la négligence des autres.
CHAPITRE 8 Comment reprendre les arrogants et les pusillanimes. Les arrogants doivent être repris d'une manière les pusillanimes d'une autre. Les premiers, en effet, parce qu'ils présument exagérément d'eux-mêmes, font fi des autres hommes et les comptent pour rien; tandis que les seconds, trop pénétrés de leur propre faiblesse, tombent la plupart du temps dans le découragement. Les uns estiment particulièrement parfait tout ce qu'ils font; les autres jugent leurs actions on ne saurait plus méprisables, et se laissent dès lors abattre par le désespoir. C'est donc avec un grand discernement que devront être tirées au clair par celui qui doit les reprendre, les œuvres des hommes orgueilleux, afin de leur faire voir qu'ils déplaisent à Dieu dans ce en quoi ils se complaisent en eux-mêmes. Oui, nous corrigeons alors mieux ces hommes lorsque nous leur prouvons être mauvaises les actions mêmes qu'ils croient avoir bien faites moralement. De telle façon que, du sujet d'où ils pensaient devoir retirer de la gloire, naisse au contraire pour eux une salutaire confusion. Maintenant, comme très souvent ils refusent de reconnaître être tombés eux-mêmes dans ce vice de l'arrogance, ils viendront plus vite à résipiscence si on les déconcerte par le honteux reproche d'une autre faute plus évidente prise à côté : afin qu'en face d'un fait qu'ils ne peuvent excuser, ils tiennent aussi pour véridique le défaut dont, pitoyablement, ils se prétendent indemnes. C'est ainsi qu'au temps où il voyait les Corinthiens effrontément soulevés contre lui, et prétendant être l'un à Apollos, l'autre à Pierre, l'autre au Christ, saint Paul produisit au grand jour le crime d'inceste qui avait bel et bien été consommé chez eux. «On entend dire, leur écrit-il, qu'il y a parmi vous de l'impudicité, et une impudicité telle qu'il ne s'en rencontre pas de pareille même chez les païens; c'est au point que quelqu'un (d'entre vous) a la femme de son père ! Et vous êtes enflés d'orgueil ! Et vous n'avez pas, au contraire, été dans le deuil, afin que celui qui a commis un pareil acte fût retranché du milieu de vous !» (I Cor 5,1-2). Comme s'il disait ouvertement : «Que signifie le arrogance par laquelle vous vous dites être à celui-ci ou à celui-là, vous qui, par le dissolu de votre incurie, donnez la preuve que vous n'êtes à personne ? Mais, par contre, nous ramenons bien mieux les timorés dans la route du devoir si nous allons chercher un peu loin quelques-unes de leurs actions bonnes afin qu'au temps où, par nos reproches, nous corrigeons chez eux certaines choses, nous puissions accorder à d'autres la louange de notre approbation. De façon à ce que le compliment qu'ils reçoivent soutienne une timidité que flagelle, d'autre part, la faute reprochée. Souvent même nous réussirons mieux à leur endroit si nous faisons mention de leurs bonnes actions passées et, s'il y a eu dans leur vie certains désordres, en ne blâmant pas ces derniers comme choses déjà commises, mais en les interdisant à la façon de fautes qu'on ne doit désormais plus commettre. Ainsi la bienveillance témoignée fera grandir le bien que nous aurons approuvé; et un encouragement discret sera plus efficace, chez les pusillanimes, à l'égard des défauts que nous aurons repris. Telle fut la façon d'agir de saint Paul à l'endroit des Thessaloniciens lorsqu'il sut que ceux-ci, persévérant dans la foi qu'ils avaient reçue de lui, étaient saisis d'une véritable crainte, comme si la fin du monde eût dû être prochaine. L'Apôtre commence par louer ce qu'il constate de fermeté en eux; et, les exhortant discrètement, il vient ensuite en aide à leur infirmité. Voici en effet ses paroles : «Nous devons rendre à Dieu de continuelles actions de grâces pour vous, frères, ainsi qu'il est juste, parce que votre foi fait de grands progrès, et que votre charité les uns pour les autres s'accroît de plus en plus. Aussi nousmêmes, dans les Églises de Dieu, tirons-nous gloire de vous, à cause de votre patience et de votre fidélité.» (II Th 1,3). Et le même, ayant ainsi préalablement fait un persuasif éloge de leur vie, ajouta peu après : «Pour ce qui regarde l'avènement de notre Seigneur Jésus Christ et notre réunion avec lui, nous vous prions, frères, de ne pas vous laisser ébranler facilement dans vos sentiments, ni alarmer par quelque esprit, ou par quelque parole, ou par une lettre supposée venir de nous, comme si le jour du Seigneur était proche.» (Ibid., 2,1).
Ainsi ce vrai docteur prit-il tout d'abord souci que ses correspondants s'entendissent préalablement louer des enseignements dont ils avaient gardé mémoire, pour qu'ensuite ils se conformassent à ce qui leur était demandé. De telle sorte que le compliment émis en premier lieu affermît leur esprit et l'empêchât de se frapper sous le coup de l'admonition annexe. Ceux donc que l'Apôtre savait être troublés par la crainte d'une fin prochaine, il ne les tançait pas d'avoir été émus; mais, paraissant ignorer le passé, il leur faisait défense de se laisser ébranler à l'avenir afin qu'étant persuadés qu'ils étaient ignorés de leur correspondant en ce qui concernait la futilité même de leur terreur, ils en vinssent à d'autant plus redouter de se rendre répréhensibles, s'ils craignaient plus vivement être découverts par lui. CHAPITRE 9 Comment il faut reprendre les impatients et les patients. Il faut différemment reprendre les impatients et les patients. Et en effet, on doit dire aux impatients qu'en négligeant de refréner leur fougue ils se laissent entraîner, sans qu'ils le souhaitent, dans de nombreuses voies périlleuses. Car la fureur emporte la volonté audelà des limites mêmes du désir et l'âme une fois ainsi troublée, commet, en quelque sorte sans le vouloir, des actes qu'elle regrettera, une fois revenue à elle. On doit aussi prévenir les impatients qu'en se laissant emporter par l'impulsion de la colère et en agissant comme des fous, c'est à peine s'ils gardent, après coup, la notion de leurs fautes. Ceux qui ne résistent pour ainsi dire point à leur violence d'émotion mettent le désordre jusque dans les bonnes actions faites jadis par eux avec une âme tranquille, et ruinent, sous le coup d'une excitation subite, ce qu'ils avaient élevé au prix peut-être d'un long et prudent labeur ! La charité elle-même, qui est mère et gardienne de toutes les vertus, se perd par le vice de l'impatience. Il est écrit, en effet : «La charité est patiente .» (I Cor 13,4). Par suite la charité n'est pas si elle n'est point patiente. La doctrine, qui est la nourrice des vertus, est, elle aussi, ruinée par le défaut de l'impatience. Car il est écrit : «La sagesse d’un homme se reconnaît à sa patience.» (Pro 19,11). Et donc, la mesure suivant laquelle un homme fait montre d'absence de sagesse fournit la preuve exacte de son défaut de patience. Un tel être en effet, demeurera inapte à vraiment faire le bien en enseignant, s'il ne sait, dans la vie, porter d'une âme égale les défauts d'autrui. En outre, presque toujours, du fait de ce vice de l’impatience, le péché de présomption vient blesser l’âme; car dès qu'un homme ne supporte pas d'être dédaigné par le monde, il s'agite pour faire montre des qualités cachées qu'il peut avoir; et de la sorte il est, par l'impatience, amené jusqu'à l'orgueil. Incapable de souffrir le mépris (du monde), il tombe dans l'ostentation en se faisant valoir publiquement lui-même. De là cette parole de l'Écriture : «L'homme patient vaut mieux que le présomptueux.» (Ec 7,9). C'est qu’en effet l'homme patient préfère souffrir toutes le vexations qu'on voudra plutôt que de (consentir à voir) ses qualités secrètes divulguées par le vice le l'ostentation; tandis que l'arrogant, au contraire, aime mieux que l'on dise de lui un bien, fut-il même imaginaire, afin de se soustraire au plus léger affront. Puisque donc, quand la patience se perd, périssent en même temps qu'elle les autres bonnes œuvres précédemment accomplies, c'est bien à juste titre qu'il fut prescrit à Ézéchiel de creuser une fosse dans l'autel de Dieu pour recevoir les holocaustes placés dessus. (cf. Ez 43,13). Si en effet il n'existait pas de fosse à l'autel, le vent soufflant à l'improviste disperserait toute oblation qu'il trouverait sur lui. Or qu'entendre par autel de Dieu sinon l'âme du juste, laquelle présente aux regards du Seigneur des sacrifices aussi nombreux que le sont les bonnes actions accomplies par elle ? Et que symbolise la fosse de l'autel sinon la patience des bons, laquelle en rendant l'âme humblement prête à supporter l'adversité la montre complètement délaissée ainsi qu'au fond d'une fosse ? Or une fosse fut creusée dans l'autel pour que le vent n'enlevât pas le sacrifice posé sur la table.
Ce qui veut dire : l'âme des saints conserve la patience, de peur qu'en se laissant troubler par le souffle de l'impatience elle vienne à perdre ce qu'elle a fait de bon. De plus, cette même fosse de l'autel est donnée comme profonde d'une coudée pour marquer que si la patience n'est pas délaissée l'unité de mesure est conservée. D’où cette parole de saint Paul : «Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi du Christ.» (Gal 6,2). Et en effet, la loi du Christ réside dans l'amour de l'unité, et ceux-la seuls l'accomplissent qui, lorsqu'ils souffrent, ne s'écartent point (de cette unité).
Que, maintenant, les impatients entendent retentir à leurs oreilles ces paroles de l'Écriture : «Celui qui est lent à la colère vaut mieux qu'un héros; et celui qui est maître de son esprit, que le guerrier preneur de villes.» (Pro 16,32). Moindre, en effet, est la prise d'une ville, parce que la conquête n'atteint que des biens extérieurs mais bien plus haute est la victoire qui se remporte par la patience, parce que c'est l'âme qui triomphe d'ellemême, qui se soumet elle-même à elle-même, quand la patience la contraint à se brider intérieurement.
Que les impatients s'entendent dire cette parole qu'adresse à ses élus Celui qui est la Vérité : «Par votre patience vous posséderez vos âmes.» (Lc 21,19).
Nous avons, en effet, été créés de façon si admirable qu'en nous la raison doit gouverner l'âme, et l'âme à son tour posséder le corps. Mais l'âme se voit évincée de son droit de gouverner le corps, si elle-même cesse la première de demeurer sous le domaine de la raison. En nous avertissant de nous posséder nous-mêmes par la patience, le Seigneur a donc démontré que cette vertu est la sauvegarde de notre nature. Par là nous apprenons combien est grand le péché d'impatience, par lequel nous perdons jusqu'à la possession de ce que nous sommes.
Que les impatients entendent encore ce qui est dit par Salomon : «L'insensé fait éclater toute sa passion, mais le sage la calme et la retient.» (Pro 29,11). Et en effet, sous l'impulsion de l'impatience, l'homme se conduit de telle façon qu'il répand au dehors son âme tout entière et le trouble la met d'autant plus rapidement hors d'elle-même qu'aucune sage discipline ne la retient à l'intérieur. Le sage, au contraire, diffère et se réserve pour l'avenir. Car, lésé présentement, il ne désire point de vengeance. Tolérant, il préfère pardonner; mais sans oublier pour cela que toutes choses trouveront une juste vindicte lors du jugement suprême. Contrairement, il faut exhorter les patients à ne point gémir en eux-mêmes de ce qu'ils endurent extérieurement afin qu'ils ne gâtent point au-dedans, par la contagion d'une disposition mauvaise de leur âme, le sacrifice de si grand prix qu'ils paraissent au dehors, offrir en son intégrité. Un tel défaut sans doute peut n'apparaître point aux yeux du monde, mais il est cependant tenu pour péché par l'appréciation divine; et sa malignité grandit à proportion que se donne davantage à lui-même, devant les hommes, un faux air de vertu. Il faut encore dire aux patients de s'appliquer à aimer ceux qu'il leur est nécessaire de supporter : le peur que si l'amour ne suit pas la patience, cette dernière vertu, n'étant alors qu'un faux-semblant, ne devienne un vice pire que la haine. C'est pourquoi après avoir écrit : «La charité est patiente», saint Paul ajouta aussitôt : «elle est douce», (I Cor 13,4) montrant par là que ceux que, par patience, la charité supporte, elle ne fait point défaut de les aimer par la douceur. De là vient encore que le même illustre docteur exhortant ses disciples à la patience leur adresse ces paroles : «Que toute aigreur, toute animosité, toute colère, toute clameur, toute médisance soient bannies du milieu de vous.» (Ep 4,31). Et après avoir ainsi bien mis l'extérieur dans l'ordre, il passe aux sentiments intimes quand il ajoute : «Et aussi toute méchanceté.» En effet, c'est bien en pure perte que l'on bannit de sa conduite extérieure la colère et la médisance si, au fond de l'âme, règne la méchanceté mère des vices et c'est en vain qu'au dehors la malice est émondée dans ses branches, si au dedans on la conserve dans sa racine prête à pousser de plus nombreux surgeons. De là, enfin, ces paroles prononcées par la Vérité même : «Aimez vos ennemis; faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux lui vous persécutent et vous calomnient.» (Lc 6,27). Supporter les ennemis est réputé vertu au jugement des hommes mais la vertu devant Dieu consiste à les aimer : parce que Dieu n'accepte que le seul holocauste que consume devant ses yeux, sur l'autel des bonnes œuvres, le feu de la charité. Aussi s'adresse-t-il de nouveau en ces termes à ceux qui sont patients, mais sans amour :
«Pourquoi regardes-tu la paille dans l'œil de ton frère, et ne remarques-tu pas la poutre qui
est dans le tien ?» Le trouble qui naît de l'impatience voilà la paille mais la poutre dans l’œil c'est la méchanceté au fond du cœur. Le vent de la tentation soulève la première; mais la malice consommée rend la seconde à peu près immuable. C'est donc bien à juste raison que le Seigneur ajoute : «Hypocrite, ôte d'abord la poutre de ton œil, et tu verras alors à ôter la paille de l'œil de ton frère.» (ibid., 5) Comme s'il disait à l'âme méchante se morfondant intérieurement et, extérieurement, se donnant pour sainte sous le faux dehors de la patience : «Expulse d'abord de chez toi la lourde masse de la malice, et cela fait, corrige les autres du poids léger de leur impatience de crainte quelle ne s'efforçant pas de triompher de tes hypocrites dehors, le support (simulé) des défauts d'autrui ne te fasse tomber dans quelque chose de pire.»
Il arrive fréquemment aussi aux personnes patientes, de n'être nullement affectées au moment même où elles ont à subir des revers ou à essuyer des injures. Elles font ainsi preuve de patience et ne laissent point de conserver l'innocence de leur cœur. Mais lorsqu'un peu plus tard elles se remettent en mémoire ces mêmes choses qu'elles auront précédemment tolérées, elles s'enflamment elles-mêmes d'une douleur ardente, cherchent des sujets de vengeance; et reniant la douceur qu'elles gardèrent sous l'outrage, elles la changent en méchanceté.
A cette catégorie le prédicateur viendra plus vite en aide s'il dévoile la cause d'un semblable retour. L'ennemi artificieux mène en effet (ici) la guerre contre deux personnes à la fois. D'abord il en surexcite une et la rend agressive à lancer des injures; puis il provoque l'insulté à rendre coup pour coup. Mais il advient souvent que vainqueur de celui qui s'est laissé traîner à infliger l'insulte, Satan se voit battu par l'autre, qui, sans se laisser troubler, supporte l'injure qu'on lui a faite. Alors, vainqueur du malheureux dont il est devenu maître en le troublant, le démon, de toute sa rage, se lance contre l'autre personne. Il plaint très haut l'homme qui lui tient courageusement et victorieusement tête. Ce chrétien, en effet, qu'il n'a pu réussir à jeter hors de soi sous l'action des traits de l'insulte, il cherche maintenant – faisant pour un moment trêve à l'attaque ouverte, mais s'en prenant à l'âme par une insinuation occulte, – le moment apte à le tromper. Parce qu'il a été mis en déroute dans une bataille livrée au grand jour, le démon, en effet, se passionne à préparer sournoisement des embûches. Il revient vers l'âme victorieuse au temps où celle-ci se repose, il lui remet en mémoire ou des revers de fortune, ou des attaques injurieuses et, grossissant fortement les choses que cette âme a eu à subir, il les lui fait prendre pour intolérables. Il remplit son esprit d'une si profonde tristesse que très fréquemment l'homme patient, vaincu après la victoire, rougit d'avoir supporté sans colère ce qu'on lui a fait endurer, regrette de n'avoir pas rendu les injures, et se met à chercher si l'occasion ne se présentera pas de se venger avec usure.
À qui ressemblent de telles personnes, sinon à des soldats qui, victorieux en rase campagne par leur vaillance se laissent ensuite, grâce à leur négligence, capturer à l'abri des fortifications d'une ville ? Ne peut-on pas encore les comparer à ces gens qu'une grave maladie fondant sur eux n'a pas emportés, mais que mène au tombeau un retour de fièvre lente ?
Il faut donc adjurer ceux qui sont patients de veiller, après la victoire, à la défense de leur cœur : afin qu'ils soient prévenus que l'ennemi, vaincu en lutte ouverte, rôde insidieusement autour des remparts de leur âme. Il faut les prévenir d'avoir à se défier de l'offensive sournoise de l'indolence : afin que, dans l'avenir, l'astucieux démon ne puisse, en les dupant, tressaillir d'une joie d'autant plus accrue qu'il vient alors à bout d'écraser la tête, ferme jusqu'à ce moment, de ses vainqueurs.
CHAPITRE 10 Comment il faut traiter les bienveillants et les jaloux.
Il faut traiter différemment les bienveillants et les jaloux. Et, en effet, on doit dire aux premiers qu'il leur faut se réjouir des vertus d'autrui jusqu'au point de vivement souhaiter les acquérir eux-mêmes. Qu'ils louent par suite, en les aimant, les bonnes œuvres de leurs frères de façon à multiplier ces dernières par l'imitation de leurs auteurs : de
crainte que si, dans ce stade de la vie présente, ils assistent en dévots amis mais en spectateurs paresseux au combat du prochain, ils ne demeurent après la lutte d'autant plus privés de récompense qu'actuellement ils peinent d'autant moins dans la bataille, et qu'ils ne considèrent alors avec chagrin les palmes de ceux-là en face des pénibles efforts desquels ils persistent, présentement, à demeurer oisifs. Certes, nous péchons grandement lorsque nous n'aimons point les œuvres bonnes accomplies par autrui; mais nous demeurons sans aucun mérite si, dans la mesure de nos moyens, nous ne reproduisons pas ce bien que nous aimons. Il importe donc de dire à ces bienveillantes personnes, qu'en ne montrant pas la moindre hâte à imiter le bien qu'elles approuvent et dont elles font l'éloge, leur complaisance à l'égard de la sainteté des vertus ressemble exactement à celle que prennent d'insensés spectateurs à la futilité des réjouissances publiques. Car ceux qui applaudissent au jeu des cochers et des comédiens n'ont nul désir de ressembler à ce qu'ils voient être les histrions qu'ils acclament. Avec plaisir ils regardent ces derniers exécuter des tours qui leur sont agréables, mais ils évitent avec grand soin de vouloir plaire semblablement. Il faut prier ces bienveillantes gens de rentrer en leur cœur à la vue des actes bons de leur prochain; de ne point se prévaloir des bonnes œuvres d'autrui, et de ne point louer le bien qu'elles se refusent à pratiquer. Car seront plus rudement châtiés, au jour de la suprême vengeance, les hommes qui auront applaudi aux vertus de ceux-là qu'ils ne voulurent point suivre. Il faut reprendre les envieux pour leur montrer combien grand est l'aveuglement des hommes que le progrès de leur prochain décourage, et qui sèchent d'envie à la constatation de l'avancement d'autrui. Quelle n'est pas l'infortune de ceux qui deviennent pires à l'occasion de l'amélioration des autres, et qui, témoins de l'accroissement du bonheur de leurs frères, s'affligent amèrement an fond d'eux-mêmes, et périssent de la peste qui affecte leur propre cœur. Quoi de plus misérable que ces hommes que le chagrin fait plus coupables, dès que vient à les affliger l'aspect de la félicité d'autrui ? Car, ces vertus des autres qu'ils ne peuvent acquérir, ils pourraient les faire leurs s'ils savaient les aimer. Oui, tous les fidèles fermes dans la foi sont tels de nombreux membres en un unique corps. Membres, en vérité, divers quant à l'office, mais ne formant qu'un tout, grâce au lien par lequel ils s'unissent entre eux. En conséquence le pied voit grâce à l'œil, et les yeux à leur tour avancent grâce aux pieds. Le sens de l'ouïe vient en aide à la langue, et la langue de la bouche concourt, par les oreilles, à son propre profit. Le ventre prête aux mains son aide; celles-ci, de leur côté, se dépensent pour lui. Et donc, de la nature de notre corps ellemême, nous déduisons la règle à observer dans nos actions. Ce serait grand-honte en effet, que de n'imiter point ce que nous sommes. Elles sont nôtres vraiment les bonnes actions que, ne pouvant imiter, nous aimons dans nos frères; et celles qui sont aimées en nous deviennent le partage de nos frères qui les aiment. Que donc les envieux apprécient par là quelle vertu sublime est la charité qui, sans labeur de notre part, fait nôtres les mérites, fruit du labeur d'autrui ! Aussi, doit-on prévenir les jaloux qu'en ne faisant nul effort pour se préserver de l'envie ils s'enfoncent dans l'antique méchanceté de l'astucieux ennemi duquel il est écrit : «C'est par l'envie du diable que la mort est entrée dans le monde» (Sag 2,24). Et en effet, c'est parce qu'il perdit le premier le ciel que le démon jalousa l'homme nouvellement créé; et damné lui-même, il mit le comble à sa damnation en causant la perte des autres. Il faut avertir les envieux, afin qu'ils sachent à quelles catastrophes d'incessante décadence morale ils s'exposent. Car, en ne bannissant pas la jalousie de leur cœur, ils sont rapidement amenés à commettre des actes ouverts d'injustice. Si Caïn, en effet, n'avait point été jaloux du sacrifice agréé de Dieu qu'offrit son frère, il n'en serait jamais venu à lui ôter la vie. Car il est écrit : «Et Dieu regarda Abel et son offrande, mais il ne regarda pas Caïn et son offrande. Caïn en fut très irrité et son visage fut abattu.» (Gen 4,4-5). La jalousie du sacrifice d'Abel fut donc l'origine du fratricide. Caïn ne put supporter qu'il se trouvât quelqu'un meilleur que lui; pour qu'un pareil homme n'existât point, il le supprima. Il faut dire aux envieux que tant qu'au fond d'eux-mêmes ils sont rongés par cette peste, ils tuent tout ce qui chez eux peut avoir par ailleurs apparence de bien. De là cette parole : «La pureté du cœur est la vie des chairs, mais l'envie est la carie des os.» (Pro 14,30). Que faut-il, en effet, entendre par les chairs, sinon les actes sans éclat accomplis sans efforts ? Et par les os, sinon l'image des actions héroïques ? Or très fréquemment il arrive que d'aucuns, avec
l'innocence du cœur, paraissent peu de chose en plusieurs de leurs œuvres; et que d’autres, au contraire, accomplissent des actions d'éclat devant les yeux des hommes, alors qu'ils tombent en pourriture au-dedans d'eux-mêmes, par la contagion de l'envie à l'égard des bonnes œuvres d'autrui. L'Écriture dit donc justement : «La pureté du cœur est la vie des chairs.» Car, tant que l'on conserve l'innocence du cœur, même les actes qui, au dehors, apparaissent sans gloire prennent de la valeur. Et le passage qui suit : «L'envie est la carie des os» est tout aussi exact. Car, par le vice de la jalousie, sont frappés de mort aux yeux de Dieu les actes qui paraissent méritoires aux regards des hommes. Et donc «pourrir les os par l'envie» veut dire aussi ruiner les actions les meilleures. CHAPITRE 11 Comment il faut parler aux simples et aux retors. Il faut s'adresser diversement aux simples et diversement aux perfides. Les premiers sont à louer de leur fidélité à ne jamais mentir, mais il faut les instruire pour qu'ils apprennent à savoir quelquefois taire la vérité. Car comme le mensonge nuit toujours au menteur, de même l'audition de la vérité peut parfois devenir nuisible pour d'aucuns. C'est ainsi que, devant ses disciples, le Seigneur, tempérant de silence son langage, leur déclara : «J'ai encore beaucoup de choses à vous dire; mais vous ne pouvez les porter à présent.» (Jn 16,12). Il faut donc avertir les cœurs droits de dire toujours la vérité avec le même discernement suivant lequel ils se gardent sans cesse du mensonge. Il y a lieu de les inviter à unir la prudence au bien de la franchise : de manière à ce que, tout en gardant la paix qui naît de la droiture d'âme, ils ne se départent point de la circonspection de la prudence. Tel est, en effet, le conseil que donne le Docteur des nations : «Je veux que vous soyez prudents pour le bien et simples pour le mal.» (Rom 16,19). Et Celui qui est la Vérité avertit personnellement ses disciples dans les mêmes termes quand il leur dit : «Soyez prudents comme les serpents, et simples comme les colombes !» (Mt 10,16). Il est donc évident que, dans les cœurs des élus, la prudence du serpent a pour but de rendre avisée la simplicité de la colombe, et que l'ingénuité de l'oiseau doit tempérer la finesse du reptile. de telle façon que, d'un côté, (les enfants de Dieu) ne soient point exposés, sous prétexte de prudence, à tomber dans l'habileté défiante, et qu'ils ne se désintéressent point d'autre part, sous couleur de simplicité, du souci d'y voir clair. Mais, au contraire, il faut reprendre les perfides, afin qu'ils apprennent combien est pénible l'effort de duplicité qu'ils fournissent, en même temps qu'ils se chargent d'une faute. En effet, dans leur crainte d'être découverts, ils vont cherchant sans cesse de mauvais moyens de défense, et demeurent la proie perpétuelle de honteux soupçons. Par contre, lorsque l'âme, en effet, se trouve être réduite à couvrir sa fourberie, elle s'épuise en un dur labeur. C'est pourquoi l'Écriture dit : «L'effort de leurs propres lèvres les écrasera.» (Ps 139,10). En effet, le mensonge qui rend service aujourd'hui, accable demain : parce qu'après avoir tiré d'affaire son auteur à l'aide d'une invention laborieuse et complaisante, il l'écrase sous le poids d'un terrible retour des choses. De là ces mots de Jérémie : «Ils ont dressé leur langue à proférer le mensonge, ils se fatiguent à mal faire.» (Jer 9,5). Comme si le prophète disait ouvertement : Ceux qui auraient pu, sans tourment, être les amis de la vérité, s'épuisent à commettre le mal; et parce qu'ils refusent de vivre selon la droiture, ils se condamnent à mourir à la peine. Car presque toujours dès qu'ils sont pris en faute, étant donnée leur répugnance à se faire connaître tels qu'ils sont, les fourbes se cachent sous le voile de la dissimulation, et mettent tout en œuvre pour excuser leurs coupables actions, alors même que celles-ci apparaissent au grand jour. Et cela à un point tel, que bien souvent celui-là même qui s'applique à châtier leurs fautes se trouve être ébloui par les nuages de leur étourdissante duplicité, jusqu'à quasi perdre notion de ce qu'il tenait précédemment pour assuré à leur endroit. C'est pourquoi, à l'occasion de la Judée, le prophète a dit avec raison de l'âme coupable cherchant à excuser sa faute : «Là le hérisson a eu son terrier.» (Is 34,15). Sous le nom du hérisson, c'est la duplicité de l'âme s'excusant avec ruse qu'il faut entendre parce qu'en effet, dès que l'on étend la main pour s'emparer
de cet animal on distingue sa tête, on aperçoit ses pattes, et tout son corps se laisse voir; mais à peine y a-t-on touché qu'il se roule en boule, rentre ses pattes, cache sa tête, et, sous la main de celui qui l'a saisi, s'évanouit tout ce qui, l'instant d'avant, apparaissait de la bête. Ainsi, oui ainsi en est-il des âmes déloyales alors qu'on les surprend en leurs propres excès. Et, en effet, la tête du hérisson s'aperçoit alors qu'on se rend compte de quel commencement le pécheur est parti pour commettre sa faute. On discerne les pattes du hérisson, quand on distingue quels sentiers l'injustice a suivis pour être consommée. Et cependant, en produisant soudain ses allégations menteuses, l'âme perfide rentre (pour ainsi dire) ses pieds, parce qu'elle dissimule jusqu'aux derniers vestiges de son iniquité. Elle cache (aussi) sa tête, parce qu'à l'aide de ses étonnantes excuses elle démontre n'avoir entrepris rien de mal. Elle demeure enfin comme une boule dans la main qui la tenait, parce que le censeur perdant subitement, malgré lui, tout le résultat de son enquête, trouve le pécheur impénétrable au fond de sa conscience; et ce qu'il avait découvert entièrement tout d'abord par surprise, il n'en sait plus un traître mot, trompé qu'il est par les détours d'une hypocrite défense. Le hérisson a donc son terrier chez les fourbes, parce que la duplicité d'une âme perfide repliée en elle-même se dissimule sous les obscurités d'une (fausse) apologie. Faites entendre aux fourbes cette sentence de l'Écriture : «Celui qui marche dans la simplicité marche en confiance.» (Pro 10,9). La droiture, en effet, est un gage de sécurité. Qu'ils entendent aussi ces paroles sorties de la bouche du Sage : «L'Esprit saint, éducateur des hommes, fuit l'astuce.» (Sag 1,5). Et à nouveau, ce témoignage que l'Écriture rend du Seigneur : «Il s'entretient avec les cœurs droits.» (Pro 3,32). S'entretenir, c'est, pour Dieu, dévoiler ses secrets aux cœurs des hommes par la lumière de sa présence. Dieu est donc dit s'entretenir avec les cœurs droits parce que, grâce au rayonnement de sa visite, il illumine, en ce qui a trait aux célestes mystères, les âmes de ceux-là que n'obnubile aucune ombre de duplicité. Or il existe un vice spécial aux astucieux : c'est qu'en même temps qu'ils abusent d'autrui par leur attitude perverse et menteuse, ils se glorifient d'être eux-mêmes prudents bien au-dessus des autres. Et parce qu'ils ne réfléchissent pas au châtiment qui sera leur récompense, les malheureux tirent vanité de leurs propres dommages. Qu'ils écoutent donc en quels termes Sophonie le prophète brandit sur eux la virulente menace du châtiment divin : «Voici que vient le grand et terrible jour du Seigneur, jour de fureur que ce jour-là, jour de ténèbres et d'obscurité, jour de nuages et de tourmente, jour de trompette et d'alarme sur toutes les villes fortes et sur tous les angles élevés.» (Sop 1,14 sv.). Que symbolise en effet le prophète par les villes fortes, sinon les âmes fausses perpétuellement environnées d'excuses menteuses, et qui, chaque fois que l'on reprend leurs fautes, ne laissent pas les flèches de la vérité arriver jusqu'à elles ?» Et que comprendre par les angles élevés – (dans les angles, en effet, il y a toujours double paroi) – sinon l'image des cœurs fourbes ? de cœurs qui, tout en fuyant la simplicité de la vérité, se replient sur eux-mêmes par la perversité de la duplicité, et qui, chose plus lamentable, se glorifient en leurs propres pensées, d'une orgueilleuse prudence tirée de leur coupable astuce. Donc le jour du Seigneur, jour fait de vengeance et de châtiment, vient sur les villes fortes et sur les angles élevés : parce que la colère du juge souverain ruine les cœurs humains qui se firent un rempart d'arguments contre la vérité; elle réduit à néant ceux qui se sont entourés de mensonges. Alors tombent les villes fortes : parce que les âmes obstinément fermées à Dieu seront damnées. Alors s'écroulent les angles élevés : parce que les cœurs qui s'élèvent eux-mêmes par la prudence de la duplicité, sont abattus par la sentence de l'équité.
CHAPITRE 12 Comment il faut instruire les bien portants et les malades. Il faut diversement instruire les bien portants et les malades. On doit prévenir les premiers d'avoir à profiter de leur bon état physique pour procurer le salut de leur âme; pour parer au péril qu'en usant du bienfait de la santé pour des œuvres d'iniquité, ils ne deviennent pires à la suite de ce don, et ne s'attirent, dans l'avenir, des châtiments d'autant plus sévères qu'ils ne craignent pas, dans le présent, d'user pour le mal des plus abondantes faveurs de Dieu. Il faut avertir ces personnes de ne pas constamment laisser dédaigneusement s'écouler le temps favorable à l'acquisition de leur salut. Car il est écrit : «Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant le jour du salut.» (II Cor 6,2). Il faut les avertir d'avoir à craindre qu'en refusant de plaire à Dieu alors que cela leur est possible, ils ne le puissent plus sur le tard quand ils en auront le désir. Un pareil mépris, en effet, est la cause pour laquelle la Sagesse abandonne à la fin ceux qu'autrefois elle appela et qui, trop longtemps, firent la sourde oreille : «Je vous ai appelés, dit-elle, et vous avez résisté; j'ai étendu ma main et nul n'y a pris garde; vous avez négligé tous mes conseils et vous n'avez pas voulu de mes réprimandes. Et moi, je rirai de votre malheur, je me moquerai quand viendra sur vous ce que vous redoutiez.» Et la Sagesse ajoute : «Alors ils m'appelleront, et je ne répondrai pas; ils me chercheront au matin, et ils ne me trouveront pas.» (Pro 1,24-28). Oui, c'est après qu'on a abusé de la santé du corps, laquelle avait été donnée pour accomplir le bien, qu'une fois ce perdu on en sent tout le prix ! Et l'on recherche vainement, en dernière heure, ce que l'on n'a pas su utiliser en temps voulu, quand on en avait la jouissance. C'est pourquoi Salomon dit de nouveau avec raison : «Prends garde de livrer à d'autres ton honneur, et tes années au tyran cruel, de peur que des étrangers ne se rassasient de tes biens, et que le fruit de ton travail ne passe dans la maison d'autrui, et que tu ne gémisses à la fin, quand ta chair et ton corps seront consumés.» (Pro 5,9-11). Et en effet, quels sont pour nous les étrangers sinon les malins esprits qui sont, par condition, exclus de la Patrie céleste ? Et «notre honneur» en quoi consiste-til, sinon en ce qu'étant enfermés dans des corps de boue, nous sommes pourtant faits à l'image et à la ressemblance de notre Créateur ? Et quel est «le tyran cruel», sinon l'ange apostat qui, s'enorgueillissant, se frappa lui-même de la peine de mort, et qui, une fois perdu, s'acharna à donner la mort au genre humain ? Livre donc aux étrangers son honneur, celui qui, étant fait à l'image et à la ressemblance de Dieu, donne les jours de sa vie en pâture à la volupté des esprits malins. Livre encore ses années à un tyran cruel, quiconque soumet la part d'existence qu'il a reçue à la volonté d'un adversaire qui le domine pour son malheur. C'est pourquoi l'Écriture ajoute : «De crainte que des étrangers ne se rassasient de tes biens, et que le fruit de ton travail ne passe dans la maison d'autrui.» Celui-là, en effet, qui ne met point au service du bien ni la santé qu'il a reçue en don, ni le lot d'intelligence qui lui fut départi, mais qui s'en sert pour assouvir ses vices, un tel homme non seulement n'enrichit jamais sa maison par son travail, mais il fait la prospérité de la demeure des étrangers : c'est-à-dire qu'il ajoute aux forfaits des esprits immondes, soit en vivant dans la luxure, soit en se conduisant en orgueilleux, de façon, qu'avec lui premier, le nombre les perdus s'accroît. C'est donc à juste titre que suivent ces paroles : «De peur … que tu ne gémisses à la fin, quand ta chair et ton corps seront consumés.» Fréquemment, en effet, le don de la santé corporelle et profané par les vices. Mais quand, soudainement, il est retiré, la chair est accablée de peines; et au moment où déjà l'âme se sent toute proche du départ, on regrette la santé perdue et si longtemps mal employée à la poursuite d'une prétendue bonne vie ! Et les hommes gémissent d'avoir refusé de se soumettre à Dieu, alors qu'ils n'ont plus nul moyen de pouvoir, en servant au Seigneur, réparer les dommages qu'a faits leur incurie. C'est pourquoi l’Écriture dit, en un autre endroit : «Lorsque Dieu les faisait mourir, ils le cherchaient.» (Ps 77,43). Contrairement, il faut dire aux malades qu'ils doivent s'estimer d'autant plus les enfants de Dieu que les verges de la correction les atteignent davantage. Si, en effet, le Seigneur n'avait pas décidé de donner son héritage à ceux-là qui sont corrigés, il ne prendrait pas soin de les instruire par des peines. Car c'est bien Lui qui, par
son ange, déclare à Jean : «Moi, je reprends et je châtie ceux que j'aime.» (Ap 3,19). Encore à ce sujet, dans l'Écriture : «Mon fils, ne méprise pas la correction du Seigneur et n'aie pas d'aversion quand tu seras repris par Lui. Car le Seigneur châtie celui qu'il aime, et il frappe de la verge tout fils qu'Il reconnaît pour sien.» (Pro 3,2). Et cette parole du psalmiste : «Nombreuses sont les tribulations des justes, mais de toutes le Seigneur les délivre.» (Ps 33,20). Le bienheureux Job, enfin, s'écrie au sein de sa douleur : «Suis-je juste, je n'ose lever la tête, rassasié d'affliction et voyant ma misère !» (Job 10,25). Il faut dire aux malades que s'ils croient que la Patrie céleste est la leur, il est inévitable qu'ils aient à endurer des souffrances ici-bas ainsi que dans une terre d'exil. Les pierres (du temple de Jérusalem) furent taillées dans la carrière afin que, dans la construction de la maison de Dieu, elles pussent être employées sans nul bruit de marteau. Ainsi présentement sommes-nous, dans l'exil, façonnés par les épreuves pour que plus tard, làhaut, nous soyons établis dans la maison de Dieu sans qu'il soit nul besoin du martelage d'une purification (nouvelle). Ici-bas les coups de l'épreuve retranchent tout ce qu'il y a de défectueux en nous, afin que, dans le ciel, la seule harmonie de la charité soit le ciment qui nous liera à l'édifice. Il faut dire aux malades de considérer combien, pour entrer en jouissance des héritages terrestres, de rudes moyens de correction sont employés pour l'éducation des fils selon la chair. Dès lors quelle rigueur de la divine réprimande pourrait nous sembler dure, puisque c'est grâce à ce moyen que l'on acquiert un impérissable héritage, et que sont évités des supplices sans fin ? Aussi saint Paul dit-il avec raison : «Puisque nos pères selon la chair nous ont châtiés et que nous les avons respectés, combien plus devons-nous nous soumettre au Père des esprits, pour avoir la vie ? Quant à ceux-là, c'était pour peu de temps qu'ils nous châtiaient an gré de leur volonté; mais Dieu le fait autant qu'il nous est utile pour nous rendre capables de participer à sa sainteté.» (Heb 12,9 sv.). Il faut faire comprendre aux malades combien la souffrance physique est une grâce de salut pour l'esprit. Elle rappelle ce dernier à la connaissance de lui-même; et très souvent une âme que la santé a délaissée transfigure la notion de son infirmité en ce sens que le cœur incliné à sortir de lui par l’orgueil en vient à se rappeler, du fait de la blessure corporelle qu'il endure, à quelle pauvre condition il se trouve soumis. C'est ce qui est directement symbolisé chez Balaam dans l'obstacle mis par Dieu à sa route – (Sous réserve toutefois que ce prophète eut bien voulu, en obéissant, se soumettre à l'appel divin). – Balaam, en effet, se dirigeait vers son but; mais l'animal sur lequel il était monté entrava sa marche. À l'occasion d'une défense réitérée, une ânesse eut la vision d'un ange qu'une intelligence humaine ne percevait pas. Ainsi arrive-t-il souvent que, bridée par le châtiment, la chair découvre à l'âme, à la faveur de la souffrance le Dieu que l'âme elle-même, qui pourtant commande à la chair, n'apercevait pas. De telle sorte que la partie inférieure met une entrave aux préoccupations d'une âme convoitant de faire, ainsi qu'on dit, son chemin dans le monde; et cela autant qu'il faut pour lui découvrir l'Être invisible placé sur son passage. Et c'est pourquoi saint Pierre a très justement dit : «Une bête de somme, muette, faisant entendre une voix humaine, réprima la folie du prophète.» (II Pi 2,16). L'homme insensé est repris par une bête de somme muette quand son âme, gonflée d'orgueil, retrouve en sa mémoire, grâce à l'affliction de sa chair, le trésor d'humilité qu'elle eût dû conserver. Mais le prophète n'obtint pas cette grâce de correction; car parti avec le dessein de maudire, il garda l'intention s'il changea de discours. (cf. Nomb 22,23 sv.). Il faut apprendre aux malades à considérer de quel bienfait est la souffrance corporelle qui, en purifiant, efface les fautes commises, et oppose une barrière à celles qui pourraient se consommer. Produite par des maux extérieurs, elle imprime dans l'âme éprouvée l'affliction de la pénitence. D'où cette parole de l'Écriture : «La meurtrissure qui déchire (la chair) guérit le mal; de même les coups (qui atteignent) au fond des entrailles.» (Pro 20,30). La meurtrissure qui déchire la chair guérit en effet le mal, parce que la douleur des châtiments efface les péchés de pensée ou d'action. D'un autre côté, par le terme «entrailles» l'Écriture a coutume de signifier l'esprit de l'homme : car ainsi que le ventre digère les aliments, de même l'intelligence dissipe les soucis en les approfondissant. Que l'âme soit ainsi désignée par le nom de ventre, c'est ce que prouve ce passage des saintes Lettres : «L’âme de l'homme est une lampe du Seigneur qui pénètre jusqu'au fond des entrailles.» (Pro 20,27). Ce qui revient à dire : lorsque dans l'intelligence de l'homme a lui la clarté de l'Esprit de Dieu, cette éclatante lumière révèle à elle-même une âme qui, avant la
venue du saint Esprit, avait pu nourrir des pensées perverses et ne savait pas les reconnaître. La meurtrissure qui déchire la chair guérit donc les maux; et de même font les coups qui atteignent au fond des entrailles parce qu'au temps où nous sommes châtiés à l'extérieur, affligés et silencieux, nous sommes rappelés au souvenir de nos péchés; nous replaçons devant nos yeux tout ce que nous avons accompli de mal; et ce que nous endurons extérieurement nous aide à pleurer plus abondamment nos fautes passées. Il arrive donc que parmi les blessures qui, manifestement, affligent notre corps, les plaies secrètes qui atteignent au fond des entrailles nous purifient davantage parce que l'intime blessure de la contrition guérit les injustices de notre coupable conduite. Afin que les malades conservent la vertu de patience, il faut leur conseiller de considérer sans trêve quels douloureux supplices notre Rédempteur endura de la part de ses créatures; à quel point il eut à subir l'abject affront des huées; combien – Lui qui,chaque jour, arrache de la main de l'antique ennemi les âmes captives, reçut de soufflets de ses insulteurs comment, – Lui qui lave les âmes dans l'onde salutaire, ne détourna point son visage des crachats de la perfidie; comment, – Lui qui, par son intercession, nous délivre des supplices sans fin, accepta sans dire mot la flagellation; comment, – Lui qui veut bien nous faire, parmi les chœurs des anges, avoir part à la gloire éternelle, – endura les mauvais traitements; comment, Lui qui nous sauve des blessures du péché, – ne se refusa point au couronnement d'épines; comment, – Lui qui se prépare à nous enivrer d'éternelles délices, – accepta dans sa soif l'amertume du fiel; comment, – Lui qui a pour nous supplié son Père, bien qu'il fût son égal par la divinité, – a gardé le silence sous l'outrage de l'adoration dérisoire (des bourreaux); comment, Lui qui était la Vie, et qui était venu l'apporter aux morts, – en vint jusqu'à subir la mort. Comment peut-on trouver sévère que l'homme ait à accepter, en punition de ses fautes, quelques châtiments de la part de Dieu, alors qu'un Dieu a eu à supporter de si grandes souffrances de la part des hommes en échange de ses bienfaits ? Ou quel est l'homme à l'intelligence saine qui ne se montrerait pas reconnaissant (à Dieu) de ses épreuves, en pensant que Celui qui vécut ici-bas sans péché ne quitta point ce monde sans avoir été éprouvé ? CHAPITRE 13 Comment il convient d'avertir ceux qui ont la crainte des punitions et ceux qui se moquent des châtiments. Il faut avertir diversement ceux qui craignent les punitions, et que cette crainte retient dans le devoir et ceux qui sont tellement endurcis dans l'iniquité que les châtiments mêmes ne peuvent les corrige. On doit dire aux premiers de ne point attacher grand prix aux biens temporels qu'ils voient possédés par les méchants même; et à ne point repousser comme intolérables les maux de cette vie qu'ils n'ignorent pas être fréquemment, icibas, le partage des bons aussi. Il faut les prévenir que s'ils veulent vraiment être exempts de maux, ils doivent redouter les éternels supplices, sans cependant s'en tenir à cette seule crainte des châtiments; mais de s'efforcer, en outre, de grandir dans l'amour par le moyen de la charité. Car il est écrit : «L'amour parfait bannit la crainte.» (I Jn 4,18). Et l'Écriture ajoute : «Vous n'avez pas reçu un Esprit de servitude pour être encore dans la crainte; mais vous avez reçu un Esprit d'adoption en qui nous crions : «Abba ! Père !» (Rom 8,15). Ailleurs le même Docteur dit encore : «Là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté.» (II Cor 3,17). Quand donc la crainte du châtiment est encore le motif qui détourne d'une mauvaise action, il n'est pas douteux que la liberté de l'esprit ne règne d'aucune façon dans l'âme ainsi bridée : car si elle n'avait point cette peur de la peine, il n'est pas à douter qu'elle commettrait la faute. Elle demeure par suite dans l'ignorance de la liberté, l'âme que retient captive la servitude de la crainte. Ce qui est bon, doit en effet, être aimé pour luimême, et être pratiqué sans nul besoin de contrainte pénale. Car quiconque fait le bien par le motif qu'il craint le mal des supplices, voudrait que ce qui lui fait peur n'existât point afin
de pouvoir pécher hardiment. Il est, par suite, plus clair que le jour qu'un tel individu est coupable devant Dieu, sous les yeux duquel il pèche par désir. Mais par contre, ceux-là que les châtiments mêmes ne détournent point de l'iniquité doivent être flagellés d'autant plus rudement en paroles qu'ils se trouvent endurcis dans une insensibilité plus profonde. La plupart du temps, en effet, il faut affecter de les dédaigner sans avoir, au fond, de dédain pour eux; et leur faire entendre qu'ils se perdent sans retour, quoiqu'on ne désespère pas (de leur salut). Tout cela, en restant dans la juste mesure : de façon à ce que la peinture de leur perte éveille en eux la peur, et que l'admonition qui suit les fasse revivre à l'espérance. Il y a donc lieu de faire sévèrement retentir contre eux les sentences divines, pour qu'à l'évocation des peines éternelles ils soient rappelés à la connaissance d'eux-mêmes. Qu'on leur dise que s'accomplit en eux ce passage de l'Écriture : «Quand tu pilerais l'insensé dans un mortier, comme on broie l'orge, avec le pilon, sa folie ne se séparerait pas de lui;» (Pro 27,22) que c'est à leur sujet que le prophète fait monter cette plainte vers le Seigneur quand il dit : «Vous les avez brisés de coups, et ils n'ont pas voulu recevoir l'instruction»; (Jer 5,3) et que Dieu dit en parlant d'eux : «J'ai frappé et fait périr ce peuple, et cependant ils ne sont point revenus de leurs voies»; (Ibid., 15,7) et encore : «Le peuple n'est pas revenu à Celui qui le frappait.» (Is 9,13). Dites-leur enfin, que c'est à leur propos que, par la voix des exécuteurs de châtiments, Jérémie se plaint en ces termes : «Nous avons voulu guérir Babylone, mais elle n'a pas guéri.» (Jer 51,9). Or Babylone reçoit des soins et cependant ne guérit pas, quand une âme enfoncée dans le mal entend des paroles de réprimande, se rend compte du caractère de correction de ses épreuves, et, malgré tout, dédaigne de revenir dans les voies droites du salut. D'où ce reproche qu'adresse le Seigneur au peuple Juif, réduit en captivité, mais non converti de ses iniquités : «La maison d'Israël, dit Dieu, s'est changée pour moi en scories eux tous sont de l'airain, de l'étain, du fer et du plomb au milieu du fourneau.» (Ez 22, 18). Comme s'il disait, parlant sans figures : J'ai voulu les purifier par le feu de la tribulation; j'ai tâché d'en faire soit de l'argent, soit de l'or; mais, dans le four ardent, ils se sont transformés pour moi en airain, en étain, en fer et en plomb : car, au milieu même de la tribulation, ils ne se sont point élancés vers la vertu mais précipités dans les vices. Quand l'airain est frappé, il rend un son plus retentissant que les autres métaux. Ainsi l'homme qui plongé dans l'épreuve, éclate en paroles de murmure, est changé en airain au milieu du four ardent. Quant à l'étain, une fois artistement poli, il prend la menteuse apparence de l'argent. De même l'homme qui, au sein de la tribulation, se laisse aller au vice de l'hypocrisie, est changé en étain dans le fourneau. Use d'autre part du fer, celui qui, traîtreusement, attente à la vie du prochain. Dès lors il devient fer dans la fournaise, l'homme qui, dans le malheur, ne perd point son envie de nuire. Enfin, le plomb est plus pesant que les autres métaux. Et donc, est trouvé plomb dans le creuset, l'homme qu'accable à ce point le poids de son péché que, même étant jeté dans la tribulation, il n'est pas délivré de ses convoitises terrestres. C'est pourquoi l'Écriture insiste : «On a pris beaucoup de peine; mais la couche épaisse de sa rouille ne s'est pas détachée d'elle, même par le feu.» (Ez 24,12). Dieu, en effet, nous soumet au feu de la tribulation pour nous purifier de la rouille des vices mais, quand au sein même de l'épreuve, nous n'abandonnons pas le mal, alors nous ne secouons pas notre rouille, même sous l'action du feu. D'où cette nouvelle parole du Prophète : «Le fondeur a soufflé en vain; leurs méchancetés n'ont point été consumées.» Il faut savoir pourtant que l'on doit essayer de ramener par une douce réprimande ceux qui parfois restent incorrigibles au milieu des châtiments. De douces influences, en effet, font quelquefois revenir de leur mauvaise conduite ceux que n'améliore pas la dureté de l'épreuve. Ainsi n'est-il point rare que l'eau tiède rende la santé à des malades que la violence des dépuratifs n'a pas réussi à guérir et plus d'une blessure qui n'a pu être efficacement traitée par la chirurgie, se cicatrise à l'aide de pansements d'huile. Ainsi le diamant dur ne reçoit aucune rayure du fer, mais s'amollit sous l'action du sang lénifiant des boucs.
CHAPITRE 14 Comment il faut s'adresser aux taciturnes et aux bavards. Il faut donner des avis différents à ceux qui ne causent pas assez et à ceux qui abusent de la parole. On doit, en effet, insinuer aux premiers qu'au temps où ils fuient sans précaution certains vices, ils tombent, sans s'en douter, dans de bien plus graves. Et de fait, il advient souvent qu'en retenant avec trop d'exagération leur langue ils s'abandonnent, de façon bien autrement grave, au bavardage avec eux-mêmes : si bien, qu'en leur esprit, les pensées fermentent avec d'autant plus de violence qu'est plus stricte la garde d'indiscret silence par laquelle ils les tiennent prisonnières. Et leurs pensées, à l'ordinaire, sont d'autant plus dévergondées, qu'eux-mêmes se jugent être en sûreté plus grande du fait que ces imaginations demeurent cachées à ceux-là qui pourraient les en réprimander. D'où il résulte, plus d'une fois, que leur âme se gonfle d'orgueil, et considère dédaigneusement comme imparfaits ceux qu'elle entend user de la parole. Fermant la bouche de son corps, leur âme ne voit pas combien, en s'enorgueillissant, elle ouvre une large porte aux vices. Elle met, il est vrai, un frein à la langue; mais elle fait l'esprit croître en vanité. Et, complètement aveugle sur sa propre malice, elle accuse intérieurement tout le monde avec d'autant plus de sans-gêne que les jugements qu'elle prononce restent davantage secrets. Il faut, par suite, recommander à ces personnes de s'appliquer soigneusement à apprendre comment non seulement elles doivent se conduire extérieurement, mais en outre comment elles doivent régler leur intérieur. Et l'on doit les prévenir qu'il y a pour elles un motif bien plus grave de redouter la secrète condamnation qui atteint leurs pensées coupables, que de craindre la critique du prochain s'exerçant contre leurs discours. Il est écrit, en effet : «Mon fils, sois attentif à ma sagesse et prête ton oreille à ma prudence afin de veiller sur tes pensées.» (Pro 5,1). C'est que rien n'est en nous plus volage que le cœur et il nous échappe aussi fréquemment que le nombre de fois où il s'égare en des pensées mauvaises. C'est pourquoi le psalmiste a dit : «Mon cœur m'a abandonné.» (Ps 39,13). Et il ajoutait, rentrant en lui-même : «Votre serviteur a retrouvé son cœur pour vous prier.» (II Roi 7,27). Quand donc on veille strictement sur ses pensées, c'est alors que l’on «trouve son cœur» qui, de sa nature, est frivole. Très souvent aussi il arrive aux taciturnes, dès qu'ils ont à endurer quel qu'injustice, de tomber dans un ressentiment d'autant plus amer qu'ils gardent un plus profond silence sur ce qu'ils ont à souffrir. Leur chagrin, en effet, se déverserait hors de leur âme si leur langue, paisiblement, faisait confidence des peines survenues. Car les plaies fermées sont plus crucifiantes; tandis que quand le pus qui se forme au dedans trouve un exutoire, c'est pour sa guérison qu'est débridé l'abcès. Il faut donc que ceux-là qui gardent un excessif silence sachent, qu'en se taisant dans les peines qu'ils endurent, ils accroissent encore l'acuité de leur mal. On doit encore leur faire remarquer que, s'ils aiment leur prochain comme euxmêmes, ils ne doivent point du tout lui taire ce qui peut constituer chez lui un juste sujet de reproche. En cette occasion, le remède d'une bonne parole concourt au salut du prochain et au leur : car une méchante action se trouve être empêchée par celui qui prononce cette bienfaisante parole; et, pour le prochain que celle-ci atteint, la fièvre du mal diminue du fait de la mise au jour de la plaie. Ceux, en effet, qui voient le mal d'autrui, et qui, malgré cela, conservent le silence, refusent pour ainsi dire d'appliquer le remède à des blessures qu'ils ont diagnostiquées. Ils se rendent, par suite, d'autant plus responsables de la mort du prochain, qu'ils ont refusé davantage de soigner des maux qu'ils pouvaient guérir. Il faut, certes, savoir avec discernement brider sa langue, mais non l'entraver pour toujours. Car il est écrit : «Le sage se tait jusqu'au moment favorable.» (Ec 20,7). Ce qui revient à dire qu'au temps ou il le juge opportun, le sage, mettant au second rang la consigne du silence, se dévoue pour le bien en prononçant les paroles qui conviennent. Il est écrit encore : «Il y a un temps pour parler, et un temps pour se taire.» (Ec 3,7). Il faut donc, avec discrétion, examiner quelles opportunités offrent les circonstances, afin de ne point se laisser aller à d'inutiles paroles quand on doit se taire, ni davantage paresseusement garder sa langue alors que l'on pourrait utilement parler. Considération qui fait à
juste titre dire au psalmiste : «Seigneur, mettez une garde à ma bouche, et une porte de défense à mes lèvres.» (Ps 140,3). Il ne prie pas Dieu de murer sa bouche, mais d'y poser une porte qui puisse, – cela va de soi, – être ouverte ou bien close. Ce nous est donc un devoir de prudemment apprendre dans quelles limites et en quel temps utile la parole doit ouvrir une bouche discrète, et aussi en quel temps convenable le silence doit la tenir fermée. Mais, au contraire, il faut avertir les bavards d'examiner attentivement dans quelle mesure énorme ils s'écartent de la droite route alors qu'ils se répandent en une multiplicité de discours. Et en effet, l'âme de l'homme, enfermée de toutes parts à la manière de l'eau, se recueille comme elle pour s'élever vers le ciel : car elle tend à remonter d'où elle est descendue. Mais en se dissipant elle dépérit, parce que sans aucun profit elle se répand vers les bas-fonds. Toutes les fois, en effet, que par de vaines paroles elle rompt la discipline de son silence, l'âme s'écoule hors d'elle-même comme par autant de ruisseaux. S'ensuit de là, pour elle, une incapacité de revenir à la connaissance de soi : car répandue partout par le bavardage, elle s'exclut elle-même de l'entretien secret de la méditation. Elle se découvre complètement, d'autre part, aux traits de l'ennemi qui l'observe, car elle n'est entourée par aucun rempart protecteur. D'où ce passage de l'Écriture : «Une ville forcée qui n'a plus de murailles, tel est l'homme qui ne peut en parlant contenir son âme.» (Pro 25,28). Parce qu'elle n'a plus le mur du silence, la cité de l'âme est découverte aux traits de l'ennemi; et quand l'âme s'élance hors d'elle-même par le verbiage, elle se présente à l'adversaire ainsi qu'une ville ouverte. Et celui-ci en vient à bout avec une peine d'autant moindre que l'âme, ainsi en passe d'être vaincue, combat davantage contre elle-même par le bavardage.
Or, – car c'est par degrés que l'âme négligente est poussée vers la précipitation dans le mal, – c'est, la plupart du temps, parce que nous ne sommes pas assez vigilants à éviter les paroles oisives que nous en arrivons aux nuisibles. La langue tout d'abord se permet des propos en l'air; puis, par la médisance, elle critique la conduite des personnes dont elle parle; enfin elle en arrive jusqu'aux attaques ouvertes. Ainsi se produisent les rancunes; de là naissent les querelles; de cette façon s'allument les brandons des haines, et est ruinée la paix des cœurs. C'est donc bien justement que Salomon a dit : «C'est ouvrir une digue que de commencer une querelle.» (Pro 17,14). Et, en effet, ouvrir une digue c'est laisser ici libre cours à la langue. Par contre, le même auteur sacré dit ailleurs, en bonne part : «Les paroles de la bouche de l'homme sont une eau profonde.» (Id., 18,4). Oui, c'est ouvrir une digue que de commencer une querelle. Car celui-là qui ne retient pas sa langue ruine la concorde. Aussi est-il écrit, en sens inverse : «Celui qui impose silence à l'insensé apaise les colères.» (Id., 26,10).
Maintenant, que celui qui se livre au bavardage ne puisse conserver la rectitude de la justice, le prophète l'atteste quand il dit : «L'homme qui se laisse emporter par sa langue ne prospérera pas sur la terre.» (Ps 139,12). Et Salomon surenchérit, disant : «L'abondance des paroles ne va pas sans péché.» (Pro 10,19). Isaïe à son tour : «Le fruit de la justice sera le silence.» (Is 32,17). Par quoi ce prophète montre que la justice de l'âme se trouve être ruinée, quand on ne s'abstient pas de l'abus du langage. D'où cette maxime de saint Jacques : «Si quelqu'un s'imagine être religieux sans mettre un frein à sa langue, il s'abuse lui-même et sa religion est vaine.» (Jc 1,26). Encore, du même apôtre : «Que l'homme soit prompt à écouter, mais lent à parler.» (Id., 1,19). Et il ajoute, enfin, définissant la puissance de la langue : «C'est un fléau qu'on ne peut arrêter elle est remplie d'un venin mortel.» (Id., 3,8).
À son tour l'infinie Vérité nous enseigne en ces termes : «Au jour du jugement, les hommes rendront compte de toute parole vaine qu'ils auront dite.» (Mt 12,36). Or, toute parole est vaine qui n'a pas une raison de juste nécessité, ou à qui fait défaut une intention de pieuse utilité. Si donc il faudra rendre compte de tout vain entretien, jugeons par là quel châtiment attend le bavardage dans lequel on offense Dieu par des paroles pernicieuses.
CHAPITRE 15 Comment il faut parler aux paresseux et aux brouillons. Il ne faut point tenir le même langage aux paresseux et à ceux qui agissent avec une précipitation excessive. On doit, en effet, inspirer aux premiers la crainte qu'en différant un bien qui est à faire ils ne le laissent échapper tandis qu'il faut représenter aux seconds le danger où ils sont de perdre les mérites de leurs bonnes œuvres, par l'imprudente hâte avec laquelle ils devancent le moment de les accomplir. D'où l'obligation de persuader aux paresseux, qu'en ne faisant pas en temps utile ce qu'il nous est possible de réaliser, bien souvent nous sommes exposés, dans la suite, à ne plus pouvoir faire ce qu'alors nous voulons. C'est qu'en effet, dès que la paresse naturelle de l'âme n'est pas stimulée par une ferveur suffisante, elle devient, sans qu'elle s'en rende compte, sous l'action d'une torpeur sans cesse grandissante, radicalement incapable de tout désir du bien. C'est ce que Dieu déclare ouvertement par Salomon : «La paresse fait tomber dans l'assoupissement.» (Pro 19,15). Effectivement, le paresseux, tant qu'il garde de bons sentiments, veille encore, si l'on peut dire, bien qu'en demeurant inactif il soit dans l'engourdissement. Mais la paresse est dite produire l'assoupissement, parce qu'on perd, petit à petit, jusqu'au souci de bien penser, dès lors qu'on se relâche dans l'ardeur du bien faire. C'est pourquoi l'Écriture ajoute à propos : «Et l'âme nonchalante éprouvera la faim» (Pro 19,15) parce qu'effectivement une âme qui, par l'effort, ne s'oriente plus vers les cimes, s'en va, par ses désirs, pitoyablement dans le terre à terre et, n'étant plus soutenue par la force morale des aspirations célestes, elle se trouve atteinte par la faim de la basse cupidité. Si bien que plus elle néglige de se lier ellemême par la discipline (chrétienne), et plus elle se répand, affamée, dans la recherche des voluptés. C'est pourquoi Salomon écrit encore du nonchalant : «Le paresseux est tout entier en désirs.» (Id, 21,26). Aussi, l'infinie Vérité parlant sur ce sujet déclare qu'une maison est dite propre quand un esprit impur en est sorti; mais qu'il la réoccupe, en compagnie de plus nombreux démons, si elle demeure vide . Presque toujours, quand il néglige d'être à son devoir, le paresseux s'oppose des difficultés à lui-même, se crée des craintes chimériques et s'il parvient à découvrir un prétexte, en apparence raisonnable de craindre, il le met en avant pour justifier son languissamment dans l'oisiveté. C'est à lui que s'appliquent directement ces paroles de Salomon :«À cause de la froidure le paresseux a refusé de labourer; à la moisson il mendiera et on ne lui donnera point.» (Pro 20,4). Le paresseux ne laboure pas à cause de la froidure lorsque, paralysé par la torpeur de l'oisiveté, il néglige d'accomplir le bien qu'il pourrait faire. Le paresseux ne laboure pas à cause de la froidure, quand il laisse de coté un très grand bien à faire, dans l'appréhension d'avoir à supporter, par contre, quelques inconvénients légers. Or c'est avec raison que l'Écriture ajoute «À la moisson, il mendiera et on ne lui donnera point .» Car lorsque le soleil du divin juge brillera d'un plus vif éclat, alors il mendiera au temps de la moisson, mais sans rien recevoir, celui qui, actuellement, ne se dépense pas en bonnes œuvres : car c'est en vain qu'il demandera l'entrée de (l'éternel) royaume. C'est encore au paresseux que s'appliquent exactement ces paroles du même Salomon: «Celui qui observe le vent ne sème point, et celui qui interroge les nuages ne moissonne jamais.» (Ec 11,4). Quoi donc est ici exprimé par «le vent», sinon la tentation des esprits malins ? Et que symbolisent «les nuages» qu'emporte le vent, si ce n'est les malheurs des impies ? Ainsi que les nuées sont le jouet des vents, de même les hommes sont incités (au mal) par le souffle pervers des esprits immondes. Et donc «celui qui observe le vent» ne sème point et «celui qui interroge les nuages ne moissonne jamais.» Car toute âme qui a peur de l'attaque des malins esprits, tout homme qui redoute la persécution des méchants ne sème point, dans la vie présente, le grain des bonnes œuvres, ni ne récolte, après sa mort, les gerbes des saintes récompenses. Ceux qui, au contraire, agissent inconsidérément, gâtent leur mérite par l'empressement excessif qu'ils apportent en leurs bonnes actions; et souvent même ils tombent dans le mal par défaut de discernement dans le bien. Ce sont des gens qui ne prennent jamais garde, quand ils agissent, à ce que les choses eussent du être autrement conduites
c'est toujours après coup qu'ils s'en aperçoivent ! C'est aux individus de cette catégorie que, dans la personne de son auditeur, Salomon adresse judicieusement ces paroles : «Mon fils, ne fais rien sans réflexion, et, après l'action, tu n'auras pas à te repentir.» (Ec 32,24). Et encore : «Que tes paupières dirigent tes pas devant toi.» En effet, les paupières dirigent les pas, quand les sages réflexions préviennent notre action. Or, celui qui néglige de prévoir, par la réflexion, ce qu'il va faire, se met en marche les yeux fermés, et, cheminant, poursuit sa route. Mais il ne s'éclaire point lui-même en prévoyant la voie. Aussi tombe-t-il de bien bonne heure : par ce qu'il ne prend pas soin de veiller, par la paupière de la réflexion, à quels endroits il lui faudrait poser le pied de son activité. CHAPITRE 16 Comment il faut parler aux doux ainsi qu'aux emportés. Il faut différemment parler aux doux et aux colères. Lorsqu'en effet les doux possèdent l'autorité, ils se laissent souvent aller à une indolence voisine et comme toute proche de l'inertie, et fréquemment, par un laisser-aller excessif de bonté, ils tempèrent plus qu'il ne faudrait la rigueur de la discipline. Les violents, an contraire, quand ils ont le pouvoir en main, et qu'ils se laissent aller, sous l'impulsion de leur humeur, à des extravagances de caractère, troublent jusqu'à l'existence de leurs subordonnés dans la mesure où se trouve détruite la tranquillité de la paix. Lorsque la fureur les possède, ils ne se doutent pas du mal qu'ils s'infligent personnellement. Souvent même, chose bien plus grave, ils confondent l'excitation de la colère avec le zèle de la justice; et quand le vice se trouve de la sorte pris pour une vertu, on accumule sans remords faute sur faute. Ainsi donc, fréquemment, ceux qui sont doux restent dans l'inertie, par répugnance à s'acquitter de leur devoir; et les violents sont bien souvent jetés dans l'illusion par un faux zèle de justice. Par suite, le vice vient secrètement s'adjoindre à la vertu des premiers, tandis que leur propre passion se fait passer, aux regards des seconds, pour ferveur de vertu. Il faut donc enseigner aux doux à se garder d'une tentation qui est à leur porte; et aux colères à se méfier de ce qui est dans leur nature. Que les uns sachent discerner ce qui leur manque; et que les autres tiennent compte de leur tempérament. Que par suite les doux prennent à cœur leur charge, et que les emportés répriment leur violence. Engagez les premiers à faire des efforts pour acquérir le zèle de la justice; et employez-vous auprès des seconds, pour les encourager à unir la douceur à l'ardeur pour le bien dont ils se croient remplis. C'est dans ce double but que l'Esprit saint s'est révélé à nous sous l'apparence de la colombe et en forme de feu : car, véritablement, tous ceux en qui en vient, il les rend visiblement doux de la simplicité de la colombe et embrasés d'un zèle de feu . Par conséquent, n'est donc nullement rempli de l'Esprit saint, l'homme qui, dans la tranquillité de la mansuétude, n'est pas animé de la ferveur du zèle, non plus que celui qui, dans l'ardeur de son zèle, a perdu la vertu de douceur. C'est ce que peut-être nous prouverons mieux en mettant en avant l'enseignement de Paul, lequel donna des instructions diverses sur la prédication à ses deux disciples, pourtant doués l'un et l'autre d'un même esprit de charité. S'adressant, en effet, à Timothée il dit : «Reprends, menace, exhorte, avec une entière patience et toujours en instruisant.» (II Tim 4,2). Et il donne ainsi ses avis à Tite : «Voici ce que tu dois prêcher, recommander et revendiquer avec une pleine autorité.» (Tite 2,15). Pourquoi met-il une nuance si prononcée dans l'application pratique de sa méthode, au point qu'en la divulguant il prescrive au second disciple d'user d'autorité, tandis qu'il recommande an premier la patience : sinon parce qu'il a vu plus de douceur chez Tite, et un peu plus d'ardeur en Timothée ? Il enflamme celui-là par l'ardeur du zèle; et, au moyen de la douceur de la patience, il modère le dernier. Il donne à Tite ce qui lui manque, et ôte à Timothée de ce que celui-ci a en trop. Il s'emploie à exciter le premier de l'éperon, et à mettre un frein au second. Ce grand laboureur du champ de l'Église dont il avait reçu la charge, arrose certains rameaux pour les placer dans l'obligation de grandir, et taille d'autres branches quand il les voit pousser avec exubérance : de manière à empêcher que ceuxlà ne restent improductifs par défaut de croissance, et que celles-ci ne perdent, par un excès de frondaison, les fruits dont elles sont chargées.
Mais tout à fait différente est la colère qui se dissimule sous le masque du zèle, d'avec celle qui remplit tout un cœur de trouble sans avoir la justice pour prétexte. La première, en effet, poursuit jusqu'à l'excès l'accomplissement d'un devoir; tandis que la seconde s'allume toujours à propos de choses en opposition avec le devoir. Il faut aussi savoir qu'à ce propos les irascibles diffèrent des impatients, en ce que ceux-ci ne peuvent rien supporter de la part des autres, tandis que ceux-là gardent rancune même des choses qu'ils sont obligés de subir. Car les coléreux poursuivent ceux-là mêmes qui les évitent, font naître des sujets de querelle et se plaisent dans la dispute. Aussi, le meilleur moyen pour nous de les corriger est-il de ne pas les aborder quand ils se trouvent en plein sous le coup de l'irritation. Dans cet état de trouble ils ne comprennent pas, en effet, ce qu'on leur dit; mais une fois rentrés en possession d'eux-mêmes, ils reçoivent d'autant plus volontiers des paroles de reproche, que plus grande est leur honte d'avoir été si paisiblement supportés. Tout ce qu'on peut dire de sensé paraît absurde à un esprit en proie à l'ivresse de la colère. Aussi Abigaïl sut-elle sagement taire à Nabal ivre, la faute qu'il avait commise (cf. I Roi 25,2 sv.) et elle ne lui en parla opportunément qu'après qu'il eut cuvé son vin. Ainsi se trouva-t-il en état de comprendre le mal dont il s'était rendu coupable, parce qu'il n'en entendit pas dire un seul mot tandis qu'il était dans l'ivresse. Lors donc que les coléreux attaquent les autres de telle manière qu'il est complètement impossible d'éviter le choc, il faut les corriger non en leur adressant des reproches ouverts, mais en les ménageant au moyen de quelque adroite manifestation de respect. Nous traduirons plus clairement notre pensée sur ce point par l'évocation de ce que fit Abner. Alors qu'en effet Asaël l'assaillait avec la violence d'une offensive inconsidérée, l'Écriture raconte ceci : «Abner s'adressa à Asaël et lui dit : Détourne-toi, cesse de me poursuivre, afin que je ne sois pas contraint à t'étendre mort sur la terre. Or Asaël dédaigna de l'entendre, et refusa de se détourner. Alors Abner le frappa à l'aine avec l'extrémité inférieure de sa lance, et le perça de part en part, et il mourut.» (II Roi 22-23). De qui donc Asaël fut-il alors le type, sinon de ces hommes dont la fureur s'empare avec la dernière violence, et conduit à tous les excès ? Les individus qui en viennent à un pareil degré d'emportement, sont à éviter avec d'autant plus de précaution qu'ils se laissent entraîner avec plus de folie. Aussi Abner, dont le nom en notre idiome veut dire «lumière du père», s'enfuit-il (devant Asaël). De même la parole des docteurs qui communique la céleste lumière de Dieu, se refuse-t-elle à frapper quelqu'un qui, pour ainsi dire, les poursuit, lorsqu'ils se rendent compte que l'esprit de cet homme est emporté parmi les périlleux sentiers de la colère, et qu'ils négligent alors de retourner contre un pareil furieux les armes acérées du discours. Mais lorsque les violents ne cèdent à aucune considération, et que, pareils à Asaël, ils n'en finissent point de leur hostilité ni de leur folie, il est indispensable que ceux-là qui s'emploient à réprimer ces insensés ne se dressent point irrités eux-mêmes, mais fassent preuve au contraire de la plus grande tranquillité, et usent de paroles délicates pour atteindre indirectement l'esprit de celui-là qui ne se possède plus.7 C'est ainsi qu'Abner, quand il se retourna face à celui qui le poursuivait, le perça de part en part, non pas avec la pointe mais bien avec l'extrémité inférieure de sa lance. En effet, frapper de la pointe c'est prendre l'offensive par le choc brutal d'une réprimande ouverte. Frapper avec l'extrémité inférieure de la lance c'est, au contraire, toucher tranquillement un irrité avec d'insinuantes paroles, et triompher de lui comme en l'épargnant. D'autre part, Asaël succomba sur-le-champ. De même les esprits qu'a troublés la colère, dès lors qu'ils sentent qu'on les ménage, et sont frappés au fond d'eux-mêmes de la justesse des réponses qu'on leur sert en tranquillité, descendent aussitôt de la hauteur de ton où ils s'étaient montés. Et donc ceux-là qui, sous le coup de la douceur, reviennent de l'impétuosité de leur colère sont mis à mort, pour ainsi dire, sans qu'il soit besoin d'employer le fer.
Saint Grégoire se sert du verbe latin «pungere» pour exprimer sa pensée. Il faudrait donc littéralement traduire : «pour piquer» ou «pour percer l’âme de celui … etc.» Le terme dont use le saint, outre qu’il maintient rigoureusement la comparaison avec le geste d’Abner perçant son adversaire, évoque aussi l’image du ballon qu’un coup d’épingle adroite suffit de dégonfler.
CHAPITRE 17 Comment il faut reprendre les humbles et les superbes. Il faut parler diversement aux humbles et aux superbes. On doit faire concevoir aux premiers combien est vraie l'élévation qu'ils possèdent en espérance, et signifier aux seconds combien est nulle la gloire temporelle qu'ils ne peuvent retenir même en s'y cramponnant. Que les humbles vous entendent dire combien sont éternels les biens vers lesquels ils soupirent, combien passagers les avantages qu'ils dédaignent. Qu'à leur tour les orgueilleux apprennent combien sont transitoires les choses qu'ils ambitionnent, et combien éternelles celles qu'ils perdent. Que les humbles entendent ces paroles tombées de la bouche du Maître de Vérité : «Quiconque s'abaisse sera élevé» et que les superbes entendent : «Quiconque s'élève sera abaissé.» (Lc 18,14). Que les humbles entendent : «L'humilité précède la gloire»; (Pro 15,33) et les orgueilleux : «La fierté précède la chute.» (Id., 16,18). Que les humbles entendent (ce que déclare Dieu) : «Vers qui regarderai-je, sinon vers l'humble et le résigné, et vers celui qui tremble à ma parole ?» (Is 46,2) Et les superbes : «Pourquoi s'enorgueillit ce qui est terre et poussière ?» (Ec 10,9) Que les humbles entendent : «Dieu regarde les faibles»; et les superbes : «Et il connaît de loin les orgueilleux.» (Ps 137,6). Que les humbles entendent : «Que le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir»; (Mt 20,28) et les remplis d'eux-mêmes : «Que le commencement de tout péché c'est l'orgueil.» (Ec 10,15) Que les humbles apprennent : «Que notre Rédempteur s'est abaissé lui-même, se faisant obéissant jusqu'à la mort»; (Ph 2,8) et les orgueilleux qu'il est écrit de leur chef : «Il est roi sur tous les enfants d'orgueil.» (Job 41,25) L'occasion de notre perte a donc été l'orgueil du diable; et l'humilité d'un Dieu a procuré le moyen de notre rédemption. En effet, notre ennemi, créé comme tout le reste, voulut se voir élevé au-dessus de toute créature; tandis que notre Rédempteur, grand par nature au-dessus de toutes choses, a daigne se faire petit entre tous. Il faut donc dire aux humbles qu'en s'abaissant eux-mêmes ils s'élèvent à la ressemblance de Dieu; et aux orgueilleux, que quand ils s'exaltent, ils descendent à l'imitation de l'ange prévaricateur. Qu'y a-t-il donc de plus bas que l'orgueil qui, en cherchant à se pousser, s'éloigne de la cime de la véritable grandeur ? Et quoi de plus haut que l'humilité qui, en s'abaissant à l'extrême, s'unit à son Auteur lequel habite les plus sublimes sommets ? Toutefois il est une autre chose qu'il faut minutieusement discerner chez ces hommes. C'est que d'aucuns sont fréquemment trompés par l'illusion d'une apparence d'humilité, et d'autres abusés par l'ignorance où ils se trouvent de leur état d'âme orgueilleux. Très souvent, en effet, chez pas mal de personnes qui passent pour humbles à leurs propres yeux, se rencontre une crainte qui n'est pas de mise vis-à-vis des hommes; et très souvent, d'autre part, la prétention de l'indépendance du langage est l'habituelle compagne des orgueilleux. Or il arrive qu'au temps où il faudrait reprendre le vice, les premiers restent muets par peur, tout en estimant qu'ils se taisent par humilité; tandis que les seconds prennent la parole par impatience de se produire, tout en croyant qu'ils n'interviennent que par franc amour de ce qui est juste. La faute du respect humain opprime ceuxlà sous prétexte d'humilité, afin de les empêcher de reprendre le mal; et, sous couleur de zèle, l'immodération de la superbe pousse ceux-ci à critiquer ce qui n'aurait point lieu de l'être, ou à reprendre, en passant la mesure, ce qui réellement est à gourmander. Dès lors il faut apprendre aux orgueilleux à n'être pas plus indépendants qu'il ne faut, afin de ne point transformer en stimulant de l'orgueil la défense de la justice; et avertir les humbles de prendre garde d'en arriver, en s'abaissant par trop devant les hommes, à respecter jusqu'aux vices de ces derniers. Il faut considérer aussi que, la plupart du temps, nous reprendrons les orgueilleux avec plus d'efficace si, aux reproches que nous leur adressons nous mêlons le tempérament de quelque louange. On peut en effet leur mettre en avant, ou les qualités qui, par ailleurs, sont en eux, ou, s'il ne s'en trouve pas, parler au moins de celles que l'on pourrait supposer exister. Et alors, en fin de compte, on en vient à réprimer le mal qui nous déplaît
(chez eux), après que la mise en évidence des qualités qui plaisent a favorablement préparé leur esprit à l'audition du blâme. C'est ainsi que, préalablement, nous flattons de la main les chevaux indomptés, afin de pouvoir plus complètement nous en rendre maîtres dans la suite, fallut-il pour cela en venir au fouet. De même mélange-t-on la douceur du miel aux désagréables potions médicinales, afin que le malade ne perçoive point au goût la pénible amertume qui doit contribuer à sa guérison. Or, tandis que le palais se trouve trompé par la douceur, l'humeur morbifère est chassée grâce à l'amertume (du remède). Ainsi les paroles par lesquelles on commence à sévir contre les orgueilleux sont-elles nuancées de louanges discrètes afin qu'en acceptant les compliments qu'ils aiment, ils laissent aussi passer la correction qu'il ont en horreur. Fréquemment aussi, nous parviendrons à mieux persuader aux superbes ce qui leur est avantageux, en leur faisant entendre que leur amendement nous sera plus profitable qu'à eux-mêmes, et en leur demandant de consentir à s'améliorer plus pour nous que pour eux. Aisément, en effet, l'orgueil est incliné au bien quand il est persuadé que ses concessions iront à l'avantage d'autrui. C'est ainsi que Moïse, qui suivait le chemin du désert sous la direction de Dieu et avec la colonne aérienne pour guide, voulant faire sortir de la vie païenne et attacher au service du Dieu tout-puissant son parent Hobab lui dit : «Nous partons pour le lieu que le Seigneur a promis de nous donner : viens avec nous, et nous te ferons du bien, car le Seigneur a promis de faire du bien à Israël.» Et Hobab lui ayant répondu : «Je n'irai point avec toi, mais je m'en irai dans mon pays où je suis né.» Moïse ajouta aussitôt : «Ne nous quitte pas, je te prie; puisque tu connais les lieux où nous aurons à camper dans le désert, tu nous serviras de guide.» (Nom 10,29-32). Or Moïse n'était point dans l'ignorance de sa route, lui que la vision de Dieu avait élevé au don de prophétie; lui devant qui s'avançait extérieurement la colonne mystérieuse, et qu'instruisait intérieurement, sous forme d'entretien diligent avec Dieu, une inspiration familière. Mais cet homme sage conversant avec un interlocuteur orgueilleux, lui demanda du secours afin de lui en apporter à lui-même. Moïse priait Hobab d'être son conducteur dans le trajet, pour qu'il lui fût possible de devenir le guide de son parent pour le salut. Il agit de la sorte, afin que son orgueilleux auditeur se montrât d'autant mieux docile à répondre à l'appel vers une vie meilleure qu'il se croyait davantage nécessaire. Ainsi donc, persuadé qu'il était bien plus fort que son donneur d'avis, Hobab se trouva incliné, de ce fait, à se rendre à ses conseils. CHAPITRE 18 Comment il faut instruire les opiniâtres et les inconstants. Il faut instruire de manière différente les opiniâtres et les inconstants. On doit dire aux premiers qu'ils s'estiment eux-mêmes au-dessus de leur vraie valeur : défaut qui, dès lors, les empêche de déférer aux avis d'autrui. Aux seconds il faut signifier qu'en se dépréciant trop ils perdent confiance en eux-mêmes et que, conséquemment, l'inconstance de leurs pensées les fait à tout moment changer de jugement. Il faut faire remarquer aux entêtés que s'ils ne s'estimaient pas supérieurs aux autres, ils ne feraient point passer les avis de tout le monde après leur décision personnelle; et dire aux inconstants que s'ils avaient d'eux-mêmes une appréciation exacte, le vent de l'instabilité ne les jetterait jamais dans une mobilité d'opinion aussi grande. Saint Paul dit aux têtus : «Ne soyez pas sages à vos propres yeux.» (Rom 12,16). Que les autres, au contraire, écoutent ces paroles : «Ne soyons pas emportés par tout vent de doctrine. (Ep 4,14). C'est des premiers que Salomon a dit : «Ils mangeront du fruit de leur voie, et ils se rassasieront de leurs propres conseils;» (Pro 1,31) et, parlant des seconds : «Le cœur des insensés ne se ressemble jamais.» (Id., 15,7). Effectivement, le cœur du sage est toujours semblable à lui-même, par ce motif qu'en acquiesçant aux droites opinions, il se tient constamment dans le sentier du bien. Par contre le cœur des insensés ne se ressemble jamais, pour la raison qu'en se montrant le jouet de l'inconstance il ne reste jamais ce qu'il a été. Et de même que certains vices en engendrent d'autres, tout comme eux-mêmes sont nés de défauts différents, il est souverainement important de savoir que nous en venons bien plus efficacement à bout, si
nous les coupons d'avec la source même de leur amertume. Or l'opiniâtreté naît de l'orgueil, et l'inconstance de la légèreté. Il y a donc lieu de reprendre les opiniâtres afin qu'ils reconnaissent l'orgueil de leurs pensées et s'emploient à se vaincre eux-mêmes, pour parer au danger qu'en dédaignant de se rendre extérieurement aux sages avis des autres, ils ne deviennent intérieurement les prisonniers de l'orgueil. Il faut par suite les engager à méditer attentivement en quels termes le Fils de l'Homme, qui n'est qu'un même vouloir avec son Père, s'exprime pour nous apprendre à soumettre notre volonté : «Je ne cherche pas ma propre volonté, mais la volonté du Père qui m'a envoyé.» (Jn 5,30) Et afin de mettre en relief la beauté de cette vertu, il affirma précédemment qu'il garderait lui-même cette humble soumission au jour du dernier jugement : «Je ne puis, dit-il, rien faire de moi-même, mais selon que j'entends, je juge.» (Idid.) Pour quel motif, désormais, un homme dédaignerait-il d'acquiescer à la volonté d'autrui, alors que le Fils de Dieu et de l'Homme déclare qu'il ne jugera pas selon sa volonté quand il viendra montrer l'éclat de sa puissance ? Par contre, l'on doit encourager les inconstants à fortifier en eux l'esprit de décision. Car c'est en coupant d'abord en leur cœur la racine de l'inconstance qu'ils supprimeront en eux les manifestations de la versatilité. Il est clair, d'autre part, qu'on ne peut construire un édifice solide que si, auparavant, on a choisi le terrain résistant où devront être jetées les fondations. Si donc on ne réprime pas en premier lieu la légèreté d'esprit, on ne triomphera point de l'inconstance d'âme. Saint Paul témoigne qu'il est exempt lui-même de ces défauts quand il écrit : «Ai-je donc agi à la légère ? On bien est-ce que les projets que je fais, je les fais selon la chair, de sorte qu'il y ait en moi le oui et le non ?» (II Cor 1,17) Comme s'il disait plus simplement : «Je ne suis point agité par le vent de l'inconstance, parce que je ne cède point au vice de la légèreté.» CHAPITRE 19 Comment il faut parler aux gourmands et aux sobres. Il faut avoir des avis différents pour les adonnés à la gloutonnerie et pour ceux qui sont sobres. La superfluité du langage, la légèreté de conduite et la luxure sont, en effet, les vices familiers des gourmands, tandis que les sobres sont fréquemment sujets à l'impatience, souvent aussi au péché d'orgueil. Si, en effet, une loquacité sans retenue n'emportait point ceux qui aiment la bonne chère, ce mauvais riche que l'évangile montre festoyant chaque jour avec magnificence, ne souffrirait pas si cruellement de la brûlure de sa langue et ne s'écrierait point : «Abraham, notre père, aie pitié de moi, et envoie Lazare, pour qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt et me rafraîchisse la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme.» (Lc 16,24). Paroles qui prouvent bien qu'il avait chaque jour péché à maintes reprises par sa langue, ce malheureux qui, plongé tout entier dans le feu, suppliait spécialement qu'on lui rafraîchît cet organe. D'un autre côté, l'autorité divine de l'Écriture nous fournit une preuve que la légèreté de conduite est la conséquence immédiate de la gourmandise : «Le peuple, rappelle-t-elle, s'assit pour manger et pour boire, puis ils se levèrent pour jouer.» (Ex 32,6) Et ces personnes légères, la gloutonnerie presque toujours les mène jusqu'à la luxure : car c'est lorsque le ventre est gorgé jusqu'à réplétion que se font sentir les aiguillons de la débauche. C'est pourquoi Dieu a dit à l'ennemi trompeur qui, par la convoitise d'un fruit, éveilla la conscience du premier homme mais pour enchaîner cette dernière dans les liens du péché : «Tu ramperas sur la poitrine et sur le ventre.» Comme si le Seigneur avait dit sans figure : «Tu feras tomber les cœurs des hommes sous ton joug, par les mauvaises pensées et par la gourmandise.» Que la luxure soit l'habituelle compagne des gens adonnés aux plaisirs du goût, un prophète en témoigne encore par ces paroles qui, par la narration d'événements connus, dénoncent des fautes secrètes : «Le chef des cuisiniers a détruit les murs de Jérusalem.» (Jer 39,9) En effet, «le chef des cuisiniers» c'est le ventre, par complaisance pour lequel les cuisiniers se dépensent avec beaucoup de zèle afin de le rassasier de mets délectables. «Les murs de Jérusalem», ce sont les vertus d'une âme dont les désirs s'élèvent vers la paix éternelle. Or,
le chef des cuisiniers renverse les murs de Jérusalem : parce qu'une fois que le ventre est gonflé par la gourmandise, les vertus de l'âme sont ruinées par la luxure. D'un autre côté, si l'impatience n'arrachait pas du sein de la tranquillité l'esprit des personnes sobres, saint Pierre n'eût jamais dit : «Apportez de votre côté tous vos soins pour unir à votre foi la vertu, à la vertu le discernement, au discernement la tempérance;» et il n'eût pas, immédiatement, ajouté avec soin : «À la tempérance la patience .» (II Pi 1,5-6). Si le chef des apôtres recommandait aux tempérants de posséder la patience, c'est qu'il prévoyait, sans mil doute, qu'elle pût leur faire défaut. Et si le péché d'orgueil ne venait, à son tour, vicier les pensées des mêmes personnes, saint Paul n'eût aucunement écrit : «Que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange.» (Rom 14,3). Et le même Apôtre a ajouté, s'adressant à d'autres fidèles, et s'en prenant aux obligations qu'imposaient ceuxlà qui se glorifiaient de leur abstinence : «Ces défenses … ont quelque apparence de sagesse avec leur culte, leur humilité, et leur mépris pour le corps, mais elles sont sans valeur réelle, et ne servent qu'à la satisfaction de la chair.» (Col 2,23). Il faut remarquer qu'en ceci l'illustre prédicateur accole, dans sa lettre, la fausse humilité à la superstition. Et, en effet, lorsque par l'abstinence la chair est mortifiée au delà des limites utiles, il y a, au dehors, étalage d'humilité mais, au dedans, celui qui jeûne ainsi se fait une coupable gloire de son humilité elle-même ! Encore. Si l'âme ne s'enflait point parfois de vanité à l'occasion de la vertu de tempérance, l'arrogant pharisien n'en eût point si soigneusement mentionné la pratique parmi ses grands sujets de mérites, en disant : «Je jeûne deux fois la semaine.» (Lc 18,12). Il faut donc avertir ceux qui s'adonnent à la bonne chère de prendre garde qu'en se vautrant dans les délices de la table, ils ne se blessent avec l'aiguillon de la luxure; de considérer jusqu'à quels abus de langage, jusqu'à quel degré de dévergondage ils se trouvent exposés par l'intempérance et de craindre que leur voluptueuse complaisance pour leur ventre ne les enchaîne cruellement dans les pièges des vices. On s'écarte, en effet, d'autant plus du nouvel Adam qu'on reproduit davantage la chute du premier père en portant, sans retenue, la main sur les aliments. Par contre, on doit recommander aux personnes sobres d'avoir sans cesse à veiller soigneusement sur elles-mêmes, pour qu'en fuyant le vice de la gourmandise d'autres péchés plus graves n'apparaissent point en elles, prenant pour ainsi dire naissance dans leur tempérance même. Il faut les avertir; de peur qu'en macérant la chair elles ne viennent à tomber dans l'impatience d'âme, et que le triomphe sur la bête devienne de nul mérite si l'esprit, à son tour, se laisse vaincre par la colère. Parfois aussi il arrive qu'au temps où l'âme des abstinents se libère de la colère, une satisfaction surgissant comme d'ailleurs vient ravager leur intérieur; et le bien de la tempérance se perd d'autant mieux qu'il se tient plus faiblement en garde contre les vices de l'esprit. C'est pourquoi il est dit très justement parle prophète : «Aux jours de vos jeûnes on retrouve votre volonté.» Et peu après : «C'est en vous disputant et en vous querellant que vous jeûnez, et vous frappez du poing avec méchanceté.» (Is 43,3-4) Or le mot «volonté» exprime la satisfaction personnelle, et «le poing» symbolise la colère. C'est donc en pure perte que l'on afflige le corps par le jeûne, si l'âme, abandonnée aux mouvements désordonnés, se trouve ruinée par les vices. En outre, il faut exhorter cette catégorie de personnes à toujours maintenir leur tempérance sans atteinte, et à ne pas l'estimer comme étant d'une rare valeur aux regards du juge invisible de crainte qu'en la jugeant parfois être d'un haut mérite, leur cœur ne se boursoufle d'orgueil, Et c'est pourquoi Dieu dit par son prophète : «Est-ce à un pareil jeûne que je prends plaisir ?… Bien plutôt romps ton pain à celui qui a faim, et recueille chez toi les mendiants et les sans asile.» (Is 58,5-7). Que l'on veuille bien considérer ici de combien peu de prix est l'abstinence aux yeux de Dieu, à moins qu'elle ne se recommande d'autres vertus. Aussi le prophète Joël dit-il : «Sanctifiez le jeûne.» (Joël 2,25). Or, sanctifier le jeûne, c'est présenter à Dieu une mortification corporelle mise en valeur par l'adjonction de la pratique d'autres biens. Prévenons ceux-là qui pratiquent l'abstinence, afin qu'ils sachent bien qu'ils offrent à Dieu une pénitence qui lui est agréable lorsqu'ils donnent aux pauvres les aliments dont eux-mêmes se privent. C'est qu'en effet, il faut très attentivement prendre garde au reproche que formule le Seigneur disant par son prophète : «Quand vous avez jeûné et célébré le deuil au cin57
quième et au septième mois, et cela depuis soixante-dix ans, est-ce pour moi que vous jeûniez ? Et quand vous avez mangé et bu, n'est-ce pas pour vous que vous avez mangé, pour vous que vous avez bu ? Ce n'est point pour Dieu mais pour lui-même qu'il jeûne, celui qui ne distribue pas aux pauvres les aliments dont, momentanément, il prive son ventre, mais qui les met en réserve pour les offrir plus tard à son appétit grossier. Afin donc de parer à ce que la gourmandise ne fasse point déchoir les uns de la condition spirituelle, et que la chair mortifiée ne trompe pas les autres par l'orgueil, que les premiers entendent ces paroles tombées de la bouche de la Vérité : «Prenez garde à vousmêmes, de crainte que vos cœurs ne s'appesantissent par l'excès du manger et du boire, et par les soucis de la vie;» et l'épouvante salutaire adjointe à cet avertissement : «Et que ce jour ne fonde sur vous à l'improviste; car il viendra comme un filet sur tous ceux qui habitent la face de la terre entière.» (Lc 21,34). Qu'à leur tour les seconds écoutent ceci : «Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui souille l'homme.» (Mt 15,2). Voici pour les gourmands : «Les aliments sont pour le ventre, et le ventre pour les aliments, et Dieu détruira l'un comme les autres.» (I Cor 6,13). Et : «Ne vous laissez pas aller aux excès de la table et du vin.» (Rom 13,13) Encore : «Un aliment n'est pas chose qui nous recommande à Dieu.» (I Cor 8,8). Et voici pour les abstinents : «Tout est pur pour ceux qui sont purs; mais pour ceux qui sont souillés et incrédules rien n'est pur.» (Tite 1,15). Que les premiers fassent leur profit de ce paroles : «Ils font leur Dieu de leur ventre, et mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte»; (Phil 3,19) et les seconds de celle-ci : «Certains abandonnent la foi.» (I Tim 4,1). Et de cette autre : «(doctrines d'imposteurs) … qui proscrivent le mariage, et l'usage d'aliments que Dieu a créés, afin que les fidèles et ceux qui ont connu la vérité en usent avec action de grâces.» (Id., 3). Que le premiers entendent : «Ce qui est bien, c'est de ne pas manger de viande, de ne pas boire de vin, de ne rien faire qui soit pour ton frère une occasion de chute.» (Rom 14,21). Et rappelez aux autres (le conseil de saint Paul à son disciple) : «Prends un peu de vin, à cause de ton estomac et de tes indispositions fréquentes.» (I Tim 5,23). En conséquence, que les gourmands apprennent à ne pas désirer en gloutons ce qui nourrit le corps et que les mortifiés ne se permettent pas de condamner une créature de Dieu, de laquelle ils n'ont point désir de manger. CHAPITRE 20 Comment il faut parler à ceux qui distribuent leurs biens (en œuvres de miséricorde), et à ceux qui s'emparent du bien d'autrui. Il faut tenir un langage différent à l'égard des hommes qui ont accoutumé de répandre leurs richesses en œuvres de miséricorde, et à l'égard de ceux qui vont jusqu'à chercher à s'emparer du bien d'autrui. Les premiers ont besoin d'être mis en garde, pour qu'ils ne s'élèvent point euxmêmes, en d'orgueilleuses pensées, au-dessus de ceux-là auxquels ils font largesses de leurs biens terrestres, et ne s'estiment point meilleurs du fait qu'ils constatent que d'autres hommes ont besoin d'eux. Car le Seigneur de ce séjour terrestre, dans la répartition qu'il a faite des conditions sociales et des fonctions de ses serviteurs, a départi l'autorité aux uns et établi les autres sous la dépendance des premiers. Son ordre à Lui, c'est que les dirigeants procurent le nécessaire aux autres, et que ces derniers vivent de ce qu'ils reçoivent de leurs mains. Mais, bien souvent, ceux qui commandent offensent le Père de famille, tandis que les sujets conservent ses bonnes grâces. Les intendants de Dieu provoquent sa colère, et ceux qui vivent de leurs aumônes demeurent sans péché. Il faut donc avertir ceux qui ont l'habitude de distribuer miséricordieusement leurs biens aux pauvres, afin qu'ils n'oublient point qu'ils ont été institués par le Maître céleste comme les économes de ceux qui leurs sont soumis ici-bas; afin aussi de les accoutumer à remplir cette fonction d'une manière d'autant plus humble, qu'ils seront mieux persuadés que ce qu'ils donnent ainsi ne leur appartient pas en propre et que se considérant dès lors comme étant au service de
ceux auxquels ils dispensent ce qu'eux-mêmes ont reçu, jamais l'orgueil n'enfle leurs âmes, mais que bien plutôt la crainte les retienne. Par suite, il leur est nécessaire de veiller avec soin à ne point distribuer d'une manière injuste les biens que Dieu leur a confiés : soit en accordant quelque chose à ceux qui ne méritent rien recevoir, soit en ne donnant rien à ceux qui méritent quelque chose, soit en distribuant beaucoup à ceux qui ont besoin de peu, soit en se montrant parcimonieux à l'égard de ceux-là vis-à-vis desquels ils eussent dû être larges. Qu'ils prennent garde à ne point faire, en agissant trop vite, des aumônes inutiles; et, d'autre part, qu'ils veillent à ne point faire souffrir, par un retard nuisible, ceux qui implorent leur secours. Que le désir d'être payé de reconnaissance ne cherche point à se glisser ici. Que l'appétit d'une louange passagère ne vienne pas ternir le rayonnement de la charité. Qu'aux largesses offertes ne se mêle point le regret de donner; et qu'en faisant l'aumône ainsi qu'il faut, l'âme du donateur ne goûte pas une joie plus grande qu'il n'est convenable : de crainte qu'après avoir tout accompli dans l'ordre ces hommes ne s'attribuent quelque chose à eux-mêmes, et ne perdent du même coup tout ce qu'ils auraient fait de bien. Afin de ne point s'attribuer à eux-mêmes le mérite de leur libéralité, qu'ils écoutent le texte de l'Écriture : «Si quelqu'un exerce un ministère, qu'il l'exerce comme par la vertu que Dieu lui communique.» (I Pi 4,2). Qu'ils entendent encore ces paroles du Sauveur, pour prévenir la joie immodérée qu'ils pourraient prendre dans leurs aumônes : Lorsque vous aurez fait ce qui vous était commandé dites : «Nous sommes des serviteurs inutiles; nous avons fait ce que nous devions faire.» (Lc 17,10). Pour que le regret de ce qu'ils donnent ne vicie point leur charité, faites leur entendre cette parole de l'Apôtre : «Dieu aime celui qui donne avec joie.» (II Cor 9,7). Contre la tentation de chercher la vaine gloire dans l'exercice de l'aumône, qu'on leur rappelle cet avertissement du Seigneur: «Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite.» (Mt 6,3). C'est-à-dire : «Que la gloriole de la vie présente ne se mêle jamais à une œuvre de miséricorde, et que la recherche des applaudissements soit étrangère à ce que vous ferez de juste.» Pour se tenir en garde contre le désir de voir payer de retour leurs aumônes, qu'on leur redise ces paroles du Christ : «Lorsque tu donnes à dîner ou à souper, n'invite ni tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni tes voisins riches, de peur qu'ils ne t'invitent à leur tour et ne te rendent ce qu'ils auront reçu de toi. Mais quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux et des aveugles et tu seras heureux de ce qu'ils ne peuvent te rendre la pareille.» (Lc 14,12). Afin de n'être pas exposés à accorder tardivement ce qu'il eût fallu donner plus vite, faites-les réfléchir à ce passage des saints Livres : «Ne dis pas à ton ami : “va et reviens, demain je te donnerai”, quand tu peux donner sur l'heure.» (Pro 3,28). Pour éviter que, sous couvert de libéralité, ils ne répandent inutilement leurs ressources, qu'ils entendent ce conseil inspiré : «Que ton aumône sue dans ta main.» Pour être préservés de la parcimonie alors qu'il est nécessaire de se montrer large, redites-leur le mot de saint Paul : «Celui qui sème peu moissonnera peu.» (II Cor 9,6). Afin d'être à l'abri de beaucoup donner, alors qu'il faudrait le faire peu, et de ne pas s'exposer eux-mêmes à endurer plus tard, à tout le moins des privations, et à se répandre en murmures, qu'ils écoutent encore ce qu'écrit l'Apôtre : «Il ne faut pas qu'il ait soulagement pour les autres et détresse pour vous, mais égalité. Que votre abondance supplée à ce qui leur manque, afin que pareillement leur superflu pourvoie à votre indigence.» (Id., 8,13). Et, en effet, si l'âme de celui qui fait l'aumône ne sait point supporter la privation, elle va au-devant d'une tentation d'irritation contre soi-même en se dépouillant d'une grande partie de ses biens. Il est donc nécessaire de préparer son âme à la patience, avant de répandre en aumônes une large part ou même la totalité de son avoir : afin de parer au danger de ne point savoir supporter avec une assez grande égalité d'âme la pauvreté, si elle survient, d'obvier au péril de voir périr la récompense antérieurement acquise de ses aumônes, et d'éviter que des murmures subséquents ne précipitent l'âme plus bas encore. De peur qu'il ne leur arrive de ne rien donner à ceux auxquels ils ont le devoir d'octroyer un léger secours, ils entendront ce que dit le Maître : «Donne à quiconque te demande.» (Lc 6,30).
Pour qu'ils n'accordent aucun secours à ceux auxquels ils ne doivent absolument rien donner, mettez-leur en mémoire ces paroles de l'Écriture : «Donne à l'homme pieux, et n'assiste pas le pécheur. Fais du bien à celui qui est humilié, et ne donne pas à l'impie.» (Ec 12,5-6). Et encore : «Fais servir ton pain et ton vin à (célébrer) la sépulture des justes, mais ne le mange ni ne le bois avec les pécheurs.» (Tobie 4,18). Celui-là donne son pain et son vin aux pécheurs, qui secourt les méchants parce qu'ils sont mauvais. C'est ainsi que de nombreux riches de ce monde entretiennent à grand prix des histrions, alors que les pauvres du Christ sont torturés par la faim. Quant à celui qui partage son pain avec un pécheur indigent, non parce que ce dernier est pécheur, mais parce qu'il est homme, celui-là ne nourrit certes pas un pécheur mais un juste déshérité : car ce n'est point le péché mais la nature humaine qu'il aime en lui. Il faut prévenir aussi ceux qui, emplis de compassion, distribuent leurs biens, d'avoir à se surveiller avec soin, afin que, rachetant leurs péchés par l'aumône, ils ne s'en permettent pas d'autres qui aient besoin d'être rachetés dans la suite. Qu'ils ne ravalent point la justice de Dieu au rang d'une justice vénale, en estimant qu'en prenant soin de payer pour leurs fautes, ils peuvent impunément commettre le péché ! «La vie est, en effet, plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement.» (Lc 12,23). Et donc, l'homme qui donne aux pauvres la nourriture on le vêtement, mais se souille d'autre part en son âme ou bien en son corps, accorde à la vertu ce qu'il y a de moins précieux : car il a fait don à Dieu de ses biens, et s'est livré lui-même au diable ! Par contre, il faut avertir ceux qui cherchent à s'emparer du bien d'autrui, d'avoir à comprendre les paroles que prononcera le Seigneur quand il apparaîtra en juge. «J'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire; j'étais étranger et vous ne m'avez pas recueilli; nu, et vous ne m'avez pas vêtu; malade et en prison, et vous ne m'avez pas visite.» Reproches que, (dans l'Évangile), Jésus fait précéder de cette sentence : «Retirez-vous de moi, maudits, (allez) au feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges.» (Mt 2(,41-43). Or une telle condamnation, ces réprouvés ne l'entendent point prononcer parce qu'ils ont commis des vols ou exercé quelques autres violences; et cependant ils sont livrés aux feux éternels de l'enfer ! Concluons par là de quel terrible anathème doivent être frappés ceux qui dérobent le bien d'autrui, puisque des hommes qui ont été conservateurs de leurs richesses au delà des justes limites se voient atteints d'un châtiment pareil ! Qu'ils considèrent attentivement de quelle lourde inculpation les charge un bien volé, puisqu'on est condamné à une peine éternelle pour n'avoir pas su faire part aux pauvres des biens reçus ! Qu'ils réfléchissent à ce que peut mériter une injustice commise, quand le refus de se montrer charitable est jugé digne d'une aussi grande punition. Quand le désir leur vient de dépouiller les autres, faites-les souvenir qu'il est écrit : «Malheur à celui qui amasse ce qui n'est pas à lui : jusque à quand amasse-t-il sur lui un lourd monceau de boue ?» (Hab 2,6). Amasser sur soi un fardeau de boue c'est, pour l'avare, accumuler les richesses en même temps que le poids écrasant du péché. S'ils sont avides d'étendre au loin les limites de leur demeure, faites-leur entendre ces paroles : «Malheur à vous qui ajoutez maison à maison, qui joignez champ à champ jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'espace, serez-vous donc tout seuls à habiter au milieu du pays ?» (Is 5,8) Comme si le prophète disait en langage clair : «Jusqu'à quand vous étendrez-vous, vous qui ne supportez pas d'avoir des voisins sur cette commune terre ? Vous refoulez ceux qui vous bornent mais vous rencontrez sans cesse des gens au préjudice desquels vous vous efforcez de vous étendre. Que s'ils convoitent d'augmenter leur trésor, répétez-leur ces mots de l'Écriture : «Celui qui aime l'argent n'est pas rassasié par l'argent, et celui qui aime les richesses n'en goûtera pas les fruits.» (Ec 5,9). Et en effet, il tirerait du fruit de sa fortune si, en ne s'y attachant pas, il savait sagement la distribuer en aumônes. Mais l'homme qui conserve passionnément ses richesses, les abandonnera sans en avoir retiré de fruit. S'ils brûlent du désir d’être en même temps comblés de toutes les abondances, qu'ils entendent ceci : «Celui qui a hâte de s'enrichir ne restera point sans péché.» (Pro 28,20). Et en effet, celui qui ambitionne d'accroître ses richesses fait peu de cas d'éviter le